La prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

L’action de « La prisonnière des Sargasses » se situe à la Jamaïque dans les années 1830-40. Antoinette Cosway est une jeune créole vivant au domaine Coulibri avec sa mère et quelques serviteurs. La famille Cosway a fait fortune avec l’esclavage mais l’abolition a tout changé. Les Cosway sont pauvres et détestés par les Jamaïcains. « Le domaine de Coulibri tout entier était redevenu brousse. L’esclavage n’existait plus – pourquoi qui que ce soit devrait-il travailler ? Je n’en ai jamais été attristée – Je ne me souvenais pas du domaine à l’époque de sa prospérité. » Antoinette se satisfait de sa vie dans la nature et loin de toute contrainte. Mais sa mère se remarie et Antoinette est envoyée au couvent pour faire son éducation. Elle quitte les soeurs à 17 ans et son destin tourne au drame. Les noirs se vengent de la famille Cosway et cela oblige Antoinette à épouser un anglais qui est parfaitement indifférent dès leur rencontre. C’est ainsi qu’il s’exprime lors de sa découverte de l’île : « Tout était d’un coloris éclatant, très étrange, mais ne m’était rien. Ni, non plus, la jeune fille que j’allais épouser. Quand j’ai enfin pu faire sa connaissance, je me suis incliné, j’ai souri, je lui ai baisé la main, j’ai dansé avec elle. J’ai joué le rôle qu’on comptait me voir jouer. Elle m’a toujours été parfaitement étrangère. Chaque geste que j’ai fait m’a demandé un effort de volonté et parfois je m’étonne que personne ne l’ait remarqué. » Leur mariage ne peut qu’engendrer de la souffrance.

La violence est au coeur du roman de Jean Rhys. Elle est présente dans tous les rapports humains. Les créoles de la Jamaïque cristallisent toutes les haines. Les noirs cherchent à se venger des anciens esclavagistes et à récupérer leurs terres. Les Anglais snobent les Créoles qui leur sont inférieurs et ne possèdent pas leur raffinement. Antoinette ne trouve pas sa place, se cherche dans une société hostile. Les Jamaïcains la voient comme une blanche, les Anglais voient en elle une étrangère, une sauvage.

Et ce n’est pas dans le mariage qu’Antoinette trouve la stabilité et la tranquillité. Son beau-père l’oblige à épouser un inconnu, un anglais qui n’avait jamais mis les pieds à la Jamaïque. Il est le vilain petit canard de la famille et son père se débarrasse de lui. L’incompréhension est totale entre Antoinette et son époux, ce sont deux civilisations qui s’affrontent. L’incommunicabilité transforme leur vie commune en cauchemar. Chacun se réfugie dans sa solitude, dans sa douleur. Antoinette sombre petit à petit dans la démence. Son arrivée en Angleterre à la fin du roman, loin de ses paysages bien aimés, achève le peu d’esprit sain qu’il lui reste.

La construction du roman de Jean Rhys est particulièrement intéressante. Deux voix se font entendre alternativement : celle d’Antoinette et celle de son mari. Chacun est enfermé dans sa douleur, tous deux sont à plaindre. L’écriture de Jean Rhys rend parfaitement la dureté du monde dans lequel évoluent les deux personnages, la cruauté du mari et le basculement dans la folie d’Antoinette. Le destin tragique de cette jeune créole est conté avec force et je reste marquée par la grande violence de cette histoire. Le désespoir d’Antoinette se noie parmi la luxuriance d’un paysage que connaissait bien Jean Rhys, créole elle-même : « Moi aussi, alors, je me retournai. La maison brûlait, le ciel jaune-rouge était comme un coucher de soleil et je compris que je ne reverrais jamais Coulibri. Il ne resterait rien de tout cela : les fougères dorées et les fougères argentées, les orchidées, les lys roux et les roses, les fauteuils à bascule et le sofa bleu, le jasmin et le chèvrefeuille, et le tableau de la Fille du Meunier. »

Jean Rhys, qui elle aussi eut un destin tragique est un écrivain extraordinaire qu’il faut redécouvrir. La puissance de son écriture ne peut laisser indifférent, « La prisonnière des Sargasses » est un grand livre sombre et cruel.

L'histoire d'un mariage de Andrew Sean Greer

« Nous croyons connaître ceux que nous aimons. Nos maris, nos femmes. Nous les connaissons, nous nous identifions à eux, parfois, séparés lors d’une soirée en bonne compagnie, nous nous surprenons à exprimer leurs opinions, leurs goûts culinaires ou littéraires, à raconter une anecdote qui ne sort pas de notre mémoire mais de la leur. »

Pearlie Cook va effectivement apprendre que nous ne connaissons jamais réellement les personnes qui nous entourent. L’histoire du mariage de Pearlie avec Holland est pourtant un vrai conte de fée. Tous deux se sont connus adolescents, ils ont flirté puis la guerre est survenue. Holland ne donne pas de nouvelles à son amour de jeunesse durant cette période, mais le hasard réunit Pearlie et Holland en 1949 à San Francisco. Ils se marient et ont un fils, Sonny, qui contracte la polio. Ils ne sont pas bien riches mais réussissent à s’en sortir et à mener une vie paisible.

En 1953, un vieil ami de Holland refait surface. Charles Drummer, dit Buzz, sonne à la porte des Cook et la vie de Pearlie change irrémédiablement. Ses certitudes sur son mari, sa vie sereine et normale basculent.

Il est impossible d’en dire plus sur le roman d’Andrew Sean Greer. L’auteur ne cesse de surprendre son lecteur. L’arrivée de Buzz se fait très tôt dans le roman et Pearlie (comme le lecteur) ne cesse de découvrir de nouvelles informations concernant son mari. La vie qu’elle s’était construite vacille sur ses fondations. Buzz lui propose un marché impossible : continuer sa vie d’avant en sachant qu’elle est basée sur des mensonges ou repartir à zéro sans son mari qu’elle aime éperdument. Car Holland est le premier amour de Pearlie, on apprend qu’elle s’est battue pour le protéger et elle est fière d’être sa femme. Holland est en effet un homme d’une grande beauté, magnétique, attirant tous les regards sur lui. Il est tellement désiré que lui-même n’a pas le temps de savoir ce qu’il veut, il se laisse porter par les envies des autres. Holland est faible mais Pearlie pense qu’il a une malformation cardiaque et elle découpe toutes les mauvaises nouvelles des journaux pour l’épargner. Malheureusement pour Pearlie, le problème de Holland n’est en rien physique.

« L’histoire d’un mariage » est également le portrait d’une époque : les années 50. Comme le signale la quatrième de couverture, ce livre fait beaucoup penser aux films de Douglas Sirk de par son sujet (découvrir ce qui se passe derrière les apparences lisses) et sa description de cette période de l’Histoire des Etats-Unis. Les années 50 ne sont pas caractérisées par leur liberté de pensée et d’agir. La ségrégation envers les noirs est très forte, ils ont des endroits réservés dans les bus, les bars ou même les villes. L’ère n’est pas encore à la rébellion, à la lutte, les noirs font profil bas à l’image de Pearlie. Mais le carcan des années 50 ne touche pas que les noirs. Les femmes sont forcément des femmes au foyer, des mères dévouées à leur progéniture et leur mari. On le voit avec le personnage d’Annabel, jeune femme qui fait des études de chimie. Il n’y a bien entendu que des hommes dans son université et tous dévisagent et jugent cette femme aux ambitions masculines. Elle finit d’ailleurs par rentrer dans le rang. Mais les hommes ne sont pas épargnés : « Quelle chose étrange et triste d’être un homme. Que c’est affreux de subir aussi durement que n’importe qui les coups de la vie, sans avoir le droit d’exprimer ce que tu ressens. » Andrew Sean Greer évoque aussi la grande histoire plus que chaotique : Ethel Rosenberg,  le sénateur Mc Carthy, la guerre de Corée. La méfiance de l’autre est au centre de cette société. Les années 50 ne furent sans doute pas très joyeuses à vivre mais elles sont à l’origine de nombreuses oeuvres passionnantes et Andrew Sean Greer en rend fort bien l’atmosphère.

« L’histoire d’un mariage » déjoue sans cesse les attentes de son lecteur qui du coup est sur le qui-vive. Peut-être que trop de surprises tuent l’effet de surprise. Mais dans l’ensemble j’ai passé un bon moment de lecture, Pearlie est très attachante et la peur ambiante dans les années 50 est bien analysée.

 

 

Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain

Certaines idées toutes faites ont la vie dure concernant certains écrivains. Ainsi Jack London serait un auteur de romans d’aventures, alors que son œuvre est protéiforme. De même on a tort de réduire Mark Twain à un romancier pour les enfants. Sans doute cette réputation est-elle due au manga animé « Tom Sawyer » qui passait à la télévision dans les années 80, mais aussi et surtout à des éditions tronquées principalement destinées à la jeunesse. Les éditions Tristram ont eu la bonne idée de faire paraître une version intégrale du texte sans laquelle je ne me serais sans doute jamais lancé dans la découverte des aventures de Tom Sawyer et de son ami Huckleberry Finn.

« Aventures de Huckleberry Finn » fait suite aux « Aventures de Tom Sawyer ». A la fin de ces dernières, Tom – gamin vaniteux, effronté et à l’imagination débordante, toujours prêt à faire l’école buissonnière – et son copain Huck – petit vagabond et paria du village, oisif et paisible, fils d’un ivrogne voleur et violent – après bien des péripéties, découvrent un trésor dans une grotte et deviennent les héros de St. Petersburg, Missouri. Huck est alors recueilli par la veuve Douglas : « La veuve Douglas, elle m’a pris chez elle comme son fils et elle se disait qu’elle allait me siviliser ; mais c’était plutôt dur de vivre dans la maison tout le temps, vu que la veuve avait une manière de vivre horriblement régulière et convenable ; et donc, quand j’en ai eu pour mon compte, je me suis tiré. J’ai remis mes vieux haillons, et j’ai retrouvé ma barrique de sucre, et j’étais de nouveau libre et satisfait. » 

C’est Huck lui-même qui narre ses aventures. Ce style parlé fut une innovation dans la littérature américaine, et apporte au récit une grande fraîcheur. Huck descend le Mississipi sur un radeau en compagnie de Jim, un esclave noir en fuite. Au fil de leur navigation sur le fleuve parcouru par de nombreux chalands, vapeurs, canots, barques ou autres trains de flottage qui sont autant de dangers pour nos compères, Mark Twain décrit, au travers du regard naïf de Huck, l’Amérique profonde de la première moitié du XIXe siècle, puritaine et violente, en proie à la superstition et au racisme (dont ne sont pas exempts Tom et Huck), habitée par un peuple grégaire, conformiste et crédule, ce dont profitent truands, charlatans et escrocs en tous genres.

On le voit, on est loin de la gentille histoire pour enfants. Même avec humour, et par le biais d’un narrateur enfant, Mark Twain y expose une critique virulente de la société américaine de son temps. Mais il fallait pour la discerner que le texte retrouve toute son intégrité. Au-delà de cela, ces aventures sont également une ode à la nature et au majestueux Mississipi, regorgeant de périls mais aussi salvateur, voie royale vers la liberté.

Oliver Twist de Charles Dickens

La vie du jeune Oliver Twist ne commence pas sous les meilleurs augures. Sa mère meurt après l’avoir mis au monde, le laissant sans nom et sans famille. L’enfant est placé dans un hospice pour orphelins où ces derniers subissent mauvais traitements et malnutrition. Ces comportements sont d’ailleurs fortement encouragés par les autorités, le bedeau Mr Bumble l’explique bien à l’une des femmes ayant la charge d’Oliver : « La nourriture, Madame, la nourriture, répondit Bumble avec force sévère. Vous l’avez suralimenté, Madame. Vous avez suscité en lui un esprit et une âme artificiels, qui ne conviennent pas à une personne de sa condition, Madame, comme vous le dira le Conseil, Madame Sowerberry, qui est composé de philosophes pratiques : qu’est-ce que les indigents ont à faire d’une âme et d’un esprit ? Ca suffit bien qu’on leur permette d’avoir un corps vivant. » Oliver, ne supportant plus tous ces sévices, réussit à s’enfuir et à rejoindre Londres. Malheureusement pour lui, il tombe sur Jack Dawkins dit Le Renard. Ce dernier le fait alors entrer dans la bande de l’inquiétant Fagin.

« Oliver Twist » est un grand mélo traversé de grandes émotions, de grands sentiments incarnés par des personnages très typés. Chez Dickens, il n’y a pas de gris, c’est blanc ou noir. Les personnages sont bons ou mauvais et tout les désigne comme tels. Oliver est foncièrement bon, il ne franchit jamais la ligne du mal, il ne devient pas un voleur comme Fagin et Monks l’espéraient. Et cela se voit physiquement, Oliver a un visage d’ange ce qui lui permet d’attirer la bienveillance. A contrario, on comprend tout de suite que Fagin est méchant et veut courir à la perte d’Oliver. Dickens décrit son apparence comme étant « abjecte et repoussante ». Néanmoins certains personnages « mauvais » tentent de se racheter. C’est le cas de Nancy, la prostituée qui au péril de sa vie, va aider Oliver. Mais, comme je l’ai déjà dit, la réciproque n’est pas valable : les bons ne deviennent jamais mauvais !

Grâce à « Oliver Twist », Charles Dickens peut critiquer les dispositifs d’aide aux pauvres. L’hospice pour orphelins traite extrêmement mal ses pensionnaires. Les enfants reçoivent comme unique nourriture un bol de gruau et le récipient brille tellement les orphelins le lèchent ! Oliver se verra exclu de l’hospice pour avoir osé réclamer un deuxième bol. Les pauvres ne peuvent espérer sortir de la misère, tout est fait pour qu’ils restent dans les bas-fonds. Oliver ne peut compter que sur sa bonne étoile pour s’échapper des griffes de Fagin et sa bande.

Ce qui m’a le plus séduite dans « Oliver Twist » c’est l’humour de Charles Dickens. Sa dénonciation des conditions de vie des pauvres se fait par l’ironie. Il décrit les comportements des soi-disant bonnes personnes à l’aide d’antiphrases : « La personne d’un certain âge était une femme remplie de sagesse et d’expérience ; elle savait ce qui était bon pour les enfants (…) ». Elle garde en effet une grande partie de la pension qui lui est allouée pour prendre soin des orphelins ! L’humour de Dickens transparaît également dans ses interpellations aux lecteurs. Le narrateur d' »Oliver Twist » est omniscient et il s’adresse à nous pour expliquer la progression de son récit : « (…) on jugera peut-être inutile ce bref préambule au changement de scène qui va suivre. En ce cas, qu’on le considère comme une façon délicate, de la part du narrateur, d’annoncer qu’il fait retour à la ville où était né Oliver Twist, le lecteur pouvant être persuadé qu’il y a de bonnes et substantielles raisons d’effectuer le voyage, sans quoi on ne l’inviterait pas à se lancer dans une telle expédition. » Charles Dickens s’amuse également beaucoup dans les intitulés de ses chapitres : « Qui répare l’impolitesse d’un chapitre antérieur, où l’on avait abandonné une dame avec beaucoup de sans-gêne. » En commençant la lecture de ce roman, je ne pensais pas trouver autant d’humour ; la critique sociale de Dickens n’en est que plus vivante.

Un des personnages principaux de ce livre est la ville de Londres. Il y a beaucoup de descriptions des bas-fonds de la capitale anglaise. Ces passages du roman sont saisissants et très visuels. « Pour atteindre ce lieu, le visiteur doit passer par un dédale de rues sans air, étroites et boueuses, où se pressent les plus grossiers et les plus pauvres des riverains et dont le commerce est consacré à tout ce qui est censé convenir à pareille population. Dans les boutiques s’entassent les comestibles les moins coûteux et les moins délicats ; les articles d’habillement les plus rudes et les plus communs se balancent à la porte du marchand ou ruissellent par les fenêtres et le parapet de sa maison. » Le Londres de Dickens est une ville totalement insalubre, faite de ruelles sombres et sales où se côtoient les  mendiants, les voleurs, les orphelins et les familles pauvres. A l’époque, l’intérêt pour les quartiers déshérités se développait dans la littérature. En France, Eugène Sue écrivait « Les mystères de Paris » où il décrivait les lieux mal-famés  après y avoir passé de nombreuse nuits d’observation. la description du Londres sordide rentre bien évidemment dans la critique sociale de Dickens, le milieu de vie est propice à l’accentuation de la paupérisation des basses classes.

« Oliver Twist » était publié en feuilleton et des foules attendaient avec impatience la sortie des différents épisodes. Si j’avais vécu à l’époque de Dickens, j’aurais sans conteste fait partie de ces gens ! Ma première lecture de Charles Dickens dans le cadre d’une réunion de lectrices victoriennes a été une réussite. J’ai été passionnée par cette histoire et je ne vais pas attendre très longtemps avant de retrouver cet auteur.

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Samedi de Ian McEwan

« Samedi » est ma troisième lecture de l’oeuvre du romancier Ian McEwan après « Expiation » et « Sur la plage de Chesil », deux romans qui m’avaient beaucoup plu.

« Samedi » nous raconte dans le détail une journée dans la vie de Henry Perowne, neurochirurgien de 48 ans résidant à Londres. Il a programmé son samedi : une partie de squash avec l’un de ses collègues, faire les courses pour le repas célébrant le retour de sa fille Daisy partie en France pour ses études, aller voir sa mère atteinte de la maladie d’Alzeihmer, aller écouter son fils Theo répéter avec son groupe de blues et enfin profiter de cette soirée en famille. Mais tout ne va pas exactement se dérouler comme Henry l’avait prévu. Sa journée commence déjà très, très tôt et pour cause, son vendredi s’est terminé très rapidement : « 48 ans, et profondément endormi un vendredi soir à 9h30 : voilà le résultat de la vie professionnelle d’aujourd’hui. Il travaille dur, comme tout le monde autour de lui, mais cette semaine, une épidémie de grippe au sein du personnel de l’hôpital l’a contraint à mettre les bouchées doubles (…) » Henry est euphorique à son réveil mais un premier évènement va modifier son humeur et le remplir d’anxiété. Cela ne fera que s’accentuer tout au long de son samedi.

La violence est au coeur du roman de Ian McEwan, elle va monter en puissance au fil des pages et de la journée d’Henry Perowne. Elle est devenue très présente dans nos vies d’occidentaux depuis le 11 septembre. La peur est partout et contamine notre vision du monde. Lorsque Henry voit dans le ciel un avion en feu, il s’imagine tout de suite qu’il s’agit d’un nouvel attentat contre notre civilisation. En réalité, il ne s’agit que d’un réacteur défectueux ! La violence, la peur amènent une paranoïa permanente, aggravée par les médias. L’information est sur le qui-vive 24h sur 24, surveillant les moindres soubresauts du monde, espérant un spectacle violent à offrir aux téléspectateurs angoissés. Henry s’en rend bien compte mais il ne peut y résister : « Il est plus intoxiqué que la majorité de ses semblables. Ses nerfs, tendus à craquer comme les cordes d’un instrument, vibrent à chaque « flash » d’information. Il est devenu incapable du moindre scepticisme, il supporte de moins en moins la contradiction, la confusion le gagne, pis, il se sent perdre son indépendance d’esprit. » La journée d’Henry Perowne est symptomatique de nos vies d’occidentaux croyant leur modèle de civilisation en permanence menacé par de soi-disants terroristes. Mais comme le montre bien Ian McEwan la peur, la crainte de l’autre ne peut qu’engendrer la violence, la décupler.

Face à ce monde destabilisé, certains se replient sur les religions ; Henry se raccroche à une notion : le hasard. En bon médecin, Henry ne voit que les lois de la physique qui seules gouvernent nos vies. Les trajectoires de chacun se jouent à peu de chose et c’est le cas de Baxter au chromosome déficient déclencheur de sautes d’humeur violentes. Henry croit dominer ces lois ou du moins les comprendre mais il va apprendre à ses dépens que le hasard est réellement imprévisible.

Le style de Ian McEwan est d’une grande fluidité. Il réussit à entrelacer avec virtuosité les évènements de la vie d’Henry Perowne et ceux du monde. Il navigue aussi sans cesse entre le présent et le passé ce qui nous permet d’englober parfaitement la vie des différents protagonistes de la journée. L’auteur nous narre dans les moindres détails le samedi d’Henry sans jamais ennuyer, justement grâce à ces différents niveaux de narration. A souligner aussi l’importance que Ian McEwan donne à l’art, notamment la musique et la littérature qui enrichissent nos vies et nous ouvrent l’esprit.

« Samedi » de Ian McEwan est un exercice de style brillant et réussi. Mais il se double d’une analyse tout à fait intéressante sur l’état de la civilisation occidentale après les attentats du 11 septembre 2001. Cette troisième exploration de l’univers du romancier anglais m’a séduite et je vais continuer à découvrir son travail.

Si c'est un homme de Primo Levi

C’est un livre oh combien douloureux que nous avions à lire pour cette session du blogoclub, celui de Primo Levi rescapé d’Auschwitz. Il est toujours difficile de parler de la Shoah quand tant d’oeuvres y ont été consacrées, nous avons l’impression de tout savoir sur cette terrible période de notre histoire. Et pourtant la lecture de « Si c’est un homme » est absolument nécessaire.

Tout d’abord parce que Primo Levi nous raconte dans le détail la vie quotidienne d’un camp, en l’occurence celui de la Buna qui était le camp de travail d’Auschwitz (Arbeitslager). L’arrivée au camp est terrible, après le tri entre hommes et femmes, entre hommes valides et malades, l’humiliation et la destruction de l’identité est d’une rapidité effrayante. En quelques heures, ces hommes n’ont plus rien et ne sont plus rien. Leurs vêtements, leurs chaussures, leurs cheveux leur sont retirés. Leurs noms n’existent plus, ce ne sont que des numéros qu’ils devront apprendre à reconnaître en allemand sous peine d’être punis. La langue est un des problèmes du camp, toutes les nationalités sont mélangées à dessein. Si les hommes ne se comprennent pas entre eux, ils ne peuvent se révolter ensemble. C’est une idée simple et efficace comme toutes celles mises en place par les nazis. Dans la même idée, instaurer une hiérarchie entre les prisonniers crée des rivalités, des jalousies, des humiliations et surtout une surveillance des prisonniers par eux-mêmes. « Nous avons vite appris que les occupants du Lager se répartissent en trois catégories : les prisonniers de Droit commun, les prisonniers politiques et les juifs. Tous sont vêtus de l’uniforme rayé, tous sont Häftlinge, mais les Droit commun portent à côté du numéro, cousu sur leur veste, un triangle vert ; les politiques un triangle rouge ; les juifs, qui sont la grande majorité, portent l’étoile juive, rouge et jaune. Quant aux SS, il y en a, mais pas beaucoup, ils n’habitent pas dans le camp et on ne les voit que rarement. Nos véritables maîtres, ce sont les triangles verts qui peuvent faire de nous ce qu’ils veulent, et puis tous ceux des deux catégories qui acceptent de les seconder, et ils sont légion. » Le système est parfaitement pensé, il est implaccable et joue sur les pires instincts de l’Homme.

Et l’Homme que devient-il dans de telles conditions de souffrance ? La force de « Si c’est un homme » est la pertinence des analyses de primo Levi sur le comportement des prisonniers et le sien. Lui aussi fait partie du système et tente d’en tirer profit. Le camp est le règne de la débrouille, du chacun pour soi et Primo Levi est doué pour les trafics en tout genre afin d’améliorer un peu le quotidien. « On a parfois l’impression qu’il émane de l’histoire et de la vie une loi féroce que l’on pourrait énoncer ainsi : « Il sera donné à celui qui possède, il sera pris à celui qui n’a rien. » Au Lager, où l’homme est seul et où la lutte pour la vie se réduit à son mécanisme primordial, la loi inique est ouvertement en vigueur et unaniment reconnue. Avec ceux qui ont su s’adapter, avec les individus forts et rusés, les chefs eux-mêmes entretiennent volontiers des rapports, parfois presque amicaux, dans l’espoir qu’ils pourront peut-être plus tard en tirer parti. Mais les « musulmans », les hommes en voie de désintégration, ceux-là ne valent pas la peine qu’on leur adresse la parole (…). » Pourtant c’est un souffle de bonté pure qui a permis à Primo Levi de tenir le coup. Face à cette humanité niée, un ouvrier italien du nom de Lorenzo va l’aider matériellement, et ce sans contrepartie. « C’est à Lorenzo que je dois de n’avoir pas oublié que moi aussi j’étais un homme. »

La grande intelligence de Primo Levi est d’écrire son livre sur un ton neutre, dépassionné. Il n’y a aucune trace de haine dans ses propos, aucune envie de vengeance. Ce choix rend  le récit encore plus fort, encore plus marquant. La haine est un sentiment bestial qui le rapprocherait des nazis, présenter son récit sans ce sentiment c’est aussi une manière de redevenir un homme, de retrouver sa raison.

Primo Levi a été fait prisonnier le 13 décembre 1943, le 27 janvier 1945 les Russes arrivèrent à Auschwitz. Il doit sa survie à la scarlatine qui lui permis de rester dans le camp plutôt que de l’évacuer. « Vingt mille hommes environ, provenant de différents camps. Presque tous disparurent durant la marche d’évacuation (…). » Pourtant Primo Levi n’est jamais vraiment sorti du Lager, il se suicide en avril 1987. Son livre est un témoignage bouleversant, essentiel à la compréhension du fonctionnement d’un camp.

La troisième Miss Symons de Flora M. Mayor

C’est une excellente découverte que viennent de m’offrir les éditions Joëlle Losfeld : « La troisième Miss Symons » de Flora M. Mayor (1872-1932).

Henrietta Symons est la troisième fille d’une famille de sept enfants. Rapidement l’enfant perd tout son charme et l’intérêt que lui portent les autres membres de la famille. Son mauvais caractère participe également beaucoup à son isolement. Que ce soit à l’école ou à la maison, Henrietta ne peut contrôler ses accès de colère. « Henrietta aurait encore plus aimé l’école si elle avait mieux contrôlé son mauvais caractère. Malheureusement, à 13 ans, le pli était pris. Non qu’elle mît des mots sur ses sentiments, mais elle avait le vague sentiment d’avoir toujours été de trop dans la vie, ce qui lui donnait le droit, à titre de consolation, d’être de méchante humeur. Cela lui valait d’être constamment en conflit avec les autres, ce qui ne rendait personne plus malheureux qu’elle. » Car Henrietta se désespère de ne pas être aimée, elle aimerait compter ne serait-ce que pour une seule personne. Pour accentuer son malheur, ses soeurs sont appréciées, aimées et à l’âge adulte ont de nombreux courtisans. Henrietta ne réussit à en avoir qu’un mais son histoire d’amour tourne rapidement court. Que peut faire une jeune femme sans mari à l’époque victorienne ? Quelles activités, quelles passions peut-elle trouver pour se faire une place dans la société ?

C’est le portrait d’un étonnant personnage que nous livre Flora M. Mayor. Au début de ce court roman, on se prend de pitié pour cette enfant solitaire, délaissée qui ne demande qu’à exprimer son amour. Elle tente pendant un moment d’adoucir son caractère pour séduire son entourage. Malheureusement ses quelques efforts ne sont pas couronnés de succès, Henrietta ne se fait pas d’amies, ne se trouve pas de mari. Elle se retrouve seule, doit se trouver des occupations pour montrer que son statut de vieille fille n’est pas un fardeau. Elle essaie d’étudier mais n’a pas la ténacité nécessaire ; elle tient sa maison à la mort de sa mère mais se transforme rapidement en despote ; elle se met aux oeuvres de charité mais elle se soucie peu du sort des pauvres ; elle voyage de par le monde, plus pour passer le temps que pour découvrir d’autres pays. Cette vie en solitaire ne fait qu’aggraver son mauvais caractère qu’elle ne se gêne pas de laisser s’exprimer. « Cette vie lui gâta le caractère. Elle était plus irritable et tatillonne que jamais, toujours prête à livrer bataille, flairant l’entourloupe, persuadée qu’on cherchait à profiter d’elle. Vivre seule ne lui convenait pas et sous des dehors dominateurs, elle était faible, indécise et timide. » Ce personnage geignard, colérique n’est vraiment pas sympathique ! J’ai fini, comme tout le monde, par blâmer Henrietta pour son mauvais caractère car rien d’autre ne semble être à l’origine de sa mise à l’écart. Même avec sa soeur cadette, Evelyn, qui lui montre de l’affection, Henrietta est désagréable et blessante. L’auteure ne nous aide pas à aimer son personnage !

Comme souvent chez les écrivains féminins, « La troisième Miss Symons » traite du mariage. C’est une condition nécessaire pour la femme à cette époque, on voit qu’Henrietta est méprisée car elle n’a pas de prétendant. Ses soeurs ont pitié d’elle une fois qu’elles sont mariées. Elles ont réussi à obtenir un statut social, une situation qui leur donne l’approbation de tous. « Il y a cinquante ans, la grande majorité des filles de son milieu se mariaient de bonne heure, et les années à la maison après l’école étaient envisagées comme une courte période de préparation au mariage. Peu importait à Louie ou Minna qu’elles n’aient eu aucun centre d’intérêt pour meubler leurs journées, que leur vie n’ait été que soirées mondaines et intervalles d’attente, dans la mesure où cela avait duré 4 ou 5 ans et produit les résultats escomptés : un beau mariage. Mais dans le cas d’Henrietta, cette période censée ne durer qu’un temps parut se prolonger indéfiniment, et quand les bals cessèrent, elle eut bien du mal à occuper ses journées. » Mais heureusement pour Henrietta, Flora M. Mayor n’a pas qu’un regard édulcoré sur le mariage. Elle écrit sur une époque qui n’est pas la sienne, son avis est distancié et elle présente une autre image de ces beaux mariages. Les soeurs d’Henrietta se rendent finalement compte que le mariage peut comporter des désagréments renforcés par les revers de fortune de leurs époux.  Elles en viennent à envier Henrietta qui, seule, dispose de beaucoup d’argent et de liberté. Finalement, mariée ou non, le sort de la femme n’est pas très enviable à l’époque victorienne et aucun n’offre de liberté véritable.

« La troisième Miss Symons » se dévore d’un trait, le récit de l’échec de la vie d’Henrietta a été un grand plaisir de lecture. La quatrième de couverture explique que Flora M. Mayor est l’auteur de trois romans dont celui-ci. Je ne sais pas si les deux autres sont édités mais j’aimerais les lire.

La vie mode d'emploi de Georges Perec (Blog-o-trésors)

Avec « La vie mode d’emploi », Georges Perec a réalisé un véritable tour de force littéraire. Rien d’étonnant pour ce membre de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle), mouvement littéraire (bien qu’il s’en défende) expérimental qui se propose d’écrire en s’inventant des contraintes, bien souvent fondées sur des problèmes mathématiques, faisant de l’auteur oulipien « un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ». Fondé par Raymond Queneau et par un mathématicien, Marcel Duchamp et Italo Calvino, pour les plus connus, en ont également fait partie.

Perec décrit un immeuble parisien de huit étages, au 11 rue Simon-Crubellier dans le 17ème arrondissement, tel qu’il se présente le 23 juin 1975 à huit heures du soir. Comme si la façade en avait été retirée et que son intérieur se dévoile à nos yeux, Perec nous raconte ce qu’il y voit à cet instant précis. Tout, des caves aux combles, en passant par le hall d’entrée, les escaliers et chaque pièce de chaque appartement, y passe : décoration, sols, meubles, tableaux, livres, le moindre objet, mais aussi les personnes qui s’y trouvent, leur physique, comment elles sont habillées, ce qu’elles font, leur attitude, tout est méticuleusement décrit. Mais fort heureusement pour le lecteur, cet inventaire maniaque alterne avec l’histoire de ses habitants actuels et de ceux qui les ont précédés. On trouve ainsi des nantis et des pauvres, des antiquaires, un médecin, une ancienne cantatrice, un artisan, un producteur de télévision, un expert international, un peintre, un chimiste, une concierge, un serveur, des domestiques, des retraités, et bien d’autres encore. Leur histoire personnelle ou celle de leurs ancêtres, l’évocation de leurs relations conflictuelles, amicales, amoureuses ou professionnelles se mêlent à des anecdotes, des légendes ou autres fictions tirées de livres ou de tableaux imaginaires, ou bien encore de l’esprit des personnages.  Le sous-titre du livre, romans (vous avez noté le pluriel) s’en trouve pleinement justifié, tant les récits qui le composent sont nombreux.

Perec fait également référence à tous ces jeux de l’esprit chers aux oulipiens : échecs, énigmes, devinettes, rébus, jeux de mots, anagrammes, mots croisés, puzzle. Ce dernier offre d’ailleurs une métaphore utile à « La vie mode d’emploi » : comme les pièces au départ éparses du puzzle, toutes les histoires éparses, tous ces romans dans le roman, une fois assemblés, reliés les uns aux autres, finissent par composer un tableau d’ensemble qui donne alors son sens à chacun des éléments. Le puzzle achevé, c’est la vie d’un immeuble et de ses habitants depuis sa fondation en 1875 jusqu’à ce jour de juin 1975, les pièces, ce sont les hommes, les femmes, les animaux, les objets, les évènements, l’imaginaire, les actions, les pensées, toutes choses qui constituent la vie même.

On sent que Perec s’est beaucoup amusé avec cette œuvre monumentale, érudite et unique. Le jeu n’est-il pas, d’ailleurs, au cœur même du principe oulipien ? Cette lecture reste toutefois exigeante, on peut se perdre dans cette succession d’histoires et la pléthore de personnages. Mais cela vaut la peine de s’accrocher car on en sort avec la sensation d’avoir embrassé la totalité de la vie.

P.S. : sur le cahier des charges (les fameuses contraintes) qui ont présidé à la composition du texte (l’ordre des chapitres, les éléments, évènements, objets, personnages, histoires, etc. qu’ils doivent contenir), et pour ceux que ça intéresse, cliquez ici.

 coffretrsors31.jpg4/4 : Challenge terminé aussi !

Vera de Elizabeth von Arnim

J’avais précédemment lu « Avril enchanté » que j’avais beaucoup apprécié et grâce à Lilly, j’ai découvert un autre roman de Elizabeth von Arnim : « Vera ». Les deux romans sont forts différents, autant « Avril enchanté est lumineux, autant « Vera » est sombre et glaçant.

Une semaine après être arrivée en vacances en Cornouailles, Lucy voit son père mourir. Elle rencontre alors Everard Wemyss qui vient de perdre sa femme, Vera, dans un accident. La douleur, le deuil les rapprochent. Everard, bien plus vieux que Lucy, prend les choses en main et se charge des funérailles du père de la jeune femme. Au fil des jours, Lucy se laisse séduire par Everard : « De son côté, elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi agréable ni un soutien moral aussi puissant. Du point de vue physique (…) il était tout aussi charmant. Il évoquait pour elle le plus doux des sofas, ceux qui coûtent cher, parce qu’ils sont encombrés de coussins. » Tous deux se marient très rapidement. Everard emmène alors Lucy dans sa maison de campagne « Les Saules » où Vera est tombée du balcon du deuxième étage.

Le résumé vous rappelle quelque chose ? L’intrigue fait bien entendu penser au « Rebecca » de Daphné Du Maurier. En réalité, c’est l’inverse puisque « Vera » fut écrit avant « Rebecca ». On retrouve dans les deux romans l’histoire d’un trio : un homme d’une quarantaine d’années qui épouse une jeune femme de vingt ans sa cadette et qui a perdu sa première femme dans des circonstances dramatiques. La maison où sont mortes les deux premières épouses joue un rôle important dans le récit. La narratrice de « Rebecca » et Lucy sont inquiètes d’habiter dans leur nouvelle demeure, elles pensent que le passé hante les lieux. Les deux jeunes femmes sont obsédées par Rebecca et Vera. C’est ainsi que Lucy parle des Saules : « Oh ! Oui ! Cette maison l’obsédait, et quel réconfort cela eût été de lui faire part de ses hantises, et qu’il l’aide à les chasser – et de le voir en rire ! Même s’il la jugeait trop stupide et trop morbide pour avoir la moindre envie de rire, quel réconfort, tout de même, ce serait s’il pouvait lui passer son caprice et consentir d’en changer la décoration. »  Cette histoire, qui inspira peut-être Daphné Du Maurier, occupe la première partie de « Vera ».

Une fois le couple installé aux Saules, l’atmosphère change totalement. Lucy pensait avoir épousé un homme charmant, éperdument amoureux de « sa petite fille ». Durant le voyage de noces, Lucy commence à comprendre que Everard Wemyss n’est pas l’homme qu’il semblait être. Aux Saules, l’atmosphère devient irrespirable pour Lucy. Everard est totalement obsédé par les détails de la vie quotidienne. Tout doit être fait selon ses caprices. A l’heure du thé, une servante apporte tout le nécessaire mais fait malencontreusement tomber les toasts. Everard lui demande d’en ramener mais lorsque cela est fait, il estime que le thé n’est plus assez chaud. La servante repart avec le thé mais à son retour ce sont les toasts qui ne sont plus assez frais ! Everard torture la servante uniquement  pour la punir de sa maladresse. Cela donne une bonne idée de l’état pathologique d’Everard Wemyss. Le problème c’est qu’il s’en prend également à Lucy qui est totalement désorientée par les changements d’humeur de son mari. Elizabeth von Arnim est dure avec son héroïne. Elle plonge une jeune femme naïve et innocente dans un piège infernal. Aucune porte de sortie ne s’offre à Lucy, même sa tante bien aimée, Mrs Entwhistle, ne peut lui venir en aide. Le livre se termine sans une note d’espoir, on devine malheureusement quelle va être la vie de Lucy.

« Vera » est un roman très noir, cruel pour son héroïne. Il m’a beaucoup intéressée pour sa proximité avec « Rebecca » mais au final Elizabeth von Arnim écrit une histoire totalement différente. « Vera » m’a fait fortement penser à « Le destin de Mr Crump » de Ludwig Lewisohn, et pour moi c’est un immense compliment car ce livre est un chef-d’oeuvre.

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Rebecca de Daphné Du Maurier (Blog-o-trésors)

La narratrice de « Rebecca »est une jeune femme timide, peu sûre d’elle et maladroite. Après avoir perdu son père qu’elle adorait, elle s’est faite embaucher comme dame de compagnie auprès de Mrs Van Hopper. Les deux femmes passent des vacances à Monte Carlo et c’est là qu’elles rencontrent le très séduisant Maximilien De Winter. Ce dernier est très riche, propriétaire d’un immense domaine nommé Manderley, il a perdu sa femme, Rebecca, quelques mois plus tôt. Cette dernière est morte noyée lors d’une sortie en mer et Maxim semble tenter d’oublier ce drame loin de Manderley. Mrs Van Hopper tombe malade ce qui permet à Maxim et à la narratrice de se rapprocher. Ils tombent rapidement amoureux malgré leur différence d’âge d’une vingtaine d’années. Maxim demande à la narratrice de l’épouser immédiatement. Après une délicieuse lune de miel, le couple De Winter rentre à Manderley où plane le souvenir de Rebecca.

Il est impossible d’en raconter plus sous peine de déflorer l’intrigue. « Rebecca » est un livre à suspense. L’histoire est racontée tambour battant, le lecteur est totalement entraîné et ne peut lâcher le livre avant la fin. Daphné Du Maurier fait monter la tension dans de nombreuses scènes et elle ne la relâche jamais. La fin abrupte ne laisse pas les personnages souffler. Parmi les différentes scènes, celle dont je me souviendrai longtemps est celle du bal masqué marquée par une montée du suspense et par une grande cruauté.

« Rebecca » est le livre d’une obsession : celle de la narratrice pour Rebecca. Elle n’est pas très à l’aise d’arriver dans la maison où a vécu celle-ci et tout est fait pour qu’elle ne l’oublie pas. A part la chambre à coucher du couple, rien  n’a changé. La narratrice doit écrire sur le papier de Rebecca, elle trouve son mouchoir dans un imperméable, les habitudes de la maison sont celles de la première femme de Maxim. La chambre de cette dernière a été conservée intacte par la gouvernante, Mrs Danvers. La narratrice ne peut donc trouver sa place à Manderley et elle le peut d’autant moins qu’elle est tout le contraire de Rebecca. Elle ne vient pas du même monde que Maxim, elle est gauche, réservée et ne sait comment se tient une demeure comme Manderley. Elle n’a rien de la grande dame du monde qu’était Rebecca. Au début du roman, elle nous explique à quel point elle est insignifiante : « Cela signifiait que j’étais une jeune personne sans importance et que point n’était besoin de prendre garde à moi dans la conversation. » Daphné Du Maurier ne nous donne quasiment aucune indication sur sa vie passée et surtout elle ne se donne pas la peine de lui trouver un prénom !

Face à elle , un personnage de méchante parfaite : Mrs Danvers. La première description de la gouvernante est très parlante : « Quelqu’un se détacha de cette mer humaine, une personne grande et maigre, vêtue de noir mat, et dont les pommettes saillantes et les grands yeux creux lui faisaient une tête de mort d’un blanc de parchemin. Elle vint à moi et je lui tendis la main, enviant son air de dignité, mais lorsqu’elle prit ma main je sentis la sienne molle et lourde, d’un froid mortel, posé sur mes doigts comme un objet inanimé. »  Mrs Danvers est habitée par le souvenir de Rebecca qu’elle a connue enfant. L’obsession montante de la narratrice  vient en grande partie de la gouvernante, c’est elle qui est à l’origine de l’humiliation dans la scène de bal. Mrs Danvers est un personnage très réussi, froid, psychotique et terriblement inquiétant.

J’ai adoré ce livre de Daphné Du Maurier à la construction palpitante et aux personnages bien dessinés. A noter l’adaptation d’Alfred Hitchcock avec Laurence Olivier et Joan Fontaine qui sont parfaits dans leurs rôles respectifs. Hitchcock prend quelques libertés avec le roman mais il montre bien l’oppression, l’angoisse montantes de la narratrice. Une oeuvre à lire et à voir donc !

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