La pluie avant qu'elle tombe de Jonathan Coe

Rosamond, 73 ans, vient de mettre fin à ses jours. Gill, sa nièce, est son exécutrice testamentaire et elle doit notamment retrouver une quasi inconnue se prénommant Imogen. Rosamond a en effet laissé des cassettes enregistrées à son intention. Malheureusement quatre mois après la mort de Rosamond, Gill n’a toujours pas trouvé de traces d’Imogen. Elle décide donc d’écouter avec ses filles les fameuses cassettes dans l’espoir d’avoir des indices lui permettant d’accomplir les dernières volontés de sa tante.

Sur les cassettes, Rosamond raconte sa vie à partir de la description de vingt photos marquantes. Elle choisit ce procédé car Imogen est aveugle et ne peut profiter de cet héritage en images. « Ce que je veux te laisser par dessus tout, Imogen c’est la conscience de ton histoire, de ton identité; la conscience de tes origines et des forces qui t’ont façonnée. »

L’histoire de Rosamond commence pendant la guerre où petite fille elle est envoyée loin de Londres, à la campagne, chez un oncle et une tante. Elle s’y lie d’amitié avec sa cousine, Beatrix, la grand-mère d’Imogen. Les deux fillettes font ensemble les 400 coups d’autant plus que le sexe féminin est mis à l’écart dans la ferme. Avec Beatrix commence une longue lignée de filles qui ne sont pas aimées par leur mère et Rosamond, avec le recul, prend conscience  que tous les problèmes à venir sont le résultat de ce manque d’amour. « Mais malgré tout, il me paraît important, il me paraît essentiel de ne pas sous-estimer ce qu’on doit ressentir quand on se sait mal-aimé par sa mère. Par sa mère, celle qui vous a donné le jour! C’est un sentiment qui ronge toute estime de soi et détruit les fondements même d’un être. Après ça, il est très difficile de devenir une personne à part entière. »

Beatrix se marie très (trop) vite afin de quitter la ferme, avec un homme qu’elle n’aime pas. De cette union naît Thea, la mère d’Imogen. Elle est ballotée au gré des envies, des amours de sa mère qui la néglige de plus en plus au fil du temps. Thea reproduira alors les mêmes erreurs que sa mère jusqu’au plus terrible des drames.

L’écrivain anglais Jonathan Coe laisse, avec son nouveau roman, son terrain de jeu habituel, à savoir : la critique sociétale. Il sa consacre ici à l’intime, à l’étude d’une famille marquée par une fatalité dramatique. Il explore ainsi l’autre grande voie de la littérature anglaise qui est plus tournée vers l’expression des sentiments, de la psychologie des personnages à l’instar de Rosamond Lehman que Jonathan Coe prend pour modèle. En racontant sa vie, Rosamond tente de trouver un sens à cette suite de vies gâchées. Gill, qui est dans le roman le double du lecteur, espère retrouver une Imogen qui aurait coupé le fil familial du désamour et du malheur.

Jonathan Coe nous entraîne dans cette histoire grâce à une architecture rigoureuse. Chaque chapitre correspond à la description d’une photo qui n’est qu’un point de départ au récit de Rosamond. J’ai été happée par l’histoire qui nous est racontée, et déçue comme Gill lorsque la narration revient au présent. « Elle (Gill) était certaine qu’Elizabeth et même Catherine éprouvaient le même sentiment : ce récital (…) ne représentait plus guère qu’un intermède, une interruption frustrante dans le cours du récit de Rosamond, une intrusion du présent à un moment où seul leur importait le passé, la révélation progressive d’une histoire familiale secrète et insoupçonnée. »

Jonatahn Coe nous livre aujourd’hui l’un de ses meilleurs romans, le plus vibrant d’émotions et le plus sensible.

L'étranger d'Albert Camus (Blog-o-trésors)

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« Le président a toussé un peu et sur un ton très bas, il m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j’avais envie de parler, j’ai dit, un peu au hasard d’ailleurs, que je n’avais pas eu l’intention de tuer l’Arabe. Le président a répondu […] qu’il serait heureux, avant d’entendre mon avocat, de me faire préciser les motifs qui avaient inspiré mon acte. J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause du soleil. » Meursault, le narrateur de « L’étranger », a tué un jeune Arabe de cinq coups de revolver, sur une plage écrasée de chaleur et de lumière, près d’Alger.

Au début du livre, Meursault se rend à l’enterrement de sa mère pour laquelle il n’éprouvait pas une grande affection. Le lendemain, il rencontre sur la plage Marie, une jeune dactylo qu’il avait connue dans le bureau où il travaille, et ils deviennent amants. Il fait également la connaissance de son voisin, Raymond Sintès, une sorte de souteneur, qui lui demande d’écrire une lettre pour se venger d’une « maîtresse ». Meursault accepte. Quelques jours plus tard, les nouveaux amis vont passer la journée sur cette plage près d’Alger où le frère de la « maîtresse » a suivi Sintès. Une altercation a lieu, et quelques instants plus tard, Meursault tue le jeune Arabe.

La première partie du livre raconte les quelques jours qui vont de l’enterrement au meurtre. La seconde est consacrée au procès de Meursault. D’un bout à l’autre de la narration, une sensation étrange, voire un malaise, étreint le lecteur. Car ce qui semble dominer chez Meursault, c’est l’indifférence, l’impassibilité, comme s’il était étranger à toute chose. Cette sensation est renforcée par le style froid et lisse de Camus. De là à penser que Meursault est un être amoral, dénué de toute sensibilité, il n’y a qu’un pas.

Pourtant, ne dit-il pas du moment où il a tué : « J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux » ? Meursault est simplement un garçon tranquille, solitaire, qui refuse de mentir sur ses sentiments. A Marie qui lui demande s’il l’aime, il répond qu’il lui semble que non. Aux obsèques de sa mère, il ne feint pas un chagrin qu’il ne ressent pas. Même lors de son procès, où il joue sa tête, Meursault continue de dire la vérité. Et c’est ce que ne lui pardonneront pas ses juges.

Car tout être humain qui ne respecte pas les règles morales dictées par la société représente un danger pour elle. Mais plus dangereux encore est l’homme qui ne fait pas même semblant de les respecter. Camus a écrit dans une préface à « L’étranger » : « Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort ». En refusant de masquer la vérité de son être, Meursault se retrouve étranger parmi les siens. Au prix de sa vie il persiste dans cette vérité, celle d’un homme tout autant de sensations que de raison et qui, jouet des circonstances, tente de persévérer dans son être, par-delà le bien et le mal.

Pan de Knut Hamsun

Le lieutenant Glahn écrit, deux ans après les faits, ce qu’il lui est arrivé en 1855 dans le Nordland. A l’époque, il est installé dans une hutte, au coeur de la forêt, retiré du monde. Il y vit avec son chien Esope et passe ses journées à la chasse ou à la pêche. « Je vivais dans la forêt, j’étais le fils de la forêt. (…) Certes non, je n’étais pas chasseur uniquement pour tirer, mais pour vivre dans la forêt. Là je me trouvais bien. (…) Dans la forêt je ne m’interdisais rien, je pouvais m’étendre sur le dos et fermer les yeux si je voulais, je pouvais aussi dire ce que je voulais. » Glahn est totalement libre, en harmonie avec la nature et loin des contraintes de la civilisation.

Malheureusement pour lui, son calme ne dure pas et sa paix est rompue par une femme : Edvarda. Glahn est tout de suite séduit par la jeune femme et tente à tout prix de la conquérir. Il quitte plus souvent la forêt, participe à des pique-nique, des bals pour se rapprocher d’Edvarda. Celle-ci semble charmée par le lieutenant et son côté sauvage, elle l’encourage jusqu’à ce que ce dernier soit éperdu d’amour. « S’il m’était donné de l’avoir pour femme je la servirais plus inlassablement qu’aucun autre ne pourrait le faire, et même si elle se montrait indigne de moi, si elle imaginait d’exiger de moi l’impossible, je ferais tout ce que je pourrais et même plus que je ne pourrais et je me réjouirais de ce qu’elle fût mienne. »

Hélas Glahn est tombé dans le piège d’Edvarda qui réduit les hommes à un amour servile pour mieux les rejeter par la suite. Elle ne cesse de souffler le chaud et le froid sur le lieutenant qui finit par ouvrir les yeux sur son aimée. Edvarda se laisse courtiser par deux autres hommes, elle est capricieuse, infantile et changeante.  Glahn tente de l’oublier dans les bras d’Eva, une femme simple et amoureuse. Mais l’ombre d’Edvarda continue de planer au-dessus de lui jusqu’au drame.

Knut Hamsun a écrit « Pan » à Paris en 1894 en réaction à l’écrivain à la mode Guy de Maupassant. « Pan » est la réponse du Norvégien au « Notre coeur » du Français. Hamsun trouve le roman de Maupassant superficiel, bâclé et considère donc qu’il faut le réécrire avec plus de gravité.

« Pan » est un concentré de passions humaines, un concentré de douleur et de drame. Glahn se perd dans son amour total, puis dans son désespoir. Toute sa personne est réduite à néant par la girouette Edvarda. J’admire la finesse de Knut Hamsun dans le traitement psychologique de ses personnages qui sont tous d’une grande complexité.

Le roman de Hamsun est aussi une ode au Nordland, à la nature. La vie de Glahn est au début paisible, heureuse car encadrée par la nature. Les descriptions de la forêt sont élégiaques et on souhaiterait que le lieutenant Glahn n’en soit jamais sorti. « A cette heure, un éclat féérique revêtait les champs et la forêt, le soleil s’était couché et teignait l’horizon d’une lumière rouge, onctueuse, qui s’étalait comme de l’huile. Le ciel était de toutes parts ouvert et pur, je regardais fixement dans cette mer de clarté, et c’était comme si je me trouvais face à face avec le fond du monde et comme si mon coeur s’y sentait chez lui et battait à l’unisson. » 

Titus d'Enfer de Mervyn Peake

Au pied de la montagne, au bord de la rivière, se dresse le château de Gormenghast, immense et labyrinthique, majestueux et en partie en ruine. C’est le domaine des comtes d’Enfer. Aujourd’hui est un grand jour : Titus est né, soixante-dix-septième comte d’Enfer. Gormenghast a un héritier, « l’héritier de milliers d’hectares de pierres croulantes et de vieux ciment, l’héritier de la tour des Silex et des douves stagnantes, des monts déchiquetés et du fleuve glauque […] ». L’héritier également d’une loi et de rites absurdes, dont l’origine remonte à des temps immémoriaux et la signification s’est perdue, mais qui n’en rythment pas moins la vie des habitants du château.

Dans les dédales sombres se croisent quantité de personnages : Lord Tombal, le mélancolique comte ; sa femme, Lady Gertrude, rousse, énorme, toujours entourée d’une nuée d’oiseaux ou d’un tapis de chats blancs ; Fuschia, leur fille, sombre et rêveuse, avide d’affection ; Craclosse, l’arachnéen serviteur, dévoué à son maître et à la tradition de Gormenghast ; le jovial docteur Salprune, qui doute et le cache sous ses airs mielleux ;  Grisamer, le vieux docteur de la loi des comtes d’Enfer ; et aussi Lenflure, Nannie Glu, Brigantin, Irma Salprune, les jumelles Cora et Clarice… Sans oublier Finelame, personnage clé, hautes épaules et front bombé, jeune marmiton évadé des sombres cuisines du château et qui aspire à une destinée plus haute.

Se nouent entre eux des intrigues, des colères et des tendresses, des haines et des attirances, des suspicions et des alliances, qui font du château un théâtre des passions humaines. La quête de l’amour, la jalousie, la recherche de l’identité, la soif du pouvoir, le crime animent leur cœur et inspirent leurs actes culminant dans des scènes d’anthologie grandioses.

L’humour et un sens certain de la dérision enrichissent un récit qui sinon tournerait à la tragédie pure. La nature humaine a aussi ses côtés comiques. Conte, roman gothique, fantasmagorie, « Titus d’Enfer » est tout cela à la fois, et surtout autre chose : un univers singulier. Gormenghast est de pur imaginaire, il existe dans un temps et un lieu indéterminés, mais ce qui se trame dans le château est de tout temps et de tout lieu : des humains, trop humains, se débattant pour s’affirmer et exister. C’est pourquoi les personnages et l’histoire nous fascinent tant.

C’est aussi grâce à la qualité de l’écriture, flot lyrique et sensuel, dense et précis, déversant dans la tête du lecteur une litanie d’images. Le style flamboyant du dessinateur anglais Mervyn Peake (1911-1968), concepteur de livres pour enfants, caricaturiste et illustrateur, ayant laissé quatre ou cinq livres, en particulier La Trilogie de Gormenghast, dont Titus d’Enfer est le premier épisode. Elle comprend également Gormenghast et Titus errant. Une œuvre épique et poétique, ayant inspiré nombre de commentaires et d’études tant elle est riche d’interprétations. En France ses livres sont plus ou moins tombés dans l’oubli pendant vingt-cinq ans. Erreur (faute ?) réparée grâce aux éditions Phébus (encore elles), qui nous permettent découvrir un écrivain unique. Et un livre inoubliable.

Etude en rouge de Sir Conan Doyle (Blog-o-trésors)

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« Etude en rouge » de Sir Arthur Conan Doyle est tout simplement la naissance d’un mythe puisqu’il s’agit de la première apparition de Sherlock Holmes et de son fidèle ami le docteur Watson.

D’ailleurs nous faisons tout d’abord connaissance avec le docteur Watson de retour à Londres après avoir été blessé aux Indes.  Pour des raisons financières, il cherche un colocataire et un ami lui parle de Holmes et le décrit comme un personne étrange. « Holmes est un peu trop scientifique pour moi-cela frise l’insensibilité! Il administrerait à un ami une petite pincée de l’alcaloïde le plus récent, non pas, bien entendu, par malveillance, mais simplement par esprit scientifique, pour connaître exactement les effets du poison! » Holmes et Watson se rencontrent et emménagent  au fameux 221 bis Baker Street. Sherlock Holmes explique assez vite à son nouvel ami que son métier consiste à aider les enquêteurs en panne dans une affaire et ce grâce à son extraordinaire sens de la déduction. Watson est plus que débitatif devant ce soi-disant talent mais un mystère se présente qui pourrait bien le faire changer d’avis.

Les officiers Lestrade ( que l’on trouvera souvent dans les aventures de Sherlock Holmes) et Gregson de Scotland Yard apportent à Holmes un assassinat énigmatique. Un homme de 43-44 ans est retrouvé mort dans une maison abandonnée. L’homme ne porte sur lui aucune trace de blessure et pourtant il y a des éclaboussures de sang sur le mur. Les deux inspecteurs sont totalement perplexes devant ce crime alors que Sherlock Holmes considère qu’il s’agit là d’une affaire des plus simples! Effectivement Holmes débusque le coupable en quelques jours. A ce moment de l’histoire, Conan Doyle est extrêmement culloté puisqu’il casse le rythme de l’enquête pour nous emmenez en Amérique et le lecteur passe 40 pages sans Sherlock Holmes!

Il y a déjà tout le personnage de Holmes dans « Etude en rouge », Conan Doyle avait dès la première énigme trouvé toutes les caractéristiques de son héros. Sherlock Holmes est un homme complexe : flamboyant  par son esprit d’observation et de déduction, il est dans le même temps un être sombre et mélancolique. « Dans ses accès de travail, il déployait une énergie à tout épreuve; puis venait la réaction : pendant de longues journées, il restait étendu sur le canapé sans rien dire, sans remuer un muscle, depuis le matin jusqu’au soir. » Sa science experte de l’observation est bien entendu au coeur de cette histoire et elle éblouit totalement le docteur Watson, à tel point qu’il en fait la publicité! « Il faut que vos mérites soient reconnus. Publiez un compte-rendu de cette affaire. Si vous ne le faites pas, moi, je le ferai! » Et c’est donc grâce aux talents de conteur du docteur Watson que Sherlock Holmes deviendra un mythe et c’est toujours un plaisir de le retrouver!

 

La cloche de détresse de Sylvia Plath

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Esther Greenwood a 19 ans en 1953 et tout lui réussit. Elle est extrêmement brillante, elle remporte des prix, reçoit une bourse pour aller au collège et se retrouve à travailler pendant un mois dans un magazine de mode à New York. Avec d’autres jeunes filles, Esther a gagné un concours en écrivant des essais, des poèmes, des histoires et des slogans publicitaires. Elle mène la grande vie à New York, court la ville de fêtes en fêtes, va au bout de ses envies jusqu’à l’excès. « Il n’y a rien de tel que de dégueuler ensemble pour faire de vieilles amies. »

Face à ce tourbillon permanent qu’est New York, Esther fait le point sur sa vie et s’en trouve fort déprimée. « Je suppose que j’aurais dû être emballée comme les autres filles, mais je n’arrivais même pas à réagir. Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’oeil d’une tornade, qui se déplace tristement au milieu d’un chaos généralisé. » Esther ne sait plus quoi faire de sa vie, les options s’offrant à elle lui semblent des impasses. Elle se rêve poète mais cela ne fait pas vivre. Les possibilités professionnelles offertes aux femmes dans les années 50 ne peuvent lui convenir : « Je ne pouvais être que serveuse ou dactylo. je ne pouvais supporter d’être ni l’une ni l’autre. » Même sentimentalement Esther est en décalage avec ce que l’on attend d’elle. Elle semblait promise à Buddy qui attrape la tuberculose. Esther en profite pour le quitter, elle estime que Buddy mérite sa maladie. Il avait connu des petites amies avant Esther et celle-ci ne supporte pas que les hommes puissent avoir des aventures alors que les femmes doivent rester chaste avant le mariage.

Le voyage à New York prend fin et Esther doit rejoindre sa ville natale : Boston. Le retour est très douloureux. Esther sombre dans la dépression et tente de se suicider. « L’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur. » Esther est internée et reçoit un traitement à base d’électro-chocs qui n’arrange pas son état.

« La cloche de détresse » est le seul roman de la poétesse Sylvia Plath (1932-1963). Cette oeuvre est largement autobiographique. Sylvia Plath nous narre sa première dépression qu’elle compare à une cloche dans laquelle elle est enfermée. « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve. »  Sylvia était comme Esther tiraillée entre son devoir de mère et d’épouse et son aspiration à être poète. Sylvia Plath ne sortit jamais de sa cloche de détresse, la dépression revint sans cesse hanter sa vie jusqu’à son suicide à Londres en février 1963. Elle nous a laissé plusieurs recueils de poésie et ce roman qui nous montre la difficulté à trouver sa place pour une jeune femme dans les année 50. « La cloche de détresse » est un roman-témoignage émouvant. Il nous montre une jeune femme pleine de promesses qui n’arrive pas à s’épanouir dans le monde qui l’entoure. Sylvia-Esther reste toujours lucide sur son état et ne se fait guère d’illusion : « Comment savoir? Peut-être qu’un jour, au collège, en France, quelque part, n’importe où, la cloche de verre avec ses déformations étouffantes descendrait de nouveau sur moi? » Une vie gâchée.  

Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo

Paris, 1760. Gaspard monte à Paris pour fuir sa province. Il vient de Quimper où ses parents possèdent une porcherie. Gaspard fuit cette vie dont il ne veut pas. « Il se remémorait aussi le bruit des cochons entassés dans la porcherie attenante à la maison, le grognement des porcelets agglutinés entre les truies, l’amoncellement de chair maculée de purin, le clapotement des groins remuant la boue mêlée de déjections, le frottement des peaux couvertes de soies longues, l’odeur, l’odeur acide jusqu’à la nausée, imprégnant les murs de la maison, les cheveux de sa mère. Sa mère puait la truie.«  La capitale est pour lui le lieu de sa réussite, de son ascension sociale et de tous les possibles.

Gaspard commence néanmoins par la fange, les bas-fonds de la ville. Il y rencontre Lucas qui l’aide à trouver un travail : acheminer du bois de la Seine à ses berges. Les hommes sont dans l’eau, dans la boue du fleuve putride qui charrie aussi bien les immondices que les cadavres. Gaspard est obsédé par le fleuve qui en même temps le dégoûte, il s’abrutit dans son travail. « L’enchaînement mécanique des gestes, l’implacabilité des jours anéantissaient toute probabilité de réflexion du moins pour Gaspard qui était étranger à la tension perceptible dans les bas-fonds parisiens. Le ventre de Paris avait faim. Gaspard avait faim, et cette faim l’hébétait un peu plus, tout comme la chaleur, le ronronnement fangeux quotidien. »

Mais le moteur de la venue à Paris de Gaspard, l’ambition, reprend le dessus pour le sortir de cette misère. Gaspard se retrouve apprenti perruquier et c’est là qu’il rencontre celui qui va changer sa vie : le comte Etienne de V., un homme « (…) sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. » Etienne, qui fascine Gaspard, l’entraine dans des sorties nocturnes dans les lieux les plus lugubres, les plus morbides. Le jeune homme semble avoir des prédispositions pour l’amoralité ce qui en fait un digne élève. L’ascension de Gaspard se fera par la chair ainsi que sa chute.

« Une éducation libertine » est le premier roman de Jean-Baptiste Del Amo qui nous narre, dans un style extrêmement travaillé, l’apprentissage pervers de ce jeune provincial. Le roman n’est pas sans rappeler « Le parfum » de patrick Suskind, le personnage de Del Amo est aussi corrumpu que celui de Suskind et on trouve la même insistance sur les odeurs. « On s’éventait avec un rien, un vieux chiffon, une gazette, une main. On soulevait, ce faisant, le remugle aigrelet des corps transpirants. La puanteur de l’un se mêlait à la ouanteur de l’autre quand déjà les corps ne se frottaient pas, mélangeant leurs sueurs respectives. Cette pestilence gonflait les haillons, les vêtements de peu couvrant un reste de pudeur, montait paresseusement dans l’air stagnant, fleurissait, envahissait la ville entière. » Paris est d’ailleurs sur ce point une ville parfaitement égalitaire : « Il eût été préférable que ces gens se taisent et cessent de dévorer l’oxygène de la salle, mais tous semblaient se complaire dans la réunion de leurs sueurs. L’Opéra puait à défaillir. »

Jean-Baptiste Del Amo montre surtout la violence des rapports humains, l’abjection des sentiments. L’animalité prédomine dans toutes les strates de la société. Cela va du père de Gaspard qui veut obliger son fils à léchert le sang d’un cochon égorgé, en passant par Etienne de V. qui rejette Gaspard par ennui et à Gaspard lui-même livrant à la police son ancien ami Lucas devenu mendiant pouilleux.

« Une éducation libertine » est une extraordinaire fresque sur un jeune arriviste nauséabond dans un Paris proche de Sodome et Gomorrhe.

 

 

Ritournelle de la faim de J-M-G Le Clézio

J-M-G Le Clézio a reçu le prix Nobel de littérature au moment où sortait son dernier roman, « Ritournelle de la faim ». Celui-ci est l’histoire d’un apprentissage, celui d’Ethel pendant la seconde guerre mondiale.

Ethel a dix ans au début du livre, sa famille est aisée et vient des deux côtés de l’Ile Maurice. Son père Alexandre garde la nostalgie de son île. « Elle approchait sa chaise de celle de son père, elle respirait l’odeur âcre douce de ses cigarettes, elle l’écoutait parler du temps jadis, là-bas, dans l’île, quand tout existait encore, la grande maison, les jardins, les soirées sous la varangue. » Le grand oncle Soliman sait en revanche très bien pourquoi il a voulu quitter Maurice : « Petit pays, petites gens. » Soliman est l’homme riche de la famille, à sa mort il lègue tout ce qu’il possède à Ethel qu’il adorait. Ce décès marque la fin de l’innocence pour Ethel et le début de ses ennuis. Son père, Alexandre, est un rêveur et ce trait de caractère est peu compatible avec les affaires. Alexandre ne rapporte que des dettes à la maison; il entraîne Ethel chez le notaire pour qu’elle lui laisse l’argent de Soliman. « Elle n’avait que quinze ans, elle venait de tout perdre. »

Les parents semblent poursuivre leur vie comme si de rien n’était, comme s’ils ne savaient pas que la guerre et la banqueroute arrivaient à leur porte.Ethel voit ce qui arrive et tente de sauver sa famille. Elle reprend en main les affaires de son père mais ne peut que limiter les dettes qui coulent le vaisseau familial.

La guerre vient compléter la perte amenée par la faillite d’Alexandre. Ethel est bel et bien sortie de l’enfance. « Il fallait quitter l’enfance, devenir adulte. Commencer à vivre. Tout cela, pour quoi? Pour ne plus faire semblant, alors. Pour être quelqu’un, devenir quelqu’un. Pour s’endurcir, pour oublier. » C’est Ethel qui organise la fuite vers Nice, elle qui cache ses parents lorsque les allemands débarquent dans la ville. Le paradis perdu qu’était l’Ile Maurice est alors bien loin.

J-M-G Le Clézio s’interroge une nouvelle fois sur son identité et sur celle de notre monde occidental. Le personnage d’Ethel est fortement inspiré de celui de sa mère, « (…) d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans. » Le Clézio est lui même né pendant la guerre à Nice et il cherche à comprendre comment la France a pu laisser venir la guerre. Les conversations de la famille d’Ethel montrent cette violence, cette haine qui gagnent lentement le coeur et le cerveau. « A mesure que le vaisseau familial s’enfonçait revenaient à Ethel tous ces bruits de voix, ces conversations absurdes, inutiles, cet acide qui accompagnait le flux des paroles comme si,un après-midi après l’autre, de la banalité des propos se dégageait une sorte de poison qui rongeait tout alentour, les visages, les coeurs, et jusqu’au papier peint de l’appartement. » Seule Ethel semble lucide et sa clairvoyance la sort brutalement du cocon douillet de son enfance.

Le portrait d’Ethel est magnifique, c’est un personnage qui se construit au fil des pages, devient fort et s’illumine face à la noirceur du monde.

L’écriture de J-M-G Le Clézio fait toujours merveille, tour à tour poétique et grave, « Ritournelle de la faim » est un roman intense, cherchant à comprendre l’Homme et ses contradictions. Encore un roman de Le Clézio qui montrera aux esprits chagrin que cet écrivain humaniste méritait bel et bien son prix Nobel.

Affaires urgentes de Lawrence Durell

De 1949 à 1952, l’écrivain britannique Lawrence Durrell est attaché de presse de l’ambassade du Royaume-Uni à Belgrade. Plutôt désoeuvré, il a tout le loisir d’observer l’univers des missions diplomatiques, sorte de monde en vase clos, dans ce pays communiste en temps de guerre froide, où les étrangers ne peuvent établir aucun contact avec les Yougoslaves. Ce repli forcé explique peut-être l’atmosphère de douce folie décrite par Durrell dans ces chroniques hilarantes de la vie diplomatique en terre hostile.

Le comique des récits de Durrell tient beaucoup de la personnalité de certains employés de la chancellerie. Il nous offre une galerie de personnages tous plus gentiment frappés les uns que les autres. Ainsi Aubrey de Mandeville, troisième secrétaire de l’ambassade, joueur de flûte, parvenu affublé d’un chauffeur répondant au doux nom de Purfitt-Purfitt, avec qui il se lance dans un cancan déchaîné, déguisés en vierges des neiges, lors d’une réception officielle. Ou encore Trevor Dovebasket, l’attaché militaire adjoint, sourcils qui se touchent, bricoleur diabolique, fabrique des cigares explosifs , ou un train électrique pour servir les repas (bien sûr il déraille…), et organise avec de Mandeville une course de scarabées. Il y a aussi Butch Benbow, l’attaché naval, féru de spiritisme et d’astrologie, qui fait venir de Londres son « swami » indien, sorte de gourou qui se révèlera beaucoup plus attaché aux biens matériels que spirituels. Il faut bien sûr évoquer aussi Drage, le maître d’hôtel gallois, baptiste aux visions mystiques, dont la cérémonie de baptême par l’évêque de Malte tourne à la bouffonnerie. Sans oublier l’ambassadeur lui-même, Polk-Mowbray, aux lubies extravagantes, et qui doit souvent user de trésor de diplomatie pour rattraper certaines situations périlleuses.

Emulation, rivalités amoureuses ou cupidité, ennui et alcoolisme entraînent ce petit monde dans des aventures burlesques qui détonent dans l’univers guindé et extrêmement codifié de la diplomatie : un voyage dans un train vétuste devient une expédition dangereuse et éprouvante ; une mouche inopinément avalée lors d’un dîner officiel provoque des réactions en chaîne, ou comment un pudding peut se transformer en bombe incendiaire ; l’ambassadeur japonais et sa femme, ivres, se lancent dans une valse apocalyptique ; une réception sur un radeau à quai vire à l’expédition fluviale avec bataille navale et naufrage ; un match de football entre les ambassades anglaises et italiennes finit en pugilat, à deux doigts de l’incident diplomatique déclaré ; un diplomate de passage à Paris se retrouve poursuivi par la police en compagnie d’un individu douteux et d’un squelette revêtu d’un imperméable vert !…

Ce ne sont là que quelques-uns des épisodes truculents qui jalonnent le livre. Les coulisses de la vie diplomatique ont été de toute évidence une source vive d’inspiration pour l’humoriste Durrell. Réalité ou fiction ? Certainement extrapolation à partir de choses vues et entendues, étant donné l’outrance de certaines situations. Au fond peu importe, l’essentiel étant de savourer un cocktail détonant d’humour dévastateur, arrosé d’un doigt de slivovitza (eau-de-vie locale). Tout abus est recommandé.

Drôle de temps pour un mariage de Julia Strachey

« Drôle de temps pour un mariage » est un diamant noir, un petit livre rempli d’amertume et de douleur sourde. Le livre nous narre la journée de mariage de Dolly Thatcham avec Owen Bigham. Le futur mari est diplomate et à la fin de la journée il emmène sa femme en Amérique du Sud où il est en poste. Les amis et la famille de Dolly sont présents mais l’atmosphère est lourde : « La porte vitrée du jardin grinça et s’ouvrit brusquement de l’extérieur. Une violente bourasque s’engouffra dans la pièce. Les rideaux se gonflèrent d’un coup et faillirent se décrocher de leurs tringles. Déchirante et virulente, une longue plainte se fit entendre sous la porte du couloir, et tous les cœurs se serrèrent dans les poitrines, saisis d’un funeste pressentiment. »

L’un des amis de Dolly est à l’image de ce passage, il s’agit de Joseph Patton qui se tient à l’écart. Il est étudiant en anthropologie à Londres et il attend Dolly pour lui parler. Il n’a qu’une idée en tête, celle d’arrêter le mariage de Dolly. Joseph et Dolly ont passé l’été précédent ensemble et il n’a pas pu lui exprimer ses sentiments. Ensuite Dolly est partie et le mariage s’est décidé très rapidement. Il espère que sa chance n’est pas passée.

A l’étage, la mariée se prépare sans enthousiasme. Elle s’habille mécaniquement. « Ces différentes opérations furent exécutées à la manière d’un éléphant de cirque qui aurait procédé à sa toilette au centre de la piste, avec langueur et maladresse, comme si Dolly avait des bras de fer. » Ses amies la découvrent avec une bouteille de rhum à moitié vide ! La mariée est ivre et fond en larmes dans les bras de sa meilleure amie. Dolly repense à son été avec Joseph et se demande ce qu’elle ferait s’il lui demandait de tout abandonner pour lui.

La cérémonie se rapproche et la famille de Dolly ne lui laisse pas le temps de réfléchir. Elle retrouve Joseph dans le hall, mais auront-ils le temps de laisser parler leurs sentiments ?

« Drôle de temps pour un mariage » de Julia Strachey a un goût de gâchis. Deux jeunes personnes se croisent, s’aiment sans jamais se l’avouer pensant que leurs sentiments sont clairement lisibles. Joseph et Dolly ne font que se frôler, laissant le temps les séparer. Joseph, pendant le mariage, tente de se consoler en se disant : « Il vaut mieux avoir aimé et perdu que ne pas avoir aimé du tout. » Mais il n’arrive pas à se convaincre lui-même. L’amertume de Joseph teinte le court roman d’une infinie tristesse malgré la vie quotidienne qui bat son plein autour de lui. Chacun vaque à ses occupations sans se rendre compte du drame qui se joue dans la maison.

Julia Strachey (1901-1979) est la nièce de Lytton Strachey, critique et écrivain faisant partie du groupe de Bloomsbury mené par Vanessa Bell et Virginia Woolf. C’est d’ailleurs cette dernière qui publiera ce roman avec son mari en 1932. « Drôle de temps pour un mariage » a d’ailleurs un côté très woolfien. Julia Strachey décrit de manière très sensible le monde qui entoure les personnages. « Les fougères transparentes qui se dressaient en masse devant la fenêtre ressortissaient avec clarté, silhouettes un peu effrayantes. Elles avaient presque l’air vivantes. On aurait dit qu’elles venaient à l’instant de cambrer leur dos graciles, bombant leurs torses déliés et dentelés en un geste menaçant, s’entortillant avec souplesse les unes autour des autres, dardant leurs minces langues fourchues et onduleuses les unes vers les autres, mues soudain comme par une force irrésistible. » Une même attention est tournée vers chaque personne présente dans la demeure de la famille Thatcham, même les plus insignifiantes. « Jimmy avait une bouille toute ronde, et aussi brune qu’une coquille d’œuf. C’était un garçonnet minuscule. Quant à ses traits, ils étaient tellement petits que c’est à peine si on les voyait, resserrés qu’ils étaient au milieu de son visage, comme les raisins secs dans les petits pains lorsqu’ils se concentrent au cœur du gâteau. » Ce Jimmy est le fils d’un cousin, il n’apparaît que deux fois dans le roman et bien sûr sa présence n’influe en rien sur l’intrigue !

« Drôle de temps pour un mariage » évoque également les nouvelles de Katerine Mansfield qui sont précises dans les descriptions, attentives à chaque personne et teintées de la même mélancolie, du même engourdissement des sentiments.