Le visage de pierre de William Gardner Smith

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Simeon Brown, journaliste afro-américain, a quitté Philadelphie pour s’installer à Paris. Las de subir le racisme ordinaire et la violence des blancs, il trouve la paix dans les rues du quartier latin. Il rencontre de nombreux américains exilés comme lui, il fréquente les terrasses des cafés, les clubs de jazz. Les français le considèrent comme un des leurs. La vie pourrait être idyllique pour Simeon mais il ne peut rapidement plus fermer les yeux sur ce qui l’entoure. Au début des années 60 à Paris, ce sont les algériens qui sont victimes du racisme et de la violence brutale de la police. Simeon se sent de plus en plus mal à l’aise. « Le printemps fut tardif, mais chaud et splendide. Néanmoins, la joie de vibre à Paris refluait pour Simeon ; la guerre d’Algérie faisait quelque chose de terrible à Paris et à la France. A mesure que les colonies africaines gagnaient leur indépendance et que l’empire français rétrécissait, une décomposition s’installait. Simeon le sentait partout autour de lui. »

« Le visage de pierre » a été commencé en 1961 à Paris et fut publié en 1963 aux États-Unis. Il aura fallu attendre 2021 pour qu’il soit traduit en français, ce qui montre à quel point la guerre d’Algérie reste un sujet délicat. William Gardner Smith était journaliste, comme son personnage, et cela se sent dans le dernier chapitre, extrêmement réaliste, qui décrit les massacres du 17 octobre 1961. La brutalité, la haine des unités de police dirigées par Papon (il est toujours bon de le rappeler) glacent le sang.

« Le visage de pierre » est celui des agresseurs, qui ont croisés la route de Simeon, aveuglés par le racisme, remplis de haine et dont le regard est fou. Des flash-backs nous racontent ce que signifie être noir aux États-Unis et ce que le personnage a fui. Mais ce que comprend Simeon, c’est que le visage de pierre existe partout. Dans son roman, William Gardner Smith décrit toutes les formes de racisme qui touchent les noirs, les algériens mais également l’antisémitisme. La détestation de l’autre n’est pas réservé à un peuple, une culture. Et finalement, « Le visage de pierre » est le récit d’un éveil politique, d’une prise de conscience morale.

Je ne peux que vous conseiller de lire « Le visage de pierre » pour mieux comprendre l’atmosphère qui régnait au début des années 60 à Paris et pour redécouvrir un épisode peu glorieux de notre histoire.

Traduction de Brice Matthieussent

Daddy d’Emma Cline

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Après le formidable « The girls » et le glaçant « Harvey », j’ai eu le plaisir de retrouver la talentueuse Emma Cline. « Daddy » est un recueil de dix nouvelles qui nous plonge dans la vie de personnages très variés : un père qui accueille ses enfants pour les fêtes de Noël, une jeune femme venue à Los Angeles pour devenir actrice, un ancien réalisateur à succès, une adolescente faisant la une de la presse à scandale après avoir été la nounou chez une célébrité, etc… Emma Cline transforme ses nouvelles en instantanés de vie, des moments suspendus dans la vie de ses personnages. Les chutes sont ouvertes, il semble que les personnages continuent à vivre sans nous après la conclusion de leur histoire.

Chacune des vies côtoyées nous montre une Amérique bien loin du rêve sur papier glacé. Les nouvelles d’Emma Cline parlent de dépendance, de solitude, de vulnérabilité et de perversité. Le ton est extrêmement désabusé, ses personnages sont souvent perdus, en plein trouble ou en pleine impasse. Dans des moments qui devraient s’avérer joyeux comme Noël, la projection d’un premier film ou les retrouvailles de trois amis, le malaise finit toujours par s’installer. Comme dans « Harvey » (la dernière nouvelle « A/S/L » comporte un personnage proche de celui de ce texte), Emma Cline nous propose à plusieurs reprises le portrait d’hommes d’âge mûr dépassés par leur époque, leur progéniture et dont la réussite professionnelle est bien loin derrière eux. Mais les jeunes gens, que l’on croise dans les nouvelles, ne semblent pas savoir tellement plus où ils en sont.

Au travers de ses nouvelles, Emma Cline dresse un portrait désespéré de l’Amérique d’aujourd’hui. L’ambiance, qui s’en dégage, est glaçante, imprégnée de tristesse. « Daddy » prouve à nouveau le talent de cette jeune autrice, sa capacité à saisir l’air du temps.

Traduction Jean Esch

Merci aux éditions de la Table Ronde pour cette lecture.

Idaho de Emily Ruskovich

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2004, Ann et son mari Wade habitent dans un coin isolé de l’Idaho. Comme son père avant lui, Wade commence à perdre la mémoire. Ann tente de sauver les souvenirs de son mari et elle s’accroche au moindre objet retrouvé. Wade fut précédemment marié avec Jenny, ils eurent ensemble deux enfants : June et May. Mais en août 1995, le destin de la famille bascule tragiquement. Ann veut savoir ce qu’il est advenu exactement ce jour-là pour mieux comprendre son mari.

« Idaho » a des allures de thriller en raison du drame qui marqua la vie de Wade. Le texte crée une attente chez le lecteur, on espère des révélations. Mais Emily Ruskovich déjoue nos attentes et il ne faut en aucun penser que des explications nous serons données à la fin. L’intrigue conserve ses mystères, les actes de la journée d’août 1995 resteront opaques. L’intérêt du roman se situe ailleurs.

« Idaho » est un livre qui parle avant tout de mémoire, de souvenirs. Emily Ruskovich donne la parole à différents protagonistes selon les chapitres et l’intrigue se déroule de 1973 à 2025. Cela nous permet de voir évoluer les personnages, de voir comment le passé les hante et modifie leurs trajectoires. Ce que j’ai trouvé très beau et tout particulièrement réussi, c’est la façon dont se lient Ann et Jenny. L’autrice introduit beaucoup de douceur, d’humanité dans cette surprenante relation.

Le roman ne porte pas le nom de l’état où vit Wade pour rien. Emily Ruskovich nous offre des descriptions splendides des paysages de l’Idaho qui nous apparaissent sauvages et rudes (l’hiver dans les montagnes s’avère extrêmement difficile pour Jenny et Wade).

« Idaho » est un roman étonnant, qui déjoue les attentes de ses lecteurs et se déploie à un rythme lent. Le résultat est un texte envoûtant à l’écriture poétique.

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Zoomania d’Abby Geni

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A Mercy, Oklahoma, une tornade de catégorie S a tout dévasté sur son passage. Elle laisse les enfants McCloud orphelins, leur père a disparu et leur maison a été emportée. Darlene doit prendre en charge son frère Tucker et ses deux jeunes sœurs Jane et Cora. Abandonnant son rêve d’aller à l’université, elle trouve un travail dans un supermarché et installe la fratrie dans un mobilhome. Trois ans après la tragédie qui a frappé Mercy, Darlene se débat pour faire vivre et gérer sa famille alors que Tucker est parti et ne donne aucune nouvelle. Cora n’a quant à elle aucun souvenir de sa vie avant la tornade et un autre évènement va bouleverser sa vie : l’usine de cosmétiques explose et il s’agit d’un acte volontaire. Peu de temps après, Cora disparaît à son tour.

« Zoomania » semble être un thriller, le récit d’une cavale de l’Oklahoma à la Californie. Au cœur de celle-ci se pose la question de l’écologie, du rapport de l’homme à la nature et aux animaux. La cause est juste mais ici l’exaltation, la radicalité en sont le moteur et iront jusqu’à une scène incroyable et saisissante.

Mais le livre d’Abbi Geni n’est pas politique, elle n’est pas là pour juger les actes écoterroristes qui ont lieu au cours de son intrigue. L’auteure explore avant tout les liens familiaux, les responsabilités et la loyauté qui en découlent. La famille McCloud est une famille à la dérive, fragilisée par les drames qui ont émaillé son histoire. La fratrie est particulièrement intéressante, chacun de ses membres est parfaitement décrit et possède une belle profondeur psychologique. Darlene et Cora se partagent la narration du roman, toutes deux seront changées par les évènements, leur apprentissage de la vie se fait de manière brutale.

Sur fond de défense et de protection  de la nature et des animaux, Abbi Geni nous entraîne à la suite des membres de la famille McCloud, une famille déchirée suite à de terribles drames. « Zoomania » nous offre une intrigue originale aux personnages profondément humains.

Traduction Céline Leroy

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Olive, enfin d’Elizabeth Strout

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Dans la petite ville côtière de Crosby dans le Maine, Olive Kitteridge est dorénavant retraitée et veuve depuis quelques années. Anciennement professeur de mathématiques, elle connaît une grande partie des habitants de Crosby avec qui elle partage des moments longs ou fugaces. Bientôt, Olive va connaître une nouvelle période dans sa vie à laquelle elle ne s’attendait pas, une seconde chance en la personne de Jack Kennison.

Comme dans « Olive Kitteridge » (Prix Pulitzer 2009), Elizabeth Strout nous offre des instantanés de vie, chaque chapitre pourrait presque être une nouvelle indépendante. Ce qui lie l’ensemble, c’est le personnage d’Olive Kitteridge qui est tour à tour au premier ou au second plan. L’âge ne l’a pas changé, Olive reste une femme intimidante, imposante physiquement, toujours franche, un peu bourrue et surtout totalement anticonventionnelle. Elle s’intéresse à chacun, écoute le récit des vies qui l’entourent sans jamais juger. On accompagne Olive et les habitants de Crosby sur plusieurs décennies, dans la vieillesse, la maladie, la sénilité. Mais l’ensemble n’est pas uniquement sombre, Elizabeth Strout y glisse des éclats de lumière, d’émerveillement et surtout de l’humour.

« Olive, enfin » se lit avec un plaisir infini, un charme profond s’en dégage grâce au talent d’Elizabeth Strout. Chaque personnage croisé a de l’épaisseur. L’autrice a le talent des plus grands écrivains de nouvelles, elle sait en peu de mots nous faire comprendre la psychologie des personnages, nous faire entrer dans leur vie. Comme Olive, elle ne juge pas, elle ne fait pas la morale à ses personnages qui sont pourtant souvent perdus, égarés dans les soubresauts de la vie. « Alors s’imposa à lui l’idée qu’il ne fallait jamais prendre à la légère la solitude consubstantielle à l’homme, que les choix faits par les gens pour se tenir à distance de l’abîme obscur devaient être respectées. » Le regard porté par Elizabeth Strout sur ses personnages est fait d’empathie et de tendresse et c’est sans doute ce qui les rend si touchants.

J’aime décidément beaucoup me plonger dans l’univers tout en grâce et en délicatesse d’Elizabeth Strout. Les petits riens et les grandes tragédies de la vie, la mélancolie et la beauté du monde se mélangent entre les pages de ce livre pour mon plus grand plaisir.

Traduction Pierre Brévignon

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Un voisin trop discret de Iain Levison

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Jim est retraité mais il continue à travailler comme chauffeur Uber. L’état du monde le déprime et il n’a que peu d’empathie pour son prochain. Pourtant, quand sa nouvelle voisine viendra lui demander de l’aide, Jim ne va pas hésiter longtemps. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il va se retrouver pris dans un règlement de comptes qui impliquent des militaires des forces spéciales. Et lui qui tenait à rester discret pour laisser dans l’ombre son passé…

Lire Iain Levison est toujours l’assurance de passer un moment réjouissant. Jim est un anti-héros comme l’auteur aime en écrire : lucide sur le monde qui l’entoure, misanthrope, désabusé et immédiatement sympathique ! L’imbroglio dans lequel il va se retrouver nous fait passer de Philadelphie à l’Afghanistan ou Dubaï. Des personnages n’ayant rien en commun vont finir par se croiser et leur rencontre fera des étincelles. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Iain Levison a l’art de trousser des histoires qui nous accrochent dès les premières pages. La lecture est rythmée, fluide. Et le plaisir vient aussi du ton ironique, sarcastique avec lequel l’auteur nous raconte son intrigue. Il en profite pour glisser quelques critiques sur la société américaine, il égratigne avec pertinence la belle image du pays.

« Un voisin trop discret » est encore une fois une réussite signée Iain Levison qui critique l’Amérique avec humour et sans jamais négliger son intrigue ou ses personnages.

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La rivière de Peter Heller

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Wynn et Jack sont devenus amis à l’université. Leurs passions pour la littérature, la nature, la pêche les ont réunis. Aujourd’hui, ils s’offrent la descente en canoë du mythique fleuve Maskwa au nord du Canada. Pendant deux semaines, ils pourront profiter des paysages boisés qui bordent le fleuve, pêcher des truites, observer la faune avant d’atteindre l’embouchure de la baie d’Hudson. Avant d’y parvenir, ils devront maîtriser la navigation dans des zones tumultueuses et dangereuses. Mais dans ce périple, ce ne sont ni les rapides, ni les tourbillons du courant qui vont menacer les deux amis.

J’ai découvert Peter Heller avec ce roman et son talent à construire une intrigue m’a conquise. Dans « La rivière », il joue avec nos imaginaires littéraires et cinématographiques. Le début du roman s’inscrit dans la tradition du nature writing. Peter Heller nous offre de magnifiques descriptions de la nature, des animaux qui peuplent les rivages du Maskwa. De même, les techniques de pêche, de manœuvre du canoë sont décrites avec minutie. Peter Heller prend son temps, les débuts paisibles de la descente du fleuve nous permettent de faire connaissance avec les deux jeunes hommes, d’apprécier leurs différences, leurs forces, leur complémentarité et de s’attacher à eux.

Ensuite, les choses vont progressivement se compliquer et un incident a allumé une alerte dans mon cerveau : Wynn et Jack croisent la route de deux texans peu sympathiques. Et là, j’ai instantanément pensé à « Délivrance » et l’inquiétude ne m’a plus quittée. Je pense que Peter Heller a voulu créer cet effet sur son lecteur puisqu’ensuite, « Délivrance » est évoqué à deux reprises. Certes, cette rencontre ne sera pas la seule menace qui va planer au-dessus de Wynn et Jack, plusieurs événements (que je me garderais bien de vous dévoiler) vont se conjuguer pour faire basculer la balade bucolique en tragédie. Peter Heller transforme son récit de nature writing en thriller, en véritable page-turner.

Ma première rencontre avec la plume de Peter Heller a été très concluante. « La rivière » est un roman diablement efficace.

Traduction Céline Leroy

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Memorial drive de Natasha Trethewey

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« Regarde-toi. Aujourd’hui encore tu crois que tu peux prendre tes distances avec cette petite fille par l’écriture, en recourant à la deuxième personne du singulier, comme si tu n’étais pas celle à qui tout cela est arrivé. » L’évènement, qui a bouleversé la vie de la poétesse Natasha Trethewey, est l’assassinat de sa mère Gwendolyn le 5 juin 1985 par son ex-mari.

« Memorial drive » est à la fois une enquête sur les causes de ce meurtre mais également un récit intime. L’ensemble est construit avec une remarquable intelligence et une infinie dignité. Natasha Trethewey réunit différents matériaux pour constituer son livre : ses rêves, des témoignages, des rapports de police, des retranscriptions d’enregistrement des menaces du meurtrier, le beau-père de l’autrice. Elle reconstitue sa propre mémoire, ses souvenirs qu’elle avait occultés pendant des années après le décès de sa mère. Ce qu’elle cherche à faire ici, c’est à la fois comprendre ce qui a conduit au meurtre et en quoi cet évènement a façonné sa vie de femme et d’écrivaine. Pendant très longtemps, Natasha Trethewey a été dans l’incapacité d’évoquer et d’écrire sur sa mère. Le deuil était trop douloureux et la culpabilité envahissante. Mais seule la puissance cathartique de l’écriture pouvait l’aider. Les mots l’ont accompagné tout au long de sa vie : son père était poète et lors du second mariage de sa mère, elle débuta un journal. La nécessité d’écrire naît à ce moment-là.

« Memorial drive » est bien-sûr surtout un hommage à une femme d’exception : Gwendolyn Ann Turnbough qui toute sa vie s’est battue avec détermination pour être elle-même, pour être libre et indépendante. L’histoire de Gwen s’inscrit profondément dans celle des États-Unis. Natasha est une petite fille métisse née en 1966 dans le Mississippi. Quand ses parents se marient un an plus tôt, l’union interraciale est illégale dans vingt et un états dont le Mississippi. Le Ku Klux Klan fait toujours régné la terreur dans le sud profond. Le cocon familial (dont la merveilleuse grand-mère) tente de protéger Natasha du racisme ambiant. Quand le couple se sépare, Gwen et sa fille déménagent à Atlanta et c’est à un autre drame de l’Amérique qu’elles vont devoir affronter. Joel, le nouveau mari de Gwendolyn, est un vétéran du Vietnam, profondément traumatisé par ce qu’il a vécu et jamais suivi médicalement comme la majorité des soldats revenus de cette guerre. Gwendolyn, victime du contexte dans lequel elle est née et surtout victime d’un homme violent et possessif qu’elle avait pourtant réussi à quitter.

« Memorial drive » est un livre admirable, intense et bouleversant. Un texte exceptionnel à côté duquel il ne faut surtout pas passer.

Traduction Céline Leroy

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes de Lionel Shriver

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Un beau matin, Remington Alabaster, 64 ans, décide de courir un marathon. Sachant que ce dernier n’a jamais pratiqué de sport, sa femme Serenata est plus que sceptique face à cette annonce. Elle a elle-même pris soin de son corps de manière intensive tout au long de sa vie et s’interroge sur le besoin de son mari à envahir son terrain de jeux favori. La question se pose d’autant plus que Serenata est privée de course à pied en raison de son arthrose des genoux. Remington cherche-t-il à la narguer ou à la défier ? Sa nouvelle lubie va en tout cas générer de fortes tensions dans le couple mais Serenata espère que tout va s’arranger après le marathon.

« Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes » est une lecture extrêmement réjouissante. Quel plaisir de retrouver la plume sarcastique de Lionel Shriver ! Elle semble s’être beaucoup amusée à l’écrire et j’ai beaucoup ri, notamment en lisant les réparties pleines d’ironie de Serenata. Celle-ci est un personnage terriblement attachant. Totalement misanthrope, se méfiant des foules comme des modes, elle essuie les critiques et les reproches de la coach sportive de Remington, Bambi Buffer. Le sport comme dogme positif et quasiment obligatoire, voilà ce que la coach prône et ce que Serenata exècre. Lionel Shriver égratigne avec talent et humour ce culte du corps, de la performance nécessaire devenus à la mode. Mais la religion, les discours politiquement corrects passent également sous les fourches caudines de l’ironie. Tout ce qui endoctrine, tout ce qui asservit l’esprit critique est insupportable pour Serenata et sa créatrice. Elle traite également, et peut-être surtout, du thème de l’entrée dans la vieillesse et de la durée du couple au moment de la retraite. Remington a été mis à la retraite contraint et forcé (je vous laisse le plaisir de découvrir ce qu’il lui est arrivé). Serenata continue de travailler et il ne faut pas compter sur leurs deux enfants pour les aider à passer ce cap difficile physiquement et psychologiquement. A mère atypique, enfants singuliers et excessifs ! La galerie de personnages est également un régal et nous offre des passages hilarants.

Grinçante, acide, Lionel Shriver ne laisse rien passer et n’épargne personne dans son dernier roman. Son humour, sa lucidité sur les travers de nos sociétés m’ont absolument enchantée.

Traduction Catherine Gibert

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True Story de Kate Reed Petty

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La vie d’Alice Lovett bascule à l’été 1999. Après une fête largement arrosée, deux jeunes garçons la ramènent chez elle. Évanouie à l’arrière de la voiture, Alice n’a aucun souvenir de ce qui est arrivé durant le trajet. Dès le lendemain, une rumeur circule, enfle : elle aurait été agressée sexuellement. Mais les accusations vont rapidement se retourner contre Alice. De nouvelles rumeurs viennent court-circuiter la première, lancées par les coéquipiers de crosse des deux garçons. Face à la pression, Alice perd pied peu à peu.

« True story » est le premier roman de Kate Reed Petty qui a construit très intelligemment son intrigue. Deux points de vue s’alternent : celui de Nick, l’un des coéquipiers des deux adolescents ayant raccompagné Alice, et celui d’Alice elle-même. Nous les accompagnons de 1999 à 2015 et découvrons leur culpabilité, leurs souffrances, leurs difficultés à avancer dans la vie. Ce qui rend le roman de Kate Reed Petty vraiment intéressant, c’est quand plus de cette alternance de points de vue, elle utilise différents matériaux pour compléter et densifier son intrigue : scénarios de film, brouillons de rédaction de candidature à l’université, e-mails envoyés ou non, retranscription d’interviews. L’ensemble compose un puzzle qui nous emmène vers la révélation de la vérité concernant la nuit de cet été 1999.

Bien entendu, en tant que lectrice, j’avais envie de savoir ce qu’il s’était réellement déroulé. Mais ce que j’ai trouvé passionnant dans « True Story », c’est la façon dont l’auteure décortique le mécanisme de la rumeur et finalement qu’elle soit fondée ou non, les dégâts sont les mêmes pour les différents protagonistes. A l’époque des réseaux sociaux, des fake news, on voit bien que la traînée de poudre d’une rumeur laisse toujours une trace. Et il est d’autant plus judicieux d’avoir choisi le thème de l’agression sexuelle pour mener à bien cette interrogation sur la rumeur, l’incertitude des faits. Et ce sont les possibles agresseurs qui lancent la rumeur et non la victime.

Dans « True story », Kate Reed Petty mène son lecteur par le bout du nez, laissant le doute régner sur l’évènement de l’été 1999 jusqu’à la toute fin du roman. La construction, les différentes voix sont parfaitement maîtrisées et le questionnement autour de la naissance et des conséquences d’une rumeur est passionnant.

Traduction Jacques Mailhos

Merci aux éditions Gallmeister pour cette lecture.

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