Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee

« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » est le seul et unique livre publié de Nell Harper Lee. Sorti en 1960, il obtient le Prix Pulitzer en 1961 et il est considéré comme un livre-culte aux Etats-Unis.

Jean Louise Finch surnommée Scout nous raconte une partie de son enfance à Maycomb, Alabama. L’histoire se déroule durant la Grande Dépression et notre héroïne a alors 10 ans. Elle est entourée de son grand frère Jem et de son père avocat Atticus. La mère est morte et Atticus élève ses enfants avec l’aide de Calpurnia, la femme à tout faire noire. Scout est un garçon manqué, un casse-cou qui suit son frère partout. Les enfants sont assez libres et nous font penser aux aventures de Tom Sawyer. Avec leur ami Dill, ils passent leur temps à espionner la maison voisine, celle de Boo Radley. Celui-ci aurait agressé son père et ce dernier ne voulant pas que son fils aille à l’asile l’aurait gardé reclus dans la maison. Plus personne n’a revu Boo depuis 15 ans, voilà un mystère passionnant pour nos trois enfants qui se lancent dans des expéditions trépidantes autour de la maison.

Scout découvre également l’école mais elle supporte mal les contraintes et les brimades. Elle qui sait déjà lire grâce à son père, ne comprend pas que la maîtresse s’emporte contre elle à ce propos. Jem est lui aussi différent à l’école, il prend ses distances avec elle. Scout a du mal à voir son frère grandir et elle n’est pas pressée de devenir adulte. Des évènements vont l’y aider.

Atticus est en effet commis d’office dans un procès, un homme noir est accusé d’avoir violé une femme blanche. Contre l’avis de ses amis, il accepte de défendre cet homme car Atticus est un idéaliste, droit et intègre. Les enfants suivent le procès et découvrent un monde cruel, plein de racisme et de préjugés. Atticus fait d’ailleurs plus que défendre l’accusé, il prouve son innocence mais cela n’aura pas l’effet escompté dans ce Sud si violent. Ce procès pour Jem et Scout est aussi l’occasion de mieux connaître leur père qui fait preuve d’un courage exemplaire. Il étonne aussi ses enfants quand il réussit à abattre de loin un chien enragé, alors qu’ils le pensaient trop vieux pour une quelconque activité physique.

Ce magnifique roman initiatique cumule plusieurs thématiques : l’enfance joyeuse et libre, la découverte du monde des adultes avec ses contraintes et celle du racisme, des préjugés. La fin de l’innocence pour Scout nous est racontée avec une grande intelligence et beaucoup d’humour. Harper Lee nous conte cette histoire sans melo, sans pathos, et il n’y a pas de fin moralisatrice. Scout apprend les nuances, rien ni personne n’est jamais totalement mauvais ou totalement bon et on ne peut juger personne à la va vite. Boo Radley est au centre pour Scout de cette nouvelle vision du:monde. Ce livre se passe dans les années trente en Alabama mais il traite d’idées universelles, ce qui explique sans doute son succès. Truman Capote, ami d’enfance de Harper Lee, se vanta même d’être l’auteur d’une grande partie de l’ouvrage : la cabotin semblait jaloux d’une telle réussite !

A souligner, car c’est assez rare, l’excellente adaptation réalisée par Robet Mulligan en 1962 et intitulée « Du silence et des ombres ». Gregory Peck remporta l’oscar du meilleur acteur pour son interprétation d’Atticus. Scout Finch nous offre deux chefs-d’œuvre, pas si mal pour une fillette de 10 ans !

L'héritage d'Esther de Sandor Marai

Sandor Marai est un écrivain hongrois, né en 1900 à Kassa et qui se donna la mort en 1989 à San Diego. Il fut contraint de quitter son pays en 1948 sous la pression du régime communiste. « L’héritage d’Esther » est un court roman publié en 1939 et qui condense les thématiques et le style de Marai.

Esther vit à l’écart du monde dans une maison menaçant de tomber en ruines. Son univers se réduit à quelques personnes : Nounou qui vit avec elle et est entré dans la famille d’Esther très jeune, Laci le frère, Endre et Tibor les amis qui l’ont tous deux demandée en mariage sans succès. Toute cette petite troupe se retrouve tous les dimanches dans la vieille maison et la vie d’Esther est rythmée par les habitudes. Mais l’annonce d’une visite va tout bouleverser, il s’agit du retour de Lajos parti depuis de longues années. Il fut camarade d’université de Laci, fit la cour à Esther avant d’épouser sa sœur, Selma. Lajos est voleur et un menteur, il doit de l’argent, a fait des promesses à tout le monde. Il a totalement dépouillé Esther de son argent, de son amour, de sa vie. Et le voilà de retour comme si tout était oublié. Chacun se remémore les travers de Lajos mais une fois celui-ci arrivé, tous sont de nouveau hypnotisés par son charisme, sa prestance. Esther est comme les autres, elle ne résiste pas à Lajos. Pire, elle se retrouve accusée par lui et par sa fille de les avoir abandonnés à la mort de Selma. Esther ne se défend pas, elle est comme une somnambule face aux accusations. Lajos est venu pour une bonne raison : prendre à Esther la seule chose qui lui reste, sa maison. Et ce qui semble impensable arrive, Esther renonce à tout pour cet homme qui a ruiné sa vie, car ce qui a été commencé doit être achevé.

Le personnage d’Esther semble frappé par la fatalité, élément toujours si présent chez les romanciers d’Europe de l’Est. Elle a abdiqué son droit à la vie au profit de celui de Lajos.

Le monde étroit et austère d’Esther nous est rendu par l’écriture sèche de Sandor Marai. La psychologie de chaque personnage est nette et rapidement dessinée. Le drame qui se joue dans ce presque huit-clos est inéluctable et l’atmosphère est lourde dès le départ. L’auteur excelle dans les face-à-face où les personnages confrontent leur vision du passé. Esther est une victime et accepte de le rester jusqu’au bout. Ce petit livre est un beau diamant, mais un diamant noir où le malheur semble la seule manière de vivre.

Personne n'est parfait de Donald Westlake

Ce livre met en scène un des personnages récurrents de Donald Westlake : John Dortmunder. Il s’agit d’un voleur d’une redoutable intelligence mais poursuivi par la malchance. Les cambriolages montés avec brio par Dortmunder sont toujours parsemés d’embûches ce qui entraîne chez lui une grande lassitude, une désillusion permanente.

L’histoire commence avec un Dortmunder en bien mauvaise posture. Il est pris en flagrant délit de vol à l’arrière d’un magasin d’audiovisuel par des policiers. Il est difficile de trouver situation plus critique ! Un avocat célèbre vient à sa rescousse et le tire d’affaire grâce à une démonstration abracadabrante. Cet avocat est venu de lui-même aider notre héros désabusé. Bien évidemment cet avocat n’est pas là par hasard, il a choisi Dortmunder afin que ce dernier aide un certain Arnold Chauncey. Celui-ci a bien entendu un travail à proposer à notre cambrioleur. John Dortmunder doit voler une peinture dans l’appartement de Chauncey pour qu’il puisse toucher la prime d’assurance. Le travail semble simple puisque le propriétaire est dans le coup et que Dortmunder peut étudier tranquillement les lieux. Il y a pourtant dès le départ quelques hic. Le premier problème est que Chauncey a déjà fait réaliser deux cambriolages bidons pour arnaquer son assurance. Le deuxième problème est qu’il a engagé un tueur à gages pour que Dortmunder n’ait pas l’idée de partir avec le tableau dérobé.

Dortmunder réunit son équipe composée de personnages déjà croisés dans d’autres romans car notre héros est très fidèle en amitié (parfois malgré lui d’ailleurs…). On retrouve au bar et grill O.J. Tiny Bulcher un mastodonte inquiétant, Stan March le driveur obsédé par ses itinéraires et leurs minutages, et enfin Roger Chefwick le roi des crocheteurs amoureux des chemins de fer. Ils sont tous totalement loufoques et décalés. Pourtant il manque un membre de l’équipe qui va s’incruster malgré le désaccord de Dortmunder : Andy Kelp, l’enthousiaste permanent qui fatigue tout le monde par ses bavardages.

Le cambriolage se passe sans encombres, le tableau est subtilisé ainsi qu’un grand nombre de bijoux. Mais Dortmunder se trouve dans l’incapacité de suivre ses amis qui sont livrés à eux-mêmes, ce qui n’est pas bon signe…S’ensuivent de rocambolesques aventures où la toile de maître va souvent changer de mains. A signaler un final étourdissant en Ecosse avec une bagarre mémorable et inattendue entre Dortmunder et Kelp.

La caractéristique majeure de cette série de polars est l’humour, les aventures de notre héros sont toujours décrites avec beaucoup d’ironie. Dortmunder est un personnage extrêmement attachant, c’est un loser sympathique, malchanceux mais prenant les choses avec circonspection. Chaque livre le mettant en scène est un véritable régal et met toujours de très bonne humeur.

Ferdinaud Céline de Pierre Siniac

L’émission Bouillon de lecture, animée par Gros-Sourcils, reçoit Dochin et Gastinel qui viennent de co-signer un roman sur la période de l’Occupation à Paris. C’est un énorme succès de librairie. La critique, quasi-unanime, est dithyrambique. A l’issue de l’émission, on apprend que Gastinel n’a pas participé à la rédaction du livre, qu’il a fait chanter Dochin pour que leurs deux noms apparaissent sur la couverture. Dochin alors se souvient comment il en est arrivé là. Quatre ans auparavant, lui le galérien, le marginal, quasi-SDF, de retour de vendanges vers Paris, cherche un gîte dans un village de Corrèze. Refoulé de plusieurs hôtels, vu sa dégaine, on le dirige vers une ferme-château, perdue dans la campagne, une sorte de motel qui accueille volontiers tous les marginaux, les laissés-pour-compte, les estropiés, les mal foutus, que n’acceptent pas les hôtels respectables de la région. Il y est reçu par la patronne, Céline Ferdinaud, vieille dame de soixante-treize ans, ancienne libraire férue de littérature. Dochin a toujours voulu devenir écrivain. Il a écrit deux polars dont l’un, L’assassin guette aux Minguettes, a été publié mais est passé totalement inaperçu. Dochin n’a aucun talent, le sait, mais il s’obstine. Il a commencé un roman sur l’Occupation, dont il sait qu’il n’a aucune valeur littéraire. Céline Ferdinaud en lit des passages et…est emballée ! Elle crie au génie, compare Dochin à Céline (Louis-Ferdinand) et prédit au livre un grand succès. Elle l’encourage à continuer et l’invite même à s’installer dans l’auberge pour qu’il puisse travailler tranquillement à son roman.

Voilà comment tout commence. Dochin est perplexe, et nous avec lui : lui qui, malgré sa bonne volonté et un travail acharné, n’arrive pas à aligner deux phrases correctes et trouve sa prose lamentable, comment a-t-il pu faire publier son livre et de surcroît s’attirer les louanges de la critique ? Comment se fait-il que Céline Ferdinaud, pourtant grande connaisseuse de la littérature (et de la bonne !), trouve tant de qualités à son texte ? Et puis, qui est vraiment Céline Ferdinaud ?

Le lecteur découvre peu à peu les dessous de cette histoire machiavélique menée avec un grand sens du récit. On y parle de littérature bien sûr, mais aussi du monde de l’édition, de la critique littéraire, de la collaboration pendant la guerre, des services spéciaux. Il y est aussi question de destin, de fatalité, même si les évènements qui jalonnent le récit ne sont pas que le fruit du hasard. Dochin en sait quelque chose : s’il avait su, il ne se serait pas tant acharné à le finir, ce livre.

Le style de Ferdinaud Céline est vert, enlevé, direct. Le livre est jalonné de noms d’écrivains, dont beaucoup que j’admire, ce qui m’a fait plaisir (j’ai aussi adoré ces quelques lignes pastichant Louis-Ferdinand Céline), et d’autres que je n’ai pas lus, ce qui m’a donné envie de le faire. Roman noir sur la littérature blanche, je vois Ferdinaud Céline comme un cri d’amour de Pierre Siniac à la littérature tout court. Avec un grand L. Un livre magistral.

P.S. : pour une mini-bio de Pierre Siniac (et de beaucoup d’autres auteurs), à noter l’excellent site A l’ombre du polar dont le lien se trouve sur ce blog.

Pnine de Vladimir Nabokov

Timofeï Pavlovitch Pnine, la cinquantaine, est un savant russe qui enseigne dans une université aux Etats-Unis. Il a immigré en 1940, après un long séjour à Paris où il avait trouvé refuge après la révolution bolchevique. Ce n’est pas pour ses talents de pédagogue qu’il est employé par cette université (il y donne des cours de russe, alors qu’il est titulaire d’un doctorat de sociologie et économie politique), mais plutôt pour son excentricité qui détonne dans le milieu universitaire : « Pnine, cependant, en dépit de ses lacunes très réelles, gardait un charme dont le Dr Hagen son défenseur convaincu, affirmait aux membres du Conseil d’Administration de l’université de Waindell qu’il constituait un de ces précieux articles d’importation pour quoi il valait la peine de payer le prix en devises fortes ». On se moque de lui, on ne le prend pas au sérieux, mais on l’aime, en particulier ses étudiants, « en raison de ses digressions », de ses « bagatelles autobiographiques », de ses « vagabondages nostalgiques en anglais balbutié » . Car Pnine ne maîtrise pas très bien l’anglais non plus.

De plus, il est affublé d’un physique difficile : « Idéalement chauve, bronzé par le soleil et rasé de frais, il commençait de façon plutôt impressionnante par ce vaste dôme brun, ces grosses lunettes à monture d’écaille […], cette lèvre supérieure simiesque, ce cou massif et ce torse d’athlète[…], mais pour se terminer de façon un peu décevante par une paire de jambes maigres… » Si l’on ajoute à cela des attitudes comiques et une tendance certaine à la distraction et à la maladresse, un personnage lunaire et comique prend forme sous nos yeux.

Cependant, Pnine n’est pas qu’un personnage ridicule. Il sait faire preuve de beaucoup de grandeur d’âme. En particulier lorsqu’il accepte d’ « adopter » le fils de son ex-femme, qu’elle a eu juste après l’avoir quitté et lui avoir joué un bon tour. Car c’est avant tout un homme bon et sensible, nostalgique de son passé, alors même que la vie ne l’a pas épargné. Erudit et humble, rêveur, débonnaire, déraciné, Pnine est un perpétuel inadapté et un éternel exilé dont la vie semble vouée à l’échec. C’est le genre de type dont on dirait de nos jours, avec ironie, « il est gentil ». Il l’est effectivement, dans la meilleure acception du mot, ce qui le rend, à mes yeux, attachant.

J’ai beaucoup aimé ces pages douce-amères où peu à peu la mélancolie l’emporte. La scène finale est d’ailleurs très émouvante. Même s’il ne s’agit pas, à mon avis, du meilleur livre de Nabokov, j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver son style unique, à la fois érudit et léger.

L'Homme au marteau de Jean Meckert

Augustin Marcadet, trente ans, travaille au Trésor public, à Paris. Nous sommes à la fin des années 30, temps de crise. C’est un employé de bureau comme il en existe tant d’autres, luttant pour nourrir sa famille (Emilienne, sa femme, et Monique, sa fille) et, comme on dit, échapper un jour à sa condition. Comme si cela ne suffisait pas, Augustin est aux prises avec son chef, un homme irascible qui fait régner la terreur sur ses subordonnés. En proie à cette morne existence, englué dans la quotidienne répétition des mêmes gestes sans joie, perdant sa vie à la gagner, Augustin végète et en a conscience. Il aspire à autre chose, à la vraie vie, sans savoir exactement comment y parvenir. Un jour, son chef dépasse les bornes. Augustin se rebiffe violemment. Il est alors persuadé d’être viré mais n’en a cure. Bien au contraire, il se sent revivre. Le chômage ne lui fait pas peur, il sait que ça ne durera pas, il est à l’aube d’une vie nouvelle …

La scène d’ouverture est extraordinaire de réalisme et trouve un écho en quiconque, comme les auteurs de ce blog et des millions d’autres personnes, doit subir le train-train (c’est le cas de le dire) quotidien de la vie du salarié lambda : Augustin prend le métro en rentrant du bureau, avec le reste du troupeau, et…mais quelques citations en diront plus qu’un long discours : « Chaque soir, répétition. Cabas d’une main, journal de l’autre. Eternité maussade dans les trépidations. Ça durait depuis toujours. C’était la vie, la vie de tous les jours, ce supplice chinois, un effet de cloche qui sonne, régulière, éternelle » ; « Augustin faisait semblant. Semblant de vivre » ; « Il marchait, la tête un peu penchée, quelconque et mou , un peu flottant. Autour de lui aussi, on était mou et quelconque » ; « Il avait trente ans. Il était un vieux, un petit vieux de trente ans. Il était lucide et intelligent. Il avait le cafard »… Je m’arrête, mais je pourrais continuer encore longtemps.

Le style est simple et direct. Il va droit au cœur et aux tripes. Peut-être parce que Jean Meckert sait de quoi il parle : il a été employé à la mairie du vingtième arrondissement. Il décrit parfaitement la vie de bureau avec ses rivalités, son hypocrisie, ses mesquineries, les collègues qu’on doit supporter à longueur de journée, les humiliations qu’infligent les petits chefs. Pas de solidarité ici, la solution pour Augustin ne peut être qu’individuelle. Au moins s’il pouvait compter sur le soutien de sa femme.

Les relations d’Augustin avec Emilienne sont également au cœur du roman et, en ce qui me concerne, un de ses aspects les plus émouvants. L’incompréhension règne au sein du ménage, usé par huit années de cohabitation. Augustin confie ses peines, ses frustrations à Emilienne. Elle l’écoute, mais il sent qu’elle ne l’entend pas. Elle voudrait qu’il se résigne, pour elle, pour la petite. Elle en appelle à ses responsabilités. Il finira par lui dire qu’il a envoyé valdinguer son travail. Elle ne l’entend pas de cette oreille, creusant toujours plus le fossé entre eux. Mais, dans sa quête quotidienne d’un nouveau travail, Augustin rencontre Odette, une jeune chômeuse. Ils se revoient. Augustin, là encore, se sent renaître…

« L’homme au marteau » est un roman noir, réaliste, poignant. Désespérant. La littérature doit-elle être pure évasion du quotidien, ou bien son évocation fidèle ? Elle peut être l’une ou l’autre. Peu importe. L’essentiel est qu’elle nous touche. Ce livre y a largement réussi. Ce livre est un chef-d’oeuvre.

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano

« Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue »

« Dans le café de la jeunesse perdue » est bien l’histoire d’une fuite, l’histoire de quelqu’un qui s’efface de la vie des autres. Louki est l’héroïne du dernier roman de Patrick Modiano, c’est elle qui laisse une empreinte fugace dans la vie de ceux qu’elle croise. Le personnage nous est d’ailleurs présenté par des personnes différentes, des points de vue différents.

La vie de Louki nous est ainsi donnée à voir par fragments, comme un puzzle que l’on complète au fur et à mesure des témoignages. Le premier à la décrire est un jeune homme de l’Ecole Supérieure des Mines qui fréquente le Condé, un bar de l’Odéon où l’on fait la connaissance d’une jeune femme surnommée Louki. Le deuxième est celui d’un détective embauché par le mari de Louki qui a déserté son foyer. Le témoignage central est celui de Louki elle-même, elle nous parle de son enfance vagabonde du côté du Moulin Rouge où travaillait sa mère.Les deux derniers chapitres laissent la parole à Roland, l’amant de Louki rencontré chez un mystique.

Patrick Modiano nous présente à travers ces fragments une jeune femme perdue, ayant fui son enfance et qui n’arrive pas à se satisfaire de son présent. Ce portrait est d’une grande délicatesse et d’une immense poésie comme toujours chez Modiano. Le thème récurrent des romans de Patrick Modiano est décidemment l’absence, les fantômes qui ont peuplé le Paris des années 50-60, les années de l’enfance de l’auteur. Louki est ce fantôme que personne n’arrive à retenir, dont le prénom même -Jacqueline- est oublié par tous. Louki et Roland vivent d’ailleurs rue d’Argentine où se côtoient des « absents », des personnes ayant abandonné leur domicile, leur vie et se cachant dans des hôtels meublés. Que dire du Paris de Modiano ? C’est une ville disparue sous les boutiques en tout genre, une ville qui n’existe plus que pour les personnages de l’écrivain. L’absence, toujours l’absence mais avec une extraordinaire élégance du style, une tendresse infinie pour ces personnages fragiles, en devenir ou déjà perdus.

Suite française d'Irène Nemirovsky

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La saison des prix littéraires vient de démarrer, on sait à quel point ces prix sont factices et fruits de négociation entre maisons d’édition. Néanmoins, il ne faut pas nécessairement négliger le résultat de ces prix, j’en veux pour preuve le prix Renaudot 2004 : « Suite française » d’Irène Nemirovsky. Le jury du Renaudot a permis de mettre en lumière un auteur oublié de notre histoire littéraire.

Cet ouvrage, commencé en 1941-42, est inachevé et il nous reste aujourd’hui les deux premiers volumes intitulés « Tempête de juin » et « Dolce ». Le premier volume parle de l’exode de juin 1940 pour plusieurs familles ou personnes. Irène Nemirovsky nous fait sentir le chaos qui surgit dans les vies de ces personnages alors même que leur quotidien et leur environnement ne semblent pas déjà avoir été affectés par la guerre. Le second volume nous présente l’occupation à travers le prisme des habitants dans un petit village de province. La vie du village de Bussy semble à peine perturbée par l’arrivée d’un contingent de l’armée allemande. Les deux parties sont totalement indépendantes l’une de l’autre malgré des passerelles qui se font par l’évocation de quelques personnages du premier volume dans le second.

Irène Nemirovsky fait preuve d’un grand sens de l’atmosphère, du climat qu’elle établit en quelques phrases. La psychologie des personnages est également très profonde et se complète d’une fine analyse des classes sociales et de leurs différences qui s’exacerbent en temps de crise. Ce livre est bouleversant mais Irène Nemirovsky ne tombe jamais dans le pathos. C’est toujours avec une grande lucidité qu’elle témoigne de cette époque particulièrement troublée. Nous ne pouvons que regretter qu’elle n’ait pu terminer ce livre édifiant sur l’âme humaine durant la guerre.

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Grand Hôtel de Vicki Baum

Pour le premier article de ce blog, honneur aux dames !

Tout d’abord, le décor : un hôtel de luxe à Berlin, à la fin des années 20. Puis, les personnages : un gentleman escroc, insouciant et charmeur, tirant le diable par la queue et sur le point de réaliser un « coup » ; une danseuse russe sur le déclin, lucide et amère, ayant autrefois connu la gloire et donnant à Berlin des représentations devant un maigre public ; un employé de province, condamné par la maladie, ayant récemment hérité de son père et venu profiter pleinement de ses derniers instants, décidé à prendre sa revanche sur une existence terne ; le patron de ce dernier, bourgeois parvenu et hautain, anxieux avant d’entamer des négociations vitales pour ses affaires et, partant, sa situation ; une jeune, modeste et mignonne dactylographe, à l’occasion modèle nue pour des photographes, et ne dédaignant pas parfois d’ « accompagner » en voyage des messieurs fortunés, puisqu’il faut bien vivre.

Etrange, dit l’auteur, ce qui arrive aux hôtes du Grand Hôtel : aucun d’eux n’en ressort exactement tel qu’il était entré. En effet, dans ce quasi huis-clos – hormis quelques scènes dans un théâtre, et en d’autres endroits de Berlin lors d’une virée mémorable pour le petit employé de province, toute l’action se déroule dans l’hôtel -, les trajectoires des protagonistes vont se croiser, se frôler, se rencontrer ou se heurter. En quelques jours, la vie de chacun d’eux en sera bouleversée. Certains y gagneront (l’amour, la dignité), d’autres y perdront (l’honneur, ou pire encore).

L’ambiance est luxueuse et feutrée, avec le jazz pour arrière-fond musical (très présent). On y danse, on y fait des affaires, on y cherche l’aventure. Mais pour servir ce petit monde, les employés de l’hôtel, ces prolétaires, s’activent. Ainsi, par petites touches, l’auteur nous donne également à voir la violence des rapports sociaux et la lutte de chacun pour sa survie. Bref, l’hôtel, cette « grande boîte », comme image de la vie en général.

Tableau plutôt sombre donc, où, malgré l’effervescence, un grand sentiment de solitude domine. Il est incarné par le personnage émouvant d’un médecin, gueule cassée de la Grande Guerre et morphinomane, qui passe le plus clair de son temps dans le hall. Il y observe l’agitation et, en philosophe pessimiste, n’y voit que mirage et néant. Laissons-lui le mot de la fin : C’est affreux, se dit-il. Toujours la même chose. Il ne se passe rien. On est affreusement seul. Le monde est un astre qui ne réchauffe plus […] Si encore, dans cette grande boîte, il se passait quelque chose qui valût la peine. Mais non…rien ! […] On entre…on sort, on entre…on sort, on entre…on sort…

Un très beau roman.