La recluse de Wildfell Hall de Anne Brontë

« La recluse de Wildfell Hall » est le second roman de la cadette des soeurs Brontë, Anne. Le premier, « Agnès Grey », a été publié en 1847, celui-ci en 1848 sous le pseudonyme de Acton Bell. Les trois soeurs avaient en effet envoyé leurs manuscrits aux éditeurs sous des pseudonymes masculins pour avoir plus de chance d’être publiées.

L’histoire de « La recluse de Wildfell Hall » commence à l’automne 1827. Le narrateur est Gilbert Markham, un fermier de 24 ans. Dans le village, une nouvelle habitante vient de s’installer à Wildfell Hall. Elle se nomme Helen Graham, est veuve, mère d’un fils de cinq ans, reste très réservée et à l’écart de la vie sociale de la petite communauté. Son logement se prête d’ailleurs fort bien à l’isolement :  » Près du sommet de cette colline, à 2 miles environ de Linden-Car, se dressait Wildfell Hall, une vieille bâtisse de l’époque élisabétahaine, construite en sombres pierres grises, vénérable et pittoresque, mais sans aucun doute aussi froide que triste à habiter, avec ses épais meneaux de pierre, ses petites vitres treillissées, ses soupiraux rongés par le temps et son isolement. »

La nouvelle arrivée suscite immédiatement l’intérêt de tous. Gilbert Markham ne fait pas exception et son attention devient de plus en plus tendre. Mais il ne comprend pas l’attitude froide et distante d’Helen alors même qu’ils passent beaucoup de temps ensemble. Elle ne veut pas approfondir ses relations avec Gilbert : »(…) si vous ne pouvez vous contenter de me regarder comme une amie…une amie sincère, sans passion, maternelle ou fraternelle, je dois vous prier de me laisser seule à présent, et de me laisser seule désormais. » Cette solitude est rapidement l’objet des pires rumeurs sur la moralité d’Helen. Elle doit alors s’expliquer auprès de Gilbert.

Là s’ouvre un deuxième récit dont le narrateur est Helen elle-même. A travers son journal intime, elle nous raconte son mariage avec Arthur Huntingdon qui ne se déroula pas exactement comme la jeune fille romantique l’avait imaginé. « Il n’est pas non plus un mauvais mari; mais ses notions de devoir et de bonheur conjugal sont opposées aux miennes. Si l’on en juge par l’apparence, son idée est que la femme est faite pour aimer l’homme avec dévotion et pour rester à la maison. Elle doit attendre son mari, l’amuser, pourvoir à son confort de toutes les façons possibles, tant qu’il lui plaît de rester avec elle. Quand il est absent, elle doit veiller à ses intérêts domestiques et autres et patienter jusqu’à son retour. Peu importe ce qu’il fait pendant ce temps. »

« Le recluse de Wildfell Hall » est un des premiers romans féministes. Helen, déçue par son mariage, revendique sa liberté et défie son mari. Les femmes ne sont que secondaires dans le couple et doivent tout mettre en oeuvre pour être agréables aux hommes. Anne Brontë n’était bien entendu pas de cet avis, Helen en est la preuve mais également Esther qui ne cède pas à la pression sociale et attend l’amour véritable.

On trouve dans « La recluse de Wildfell Hall » des thématiques proches « Des hauts de Hurlevent » de Emily Brontë. Notamment celui de la violence sauvage des hommes (même le charmant Gilbert peut réagir de manière violente) et surtout l’alcoolisme qui les détruit. Branwell Brontë, le frère d’Anne, était lui-même alcoolique ce qui le mena à une déchéance physique mortelle.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture même si l’écriture de Anne est moins fluide que celle de ses deux soeurs. Les thématiques, le réalisme social en font une oeuvre tout à fait intéressante. Anne confirme l’extraordinaire créativité artistique de la famille Brontë.

Nous autres d'Eugène Zamiatine

Cela fait mille ans que la terre est soumise au pouvoir de l’Etat unique. Depuis la Guerre de Deux Cents ans, les hommes vivent dans des villes séparées par des « immensités vertes », chacune entourée du Mur Vert qui la préserve de la nature sauvage. Pour parvenir au bonheur, l’état de liberté a été supprimé. Chaque instant de la vie est planifié, programmé. Chaque activité humaine – travail, loisirs, éducation, repos, repas, sexualité, etc. – est organisée selon « un système d’éthique scientifique, basé sur les opérations d’arithmétique ». L’inattendu, l’imprévu ont été réduits au maximum. C’est le règne de la rationalité appliquée à l’organisation sociale, à laquelle chacun apporte « un sacrifice paisible, réfléchi et raisonnable ».

Les êtres humains sont les rouages d’une machine au bon fonctionnement de laquelle doivent tendre tous leurs actes et pensées. Ils « sont fondus en un seul corps aux millions de mains », – le total l’emporte sur l’unité. Ils ne sont plus désignés par un nom, mais par un numéro composé d’une lettre et d’un chiffre. Ils vivent dans des bâtiments de verre transparents, car ils ne doivent rien cacher de leur vie. Les Gardiens veillent par ailleurs à ce que cette harmonie perdure, sous l’égide du Bienfaiteur, « aussi sage et aussi cruel que le Jéhovah des anciens ». Le narrateur, D-503, est mathématicien et le constructeur de l’Intégral, engin « électrique en verre et crachant le feu », chargé de porter la bonne nouvelle du « bonheur mathématique et exact » aux habitants d’autres planètes, dans le but de les « soumettre au joug bienfaisant de la raison ». L’Intégral transportera des traités, poèmes et autres écrits « célébrant les beautés et la grandeur de l’Etat Unique ». « Nous autres » est la contribution de D-503, ensemble de notes où il consigne ce qu’il pense, ou plutôt, – ce qui revient au même -, ce que nous autres pensons. La vie de D-503 sera bouleversée par sa rencontre avec une femme, I-330, qui l’éveillera à des sentiments nouveaux et l’amènera à prendre conscience de son individualité, autant d’hérésies dans « la vie mathématiquement parfaite de l’Etat Unique ». 

« Nous autres » fut écrit par l’ingénieur, mathématicien et écrivain Eugène Zamiatine (1884-1937) en 1921 et interdit par la censure soviétique. En 1931 Zamiatine fut contraint à l’exil, à Paris, où il mourut. Le roman paraît pour la première fois en 1924 dans une édition en anglais. Il exerça une réelle influence sur d’autres contre-utopies écrites plus tard et beaucoup plus connues : « 1984 » de George Orwell, « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, ou encore « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury. Il fut ainsi l’un des pionniers d’un genre destiné à anticiper l’effroi du totalitarisme, qu’il soit inspiré par le socialisme, le fascisme, le scientisme ou le capitalisme. Désespérant et glaçant par bien des aspects, ce livre garde cependant foi en l’humanité et nous rappelle, comme l’écrivit Zamiatine dans un essai, que « seuls les hérétiques, rejetant le présent au nom de l’avenir, sont l’éternel ferment de la vie et assurent l’infini mouvement en avant de la vie ». A méditer en ces temps de capitalisme triomphant à l’échelle planétaire.

  

L'instinct d'Inez de Carlos Fuentes (Blogoclub)

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« L’instinct d’Inez » de Carlos Fuentes traite de deux histoires d’amour en parallèle. La première est contemporaine et la seconde remonte à la nuit des temps.

1999, Salzbourg, Gabriel Atlan-Ferrara a 92 ans et va diriger pour la dernière fois le « Faust » de Berlioz. Au crépuscule de sa vie, le chef-d’orchestre réfléchit au temps qui a passé, à ce qu’a été sa vie. « Un sceau de cristal qui contenait peut-être tous les souvenirs de la vie, mais dont la matière était aussi fragile que ces souvenirs, était-il un objet dangereux? En le regardant, posé ainsi sur son trépied devant la fenêtre, entre la ville et lui, le vieil homme se demanda si la perte de ce talisman de verre signifierait aussi la perte de la mémoire. «  Le « Faust » n’est pas pour rien dans cette évocation de la mémoire, cette oeuvre est intimement liée à une cantatrice : Inez. C’est d’ailleurs cette dernière qui a offert le sceau de verre à Gabriel. Ils se sont rencontrés à trois reprises, à chaque fois lors d’une représentation de « Faust » en 1940, 1949 et 1967. Ils se sont aimés sans pouvoir rester ensemble, empêchés par les forces obscures du destin.

Parallèlement se développe une autre histoire, celle de a-nel et ne-il à une époque préhistorique. Une histoire d’amour qui se développe en des temps difficiles au milieu d’une société archaïque. a-nel et Inez semblent être la même personne, ou l’une est l’ancêtre de l’autre. Le cycle de la vie se rejoue sans cesse avec les mêmes êtres à des époques différentes. La mémoire est au centre de cett oeuvre de Carlos Fuentes, « L’instinct d’Inez » semble être une méditation mélancolique sur la vie et la mort. « Mais en son for intérieur, il se disait : Notre vie est un recoin transitoire dont le sens est de faire exister la mort. Nous sommes le prétexte à la vie de la mort. La mort rend présent tout ce que nous avions oublié de la vie. » Il faut souligner que Carlos Fuentes a dédié son livre à son fils mort en 1999.

Je dois avouer être restée totalement extérieure à cette histoire. J’ai notamment été totalement rebutée par les chapitres concernant le couple préhistorique. Ces passages sont très symbolistes et je n’en ai pas compris la signification. « C’est ce que lui dira son instinct. La « chose perdue » sera un ancien village qui sera toujours pour elle à venir, il n’a jamais déjà été, il sera déjà parce qu’elle y connaîtra le bonheur qu’elle n’a pas perdu, mais qu’elle y retrouvera.  » Ce type de phrases est pour moi absolument abscons, à la limite de l’ésotérisme. Ces chapitres coupent l’histoire de Gabriel et d’Inez qui me semblait nettement plus intéressante et se suffisant à elle-même.

Ma première (et dernière?) rencontre avec l’auteur mexicain n’a pas été une réussite. J’espérais découvrir grâce à ce livre un nouvel univers, un nouvel auteur, mais je n’y ai trouvé que de l’ennui.

La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao de Junot Diaz

Le premier roman de l’écrivain américain d’origine dominicaine Junot Diaz a reçu de nombreux prix littéraires aux Etats-Unis, dont le prestigieux prix Pulitzer 2008. On ne peut qu’approuver à la lecture de cette œuvre forte et originale.

C’est l’histoire d’une famille dominicaine noire qui semble poursuivie par une malédiction implacable, le fukù. Dans le New Jersey, non loin de New York, vivent Belicia et ses deux enfants, Lola et Oscar. Belicia, du temps de sa jeunesse en République dominicaine, était une « terrible beauté » au tempérament fougueux et rebelle, qui rêvait d’amour et de richesse. Orpheline, elle a été recueillie par une cousine de son père, La Inca, qui tente de la protéger contre le fukù et contre elle-même. Sa liaison avec « le Gangster », un homme de main du dictateur Trujillo, l’amènera finalement à quitter l’île pour les Etats-Unis. Sa fille Lola, elle aussi une affolante beauté, a également hérité du caractère tempétueux de sa mère devenue une femme malade et acariâtre. En lutte contre cette dernière, Lola est une adolescente fugueuse, tout comme sa mère ne songeait qu’à s’enfuir de « Santo Domingo ».

Enfin Oscar est au centre du roman et le personnage qui incarne le mieux la fatalité familiale. Adolescent obèse et boutonneux, introverti et asocial, fou de science-fiction, de jeux de rôle et de jeux vidéos, Oscar est un geek, rejeté par les garçons et, pire, par les filles. Car pour son malheur, en plus d’être un « tachon », il est « l’enamorado permanent qui [tombe] éperdument amoureux pour un oui ou pour un non ». L’aversion des filles pour lui, mêlée à son insatiable quête d’affection, sera le drame permanent de sa courte existence.

Le procédé narratif est intéressant : les épisodes de la vie d’Oscar, racontés de façon chronologique, sont entrecoupés des récits de l’adolescence de Lola (par elle-même), de la jeunesse de Belicia, et enfin des dernières années de la vie des parents de Belicia, qu’elle n’a pas connus. Cette construction permet de reconstituer à rebours l’histoire familiale et de remonter en quelque sorte à la source de la malédiction familiale qui trouve un aboutissement tragique en la personne d’Oscar. Le tout est narré par Yunior, d’origine dominicaine lui aussi, copain de chambrée d’Oscar à la fac, qui tente de l’aider à perdre sa virginité (jamais un Dominicain n’est mort puceau !).

Sur cette histoire plane l’ombre menaçante de Trujillo, tyran sanguinaire et libidineux qui régna par la terreur de 1930 à 1961. Directement ou par ricochet, chaque drame survenu dans cette famille est dû à son action néfaste. Il est l’instigateur du fukù, à moins qu’il ne soit le fukù lui-même. La saga familiale est donc indissociable de l’histoire de l’île et de sa culture empreinte de superstition et de religiosité, sur laquelle l’auteur porte souvent un regard tendre et ironique.

Junot Diaz jalonne le livre de références aux sous-cultures de la SF, de l’heroic-fantasy et des jeux vidéos, et de vocabulaire emprunté aux ghettos américains (ce qui donne en traduction française : verlan et argot des banlieues) mêlé à de nombreux mots et phrases en espagnol (un glossaire n’aurait peut-être pas été superflu), ce qui lui confère énergie et inventivité. Roman familial épique, drôle et émouvant, « La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao » est une incontestable réussite.

La fenêtre panoramique de Richard Yates

Autant le dire tout de suite, je considère « La fenêtre panoramique » comme un chef-d’oeuvre de la littérature américaine.

Nous sommes en 1955 dans la partie Ouest du Connecticut, April et Frank Wheeler vivent dans une banlieue bourgeoise. Ils ont tout juste 30 ans et deux enfants. Le couple est fragile, en difficulté à la moindre contrariété. Le livre s’ouvre sur une représentation de théâtre où April a le rôle principal. La pièce est un échec, April se rêvait actrice et vit cela comme une humiliation. Frank tente de la rassurer mais ne réussit qu’à faire exploser une dispute : « Alors le duel perdit toute mesure. Un appétit de querelle secoua de frissons leurs bras et leurs jambes, tordit de haine leurs deux visages, les précipita à l’assaut de leurs points faibles respectifs, leur découvrit des moyens astucieux pour échapper aux prises, pour feinter, pour riposter à toute vitesse. Et leur mémoire s’en fut aussitôt rechercher dans les années de vie commune les vieilles armes les plus aptes à arracher la croûte des vieilles plaies. La fièvre monta… »

Pourtant le jeune couple était plein d’idéaux lorsque Frank et April se sont rencontrés. Frank était promis à un avenir radieux et riche de possibilités. « On lui prédisait diverses carrières à succès; de l’avis unanime, son travail se situerait quelque part « dans les humanités », sinon plus précisément dans les arts (travail qui en tout cas exigerait une vocation durable et impérieuse) et impliquerait probablement qu’il se retirât sans tarder en Europe (…) » Leur premier enfant remisa les rêves à plus tard. Frank trouva un travail alimentaire, ils achetèrent leur maison route de la Révolution mais en continuant à se penser différents des voisins. Le mode de vie plan-plan et propret de leurs amis Campbell ne pouvait être pour eux. Frank et April étaient au-dessus du mode de vie petit bourgeois qui les empêchait de se réaliser. La dispute à la sortie du théâtre remet tout en cause et April a un éclair de lucidité : « Voilà comment tous les deux nous nous sommes   réfugiés dans cette erreur gigantesque (…), dans cette idée que les gens doivent démissionner de la vie réelle et « se ranger » quand ils ont une famille. C’est le grand mensonge sentimental de la banlieue, et je t’ai obligé d’y souscrire tout le temps. » April tente alors désespérément de sauver son couple.

Richard Yates se fait entomologiste du couple Wheeler. Son écriture ciselée détaille les affects de ses personnages jusqu’à la moelle. Les problèmes du couple sont liés à une totale incompréhension des motivations de chacun. April est restreinte dans ses activités par le rôle de la femme dans les années 50 qui consiste à être mère et femme d’intérieur. Elle ne rêve en réalité que d’action, de créativité et reporte sa frustration sur Frank. April veut qu’il se réalise mais ce dernier n’a pas la moindre idée de ce qu’il pourrait faire. Frank se complait dans cette vie bourgeoise, il a de l’affection pour son travail. April lui fait miroiter une autre vie possible et ce changement l’effraie littéralement. « En effet, il essayait de lui dissimuler, sinon de se le dissimuler à lui-même, que le plan l’avait instantanément effrayé. »  Cette impossibilité à décrypter les désirs de l’autre mène le couple au drame.

Le film de Sam Mendes, que j’avais présenté précédemment, se révèle être une très fidèle adaptation du roman. Mais Richard Yates va beaucoup plus loin dans la psychologie et la description de chaque personnage. On en apprend beaucoup plus sur les Campbell qui sont plus complexes que le film pouvait le laisser paraître. Le roman développe également l’extraordinaire personnage de John Givings, trop lucide pour accepter les codes de son monde et que l’on met à l’écart.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman tant il est riche et tant l’écriture de Richard Yates est un bonheur. Il faut de toute urgence lire cette oeuvre indispensable. Un chef-d’oeuvre, je vous dis, tout simplement un chef-d’oeuvre.

Planète sans visa de Jean Malaquais

Marseille, 1942, quelques mois avant l’invasion de la zone libre par les Allemands. L’occupant est loin, mais la ville n’en est pas moins sous la férule d’un despote, le régime collaborationniste de Vichy. Vers Marseille ont convergé des réfugiés des quatre coins de l’Europe, fuyant la tyrannie, l’oppression et la guerre, et espérant décrocher le visa de sortie qui leur permettra d’embarquer sur un de ces cargos en partance pour la liberté et la paix. Parmi eux, un révolutionnaire bolchevique de la première heure qui a connu les camps staliniens, un républicain espagnol, et surtout des juifs d’Europe de l’est, tous indésirables et en butte aux tracasseries et persécutions de la bureaucratie policière de Vichy.

Le roman fut publié en 1947 et ne fut pas beaucoup lu. Les Français voulaient oublier cette période récente de leur histoire. Ils ne voulaient pas se rappeler ces collaborateurs issus du peuple qui avaient profité de la situation pour prendre une revanche sociale. Ou ceux issus de la grande bourgeoisie, servant l’Etat français mais n’hésitant pas à trafiquer pour préserver leurs intérêts personnels. Ou encore ces policiers raflant les juifs sur ordre de la préfecture, avant la visite à Marseille du maréchal. Cet épisode, un des passages les plus saisissants du livre, se conclut sur ces lignes : « Les gens sur le trottoir regagnent un à un leur gîte, sentant peut-être qu’avec ce rapt une part d’eux-mêmes s’en va dans la nuit qui recouvre tant de terres hostiles, de fosses communes, de ravages innommables, et d’espoirs aussi, trop tenaces pour qu’aucune ignominie jamais n’en vienne à bout ».

L’espoir est représenté par ces anonymes luttant, chacun avec ses armes, contre le totalitarisme qui s’est abattu sur la France : intellectuels anti-fascistes, fabricants de faux papiers, arnaqueurs captant les capitaux destinés à la fuite vers l’étranger, passeurs, etc. Mais les motivations ne sont pas toujours pures, et la fin justifie des moyens parfois douteux : « Les grands salauds ont toujours leurs petites bontés, et les grands bonshommes ont toujours leurs petites saloperies du dimanche ». Les véritables héros sont rares dans la France de Vichy.

Jean Malaquais brosse un portrait sans concession de cette période trouble. Il met en scène une multitude de personnages dont les trajectoires se croisent. Il alterne descriptions réalistes, introspections psychologiques et évocations lyriques, utilisant tous les registres de la langue française qui vont du parler populaire à l’expression la plus précieuse, façon XVIIIe siècle. Une maîtrise sidérante chez cet écrivain, de son vrai nom Wladimir Malacki, Polonais, juif, qui n’apprit qu’à l’adolescence notre langue, alors qu’il était un jeune immigré. Cet autodidacte, acharné au travail, écrivit Planète sans visa de 1942 à 1947, au fil de sa fuite de Paris au Mexique, en passant par Marseille et l’Espagne, et le remania jusqu’à l’aube de sa mort en 1998, à l’âge de 90 ans. Un livre d’une lecture parfois difficile, mais d’une richesse incontestable. J’ai préféré pour ma part Les Javanais, prix Renaudot 1939, récit joyeux de la vie d’une colonie de métèques trimant dans une mine de Provence. Le meilleur moyen d’entrer dans l’œuvre de cet immense poète.

La sequestrée de Charlotte Perkins Gilman

La condition féminine au XIXème est au coeur de ce court roman de Charlotte Perkins Gilman. Ce thème, très présent dans les romans de cette époque, est traité ici de manière tout à fait originale. Le confinement sociétal des femmes est matérialisé par un véritable enfermement.

La narratrice et son mari passent l’été dans une grande demeure louée pour l’occasion. Le couple vient d’avoir un enfant. On comprend assez vite qu’ils ne sont pas venus dans le domaine pour des vacances mais pour s’isoler du monde. La jeune femme souffre d’« une simple dépression passagère, un léger penchant à l’hystérie. » Son mari médecin décide qu’elle a besoin d’une cure de repos pour se rétablir. Au début du récit, le mari est présenté comme attentif, aimant et ne voulant que le bien être de son épouse. En réalité ce qu’il cherche c’est à faire rentrer sa femme dans le rang, qu’elle se consacre à ses devoirs : la maison, les enfants et les relations mondaines. Notre narratrice n’a que faire de ce type d’occupation, ne s’intéresse que peu à son enfant : « Il m’est impossible de m’en occuper moi-même, cela me rend trop nerveuse. » Elle aimerait écrire, elle pense que cette activité créatrice l’aiderait à sortir de la neurasthénie.

La cure de repos imposée par son mari est sévère quant aux activités intellectuelles. Tout l’entourage estime que c’est l’écriture qui a rendu malade la jeune femme. Il  faut donc l’empêcher de se livrer à ce penchant. Pour ce faire chaque activité de la journée est prévue, contrôlée. La jeune femme ne peut voir personne, pas d’amis en dehors de la famille de son époux. Ils reçoivent d’ailleurs la soeur de ce dernier, décrite ainsi : « C’est une maîtresse de maison parfaite et convaincue; elle n’a pas d’autre ambition. » L’anti-thèse de sa belle-soeur!

Celle-ci se confine alors dans sa chambre dont le papier peint jaune et malodorant devient son unique obsession. « Rien que la couleur en est hideuse, douteuse, exaspérante, quant au dessin, il est une véritable torture. Vous croyez l’avoir maîtrisé, mais juste quand vous pensez en avoir fait le tour, voilà qu’il s’inverse et vous laisse ahuri. Il vous gifle, vous assomme, vous écrase – un vrai cauchemar. » La jeune femme est absorbée par le papier-peint jusqu’à la folie.

Charlotte Perkins Gilman écrit « La séquestrée » (en vo « The yellow walpaper ») en 1890 et c’est une oeuvre en grande partie autobiographique. La mère de l’auteur l’empêcha très tôt d’exprimer ses talents littéraires. Charlotte tomba en dépression dès le début de son mariage et dut  rencontrer un médecin qui préconisait l’isolement total des patients. Ce même médecin fût consulté par Alice James (la soeur de Henry) et Edith Wharton, toutes deux également en dépression comme nous le montre la remarquable post-face de Diane de Margerie. Toutes ces femmes avaient des vélléités créatrices qu’il fallait réprimer, il fallait laisser aux hommes les joies de la littérature.

« La séquestrée » condense toute cette thématique. La chambre exigüe au papier-peint mortifère est le symbole de la place occupéee par la femme dans la société victorienne. On exigeait d’elle qu’elle soit une potiche sans cervelle, respectable et respectée des autres membres de la communauté. La jeune narratrice voit apparaître une femme derrière le papier-peint qui se libère la nuit. Elle aimerait elle aussi passer derrière le papier-peint, se libérer des obligations qu’on lui impose.

« La séquestrée » est une oeuvre intense, incandescente. Le récit de la folie est saississant, j’ai senti le glissement lent vers la démence. C’est un roman tout à faut essentiel, que m’ont fait découvrir les excellentes éditions Phébus, aussi bien du point de vue littéraire, que du point de vue du témoignage sur la condition des femmes du XIXème. 

Paris-Brest de Tanguy Viel

« Famille, je te hais! » pourrait être le credo du narrateur du nouveau roman de Tanguy Viel. Le message s’adresse plus précisément à la mère qui cristallise toutes les frustrations et les souffrances de son fils Louis qui écrit là le roman familial.

L’histoire de cette famille bretonne tourne essentiellement autour de l’argent source de va-et-vient géographique. Le père de Louis était vice-président du stade brestois lorsque le club était en première division. 14 millions de francs disparaissent des caisses du club, ce qui vaudra sa perte, le père de Louis est suspecté. Lui et sa famille sont insultés, hués dans la rue. L’exil est nécessaire pour sauver la face. Les parents et le frère de Louiss quittent Brest pour le Languedoc-Roussillon, l’horreur absolue! « C’est vrai que c’est assez moche le Languedoc-Roussillon. Moi-même je n’y ai jamais habité mais je n’aime pas cette région. Ne me parlez pas de sa garrigue, de ses taureaux ni de ses flamands roses, ne me parlez pas des vieilles pierres de Montpellier ni du mistral sous le pont du Gard, je suis trop d’accord avec ma mère et je compatis volontiers avec qui habite le Languedoc-Roussillon, a fortiori qui y habite contre son gré. Or ma mère y a habité contre son gré. »  Elle guette la première occasion pour remonter à Brest.

Louis choisit de rester à Brest avec sa grand-mère, loin de sa mère qui veut contrôler sa vie. Il veut conquérir son indépendance, ne plus étouffer. Malheureusement le destin le rattrape. Sa grand-mère rencontre un homme extrêmement riche. Lorsqu’il meurt, elle hérite de 18 millions de francs. La voilà l’excuse tant attendue par la mère pour revenir à Brest! Il faut protéger la grand-mère des vautours et surtout protéger l’argent. Louis ne peut supporter le retour de sa famille, à tout prix il doit quitter Brest. Sa mère bien entendu ne comprend pas la volonté de son fils à rejoindre Paris : »Jamais ma mère n’a compris ce qui m’avait pris d’aller habiter Paris et particulièrement d’y partir au moment même où eux, mes parents, revenaient habiter en Bretagne, c’est-à-dire selon ses propres termes, au moment où ils refermaient la parenthèse de leur exil à eux dans le Sud de la France, où ils étaient quand même restés quatre ans, quatre ans à vendre des cartes postales à Palavas-les-Flots. » La manière, violente, choise par Louis pour devenir indépendant modifiera profondément l’équilibre familial.

Tanguy Viel nous présente une famille gangrénée par l’argent qui disparaît et réapparaît. Une famille dominée, étranglée par une mère qui veut tout contrôler, tout savoir sur les membres de sa famille. Elle surveille par exemple les fréquentations de Louis en écartant ceux qui ne sont pas du bon milieu social.

Tanguy Viel décrit cette famille dysfonctionnelle avec un ton froid, détaché et la violence nous saisit d’autant plus.

Louis, à Paris, se libère  de son histoire familiale par l’écriture. Il écrit son roman familial mais on s’aperçoit qu’il a largement réinventé les évènements. Il raconte ce qu’il aurait aimé vivre et principalement l’échec de sa mère. Tanguy Viel utilise la mise en abîme pour montrer  que tout roman est un mélange de vrai, de faux que le lecteur ne peut démêler.

Brest, dont la reconstruction a été ratée, est le cadre idéal de cette histoire familiale sombre, lourde, aux instincts humains bas comme un ciel breton.

Courir de Jean Echenoz

Vous n’aimez pas le sport ? L’évocation de la vie et des exploits des grands sportifs vous laissent de marbre ? Vous pouvez quand même lire le dernier livre de Jean Echenoz, car c’est bel et bien de littérature dont il s’agit ici.

De plus, le parcours et la carrière d’Emil Zatopek, l’un des plus grands (si ce n’est le plus grand) coureur de fond de l’histoire de l’athlétisme présentent un très grand intérêt. Fils d’ouvrier, d’abord lui-même ouvrier dans l’usine Bata d’Ostrava en Moravie, puis apprenti chimiste, « Emile » déteste le sport. Il participe pourtant à une course organisée par l’occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale, et termine deuxième. On l’encourage alors à s’entraîner, et un peu à contre-cœur, parce qu’il ne sait pas dire non, il s’y met, « d’abord pour rire, puis de moins en moins ». Car Emile y prend plaisir, et « s’aperçoit aussi qu’il aime bien se battre ».

Emile est aussi un bourreau de travail, s’imposant des exercices herculéens pour améliorer son endurance et sa vitesse, au détriment de son style. Ce style si caractéristique : « Emile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir ». Qu’importe, tête dodelinante, avec cet « air absent quand il court », Emile gagne sur les stades du monde entier, enchaîne les titres et les records.

Echenoz a le don de nous rendre cet homme proche et familier. Par exemple en ne l’appelant que par son prénom (francisé en « Emile »), son nom de famille n’apparaissant que tard dans le récit. Au-delà du champion, c’est la personnalité d’Emile qui nous le rend attachant : homme « d’un heureux naturel », toujours souriant, curieux, mari aimant, et acceptant avec philosophie le déclin de sa carrière sportive. On ne peut qu’être touché aussi par ce destin tragique, celui d’un champion porté aux nues et utilisé par le pouvoir politique trop heureux d’en faire une icône du communisme triomphant, mais qui lui fera payer cher son ralliement au « Printemps de Prague ». Malgré cela, Zatopek restera un homme libre, et l’idole de tout un peuple comme en témoigne cette fabuleuse scène finale des éboueurs refusant obstinément de le laisser ramasser les poubelles.

On se laisse volontiers porter par ce roman servi par l’écriture fluide et épurée d’Echenoz, empreinte d’humour et de bonhommie. Mais, ne nous y trompons pas, cette simplicité n’est qu’apparente : Echenoz retravaille beaucoup ses textes, coupant et recoupant pour ne garder que l’essentiel. Le style est affaire de travail. D’ailleurs peut-être peut-on voir la description de la douleur dans l’effort de Zatopek comme la métaphore du processus d’écriture chez Echenoz. Au terme duquel, en quelques pages concises, il tire de la destinée d’un être la matière romanesque. Alors oui décidément la vie d’Emil Zatopek valait bien un roman. Excellent de surcroît.

Ferdydurke de Wiltold Gombrowicz (Blog-o-trésors)

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Voilà bien une œuvre unique, un livre déroutant et inclassable, considéré par certains comme un chef-d’œuvre de la littérature du 20ème siècle.

Jojo Kowalski, le narrateur, a trente ans mais se voit reprocher par son entourage son immaturité. Et ce n’est pas le livre qu’il a écrit sur le sujet qui l’a fait admettre dans le monde des adultes, bien au contraire. Alors qu’il ressasse ses réflexions débarque Pimko, professeur cultivé et pédant, qui le traite en enfant et l’enjoint de le suivre à l’école. Incapable de s’opposer, Jojo se retrouve au milieu d’écoliers dont aucun ne semble remarquer son âge véritable.

Commence alors pour lui une expérience absurde pour un homme de trente ans, celle de l’infantilisation, que Gombrowicz appelle également « rapetissement », ou « rétrécissement ». L’adulte, c’est l’être qui a un contour social et psychologique net, qui possède une forme précise. Or Jojo, qui reconnaît son immaturité et l’accepte, refuse de se laisser imposer de l’extérieur une forme quelconque. Alors que les adultes n’ont de cesse de le renvoyer à sa jeunesse et de chercher à lui imprimer leur style, lui lutte constamment pour se défaire de leur emprise. Se dessine d’ailleurs au passage une critique acerbe de l’enseignement, de la culture, des mœurs et des rapports sociaux, tous moyens par lesquels les adultes conforment la jeunesse.

Le corps tient une grande place dans « Ferdydurke ». En témoignent ces deux concepts inventés par Gombrowicz, et répétés tout au long du récit : la « gueule » (« faire une gueule » à quelqu’un, c’est l’influencer, lui imposer sa forme), et le « cucul » (notre côté puéril). Ainsi que le concours de grimaces des écoliers, ou les mollets de la jeune Zuta (signes de sa modernité). Le corps est à la fois cette matière malléable par laquelle se manifeste notre intellect, et le moyen par lequel se forme notre intellect.

Avec « Ferdydurke », Gombrowicz a voulu rompre avec la forme traditionnelle du roman : pas de progression logique, juste trois épisodes entrecoupés de deux digressions n’ayant apparemment pas de lien avec le reste, mais qui permettent d’éclairer son propos. Autre signe de cette rupture : le titre, qui ne renvoie à rien dans le texte et ne signifie rien. Je vois dans cette construction le signe de l’immaturité revendiquée de Gombrowicz.

Il m’a fallu du temps pour rentrer dans ce livre, tant il bouleverse les codes. Mais l’humour omniprésent, le grotesque des situations et la réflexion sous-jacente ont fini par m’accrocher. Je ne peux m’empêcher de le rapprocher, sans trop me l’expliquer, de « Voyage au bout de la nuit » ou de « Don Quichotte ».

Avec cet anti-« roman d’initiation », Gombrowicz cherche à nous montrer que les hommes ne sont en fait que de grands enfants, et que la maturité n’est qu’une posture, donc une imposture. Les adultes eux-mêmes, dans « Ferdydurke », ne finissent-ils pas par tomber le masque (lors de ces bouffonnes scènes de bagarre qui ponctuent chaque épisode)?  Finalement, peut-être la vraie maturité consisterait-elle à admettre la part d’immaturité qui existe en chacun de nous : « Il faudra de grandes inventions, des coups puissants assénés sur la cuirasse de la Forme par des mains nues, il faudra une ruse inouïe et une réelle honnêteté de pensée, et un extrême affinement de l’intelligence, pour que l’homme, débarrassé de sa raideur, puisse concilier en lui la forme et l’absence de forme, la loi et l’anarchie, la maturité et la sainte immaturité ». Un grand livre.