La vertu de Checchina de Matilde Serao

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Checchina est l’épouse d’un médecin romain. Ce dernier est peu prolixe lorsqu’il s’agit de pourvoir aux besoins domestiques. Checchina vit chichement et passe ses journées à entretenir son logis. Elle regarde avec envie son amie Isolina qui papillonne avec insouciance d’un amant à l’autre et dépense sans compter pour ses tenues. Son quotidien  va être chamboulé par l’invitation à dîner faite par son mari au marquis d’Aragon. Il espère ainsi augmenter sa clientèle grâce au réseau du marquis. Mais comment recevoir un noble dans un intérieur aussi étriqué ? Checchina s’étant donné beaucoup de mal, le repas se passe bien, trop bien même puisque le marquis propose à la maitresse de maison un rendez-vous galant.

« La vertu de Checchina » est un court roman de Matilde Serao qui, comme ceux de Maria Messina, parle de la position des femmes dans l’Italie de la fin du 19ème siècle. Checchina est totalement dépendante de son mari, de son argent. Son quotidien est morne, elle fait partie de la petite bourgeoisie romaine mais elle participe activement aux tâches domestiques (elle entretient les meubles en les frottant au pétrole, prépare entièrement le repas pour le marquis). Mais le ton de « La vertu de Checchina » est moins sombre que chez Maria Messina. Notre Checchina a un petit côté ridicule dans ses atermoiements. Ce n’est pas tellement la morale, la fidélité à son mari qui la retiennent d’aller chez le marquis mais plutôt la pauvreté de sa garde-robe et le qu’en-dira-t-on. Cela la rend également attachante, on aimerait qu’elle ait une vie plus légère, plus insouciante, plus joyeuse.

Encore une fois, il faut remercier les éditions Cambourakis qui nous dénichent de petites perles de la littérature italienne.

Traduction Angélique Levi

Printemps précoce de Tove Ditlevsen

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« Printemps précoce » est le premier volet de la trilogie autobiographique de Tove Ditlevsen. Ce premier tome s’intéresse bien évidemment à l’enfance. Celle-ci se déroule à Vesterbro, un quartier ouvrier de Copenhague, après la première guerre mondiale. Tove Ditlevsen, aussi célèbre au Danemark que Karen Blixen, raconte la naissance de sa vocation d’écrivain et sa détermination pour que celle-ci s’accomplisse. A six ans, elle décide qu’elle sera poète.  » « Je veux aussi être poète. » Aussitôt, il (son père) fronça les sourcils et dit sur un ton menaçant : « Ne te monte pas la tête ! Une fille ne peut pas être poète. » Vexée, blessée, je me refermerai sur moi-même, cependant que ma mère et Edvin éclatèrent de rire en entendant cette invention ridicule. » Son père, un ouvrier marxiste souvent au chômage, ne soutiendra pas sa fille. Elle devra arrêter l’école à 14 ans pour ensuite aller travailler. Tove Ditlevsen sera embauchée pour faire le ménage avant de travailler dans des bureaux.

En cachette, elle continue à écrire des poèmes et rêve, à l’instar de Virginia Woolf, d’avoir une pièce pour s’isoler. « J’aimerais tellement avoir un endroit où je puisse m’exercer à écrire de la vraie poésie. Une pièce avec quatre murs et une porte qui ferme. Une pièce avec un lit, une table et une chaise, avec une machine à écrire, ou un bloc-notes et un crayon, rien de plus. Oui, une porte qui fermerait à clé. Tout cela m’est refusé jusqu’à ce que j’aie 18 ans et que je puisse quitter mes parents. » En attendant que ses poèmes soient enfin publiés, Tove espère épouser un artisan sérieux tout en souhaitant ne pas tomber enceinte avant comme certaines jeunes filles de son quartier.

L’autrice garde une impression amère de son enfance, de cette période où elle se sent prisonnière. Sa mère est peu affectueuse et son père est plutôt indifférent. Une volonté de fer et beaucoup de patience lui seront nécessaire pour que sa vocation se concrétise. Échapper à l’unique destin réservé aux femmes du milieu ouvrier n’est pas une mince affaire dans la société danoise du XXème siècle !

Faisant preuve d’un grand sens de l’observation et de la formule, Tove Ditlevsen retrace ses jeunes années, décisives dans sa vocation d’écrivain. Son témoignage marquant fait regretter qu’elle soit si peu connue en France.

Traduction Frédéric Durand

Ce que Majella n’aimait pas de Michelle Gallen

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Majella vit à Aghybogey, en Irlande du Nord, avec sa mère portée un peu trop sur la bouteille. La jeune femme, un peu ronde, travaille dans un Fish’n’chips, « Salé, Pané, Frit ! ». Toute la société de la petite ville défile devant Magella qui connaît les préférences de chacun. Il y a ceux qui sortent du pub, du bingo, les habitués qui font sans cesse les mêmes blagues, les jeunes comme les plus vieux et il y a Marty le collègue de Majella. Quelque soit la situation, elle reste impassible. Et pourtant, ça bouillonne dans sa tête et Majella fait tout pour juguler son flot d’émotions. Il faut dire que la vie n’a guère épargnée notre héroïne : son père a déserté son foyer après la mort de son frère, sa mère se laisse totalement aller et malmène Majella, sa grand-mère vient d’être tuée. De quoi perdre pied.

« Ce que Majella n’aimait pas » souligne à nouveau la vitalité et l’originalité de la littérature irlandaise contemporaine. « Milkman » d’Anna Burns, « Les lanceurs de feu » de Jan Carson et le roman de Michelle Gallen évoque de manière singulière ( par la forme, par les personnages ou l’atmosphère) les Troubles et leurs conséquences. Le roman suit Majella durant une semaine et nous montre une jeune femme surprenante. Celle-ci a mis en place de nombreux stratagèmes pour garder le contrôle sur sa vie et ses émotions. Elle fait claquer ses doigts pour se calmer, elle a enrobé son corps d’une couche de graisse pour se créer une carapace et elle établit des listes de ce qu’elle déteste et de ce qu’elle aime (fan de Dallas, son modèle est J.R. Ewing !).

Il faut qu’elle tienne bon Majella face à sa mère qui dépend totalement d’elle, face à la mort violente de sa grand-mère. Michelle Gallen a créé un personnage étonnant et détonnant. La jeune femme se cache derrière son corps et en même temps elle l’assume : elle se délecte de ses repas, de ses frites salées et vinaigrées, elle aime le sexe. Son ton est cru, les dialogues sont argotiques et donnent une tonalité humoristique qui contraste avec la noirceur de la vie de Majella. La pauvreté, les violences, la séparation forte entre catholiques et protestants à Aghybogey, l’ombre des Troubles sont en effet bien présents dans les pages du roman de Michelle Gallen sans pour autant plomber son intrigue.

« Ce que Majella n’aimait pas » est un premier roman surprenant qui nous offre un personnage principal touchant et infiniment attachant. Le titre original « Big girl, small town » résume bien le quotidien de Majella.

Traduction Carine Chichereau

Le tribunal des oiseaux d’Agnès Ravatn

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Allis Hagtorn se fait embaucher comme aide à domicile dans une maison isolée près d’un petit fjord. A sa grande surprise, son employeur n’est pas un vieillard impotent mais un quadragénaire séduisant et ténébreux. Sigurd Bagge vit, pour le moment, seul dans sa demeure et passe ses journées retiré dans son bureau. Allis est chargé de l’entretien du jardin et des différents repas. Son employeur lui impose une distance et des règles de vie strictes. Malgré le caractère déplaisant de Bagge, Allis se plie à ses exigences et est rapidement fascinée par la beauté et la singularité de cet homme. L’atmosphère ne cesse pourtant de s’alourdir…

« Le tribunal des oiseaux » est un thriller psychologique entre « Barbe bleue » et « Rebecca » de Daphné du Maurier. Les deux personnages principaux de ce huis-clos sont troubles, mystérieux. La relation, qui se noue entre eux, est rapidement malsaine. Allis est soumise dès le départ, subjuguée par cet homme autoritaire. Cette femme, qui a pourtant eu une vie avant d’arriver dans cette maison, m’a semblé immature, son adoration pour Bagge frôle la lubie adolescente. Son comportement m’a un peu agacée et j’avoue ne pas avoir ressenti beaucoup d’empathie pour elle. C’est sans doute pour cette raison que la tension m’a paru s’émousser au fil des pages.

« Le tribunal des oiseaux » avait tout pour me plaire, malheureusement je ressors déçue de cette lecture qui n’a pas tenu jusqu’au bout sa promesse de thriller tendu.

Traduction Terje Sinding

Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher

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Dans l’Écosse du 17ème siècle, le révérend Charles Leslie se rend à Inverary pour interroger une jeune femme enfermée pour sorcellerie. L’homme d’église jacobite veut obtenir le témoignage de Corrag sur les massacres de Glencoe pour faire la preuve de l’implication du roi Guillaume qui règne sur le pays depuis le renversement de Jacques. La jeune femme est en effet la seule rescapée. Elle va être brûlée dès que la neige aura fondue et que le bûcher pourra être érigé. Il lui reste peu de temps pour faire le récit de sa courte vie. Sa grand-mère et sa mère furent également tuée pour sorcellerie. Cette lignée de femmes paie sa connaissance des vertus thérapeutiques des plantes. Après la mort de sa mère, Corrag a fui vers le nord-ouest et a trouvé refuge dans les Highlands auprès du clan MacDonald. Des hommes et des femmes qui paieront chèrement leur soutien au roi Jacques.

« Sorcière. Comme une ombre, ce n’est jamais loin. Il y a d’autres noms : gueuse, et putain. Malfaisante. Roulure revient souvent, aussi, et pareils noms sont trop cruels pour les lier à un chien mais on les a aisément liés à moi. Je les traîne. Saleté une fois, comme si j’étais une coulée de fiente dans la rue, même pas un être humain. Après ça j’ai pleuré. Un jour, au marché, on a traité Cora de trou du Diable. Mais sorcière… » Dans son roman, Susan Fletcher fait le récit des maltraitances, des brutalités infligées par les hommes à certaines femmes singulières qui refusent de se plier aux règles de la société. Corrag se raconte longuement à Charles Leslie, ses humiliations, ses peurs mais aussi le profond réconfort trouvé dans la nature sauvage et inhospitalière des Highlands. Son regard, sans aucune haine ou volonté de vengeance, se pose avec humanité sur chacun et sur chaque chose. Elle décrit à merveille le frémissement de chaque saison, les plantes, les animaux. Les beautés de la nature habitent les pages de « Un bûcher sous la neige ». Le lecteur progresse dans ce récit comme le révérend Leslie : surpris par le flot de paroles de Corrag, il se laisse de plus en plus attendrir par son histoire. La jeune femme apporte de la lumière, de la beauté au fond de sa cellule.

« Un bûcher sous la neige » m’a permis de découvrir (enfin !) le talent incomparable de conteuse de Susan Fletcher. On se laisse emporter par les mots de Corrag qui nous transporte au cœur des Highlands. Quel autre roman de l’autrice me conseillez-vous ?

Traduction Suzanne V. Mayoux

La vierge néerlandaise de Marente de Moor

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Été 1936, Janna quitte Maastricht pour se rendre à Aix-la-Chapelle. Son père l’y envoie pour qu’elle perfectionne son escrime. Son maître d’armes sera Egon von Bötticher, un ancien ami de son père qu’il a connu lors de la première guerre mondiale. Le père de Janna est médecin et il a soigné von Bötticher, gravement blessé au visage. Janna a 18 ans et elle rêve de ressembler à Hélène Mayer depuis qu’elle a assisté aux JO d’Amsterdam. Rêveuse, elle imagine, durant son voyage en train, que son maître d’escrime ressemblera au Prince Andreï de « Guerre et paix ». Impressionnant physiquement, von Bötticher accueille de manière froide la jeune fille. Taciturne, peu loquace, il prépare Janna à la découverte de son domaine de Raeren, proche de la décrépitude. « Je me tenais face à un couvercle de cercueil. J’exagère, bien-sûr, mais, quand von Bötticher m’a plantée devant la porte close parce qu’il avait oublié quelque chose dans la voiture, l’aspect solitaire de la maison m’a frappée, comme ma solitude face à elle. Pendant les quelques minutes qui se sont écoulées, j’ai fixé la laque noire, le heurtoir terne et les clous argentés, puis la porte s’est ouverte sur un nouveau personnage d’une pâleur cadavérique qui restait muet sur le seuil. » Cette atmosphère lugubre n’empêchera pas Janna de tomber sous le charme de von Bötticher.

« La vierge néerlandaise » est le premier roman d’une nouvelle maison d’édition Les Argonautes et c’est également le premier roman de Marente de Moor a être traduit en français. Le texte est très riche et mélange l’escrime et son apprentissage, aux premiers émois amoureux de Janna et à l’entre-deux-guerres. Il y est question de ligne que l’on doit franchir ou non. C’est le cas pour la relation que Janna souhaite entretenir avec son maitre d’escrime. Mais la question de la ligne se pose aussi dans le cadre d’un match entre fleurettistes ou lors d’une guerre (les Pays-Bas était neutre lors de la première guerre mondiale).

Marente de Moor nous fait bien sentir le climat délétère qui s’installe en Allemagne. L’imminence de la catastrophe plane sur le Raeren malgré son isolement. Une certaine idée de l’honneur au combat, une certaine aristocratie allemande commencent à être balayées par les nazis. La figure d’Hélène Mayer est d’ailleurs significative, son comportement très ambigu lors des JO de Berlin interroge également la notion de ligne entre le bien et le mal.

« La vierge néerlandaise » nous raconte le passage d’un monde à l’autre : la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte pour Janna, le basculement de l’Allemagne dans la barbarie. Le texte de Marente de Moor nous offre de plus une belle galerie de personnages à la psychologie complexe. Une lecture que j’ai grandement appréciée.

Traduction Arlette Ounanian

Actrice d’Anne Enright

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Katherine O’Dell, décédée à 58 ans en 1986, était une actrice éclatante du théâtre et du cinéma. Son talent la fit quitter l’Irlande pour Londres, Broadway puis Hollywood. Mais sa chute fut également brutale : elle fut internée dans un hôpital psychiatrique après avoir agressé un producteur de cinéma. « Lorsque son cas fut examiné par un tribunal, nous réussîmes à trouver non pas un mais deux psychiatres qui la déclarèrent folle : elle quitta le tribunal dans le même fourgon blanc qui l’y avait conduite. Au bout de trois ans supplémentaires, elle fut libérée de l’asile, les poches pleines de pilules – une femme profondément diminuée et bientôt mortellement malade, invisible aux yeux des passants qui la croisaient dans la rue. » Pourquoi Katherine O’Dell a-t-elle commis un tel acte ? Qui était-elle ? C’est ce que sa fille Norah se demande, elle va plonger dans les archives de sa mère pour tenter de mieux la connaître et la comprendre.

Anne Enright entremêle le portrait de Katherine O’Dell à celui de sa fille qui se raconte tout en faisant des recherches sur sa mère. Le personnage de Katherine O’Dell est tout à fait fascinant et touchant, passant de l’ombre à la lumière pour retomber dans l’obscurité la plus totale. Son destin est fait de nombreuses zones d’ombre, de douleurs que Norah, écrivaine, découvre. Sa quête la plonge dans les affres d’une époque, d’un milieu. « Actrice » est également le récit d’une relation filiale, celle d’une mère qui tente de rester disponible malgré son succès et de ne pas écraser la personnalité de sa fille. Anne Enright nous offre deux beaux portraits de femmes qui gagnent en épaisseur au fil des pages.

Le début du roman m’a semblé un peu décousu et anecdotique mais la suite m’a beaucoup plu tant le destin tragique de Katherine O’Dell est touchant et incarné.

Traduction Mathilde Bach

La faute d’Alessandro Piperno

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Fils unique, le narrateur a grandi à l’est de Rome entre un père et une mère aussi dissemblables que possible. Le père est représentant d’électroménager, affectueux fantasque et dépensier. La mère est professeur de mathématiques, austère et énigmatique. Les problèmes d’argent minent de plus en plus la vie de la famille, les disputes s’enveniment. « Seul quelqu’un qui est né dans une zone sismique ou sur les flancs d’un volcan en activité peut se faire une idée relativement juste de ce que signifie venir au monde dans une famille endettée jusqu’au cou. Même si vous n’y pensez pas toute la journée, vous développez de formidables capacités de perceptions, exaltées par une imagination catastrophiste. Le niveau d’alerte est tel qu’il en perd tout caractère extraordinaire. » A l’adolescence de notre narrateur, la situation est extrêmement chaotique et c’est à ce moment que la famille de sa mère refait surface. Elle, qui n’a jamais voulu en parler, emmène son mari et son fils à un Seder de Pessah chez les Sacerdoti. Le narrateur découvre alors qu’il est juif mais également que cette branche de son arbre généalogique est très aisée. Sa vie va changer du tout au tout.

J’ai eu l’immense plaisir de découvrir la plume raffinée d’Alessandro Piperno avec ce texte qu’il a écrit comme un roman victorien contemporain. « La faute » a en effet l’ampleur des romans anglais du 19ème siècle et on y suit le destin d’un enfant jusqu’à l’âge adulte. Son histoire sera faite de rebondissements, d’un terrible drame qui lui fera changer de vie, de nom et de milieu social. Le narrateur, qui n’a pas de prénom, revient sur sa vie dans cette confession qui mêle la tragédie à la comédie. Son changement d’identité occasionnera chez lui un fort sentiment d’imposture et de culpabilité qui le rongera durant toute sa vie. 

Le cœur du roman d’Alessandro Piperno est la famille, il en étudie ses dysfonctionnements et ses ravages. Le narrateur, devenu écrivain, questionnera sans cesse son identité, son histoire tourmentée, son malaise face à sa famille. « Ma muse c’était la famille. Une muse noire et récalcitrante avec laquelle je ne pactiserais jamais. » 

« La faute » est un roman savoureux, foisonnant, délectable et bourré d’ironie. Roman d’apprentissage, fresque familiale, il nous offre une étude psychologique approfondie de son narrateur, anti-héros intranquille. Une histoire brillamment romanesque.

Traduction Fanchita Gonzalez Batlle

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Double V de Laura Ulonati

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« Ma sœur est morte.

Elle s’est noyée dans l’Ouse.

Pas le Tibre, la Seine ou la Tamise,

rien de noble ou de surfait

pour charrier son corps, un simple gris de fleuve traversé de pays plats,

d’écueils et de monts, de pâles collines.

Même pas la mer pour théâtre de son naufrage :

avant de l’atteindre, les griffes des racines et les alluvions poisseuses

l’ont retenue dans leur jeu. 

Le jeu sans fin du courant,

d’une ode où il n’y a plus rien à sauver. » 

Virginia Woolf se suicide le 28 mars 1941 et sa sœur Vanessa Bell revient sur leur histoire commune. Deux vies en parallèle, en miroir qui oscillent entre amour fusionnel et rivalité personnelle et artistique. Les sœurs Stephen ont connu des drames (la mort de la mère, de leur sœur Stella, de leur frère Thoby, l’inceste) avant de se libérer du poids des pesantes conventions victoriennes. A la mort de leur père, elles créèrent le groupe de Bloomsbury avec des amis de leurs frères et transcendèrent leurs souffrances dans leur art respectif.

Laura Ulonati a eu l’excellente idée de donner la parole à Vanessa Bell, dont le travail de peintre est peu connu en France. Comme l’autrice, j’avais été ravie de découvrir qu’une section de l’exposition « Elles font l’abstraction » lui était consacrée. La vie de Vanessa Bell me fascine autant que celle de sa sœur et Laura Ulonati s’est parfaitement bien documentée. Elle montre une artiste en pleine création, ses tableaux prennent vie dans les pages de son roman et elle souligne également son évolution vers les arts décoratifs (Omega workshops fondé avec Duncan Grant et Roger Fry). Dans ce beau portrait de Vanessa Bell, je regrette seulement la profonde tristesse, le peu d’amour décrits par Laura Ulonati durant la période de Charleston.

« Double V » est un roman marquant en raison du style de Laura Ulonati. Celle-ci passe de la troisième personne du singulier à la première, elle insère des moments autobiographiques dans son texte pour évoquer sa propre sœur. Sa plume est poétique, intense, particulièrement sensorielle avec l’utilisation d’images singulières. J’ai aimé me plonger dans cette langue évocatrice, dans l’esprit de celle de Virginia Woolf.

Même si la biographie des sœurs Stephen m’est bien connue, j’ai apprécié la lecture du roman de Laura Ulonati qui rend hommage à deux femmes d’exception et dont les destinées sont captivantes.

Ciel vert, ciel d’eau de Mavis Gallant

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Florence MacCarthy suit sa mère, Bonnie, à travers l’Europe depuis le divorce de ses parents. De Venise, à Cannes, en passant par Paris, Flo grandit dans des hôtels sans véritables attaches ni éducation. « Parce que sa mère l’avait trainée partout, parce qu’elle n’avait jamais appartenu à une société fixe, elle ignorait comment les gens parlaient : elle était démunie de la menue monnaie qui permet les échanges légers. » Lorsque Flo rencontre Bob à Cannes, elle s’y accroche comme à une bouée de sauvetage, elle le voit comme la patrie qu’elle n’a jamais eue.

Mavis Gallant est avant tout une autrice de nouvelles, elle n’a écrit que deux romans dont « Ciel vert, ciel d’eau » qui est un texte court. L’intrigue se décline en quatre chapitres où une personne regarde de manière extérieur le couple mère-fille. Il y a George, le cousin de Florence, qui  ouvre et ferme le livre ; Doris la voisine de Flo et Bob à Paris ; Wishart un ami de la mère qui vient lui rendre visite à Cannes. Chacun des chapitres pourrait être une nouvelle en soi. Ensemble, ils forment l’histoire d’une relation mère-fille exclusive, étouffante. Florence se sent responsable de sa mère depuis son divorce, et ce même si elle n’était qu’une enfant à l’époque. Un pacte tacite s’est noué entre elles qui les empêche de se séparer. Florence est un personnage à la dérive, en exil perpétuel. On la voit perdre pied petit à petit, elle s’enfonce dans la mélancolie et la dépression. L’atmosphère du livre est flottante, un peu étrange et triste. Elle m’a laissée à distance des personnages.

J’ai découverte Mavis Gallant avec ce roman qui décrypte une relation mère-fille toxique pour cette dernière. Ce court roman laisse à son lecteur une sensation de malaise et de profond gâchis.

Traduction Eric Diacon