La société des vagabonds de Harry Martinson

La figure du vagabond en littérature traîne avec elle tout un imaginaire poétique et romantique. Si la poésie est bien présente dans le livre de Harry Martinson (1904-1978), ce n’est pas par romantisme que les vagabonds qu’il met en scène ont pris la route. Nous sommes à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, en Suède. Les transformations économiques et sociales induites par la percée du capitalisme industriel forcent à l’émigration vers l’Amérique un million de Suédois, et jettent sur les routes des dizaines de milliers d’autres. Certains resteront vagabonds, préférant mendier leur nourriture et un abri pour la nuit plutôt que de grossir les rangs des forçats du travail obligatoire. Leurs motivations ne sont pas précises, ils se sentent poussés par une sorte d’instinct à mener cette existence marginale et à refuser la vie des « honnêtes gens » : Dans tous les pays il existe des milliers de gens qui ne veulent pas de la réalité de la majorité. Ils n’y voient qu’enfer et damnation. Et ils prennent la route, quoique ce soit également un enfer de crainte et de blâmes. Mais ils le font quand même. Ils partent malgré tout. Par malice et par esprit de rébellion, à défaut d’autres motifs.

La vie sur le trimard n’est pas de tout repos. Le vagabond est un être instable et inquiet. Ses joies sont éphémères et sa liberté est toute relative. Il doit subir les reproches et les humiliations de la société pour prix de sa mendicité. Il risque les travaux forcés lorsqu’il est pris plusieurs fois à vagabonder par les policiers. Mais son plus grand problème c’est la peur, cette peur qu’il inspire au sédentaire et qui le force à se détourner des gens lorsqu’il en croise sur sa route, cette « peur exagérée que les gens aient exagérément peur de lui ». Malgré tout il lui arrive parfois, rarement, de rencontrer au détour du chemin des âmes accueillantes et compréhensives, surtout parmi les vieux, les malades, les isolés, autres marginaux comme lui.

Ce livre n’est pas un roman, plutôt une succession de tableaux sur la vie des vagabonds. On y croise entre autres Bolle l’ancien ouvrier cigarier, Sandemar le globe-trotter intellectuel, Poussière des Chemins le fataliste, Axne le vagabond malgré lui. Ils ont en commun de rejeter l’hypocrisie de la société bourgeoise et de fuir le travail vécu comme une torture. Ils sont paresseux non par désir de jouissance mais par défi, « par malaise », « par impuissance », « ils bravent le travail en le refusant ». De l’apathie comme révolte.

Harry Martinson sait de quoi il parle. Fils de petits commerçants, abandonné par sa mère veuve alors qu’il avait six ans, il s’embarque à l’âge de seize ans et parcourt toutes les mers pour gagner sa vie. Il va exercer toutes sortes de boulots sur mer comme sur terre, avant de commencer à publier des poèmes dans les journaux. Son œuvre poétique et en prose se nourrira de cette vie d’errance et de travail. Rattaché à la génération des écrivains prolétariens, Martinson a reçu le prix Nobel de littérature en 1974.

Personnages désespérés de Paula Fox


Sophie et Otto Bentwood vivent à New York dans un appartement cossu. Sophie ne travaille pas, Otto est avocat, ils ont la quarantaine et n’ont pas d’enfants. En week-end, leur vie bascule, leur monde protégé s’écroule.

Tout commence un soir, lorsque Sophie se fait mordre par un chat errant à qui elle donnait à manger. Cet événement anodin va déclencher une prise de conscience chez Sophie. Elle se rend compte que sa vie n’est pas si idyllique que qu’elle n’y paraît. Sophie semble découvrir les défauts de son mari. Otto est froid, distant, il pense avoir toujours raison et ne laisse jamais de place au moindre doute. Sophie pense qu’il « (…) était incapable d’exprimer ce qu’il avait en tête. » La réalité du caractère de son mari fait remonter en elle les souvenirs d’une liaison passée. Elle avait fréquenté un client d’Otto en instance de divorce. Elle se remémore les moments vécus avec cet homme à regret et pense à ce qu’aurait été sa vie avec lui. Au matin « (…) elle prit soudain conscience de son propre malaise, elle avait la bouche pâteuse, le corps épuisé et l’esprit corrompu par la réminiscence. Elle s’était endormie en se berçant des souvenirs de Francis Early, comme une petite vieille qui serre contre elle un chiffon en guise de bébé. »

Cela ne calme pas sa colère envers Otto qu’elle considère comme injuste avec les autres. Ce jugement hâtif se tourne le plus souvent vers les plus pauvres qui entourent leur quartier. C’est ce que lui reproche son associé, Charlie, qui quitte le cabinet d’Otto car il souhaite défendre les plus démunis. Otto voit lui aussi son monde changé et le malaise le gagne aussi. « Otto ressentit une colère obscure contre la force inéluctable de l’habitude ».

La crise du couple est amplifiée par la morsure du chat. Sophie refuse de voir un médecin, d’aller à l’hôpital mais ne cesse de se plaindre de la douleur. Otto juge son comportement totalement absurde. Celle-ci semble en fait ne pas vouloir savoir si elle est malade : peur des piqûres, de la rage, d’affronter la réalité. « Mon Dieu, si j’ai la rage, je suis semblable au monde qui m’entoure. »

Ce monde reflète le malaise diffus du couple : une pierre fracasse la vitre d’un ami, le téléphone sans personne au bout du fil, les détritus jonchent les trottoirs. Le couple semble sortir de sa bulle et découvrir un monde extérieur hostile. « Mais il y avait aussi une grande cathédrale baroque espagnole dont l’entrée était fermée par des grilles de fer. Elle se dressait au milieu de cette décrépitude urbaine suppurante et rampante comme une grande éminence glacée, à moitié morte d’arrogance. » Le monde leur apparaît particulièrement violent lorsqu’ils découvrent leur maison de campagne pillée, saccagée. Leur vie protégée n’existe plus.

Paula Fox, née en 1923, a écrit « Personnages désespérés » en 1970. Cette écrivaine américaine fut redécouverte à la fin des années 80 notamment grâce à Jonathan Franzen. Elle nous montre, dans ce roman, un couple dans une bulle sociale et sentimentale et les confronte brutalement à la réalité du monde. Ce couple bourgeois s’ennuie ; Sophie et Otto imbus d’eux-mêmes et de leur réussite sociale se découvrent las. Le monde qui les entoure se désagrège et après la morsure ils participent pleinement à ce délitement. Paula Fox s’intéresse et se focalise sur la psychologie de ses personnages. Elle explore l’âme par des dialogues poussés. Les descriptions sont détaillées, froides, presque cliniques. Paula Fox est un écrivain passionnant, disséquant notre triste modernité et Sophie ne peut que s’exclamer : « Mais la vie est vraiment désespérée. »

 

 

I love my blender, 36 rue du Temple, Paris

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Christophe Persouyre a ouvert en août une librairie dans le Marais se nommant « I love my blender ». Cette librairie est consacrée aux auteurs anglophones en VF et VO. Mais vous pouvez également y trouver des livres pour enfant, de l’encens japonais, du thé, des carnets. Outre l’excellent choix de livres, l’accueil est extrêmement sympathique. Christophe Persouyre est un libraire passionné et passionnant. Il a de très bons conseils de lecture et on ne quitte jamais sa boutique les mains vides!

 

Les hommes qui n'aimaient pas les femmes de Stieg Larsson

Un vieil homme de 82 ans reçoit tous les ans pour son anniversaire une fleur qui semble lui rappeler un évènement douloureux. Le début de « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » est très mystérieux, il attise notre curiosité d’autant plus que nous ne retrouverons le vieil homme que beaucoup plus tard dans le roman. Entre temps, l’auteur nous présente les personnages principaux : Mikaël Blomkvist, journaliste économique et Lisbeth Salander, hackeuse travaillant pour une société de sécurité. Ces deux-là mettent également un certain temps à se rencontrer et à travailler ensemble. Stieg Larsson a l’art de prolonger son entrée en matière sans ennuyer son lecteur.

Mikaël Blomkvist a fondé un journal économique « Millenium » (qui donne son titre à la trilogie) et est en mauvaise posture. Il a écrit un article contre un industriel qui s’est retourné contre lui. Le tribunal condamne Blomkvist qui ne veut pas donner ses sources. Notre journaliste intègre quitte la rédaction de Millenium mais se voit offrir un travail très particulier. Notre vieil homme du début se nomme Henrik Vanger et il souhaite engager Blomkvist pour découvrir ce qu’il est arrivé à sa nièce Harriet disparue dans les années 60. Celle-ci a en effet disparu un jour de fête et Henrik est persuadé qu’elle a été assassinée par un membre de la famille. Blomkvist accepte pour s’éloigner de ses problèmes et aussi parce que Henrik Vanger doit l’aider à prendre sa revanche contre l’industriel véreux. Blomkvist reprend l’enquête sans grande conviction au départ, il relit tous les documents collectés par Henrik durant toutes ces années. Il fait également connaissance avec les autres membres de la famille Vanger qui sont pour le moins étranges à tendance extrême droite.

Mikaël Blomkvist réussit néanmoins à trouver de nouveaux indices et fait appel à Lisbeth Salander pour l’épauler. Cette dernière est spécialisée dans les enquêtes pointues sur des personnes et elle avait été engagée par Henrik Vanger pour en faire une sur Mikaël Blomkvist. Lisbeth est une personne asociale, maigre, tatouée, toujours en noire, sous tutelle et sous la menace d’un enfermement. Mais elle est aussi un génie de l’informatique capable de pénétrer dans n’importe qu’elle disque dur.

Notre duo atypique va mener l’enquête jusqu’au bout et va découvrir un monde d’une perversion et d’une noirceur inouïes.

« Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » est le premier tome de la trilogie Millenium écrite par le suédois Stieg Larsson. Le duo Salander/Blomkvist devait connaître d’autres aventures mais Larsson est décédé après avoir remis ses manuscrits à son éditeur. Il n’aura malheureusement pas connu le succès mondial de ses livres. Les éditions Actes Sud, qui les publient en France, ont même créé une collection spécifiquement pour cela : Actes Noirs. Les raisons du succès sont compréhensibles. L’écriture de Larsson est d’une grande simplicité, pas de fioritures inutiles, pas de tournures alambiquées, il va droit au but. Stieg Larsson est également très réaliste grâce à des descriptions précises et très fournies. Il nous ancre très clairement dans le quotidien de nos héros. Il agit de même avec les personnages, aucun n’est laissé de côté. Ils sont tous l’objet de descriptions fouillées aussi bien physiques que psychologiques qui nous les rendent proches.

Le roman est aussi fortement suédois : les problèmes de l’extrême droite (Larsson était rédacteur en chef d’une revue luttant contre l’extrême droite), l’assassinat du 1er ministre Olof Palme et Fifi Brindacier. Fifi reste le personnage préféré des suédois, elle a des qualités surhumaines et prône la désobéissance à l’instar de Lisbeth. Mikaël Blomkvist est surnommé Super Blomkvist qui est un autre personnage de Fifi, un gamin détective.

Les presque six cent pages de « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » se lisent d’un trait, on est happé par l’intrigue et on a hâte de retrouver Salander et Blomkvist dans le tome 2.

Augustus Carp de Sir Henry H. Bashford

Nous sommes à Londres, certainement au tout début du XXe siècle. Augustus Carp est le digne fils de son père. Comme lui, il s’appelle Augustus. Comme lui, il a une certaine tendance à l’embonpoint et le teint vif. Et surtout, comme lui, c’est un personnage parfaitement ridicule. Ils sont tous deux l’incarnation du petit-bourgeois anglais puritain, étroit d’esprit et imbu de lui-même. Ils se font un devoir de pourfendre le péché sous quelque forme qu’il se manifeste, et certes les occasions ne leur manquent pas.

La page de titre du livre s’intitule : Augustus Carp Esq. par lui-même ou l’autobiographie d’un authentique honnête homme. Il s’agit en effet des mémoires d’Augustus fils (qui a alors 47 ans) dans le but d’édifier le lecteur. Il commence d’ailleurs ainsi : « Dans un âge où toutes les règles de la bienséance sont soit bafouées, soit menacées de destruction, […] c’est à l’évidence une tâche indispensable que d’offrir au monde quelque exemple d’élévation. » Toute occasion de plaisir ou de divertissement sont proscrits, il rejette tabac, alcool, sexe, théâtre et danse. Or, tout en combattant le « vice » chez les autres, Augustus père et fils se révèlent eux-mêmes mesquins, hypocrites, vaniteux, avares, bêtes et méchants, et se comportent en parasites. Ils n’hésitent pas user de la délation et du chantage, et pour des broutilles se lancent dans des procédures judiciaires longues et compliquées. Ils sont incapables de la moindre compassion et, pour couronner le tout, ils traitent leur épouse et mère comme une domestique. Ils accomplissent leurs méfaits en toute bonne conscience, convaincus qu’ils sont de la justesse de leurs actions. Cela ne va pas bien sûr sans quelques mésaventures. Et s’il arrive que les victimes de leur zèle moralisateur se rebiffent ou se vengent, ils n’y voient qu’ingratitude ou malveillance.

Cette tartufferie étalée de bonne foi est du plus grand effet comique. Tout comme le style ampoulé, pédant, adopté par le narrateur/mémorialiste. Augustus use et abuse de tournures de phrases alambiquées pour exprimer ce qui pourrait l’être en quelques mots. Ou de l’art de couper les cheveux en quatre, révélant la pudibonderie excessive d’Augustus. L’humour survient aussi lorsqu’il rapporte des propos ou des attitudes ironiques, voire franchement moqueurs à son endroit, mais que, dans son insondable bêtise, il ne perçoit pas comme tels.

La préface nous apprend que ce type d’humour « se situe dans la tradition nationale du flegme et de l’humour pince-sans-rire, la deadpan comedy (ou « comédie de marbre »). Son auteur, Sir Henry H. Bashford (1880-1961), était entre autres médecin du roi George VI. On peut supposer qu’il a eu maintes fois l’occasion de rencontrer ce type de personnages, parangons de vertu « à la Augustus Carp ». Le livre a été publié anonymement en 1924 et ignoré par la critique, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir de nombreux admirateurs dans tout le monde anglo-saxon. Alors merci aux éditions Phébus de nous permettre de découvrir ce petit chef-d’œuvre d’humour, so british.

L'abbé Jules d'Octave Mirbeau

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L’Abbé Jules n’est pas un ecclésiastique comme les autres. Son caractère difficile se manifeste dès son enfance : « Jamais on n’avait vu un enfant comme était Jules : sournois, tracassier, cruel, il ne se plaisait que dans les méchants tours. Son frère et sa sœur avaient beaucoup souffert de lui, et sa mère se désespérait, car elle avait beau supplier ou punir, réprimandes et prières ne faisaient que surexciter son indomptable nature. » Quelle n’est pas la surprise de cette dernière lorsque Jules lui annonce qu’il veut entrer dans les ordres : « Je veux me faire prêtre, nom de Dieu ! …Prêtre, sacré nom de Dieu ! » Sa mère croit alors avoir donné naissance à l’Antéchrist.

Jules blasphème, ment, manipule, par ambition et par zèle pour la religion. Il méprise ses condisciples, souvent des fils de paysans ayant choisi cette carrière pour avoir une vie facile, et qu’il voit comme des lourdauds paresseux et ignorants. Il se révolte contre un clergé prêt à toutes les compromissions pour garder ses privilèges dans cette France républicaine de la fin du XIXème siècle. Emporté par sa fougue, il provoque le scandale à l’évêché où il était secrétaire, et est contraint d’accepter une cure dans un village. C’est le début de sa chute et du repli sur lui-même. « Ce qu’il me faut ?…Le sais-je ?…Autre chose, voilà tout !…Je sens qu’il y a en moi des choses…des choses…des choses refoulées et qui m’étouffent, et qui ne peuvent sortir dans l’absurde existence de curé de village, à laquelle je suis éternellement condamné…Enfin, j’ai un cerveau, j’ai un cœur !…j’ai des pensées, des aspirations qui ne demandent qu’à prendre des ailes, et à s’envoler, loin, loin…Me battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne…je ne sais pas…mais curé de village !… »

L’Abbé Jules est un personnage en révolte contre la société étriquée de son temps et contre lui-même. Tiraillé entre des idéaux d’ascète et une chair faible, libidineuse, il doit sans cesse combattre sa nature volcanique, ses « instincts mauvais ». Epuisé et vaincu par cette lutte, il finira sa vie en reclus, fuyant la société de ses semblables, ne croyant plus en Dieu, se réfugiant dans l’amour de la nature et prônant un « anarchisme vague et sentimental ».

Ce roman est donc le portrait drôle, féroce et émouvant d’une personnalité extrême et complexe, qui demeure sa vie durant une énigme pour les autres, et pour Jules lui-même. Il nous est narré par un jeune garçon d’une dizaine d’années, son neveu, d’abord effrayé puis intrigué, qui porte un regard dénué du moindre jugement sur cet oncle singulier et mystérieux.

Mais c’est aussi bien sûr à une violente charge anticléricale que se livre ici Octave Mirbeau (1848-1917), journaliste et écrivain, anti-capitaliste, pacifiste et proche des anarchistes. Il dessine le tableau sans complaisance d’une bourgeoisie provinciale étroite d’esprit, conformiste et toute imprégnée de sa respectabilité. Il est par ailleurs l’auteur, dans le même esprit, du Journal d’une femme de chambre, adapté au cinéma par Luis Buñuel. Un auteur et une œuvre injustement méconnus !

Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald

« La balancelle grince sur la galerie extérieure de la demeure d’Austin ; une luciole phosphorescente tourne férocement autour des clématites ; un essaim de phalènes se presse vers l’holocauste doré de la lampe du vestibule ; des ombres effleurent la nuit du Sud, comme de lourds chiffons mouillés gonflés de la capacité d’oubli qu’elle puise de son côté à même la chaleur noire. Des plantes grimpantes se traînent mélancoliquement, tampons d’ouate sombre sur des treillis de fil de fer. » C’est dans ce Sud des Etats-Unis que vit la famille Beggs. Millie et Austin Beggs ont trois filles : Dixie, Joan et la benjamine Alabama qui est l’héroïne du roman. Austin est juge, il est droit, solitaire et laisse ses filles vivre comme elles le souhaitent. Pour Alabama, la vie ne doit être que moments légers et joyeux. La guerre pourrait gâcher la douceur de cette vie mais bien au contraire elle va l’accentuer. Alabama voit défiler les uniformes à sa porte pour flirter. C’est ainsi qu’elle rencontre et tombe amoureuse du lieutenant David Knight. Une fois la guerre finie, ils se marient et partent vivre à New York où David ambitionne de devenir un artiste reconnu. C’est dans l’élégante New York que les Knight commencent à profiter de la vitalité, de l’ivresse des années folles.

Suivant la mode, ils partent en France et choisissent la Riviera pour l’été malgré les avis contraires. « Leurs amis s’attendaient qu’ils soient piqués à mort par les moustiques français et qu’ils ne trouvent rien d’autre à manger que de la chèvre. Ils leur dirent qu’ils ne devaient pas s’attendre à trouver le tout-à-l’égout sur la Méditerranée et leur rappelèrent même qu’il serait bon d’emmener une malle de boîtes de conserve. » Ils s’installent à St Raphaël où leur vie festive ne fait que continuer. « Une poignée de gens gaspillaient leur temps à être heureux et gaspillaient leur bonheur à être du temps incarné, à côté des palmiers cuits et des vignes séchées qui s’agrippaient de leurs griffes aux terrasses argileuse. » Laisser le temps s’écouler en buvant de l’alcool ne suffit pas à Alabama, elle s’ennuie. Elle se met à flirter et l’image du couple parfait se fendille.

Les Knight quitte le Sud pour rejoindre Paris. Dans la capitale, les années folles semblent battre plus fort. De nombreux américains s’y trouvent et y boivent sans fin. David écume les fêtes, rencontre les personnes qui comptent et qui peuvent acheter ses toiles. Alabama se sent de plus en plus seule et décide de devenir danseuse. Elle ne peut plus se contenter d’être la femme de David. A force de travail, de douleur, elle est embauchée comme ballerine à Naples. Malheureusement son rêve est de courte durée, blessée à la jambe elle doit rejoindre les Etats-Unis avec sa famille.

« Accordez-moi cette valse » est l’unique roman de Zelda Fitzgerald (1900-1948), l’épouse de Francis Scott Fitzgerald. Le couple est resté le symbole des années folles, « Gatsby le magnifique » le roman phare de ces années 20. Le livre de Zelda est largement autobiographique. Son père était membre de la cour suprême de justice et un avocat reconnu. Comme son personnage, l’enfance de Zelda fut insouciante et gâtée. Elle aussi rencontra son mari pendant la guerre. Mais Alabama-Zelda ne trouve pas chez son mari la même attention que celle de son entourage. Il cherche la gloire, l’argent, la reconnaissance. Zelda éprouva aussi le besoin de s’exprimer, de rivaliser avec la célébrité de son mari. Elle ne pouvait se contenter de l’ombre, Zelda s’est essayé à la peinture, la danse et l’écriture. Son roman évoque tout cela en évitant de parler de sa maladie. Zelda commença à sombrer vers 1925, on pense qu’elle était schizophrène ou bipolaire. Elle fit de nombreux séjours en hôpitaux psychiatriques, c’est dans l’un d’eux qu’elle meurt à la suite d’un incendie. F.S Fitzgerald nous parle de son couple dans « Tendre est la nuit », « Accordez-moi cette valse » est la réponse de Zelda, un être de lumière que l’on a trop souvent réduit à ses échecs. La réédition de son livre nous permet de découvrir que dans la famille Fitzgerald, Francis Scott n’était pas le seul à avoir du talent.

Monsieur Zéro de Jim Thompson

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Clinton Brown est un petit reporter dans un journal local de Pacific City, en Californie. Il est sarcastique, méprisant, agressif, en un mot imbuvable avec son entourage, en particulier avec son rédacteur en chef, Dave Randall, qui fut également son supérieur pendant la seconde guerre mondiale, voilà dix ans de cela. Mais pourquoi est-il si méchant ? Parce que…Brownie a perdu sa virilité en sautant sur une mine pendant la guerre, par la faute de Randall. Depuis, perclus de remords, ce dernier se sent tenu de venir en aide à Brownie, en le faisant embaucher dans les journaux où il travaille, et en supportant tant bien que mal ses sarcasmes. Pour comble de malchance, Brownie est beau gosse. Il attire les femmes, alors qu’il ne peut leur offrir ce qu’elles attendent de lui. Sa femme Ellen, avec qui il a rompu depuis son « accident », ne cesse de le relancer pour reprendre la vie commune, mettant Brownie au supplice. Ignorant tout de son infirmité, qu’il cherche à tout prix à dissimuler à tous, elle ne comprend pas pourquoi il la rejette, et est d’autant plus acharnée à le reconquérir.

Lem Stukey, chef  de la police locale, veut l’appui de Brownie dans sa candidature au poste de juge du comté. Stukey se veut l’ami de Brownie, mais celui-ci le méprise car Stukey est un flic véreux et corrompu. Il apprend à Brownie qu’Ellen est de nouveau en ville. Brownie soupçonne Stukey de l’avoir fait venir pour faire pression sur lui. Acculé, il n’a pas le choix : après une discussion orageuse, il assomme Ellen avec une bouteille, l’asperge de whisky et y met le feu. Ellen est retrouvée morte, et Brownie est persuadé de l’avoir tuée. Mais est-il capable de tuer ? Et, au fond, le veut-il vraiment ?

Clinton Brown cherche à se venger de son impuissance sur les autres en les manipulant, en cherchant à les dominer. Jim Thompson excelle dans ces personnages de loosers, frustrés, blessés, inadaptés, dont son œuvre est remplie. Personnages en proie à des démons intérieurs qui les poussent aux pires actions. Pris dans les mailles de leurs angoisses, leur perversité n’est souvent qu’un exutoire à leur enfermement intérieur.

Pas de message social cependant chez Jim Thompson. Ses antihéros débarquent avec leur passé douloureux, leurs tares et leurs faiblesses qui les entraînent presque malgré eux, au gré des circonstances,  dans des situations dont l’issue ne peut être, bien souvent, que la mort ou la folie. Mais Jim Thompson n’excuse pas, ni ne justifie. Il raconte, point barre.

L’atmosphère sombre est tempérée par un humour féroce, cruel. A noter à ce sujet dans Monsieur Zéro cette scène du dîner chez Dave et Kay Randall, où Brownie et Kay, qui se détestent cordialement, rivalisent de fiel. Une scène d’anthologie.

Bref, on ne saurait trop recommander la lecture des romans de Jim Thompson, en particulier Des cliques et des cloaques (adapté au cinéma avec Série noire d’Alain Corneau) et 1275 âmes (également adapté au cinéma avec Coup de torchon de Bertrand Tavernier).

La route de Cormac McCarthy

 

La terre est dévastée, entièrement recouverte de cendre. On ne sait pas exactement quel est le cataclysme qui a réduit notre monde à néant. Cormac McCarthy l’évoque par un éclair de lumière et des chocs sourds. Dans ce monde chaotique nous suivons un homme et son fils, dont nous ne connaissons pas les noms, dans leur périple vers le sud, vers une chaleur clémente. L’enfant n’a pas connu le monde d’avant, il est né peu avant la catastrophe. Le père se souvient par bribes de la vie qu’il avait mais le temps n’existe plus, ni l’avenir, ni le passé. Les jours se suivent, passent sans qu’on sache depuis combien de temps le père et le fils marchent. Ils avancent sur ce « (…) noir ruban du macadam menant de ténèbres en ténèbres. » Les deux personnages marchent, traversent des villes saccagées, pillées, incendiées. La nature a repris ses droits, elle est très présente mais il s’agit toujours de paysages dévastés où la végétation est morte. Les animaux ont totalement disparu de la surface de la terre, plus de vaches, plus d’oiseaux.

Le père et le fils survivent douloureusement, ils traînent un caddie qui contient leurs quelques possessions : des couvertures, un réchaud à gaz, du thé, une bâche pour se couvrir quand le temps tourne à la pluie. Ils sont perpétuellement à la recherche de nourriture qui se fait plus que rare. Ils visitent pour cela des maisons délaissées qui ont souvent été pillées avant leur arrivée. Car l’homme et le fils ne sont pas seuls. Ils croisent peu de gens sur la route mais ce nouveau monde est celui de la peur, de la traque, il faut se cacher des autres, éviter de les rencontrer. Le père l’explique à plusieurs reprises à l’enfant : il y a les gentils et il y a les méchants. On se rend compte rapidement que les gentils ne sont pas légion. Le monde de Cormac McCarthy est barbare, hostile et il semble que la civilisation n’a jamais existé. Les méchants sont de véritables monstres, sans aucune humanité. Le père et le fils tombent un jour sur un sous-sol où s’entassent des êtres humains amochés, amputés qui servent d’aliments aux méchants. Le père et l’enfant voient également un corps de bébé embroché comme un rôti sur une plage.

Comment tenir dans ce monde inhumain ? Il y a de nombreuses références à la religion, de nombreux appels à Dieu mais la foi a disparu, la torture ne permet pas l’espoir. Les hommes n’ont plus rien d’humain. D’ailleurs le fait que nos deux personnages centraux n’aient pas de nom, renforce ce manque d’humanité, comme si l’identité avait disparu. Cormac McCarthy nous place au-delà du désespoir, seule compte la survie pour laquelle on est prêt à tout, le moment présent est la seule unité de temps. « Les gens passaient leur temps à faire des préparatifs pour le lendemain. Moi je n’ai jamais cru à ça. Le lendemain ne faisait pas de préparatifs pour eux. Le lendemain ne savait même pas qu’ils existaient. » Voilà la grande différence avec le monde d’avant où l’on faisait sans cesse des projets. Le monde dévasté n’offre aucun rêve, aucune possibilité d’évasion. Rester en vie est la seule chose qui importe.

Cormac McCarthy adopte une écriture sèche, pleine de noirceur pour décrire ce nouveau monde. Pas de fioriture, pas de douceur dans son écriture mais de la violence, de la froideur dont il se sert pour nous présenter le road-movie déchirant de ce père et de son fils.

Pourtant « La route » n’est pas dénuée d’espoir. L’enfant est un rempart à la barbarie, à la déshumanisation. Son père est souvent tenté de basculer dans la violence, d’abandonner ses semblables à leur triste sort. L’enfant réfrène ses instincts bestiaux, grâce à lui le père garde son humanité.

Roman désespéré, « La route » est un plaidoyer pour l’humanité qui nous montre ce que l’on pourrait devenir sans elle. Magistral.

Last exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr

 

 

 

 

 

 

 

Ami lecteur si tu apprécies le travail d’Anna Gavalda, de Marc Levy ou de Paolo Coelho, passe ton chemin, le livre dont nous allons parler n’est pas pour toi.

« Last exit to Brooklyn » est le premier livre écrit par Hubert Selby Jr (1928-2004) en 1964. Cet ouvrage est composé de six nouvelles sur la vie quotidienne trash d’habitants de Brooklyn. La violence domine ce quartier urbain de New York et contamine tous les êtres humains, même la cellule familiale est gangrenée. La vision que nous propose Selby est véritablement cauchemardesque. Les personnages de ce quartier se croisent dans les nouvelles et sont tous à l’origine de leur malheur, on ne ressent pas de pitié pour eux. Trois nouvelles sont plus marquantes que les autres. « La reine est morte » nous narre l’histoire de Georgette, un travesti amoureux d’un ex-taulard. Elle fait des pieds²et des mains pour plaire à Vinnie qui n’a bien sûr qu’une idée en tête : lui arracher du fric ou de la drogue. Georgette est une midinette sous benzédrine, incapable d’affronter la réalité et prête à tout pour avoir cet homme qui ne lui répond que par des coups.

« Tralala » est l’histoire d’une déchéance, d’un délabrement progressif. Tralala a couché avec un homme pour la première fois à 15 ans et elle en fait petit à petit son métier. Les hommes l’entretiennent u début, elle leur dérobe leur argent puis se fait payer. Elle boit de plus en plus et sa tenue se transforme en vieilles fripes. Elle finit battue à mort dans une décharge, étendue nue et totalement humiliée par une bande d’hommes croisée dans un bar.

La plus volumineuse nouvelle est « la grève ». Harry Black est un syndicaliste redouté par sa hiérarchie, toujours à l’affût de la moindre infraction au règlement de l’usine. Harry le fait d’ailleurs plus pour ennuyer les patrons que par véritable solidarité avec les autres ouvriers. Il profite de quelques semaines de grève pour prendre du bon temps dans le local loué par le syndicat. Il y picole beaucoup, y invite ses amis et y a une révélation sur sa vie sexuelle : il préfère les travestis à sa femme qu’il dédaigne et méprise chaque jour. Cette découverte l’entraîne dans un désir sexuel de plus en plus irrépressible que les travestis rencontrés n’arrivent pas à combler. Harry Black finit lui aussi roué de coups dans une décharge après avoir poussé sa perversité trop loin.

La dernière nouvelle est quant à elle un enchevêtrement d’histoires qui sont celles des habitants d’un même immeuble. S’y concentrent toute la noirceur, la violence, la misère domestique, la cruauté décrites par Selby dans les autres nouvelles.

Hubert Selby Jr nous entraîne dans un monde infernal, servi par une écriture crue, sans concessions et sans arrondis. Le style est glacial, sec pour nous présenter un monde sans amour, sans humanité, un monde uniquement capable de violence et d’humiliation de l’autre. Selby nous montre une autre Amérique, celle qu’il connaît et qui reste dans l’ombre. Tous les personnages sont des êtres perdus, noyés dans leur quotidien sordide et à qui rien ne peut sourire. Dans ce quartier, rien ne semble pouvoir changer, aucun personnages ne peut s’extirper de la gangue de violence, le rêve américain n’est pas pour eux.