Lady Susan de Jane Austen

Lady Susan, veuve sans le sou, vient s’installer à Churchill dans la demeure du frère de son mari. Malgré la cordialité de ses rapports avec sa famille, c’est contrainte et forcée que Lady Susan atterrit chez eux. Elle a précédemment logé  à Langford chez Mr et Mrs Manwaring et son comportement n’a été que peu apprécié par la maîtresse des lieux ; « Sa façon d’agir avec Mr Manwaring a rendu sa femme jalouse et malheureuse, et l’attention qu’elle a porté à un jeune homme auparavant attaché à la soeur de Mr Manwaring, a privé une aimable jeune fille de son prétendant. »

Lady Susan cherche donc à se faire un peu oublier durant son séjour chez son beau-frère, Mr Vernon. Mais il y a peu de mondanités à Churchill et Lady Susan, séductrice invétérée, s’ennuie rapidement. Pour occuper son esprit, elle tente tout d’abord de marier sa fille Frederica, qu’elle considère comme « la plus grande sotte de la terre » à l’ancien prétendant de Miss Manwaring. Frederica étant des plus réticentes à ce projet, Lady Susan se donne un autre but : séduire le frère de sa belle-soeur, Reginald de Courcy, qui pourtant avait un avis des plus négatifs sur elle. « Ce sera mon objet désormais d’humilier toujours davantage l’orgueil de ces De Courcy pleins de suffisance, de convaincre Mme Vernon que ses mises en garde fraternelles ont été faites en pure perte et de persuader Reginald qu’elle m’a scandaleusement calomniée. Ce projet aura au moins le mérite de m’amuser (…) » Reginald De Courcy se laissera-t-il abuser par les charmes dévastateurs de Lady Susan?

Jane Austen écrivit ce court roman en 1793-1794. Elle choisit  une forme typiquement XVIIIème pour raconter l’histoire de Lady Susan : le roman épistolaire. C’est d’ailleurs cette forme qu’elle choisit au départ pour écrire « Raison et sentiments » intitulé alors « Elinor et Marianne ». Elle se rend assez vite compte que cette forme est quelque peu désuète et elle réécrit son roman à l’aide d’un narrateur omniscient. La limite du roman épistolaire est également perceptible dans « Lady Susan » puisqu’il n’y a plus de lettres à la fin de l’histoire, un narrateur nous expose les destinées des différents personnages.

La personnalité de Lady Susan est plutôt réjouissante et Jane Austen compose l’un de ses personnages les plus manipulateurs. Lady Susan joue de sa beauté, de son intelligence pour manipuler tout son petit monde à son avantage. Elle est fausse, double en société et abuse surtout de la naïveté des hommes. Elle se fait de miel devant son beau-frère pour qu’il l’aide financièrement et n’a de considération pour lui que parce qu’il est facilement manipulable. Je n’ai eu que peu de compassion pour ces hommes qui changent d’avis face à la spirituelle Lady Susan. Les hommes considèrent les femmes comme de faibles personnes qu’il faut protéger. Lady Susan, qui est tout le contraire, en profite et on ne saurait l’en blâmer si elle ne s’occupait que de son propre destin.

Jane Austen nous fait le portrait d’une femme forte qui décide elle-même qui elle doit épouser. Le mariage n’est plus alors qu’une possibilité de s’enrichir ou de s’élever socialement. Mais il faut prendre en compte bien des paramètres pour s’assurer la tranquillité en plus de la fortune. Lady Susan à son amie Mme Johnson : « Ma chère Alicia, quelle erreur n’avez-vous pas commise en épousant un homme de son âge – juste assez vieux pour être formaliste, pour qu’on puisse avoir prise sur lui et pour avoir la goutte – trop sénile pour être aimable et trop jeune pour mourir. »  Mais pour arriver à cette liberté de ton, il faut oublier sa réputation. Lady Susan est considérée, à juste titre quand même, comme une aventurière. On ne peut impunément s’asseoir sur les convenances !

« Lady Susan » est un roman mineur de Jane Austen qui se lance dans l’écriture avec un personnage à la Madame de Merteuil. Le choix des lettres nous montre l’ancrage de l’auteure dans le XVIIIème mais c’est avec « le roman XIXème » qu’elle atteint la pleinitude de son art. « Lady Susan » est néanmoins tout à fait charmant, agréable à lire et la méchanceté de Lady Susan est assez jubilatoire.

 

 

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Bleu de chauffe de Nan Aurousseau

Daniel, le narrateur, est employé dans une entreprise de plomberie. Son patron s’appelle Dolto, « un petit homme suave d’une cinquantaine d’années assez rond à l’extérieur mais géométriquement pourri et sans pitié à l’intérieur ». Dolto exploite ses ouvriers, dédaignant leurs conditions de travail, les forçant à bâcler les chantiers pour réduire les frais et maximiser les gains. Il a également arnaqué Dujardin, dont il a fait son associé, laissant ce dernier sur la paille, sans maison et sans sa femme partie avec les enfants. Dujardin, une Winchester dans le coffre de sa voiture, recherche pour se venger un Dolto devenu insaisissable. Ecoeuré par les magouilles et la morgue de son patron, Daniel craque et obtient un arrêt-maladie de six mois, mais en profite pour surveiller Dolto. Il le surprend une nuit en train de déménager le coffre-fort de la boîte. Daniel le suit, bien décidé à le faire payer.

Comme Nan Aurousseau, Daniel est un ancien taulard. Issu d’un milieu ouvrier honnête et travailleur, il refuse le destin de prolétaire qui lui semble promis, et se lance très jeune dans les braquages. C’est en prison qu’il apprend la plomberie afin d’obtenir une liberté conditionnelle (« avec eux la liberté était toujours associée à des mots tels que « provisoire », « conditionnelle », « semi »… »). Bien des années plus tard, toujours révolté mais décidé à échapper au RMI, et pour aider sa femme à subvenir aux besoins du ménage, il est contraint d’accepter ce boulot. Le piège  « c’est comme ça qu’on pourrait nommer la société » – a fini par se refermer  sur lui.

L’intrigue principale du roman alterne avec des réminiscences de Daniel sur son expérience des chantiers, monde impitoyable dans lequel la soif de profit pousse à rogner sur la qualité du travail. Les premières victimes de ce système en sont les habitants pauvres des quartiers sensibles – « d’ailleurs on devrait dire « quartiers à vif » » -, un juteux marché pour les entreprises du BTP. Daniel doit également souvent se battre contre de petits chefs tyranniques et incompétents. Pour couronner le tout, il ne peut que faire le constat amer du délitement des valeurs de la classe ouvrière : « Ne me parlez pas de la classe ouvrière. Jamais. » Ou bien : « Vous ne l’aimez pas le prolo à ce moment-là, la très fameuse classe ouvrière des révolutionnaires romantiques de salon… »

Comme dans tout bon roman noir, l’intrigue est prétexte à la dénonciation d’un système inique qui broie les plus faibles et les moins adaptés. Ouvrier doué d’une conscience forte, mais brisé par la vie, Daniel ne semble avoir le choix qu’entre violence et folie. L’écriture sèche et nerveuse est l’exact reflet de sa colère, et les quelques détournements d’expression pleins d’humour (« Pas de quoi casser trois pattes à un connard », « On n’est jamais si bien asservi que par soi-même », « Une gueule longue comme un jour sans femme ») ne suffisent pas à masquer la tonalité tragique de cette histoire. Ce percutant roman donne envie de découvrir les autres œuvres de Nan Aurousseau, ex-taulard et véritable écrivain.

Maria avec et sans rien de Joan Didion (Blog-o-trésors)

 

Le livre de Joan Didion s’ouvre sur trois témoignages. Celui de Maria qui nous raconte son enfance dans une petite bourgade du Nevada avec un père joueur mettant en place des projets perpétuellement voués à l’échec. Elle parle aussi de sa fuite à New York où elle commence une carrière de mannequin. Puis elle rencontre Carter, un jeune réalisateur, qu’elle épouse et avec qui elle a une petite fille Kate. Cette confession s’adresse à des médecins, on devine que Maria est internée. On ne tarde pas à savoir pourquoi grâce au deuxième témoignage. Hélène, une amie de Maria, nous apprend que celle-ci a tué un certain BZ. La troisième personne à s’exprimer est Carter qui repense à son mariage avec Maria, à ses attitudes étranges qui auraient dû lui faire comprendre le mal-être de son épouse.

Ensuite Joan Didion reprend la narration en main. Elle décompose la vie de Maria en 84 fragments, 84 courts chapitres. Ils décrivent un destin tragique, un être à la dérive, le revers du rêve américain. Maria n’a  pas réussi à faire carrière comme actrice, elle a divorcé de Carter et leur fille est internée. Maria est perdue, elle passe ses journées à rouler sans but pour ne penser à rien. Elle vit pourtant à l’endroit où se cristallise le plus le rêve américain : Hollywood. Elle est entourée d’acteurs, de réalisateurs, de producteurs dont le fameux BZ qui la traîne de soirée en soirée. Mais Maria semble déjà morte, en dehors de la vie, ne ressentant plus rien, n’ayant plus d’espoir en rien. Elle va droit dans le mur jusqu’au drame : »Si Carter et Hélène veulent croire que c’est arrivé parce que j’étais folle, qu’on les laisse dire. Il faut bien qu’ils le mettent sur le dos de quelqu’un. Carter et Hélène croient encore au système cause-effet. Carter et Hélène sont également persuadés que les gens sont soit sains d’esprit, soit déments. »

Ecrit en 1970, « Maria avec et sans rien » est un livre culte aux Etats-Unis. Grâce aux éditions Pavillons de Robert Laffont, ce roman arrive enfin jusqu’à nous. Joan Didion a toute sa vie scruté son pays et l’a décrit avec une écriture au scalpel, crue, froide et sans concession. Le mal-être de Maria est celui d’une génération, celle des années des 70 marquée par la guerre du Vietnam, plongée dans la drogue et agitée par les mouvements pour les droits civiques. La perte des illusions sur le rêve américain est très présente dans la littérature de ce pays, on pense à John Fante, Hubert Selby Jr et, plus proche, Bret Easton Ellis. Tous nous montrent la noirceur de l’Amérique, la vie de ceux qui n’ont pas eu de chance et que le rêve a laissés sur le bord de la route.

J’ai été au départ déroutée par la forme fragmentaire du roman qui picore dans la vie de Maria de manière anachronique. Le livre refermé, j’ai eu un sentiment de grand pessimisme, d’un grand gâchis. Maria est le symbole d’une Amérique dépressive, se débattant contre le néant et sous prosac. « Maria avec et sans rien  » est un grand roman qui ne peut laisser indifférent, Joan Didion est un auteur de la trempe de ceux cités plus haut avec la même acuité de regard sur son pays.

 

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Le portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde

Londres, à la fin du XIXème siècle. Dorian Gray est un jeune homme de la bonne société, extraordinairement beau. Son ami, le peintre Basil Hallward réalise son portrait qu’il considère comme sa plus grande œuvre. Le portrait est pour Dorian Gray une révélation, celle de son incroyable beauté. Un ami de Basil, Lord Henry, personnage cynique et jouisseur sans conscience, fait remarquer à Dorian que le portrait gardera à jamais l’image de sa jeunesse tandis que lui subira les outrages du temps. Dorian, fasciné par sa propre image, émet alors un vœu : « Quel dommage ! Je deviendrai vieux, affreux, horrible. Mais ce portrait restera toujours jeune. Il ne sera jamais plus âgé qu’en ce jour de juin… Si ce pouvait être le contraire. Si je demeurais toujours jeune et que le portrait vieillisse à ma place ! Je donnerais tout, tout pour qu’il en soit ainsi. Il n’est rien au monde que je ne donnerais. Je donnerais mon âme ! » 

Dorian Gray est exaucé : son portrait vieillit et lui conserve intactes sa jeunesse et sa beauté. Sous l’influence pernicieuse de Lord Henry, l’éternel jeune homme s’adonne à une recherche effrénée de plaisirs : « Ah ! réalisez votre jeunesse aussi longtemps qu’elle est à vous. […] Vivez ! Vivez la vie merveilleuse qui est en vous. Ne laissez rien perdre de vos possibilités. Soyez toujours à la recherche de sensations nouvelles. N’ayez peur de rien… » Dès lors rien ne semble devoir arrêter Dorian, allant jusqu’à la dépravation et au meurtre pour assouvir ses désirs.

Le thème du pacte avec le diable pour dépasser sa condition mortelle a été maintes fois évoqué en littérature. Mais Oscar Wilde introduit là un élément original : non seulement le portrait vieillit, mais il porte aussi les stigmates physiques des vices et turpitudes de Dorian, finissant par composer une image horrible de lui-même. « Ce portrait serait pour lui le plus magique des miroirs. Il lui devait la révélation de sa beauté. Il lui devrait la révélation de son âme. » Tout en ayant la possibilité par la réalisation de son vœu de jouir éternellement et sans frein de sa jeunesse, Dorian ne peut se bercer d’illusions sur la nature corrompue de son âme. Cette lucidité forcée fait de lui un être inquiet et déséquilibré, attiré par le mal et subjugué par l’horreur qu’il lui inspire.

Le roman d’Oscar Wilde fit scandale à sa sortie en 1890. Il est imprégné de cet esprit décadent typique de la fin du XIXème siècle (à l’image d’un Huysmans en France) qui faisait tellement horreur aux critiques bien-pensants de l’époque. L’évocation d’un Londres mystérieux, sombre, enserré par les brumes qui masquent les frasques d’une jeunesse dorée désabusée, contribue certainement à la fascination que continue d’exercer ce roman fantastique (dans tous les sens du terme). « Le portrait de Dorian Gray » est un chef-d’œuvre promis à une éternelle jeunesse.

Le treizième conte de Diane Setterfield

Diane Setterfield s’inscrit avec « Le treizième conte » dans une tradition littéraire très britannique, celle des récits gothiques et des histoires de fantômes.

Margaret Lea travaille avec son père dans une librairie où tous les deux vendent et achètent des livres anciens. Un jour Margaret reçoit une lettre très étonnante de Vida Winter qui la somme d’écrire sa biographie. Margaret est perplexe devant ce courrier de « (…) l’écrivain le plus aimé d’Angleterre ; le Dickens de notre temps ; l’auteur vivant le plus célèbre du monde. » D’autant plus perplexe, qu’elle ne s’intéresse absolument pas aux écrivains contemporains et préfère amplement ceux du passé. De plus, Margaret n’a écrit que quelques biographies confidentielles et s’étonne d’avoir éveillé l’intérêt de la grande Vida Winter. Tentant au départ d’exprimer un refus poli, Margaret se lance dans la lecture des oeuvres de Miss Winter et se laisse totalement envoûter.

Elle se rend dans le Yorkshire où l’attendent Vida Winter et ses souvenirs. Margaret va aller de surprise en surprise tant la vie de l’écrivain est peuplée de drame, de folie et de fantômes. Et elle devra sortir de ce labyrinthe d’histoires pour recomposer la terrible vérité.

« Le treizième conte » est un récit qui m’a plu pour deux raisons. La première concerne la thématique gothique du récit de Vida Winter. Celui-ci est en effet peuplé de fantômes qui hantent le château d’enfance de l’écrivain. Vida Winter vit avec sa soeur jumelle, Emeline, dans un manoir laissé quasiment à l’abandon. Leur mère n’est plus là, leur oncle ne sort pas de sa chambre, il ne reste que deux vieux serviteurs pour s’occuper des jumelles. Une gouvernante, Hester, est embauchée mais elle finira par partir à cause du caractère des jumelles et d’une mystérieuse présence qui contre-carre sans cesse ses projets. Cet épisode du roman fait référence à la célèbre nouvelle d’Henry James « Le tour d’écrou ». D’ailleurs Hester y fait clairement référence dans son journal : « Il se trouve que ces histoires de fantômes tombent précisément le jour où le livre que je suis en train de lire a complètement disparu – pour être remplacé par un court roman d’Henry James. (…) Ce qui rend la chose remarquable, c’est qu’une coïncidence frappante fait de cette facétie une plaisanterie bien plus astucieuse que n’aurait pu le penser son auteur : le livre raconte l’histoire assez stupide d’une gouvernante et de deux enfants hantés. »  Je m’insurge contre l’adjectif « stupide » employé par Hester, « Le tour d’écrou » est excellent ! Un autre roman est très souvent cité et sert de parallèle à l’histoire de Vida Winter. Il s’agit de « Jane Eyre » de Charlotte Brontë. L’auteur nous y parle d’une gouvernante (décidément très british !) qui tombe amoureuse de Mr Rochester, son patron, et qui découvre l’existence cachée de la femme  de celui-ci. Dans « Le treizième conte » on découvre également une vie cachée… mais je ne peux en dire plus sous peine de gâcher  tout suspens. Dans « Jane Eyre » comme dans « Le treizième conte », tout se résoudra dans un incendie.

La deuxième raison qui me fait aimer le roman de Diane Setterfield, c’est l’hommage rendu à la littérature et à l’amour de la lecture. Margaret Lea et Vida Winter vivent toutes les deux au milieu des livres, au milieu des histoires et de l’imaginaire. Les livres sont pour toutes les deux une consolation aux douleurs de la vie. « De quelle aide peut être la vérité à minuit, dans l’obscurité, quand le vent hurle dans la cheminée comme un loup ? Quand les éclairs jettent des ombres sur le mur de la chambre et que la pluie griffe les vitres de ses ongles ? Non, quand la peur et le froid vous paralysent dans votre lit, n’espérez pas que la vérité, créature sèche et osseuse, vienne à votre secours. Ce dont vous avez besoin alors c’est du confort moelleux d’une histoire.  » De nombreux romans sont cités dans les pages du « Treizième conte » et ils sont tous des exemples de la grandeur  de la littérature anglaise : « Les Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë, « La dame en blanc » de W. Wilkie Collins, « Le château d’Orante  » de H. Walpole, « Le secret de Lady Audley » de Mary Elizabeth Braddon, « Docteur Jekyll et Mr Hyde  » de Robet Louis Stevenson, « Middlemarch » de George Eliot, « Raisons et sentiments » et « Emma » de Jane Austen, « Les temps difficiles » de Charles Dickens, « Les diamants d’Eustace » d’Anthony Trollope… Margaret Lea qui égraine cette liste de chefs-d’oeuvre, serait une compagne bien agréable avec qui je discuterais avec plaisir !

« Le treizième conte » n’est bien entendu pas un chef-d’oeuvre à rajouter à la liste donnée ci-dessus. Il reste que lorsque l’on apprécie (et c’est mon cas… je crois que ça se voyait sans que je le dise !) la littérature anglaise, les fantômes et le suspens, on passe un excellent moment en compagnie de Diane Setterfield.

Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome

A la fin du XIXème siècle, trois petits employés de bureau londoniens (et un chien) décident de remonter la Tamise en canot, histoire de se délasser. Après de vives discussions sur l’organisation du voyage, les voilà partis pour un périple de deux semaines en bateau sur un fleuve chargé d’Histoire et d’histoires.

Jerome K. Jerome mêle les genres. Chaque ville ou village rencontrés, chaque parc, château ou cimetière est l’occasion de rappeler des faits historiques ou d’évoquer de hauts personnages. L’auteur décrit les paysages traversés, célèbre les beautés des rives de la Tamise, et recommande au lecteur de visiter tel lieu ou de s’arrêter à telle auberge. On a l’impression de tenir entre les mains un guide touristique version XIXème siècle.

Telle était bien son intention première. L’introduction – Garnier-Flammarion nous a habitués à de longues et souvent fastidieuses préfaces, mais celle-ci pour le coup apporte un éclairage intéressant sur la genèse et le contexte de l’œuvre – nous apprend qu’à l’origine le livre devait mêler « description de paysages et évocation historique », entrecoupées d’ « intermèdes humoristiques pour la détente du lecteur ». C’est cet humour qui retient finalement l’attention du lecteur, et continue de faire aujourd’hui la renommée du livre.

Nous assistons donc aux péripéties rocambolesques de nos trois amis (et du turbulent fox-terrier Montmorency), avec son lot d’incidents, de disputes, de chutes, de collisions ou de farces parfois douteuses. Le narrateur rapporte également quelques souvenirs ou anecdotes comiques du passé. « Trois hommes dans un bateau » est caractéristique du non-sens, de l’absurde, de l’excentricité et de la douce folie qui forment le fond de l’humour british. Le ressort du comique à l’anglaise naît (merci encore l’introduction !) d’ « un décalage entre, d’une part, un ordre social très contraignant, qu’il est exclu de remettre en question, et, d’autre part, les multiples catastrophes qui ne cessent de se produire à l’intérieur même de cette enveloppe de conventions ». Ainsi de Georges qui, se levant en pleine nuit alors qu’il croit être huit heures du matin et qui, constatant qu’il fait nuit et que sa logeuse n’est pas levée comme à son habitude, continue pourtant de faire les gestes quotidiens pour se préparer et partir à son travail : plutôt pousser une situation jusqu’à l’absurde que de chambouler les codes sociaux admis.

Les promenades en bateau sur la Tamise étaient très prisées par les Londoniens de l’époque, aussi bien des aristocrates que des gens du peuple, dont les petits-bourgeois, catégorie sociale en plein essor à laquelle appartenait Jerome K. Jerome. Fils d’un propriétaire de mines de charbon ruiné, il dut très tôt subvenir à ses besoins comme employé de bureau ou clerc de notaire. Les critiques lui reprochèrent son humour cockney de petit employé, représentatif de cette classe sociale à mi-chemin d’un peuple inculte et d’une élite cultivée. Mais qu’importe pour le lecteur d’aujourd’hui, français de surcroît, pour qui « Trois hommes dans un bateau » est un exemple savoureux de ce que l’humour anglais a produit de meilleur.

Fugitives de Alice Munro

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« Fugitives » d’Alice Munro n’est pas le roman qui était prévu pour cette édition de septembre du blogoclub. Je devais lire « La tournée d’automne » de Jacques Poulain mais le bibliobus québécois n’a pas croisé ma route et n’était pas présent dans mes librairies de vacances. J’ai donc choisi de lire l’oeuvre pour laquelle j’ai votée.

« Fugitives » est un recueil de huit nouvelles parlant de femmes en partance pour une possible autre vie. Elles se nomment Carla, Juliet, Grace, Delphine, Robin et Nancy. Je ne peux évoquer le destin de chacune, je choisis de vous parler de Juliet et de Robin qui m’ont beaucoup touchées.  Juliet est le personnage central de ce recueil puisque Alice Munro nous raconte sa vie sur trois nouvelles. On découvre Juliet, jeune enseignante, en route vers un homme qu’elle a rencontré six mois plus tôt dans un bus. Elle part sans savoir si cet homme est prêt à la recevoir, à l’aimer, elle part vers un avenir incertain. Heureusement pour Juliet, Eric ne l’a pas oubliée : « Au son de sa voix, elle sait qu’il fait valoir son droit sur elle. Elle se lève, toute engourdie, et voit qu’il est plus âgé, plus lourd, plus impétueux que dans son souvenir. Il s’avance droit sur elle et elle se sent ravagée de haut en bas, inondée de soulagement, assaillie par le bonheur. Que cela est donc étonnant. Que cela est proche du désarroi. » Dans la deuxième nouvelle, Juliet, jeune mère, doit faire le deuil de son enfance et fuir ses parents pour commencer sa propre vie. Dans la dernière, Juliet ne part plus, ne fuit plus rien, c’est sa fille Penelope qui largue les amarres sans raisons apparentes. La vie de Juliet est un pincement de coeur permanent.

Robin a 26 ans, elle s’occupe de sa soeur Joanne handicapée par un asthme sévère. Robin s’évade une fois par an pour voir une pièce de théâtre à Stratford. Le vol de son sac à main lui permet de rencontrer un homme qui lui promet un changement de vie dans un an si leurs sentiments l’un pour l’autre n’ont pas changé. La déception de Robin, un an plus tard, est terriblement douloureuse. Des années plus tard, elle apprendra les raisons de cette déconvenue mais la douleur n’en est que plus cruelle. Le hasard chez Alice Munro contrarie les vélléités de changer de vie.

Alice Munro décrit les vies de ces femmes avec une infinie délicatesse et une grande psychologie. Elle sait en peu de mots nous faire entrer dans les vies de ses personnages, chaque nouvelle est une vie en soi. Le lecteur est également surpris, il ne devine jamais comment vont se terminer les nouvelles. C’est le cas dès le début avec l’histoire au titre éponyme, Carla pense retrouver un mari plus tendre après sa fugue mais la vérité est beaucoup plus terrifiante. On passe alors le reste du livre à s’inquiéter pour ces héroïnes qui cherchent uniquement à fuir leur vie, à changer leur quotidien. L’auteur se montre d’ailleurs sans pitié avec elles, il semble que le prix de la liberté, de l’indépendance soit cher et qu’il faille toujours le payer un jour ou l’autre.

J’ai découvert Alice Munro avec beaucoup de bonheur, les trajectoires douloureuses de ces femmes resteront gravées dans ma mémoire. Je suis finalement très contente de ne pas avoir rencontré de bibliobus sur ma route des vacances! « Les fugitives » vient de sortir en poche chez Points et « Du côté de Castle Rock » aux éditions de L’Olivier.

 

 

Orgueil et préjugé de Jane Austen

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Après avoir beaucoup tourné autour de Jane Austen, je me lance dans la relecture de ses six romans. Je commence par le plus symbolique, le plus commenté sur la blogosphère, celui qui cristallise le plus la vénération des austiennes archarnées.

La famille Bennet vit dans un village du Hertfordshire et le roman débute avec une grande nouvelle : le domaine de Netherfield Park est loué à un jeune homme célibataire et riche, Mr Bingley. Ce nouveau  venu provoque l’émoi (l’hystérie même) de Mrs Bennet qui ne pense qu’à une seule et unique chose : marier ses cinq filles car sans un mariage le domaine des Bennet reviendra à un cousin éloigné, Mr Collins, à la mort de Mr Bennet. L’aînée, Jane, et Mr Bingley se rencontrent au bal de Meryton et se plaisent immédiatement. Elizabeth, la 2ème soeur, y fait la connaissance du méprisant ami de Charles Bingley, Mr Darcy. Elle se met instantanément à le détester mais les sentiments des uns et des autres peuvent évoluer…

« Orgueil et préjugé » est un roman sur le mariage mais cela ne signifie pas qu’il s’agit là d’une romance mièvre. Certes Jane et Mr Bingley se plaisent dès le premier soir mais leurs amours sont très fortement contrariées pendant tout le roman. Mr Darcy se rend également rapidement compte des charmes d’Elizabeth mais il ne cesse de lutter contre ses sentiments : « Il était convaincu que, n’eût été la parentèle si inférieure de la jeune fille, il aurait été en grand danger de tomber vraiment amoureux. » Quant à Elizabeth, elle déteste Mr Darcy dès le départ pour son arrogance, son dédain et son orgueil. Il faudra tout un roman pour que Lizzy dépasse ses préjugés envers Darcy et pour que celui-ci remballe son orgueil. Je tiens également à souligner que les déclarations aboutissant à des mariages sont absentes du roman, ce qui nous épargne des effusions par trop sentimentales. Les deux seules demandes sont celles de Mr Collins, et la première de Mr Darcy, qui sont toutes deux parfaitement pitoyables.

Jane Austen nous présente dans son roman différentes sortes de mariage. Il y a la vision de Jane et d’Elizabeth (celle de Jane Austen elle-même) qui n’imaginent pas un mariage sans amour. Et il y a celle de l’amie de Lizzie, Charlotte Lucas, qui épouse le cousin héritier des Bennet : Mr Collins. Elle ne le fait que dans un seul but : échapper au besoin et s’établir. A travers ces deux manières d’envisager le mariage, on retrouve le titre d’un autre roman de Jane Austen : raison et sentiment.

Comme on le voit dans le cas de Charlotte Lucas, le mariage et l’argent sont étroitement liés en cette fin de XVIIIème. Les prétendants comme Bingley ou Darcy ne sont tentants que dans la mesure où leur rente est élevée. Jane Austen nous détaille cet état de fait avec beaucoup de subtilité. Les amours de « Orgueil et préjugé » ne peuvent s’accomplir qu’en dépassant les classes sociales et leur stricte codification. Mr Darcy est un gentleman d’une grande richesse, d’une famille de propriétaires terriens depuis des générations. Mr Bennet est également un gentleman mais il a épousé une femme dont la famille a fait fortune dans le commerce. Mr Darcy abaisse sa famille, son nom, en ayant l’idée de se marier avec Elizabeth.

L’humour est une des grandes caractéristiques de l’écriture de Jane Austen. Il passe par le narrateur omniscient qui porte un regard ironique sur les personnages et notamment sur Elizabeth lorsqu’elle prend conscience de ses erreurs de jugement envers Darcy, elle qui se pensait si clairvoyante. Mais l’humour passe également dans les reparties des personnages et notamment Mr Bennet. Ce père très particulier (il considère ses trois dernières filles comme parfaitement idiotes) ne cesse d’envoyer des piques cinglantes à sa femme qui ne brille pas par son intelligence. Je ne résiste pas à l’envie de citer Mr Bennet. Sa femme s’inquiète de voir Charlotte Lucas devenir la maîtresse de sa demeure à la mort de son mari. Ce dernier lui rétorque : « Allons donc, ma chère, ne vous laissez pas aller à ces sinistres prémonitions. Tâchons de nourrir de plus douces pensées. Nous pouvons, par exemple, nous flatter de l’espoir que c’est moi qui vous survivrai. »

Je pourrais encore analyser longuement « Orgueil et préjugé » tant ce roman est riche. L’écriture exquise de Jane Austen, sa finesse psychologique, son humour cinglant font d’elle un de mes auteurs de prédilection. On retrouve naturellement tous ces ingrédients dans « Orgueil et préjugé » qui est un bonheur de lecture absolu et que j’ai été enchantée de redécouvrir. Le couple Elizabeth/Mr Darcy est devenu mythique et a donné lieu à plusieurs adaptations… à suivre donc!

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Le pressentiment d'Emmanuel Bove

Nous sommes en 1931, à Paris. Voilà un an, Charles Benesteau, avocat, a tout quitté, sa femme, ses enfants, ses amis, son grand appartement du boulevard de Clichy, son travail. Pourquoi ? « Il trouvait le monde méchant. Personne n’était capable d’un mouvement de générosité. Il ne voyait autour de lui que des gens agissant comme s’ils devaient vivre éternellement, injustes, avares, flattant ceux qui pouvaient les servir, ignorant les autres. Il se demandait si vraiment, dans ces conditions, la vie valait la peine d’être vécue et si le bonheur n’était pas plutôt la solitude que ces misérables efforts qu’il lui fallait faire pour tromper son entourage ». Il vit désormais seul dans un trois-pièces rue de Vanves, dans un quartier populaire et sinistre près de la gare Montparnasse. Il consacre son temps à lire, se balader et écrire ses mémoires.

« En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. » Loin de trouver l’effacement auquel il aspire, Charles Benesteau devient bientôt le « Monsieur » du quartier, objet de toutes les attentions. Un jour, un jeune ouvrier vient lui demander un conseil car il veut divorcer de sa femme qui le trompe. En l’aidant, Charles Benesteau met le doigt dans l’engrenage : sa vie ne sera plus désormais que demandes, intrusions, soupçons et calomnie.

C’est que le monde des « petites gens » n’est pas plus reluisant que celui des bourgeois que Charles cherche tant à fuir. On y est aussi envieux, avide, calculateur, hypocrite et ingrat. « Il n’y a rien de plus trompeur que la bonne intention, car elle donne l’illusion d’être le bien lui-même. » Charles pensait qu’il aurait une nouvelle vie, qu’il se fondrait dans le décor, « qu’il serait une fourmi dans une fourmilière », alors la réalité est bien cruelle. Celle-ci se rappelle à lui également sous la forme de ses frères et sœur, ou de son ex-femme, qui ne cessent de le solliciter pour le ramener à son existence antérieure et qui ne lui pardonnent pas, plus que de les avoir fuis, d’être venu s’installer dans ce quartier misérable.

Charles Benesteau se demande d’ailleurs s’il en fait assez pour rompre avec son passé. « Le pressentiment » est le récit sensible et émouvant d’un homme ordinaire à qui toute quiétude est refusée. Le style est sans fioriture, simple, descriptif et linéaire, monocorde presque, mais n’en fait que mieux ressortir la violence des rapports humains cachée derrière les mots. Un style qui n’est pas sans rappeler celui de Simenon. Emmanuel Bove a aussi l’art, comme Simenon, de révéler les bassesses de la nature humaine. On a le pressentiment, grandissant au fil des pages, que le malheur va frapper, que les espérances de Charles Benesteau sont vouées à l’échec. Et la certitude, une fois le livre refermé, d’avoir lu un grand texte au réalisme noir.

 

La reine des lectrices de Alan Bennett

Aux détours d’une promenade, la reine d’Angleterre découvre la présence d’un bibliobus dans le parc de son château. Poussée par la curiosité, elle y entre et se sent obligée d’emprunter un livre. Elle sort avec un livre d’Ivy Compton-Burnett qu’elle n’apprécie guère et qu’elle ne tarde pas à ramener au bibliobus. De nouveau, sa politesse infinie l’oblige à reprendre un ouvrage. Cette fois, elle choisit « La poursuite de l’amour » de Nancy Mitford et cette lecture va bouleverser sa vie. « Le choix de « la poursuite de l’amour » se révéla particulièrement judicieux et à sa manière décisif. Si sa majesté était encore tombée sur un ouvrage ennuyeux – l’un des premiers romans de George Eliot, par exemple ou l’un des derniers d’Henry James – elle aurait fort bien pu renoncer définitivement à la lecture, novice comme elle l’était dans cet art, et il n’y aurait pas la moindre histoire à raconter. » La reine d’Angleterre devient alors totalement accro à la lecture, elle en oublie progressivement ses obligations et ne parle plus que de livres. Cette activité est d’ailleurs très mal vue par l’entourage de la reine car il est préférable qu’elle n’ait pas de hobby. Mais rien n’arrêtera plus la passion de la reine.

Ce petit livre d’Alan Bennett est un vrai délice bourré de drôlerie. L’auteur parle très bien de la lecture et de la passion dévorante qu’elle peut provoquer. La reine nous fournit d’ailleurs une bonne définition de cette passion qui me correspond parfaitement : « Elle découvrait également que chaque livre l’entraînait vers d’autres livres, que les portes ne cessaient de s’ouvrir, quelques soient les chemins empruntés, et que les journées n’étaient pas assez longues pour lire autant qu’elle l’aurait voulu. » Je soupçonne Alan Bennett d’avoir voulu ouvrir beaucoup de portes à ses lecteurs car les noms d’auteurs sont légion ! (Proust, Genet, Forster, Ishiguro,Mc Ewan, Roth, Beckett, Tourgueniev, Plath, Hughes,  Munro, Dostoievski, Thackeray, Austen, etc… que du bon!) La reine va porter sa préférence sur les classiques après avoir organisé une soirée décevante avec des auteurs contemporains (ceux-ci sont trop impressionnés par la reine pour parler littérature avec elle !) : Dickens, les Brontë, Virginia Woolf, Trollope. Elle finit même par revenir sur George Eliot et Henry James malgré le côté ardu de certains de leurs ouvrages ! Le lecteur apprend à lire au fil des ouvrages et les difficultés s’effacent. De là à en conclure que la lecture muscle le cerveau, il n’y a qu’un pas, amis bloggeurs nous sommes de grands athlètes !

« La reine des lectrices » se dévore en quelques heures et j’ai passé un excellent moment en compagnie d’Elizabeth. Je me suis souvent reconnue dans ce personnage assoiffé de lecture. C’est léger, c’est drôle, c’est suprêmement british et ça provoque une envie irrésistible de se jeter sur tous les livres cités. Cet ouvrage d’Alan Bennett n’a malheureusement fait que rallonger ma liste de livres à lire !