Nous sommes tous des féministes de Chimamanda Ngozi Adichie

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« Nous sommes tous des féministes » est un texte court tiré d’une conférence de décembre 2012 pour un colloque sur l’Afrique. Chimamanda Ngozi Adichie aborde le thème du féminisme, sur les rapports homme/femme notamment au Nigeria d’où l’auteur est originaire. Si le texte n’apporte pas d’idées nouvelles au débat, il a pour effet de nous faire aussi réfléchir sur la situation de la femme en occident. « Trêve d’ironie, cela montre à quel point le terme féministe est chargé de connotations lourdes et négatives. » On constate que cela est bel et bien valable également en Europe où le féminisme est toujours synonyme de détestation des hommes, de futilité et de revendications hystériques.

Chimamanda Ngozi Adichie parle par exemple des femmes célibataires mal vues à partir d’un certain âge et ne pouvant pas sortir en toute indépendance au Nigeria. Certes la deuxième partie de la phrase n’est heureusement plus d’actualité en Europe. Mais il suffit d’écouter son entourage lorsque l’on est une femme célibataire de 35 ans et plus pour comprendre que la situation est toujours socialement problématique voire anormale.

Lire ce texte court de Chimamanda Ngozi Adichie permet de se rappeler le chemin parcouru par les générations de femmes qui nous précèdent. Nous avons acquis de l’indépendance, de l’assurance mais il reste des combats à mener (comme celui de l’égalité des salaires à poste égal). L’auteur souligne également bien l’importance de l’éducation dans cette question de l’égalité homme/femme.

La deuxième partie du livre est une nouvelle intitulée « Marieuses ». Chinaza Agatha Okafor a épousé au Nigeria, un homme qu’elle ne connait pas. Ses parents l’ont choisi pour elle, il est médecin et vit aux États-Unis. Il vient de New York pour se marier et ramener sa femme. Une fois chez lui, il demande à son épouse d’oublier ses origines en ne parlant que l’anglais et en adoptant les mœurs locales. Agatha sympathise avec la voisine de dessous qui lui ouvre des perspectives, lui donne des envies d’indépendance. Mais une découverte va bloquer les espoirs d’Agatha. J’ai beaucoup aimé cette nouvelle qui reprend le thème du féminisme  avec subtilité et intelligence. Le ton est plein de déception, d’espoirs trahis et s’achève sur un sentiment prononcé d’amertume. Une nouvelle qui donne envie de découvrir l’auteur.

Merci aux éditions Folio.

Intempéries de Jésus Carrasco

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Un enfant se cache, des hommes sont après lui. Patient, il attend leur départ pour pouvoir fuir. Sous un soleil implacable et au milieu d’une terre desséchée, l’enfant veut couper les ponts avec sa famille et son village. Lors de son périple, il croise la route d’un vieux berger qui l’accepte auprès de lui. Ensemble, ils vont faire front face aux dangers qui les guettent : la sécheresse et leurs poursuivants.

Ce premier roman, très réussi, nous plonge dans un paysage totalement ravagé par une sécheresse inexpliquée. On ne saura pas s’il s’agit d’une catastrophe écologique, de la fin du monde, uniquement que les hommes ont déserté la région. On ne saura pas non plus à quelle époque se déroule l’histoire, ni le nom des différents protagonistes. A part la raison de la fuite de l’enfant, on ne saura rien non plus sur leurs vies. Deux solitudes, deux âmes fatiguées des hommes se trouvent et s’épaulent dans un paysage menaçant et dangereux. Cette terre brûlée ramène les hommes à des conditions de vie primitive. Le berger et l’enfant sont contraints à la transhumance pour trouver de l’eau et de la nourriture. Ils doivent lutter contre la violence des conditions climatiques, se protéger de la brutalité des autres hommes. Les deux personnages en sont réduits à l’assouvissement de leurs besoins vitaux.

La langue de Jesus Carrasco est au diapason de l’aridité de la plaine traversée par les deux personnages. Elle est âpre, rugueuse et tout en économie de moyens. L’intrigue est ramassée, réduite au strict minimum. Les dialogues sont quasiment inexistants et se font succincts comme pour épargner la précieuse salive du berger et du jeune garçon. La tension, la menace nous étreignent du début à la fin du roman.

« Intempérie » est un roman d’apprentissage fort, brutal, original qui marque la naissance d’un écrivain.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont pour cette découverte.

Les luminaires d’Eleanor Catton

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Le 27 janvier 1866, Walter Moody débarque à Hokitika, sur la côte Ouest de la Nouvelle Zélande. L’appel de l’or, de la fortune l’ont mené sur cette terre loin de son Écosse natale. Après un voyage mouvementé, Walter Moody se trouve un hôtel où se reposer. Avant d’aller se coucher, il décide de passer au fumoir. S’y trouvent déjà douze hommes. L’atmosphère est lourde, tendue et étrangement silencieuse. Un nommé Thomas Balfour, agent maritime de son état, finit par engager la conversation avec Moody. Il semble le sonder, le jauger. Rapidement, Walter Moody se rend compte que les douze hommes s’étaient réunis volontairement et qu’il est un intrus dérangeant. Après moults discussions, le nouvel arrivant est jugé fiable et digne d’entendre la raison de cette réunion nocturne. Le 14 janvier 1866, des évènements marquèrent le port d’Hokitika : Anna Wetherell, prostituée, avait failli mourir ; Crosbie Wells, un ancien prospecteur, était bel et bien mort chez lui ; Emery Staines, un jeune homme enrichi grâce à un bon filon, avait disparu. Chacun des hommes présents dans le fumoir (apothicaire, aumônier, fondeur d’or, journaliste ou encore vendeur d’opium) a eu un rôle durant le 14 janvier. Chacun va raconter sa vision de cette journée, chacun est une partie du puzzle que Walter Moody va tenter de reconstituer.

« Les luminaires » a obtenu en 2013 le célèbre Booker Prize, Eleanor Catton devenant ainsi le plus jeune auteur à l’obtenir. Son formidable roman est inspiré par la littérature du 19ème siècle. On pense bien entendu à Charles Dickens pour le souffle narratif, à Wilkie Collins pour le côté mystérieux et ésotérique et surtout à Robert Louis Stevenson. Car « Les luminaires » est avant tout un roman d’aventure. Celle des diggers nouvellement débarqués dans ce pays dans l’espoir d’un nouveau départ et de la fortune. Une bouillonnante nouvelle société se crée autour des recherches d’or. Eleanor Catton sait merveilleusement bien planter ce décor, faire revivre cette Nouvelle Zélande accueillant ceux qui fuient l’Europe, ceux qui veulent se réinventer. Hokitika et « Les luminaires » condensent ce qui peut advenir à ces hommes : mort, trahison, amour, complot, superstition, chantage, vengeance, jalousie.

Et pour conter cette fresque, Eleanor Catton utilise une narration audacieuse, ample et ambitieuse. Le livre comprend douze chapitres, douze comme les signes astrologiques. Chaque chapitre comporte  un thème astral qui semble présider à la destinée des différents personnages. Le premier chapitre fait 433 pages et les derniers seulement quelques pages, voire une seule. L’intrigue a besoin de temps pour se mettre en place et une fois l’énigme installée, le rythme peut s’accélérer. Les récits s’entrecroisent, les destins se chevauchent, le suspens se noue et se dénoue selon les points de vue présentés. « Les luminaires » est un enchevêtrement d’histoires et il faut s’accrocher pour les suivre, les comprendre mais cela en vaut la peine.

Voilà un livre à l’intrigue complexe, foisonnante, au souffle romanesque indéniable qui m’a conquise, emportée et que je vous conseille très fortement si vous rêvez d’aventures et d’énigmes.

Un grand merci aux éditions Phébus.

Tolstoï, oncle Gricha et moi de Lena Gorelik

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Sofia fait des listes, tout le temps et sur tout : « Les choses que j’aurais souhaité ne jamais avoir dites mais que je dis quand même », « Traits de caractère légèrement étranges que j’observe dans mon entourage », « Phrases typiques de grand-mère », « Scènes de ma vie dignes d’un film ». Elle fait des listes pour se calmer, s’apaiser, pour l’aider à affronter la réalité. Et Sofia en a bien besoin en ce moment. Sa petite fille Anna est née avec une grave malformation cardiaque et elle doit bientôt subir une très lourde intervention chirurgicale. La grand-mère de Sofia va elle aussi très mal, atteinte de la maladie d’Alzheimer, sa santé se dégrade. C’est dans cette période troublée de sa vie que Sofia va en apprendre plus sur ses origines russes, sur son père Sacha et sur son oncle Gricha dont elle ne connaissait pas l’existence.

Lena Gorelik nous livre à travers « Tolstoï, oncle Gricha et moi », une très belle galerie de personnages, très finement analysés, avec une écriture pleine de pudeur. Sofia, avec ses angoisses et sa manie des listes, est extrêmement attachante. Elle fait face avec beaucoup plus de force que ce qu’elle pense. Elle se retrouve coincée entre le passé et le futur, entre la vie de sa grand-mère qui s’achève et celle de sa fille qu’elle espère voir grandir. Un moment qu’elle aimerait bloquer dans le temps avant que les choses ne changent irrémédiablement.

Et c’est dans ce moment de temps suspendu que Sofia découvre la vie de Gricha. Elle trouve en rangeant l’appartement de sa grand-mère un coffret en bois contenant des listes ! Elle n’est donc pas la seule de la famille à raconter sa vie sous forme de listes. Petit à petit, l’histoire de Gricha va lui être dévoilée. Le flamboyant, l’extravagant, le charmant et remarquable conteur d’histoires (un autre point commun avec Sofia qui est romancière) qu’était Gricha. Mais aussi celui qui fait peur, qui inquiète par ses folles actions. Gricha fait des grimaces pendant l’enterrement de Staline pour faire rire ses petits camarades. Il participe à l’enterrement de Boris Pasternak où il fait la connaissance d’un groupe de dissidents. Gricha ne peut rester sans rien faire face au régime soviétique même si cela peut mettre en péril sa famille. Gricha est un très beau personnage, complexe pour lequel j’ai eu beaucoup de tendresse.

« Tolstoï, oncle Gricha et moi » est un très joli roman, qui par moments part un peu dans tous les sens, sur le souvenir et sur la manière dont le passé peut aider à affronter le présent.

Merci aux éditions Les Escales pour cette découverte.

La fille dans l’escalier de Louise Welsh

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Jane, une libraire écossaise enceinte, débarque à Berlin pour s’y installer avec son amie Petra. Cette dernière est allemande et les deux femmes ont décidé d’élever leur enfant à Berlin plutôt qu’à Londres ou elles vivaient auparavant. Malheureusement Petra travaille beaucoup et Jane ne parle pas encore l’allemand. Elle est un peu désœuvrée dans le grand appartement que Petra vient d’acquérir. Jane finit par guetter les va-et-vient de ses voisins et notamment de la jeune Anna vivant à côté avec son père médecin. L’adolescente semble avoir un comportement étrange et Jane entend de violentes disputes entre elle et son père. Elle s’inquiète, s’interroge sur la manière dont est traitée Anna. La vie de l’adolescente finit par l’obséder totalement.

J’avais déjà souligné dans mon billet sur « De vieux os », le talent de Louise Welsh à rendre, à créer une atmosphère. Son dernier roman « la fille dans l’escalier » en est encore l’illustration. Elle s’attaque cette fois au genre du thriller et met en place un cadre très sombre. En face de l’immeuble où habitent Petra et Jane, se trouvent un bâtiment délabré, à l’abandon mais également un cimetière inquiétant où se rassemblent les corbeaux : « Les corbeaux s’étaient calmés,  leurs cris refluant pour n’être plus qu’un murmure (…). Mais voilà qu’ils recommençaient, leur croassement enflait pour devenir un chœur inquiet. Jane leva les yeux, se demandant ce qui les avait perturbés. Le vent commençait à souffler et la cime des arbres tourbillonnait pour entamer une danse. » La vue de ce morne paysage aggrave le sentiment de solitude et de malaise de Jane.

Ce dernier va s’accentuer lorsque Petra part pendant une semaine à Vienne pour son travail. Le malaise, diffus jusque là, s’affirme pleinement. L’obsession de Jane pour Anna se transforme en paranoïa qui la ronge et l’aveugle complètement. Sa mission est de sauver Anna contre tous et contre son gré. Mais est-ce vraiment Jane qui est aveuglée par sa paranoïa ? Quelle vérité est la bonne ? À la manière de Dennis Lehane dans « Shutter Island », Louise Welsh laisse planer le doute quant à la santé mentale de son héroïne. Qui doit-on croire dans cette histoire ?

J’avais beaucoup aimé « De vieux os » mais « La fille dans l’escalier » est plus réussi. Tenu de bout en bout, le récit monte peu à peu en puissance et se fait haletant et angoissant. Mais Louse Welsh arrive également à semer le doute dans l’esprit de son lecteur. Un thriller parfaitement maitrisé.

L’île au trésor de Robert Louis Stevenson

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C’est à l’auberge de la famille Hawkins que le pirate Billy Bones a échoué. Il est violent, boit beaucoup et se méfie de ses anciens amis. Il craint surtout un homme à la jambe de bois. Il demande au jeune Jim Hawkins de le prévenir si l’individu se présente à l’auberge. Lorsque Billy Bones passe l’arme à gauche, Jim et sa mère découvrent dans ses affaires une carte au trésor. Ils la montrent au docteur Livesey et à Sir Trelawney. Ce dernier s’enflamme pour cette quête et décide de partir à la chasse au trésor. Grâce à ses biens, il achète un bateau, l’Hispniola, et monte un équipage avec le capitaine Smolett. Le cuisinier, Long John Silver, a une jambe de bois ce qui inquiète Jim. « Durant mon hésitation, un homme surgit d’une pièce intérieure, et un coup d’oeil suffit à me persuader que c’était Long John. Il avait la jambe gauche coupée au niveau de la hanche, et il portait sous l’aisselle gauche une béquille, dont il usait avec une merveilleuse prestesse, en sautillant dessus comme un oiseau. Il était très grand et robuste, avec une figure aussi grosse qu’un jambon – une vilaine figure blême, mais spirituelle et souriante. » Mais il est bien trop aimable et agréable pour être celui que craignait Billy Bones. Tout l’équipage, Jim Hawkins compris, embarque vers l’aventure, vers la fameuse île au trésor.

Voilà un beau roman d’aventures classique, tous les ingrédients sont réunis pour nous dépayser : une île déserte, un trésor caché, de viles pirates, un perroquet jacassant. Stevenson a vraiment écrit ce que l’on attend d’un récit de ce type. A partir du moment où l’Hispaniola prend la mer, de nombreux rebondissements nous attendent, relançant sans cesse le suspens. L’aventure nous est majoritairement racontée par le jeune Jim  Hawkins pour lequel on éprouve tour à tour de la sympathie, puis de l’inquiétude et l’on finit par admirer sa bravoure et son intelligence. Long John Silver est devenu l’archétype du pirate : cupide, rusé, manipulateur, à la réputation terrible mais avec du panache et un certain sens de l’honneur. Le parfait méchant que l’on n’arrive pas à détester totalement.

« L’île au trésor » est un roman palpitant, rythmé qui vous emmènera loin de votre quotidien aux côtés du terrifiant Long John Silver.

MaddAddam de Margaret Atwood

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Quand s’ouvre « MaddAddam », la majorité de l’espèce humaine a été exterminée par une épidémie. Un homme, Crake, ne croyait pas en la possibilité de rédemption de son prochain. Pour en finir avec cette humanité décadente, Crake diffusa une pandémie avec des pillules « JouissePlus ». Pour pallier à cette disparition, il créa des êtres purs, pacifistes et herbivores : les Crakers. Mais certains humains ont réussi à survivre et finissent par se regrouper dans un campement de fortune. Certains sont issus des MaddAddam, des terroristes biogénéticiens ; d’autres des Jardiniers de Dieu, une sorte de secte consacrée à la Terre. Tous doivent lutter contre les Painballers qui attaquent, brutalisent et violent les femmes. Ils doivent également affronter les porcons, des hybrides entre les humains et les cochons. Les survivants devront réussir à se défendre et à perpétuer l’espèce humaine.

  « MaddAddam » est le dernier roman de la trilogie d’anticipation créée par Margaret Atwood. Les deux autres volumes, « Le dernier homme » et « Le temps du déluge », sont résumés au début de ce dernier tome ce qui aide à s’y retrouver. Néanmoins, je dois bien avouer avoir eu beaucoup de mal à rentrer dans l’histoire. Le fait qu’il s’agisse de science-fiction  n’est sans doute pas étranger à cette difficulté. Pourtant le monde de « MaddAddam » est parfaitement cohérent et imaginatif. Margaret Atwood pousse à leur paroxysme nos habitudes, nos manies, nos modes. Le pétrole est devenu l’objet d’une Église avec site internet de donation et médias sociaux. Les hommes mangent des brochettes de Pas1GtteDe100VerC ou des cornets de SojaMiam-Miam. Les plus pauvres évoluent à la marge dans des Plèbezones. Tout cela sonne juste et semble possible.

Ce qui m’a beaucoup plu dans le roman de Margaret Atwood est la manière dont l’Histoire est réécrite. Toby, une ancienne des Jardiniers de Dieu, se fait conteuse chaque soir pour les Crakers. Ces derniers sont trop naïfs pour appréhender les réactions des hommes. Toby doit leur expliquer ce qui les entoure mais également leurs origines. Devant leur parfaite innocence, elle élude, réinvente les évènements. Cette transmission orale ne tarde pas à passer par l’écriture : « Qu’est-ce qui va venir ensuite ? Des règles, des dogmes, des lois ? Le Testament de Crake ? Combien de temps avant qu’il y ait des textes anciens auxquels ils se sentiront obligés d’obéir, mais en ayant oublié comment les interpréter ? Est-ce que je les ai détruits ? » Un questionnement qui porte sur nos propres origines et qui montre également que les hommes n’auraient sans doute pas pu se passer d’une réinvention de celles-ci.

Un roman que je n’ai sans doute pas apprécier à sa juste valeur mais dont l’univers est parfaitement construit et n’est pas si éloigné de notre réalité.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

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La lumière des étoiles mortes de John Banville

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Alex Cleave, un acteur de théâtre à la retraite, se remémore son premier amour lorsqu’il avait 15 ans. Mrs Gray était la mère du meilleur ami d’Alex et ils eurent ensemble une liaison de cinq mois. Le jeune homme découvre la sensualité, les premiers émois amoureux et les brûlures de la jalousie dans les bras de cette femme de vingt ans son aînée. Ses souvenirs envahissent son présent  au moment où un rôle inespéré au cinéma lui est proposé. Alex doit incarner Axel Vander, un critique littéraire à l’identité usurpée. Cette proposition ne peut que le chambouler. Axel Vander était en effet présent à Portovenere lors du suicide de Cass, la fille d’Alex, dix ans plus tôt. Elle aussi fait partie des fantômes du passé qui hantent les journées d’Alex.

Alex Cleave est un personnage récurrent dans les romans de John Banville. « Éclipse » raconte la fin de sa carrière théâtrale et « Impostures » est centrée sur Cass et son décès. Il semble que « La lumière des étoiles mortes » soit le dernier volet de ce triptyque consacré à Alex Cleave, d’où probablement sa tonalité mélancolique.

Mes lectures récentes se font écho, « La lumière des étoiles mortes » et « Une fille, qui danse » portent sur le même thème : la mémoire que l’on cherche à retrouver, à éclaircir. Deux hommes, âgés de la soixantaine, repensent à leur jeunesse et tentent d’établir la vérité de ce qu’ils ont vécu dans leur jeunesse. La mémoire est un leurre, elle ne délivre pas de vérité fiable. On la reconstruit après coup, on arrange nos souvenirs. Alex Cleave tente de coller au plus près de la réalité mais n’y arrive pas. Il modifie ses souvenirs de Mrs Gray, il n’est par exemple pas certain de se rappeler de la première fois où il l’a vue. Mais il se compose une image,  un souvenir auquel se raccrocher (Ce souvenir de Mrs Gray à bicyclette est d’ailleurs le premier émoi sensuel de ce jeune garçon). Comme le héros de Julian Barnes, Alex va être aidé dans sa recomposition du passé.

C’est au moment où il se retire dans ses souvenirs qu’Alex Cleave convoque le fantôme de Mrs Gray. Cette femme, la première de sa vie amoureuse, est restée essentielle pour lui. Elle l’initia non seulement à l’amour (John Banville nous offre de belles pages de sensualité frémissante) mais également à l’altérité. Alex découvre l’autre et ses mystères. Il ausculte, observe ce corps qui s’offre à lui. « Jamais encore, je n’avais eu aussi vivement conscience de la présence d’un autre être humain, cette entité distincte, cet incommensurable pas moi ; de ce volume qui déplaçait l’air, de ce poids doux qui s’enfonçait à l’autre bout de la banquette, de cet esprit occupé, de ce cœur qui battait. »  Et c’est sans doute pour cette raison que le souvenir de Mrs Gray reste aussi vivace et lumineux dans la mémoire d’Alex.

Mais cette ancienne amante n’est pas la seule étoile à distiller sa lumière morte dans le présent d’Alex. Cass, sa fille, est extrêmement présente. Elle l’est depuis son suicide mais le rôle proposé à Alex ravive les souvenirs. Elle est l’altérité dans ce qu’elle peut avoir de plus fort, celle sur laquelle Alex butte indéfiniment. Comment expliquer son suicide ? Comment comprendre son enfant lorsqu’il est atteint de schizophrénie ? Alex erre, s’enferme dans son passé pour tenter de saisir, d’appréhender ce qui lui a échappé à l’époque.

« La lumière des étoiles mortes » est un magnifique roman sur la mémoire servi par l’écriture précise et poétique de John Banville. Les images de Mrs Gray et de Cass se mélangent, s’associent pour composer le puzzle de la mémoire d’Alex et le constituer en tant qu’individu. « Étant donné qu’apparemment rien sur terre n’est jamais détruit, mais simplement démantelé et dispersé, ne pourrait-il en être de même pour la conscience de l’individu ? Où tout cela va-t-il donc quand nous mourons, tout ce que nous avons été ? »

Merci aux éditions Robert-Laffont.

Le théorème du homard de Graeme Simion

Don Tillman est professeur de génétique à l’université de Melbourne. C’est un vrai génie dans son domaine. Mais Don a un sérieux problème dans ses relations avec autrui, il est totalement inadapté à la vie en société. En fait, Don est atteint du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme, mais il n’en a pas pris conscience. Son dernier projet n’est pas scientifique, il aimerait trouver une compagne. Pour se faire, il décide d’employer les grands moyens : il établit un questionnaire pour trouver la femme idéale. Les questions portent sur ses exigences (elle ne doit pas fumer, ne doit pas boire, ne doit pas être végétarienne) et s’inspirent de ses navrantes expériences passées (notamment une histoire de glace à l’abricot qui a fait échouer une possible histoire). Une fois le questionnaire finalisé, l’opération épouse peut commencer. Don participe à des soirées où il glisse discrètement ses questions, envoie le formulaire sur des sites de rencontres. Son ami Gene, lui aussi professeur, lui envoie une possible candidate : Rosie Jarman. Mais Don s’aperçoit vite que celle-ci ne va pas convenir : elle fume, boit, est serveuse dans un bar (elle n’a donc pas le niveau intellectuel suffisant), est désordonnée. Don va néanmoins la revoir car Rosie a un problème que ses compétences en génétique  peuvent résoudre : elle cherche son père biologique. L’opération père est alors lancé.

« Le théorème du homard » est un livre hautement sympathique et je vais vous expliquer pourquoi l’opération lecture s’est bien passé :

  1. Le personnage de Don est vraiment très réussi et sort totalement de l’ordinaire. « J’ai trente-neuf ans, je suis grand, en bonne santé et intelligent, j’occupe une position sociale relativement élevée et je touche un salaire supérieur à la moyenne en tant que professeur associé. En toute logique, un grand nombre de femmes devraient me trouver attirant. Dans le règne animal, je n’aurais pas de difficulté à me reproduire. » Voilà le type de raisonnement produit par le cerveau de Don et vous pouvez comprendre sa parfaite inadéquation avec les personnes qu’il croise sur sa route. Il les jauge à l’aune de leur poids et de leur IMC. Il vit dans un monde parfaitement régler, chaque minute de la journée fait partie d’un emploi du temps, chaque repas est normalisé. Il n’y a pas de place pour l’imprévu dans la vie de Don, seule la science à toute son attention. Et pourtant, Don va faire preuve d’une incroyable capacité d’adaptation en aidant Rosie à trouver son véritable père. Il va faire montre d’une imagination sans limité pour trouver des moyens de prélever l’ADN des pères putatifs de Rosie (il devra notamment apprendre à danser avec l’aide d’un squelette, apprendre à faire des cocktails). Il va même monter  un projet scientifique bidon pour expliquer son utilisation de la machine servant à identifier l’ADN. Quand Don se lance dans un projet, il ne le fait pas à moitié !
  2. Forcément, l’inadaptation de Don entraîne des quiproquos, des malentendus, des catastrophes. Le roman est ainsi émaillé de scènes et de réflexions très drôles. Car Don est du genre direct, il ne s’embarrasse pas de politesse pour dire ce qu’il pense. Et il est totalement incapable de déchiffrer les réactions d’autrui ! Quand Don doit se rendre à une soirée d’anciens étudiants, il y va très habillé, avec chapeau haut de forme et queue de pie !
  3. « Le théorème du homard » est un feel-good book ! Don est un personnage extrêmement attachant et positif. Au fil des pages, l’histoire avec Rosie se développe et ses efforts pour la conquérir sont dignes des comédies romantiques qu’il regarde pour comprendre le sentiment amoureux. Le livre est dans la droite ligne de films comme « Coup de foudre à Notting Hill » ou « Le journal de Bridget Jones ». Il allie l’humour et le romantisme sans verser dans le fleur bleue, dans le tire-larmes. D’ailleurs, Graeme Simion avait d’abord écrit son histoire sous la forme d’un scénario. Il semble qu’une adaptation soit déjà à l’étude.

Pour ses trois raisons, je vous conseille la lecture du « Théorème du homard » qui vous mettra du baume au cœur grâce aux péripéties rocambolesque de Don. Et le titre du roman m’a tout de suite fait penser à un passage de ma série culte « Friends » où Phoebe explique à Ross que Rachel est son homard. Il semble que Don, lui aussi, à trouver son homard femelle !
Merci aux éditions Nil pour cette découverte.

L’amour d’une honnête femme de Alice Munro

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Le blogoclub nous proposait ce mois-ci de lire un livre de la récente lauréate du Prix Nobel Alice Munro. J’avais déjà eu l’occasion de découvrir cet auteur à l’occasion d’un autre blogoclub, j’avais alors lu « Fugitives ».
« L’amour d’une honnête femme » est un recueil de huit nouvelles se déroulant au Canada entre 1950 et 1970. Comme toujours chez Alice Munro, il est y question du destin des femmes. Étant donné la période choisie, c’est la place de la femme dans la société qui est questionnée et les avancées sociétales lui permettant d’être libre. Trois nouvelles me paraissent bien éclairer la volonté d’Alice Munro de défendre la liberté des femmes.
« Avant le changement » évoque la question de l’avortement à une époque où il est encore clandestin. L’auteur souligne le risque sanitaire, la peur mais aussi le courage de celles qui tentent de garder la maîtrise de leur corps. Mais elle n’en oublie pas pour autant la douleur, la tristesse que ce choix engendre.
« Les enfants restent » est l’histoire d’une émancipation, celle de Pauline, mère de deux enfants sans travail, et qui s’ennuie. Pour se sortir de son quotidien, elle se met à faire du théâtre et tombe amoureuse du metteur en scène. Elle décide de quitter son mari mais celui-ci garde les enfants. Pauline est devant un choix impossible et cruel : être femme ou être mère.
« Le rêve de ma mère » nous présente la vie de Jill qui a épousé à la vieille de la seconde Guerre Mondiale George. Ce dernier meurt au combat. Jill déménage dans sa belle-famille. C’est la que naît sa fille. Mais Jill ne se sent pas tout de suite mère, elle ne sait comment s’occuper de son bébé. C’est l’une de ses belles-sœurs qui va prendre soin de l’enfant et l’accaparer jusqu’au drame. Jill passe pour une mauvaise mère comme s’il n’y avait qu’une manière d’élever un enfant.
Même si l’on peut admirer les choix de ces femmes, Alice Munro nous montre leur difficulté et l’amertume qu’ils engendrent bien souvent. L’émancipation de la femme fut un chemin long et douloureux. Le prix payé par certaines fut lourd. Les femmes de « L’amour d’une honnête femme » ont essayé de respecter la norme en se mariant et en ayant des enfants. Mais cela ne leur suffit pas et le temps s’écoulant elles ont peur de passer à côté de leur vie.
Alice Munro sait à merveille dessiner en quelques pages des personnages féminins, des vies aux trajectoires douloureuses qui espèrent que l’avenir leur sera clément.

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