Fuck America d'Edgar Hilsenrath

Le livre est sous-titré « Les aveux de Bronsky ». Le prologue est constitué d’un échange de lettres, en 1939, entre le père de Jakob Bronsky, demandant des visas d’immigration pour lui et sa famille, et le consul Général des Etats-Unis à Berlin. La réponse de ce dernier est sans appel : les quotas d’immigration sont stricts, les Etats-Unis ne peuvent accueillir tous les Juifs qui veulent fuir le nazisme. Etant donné le nombre de demandes, les Bronsky ne peuvent espérer obtenir leurs visas avant 1952 ! En 1953, Jakob Bronsky, alors qu’il est à New York, note dans son journal intime : « Je m’imagine le visage anguleux du Consul Général, ses cheveux clairsemés, gris, avec une raie soigneusement tirée sur le côté. Quand il lit les lettres des Juifs, ses yeux d’un bleu glacial luisent de lubricité. Quand il jette les lettres des Juifs dans la corbeille à papier, est-ce qu’il se branle ? ». 

Le ton est donné. Jakob Bronsky, vingt-sept ans mais en paraissant cinquante, est un survivant. Il traîne sa misère dans les rues de New York, enchaînant les petits boulots (livreur, serveur, portier, promeneur de chiens,…), côtoyant les clodos et les putes. Il n’hésite pas à resquiller dans les transports ou les restaurants (surtout les plus chics !), à tricher, à mentir, pas par perversion, juste pour survivre. La priorité de Jakob, c’est d’écrire son roman, « Le branleur », récit de sa vie dans un ghetto juif pendant la guerre. Cette période est un grand trou noir dans la mémoire de Bronsky, écrire doit lui permettre de retrouver cette part de lui-même refoulée, de guérir. Il l’écrit chapitre après chapitre, nuit après nuit, au fond d’une cafétéria sordide fréquentée par d’autres Juifs allemands immigrés, seuls liens avec sa culture et sa langue d’origine.

C’est aussi le récit d’un malentendu, d’une incompréhension totale entre Bronsky et l’Amérique. Il égratigne au passage le mythe du rêve américain. Dans une Amérique obsédée par le culte de la réussite et de la jeunesse, Bronsky est l’éternel outsider. « Dans ce pays la pauvreté et la solitude sont une infamie ». Pas  facile  dans ces conditions de rencontrer des femmes américaines, inaccessibles pour ce greenhorn sans le sou et sans avenir, et qui doit lorsqu’il en a les moyens soulager sa frustration sexuelle avec des prostituées misérables.

« Fuck America » est inspiré de la vie d’Edgar Hilsenrath, écrivain allemand né en 1926. Il y raconte, sur un mode décalé et cru, empreint d’autodérision, sa condition d’immigré aux Etats-Unis, après la guerre, alors qu’il avait survécu à l’expérience terrible d’un ghetto juif en Ukraine. Le récit se fait plus grave et mélancolique lorsque Jakob/Edgar raconte dans les derniers chapitres l’histoire de sa famille, de la montée du nazisme à l’arrivée aux Etats-Unis.

A noter l’excellent travail des Editions Attila qui nous offre, en plus de l’édition en français de ce livre publié en 1979 en Allemagne, une maquette originale et attrayante. J’apprécie particulièrement le petit topo sur le traducteur et l’auteur de la couverture, trop souvent négligés. Les Editions Attila feront paraître prochainement les deux premiers romans d’Edgar Hilsenrath, permettant ainsi de poursuivre la découverte de cet écrivain génial.

P.S. : je recommande particulièrement le billet de Pickwick, tout aussi enthousiaste et sacrément bien tourné.

L'éducation sentimentale de Gustave Flaubert (Blog-o-trésors)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

« L’éducation sentimentale » est l’histoire d’un amour inassouvi. En 1840, Frédéric Moreau, dix-huit ans, rencontre, sur le vapeur qui le ramène chez lui à Nogent-sur-Seine, M. Arnoux, marchand de tableaux établi à Paris, et sa femme, dix ans plus vieille que Frédéric, dont il tombe immédiatement amoureux. Deux mois plus tard, Frédéric doit monter « faire son droit » à Paris, et se promet de revoir la jeune femme qu’il ne peut oublier.

La mère de Frédéric, veuve et bourgeoise de province peu fortunée, a de grandes ambitions pour son fils. Lui-même, jeune homme romantique, se rêve artiste ou politicien, du moins veut jouer un rôle dans la grande société parisienne. Il veut également conquérir Mme Arnoux, parangon de vertu, femme honnête et fidèle par principe et par raison. Ceci ne fait qu’attiser le désir de Frédéric qui finira par se consoler des rebuffades de Mme Arnoux dans les bras de Rosanette, également la maîtresse de M. Arnoux, jolie cocotte aussi légère et sensuelle que Mme Arnoux est chaste et réservée.

Difficile de résumer cette histoire, une succession de séquences très rapides qui s’enchaînent à un rythme soutenu, ce qui donne l’impression d’un texte haché laissant peu de respiration au lecteur. Cependant, en procédant par petites touches, Flaubert finit par composer un tableau réaliste de la vie parisienne des années 1840 à 1852. On y voit la bohème étudiante avec ses jeunes Rastignac qui rêvent de jouer les premiers rôles, le petit peuple exsangue qui laisse éclater sa colère en 1848 et sera trahi par la réaction, les salons mondains où se côtoient politiciens, capitalistes et hommes d’Etat qu’aucune révolution ne peut ébranler, les fêtes canailles où les bourgeois viennent prendre un plaisir hypocrite, le champ de course et le théâtre où il s’agit au contraire de se montrer, etc.

Le livre vaut également par sa profondeur psychologique. Frédéric Moreau semble à la lisière de plusieurs mondes, fréquentant aussi bien des socialistes révolutionnaires que de grands bourgeois, ne s’intégrant réellement ni à l’un ou l’autre univers. Velléitaire, ses divers projets, écrivain, directeur de journal, député ou haut-fonctionnaire, ne verront jamais le jour. Il est un perpétuel spectateur des évènements, comme en marge de sa propre vie. Son éducation sentimentale se ressent de cette impuissance à vivre pleinement, partagé entre Mme Arnoux, qui est son seul véritable amour mais est inaccessible, Rosanette, qui lui apporte la satisfaction physique mais est trop frivole, Mme Dambreuse, qui doit lui donner une position sociale mais est trop hautaine, et Louise, qui l’aime véritablement mais est trop provinciale.

Comme toujours chez Flaubert, pas de grand destin, juste des êtres communs, banals, en butte à la médiocrité de la société du 19ème siècle. Moins passionnant que « Madame Bovary », le dernier roman de Flaubert reste une œuvre intéressante qui témoigne des mœurs d’une époque. Les deux derniers chapitres, qui se déroulent en 1867 et 1869, apportent en outre une pointe de nostalgie douce-amère qui ne peut laisser le lecteur indifférent.

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La princesse de Clèves de Madame de Lafayette

S’il est un classique de la littérature française dont on a beaucoup entendu parler ces derniers temps, c’est bien « La Princesse de Clèves ». Mais ce qui m’a vraiment donné envie de le lire, ce n’est pas tant la polémique autour de lui que l’éloge passionné que Régis Jauffret en a fait lors d’une émission littéraire.

A la cour d’Henri II paraît Mlle de Chartres, une « beauté parfaite » et une grande âme. Elle ne manque pas d’attirer les prétendants au mariage. Sa mère lui fait épouser le prince de Clèves, qui l’aime passionnément. La toute neuve princesse de Clèves ne ressent aucune passion pour son mari, mais elle se fait un devoir de ne pas se lancer dans des histoires de galanterie. Cependant, lors d’un bal elle tombe éperdument amoureuse du duc de Nemours, assurément ce qui se fait de mieux à la cour : « ce prince était un chef-d’œuvre de la nature ». Lui-même ressent une « inclination violente » pour la blonde princesse.

Commence alors le jeu de cache-cache amoureux qui fait le sel de cette histoire. Les deux jeunes gens s’aiment, mais ne peuvent se l’avouer l’un à l’autre, la princesse par crainte du déshonneur, M. de Nemours par délicatesse. Pourtant, par tout un jeu de quiproquos, de regards, d’allusions, de conversations surprises ou espionnées, de confidences rapportées, de lettres interceptées, chacun apprendra qu’il est aimé et que l’autre le sait. Toujours sans se le dire, jusqu’à ce que…

Dans « La princesse de Clèves », l’expression des sentiments se heurte à l’obstacle des convenances et des codes de la galanterie. La situation est d’autant plus tragique que la princesse et le duc ont souvent l’occasion de se voir de par les obligations de la vie de cour. Si la princesse ne peut lutter contre ses sentiments, elle refuse néanmoins d’y céder. Le duc au contraire cherche toutes les occasions de les manifester et de s’assurer de ceux de la princesse, allant jusqu’à semer le trouble entre les époux de Clèves. On est d’ailleurs loin d’une vision idéalisée de l’amour chez Madame de Lafayette : la jalousie, le désir de possession, le mensonge, la manipulation, la méfiance sont ses corollaires inévitables. L’idéal est plutôt à chercher du côté de la raison dans cette histoire : alors même qu’elle touche enfin au bonheur, la princesse y renoncera par sens du devoir, faisant d’elle l’héroïne sacrificielle par excellence.

Le livre s’ouvre par une énumération des hauts personnages de la cour au temps d’Henri II, de leurs alliances et de leurs intrigues, qui peut sembler bien fastidieuse. Mais tout ceci ne forme que l’arrière-plan historique de l’histoire d’amour. Il ne faut pas se laisser rebuter par ce début, car la suite est juste une merveille. Et même si la vision des rapports amoureux peut nous sembler aujourd’hui un brin désuète, la tension dramatique servie par la pureté de la langue du XVIIème siècle font de ce livre un chef-d’œuvre inoubliable.

La poursuite de l'amour de Nancy Mitford

Le roman de Nancy Mitford porte bien son titre car c’est bien après l’amour que court Linda, l’héroïne du livre.

La vie de Linda nous est narrée par sa cousine germaine Fanny. Cette dernière vient régulièrement à Alconleigh, le domaine de la famille de Linda, les Radlett. Fanny a été abandonnée par ses parents et est élevée par l’une de ses tantes. « Ma vraie mère, leur plus jeune soeur, s’était trouvée trop belle et trop gaie pour s’encombrer d’une enfant à l’âge de 19 ans. Elle quitta mon père quand j’avais un mois et par la suite se trotta si souvent, et avec tant de gens différents, que sa famille et ses amis ne l’appelaient plus que « la Trotteuse ». Entre-temps, la 2nde épouse de mon père, et ensuite la 3ème, 4ème et 5ème n’eurent évidemment pas très envie de s’occuper de moi. »

La famille Radlett est totalement excentrique et le train-train quotidien n’existe pas. L’oncle Matthew organise des chasses aux enfants avec chiens lancés à leurs trousses, les enfants s’enferment dans un placard pour les réunions de leur société secrète « les Honorables », le voisin Lord Merlin met des diamants aux cous de ses chiens et peint de couleurs différentes ses pigeons. Les enfants vivent sans contraintes ni devoirs, Linda grandit dans l’irréalité la plus totale. Ses rêves d’amour commencent lorsque Fanny et elle vont faire leur entrée dans le monde. « Nous ne devions « aller dans le monde » que deux ans plus tard – pour nous une éternité – et plus encore pour Linda que pour moi. Elle était véritablement anéantie par son impatience à connaître l’amour, et n’ayant ni leçons ni devoirs, elle ne trouvait aucun dérivatif. » La recherche de l’amour absolu et romanesque sera l’unique moteur de la vie de Linda et ne lui apportera pas tout le bonheur dont elle rêve.

Nancy Mitford nous présente deux formes d’amour à travers les vies des deux cousines. Fanny est raisonnable, elle vit dans un environnement calme et heureux avec sa tante Emily et son mari hypocondriaque, Davey. Elle n’épouse qu’un seul homme qui est le père de ses enfants. Linda, habituée à la folie perpétuelle d’Alconleigh, n’est pas faite pour supporter le quotidien du mariage. Elle s’ennuie rapidement et change de mari. Sa quête de l’amour l’empêche même de s’occuper de sa fille qu’elle abandonne à son premier mari. Nancy Mitford, qui a mis beaucoup d’elle dans le personnage de Linda, semble nous dire que la poursuite de l’amour est vaine et décevante.

L’univers de Nancy Mtford m’a beaucoup plu, le lecteur est plongé dans une atmosphère typiquement britannique, plein d’humour et d’excentricité. L’auteur est capable d’aborder l’intime comme l’Histoire puisque Linda est entraînée par son second mari communiste dans les camps français où sont recueillis les espagnols fuyant le fascisme.

Mon seul bémol concerne la fin du roman qui me semble bâclée. Nancy Mitford se débarasse de manière abrupte de Linda et je suis donc restée sur ma faim. Il reste un roman délicieux qui me donne envie de lire les autres oeuvres de Nancy Mitford. J’attends les suggestions des bloggeuses anglophiles!

Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates (Blogoclub)

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« Longtemps vous nous avez enviés, puis vous nous avez plaints. Longtemps vous nous avez admirés, puis vous avez pensé Tant mieux! Ils n’ont que ce qu’ils méritent. »

Voilà un bon résumé de ce qui arrive à la famille Mulvaney. Joyce Carol Oates nous raconte la vie des Mulvaney sur un peu plus de 20 ans.

La famille se compose de six personnes : Michaël et Corinne les parents, Mike l’aîné, Patrick, Marianne et le petit dernier Judd qui est le narrateur principal. Ils vivent à Mont-Ephraïm, Etat de New York, à High Point Farm, une ferme entièrement retapée par eux et où s’ébat une ribambelle d’animaux. La vie de la famille est harmonieuse, les parents s’aiment comme au premier jour, les enfants sont tous mis en valeur dans leurs domaines de prédilection. High Point Farm est un lieu de joyeux désordre, de partage où chacun s’épanouit sous le regard tendre des autres.

A la Saint Valentin 1976, tout bascule. La belle Marianne participe au bal du lycée et sa soirée tourne au cauchemar. Elle est violée par son cavelier et son agression va déclencher la désagrégation de la famille Mulvaney. Marianne comprend rapidement que sa vie a basculé définitivement :  » Et voici un sentiment étrange dont elle se souviendrait : en entrant dans cette chambre qui était exactement comme elle l’avait laissée la veille – et irrémédiablement différente – elle avait compris combien elle était partie longtemps, et loin. Comme si elle avait quitté la maison, et qu’il lui fût désormais impossible d’y revenir. »

Joyce Carol Oates nous montre une famille idéale absolument pas préparée à affronter un drame et qui n’arrive pas à y faire face. Tous les membres de la famille vont fuir la cellulle familiale, la ferme, afin d’évacuer la culpabilité. Chacun va tenter de se reconstruire, se réinventer ailleurs. C’est pour le père que la chute est la plus rude. Venant d’un milieu social modeste, il a construit sa réussite, s’est battu pour être admis dans le Country Club de la ville. Le malheur qui frappe sa famille lui montre la lâcheté de « ses amis », le feu de paille qu’était son acceptation dans la haute société.

L’histoire nous est narrée sous différents points de vue sans que le lecteur ne soit jamais perdu. La variation des points de vue nous permet de connaître chaque personnage et sa trajectoire. Joyce Carol Oates est une experte dans l’expression des sentiments, des variations de l’âme. Je me suis attachée aux personnages dès le départ et j’ai souffert de les voir s’éloigner, gâcher l’incroyable osmose qu’ils avaient créée à High Point Farm. J’avais précédemment lu « Les chutes » du même auteur qui ne m’avait pas enthousiasmé. Le point de vue sur les personnages était pour moi trop distant et je n’arrivais pas à m’intéresser à leur histoire. Ici c’est tout le contraire, Joyce Carol Oates fait preuve d’une grande humanité envers les Mulvaney et nous permet de compatir à leur drame.

« Nous étions les Mulvaney » est une fresque familiale bouleversante où le rêve américain est malmené, une antithèse de « La petite maison dans la prairie »!

 

 

 

Chasseurs de têtes de Jo Nesbo

Roger Brown est un chasseur de têtes, le meilleur de toute la Norvège, celui qui cerne au plus près les personnages qu’il interviewe grâce aux méthodes du FBI. Roger est connu et reconnu par sa profession et par les entreprises : « Mais le type qui venait de me saluer savait que j’étais Roger Brown, le chasseur de têtes qui n’a jamais présenté un candidat à un poste qu’il n’a pas eu ; qui au besoin manipule, force, casse et défonce pour faire passer le candidat. Ses clients comptent aveuglément sur ses capacités d’appréciation, mettent sans hésiter le destin de leur compagnie entre ses mains – et rien que les siennes. »

Mais Roger a un talon d’Achille : sa femme Diana. Il en est fou amoureux, ne comprend pas qu’une si belle femme puisse rester avec lui. Il est prêt à tout pour elle… enfin presque puisqu’il refuse de lui faire un enfant. « La vérité, c’était que, même si nous étions deux personnes dans 320 m2 ruineux, il n’y avait pas de place pour un enfant. C’est-à-dire pas la place pour un enfant et moi. Car je connaissais Diana. Contrairement à moi, elle était monogame jusqu’à la perversion. J’aurais haï cet enfant dès le premier jour. Alors au lieu de cela, je lui avais offert un nouveau départ. Une demeure. Et une galerie. » Le prêt immobilier représente une fortune, la galerie ne vend pas assez. Roger n’a trouvé qu’une solution pour remédier à ses problèmes d’argent : cambrioler les candidats qu’il auditionne, dérober leurs oeuvres d’art pour les revendre. Le business de Roger fonctionne bien, jusqu’à ce qu’il rencontre Clas Greve qui lui parle de la fameuse « Chasse au sanglier de Calydon » de Rubens. A partir de ce moment, la vie de Roger Brown va se transformer en cauchemar.

Le dernier roman de Jo Nesbo est le premier que je lisais de cet auteur nordique. Nesbo laisse son personnage récurrent, Harry Hole, pour plonger dans le monde de l’entreprise où l’on est prêt à tout pour obtenir un poste intéressant. Ce roman m’a beaucoup fait penser (et c’est un immense compliment) au « Couperet » de Donald Westlake. On y retrouve cette cruauté, ce cynisme du monde du travail et les deux auteurs font preuve d’un humour cinglant. Roger Brown n’a que peu de considération pour ses contemporains, c’est un homme d’un égoïsme sans limite.

Jo Nesbo orchestre avec « Chasseurs de têtes » une palpitante chasse à l’homme. Jusqu’au bout le lecteur doit rester sur ses gardes car les rebondissements guettent à chaque coin de page. Jo Nesbo sait surprendre et ménager ses effets, la lectrice que je suis en est ressortie conquise.

Un grand merci à Babelio et à son opération Masse critique qui sont à l’origine de cette lecture.

La vie et les opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne

« La vie et les opinions de Tristram Shandy » porte mal son nom. Car de la vie de Tristram, le narrateur, on apprend très peu de choses, et un peu plus de ses opinions il est vrai. Sa naissance ne survient qu’au tiers du livre environ, et à la fin il n’est encore qu’un enfant. Les véritables héros en sont le père de Tristram, Gauthier Shandy, et le frère de celui-ci, Tobie. Leurs discussions, réflexions, faits et gestes, et les retours sur leur vie constituent autant de digressions qui freinent la progression du récit. Mais cela semble le cadet des soucis de Laurence Sterne, qui prend plutôt plaisir à dynamiter la forme académique du roman.

Au final, le récit se présente comme un collage de commentaires philosophiques, de gloses religieuses, d’allusions graveleuses, de discussions sur d’absurdes points de droit, d’analyses scientifiques, de dissertations sur l’art militaire. La science des fortifications est le « dada » (ou « califourchon ») de Tobie, ancien officier blessé à la bataille de Namur, homme bon et doux dingue, qui reconstitue dans son jardin, en miniature, places fortes ou autres villes afin de rejouer avec son fidèle serviteur L’Astiqué les batailles qui s’y sont déroulées. Tout cela sous l’œil mi-amusé mi-agacé de son frère, excentrique d’un autre genre, homme fantasque, singulier et imprévisible, à la grande culture livresque parfois mal digérée, « dont la méthode constante était de faire cadrer de force chaque événement au monde avec une de ses hypothèses » et qui professe les théories les plus extravagantes sur la procréation, l’accouchement, la forme du nez, ou encore l’influence du nom de baptême. Théories qu’il entend bien appliquer à l’éducation de son fils Tristram, même si la fortune semble prendre un malin plaisir à contrarier ses plans.

« Tristram Shandy » est rempli de références aux penseurs et écrivains qui ont influencé Sterne : Locke, Swift, mais surtout Cervantès et Rabelais. On retrouve de ce dernier un goût certain pour la fantaisie verbale, avec ces savoureux archaïsmes (ou néologismes ?) : « éplapourdi », « patafioler », « embabouiné », « emberlucoqué », « coquefredouille »,  « niquedouille », « entrefesson », « dilapidéchargé », « débagoulage », « fougadeux », « turlutaine », etc. Hommage et satire, éloge de la singularité et dénonciation des idées reçues, récit et parodie de récit, ce texte iconoclaste contient tous les genres, il est tous les textes, il est le « livre des livres ».

Laurence Sterne s’amuse avec son lecteur, qu’il apostrophe parfois pour lui exposer ses propres réflexions sur la littérature et la vie. Ecrire et vivre sont une seule et même chose pour Sterne le tuberculeux. Lutter contre la mort qui rôde revient donc à combattre le mortifère esprit de sérieux en littérature : « […] j’écris sans plus m’en faire ce parfait livre du dessouci : d’une honnête courtoisie et d’une extravagance absolue, facétieux en diable mais sans malice aucune, bref, shandéique jusqu’à la moelle des os, qui ne manquera point de vous faire le plus grand bien au cœur. Et à la tête également, à condition que vous y compreniez quelque chose. » Grand bien nous fasse en effet.

Jane Austen à Scargrave Manor de Stephanie Barron

Ce roman est la première aventure sherlockholmesque  de notre chère Jane Austen. Elle est invitée par Isobel, la nouvelle Lady Scargrave, à venir célébrer son mariage dans son château. Jane Austen a rencontré celle-ci 18 mois plus tôt à Bath et s’est liée d’amitié avec elle. A l’époque, les deux jeunes femmes étaient célibataires et leurs destins furent très différents. Isobel se marie à Lord Scargrave, beaucoup plus âgé qu’elle ; Jane refuse la proposition de mariage de Mr Bigg-Wither et justifie son choix auprès de son amie : « Mon instinct de conservation, ma conviction qu’un mariage sans amour est la pire forme d’hypocrisie qui soit me donnèrent la force, après une nuit sans sommeil, de l’informer que j’avais commis une erreur en encourageant ses avances et de lui assurer que j’étais la femme la moins capable de lui apporter la félicité conjugale. »

De retour de voyage de noces, Lord et Lady Scargrave organisent un grand bal pour célébrer leur mariage avec leurs amis et familles. Mais pendant le bal, Lord Scargrave se trouve mal et meurt avant le lever du jour. Isobel est rapidement soupçonnée et avec elle Fitzroy Payne, neveu et seul héritier de Lord Scargrave. Les deux sont en effet tombés amoureux : « Nous nous déclarâmes notre flamme, nous fîmes appel à notre sens de l’honneur et à l’estime que nous vouions au comte, et finîmes par nous résigner à notre sort, le coeur déchiré. » Isobel et Fitzroy sont envoyés en prison et Jane Austen se lance à la poursuite du meurtrier pour sauver ses amis.

Stephanie Barron est une grande amatrice de Jane Austen et imite dans ses romans le style de son écrivain préféré. Elle va même plus loin puisqu’elle tente de nous faire croire que le manuscrit de Scargrave Manor est un original de Jane. Stephanie Barron explique dans l’avant-propos qu’elle l’a découvert dans le manoir de la famille Westmoreland affiliée lointainement au frère de Jane Austen. Elle joue le jeu tout le long du roman en annotant le manuscrit en bas-de-page avec des précisions d’ordre bibliographique. Ce petit jeu avec le lecteur est très amusant et on peut reconnaître à Stephanie Barron une bonne connaissance de l’écrivaine anglaise. Elle décrit une Jane Austen intelligente, piquante et observatrice, qualité qui lui permet de se transformer en fin limier.

L’enquête est quant à elle bien ficelée et attise réellement la curiosité du lecteur. L’intrigue ne se dénoue qu’à la toute fin du roman.

« Jane Austen à Scargrave Manor » est un divertissement agréable et original. Ce n’est bien évidemment pas le policier du siècle mais il ne faut pas bouder cet hommage délicieux à Jane Austen. A conseiller aux austiniennes acharnées.

 

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Les braises de Sandor Marai (Blog-o-trésors)

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Le temps s’est arrêté dans le château isolé du général. Depuis la mort de sa femme, survenue 33 ans plus tôt, la vie du général s’est fixée dans ses habitudes austères : « Quand il sortait, il allait seulement au cellier ou dans la forêt et chaque matin-même en hiver ou sous la pluie-à l’étang aux truites. Rentré à la maison, il traversait le vestibule pour rentrer dans sa chambre, où il prenait tous ses repas. » Le général a bani de sa vie toutes les pièces, les ailes du château où il avait vécu avec sa femme, Christine. Il s’est réfugié dans la chambre de sa mère où les souvenirs sont moins douloureux.

Mais en ce jour de l’année 1940, le général attend un visiteur qu’il n’a pas vu depuis 41 ans. C’est le retour de son meilleur ami : Conrad. Les deux hommes se sont connus à l’Académie militaire de Vienne à l’âge de 10 ans et ils sont devenus frères presque instantanément. « Leur amitié était profonde et grave comme les sentiments qui doivent durer une vie entière. » Henri, futur général, est riche et fait profiter Conrad, beaucoup plus pauvre, des avantages de sa classe. Les deux amis se complètent parfaitement et ne se quittent jamais.

L’âge adulte les sépare, un jour Conrad quitte tout sans prévenir. Il démissionne de l’armée et part en Malaisie où il reste pendant 41 ans. Le général a attendu Conrad pendant toutes ces années en espérant avoir un jour une explication de cet abandon subit. Au fond de lui, il a toujours su que son ami finirait par revenir et il s’est maintenu en vie dans ce but. « Cette attente stimule et maintient en vie. Naturellement, elle a ses limites. Si je n’avais pas su que tu reviendrais un jour, je serais sans doute parti à ta recherche…peut-être hier, peut-être il y a 20 ans. »

L’objet principal de la littérature de Sandor Marai est le passage du temps. Souvent ce temps écoulé laisse au bord du chemin des vies gâchées, des vies figées dans leurs souvenirs. Les vies du général et de Conrad se sont interrompues lorsqu’ils se sont quittés. Le général passe alors son temps à ruminer les évènements, à réfléchir à ce qui s’est passé. On comprend d’ailleurs rapidement qu’il a peu de questions, il a compris les raisons du départ de Conrad. Mais il ne peut mourir sans l’avoir revu. Tous deux sont restés coincés dans le passé, les évènements ont eu lieu 41 ans plus tôt mais aucun détail n’a été oublié par les deux hommes.

Cette amitié interrompue est aussi le symbole de l’effondrement de l’empire austro-hongrois. Les deux amis se remémorent avec nostalgie la Vienne de cette époque glorieuse. C’est tout leur monde, tous leurs repères qui se sont écroulés avec la fin de l’empire. « Ma patrie n’existe plus, dit Conrad. Pour moi la patrie c’est la Pologne, Vienne, cette demeure-ci, les casernes de la capitale, la Galicie et Chopin. Qu’en est-il resté? Le lien mystérieux qui a tenu tout ensemble a disparu. Tout a été démembré. La patrie, pour moi, était un sentiment. Or ce sentiment a été bafoué. Dans des cas pareils, on doit partir sous les tropiques ou même plus loin. »

J’avais déjà pu admirer le talent de Sandor Marai dans « L’héritage d’Esther » et « Les braises » ne font que confirmer ce sentiment. Le style de l’écrivain est tout en retenue, en non-dits et en déchirante nostalgie. Une dernière citation pour le plaisir du style : »Le château était un monde en soi, à la manière de ces grands et fastueux mausolées de pierre dans lesquels tombent en poussière des générations d’hommes et de femmes, enveloppés dans leurs linceuls de soie grise ou de toile noire. Il renfermait aussi le silence qui, tel un fidèle emprisonné à cause de sa profession de foi, dépérit sur la paille pourrie au fond d’une cave. Il conservait également des souvenirs, ceux des morts. »

Ma découverte de l’oeuvre de Sandor Marai ne fait que commencer, sa littérature douce-amère comme un souvenir est sublime.

La mezzanine de Nicholson Baker

Le résumé de « La mezzanine » de Nicholson Baker est des plus simple : un homme casse un lacet de chaussure et décide d’en racheter un lors de sa pause déjeuner. Voilà tout, rien de plus que cette infime intrigue ne nous est raconté. Mais cet achat est l’occasion de multiples digressions sur le monde moderne qui entoure notre employé de bureau. Chaque objet est décrypté, rien n’est anodin et tout peut faire appel à des souvenirs, être source de questionnement.

Le lacet de chaussure cassé est par exemple le départ d’une longue analyse sur l’usure et les raisons de celle-ci. Notre narrateur tente de comprendre pourquoi ses deux lacets se sont cassés à deux jours d’intervalle. Cela le plonge dans la perplexité et le ramène à l’origine de la paire de souliers : « D’accord, il aurait lâché tôt ou tard : les lacets étaient d’origine et les chaussures celles-là mêmes que m’avaient achetées mon père deux ans auparavant quand j’étais entré dans cette boîte, pour y prendre mon premier boulot après mes études-cette rupture marquait donc une date sur le plan sentimental. »

Tout y passe dans cet inventaire à la Prévert des objets du quotidien : les escalators et leur nettoyage, les sacs en papier montrant que « (…) son possesseur mène une vie riche et active, emplie de courses urgentes. », les briques de lait qui remplacent malheureusement les bouteilles de lait livrées à domicile, etc, etc, etc…

La vie de notre employé de bureau n’est rythmé que par les objets qui l’entourent, les autres personnes ont peu de place dans son imaginaire. Les grandes étapes de sa vie défilent dans sa mémoire grâce aux objets et semblent être ses uniques repères temporels. Son passage à l’âge adulte est marqué par une découverte essentielle à l’homme moderne : comment mettre du déodorant alors que l’on est déjà habillé? La réponse est simple : il faut s’inspirer du portrait de Napoléon par Ingres et glisser sa main dans le bouton défait de sa chemise!

Nicholson Baker nous présente un monde moderne rendu absurde par la multiplication des objets supposés rendre nos vies plus simples. Le cerveau du narrateur ne cesse de réfléchir sur l’utilité de chaque chose. Son esprit, ses yeux sont mobilisés en permanence par des avancées technologiques, son paysage eest totalement rempli de choses parfaitement indispensables à son bien-être. « Je comptais sur la présence des appareils comme on compte sur une haie bien taillée à un certain carrefour, ou sur une affiche aux couleurs passées dans la vitrine de la teinturerie, une nourriture visuelle sur le chemin pour rentrer chez moi. » En fait de nourriture, cela ressemble plus à une pollution visuelle qui empêche notre narrateur de penser plus sérieusement ou même de lire pendant son heure de repas.

« La mezzanine » est une oeuvre réellement surprenante dans le fond et dans la forme. Nicholson Baker choisit de se moquer de notre monde moderne à travers cette énumération d’actes quotidiens qui peuvent sembler bien anodins. L’humour fait passer avec plus de légèreté les obsessions du héros. La forme peut également dérouter le lecteur. Nicholson Baker utilise les notes de bas de page avec excès. Il est capable pendant 2 pages 1/2 de nous démontrer la supériorité de la mug sur la tasse classique! Il nous explique son amour des notes de bas de page par d’autres auteurs qui « (…) savaient que la vérité ne s’obtient pas en naviguant tranquillement de paragraphe en paragraphe, mais qu’il lui faut son lit protecteur de citations, de guillemets, d’italiques et de langues étrangères (…). Ils connaissent le plaisir anticipé, après un coup d’oeil d’ensemble sur la double-page suivante, de ces lignes écrites en tous petits caractères qui leur dispenseraient d’autres exemples et un nouveau savoir. »

Vous l’aurez compris, l’absurde est le maître mot de ce roman, absurde qui envahit notre quotidien sans que l’on y prenne garde. « La mezzanine » est une charge drôlissime contre la modernité et qui nous sort de nos habitudes de lecteur. Ouvrez les yeux sur votre quotidien, il est plus foisonnant et délirant qu’il n’en a l’air!