De la beauté de Zadie Smith

« De la beauté » de Zadie Smith nous montre le délitement de la vie professionnelle et personnelle d’Howard Belsey. Au début du roman, sa situation semble stable. Howard est professeur d’esthétique à l’université de Wellington près de Boston, spécialiste de Rembrandt sur lequel il tente depuis des années d’écrire un livre. Il est anglais et a épousé une afro-américiane, Kiki, avec qui il a trois enfants forts différents les uns des autres. L’aîné, Jérôme, est ultraconservateur, croyant à l’opposé de ses parents. Zora est étudiante à Wellington, travailleuse, défendant les idées de gauche et totalement en admiration devant le milieu universitaire. Levi, le dernier de la tribu, cherche sa place socialement et racialement. Métisse élevé dans un milieu privilégié, il se veut noir luttant pour sa survie dans les banlieues défavorisées de Boston. Levi explique d’ailleurs à un haïtiens vendant des sacs à la sauvette : « (…) Tu te démerdes, mec. Et c’est différent. C’est ça, le bitume. Se démerder, c’est rester vivant, t’es mort si tu sais pas te démerder. Et t’es pas un renoi si tu connais pas la démerde. »

Le monde d’Howard se fissure lentement tout au long du roman. Son mariage est en danger suite à une incartade entre Howard et une enseignante en poésie de Wellington. Kiki tente de pardonner à Howard mais il « (…) faisait le dur apprentissage des niveaux de purgatoire inclus dans le pardon. »

Son fils Jérôme, incompris par le reste de sa famille, se réfugie chez l’ennemi juré de son père : Monty Kipps également universitaire, ultraconservateur et auteur d’un livre sur Rembrandt. Howard commence à perdre totalement pied lorsque Monty Kipps est invité à faire une série de conférences à l’université de Wellington. La guerre est déclarée entre les deux familles, chacun participe : Howard et Monty s’affrontent à propos de la discrimination positive, leurs filles se battent pour le même homme… Aucun camp ne sortira indemne de la lutte des deux grands cerveaux…

A la manière de David Lodge, Zadie Smith égratigne le milieu universitaire dans son roman notamment à travers le personnage d’Howard. Ce dernier se pense fort important, ses idées sont supérieures au commun des mortels. Au final, Howard n’est pas fichu de terminer un livre et son cours semble abscons à la majorité des étudiants. « Ils prendraient des notes comme des sténographes détraqués et seraient tellement concentrés sur les mouvements de sa bouche qu’Howard serait persuadé d’avoir en face de lui une classe de sourds lisant sur ses lèvres ; chacun, sans exception -et en toute sincérité- noterait son nom et son e-mail, bien que le professeur Belsey eût martelé : « S’il vous plaît, marquez votre nom seulement dans le cas où vous avez sérieusement décidé de suivre ce cours. » Et le mardi suivant, il y aurait 20 gosses. Et le mardi d’après, 9. » le débat intellectuel opposant Howard à Monty sur la discrimination positive et la place d’élèves défavorisés à Wellington, n’est en réalité qu’un combat de coqs. L’ego brillant de chacun veut écraser celui de l’autre en public et remporter l’admiration de tous. Les deux universitaires ne sont pourtant pas d’une irréprochable moralité. Chacun prfite de sa position pour conquérir de jeunes étudiantes.

La jeune Zora prend d’ailleurs la mauvaise voie tracée par son père. Elle défend devant les institutions et à coups de pétitions la présence en cours de poésie d’un jeune slammeur ne payant pas de droits universitaires. Mais la belle amitié de Zora est loin d’être désintéressée, le slammeur au corps d’Apollon lui plaît beaucoup.

Heureusement au milieu du désagrégement des sentiments, l’amitié véritable et profonde de Kiki Belsey et de Carlene kipps nous permet de croire encore aux liens affectifs.

C’est avec une féroce ironie et une grande inventivité verbale que Zadie Smith nous narre les aventures de la famille Belsey. On rit, on grince des dents, on est finalement touché par cette humanité si imparfaite et fragile.

La bible de néon de John Kennedy Toole

John Kennedy Toole (1938 – 1969) a écrit là un petit chef d’œuvre. C’est d’autant plus remarquable qu’il avait alors seize ans ! Il n’aura malheureusement pas la joie de le voir publié, à la fin des années 80. Il s’est suicidé en 1969, à l’âge de 31 ans, sans doute déprimé par les refus successifs des éditeurs de publier La conjuration des imbéciles, cet autre chef-d’œuvre écrit une dizaine d’années plus tard.

David, le narrateur, un jeune garçon de 6 ans, vit avec ses parents dans une petite ville du sud des Etats-Unis, peu avant la seconde guerre mondiale. Son père travaille à l’usine, et la famille fréquente régulièrement la paroisse. La tante de sa mère, Mae, une ancienne artiste de cabaret sur le retour, vient s’installer chez eux. La dame s’occupe du petit garçon, l’emmène souvent se promener dans des tenues provocantes qui font jaser les habitants de la petite ville bigote et conformiste. Une relation tendre et complice se noue entre eux.

Tout commence à basculer lorsque le père de David perd son emploi. La famille s’installe alors dans une maison vétuste et branlante sur l’une des collines d’argile qui dominent la ville. Elle ne fréquente plus l’église, faute de pouvoir payer la cotisation de membre. Le père, désoeuvré, rumine son amertume, tandis que David fait ses premiers pas, difficiles, à l’école. Tout semble aller de travers, à l’image de la maison qui, lorsqu’il pleut sur la colline argileuse, s’enfonce de guingois dans la terre ramollie. Mais le jeune garçon est loin d’être au bout de ses peines, même si surgissent ça et là de rares moments de joie et de grâce.

« La bible de néon » est l’enseigne lumineuse qui orne la façade de l’église. David l’aperçoit de chez lui la nuit. Elle est le symbole de l’esprit puritain qui plane jour et nuit sur la communauté, et exclut tous ceux qui ne se conforment pas à ses dogmes. Pauvreté, maladie, vieillesse, singularité sont des fautes. « Si on était différent du reste des gens de la ville, on devait partir. C’était pour cela qu’ils se ressemblaient tous tellement. Leur façon de parler, ce qu’ils faisaient, ce qu’ils aimaient, ce qu’ils détestaient. […] A l’école, ils nous disaient qu’on devait penser par soi-même, mais dans la ville, il n’était pas question de faire ça. Vous deviez penser ce que votre père avait pensé toute sa vie, c’est-à-dire ce que toute le monde pensait ». Malgré son jeune âge, David sent qu’on est loin du véritable christianisme : « Je commençais à être fatigué de ce que le pasteur appelait « chrétien ». Tout ce qu’il faisait était chrétien, et les gens de son église le croyaient, en plus. […] il me semblait savoir ce que cela voulait dire de croire en Jésus-Christ, et cela n’avait rien à voir avec la moitié des choses que faisait le pasteur. Je considérais Tante Mae comme une bonne chrétienne, mais personne n’aurait été d’accord dans la vallée, parce qu’elle n’allait jamais à l’église ».

John Kennedy Toole narre dans un style lumineux et sensible l’histoire d’un jeune garçon qui fait l’apprentissage d’une société intolérante et dure avec les faibles. Il ne fait pas bon être pauvre et sans défense dans l’Amérique puritaine des années 40 (comme des années 2000 d’ailleurs). Cette œuvre est d’une maturité étonnante pour un si jeune auteur. On se demande, en vain, ce qu’aurait pu encore offrir à la littérature John Kennedy Toole, ce génie trop tôt disparu.

Emmeline d'Elizabeth Bowen

Emmeline Summers est une jeune femme de 25 ans, grande, mince et à l’air angélique. Elle est copropriétaire d’une agence de voyage à Londres pour laquelle elle travaille beaucoup. Elle vit dans un maison dans Oudenarde Road avec sa belle-sœur Cecilia. Le frère d’Emmeline, Henry, est mort d’une pneumonie un an après son mariage avec Cecilia. Cette dernière vit encore douloureusement cette soudaine disparition et elle sent « (…) avec impatience ce vide créé par Henry comme s’il était sorti pour revenir et restait trop longtemps parti. » Cecilia est une jeune veuve de 29 ans, charmante, pétillante et pleine d’humour. Elle aime la compagnie, sort et invite beaucoup mais ne pense pas à se remarier. Cecilia reste sur la défensive, la mort d’henry reste bien présente et sa vie ne connaît plus que les plaisirs immédiats.

Lady Waters, qui par ses deux mariages est à la fois la tante de Cecilia et la cousine d’Emmeline, ne peut tolérer de laisser ces deux jeunes filles sans mari. Elle s’emploie donc à inviter Cecilia et Emmeline dans sa demeure afin de leur faire rencontrer de jeunes hommes. En réalité les deux femmes n’ont pas besoin de l’entremise de Lady Waters pour avoir des soupirants. Chacune d’elle a un courtisan dévoué auprès d’elle. Julian Towers est un jeune homme fortuné qui ne rêve que d’épouser Cecilia. Celle-ci, dans son refus de souffrir à nouveau, ne voit en Julian qu’un ami. Il va jusqu’à la demander en mariage mais Cecilia refuse.

La situation est fort différente pour Emmeline. Elle fréquente un jeune avocat à l’avenir brillant, Mark Linkwater. Emmeline est totalement sous le charme de Markie, elle en tombe rapidement amoureuse. Ils passent beaucoup de temps ensemble, partent à Paris où Emmeline doit passer un accord avec une agence de voyage en vue d’un partenariat. La question du mariage est abordée entre eux mais vite mise de côté. Emmeline n’est pas une femme que l’on envisage d’épouser, elle est trop exaltée, trop exigeante pour faire une bonne épouse. Elle s’investit follement dans son agence de voyage et Markie ne comprend pas cette volonté de carrière. Bientôt il s’éloigne d’elle à regrets ; « elle aurait pu exploiter son charme plus avant ; si elle avait tenu bon jusqu’à ce qu’il fût fou d’elle, il l’aurait certainement épousée ; qu’elle n’eût pas mis le mariage en marché lui semblait incroyable. » Emmeline voit son monde vaciller peu à peu. Son amour ne souhaite plus la voir, son agence de voyage souffre de nouvelles concurrences et Cecilia ne semble plus si réfractaire au mariage. Que peut devenir Emmeline seule ? Son destin ne semble pouvoir se terminer que dans le drame. Elizabeth Bowen écrit « Emmeline » en 1932, les femmes commençaient à être plus indépendantes notamment grâce à un travail. Emmeline est pourtant allée trop loin dans sa libération. Elle est copropriétaire de son agence de voyage, donne beaucoup de temps pour que cela marche, elle conduit et ne se voit pas comme une épouse. Elle espère pouvoir continuer à vivre dans sa maison avec sa belle-sœur tout en fréquentant Markie. Mais Emmeline est trop en avance sur son temps. Cecilia ne voit finalement son avenir que dans le mariage et a toutes les qualités pour cela. « L’aspect de Cecilia, les yeux baissés, l’air doux et soumis exacerbait en Julian un désir violent et conjugal d’abattre les barrières et d’oublier tout souci. La sollicitude, la tendresse sont des sentiments sincères et étroits, ce sont ceux qui font la sécurité du foyer. »

Markie, qui se veut moderne, préfère renoncer à Emmeline s’il ne peut l’épouser. Lady Waters ne supporte quant à elle pas qu’Emmeline sorte des conventions de son milieu, elle ne peut fréquenter un homme sans son accord et seulement dans le but de s’unir avec lui. Tout pousse Emmeline au désespoir dans cette société où les sentiments ne sont rien au regard des bonnes mœurs.

Elizabeth Bowen donne une grande importance aux lieux, aux paysages qu’elle décrit avec une extrême délicatesse. « Le ciel emplissait l’arche de lumière, la haie, avec ses jeunes feuilles ardentes, était la brûlante verdeur de mai. Elle courba vers elle une feuille dentelée, délicatement veinée et au travers regarda le soleil. Le bout de ses doigts était translucide : dans ses veines et dans celles de la feuille coulait le printemps. » Ou bien encore : « Ce brouillard transparent sur le jardin était un délice. Le jour, tel un magnolia, semblait dormir encore dans ses pétales repliés. » Ces descriptions donnent une tonalité très poétique au roman. Elizabeth Bowen se sert de cette écriture ciselée également pour décrire les sentiments de ses personnages qui sont décryptés dans leur moindre mouvement.

« Emmeline » est un joli roman plein d’amertume sur les femmes en ce début de XXème siècle : celles qui suivent le modèle de leurs aînées, celles qui sont en avance sur leur temps et qui doivent se sacrifier sur l’autel des conventions sociales.

La voleuse d'hommes de Margaret Atwood

Tony, Charis et Roz, qui se sont connues à l’université, se retrouvent pour déjeuner au restaurant le Toxique. « Toutes les trois déjeunent ensemble une fois par mois. Elles en sont arrivées à compter sur cette rencontre. Elles n’ont pas grand-chose en commun, excepté la catastrophe qui les a réunies, si l’on peut qualifier Zenia de catastrophe, mais avec le temps elles ont trouvé une solidarité, un esprit de corps. » Elles n’étaient effectivement pas amies lors de leurs études, elles étaient et restent extrêmement différentes. Tony, la garçonne, est professeure d’histoire à l’université avec une spécialité un peu particulière : les batailles, les guerres. Le plus grand plaisir de Tony est de reconstituer les grandes batailles dans son sous-sol à l’aide de clous de girofle, de haricots rouges pour visualiser les différents adversaires. Elle vit avec West, musicologue qu’elle fréquentait à l’université.

Charis est une adepte de l’ésotérisme, elle croit à la réincarnation, à la force de l’esprit. Elle travaille dans un magasin nommé « Radiances » qui vend des cristaux, de l’encens, des huiles essentielles, des cartes de tarot. Charis a une fille qui se nomme Augusta. *

Roz est chef d’entreprise, elle a pris la succession de son père. C’est une femme d’affaires avertie, solide et très fortunée. Elle reste néanmoins très féminine, elle prend grand soin de son allure. Elle est la mère de trois enfants : un fils et des jumelles.

Les trois amies ont commencé à se fréquenter lorsque la fameuse Zenia est entrée dans leurs vies. Zenia était dans la même université que les trois autres et elle faisait peur aux autres filles : « Brillante et terrifiante. Vorace, sauvage, inacceptable. » C’est Tony la première qui l’approche. Zenia est un être rusé qui sait profiter des faiblesses des autres pour s’insinuer dans leur vie et leur voler ce qu’ils ont de plus cher. Tony est petite, sans charisme à côté de Zenia et son anticonformisme l’éblouit. Mais « (…) cela coûte cher de défier l’ordre social, la liberté n’est pas gratuite, elle a un prix. » Zenia soutire de l’argent à Tony, la fait chanter et une fois obtenu ce qu’elle voulait elle disparaît en emportant West dans ses valises. Zenia refait son apparition dans la vie de la charitable Charis. Elle lui fait croire qu’elle est malade, Charis l’accueille les bras ouverts, s’occupe d’elle sans relâche. Zenia s’installe comme un coucou dans la maison de Charis et repart avec l’homme qui habite là, Billy le père d’Ausgusta.

Roz se fait également berner malgré les mésaventures de ses amies. Zenia semble connaître des choses sur le père de Roz qui est resté mystérieux sur ses années de guerre. Une nouvelle fois le coucou s’installe, Roz lui donne du travail dans un de ses magasines. Mais comme toujours Zenia disparaît après avoir volé de l’argent à Roz, et bien sûr avec son mari.

Les trois amies pensaient être débarrassées de Zenia, morte dans un attentat terroriste au Liban mais la voilà qui rentre au Toxique. Que revient-elle faire ici ? Que veut-elle encore soutirer à nos trois amies ?

Margaret Atwood nous livre un roman cinglant sur les rapports hommes/femmes. L’amour est vu de manière très lucide, sans aucun romantisme. « Elle a dû renoncer en partie à l’amour bien sûr, à son amour, illimité autrefois, pour son mari. On ne peut garder la tête froide quand on se noie dans l’amour. On s’agite trop, on crie et on s’épuise. » Les hommes n’ont pas le beau rôle, ils sont peu fiables et prêts à tout quitter dès qu’une aguicheuse les approche. Néanmoins nos trois amies ne sont pas tellement mieux servies. Malgré les avertissements, elles se font toutes prendre dans les filets de la maléfique Zenia. Chacune succombe lorsque l’on fait appel à ses bons sentiments, chacune, naïvement, veut se sentir utile.

« La voleuse d’hommes » est un roman sur l’amitié, celle qui se construit malgré les différences et qui reste un véritable soutien lorsque tout s’effondre. Margaret Atwood nous livre les portraits de trois femmes qui deviennent extrêmement attachantes pour leurs forces comme pour leurs faiblesses. « La voleuse d’hommes » se dévore, malgré ses 650 pages, tant le destin des trois héroïnes nous tient à cœur.

Le meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie

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On ne présente plus Agatha Christie. Auteur d’une œuvre considérable, elle a largement contribué à populariser un genre littéraire considéré – à tort – comme mineur : le roman policier. Il s’agit ici du polar au sens le plus strict, à savoir : un meurtre est commis, aux protagonistes (et le lecteur avec eux) de découvrir le(s) coupable(s). La résolution de l’énigme ne survient que dans les dernières pages, après une enquête minutieuse attachée aux moindres détails et des trésors de déduction logique qui laissent pantois d’admiration le lecteur et, souvent, le coupable lui-même.

Le narrateur du Meutre de Roger Ackroyd est le docteur Sheppard, paisible médecin de campagne du village de King’s Abbot, qui vit avec sa sœur Caroline, grande amatrice de potins qui n’a ni les yeux, ni les oreilles, ni la langue dans sa poche. Au tout début du livre, le docteur Sheppard vient de constater la mort de Mrs Ferrars, une riche veuve, suite à l’absorption d’une dose trop importante de véronal. Le soir même, il apprend de la bouche de son ami Roger Ackroyd, gentihomme campagnard et riche industriel, que ce dernier devait épouser Mrs Ferrars. Elle lui a avoué avoir tué son mari en l’empoisonnant et, depuis, quelqu’un la fait chanter. Roger Ackroyd reçoit une lettre postée peu avant sa mort par Mrs Ferrars, dans laquelle elle lui révèle le nom du maître chanteur. Dans la soirée, Roger Ackroyd est retrouvé assassiné.

Mrs Ferrars s’est-elle suicidée ? Y a-t-il un lien entre ces deux morts ? Qui a tué Roger Ackroyd ? La liste des suspects est longue : tous ceux qui étaient présents dans la maison le soir du meurtre ont un bon mobile, en particulier Ralph Paton, fils adoptif de Roger Ackroyd, qui reste introuvable depuis le meurtre. Pour aider la police à trouver l’assassin, on fait alors appel à un célèbre détective belge à la retraite qui vient justement (heureuse coïncidence !) de s’installer à King’s Abbot, j’ai nommé Hercule Poirot.

Personnage récurrent des romans d’Agatha Christie, Hercule Poirot est l’un des intérêts majeurs de ce livre. Sûr de lui jusqu’à l’arrogance, fin observateur et terriblement perspicace, parfois manipulateur, l’infaillible détective à la légendaire moustache sait faire marcher ses « petites cellules grises » pour déjouer les fausses pistes et faire éclater la vérité. Et inutile de lui cacher quoi que ce soit, car ce qu’on lui cache il finira tôt ou tard par le découvrir. Un esprit redoutable donc qui, sans avoir l’air d’y toucher, enserre peu à peu le coupable dans les mailles de son filet…sans pitié !

Le roman nous offre en outre une plongée dans la société anglaise bourgeoise et provinciale au début du XXème siècle, avec ses secrets de famille bien gardés, ses petites intrigues et le poids écrasant des convenances. Chacun y épie son voisin en espérant découvrir ses faiblesses. Hypocrisie, rancœur et cupidité entretiennent une atmosphère de meurtre. Quoi d’étonnant alors à ce que quelqu’un passe un jour à l’acte ? Mais attention, les coupables ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Alors, qui a tué Roger Ackroyd ?

Sur les traces du serpent de Mary Elizabeth Braddon

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Slopperton est une petite ville d’Angleterre où de bien sombres évènements vont se dérouler sous la plume de Mary Elizsabeth Braddon (1835-1915). Le bien et le mal vont s’affronter et s’incarner en deux personnages.

Le premier à nous être présenté est Jabez North. Il est orphelin et a été recueilli dans les eaux de la Sloshy par les habitants de Slopperton, il travaille beaucoup et au début de notre roman Jabez North est maître d’études à l’académie de Dr Tappenden. La population accorde amitié et respect à cet homme : « Ainsi chacun à Slopperton louait ce jeune homme modèle et l’on prophétisait souvent que l’enfant trouvé serait à l’avenir l’un des plus grands hommes de la plus grande des villes – Slopperton. » Ce personnage n’est pourtant pas si parfait, un professeur de phrénologie a déclaré à son propos qu’il était singulièrement dépourvu de morale. Le lecteur comprend rapidement que le mal arrivera par la main de Jabez North.

Le deuxième personnage est Richard Marwood qui revient auprès de sa mère après 7 ans d’absence. il a profité avec excès des plaisirs qu’offre la vie. Mais il est de retour avec la ferme intention de reprendre sa vie en main. Son oncle, Montague Harding, veut l’aider grâce à la grande fortune qu’il a acquise aux Indes. Il lui propose de partir à l’aube dès le lendemain matin avec de l’argent et une lettre de recommandation dans une ville voisine. Malheureusement ce départ hâtif est le début des ennuis pour Richard puisque ensuite son oncle est retrouvé la gorge tranchée. Tout porte à croire à la culpabilité de Richard : il quitte le domicile à l’aube avec l’argent de son oncle et il est pris à la gare. Bien entendu le narrateur omniscient n’a pas laissé son lecteur dans le doute. On sait que Richard est innocent et que Jabez North est l’auteur de ce crime infâme. On le découvre dans toute sa noirceur : il laisse mourir un de ses élèves qui l’avait vu sortir par la fenêtre la nuit du meurtre ; il se rit d’une jeune femme qu’il a mise enceinte et la pauvre se jette dans la Sloshy ; il ira même jusqu’à tuer son frère jumeau pour faire croire à son propre décès et disparaître de Slopperton.

Pendant ce temps, Richard Marwood est jugé et plaidant la folie il est interné. Fort heureusement Richard a de nombreux amis qui ne le laisseront pas dépérir dans son asile. Ils feront tout pour retrouver les traces du serpent Jabez North.

L’intrigue du roman de Mary Elizabeth Braddon est d’une grande inventivité. Les fils de l’histoire nous entrainent à Paris, à Londres ; les surprises et les retournements de situation sont légion mais jamais le lecteur n’est perdu grâce à une solide construction. « Sur les traces du serpent » mélange une detective story, genre qui naît à cette époque, et le roman gothique où les morts ressuscitent. Ce type d’oeuvre s’est beaucoup développé au XIXème en Angleterre avec E.A. Poe comme géniteur, on pense notamment à Wilkie Collins dont on a redécouvert les livres il y a peu.

S’ajoute à cette poursuite du démon un narrateur omniscient qui commente avec une grande ironie l’histoire que nous sommes en train de lire. Il nous parle par exemple de la société philanthropique de Slopperton et précise que « (…) le fondateur était un un excellent citoyen, qui battait sa femme et avait chassé du foyer leur fils aîné. » Plus loin dans le roman, un personnage a recueilli un enfant dont la mère s’est suicidée et voici ce que cela donne : « Bébé est fortement attaché à Kuppins, et manifeste son affection par des démonstrations aimables, comme celles de donner des coups de poing dans sa gorge, de se suspendre à son nez, d’enfoncer une pipe dans ses narines, et autres preuves également charmantes de tendresse enfantine. »

Mary Elizabeth Braddon a écrit « Sur les traces du serpent » à l’âge de 25 ans et son exceptionnel talent narratif lui offrit une très grande popularité. Inconnue en France de nos jours, Mary Elizabeth Braddon était admirée par de grands auteurs comme Robert Louis Stevenson ou Henry James. On ne peut que se féliciter de l’initiative des éditions Joëlle Losfeld de remettre à jour ce grand talent de l’époque victorienne.

La petite dame dans la grande maison de Jack London

Dick Forrest est un personnage à la forte personnalité, comme il en existe dans nombre de romans de Jack London. Orphelin après la mort de son père, dont il a hérité la grande fortune, il décide de se lancer dans l’agriculture. Une fois sa majorité atteinte et ses diplômes en poche, il plante là ses tuteurs et se lance dans l’aventure, parcourant le monde pendant neuf années. De retour sur ses terres, il s’attelle à la tâche et fait de son ranch le plus moderne de Californie, utilisant les dernières techniques de culture et d’élevage et administrant d’une main de maître son immense domaine. Pas plus brillant qu’un autre, Dick est avant tout un monstre d’énergie et de volonté, ainsi qu’un bourreau de travail.

Dick a également ramené de sa longue escapade sa femme, Paula, petit bout de femme casse-cou et enjoué, que Dick appelle son « garçon manqué ». Elle subjugue son entourage par sa beauté, son esprit et son dynamisme. La maison est d’ailleurs constamment emplie d’invités qui vont et viennent, et passent leur temps en excursions à cheval, baignade, repas, soirées, chants, jeux et farces. Il y règne une atmosphère de joie et d’agitation permanentes, auxquelles le couple d’hôtes participe activement.

L’un de ces invités est un homme que Dick a croisé lors de sa vie d’aventure : Evan Graham. Riche aventurier, il est désormais ruiné et compte profiter de son séjour pour travailler à un livre, récit d’un voyage à travers l’Amérique du sud. La première fois que Graham voit Paula, la « petite dame » tente de sortir un cheval fougueux d’un bassin d’eau dans lequel elle l’a amené, pour le sport. Il est d’emblée sous le charme. Graham et Paula se rapprochent et finissent par s’avouer leur amour, ce qui amène cette dernière à s’interroger sur la nature de ses sentiments pour Dick. Elle est alors face à un cruel dilemme : amoureuse des deux hommes, pour des raisons différentes, elle ne sait qui choisir. D’une nature très franche, elle se confie à son mari, homme d’une grande ouverture d’esprit et toujours amoureux fou de sa femme. La situation ne pourra se résoudre que dans le drame.

La quatrième de couverture parle de « ménage à trois », ce qui supposerait le consentement des deux hommes. Graham ne veut pas troubler la vie de son ami, mais son amour pour Paula est irrésistible. Dick, quant à lui, ayant tout deviné, souffre énormément, mais est trop amoureux de sa femme pour la contraindre à rester. Les deux hommes poussent Paula à choisir. C’est donc une histoire d’amour libre, surtout la liberté pour les femmes de choisir leur amour, au-delà des conventions sociales très prégnantes pour elles en ce début de XXème siècle.

On a tort de réduire Jack London à un écrivain de roman d’aventures. Même lorsqu’il en écrit, ce n’est pas pour l’aventure elle-même, mais l’aventure comme théâtre des passions humaines. C’est aussi dans l’action que l’homme se révèle à lui-même et aux autres. Mais il a également abordé dans son œuvre immense la politique, la société de classes, l’histoire, la psyché, le féminisme…et, avec cette « Petite dame dans la grande maison », l’amour. L’occasion – avec ce roman écrit dans un style très « XIXème siècle » pour un sujet très moderne, – de découvrir une nouvelle facette du talent de ce grand écrivain américain.

 

Avril enchanté d’Elizabeth Von Arnim

avril enchanté

Mrs Charlotte Wilkins est une jeune londonienne récemment mariée et qui s’ennuie. Son mari, avocat et pingre, ne considère sa femme que comme un accessoire de sa respectabilité. Charlotte ne rêve que de sortir de la grisaille londonienne et elle trouve sa possible évasion dans une petite annonce du Times : « A tous ceux qui aiment les glycines et le soleil. Italie. Mois d’avril. Particulier loue petit château médiéval meublé en bord de Méditérranée. Domesticité fournie. » Elle entraîne dans ce rêve Mrs Rose Arbuthnot, une autre mariée malheureuse. Rose est une femme pieuse dont le mari écrit des romans sur les grandes courtisanes et qui se désintéresse totalement d’elle.

Le problème qui se pose aux deux jeunes femmes est celui du prix de la location. Mrs Wilkins, fermement décidée à réaliser son rêve, trouve la solution : louer la demeure avec deux personnes supplémentaires. La première locataire est Mrs Fisher, une veuve vivant dans le passé. « Aux yeux de Mrs Fisher, il n’était rien au monde qui pût se comparer aux merveilles de l’univers dans lequel elle avait vécu autrefois. Autrefois, ce seul mot était à la fois magique et rassurant. » La deuxième locataire est Lady Caroline, une aristocrate fuyant son monde et les nombreux hommes lui faisant la cour.

Les quatre femmes finissent par partir pour l’Italie et Mrs Wilkins découvre, ravie, le paradis tant souhaité : « Toute la splendeur d’un avril italien semblait rassemblée à ses pieds. La mer bougeait à peine sous le soleil éclatant. De l’autre côté de la baie, de charmantes montagnes aux couleurs délicates paraissaient somnoler elles aussi dans l’éblouissante lumière. Sous la fenêtre, au pied de la pente herbue, fleurie, d’où s’élevait la muraille du château, on voyait un grand cyprès qui tranchait parmi le bleu, le violet et le rose tendre des montagnes et de la mer comme une immense épée noire. »

Ce lieu enchanteur va transformer nos visiteuses. La première à succomber à la perfection des lieux est Charlotte qui se met à rayonner de bonheur et veut que chacune bénéficie de l’harmonie de la propriété. Les trois autres ont plus de mal à se libérer. Lady Caroline cherche la solitude, la tranquilité et se met à l’écart. Mrs Fisher vit avec ses chers disparus, ses chers souvenirs de sa brillante vie passée avec l’élite intellectuelle londonienne. Rose Arbuthnot fait le point sur sa vie, se trouve ennuyeuse à mourir et elle est « (…)accablée par le contraste entre la beauté généreuse de la nature qui l’entourait et la solitude désolée de son coeur. » Charlotte Wilkins, instigatrice du voyage, cristallise peu à peu toutes les amitiés à force de bonne humeur et de naturel enjoué.

« Avril enchanté » d’Elizabeth Von Arnim porte fort bien son titre. Ce roman du début du XXème siècle est un concentré de légèreté et de joie simple. Les personnages sont tous attachants, bien campés par une écriture ciselée. Elizabeth Von Arnim nous conte une histoire merveilleuse dénuée de cynisme qui donne du baume au coeur.

C’est également un hymne à l’Italie, les descriptions de la villa, des paysages sont toutes enchanteresses et gorgées de soleil. « La suavité des parfums qui flottaient dans l’air de San Salvatore, chacun provenant d’une partie différente du château mais se fondant à la perfection dans une harmonie supérieure, aurait dû susciter, à son imitation, l’accord de toutes les âmes. » L’Italie est le pays de tous les possibles pour nos londoniennes engourdies dans leur quotidien si gris et monotone.

On se laisse totalement emporter par ce roman lumineux et à l’optimisme forcené. Un peu de douceur ne fait jamais de mal…

A noter les deux adaptations cinématographiques du roman d’Elizabeth Von Arnim : la 1ère date de 1935 et a été réalisée par Harry Beaumont; la seconde de 1992 est l’oeuvre de Mike Newell.

Les enfants de l'empereur de Claire Messud

« Les enfants de l’empereur » de Claire Messud prend place à New York en 2001 et fait le portrait de trois trentenaires en quête d’identité.

Danielle Monkoff est documentariste, on la découvre en Australie où elle prépare un reportage sur les aborigènes. Elle est provinciale mais se sent « new yorkaise dans l’âme. » Elle possède un petit appartement, rempli de livres, qu’elle entretient avec maniaquerie car « la seule façon de ne pas devenir folle dans ce minuscule studio était de le maintenir parfaitement en ordre. » Danielle est également célibataire et elle rencontre en Australie Ludovic Seeley qui semble s’intéresser à elle. De retour à New York, elle doit revoir ses ambitions professionnelles à la baisse puisque son reportage sur les aborigènes est refusé. Elle doit le remplacer par un reportage sur la chirurgie esthétique, reportage qui se trouve être beaucoup plus symptomatique de notre société narcissique. Ses projets sentimentaux sont également modifiés avec l’arrivée de Ludovic Seeley à New York puisque celui-ci se détournera d’elle pour une autre conquête plus intéressante socialement. Danielle a conservé de ses années à l’université deux amis : Julius Clarke et Marina Twaite.

Julius Clarke se voudrait journaliste, il a connu quelques succès avec ses premiers articles. Mais depuis il est resté pigiste. Il a beaucoup profité de sa jeunesse : « Toujours est-il qu’entre 20 et 30 ans il avait mené une vie de débauche et d’insouciance digne d’Oscar Wilde. » Julius est d’ailleurs lui aussi gay et il passe d’aventures en aventures. Arrivé à l’âge de 30 ans, il aspire à plus de stabilité dans sa vie professionnelle et personnelle.

Marina Twaite se veut elle aussi journaliste ou écrivain. Elle tente depuis plusieurs années d’écrire un livre sur la mode enfantine sans en voir la fin. Après cinq ans, son petit ami Al la laisse tomber ce qui oblige Marina à retourner vivre chez ses parents.

Son père, Murray, est l’empereur du titre du roman. C’est un homme éminent, un journaliste engagé reconnu par l’intelligentsia new yorkaise. « Il prétendait se battre contre l’injustice, avoir consacré sa vie à ce qu’il appelait un « journalisme moral ». Il prétendait ne vivre que par et pour son indépendance d’esprit, ses talents d’écrivain. » Sa stature de commandeur s’élève au-dessus de ce petit monde.

Deux personnages vont troubler cet ordre établi, vont chercher à déboulonner la statue du commandeur. Ludovic Seeley arrive à New York pour lancer un nouveau journal censé révolutionner le monde. Ludovic est extrêmement ambitieux, il ne supporte pas l’influence intellectuelle de Murray Twaite. Pour s’en rapprocher, il séduit Marina, se marie avec elle et tente de lui montrer, ainsi qu’aux restes du monde, que Murray « (…) n’est pas une sorte de Dieu mythique, rien qu’un journaliste médiocre avec un ego incroyablement surdimensionné. »

Le deuxième personnage est le propre neveu de Murray, Bootie. Celui ambitionne également de devenir écrivain. Il vient à New York car il admire son oncle. Murray le prend comme secrétaire particulier. Bootie découvre alors certains secrets de son oncle. Murray s’est en effet entiché de Danielle qui devient sa maîtresse. Bootie, déçu de la fausseté de son oncle, écrit un article dévastateur sur Murray qui le chasse de chez lui.

Un évènement va confirmer le passage à l’âge adulte de ces personnages et va marquer la fin de l’innocence : les attentas du 11 septembre. Danielle assiste à toute la scène de son appartement : « (…) elle voyait toujours des gens hagards, couverts de poussière, certains en larmes, qui tous remontaient l’avenue, une foule immense, comme des réfugiés de guerre, se dit Danielle (…) ; à la télé derrière elle, on parlait des avions, imaginez leur taille, tout ça était trop énorme, trop inouï, elle n’avait qu’une envie à présent, éteindre la télé, tout éteindre. » Le 11 septembre va bouleverser les vies de Danielle, Julius et Marina pour les pousser à grandir, à voir le monde tel qu’il est.

Ce roman nous parle des travers de notre époque. Nous vivons dans un monde tourné vers l’intérieur uniquement, chacun se préoccupant avant tout de lui-même. Les personnages n’ont qu’un but dans la vie qui leur semble être la clef du bonheur : « Devenir soi-même, trouver son style : ces quêtes typiques de l’adolescence et du début de l’âge adulte se prolongeaient, dans une civilisation obsédée par la jeunesse, au moins jusqu’à la quarantaine. » Danielle, Julius et Marina vivent dans un monde doré, privilégié, sans s’en rendre compte, sans en être satisfaits. Chacun n’est préoccupé que de sa réussite professionnelle et personnelle. Ce monde égoïste devrait cesser avec le 11 septembre mais ce bouleversement ne déclenche pas de réelle prise de conscience chez les personnages. On ne voit aucun d’entre eux aller sur groundzero pour aider les secouristes comme Jay Mc Inerney le décrivait dans « La fin de tout » où il parlait également de l’impact du 11 septembre sur les New Yorkais. Les différents personnages ne s’inquiètent que d’eux-mêmes et de leurs proches. Il ne s’interrogent que sur leur avenir, que sur leurs vies post 11 septembre. Claire Messud décrit un monde narcissique et égoïste incapable de se remettre en cause, ce monde où l’individualisme forcené est la panacée. Ce monde, malheureusement, est le nôtre.

les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro

vestiges

Mr Stevens est majordome au domaine de Darlington Hall. A l’occasion de son premier voyage sur la côte anglaise, il se remémore sa vie de serviteur de luxe. Le voyage se situe en 1956 mais la majeure partie des souvenirs se situe entre les deux guerres mondiales. Mr Stevens part à la rencontre de l’ancienne intendante du domaine, Miss Kenton, avec l’intention de lui proposer du travail.

Mr Stevens a une haute opinion de son métier de majordome et des qualités nécessaires pour faire un excellent serviteur. Il explique que la principale qualité à avoir est la dignité mais on comprend rapidement qu’il s’agit ici d’un effacement total. Le majordome doit effacer sa personnalité et être entièrement dévoué à son employeur. Stevens était effectivement fier de servir Lord Darlington et ses hôtes prestigieux. Lord Darlington tenta de jouer un rôle important après guerre. Il trouvait le traité de Versailles trop drastique et craignait que celui-ci ne soit la cause d’un nouveau conflit européen. A partir de ce constat juste, Lord Darlington va finir par se fourvoyer à force de compromis. C’est le cas quand il décide de renvoyer deux femmes de chambre juives. Miss Kenton est scandalisée par cette idée alors que Stevens lui répond : « Miss Kenton, je suis étonnée de vous voir réagir de cette manière. Je ne devrais pas avoir à vous rappeler que professionnellement, nous ne devons pas nous soumettre à nos penchants et à nos sentiments, mais aux vœux de notre employeur. » Lord Darlington est par ailleurs traîné dans la boue après guerre pour ses amitiés troubles sans que Stevens ne change jamais d’avis sur son honneur.

Darlington Hall a depuis changé de propriétaire, il s’agit désormais d’un riche américain à la recherche des coutumes aristocratiques anglaises. Stevens doit s’habituer à de nouvelles mœurs et notamment à l’humour américain. Stevens, coincé dans son costume rigide, ne sait y répondre et se force à apprendre l’art de la boutade !

Stevens, entièrement dévoué à ses divers employeurs, est passé à côté de sa vie personnelle. Il l’a sacrifiée à sa haute opinion de son devoir professionnel. Son père,majordome lui-aussi, était venu finir sa carrière à Darlington Hall. Il s’éteint même dans l’auguste demeure sans que cela ne perturbe le travail de son fils. Ce soir-là a lieu une réunion importante et Stevens prend à peine le temps de monter voir son père à l’agonie. Quand celui-ci meurt, on assiste à ce dialogue entre Miss Kenton et Stevens : « -Voulez-vous monter le voir ? – Je suis très occupé pour le moment, Miss Kenton. Dans un petit moment peut-être. – Dans ce cas, Mr Stevens, me permettez-vous de lui fermer les yeux ? – Je vous en serais très reconnaissant, Miss Kenton. »

Il en est de même pour sa relation avec Miss Kenton qui est amoureuse de Stevens sans que celui-ci ne s’en rende compte. Stevens n’a privilégié que son travail, sa distance respectueuse face aux autres et se pense heureux ainsi. Pour lui un majordome doit « (…) habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après. »

Son voyage vers Miss Kenton est l’occasion pour lui de revenir sur cette vie dépourvue de sentiments et d’émotions. Mr Stevens se rend compte de ce qu’il a manqué, de cette vie qu’il n’a pas su saisir. Ses retrouvailles avec Miss Kenton est pleine de regrets non formulés. « Les vestiges du jour » est un roman emprunt de tristesse. C’est le récit d’un gâchis, celui de la vie de Stevens emprisonné dans la tour d’ivoire de ses principes.

Ce roman sensible a été adapté au cinéma par James Ivory en 1993 avec dans les rôles titres Anthony Hopkins et Emma Thompson tous deux bouleversants.