Le Père Goriot d'Honoré de Balzac

Il faut toujours laisser une seconde chance aux livres étudiés à l’école. Le roman de Balzac, au programme de la classe de troisième, m’avait laissé un souvenir déplorable : descriptions interminables, intrigue alambiquée, sentiments exacerbés, « Le père Goriot » n’avait pas grand-chose pour séduire un élève de quinze ans obligé de se coltiner cette « vieillerie » très XIXème. Des années – et beaucoup de livres – plus tard, c’est avec grand plaisir que je me suis replongé dans ce classique, avec l’impression de le lire pour la première fois.

Il commence avec une longue description de la miteuse pension bourgeoise de madame Vauquer, sise dans un quartier misérable de Paris. Trois de ses pensionnaires sont les personnages principaux de cette histoire qui commence en 1819 : Goriot, Vautrin et Rastignac.

Goriot est un ancien commerçant qui s’est considérablement enrichi pendant la Révolution, et qui s’est retiré dans cette pension après avoir marié ses deux filles, Delphine et Anastasie, la première à un riche banquier, l’autre à un aristocrate. Il idolâtre ses filles au point de se ruiner pour elles, mais celles-ci en retour n’ont que dédain pour ce père aimant jusqu’à la bêtise. Vautrin est un forçat évadé, recherché par la police, un homme révolté contre la société mais lucide sur son compte, qui ne connaît de morale que son intérêt. Il cherche le coup qui lui permettra de se retirer aux Etats-Unis, dans une plantation avec des esclaves. Eugène de Rastignac pourrait lui en fournir l’occasion.

Rastignac est le personnage central du roman. Issu d’une noblesse provinciale peu fortunée, il est monté à Paris faire son droit et tenter de se faire une place. Ebloui par la haute société dans laquelle il est introduit par une vague parente, il rêve d’en faire partie et de s’y faire un nom. Il comprend vite que le moyen le plus sûr pour gravir les échelons passe par les femmes. Sa route croisera celle d’Anastasie, puis celle de Delphine, les propres filles de Goriot qu’il tentera d’utiliser à ses propres fins avec la bénédiction de ce dernier.

Balzac fut un fin observateur de la société de son temps. Le Paris qu’il décrit est peu reluisant et tient plus de la jungle que d’une cité civilisée. Tout n’y est qu’ambition, intérêt, tromperie, calomnie, manipulation et corruption. Le mariage n’est qu’une forme déguisée de prostitution, et tout sentiment noble passerait pour un aveu de faiblesse. La médiocrité règne partout en maître, chez les nantis comme dans le peuple. Rastignac, qui ne manque pourtant pas de cœur, en fera l’expérience et retiendra la leçon.

C’est cette férocité, cette cruauté dans les rapports sociaux qui m’ont tant plu dans ce chef-d’œuvre. Bien sûr on peut déplorer le côté outrancier et quelque peu théâtral des dialogues et des situations. Mais ce défaut propre aux œuvres de cette époque ne parvient pas à éclipser à mes yeux la finesse psychologique et le sens de la dramaturgie. Un livre à découvrir donc – ou à redécouvrir.

La diagonale du vide de Pierre Péju

J’ai reçu « La diagonale du vide » dans le cadre de l’opération masse critique de Babelio. J’avais choisi ce livre car j’étais attirée par l’histoire et que j’avais entendu parler en bien de Pierre Péju. J’ai été quelque peu déçue.

Marc Travenne est designer, son entreprise fait beaucoup de bénéfices. Après la mort de son associé, Marc est plongé dans le doute : n’est-il pas passé à côté de sa vie ? C’est à l’aéroport qu’il prend sa décision : « Minuscule voyageur de l’aéroport Charles-de-Gaulle, je renonçais à un énième voyage en Extrême-Orient. Au moins le vingtième ! En dix ans, douze ans, je ne sais plus. Tantôt Shanghai, tantôt Hong-Kong. Parfois Singapour. « Pour affaires », comme on dit, même si le fait d’être devenu « homme d’affaires » me semblait toujours aussi incroyable et comique. J’étais un champion du décalage horaire. Un champion de l’attente et de la somnolence dans des fauteuils qui vous cassent les reins. Sur la terre comme en plein ciel. Un masque de tissu bleu ou blanc sur les yeux. Mais c’était fini. J’arrêtais pour de bon. »  Marc laisse toute sa vie derrière lui pour un gîte en Ardèche, sur la diagonale du vide qui est la zone la moins peuplée de France.

Cette première partie du roman me plaisait bien. L’histoire de Marc Travenne me touchait, il avait le courage de repartir à zéro, de s’interroger sur ses choix de vie. Les descriptions de l’Ardèche sont très belles et l’on comprend que l’on puisse s’y ressourcer, y faire le point : « Il est vrai qu’en été, par grand beau temps, un tel paysage peut faire naître l’exaltation, surtout lorsque la vue se perd en glissant sur toutes ces rondeurs, et que le crépuscule compose à l’ouest un subtil dégradé de bleus tandis qu’à l’est la chaîne des Alpes pourtant lointaine semble se rapprocher au fur et à mesure qu’elle devient plus rose. Quand miraculeusement le vent tombe, l’ivresse de cette nature qui cesse un moment de lutter contre les éléments devient contagieuse. »

Le livre commence à moins me plaire avec l’arrivée des deux femmes. L’une est randonneuse, elle est craintive, se méfie de toute personne l’approchant. Pierre Péju fait naître alors un suspense, Marc Travenne part à la recherche de la jeune femme après son départ du gîte. Son histoire nous emmène jusqu’en Afghanistan, dans l’armée de terre. Mais on abandonne assez vite Marion, la randonneuse, pour faire la connaissance d’Irène qui vivait à New York et nous raconte son 11 septembre. Entre la guerre en Afghanistan et l’effondrement du World Trade Center, cela fait déjà beaucoup pour un seul homme mais il faut y rajouter un enfant caché, un village d’enfance où eurent lieu de nombreux suicides et une mère qui perd la tête. Pierre Péju multiplie les histoires, s’éparpille et me perd en route. Marc Travenne, face à ces nombreuses péripéties, ne réagit pas. Il semble totalement en dehors de sa propre histoire qu’il tente pourtant de reconstruire. Il est distant face aux récits terribles de Marion et d’Irène et j’avais hâte de le quitter.

Une lecture très mitigée donc, je me suis perdue dans les méandres des histoires des différents personnages. L’écriture de Pierre Péju est plaisante, pleine de belles métaphores, mais elle n’a pas suffi à me convaincre.

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Pierre de lune de W. Wilkie Collins

Le colonel Herncastle a dérobé, lors de la prise de Seringapatam en 1799, un diamant appelé Pierre de lune. Cette pierre était incrustée dans le front de la statue du dieu hindou personnifiant la lune. D’une très grande valeur, elle était protégée par trois brahmanes qui se succédaient de génération en génération. La légende de la Pierre de lune dit : « Le dieu prédit de terribles catastrophes aux mortels présomptueux qui oseraient s’emparer de la pierre sacrée et à leurs descendants ; la malédiction fut écrite en lettres d’or sur les portes du temple. »

A sa mort, le colonel Herncastle décide de léguer la Pierre de lune à sa nièce Rachel Verinder. Etant brouillé avec la mère de celle-ci, on imagine que le colonel veut attirer le mauvais sort sur sa famille. Le soir de l’anniversaire de Rachel, son cousin Franklin Blake lui remet le précieux bijou. Le lendemain matin, la Pierre de lune a disparu ! Qui a pu la voler dans le boudoir de Rachel ? Sont-ce les trois hindous que l’on a vu roder autour de la maison ? Les domestiques attirés par la taille du diamant ? Ou bien encore un membre de la famille ?

« Pierre de lune » a été écrit en 1868 par W. Wilkie Collins qui l’a fait paraître en feuilleton dans la revue « All the year around ». Cette forme de publication se ressent dans certains chapitres où le narrateur s’adresse directement au lecteur pour réveiller son attention ou accentuer le suspens : « Je vous en prie, soyez fort attentif ou bien vous ne vous y retrouverez plus du tout quand nous progresserons plus avant dans l’histoire. Oubliez enfants, dîner, emplettes, que sais-je encore ? (…) J’espère que la liberté que je prends en vous parlant de la sorte ne vous choquera nullement. De cette seule façon, il me semble, je puis captiver l’attention de mon aimable lecteur. » Ce dernier devait effectivement rester attentif puisqu’il ne pouvait avancer dans l’histoire qu’au rythme des publications du journal.

W. Wilkie Collins invente avec « Pierre de lune » l’archétype de l’inspecteur qui m’a beaucoup fait penser à son successeur littéraire Sherlock Holmes. Le sergent Cuff est un enquêteur intuitif, très observateur pour qui chaque détail est signifiant et peut changer le cours de ses recherches. Comme Holmes joueur de violon passionné, le sergent Cuff a un hobby loin du crime : les roses, ce qui donne lieu à de fréquentes altercations avec le jardinier de la famille Verinder ! Un dernier point commun entre Holmes et Cuff : leur réputation qui les précède et les entoure d’une aura de respect et d’admiration. « -Je commence à croire que nous verrons bientôt la fin de notre anxiété, dit-il, car si la moitié des histoires qu’on raconte sont vraies, le sergent Cuff n’a pas son pareil en Angleterre pour éclaircir les mystères les plus ténébreux. »

Mais ce que j’ai trouvé de très intéressant dans « Pierre de lune » c’est que W. Wilkie Collins ne reste pas dans le roman policier classique. Tout d’abord, le sergent Cuff n’enquête pas sur un meurtre comme c’est souvent le cas dans les livres de Conan Doyle ou d’Agatha Christie. Il y aura bien une mort mais il s’agit d’un suicide. Ensuite le lecteur ne suit pas le sergent Cuff du début à la fin de son enquête. « Pierre de lune » est constitué de différents récits. Une fois l’affaire terminée, Franklin Blake a demandé aux différents témoins de l’affaire de raconter ce qu’ils ont vu. Le sergent Cuff n’occupe donc pas tout le récit qui est fragmenté et reflète des personnalités différentes. W. Wilkie Collins force son lecteur à faire la part des choses dans les différents textes en fonction du narrateur. Cette diversité de points de vue apporte beaucoup au récit qui devient extrêmement vivant.

W. Wilkie Collins en profite pour étudier la société victorienne en plaçant sa loupe sur les Verinder, grande famille aristocratique. L’auteur déplace les préjugés habituels. Le voleur de diamant n’est pas forcément à chercher parmi les domestiques ou les couches inférieures de la société. Les apparences peuvent être trompeuses comme nous le montre le médecin Ezra Jennings détesté de tous à cause de son curieux physique et qui sera pourtant le héros de cette investigation. Le vernis des bonnes moeurs se fendille chez Wilkie Collins pour montrer la noirceur des nantis.

« Pierre de lune » est une réussite comme, j’ai l’impression, tous les Wilkie Collins ! L’enquête est palpitante, extrêmement bien construite avec des rebondissements relançant à point nommé l’intérêt du lecteur. J’ai été totalement captivée par l’histoire de la Pierre de lune qui offre tout ce dont on peut rêver : du suspens, de la psychologie, des personnages attachants et un questionnement sur les moeurs de la société victorienne. Du grand art.

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L'amour dans un climat froid de Nancy Mitford

« L’amour dans un climat froid » est en quelque sorte une suite de « La poursuite de l’amour » puisqu’on y retrouve la même narratrice, Fanny. L’histoire qu’elle nous raconte cette fois se déroule en parallèle de celle du premier roman. Fanny abandonne le domaine d’Alconleigh et la famille Radlett pour celui de Hampton Park et la famille Montdore. Dans le première partie, elle accompagne les premiers pas dans le monde de Polly, la fille des Montdore. Cette dernière est fille unique, elle est d’une beauté époustouflante et d’une grande distinction. Sa mère, l’intimidante Sylvia Montdore, a légitimement de grandes espérances concernant l’avenir matrimonial de Polly. D’autant plus que les filles de leurs voisins Radlett se marient les unes après les autres, dont notre chère Linda dont nous entendons parler deci delà. Mais Polly ne reçoit pas de demandes en mariage et ne fait rien pour les faire naître. « J’aperçus Polly qui dansait avec Boy. Elle ne semblait pas rayonnante de bonheur, comme une fille aussi tendrement gâtée eût du l’être à son premier bal londonien. Elle paraissait lasse, au contraire, ses traits étaient tirés et elle ne bavardait pas joyeusement à l’imitation des autres  jeunes femmes. » La froideur de Polly s’expliquera par la suite et sera à l’origine d’un immense scandale. Cette première partie de « L’amour dans un climat froid » ressemble beaucoup à « La poursuite de l’amour ». Il s’agit de nouveau de l’entrée dans le monde d’une jeune aristocrate anglaise.  Fanny y est une amie et une narratrice totalement effacée comme dans le premier roman. Nancy Mitford évoque par petites touches le destin de Linda Radlett pour faire un lien avec l’histoire précédente mais la meilleure amie de Fanny ne prend plus beaucoup de place dans sa vie.

Dans la deuxième partie, Fanny s’installe à Oxford avec son mari. Lady Montdore, solitaire et désespérée par le mariage de Fanny, vient régulièrement s’épancher chez Fanny. Heureusement pour notre héroïne, la vieille lady acariâtre trouve un nouveau compagnon dans son neveu Cédric. Le fantasque jeune homme redonne vie à Hampton Park et à ses habitants. Il devient héritier des Montdore, Polly ayant été déshéritée. Dans cette partie, Fanny prend enfin un peu plus de place. On découvre sa vie à Oxford, la naissance de ses enfants, et son mari qui ne semble pas être très aimable. Il apparaît en général uniquement pour rabrouer et critiquer les goûts de sa femme. Fanny découvre les joies du mariage ! Comme toutes les jeunes filles, elle rêvait du mariage en pensant que sa vie commencerait avec lui. Elle en est fort déçue et moi avec car son union semblait plus harmonieuse dans « La poursuite de l’amour ».

« L’amour dans un climat froid » a les mêmes qualités et les mêmes défauts que « La poursuite de l’amour ».  C’est un roman charmant décrivant les bonnes moeurs de l’aristocratie anglaise parfois quelque peu déjantée. Lady Montdore organise, par exemple, avec Cédric un bal vénitien avec gondoles flottant sur l’eau en plein milieu d’un salon ! Nancy Mitford nous présente ce petit monde avec beaucoup d’humour, allant jusqu’à l’ironie lorsqu’elle évoque les illusions des jeunes filles sur le mariage. Malheureusement la fin est de nouveau bâclée. Nancy Mitford règle le sort de ses personnages en un petit paragraphe. Je suis donc restée sur ma faim.

« L’amour dans un climat froid » reste un délicieux moment de lecture, so british, à savourer avec une tasse de thé fumant et une assiette de shortbreads !

 

Elles se rendent pas compte de Boris Vian

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Le blogoclub m’a permis de relire un auteur que je n’avais pas lu depuis plusieurs années : Boris Vian. Je voue une grande admiration à ce personnage de la littérature française (de la culture française même étant donné ses multiples talents) et l’écoute de « J’suis snob » me remplit toujours de bonheur. « Elles se rendent pas compte » a été publié en 1950 sous le nom de Vernon Sullivan et c’est un polar.

L’histoire commence avec un bal masqué, Francis Deacon se rend chez son amie Gaya, habillé en femme. Il prend son déguisement très au sérieux, il fait tout pour être pris pour une femme (épilation comprise) et cela s’avèrera une idée fort utile dans la suite du roman. Au cours de la soirée, Francis se rend compte que Gaya se drogue à la morphine et qu’elle est sous la coupe de gars pas nets. Heureusement pour Gaya, notre héros est un chic type et il décide de la sortir de cette mauvaise passe. Il tente vainement de la faire parler : « (…) malgré quelques nouvelles tentatives, rien pu réussir à tirer de Gaya. Elle est bouclée comme un coffre de la Banque Fédérale, celui qui la fera parler sera plus malin que moi ; ce qui m’entraîne à conclure que c’est impossible parce que je n’aime pas cette idée de quelqu’un de plus malin que moi. » Francis ne renonce pas pour autant à sauver Gaya, il mène l’enquête avec son frère pour démasquer le groupe de voyous qui fournit la drogue à la jeunesse dorée de Washington.

Le roman de Boris Vian est court et son rythme effréné. Francis Deacon rencontre un nombre incalculable d’obstacles durant son enquête. Il se bagarre beaucoup, se déguise, est accusé de meurtre, simule sa mort, défonce la vitrine d’une boucherie, couche avec de nombreuses femmes, etc, etc… Francis est infatigable tant que le travail n’est pas fini. Ses méthodes sont d’ailleurs peu orthodoxes. Gaya est au prise avec un groupe de lesbiennes. Afin de faire parler l’une d’elle, Francis et son frère lui font l’amour à tour de rôle ! Ils en profitent pour la faire revenir dans « le droit chemin »… Boris Vian s’en donne à coeur joie, il en fait des tonnes en multipliant les actions, les coups pris par Francis.

« Elles se rendent pas compte » est un polar hilarant. L’humour de Boris Vian est une de ses grandes qualités. Les situations dans lesquelles se retrouve Francis sont souvent drôles. Mais surtout la langue argotique employée par Boris Vian est extraordinairement vivante et poilante. Lisez ce roman le matin dans le métro et vous aurez le sourire pour la journée ! Le lecteur participe pleinement aux aventures de Francis puisque celui-ci l’interpelle sans cesse : « Vous ne croyez tout de même pas que je vais rester dans les pommes assez longtemps pour que vous ayez le loisir d’aller boire un verre au bistrot du coin. Non. En plus, ils m’ont versé une bouteille de Seven up dans le cou, et je vous assure que ça réveille. Ca doit être les bulles. » Ou « Vous me direz que les souris, on a peut-être été un peu fort avec elles… Mais, qu’est-ce que vous voulez, aussi, elles se rendent pas compte. »

Mes retrouvailles avec Boris Vian furent donc des plus réjouissantes. La quatrième de couverture parle de classique du polar noir mais je trouve qu’il s’agit plutôt d’une parodie de polar. Boris Vian joue avec les codes du genre grâce à son sens de l’humour dévastateur et provocateur. « Elles se rendent pas compte » est réjouissant, enlevé et trop court !

 

Pâques sanglantes de Iris Murdoch

« Pâques sanglantes » d’Iris Murdoch m’avait été offert par DViolante lors du Ken Loach Swap et Cryssilda l’avait également reçu à cette occasion. Nous avons donc décidé d’en faire une lecture commune et d’autres bloggeurs doivent se joindre à nous.

Le livre débute en avril 1916 à Dublin dans le jardin de la famille Bellman. Andrew Chase-White doit bientôt se marier avec Frances Bellman. Il est engagé dans le régiment de cavalerie du roi Edouard, il est en permission et doit rejoindre son escadron à la fin de la semaine dans la ville de Longford. La famille d’Andrew est anglo-irlandaise. Son père était anglais ce qui a permis à Andrew de grandir à Londres. « Il se sentait anglais, instinctivement ; comme du reste, instinctivement, il se disait normalement irlandais. Se dire irlandais était pour lui davantage un geste qu’une description. Il arborait des armoieries, une cocarde pittoresque. L’Irlande demeurait un mystère pour lui, un problème non résolu et, en outre, de manière obscure, un problème déplaisant. » Sa mère, Hilda, est effectivement irlandaise et Andrew passait du temps durant son enfance chez ses cousins. Sa défiance par rapport à l’Irlande vient de ses souvenirs, Andrew passait ses vacances à tenter de se mesurer à son cousin Pat Dumay. Ce dernier ne cessait d’avoir le dessus et il exaspère autant qu’il fascine Andrew. La semaine que passe Andrew à Dublin bouleverse totalement sa vie et celle de l’Irlande.

« Pâques sanglantes » est le nom donné à l’insurrection de Pâques 1916 qui a eu lieu à Dublin. Les deux principales milices patriotes irlandaises : l’Irish Citizen Army et l’Irish Volunteers Force, se rallient pour occuper la Poste Centrale de Dublin et d’autres bâtiments stratégiques. Patrick Pearse, un des chefs nationalistes, proclame alors la République irlandaise. Mais cette rébellion reste localisée à Dublin et même dans la ville les nationalistes ne sont que peu soutenus. Ils sont vus comme des traîtres car de nombreux Irlandais combattent en France aux côtés des Anglais. Et les classes supérieures considèrent que l’Irlande est incapable de survivre sans l’Angleterre. La mère d’Andrew l’exprime ainsi : « Je ne comprends rien de ces histoires de domination. Personne ne juge les Irlandais inférieurs. On les aime, on les accueille partout dans le monde ! Je ne peux pas supporter ce patriotisme irlandais parvenu, c’est tellement artificiel ! Le patriotisme anglais est quelque chose de tout à fait différent. Nous avons Shakespeare, la Grand Charte, l’Armada et ainsi de suite. Mais en fait l’Irlande n’a pas de véritable histoire. » Cette insurrection, qui sous-tend tout le roman d’Iris Murdoch, dura six jours et fut sévèrement réprimée par les britanniques. Cette journée fut néanmoins un premier pas vers la naissance de la République irlandaise et donc vers la guerre civile.

Iris Murdoch traduit l’antagonisme présent dans la population irlandaise à l’aide des deux cousins : Andrew Chase-White et Pat Dumay. Le premier s’est engagé avec l’armée britannique et se sent plutôt étranger en Irlande. Son appartenance à l’armée ne vient pas d’un sens patriotique élevé. Il s’agit surtout de rivaliser et de surpasser Pat. Ce dernier ne s’est pas engagé et cela est mal vu dans la famille. Andrew espère ainsi impressionner celle qu’il doit épouser, Frances. Pat refuse bien entendu de combattre aux côtés des Anglais. C’est un Irlandais patriote, il est prêt à donner son sang pour l’indépendance. Pat se prépare à l’insurrection de Pâques 1916. La rivalité entre les deux cousins est au coeur même du roman d’Iris Murdoch et elle se solde dans la violence.

Le personnage de Millie, la tante d’Andrew et Pat, est un révélateur pour l’ensemble de la famille. Elle relie tous les personnages les uns aux autres et déclenche de nombreuses réactions. Elle cache les armes de Pat par amour pour lui et l’aide durant l’insurrection. Millie dépucèle Andrew, terrifié par les femmes. Elle est aussi à l’origine de l’abandon de la prêtrise de l’oncle Barney. Millie envoûte totalement tous les hommes de la famille et souvent les fait courir à leur perte. C’est un personnage fascinant, déclencheur des destins des autres qui tentent de se détacher d’elle pour acquérir une forme de liberté.

« Pâques sanglantes » est un roman d’une grande densité de par son histoire et de par l’extrême précision avec laquelle sont traités les différents personnages. C’est avec une grande finesse psychologique qu’Iris Murdoch décrit tous les protagonistes. Les âmes sont mises à nu, les affres des choix de vie de chacun nous sont connus. L’écriture d’Iris Murdoch est très soignée aussi bien pour décrire les personnages que leur environnement. L’eau, la pluie, la mer imprègnent les descriptions des paysages. « La pluie irlandaise semblait toujours d’une substance différente de la pluie anglaise ; ses gouttes étaient plus petites, plus nombreuses. Pour l’instant elle paraissait plutôt se matérialiser en l’air que tomber du ciel et transformée en vif-argent, elle moirait la surface des arbres avant de glisser en chute plus lourde des palmiers lamentables et du marronnier. »

La lecture de « Pâques sanglantes » a été passionnante. Je ne connaissais pas cet épisode de l’histoire irlandaise qui a été tout à fait décisif dans la prise de conscience des Irlandais vers l’indépendance. La force d’Iris Murdoch est la complexité de l’intrigue et des personnages. « Pâques sanglantes » demande de la concentration, c’est un roman qui ne se donne pas facilement mais qui vaut la peine de s’accrocher.

 

La marche de Radetzky de Joseph Roth

A la veille de la première guerre mondiale, le puissant empire austro-hongrois vit ses dernières années. Les signes avant-coureurs sont là pour qui est assez lucide pour les voir : la montée des nationalismes dans la mosaïque de peuples et d’ethnies qui composent l’empire ; les premières grèves et révoltes ouvrières ; une armée, autrefois prestigieuse, minée par l’oisiveté, le jeu et l’alcool ; les escrocs de tout poil qui, flairant l’odeur de la charogne, s’abattent comme des rapaces sur un pays en voie de décomposition.

Le jeune sous-lieutenant Charles-Joseph Trotta von Sipoljie sert dans l’armée impériale. Son grand-père, modeste sous-lieutenant, a sauvé la vie de l’empereur sur le champ de bataille de Solferino en 1859. François-Joseph Ier anoblit ce descendant de paysans slovènes et lui offre sa protection. Charles-Joseph est élevé dans le culte de son grand-père. Son père, préfet en Moravie, a choisi pour lui la carrière militaire, afin de servir au mieux la patrie et « Sa Majesté apostolique, impériale et royale ». C’est l’histoire de cette famille sur trois générations, en particulier celle de Charles-Joseph et de son père, que narre avec brio Joseph Roth. Si les deux hommes appartiennent à ces piliers de la monarchie que sont l’administration et l’armée, et se vouent corps et âme à la haute idée qu’ils se font de l’Autriche-Hongrie, le père refuse d’admettre le déclin qui se profile et se raccroche à son devoir, alors que le fils, qui rêve de se sacrifier pour son empereur (comme l’a fait son grand-père), finit par douter de son pays et de lui-même. L’époque n’est plus à l’héroïsme, Charles-Joseph est né trop tard.

Joseph Roth nous offre en outre une émouvante évocation de rapports père-fils (les mères sont absentes du récit, mortes prématurément), faits ici de respect, de crainte, de pudeur et de tendresse contenue. On compare souvent la manière de Roth à celle d’un Dostoïevski. Il y a en effet quelque chose de très russe dans cette façon de décortiquer les tourments de l’âme, et de les révéler par les gestes, les actes, les attitudes, les expressions des personnages plus que par leurs paroles. L’âme slave imprègne ce roman dont l’action se déroule en majorité en Moravie et en Galicie, dans ces confins de l’empire qui commencent à s’agiter sous la pression d’un désir grandissant d’autonomie.

Les nationalismes, un empereur vieillissant et la première guerre mondiale auront eu raison de l’Autriche-Hongrie. Le livre s’achève en 1916, à la mort de François-Joseph. Avec lui meurt l’empire et le rêve de grandeur qu’il portait avec lui. Dans l’œuvre de Joseph Roth, Juif de langue allemande né en Ukraine, ayant vécu à Vienne, à Berlin, puis à Paris de 1933 à sa mort, s’exprime une grande nostalgie de l’Autriche-Hongrie, qu’on retrouve aussi chez ses compatriotes écrivains de la mitteleuropa Stefan Zweig et Robert Musil. Ils admiraient en elle cette agrégation de cultures et de religions diverses qui préfigurait ce qu’ils rêvaient pour l’Europe, et qui les faisait se sentir citoyens du monde. Mélancolique au souvenir de cette période, Joseph Roth ne l’idéalisa pas pour autant, acceptant de regarder en face les causes du malheur. Mais cela ne diminua pas pour autant sa peine, qu’il tenta peut-être d’apaiser en écrivant « La marche de Radetzky », ce chef-d’œuvre en forme d’adieu.

Melmoth de Ch. R. Maturin

 

John Melmoth est un jeune homme sans fortune, qui en 1816, se rend au chevet d’un oncle mourant susceptible de lui léguer tous ses biens. John arrive sous une tempête qui présage de l’atmosphère inquiétante entourant son oncle. Ce dernier et ses serviteurs sont en proie à une grande terreur : un fantôme rôde dans le château guettant la mort du vieil homme. Cet être surnaturel serait un ancêtre de la famille Melmoth. John découvre un portrait de celui-ci datant de 1646 ! « Quoi de plus ridicule que d’être effrayé ou surpris de la ressemblance entre un homme vivant et le portrait d’un mort ? Cette ressemblance était à la vérité assez forte pour l’avoir frappé, même dans une chambre mal éclairée, mais au fond ce ne pouvait être qu’une ressemblance et quoiqu’elle eût pu effrayer un homme âgé et d’une mauvaise santé, John résolut de ne pas se laisser aller à une semblable faiblesse. » A la mort de son oncle, John trouve le manuscrit d’un dénommé Stanton, 1er témoignage attestant de la véracité de ce qu’il a vu : le Melmoth de 1646 est bel et bien vivant ! D’autres récits se succèdent et attestent de la nature satanique de Melmoth.

Le roman de Ch. R. Maturin , écrit en 1820, s’inscrit dans la tradition du roman noir et fantastique de la période romantique. On y retrouve tous les ingrédients de ce genre : des châteaux mystérieux, des meutres, des couvents, des orages, les tentations du diable. « Melmoth » est à rapprocher de deux autres romans gothiques de la même période : « Le moine  » de Lewis (1795) et « Les élixirs du diable » de E.T.A Hoffman (1816). Maturin cite d’ailleurs le roman de Lewis au tout début. La construction de ces deux oeuvres est d’ailleurs très similaire. Plusieurs récits se succèdent, s’entrelacent et forment une narration labyrinthique. « Melmoth » est constitué de sept histoires différentes narrant les rencontres de Melmoth avec des humains qu’il doit tenter. Le récit de l’espagnol est le plus long et j’avoue avoir éprouvé quelque peu d’ennui car Melmoth y est peu présent. La destinée de Melmoth peut être rapprochée du moine Médard des « Elixirs du diable ». Ce dernier combat le destin et après des crimes inspirés par Satan, il retrouve la raison grâce à l’amour. Melmoth a, quant à lui, vendu son âme au diable et tombe également amoureux d’une jeune espagnole. Isidora ne sauve pas l’âme de Melmoth mais contribue à le faire disparaître.

Dans les trois romans, la place de la religion est primordiale. Le personnage principal du « Moine et « Les élixirs du diable » est un moine licencieux, sensuel. Maturin, qui est lui même révérend, n’hésite pas à dire tout le mal qu’il pense des religions. Le récit de l’espagnol (qui prend vraiment beaucoup de place dans le livre) est une condamnation violente de la vie conventuelle. Dans les cellules des moines, on ne trouve que sévices corporels, torture psychologique et humiliation. Mais les autres récits lui permettent de critiquer toutes les autres religions : l’Islam, le Judaïsme l’Hindouisme, personne n’est épargné ! « Un fait est certain : tous sont d’accord sur le message que le livre nous apporte : « Aimez-vous les uns les autres », mais tous traduisent ce message : « Haïssez-vous les uns les autres ». Comme ils n’en trouvent ni la matière ni l’excuse dans le livre ils les cherchent dans leur esprit qui n’en est jamais à court car la méchanceté de l’esprit humain est inépuisable. »

La critique de l’humanité ne s’arrête pas à la religion. Maturin exprime par la voix de Melmoth son opinion sur les guerres qui ne sont que « des massacres légalisés » permettant aux hommes d’aiguiser leur violence naturelle. Les villes ne sont que des moyens d’humilier les plus pauvres, d’accentuer leur misère en leur montrant la richesse de leur voisin. Le grand intérêt de « Melmoth » se trouve me semble-t-il dans la critique de la société. Le pessimisme de Maturin renforce la noirceur du roman gothique classique. D’ailleurs en lisant les différentes attaques de Maturin, j’ai pensé qu’elles étaient malheureusement encore d’actualité : les guerres sont toujours absurdes, les villes sont toujours des lieux d’inégalité et les religions sont toujours source de conflit, de malentendu entre les peuples.

« Melmoth » est donc bien un roman gothique classique avec son diable, ses tempêtes et ses moines sadiques. Malgré quelques longueurs dans la première partie, ce roman m’a séduit par son extrême noirceur. Melmoth est un personnage d’une grande complexité, d’un pessimisme absolu sur l’humanité ce qui explique sans doute son choix de se vendre au diable ! Plus désespéré que « Le moine » et « Les élixirs du diable », « Melmoth » est un roman fantastique tout à fait captivant.

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La fille perdue de D.H. Lawrence

Alvina Houghton, la fille perdue du titre, vit en cette fin XIXème – début XXème dans la petite ville de Woodhouse en Angleterre. Elle habite une vaste et sombre demeure, Manchester House, avec son fantasque père, sa mère perpétuellement malade, Miss Frost sa nounou, et Miss Pinnegar l’intendante. La famille Houghton fait, avant la naissance d’Alvina, partie de la bourgeoisie de la ville : »Mais retournons au début des années 80, à l’époque où Alvina était bébé, ou plus tôt encore, à la grande époque de James Houghton. Il faisait alors partie de l’élite de Woodhouse. La famille Houghton avait toujours été prospère : une famille de commercçants, certes, mais après quelques générations d’aisance, les commerçants acquièrent un certain cachet. Or à lâge de 28 ans, James Houghton hérita d’un magnifique magasin de textiles à Woodhouse. » Le sens des affaires n’est malheureusement pas le fort de James Houghton, qui à coups de soldes répétées, cause la perte de son magasin. Il investit ensuite dans une mine de charbon qui ferme, puis dans un cabaret-cinéma qui finit de sonner le glas des finances de Manchester house.

Voyant son niveau social se dégrader, Alvina apprend le métier de sage-femme mais elle ne peut laisser son père seul et devient pianiste dans le cabaret-cinéma. Elle y rencontre la troupe des Natcha-Kee-Tawara et surtout l’un d’entre eux : le ténébreux Ciccio.

L’histoire d’Alvina est celle d’une femme entre deux mondes, deux civilisations : l’Angleterre et l’Italie. Ces deux pays s’opposent complètement dans le livre de DH Lawrence. Le nord est en pleine industrialisation ce qui le mènera à sa perte (je souligne au passage que Lawrence était un visionnaire.). L’Angleterre est grise, sombre et extrêmement policée par les conventions sociales. La déclaration de guerre ne fait qu’accentuer le pessimisme de Lawrence sur son pays. A côté de cela, l’Italie du Sud est décrite comme un paradis perdu. Alvina découvre un pays primitif, animal, à la beauté étourdissante : « Un bonheur sauvage, terrible s’emparait d’elle, au-delà du désespoir, mais très semblable à lui. Personne ne la retrouverait jamais. Elle avait franchi les limites de ce monde et gagné celui d’avant ; elle avait rouvert l’éternité de jadis. » On comprend mieux la comparaison entre les deux pays lorsque l’on sait que Lawrence s’est lui-même exilé en Italie.

L’amour d’Alvina est précurseur de celui de « L’amant de Lady Chatterley ». Elle est fiancée par deux fois dans le roman à des hommes respectables à la situation sociale enviable. Elle choisit de se marier à un saltimbamque, un rustre qui parle tout juste l’anglais. Elle est emportée par son instinct, son désir et suit le sauvage Ciccio aux portes de la civilisation au mépris des convenances.

Le mariage selon DH Lawrence ne fait guère envie, les hommes et les femmes en pâtissent sans pouvoir l’éviter. Les hommes sont condamnés à rendre heureuses leurs exigeantes épouses et cette attente de bonheur est qualifiée d' »arrogante et impertinente » par l’auteur. J’ai été très intéressée par ce point de vue qui est rare sur la question, j’ai souvent lu le sentiment des femmes sur le mariage mais peu celui des hommes. Quant aux femmes, elles sont gagnées par la panique à l’idée de devenir vieille fille, de devoir subvenir à leurs besoins mais le mariage les effraie tout autant ! DH Lawrence trouve les femmes « toujours insatisfaites » ! Je me réjouis personnellement de vivre au XXIème siècle et de ne pas avoir eu à choisir entre ces deux positions sociales qui ne peuvent conduire qu’à l’amertume.

« La fille perdue » était mon premier roman de DH Lawrence et j’ai été totalement enchantée par ma découverte. Les thèmes abordés m’ont touchée et fortement intéressée grâce à l’auteur qui y imprime son avis personnel. L’écriture de Lawrence est un bonheur, elle est ironique lorsque l’action se passe en Angleterre et se fait lumineuse, fraîche en Italie. « La fille perdue » est une ode à l’amour véritable, à l’instinct dépouillé des attentes sociales et au soleil de l’Italie !

Les falsificateurs d'Antoine Bello

Sliv Dartunghuver, jeune Islandais tout juste diplômé en géographie, est engagé dans un cabinet d’études environnementales de Reykjavik. Son supérieur, Gunnar Eriksson, lui apprend un jour qu’il travaille parallèlement pour une « organisation internationale occulte », le CFR (le Consortium de Falsification du Réel), dont les agents « échafaudent des scénarios parfaitement plausibles, auxquels ils donnent ensuite corps en altérant des sources existantes, voire en en créant de nouvelles. Autrement dit, ils modifient la réalité. » Parmi les hauts faits d’armes du CFR : la chienne Laïka, envoyée dans l’espace par les Soviétiques en 1957, n’a jamais existé ! Eriksson souhaite recruter Sliv, voyant dans le jeune homme un agent plein d’avenir. D’abord réticent, ce dernier accepte par curiosité intellectuelle et par goût du jeu.

Quel but poursuit le CFR ? Qui est à sa tête ? Depuis quand existe-t-il ? Antoine Bello nous trimbale pendant presque 600 pages avec ces questions dans la tête, et dans celle de son héros. Sliv aimerait percer le secret et doit pour cela gravir les échelons de l’organisation. Le CFR ne semble motivé ni par l’argent et ni par le pouvoir, mais plutôt par des considérations humanistes comme en attestent les « trois binômes de valeurs fondatrices » : « tolérance et relativité, liberté de corps et d’esprit, science et progrès ». Cependant, il n’hésite pas à employer des méthodes radicales lorsqu’il est menacé d’être découvert. Sliv navigue alors entre son attirance pour un travail intellectuellement stimulant et ses doutes quant aux buts ultimes de l’organisation.

Le mode d’organisation du CFR s’apparente plus à celui d’une grande multinationale ou d’une haute administration qu’à celui d’une société secrète. Il  motive ses agents par d’alléchantes perspectives de carrière et un travail à forte dose d’adrénaline. La rivalité fait rage pour parvenir aux meilleurs postes. Sliv est d’ailleurs toujours en compétition avec la belle et ambitieuse Lena Thorsen. Comme les autres, il se grise de pouvoir influencer le cours de l’histoire et de provoquer les évènements. Ce qui amène cette réflexion : notre connaissance du monde se base-t-elle sur des faits avérés ? Qu’est-ce que la vérité ? Qui écrit l’Histoire ? Où se situe la frontière entre fiction et réalité ? De tout cela il ressort du moins que la manipulation de l’information semble bien être à la base de tout pouvoir.

Antoine Bello, lorsqu’il invente cette histoire, n’agit-il pas comme Sliv lorsqu’il écrit ses scénarios et fabrique les preuves qui les rendront viables ? L’écrivain lui aussi mobilise toutes les ressources de son imagination pour créer un univers qui emportera l’adhésion de son lecteur. Vu sous cet angle, ce livre sonne comme un hommage à la littérature et au pouvoir de la création. Mais il reste avant tout un thriller accrocheur, malgré quelques longueurs, suffisamment pour donner envie de lire la suite, « Les éclaireurs », et percer enfin le mystère du CFR.