Le secret de lady Audley de Mary Elizabeth Braddon

J’ai découvert Mary Elizabeth Braddon avec « Sur les traces du serpent » réédité par Phébus et grâce au challenge de Lou j’ai lu son roman le plus connu « Le secret de Lady Audley ».

Sir Michael Audley est veuf et est propriétaire d’un grand domaine dans le comté d’Essex. Ayant été séduit par la nouvelle institutrice, Sir Michael décide d’organiser une soirée afin de faire plus ample plus connaissance avec cette jeune personne. « Cette délicieuse soirée décida du sort de Sir Michael. Il fut fasciné par ces yeux bleus si doux et si touchants, la gracieuse élégance de ce cou svelte et de cette tête inclinée ornée de splendides boucles de cheveux aux reflets dorés et par la charmante voix qui résonnait comme une suave mélodie.  Tout son être dégageait une telle harmonie que chacun de ses attraits semblait avoir été formé l’un en fonction de l’autre. Tous ces charmes subjuguèrent tant le baron qu’il lui fut aussi impossible d’y résister que de se soustraire à sa destinée !  » Sir Michael épouse la très séduisante Lucy Graham et son bonheur semble complet jusqu’à l’arrivée de son neveu Robert Audley et de son ami George Talboys. Lady Audley agit alors de manière très étrange et George Talboys disparaît mystérieusement. Robert Audley n’aura de cesse de faire la lumière sur la disparition de son ami.

Je n’en dirai pas plus car il ne faut bien entendu pas trop déflorer l’intrigue conçue par Mary Elizabeth Braddon même si son roman n’est pas un whodunit classique. En effet, au bout d’environ 150 pages, le lecteur sait ce qui est arrivé à George Talboys mais surtout qui est à l’origine de sa disparition. Le suspense n’est donc pas dans la recherche du coupable, il est ailleurs. C’est l’enquête de Robert Audley qui va tenir le lecteur en haleine tout au long du roman. On a beau savoir très vite le nom du coupable, on ne connaît pas les raisons qui l’ont fait agir. Robert Audley va de plus affronter un être d’une grande perversité, d’une grande intelligence, prêt à tout pour que ses crimes restent impunis. Le lecteur est inquiet pour ce héros éminemment sympathique et désinvolte qu’est Robert Audley.

« Le secret de Lady Audley » a été publié en feuilleton en 1862 et la volonté de l’auteur de donner envie aux lecteurs de se précipiter sur le prochain épisode est visible. Cela se sent très fortement en fin de chapitre. Mary Elizabeth Braddon les termine par des révélations inattendues comme la mort de la femme de George Talboys qui revenait d’Australie pour la retrouver ; par des annonces de voyages qui permettront à Robert de découvrir de nouvelles pièces du puzzle ; par l’interpellation du lecteur : « Et pouvait-il maintenant sortir de l’enquête dans laquelle il se trouvait impliqué ? Pouvait-il s’arrêter ? Non, mille fois non. » Mais parfois Mary Elizabeth Braddon cherche trop à créer du suspense en lançant des pistes qui n’aboutiront jamais (je ne sais si c’est volontaire ou non). C’est le cas par exemple d’une lettre écrite à Robert Audley par sa cousine Alicia. L’auteur nous dit : »Si quelqu’un avait dit à ce moment au jeune avocat que la courte lettre de sa cousine devait être un jour l’un des maillons du terrible enchaînement de preuves nécessaires pour élucider le seul cas criminel  dont il aurait à s’occuper, Mr Robert Audley aurait peut-être haussé les sourcils de surprise. » En réalité, c’est le lecteur et non Robert qui hausse les sourcils car Mary Elizabeth Braddon ne nous reparle jamais de cette lettre !

Ce dernier détail ne m’a pas empêché d’apprécier ce roman plein de rebondissements. J’y ai retrouvé une atmosphère très victorienne que j’apprécie tout particulièrement. Et j’ai trouvé très originale la forme de suspense créée par Mary Elizabeth Braddon : le lecteur sait dès le départ le nom du coupable et pourtant il ne peut lâcher ce livre de 470 pages !

 

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Coeur des ténèbres de Joseph Conrad

Un soir sur la Tamise, sur une yole en partance pour la haute mer, un marin, Charlie Marlow, raconte à ses camarades l’aventure qu’il a vécue autrefois : engagé comme capitaine d’un steamer par une société européenne faisant du commerce sur le fleuve Congo, on lui confia la mission d’aller chercher un agent de la compagnie, Kurtz, qu’on disait malade. Marlow  commence la remontée du fleuve Congo, expédition qui va le mener au cœur des ténèbres.

Les livres de Joseph Conrad sont de ceux qui ne se laissent pas facilement appréhender. De « Cœur des ténèbres » se dégage une atmosphère étrange. Au fil de sa remontée du fleuve, Marlow a l’impression de revenir aux âges primitifs de l’humanité, à l’époque des origines, quand régnait la barbarie. A mesure qu’il pénètre dans les profondeurs de la jungle, celle-ci se fait plus menaçante et oppressante : « Remonter le fleuve, c’était comme retourner aux premiers âges de la Terre, lorsque la végétation abondait et que régnaient les grands arbres. Un cours d’eau vide, un grand silence et partout une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd et gluant, l’éclat du soleil, sans gaieté ». Une scène résume à elle seule cette sensation d’étouffement et de danger, lorsqu’un brouillard blanc épais s’abat sur le fleuve et qu’une clameur sauvage s’élève de la forêt environnante.

Mais la sauvagerie n’est pas que le fait des autochtones. Avides et rapaces, les colons Européens les exploitent sans merci et les traitent avec cruauté tout en prétendant faire œuvre de civilisation. Le personnage de Kurtz symbolise cette ambiguïté. Agent très efficace de la compagnie pour laquelle il collecte de l’ivoire, il a également été chargé par l’ « Association internationale pour la suppression des coutumes barbares » de rédiger un rapport. Or, au bout de son périple, Marlow découvre en Kurtz une sorte de chef de tribu sur laquelle il paraît exercer une grande fascination et qui commet des actes barbares en son honneur, peut-être même de par sa volonté. L’humaniste semble avoir sombré dans la folie du mal.

Le mérite de Conrad est de préserver jusqu’au bout le mystère qui entoure Kurtz. Il n’apparaît que dans le dernier quart du roman, alors qu’il n’est plus qu’un homme malade et délirant. Pourtant, il est déjà présent bien avant grâce aux informations que recueille Marlow sur son compte dès son arrivée en Afrique. Elles font toutes de lui un grand homme, voire un génie, promis à un brillant avenir. Avant même de le rencontrer, Marlow est déjà sous l’emprise de Kurtz, et ce qu’il découvrira de l’horrible réalité n’y changera rien.

Conrad signe là une œuvre envoûtante sur l’horreur du colonialisme et la fascination du mal, sur ces ténèbres nichées au cœur des hommes. Dans le but de rendre justice à la modernité de ce texte, les Editions des Equateurs ont voulu dépoussiérer les précédentes traductions de Heart of darkness (plus connu sous le titre de « Au cœur des ténèbres »). Par les exemples qu’elle donne dans la préface, il semble bien que la traductrice a réussi à rendre sa fluidité à la prose de Conrad, tout en préservant cette ambivalence et cet art de l’évocation qui la caractérisent. A noter pour finir que « Cœur des ténèbres » inspira le film de Francis Ford Coppola « Apocalypse Now », transposé pendant la guerre du Vietnam, avec Marlon Brando dans le rôle de Kurtz. On y trouve comme dans le livre cette impression d’asphyxie, cette noirceur de l’âme. Le livre comme le film ne se laisseront pas facilement oublier.

Les ennuis de Sally West de Patricia Wentworth

A cause d’un épais brouillard, James Elliot se retrouve dans une grande propriété où il compte demander sa route. Laissant la Mercedes qu’il doit livrer à un Lord, il s’approche de la demeure et y croise une jeune femme qui lui murmure à l’oreille : « Fuyons ! ». C’est alors que retentissent les coups de feu et que James se voit dans l’obligation de suivre la jeune femme. Tentant d’obtenir une explication, James se trouve confronté à une jeune femme très désinvolte, s’inquiétant plus de retrouver ses chaussures en crocodile que de ses poursuivants ! Malheureusement pour lui, James va revoir cette jeune femme dans une soirée organisée par l’une de ses nombreuses cousines. Sally West (c’est le nom de la mystérieuse jeune femme) entraîne alors James dans une histoire totalement abracadabrante où il sera question d’un collier de diamants, de preuves accablantes cachées sous des chauve-souris, d’une vieille tante futée et d’un écrivain à succès en manque d’inspiration.

L’histoire « Des ennuis de Sally West » semble au départ un whodunit classique. James mène une enquête visant à découvrir ce qui se trame dans la fameuse propriété et pourquoi on lui a tiré dessus. Rapidement, l’enquête se transforme en romance et James est plus préoccupé par son histoire avec Sally que par la poursuite des coupables. Dès sa rencontre avec elle, il sait qu’elle va être la femme de sa vie. Peu lui importe que Sally soit déjà fiancée ou que leurs péripéties deviennent dangereuses, James est décidé à épouser Sally ! Celle-ci tente vainement de l’écarter : « James la considéra avec une certaine sévérité et un brin d’étonnement.

– Comment allons-nous nous marier si je dois ni vous voir, ni vous écrire, ni vous téléphoner ? J’aimerais que vous restiez pragmatique. »  Patricia Wentworth donnera bien entendu raison à l’obstination de James pour le plus grand bonheur de ses lecteurs !

Les personnages sont tous extrêmement désinvoltes, ils semblent totalement inconscients face à ce qui leur arrive. James et Sally sont poursuivis pendant tout le roman, ils manquent de se faire tuer à plusieurs reprises mais cela ne leur enlève ni leur humour, ni leur légèreté. A un moment, leurs poursuivants réussissent à leur faire avoir un accident de voiture : « Sans un regard ou un mot pour sa passagère, il ouvrit la portière et sortit d’un bond. Sally allait parfaitement bien, mais qu’en était-il de la voiture du colonel Pomeroy ? Sa seule inquiétude était pour la Rolls. Livrer une voiture neuve avec une éraflure sur la carrosserie serait une humiliation fort désagréable. » La réaction de James est tout à fait caractéristique de l’humour déployé par Patricia Wentworth dans ce roman : aucune situation n’est jamais réellement grave !

J’ai passé un bon moment avec « Les ennuis de Sally West », c’est un divertissement vif, enlevé et plein d’humour. L’atmosphère y est délicieusement surannée et je me suis laissée entrainer par tant de légèreté.

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Victoria de Knut Hamsun

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Dans le cadre de Masse critique, j’ai reçu ce petit roman de Knut Hamsun que les Editions Gaïa viennent de rééditer. D’autres romans du grand écrivain norvégien doivent bientôt paraître aux mêmes éditions. C’est toujours avec un grand plaisir que je lis cet auteur que j’avais découvert grâce à un autre écrivain, Henry Miller, qui l’admirait.

L’œuvre de Knut Hamsun tourne sans cesse autour de cette dualité : la société des hommes est corruptrice et cruelle aux âmes pures, la nature est le refuge de ces mêmes âmes, consolatrice et sans faux-semblant. La nature est présente dans « Victoria », comme élément de décor, et n’a pas cette place centrale qu’elle occupe dans d’autres romans, comme « Pan » par exemple. Hamsun axe son histoire sur cet autre thème récurrent dans son œuvre : l’amour, ce fruit de la nature souvent contrarié par la volonté des hommes.

« Quelqu’un demande ce qu’est l’amour. On répond : « L’amour, c’est un vent qui murmure dans les rosiers avant de tomber. Mais il peut être aussi un sceau inviolable jusqu’à la mort. Dieu a créé plusieurs types d’amour, ceux qui durent et ceux qui s’évanouissent. » « . Johannes aime Victoria. Ils se connaissent depuis l’enfance. Il est fils de meunier, elle est fille d’un châtelain désargenté. Johannes part vivre en ville, où il publie des poèmes qui lui apportent une petite célébrité grâce à laquelle il espère gagner le cœur de Victoria. Un jour, il rencontre Victoria de passage pour quelques jours en ville. Il apprend alors que la jeune fille est fiancée à Otto, riche jeune homme, mais que c’est lui, Johannes, qu’elle aime. Elle le pousse cependant dans les bras de Camilla, une jeune fille de bonne famille qu’il a sauvée de la noyade quelques années auparavant, et amoureuse de son sauveur.

On est plus proche avec Hamsun de la tragédie antique que de la bluette sentimentale. Le chassé-croisé amoureux mènera tout droit au drame. Victoria confesse son amour à Johannes mais, poussée par son devoir envers sa famille, le repousse. D’espoir en rebuffades, Johannes  navigue constamment entre exaltation, révolte et résignation. Camilla incarne quant à elle le côté solaire de l’amour, jeune fille portée par ses envies, innocente et insouciante, légère et versatile. L’amour chez Knut Hamsun est loin d’être un chemin pavé de roses.

Ce qui frappe chez Hamsun est ce style d’une grande pureté, presque élégiaque, tout en retenue comme le sont les personnages alors que s’agitent en eux des sentiments violents et exacerbés. Derrière les attitudes froides et compassées dictées par une société puritaine et socialement figée se dissimulent souvent des désirs contrariés. Les personnages d’Hamsun sont fragiles, au bord de la rupture, désabusés, d’une sensibilité maladive et, pour ne rien arranger, ravagés par l’orgueil. Cette faille existentielle les conduit inexorablement à la révolte, plutôt sous la forme du repli sur soi que de la confrontation avec autrui. Une grande tension sourd entre les lignes, mais également beaucoup d’émotion, à l’image des dernières pages bouleversantes de « Victoria ».

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Victoria par Knut Hamsun

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Knut Hamsun

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Le portrait de Pierre Assouline

J’ai reçu « Le portrait » de Pierre Assouline dans le cadre du swap « Un livre, un peintre » grâce à la gentillesse de Karine. L’idée de départ de ce livre est très originale.

La baronne Betty de Rothschild meurt le 1er septembre 1886 et son esprit passe dans le portrait que fait d’elle Ingres entre 1844 et 1848. C’est alors le portrait qui nous parle et nous raconte l’histoire de cette dynastie de banquiers jusqu’en 2007. Les titres des chapitres correspondent aux différentes demeures « habitées » par le portrait : rue Laffitte, rue Saint-Florentin, au château de Ferrières, au château de Neuschwanstein, au Louvre et à l’Hôtel Lambert. Le roman de Pierre Assouline est extrêmement documenté et nous promène dans l’Histoire de France, l’histoire des Rothschild et l’histoire culturelle.

Betty de Rothschild et son portrait traversent la grande histoire : 1848 qui supprime la Monarchie de Juillet et met en place la deuxième République, la venue au pouvoir de Napoléon III, la commune de 1871, l’affaire Dreyfus, toutes les révoltes et les changements du XIXème sont évoqués. La première guerre mondiale achève de transformer le monde qu’a connu Betty. « Houle de souvenirs, vase de la mémoire. Un étrange sentiment m’envahit jusqu’à me hanter la nuit, la conviction qu’un monde s’achève et que l’inconnu nous guette. Je le perçois à un signe infime, à une note très personnelle surgie de la coulée des siècles, le souvenir d’une image qui me renvoie au regret d’un instant ; une douce nostalgie m’étreint alors, cette affection si particulière que l’on nomme la fièvre des feuilles mortes. » Avant de connaître enfin un monde de paix, le portrait de Betty connaîtra l’infamie, la spoliation des biens de la famille Rothschild par les nazis. Famille de collectionneurs, les Rothschild étaient la cible rêvée pour Hitler qui de longue date avait repéré leurs différentes propriétés en France. Fort heureusement, le portrait de Betty traverse cette période tourmentée pour revenir indemne.

A travers les siècles, se construit la dynastie Rothschild. Betty nous donne toute la généalogie de cette famille ambitieuse. Le fondateur était déjà un fils de banquier et il s’appelait Meyer. C’est grâce à une enseigne placée au-dessus du ghetto de Francfort qu’il transforma son nom en baron Von Roten Schild puis Von Rothschild. Betty épousa son oncle James et tous deux fondèrent la branche française de la famille. Il était préférable de rester entre Rothschild, la confiance et la solidarité allaient alors de soi. Ils établirent un véritable code de conduite pour la pérennité de leurs affaires. « S’il est une valeur, une seule, qu’il (James) voulut transmettre à ses héritiers, c’est bien celle-là, la solidarité au sein d’une famille envisagée comme un réseau. De la dispersion elle a fait un ciment : cinq frères dans cinq capitales associés dans des participations croisées et des décisions collectives. De l’humilité, une règle intangible. » La discrétion fait également partie des qualités nécessaires à un Rothschild. La dynastie a réussi sans fracas ni scandale.

James Rothschild était un immense collectionneur et sa femme tenait un salon réputé. Cela nous permet de croiser de grands artistes comme Balzac, Offenbach, Chopin, Heine ou les frères Goncourt. Certains côtoient les Rothschild par amitié, d’autres par ambition. Ingres est bien entendu très présent, Betty nous expliquant par le menu la genèse de son portrait. L’exposition du tableau à notre époque nous permet de croiser d’autres personnalités comme Henri Cartier-Bresson ou l’immense Daniel Arasse.

Malgré une écriture fluide et plaisante, j’ai eu du mal à entrer dans le roman de Pierre Assouline. J’ai trouvé les premières parties laborieuses, les très nombreuses anecdotes m’ont un peu perdue. J’ai préféré l’histoire moderne du tableau, de la seconde guerre mondiale à nos jours. Il reste que l’idée de départ est fort séduisante et qu’au final le voyage dans le temps  proposé par Pierre Assouline n’est pas désagréable.

Ce livre a également été lu par Lou dans le cadre d’une lecture commune.

Sukkwan Island de David Vann

 « Sukkwan Island » a eu les honneurs de la blogosphère, ce premier roman de David Vann a déjà beaucoup été commenté. Je l’ai, pour ma part, reçu dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio.

Jim et son fils Roy débarquent sur une île sauvage du Sud de l’Alaska. Le père a décidé de passer une année entière avec son fils sur cette île loin de tout. « Ils s’installaient à présent dans une petite cabane en cèdre au toit pentu en forme de A. Elle était blottie dans un fjord, une minuscule baie du Sud-Est de l’Alaska au large du détroit de Tlevak, au Nord-Ouest du parc national de South Prince of Waves et à environ 80km de Ketchikan. Le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n’y avait aucun voisin. » Jim souhaite passer du temps avec son fils de 13 ans afin de se réconcilier avec lui, de mieux le connaître. Roy habite en effet avec sa mère et sa soeur. Le père et fils organisent leur vie dans cette nature sauvage : ils aprennent à construire un abri pour le bois, à pêcher, à chasser l’ours. Le séjour, qui commençait bien, tourne rapidement au cauchemar.

David Vann met en place un suspense psychologique qui monte en puissance jusqu’à la fameuse (et terrible) page 113. Rapidement l’ambiance de camping sympathique du début disparaît pour laisser place à une atmosphère inquiétante. Ce changement vient essentiellement du comportement du père. C’est lui qui est à l’initiative de ce voyage, lui qui a poussé son fils à le suivre. Mais une fois arrivé sur l’île, il semble n’avoir rien prévu, rien anticipé et il est incapable de s’organiser correctement. Très vite, Jim se met à pleurer toutes les nuits. Roy l’entend, est gêné de voir son père si faible, si instable. Son père finit par s’expliquer : « Je ne sais pas pourquoi je suis devenu comme ça. Je me sens si mal. Ca va pendant la journée, mais ça me prend la nuit. Dans ces moments-là, je ne sais plus quoi faire, dit son père, et cette dernière phrase le fit gémir une nouvelle fois. Je suis désolé, Roy. J’essaie de toutes mes forces. Je ne sais pas si je vais tenir le coup. » Et c’est ce qui nous inquiète durant cette première partie du roman, le père va-t-il craquer et va-t-il abandonner son fils au milieu de cette nature hostile ?

La nature est d’ailleurs le troisième personnage de ce roman, les éditions Gallmeister ont publié « Sukkwan Island » dans leur collection « nature writing ». Elle est au début de l’histoire accueillante, belle et généreuse. Les deux hommes n’ont pas de mal à se nourrir, la pêche se fait facilement et les réserves s’accumulent. Puis l’hiver approche et s’installe. La nature devient hostile et dure. Le père et le fils ne peuvent plus sortir de chez eux, ils vivent totalement en huis-clos. Cette situation ne fait qu’aggraver l’état du père qui n’avait pas anticipé la rudesse du climat. Le drame semble vraiment inéluctable.

J’ai lu « Sukkwan Island » sans connaître la vie de David Vann et j’ai apprécié la tension grandissante de ce huis-clos psychologique. J’ai été soufflée par le basculement de la situation qui rend l’atmosphère totalement irrespirable. Mais la vie de l’auteur donne une épaisseur inattendue, la fiction se fait l’écho de la réalité. Son père lui avait proposé de partir un an en Alaska lorsque David Vann avait 13 ans. Ce dernier a refusé et quinze jours plus tard son père s’est suicidé. « Sukkwan Island » est donc beaucoup plus qu’un roman à suspense, c’est avant tout une incroyable catharsis.

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Sukkwan island par David Vann

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David Vann

 

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Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald

Voilà une nouvelle relecture très bénéfique. Après avoir vu il y a quelque temps le splendide film de Jack Clayton (1974) avec Robert Redford dans le rôle-titre, j’ai eu immédiatement envie de me replonger dans le livre de Francis Scott Fitzgerald qui m’avait laissé de marbre lorsque je l’ai découvert il y a une vingtaine d’années. Et j’ai bien fait, car j’étais alors totalement passé à côté de ce chef-d’œuvre.

La magie de « Gatsby le magnifique » – l’écriture de Fitzgerald agit en effet comme un charme, un envoûtement sur le lecteur – tient avant tout au personnage éponyme, sorte de dandy, jeune millionnaire dont le passé mystérieux suscite les interrogations : a-t-il hérité sa fortune ? est-il un bootlegger, un parvenu ? dans quelles affaires trempe-t-il ? ne dit-on pas qu’il a tué un homme ? a-t-il vraiment, comme il le prétend, été un héros de la Grande Guerre, et fréquenté Oxford ? Il habite depuis peu une gigantesque demeure avec piscine en marbre et vingt hectares de pelouses et jardins, au bord d’une baie à Long Island. Il y donne de somptueuses fêtes auxquelles se presse la bonne société riche de New-York, insouciante, avide de plaisirs et d’aventures. Nous sommes au début des années 20, les « années folles », les « années jazz », les années de la prohibition et du capitalisme débridé.

Gatsby est au faîte de sa renommée. Mais derrière le clinquant du personnage perce une âme solitaire et mélancolique. S’il est venu s’installer à Long Island, c’est pour se rapprocher de Daisy, jeune femme qu’il a rencontrée avant de partir à la guerre, et qui vit de l’autre côté de la baie. Les deux jeunes gens se sont aimés pendant un mois, cinq ans auparavant, avant d’être séparés. Puis Daisy s’est mariée avec le riche Tom Buchanan, homme lourdaud et infidèle. Mais Gatsby n’a rien oublié de son amour et compte bien ressusciter le passé…

Le narrateur est Nick Carraway, un jeune homme venu du Midwest pour travailler comme agent de change à New-York. Il habite un modeste cottage à côté de la propriété de Gatsby. Il est aussi le cousin de Daisy, c’est pourquoi Gatsby sollicitera son aide afin de reconquérir cette dernière. Réticent à l’égard de Gatsby « qui représente tout ce qu’[il] méprise le plus sincèrement », il découvre peu à peu les failles du personnage, le rendant finalement touchant, à ses propres yeux comme à ceux du lecteur. Et il s’avèrera en fin de compte son seul ami.

On se rend compte que Gatsby n’a tant voulu s’élever et étaler sa réussite que pour attirer l’attention d’une seule personne, Daisy. Elle est le moteur de sa volonté, et son point faible. Il appartient à ces personnages au destin aussi brillant que fugace. Il apparaît aussi en décalage  avec ses contemporains, à une époque où l’on cherche avant tout à oublier le passé (la guerre) tandis que lui n’a de cesse de le rappeler. Le roman est saturé de nostalgie (telle qu’en éprouvait sans doute Fitzgerald lui-même, alors qu’il n’avait que 28 ans lorsqu’il l’écrivit !) et touche le lecteur par sa poésie. « Le visage clair de Daisy se levait lentement vers lui, et il sentait son cœur battre de plus en plus vite. Il savait qu’au moment où il embrasserait cette jeune fille, au moment où ses rêves sublimes épouseraient ce souffle fragile, son esprit perdrait à jamais l’agilité miraculeuse de l’esprit de Dieu. Il avait alors attendu, écouté encore un moment la vibration du diapason qui venait de heurter une étoile, puis il l’avait embrassée, et à l’instant précis où ses lèvres touchaient les siennes, il avait senti qu’elle s’épanouissait comme une fleur à son contact, et l’incarnation s ‘était achevée ». Laissez-vous porter par la musique de Fitzgerald.

  

Manhattan nocturne de Colin Harrison

Porter Wren est journaliste à New York spécialisé dans les faits divers. Ses chroniques décrivent les vies des victimes tuées dans les rues de la Grosse Pomme. Porter est confronté à la noirceur de l’homme, mais en dehors des scènes de crime, sa vie est plutôt paisible. Il vit dans une maison ancienne avec sa femme Lisa, chirurgienne de la main, et leurs deux enfants. Malheureusement, Porter fait la connaissance, lors d’une réception, de Caroline Crowley. Celle-ci se dirige vers lui pour lui parler de la mort de son mari Simon. Ce dernier était un jeune cinéaste et il fut retrouvé dans un immeuble quelques mois plus tôt. Porter se laisse totalement séduire par l’envoûtante Caroline. « J’étudiais attentivement son visage, le front lisse – plus jeune que celui de ma femme – les sourcils, les grands yeux bleus – pétillants, amusés -, les pommettes hautes, le nez légèrement accusé, la bouche à la moue suggestive, puis de nouveau les yeux. Si bleus qu’on pouvait s’y perdre. (…) Elle inspira légèrement, se figea, me regarda. Elle venait de ce lieu où je désirais aller ; elle savait pourquoi les gens s’y rendaient, elle était en mesure de me révéler mon moi véritable, mon trouble l’amusait, elle s’attendait à ce que je succombe à ses charmes, et cependant elle ne voulait pas me jauger à cette aune, car c’était dans l’ordre naturel des choses.«  Porter se trouve alors mêlé à une histoire complexe dont les différentes strates se révèlent au fur et à mesure de ses découvertes.

« Manhattan nocturne » est un roman noir, très noir, à l’instar des nuits new-yorkaises. Colin Harrison réussit à créer une atmosphère pesante, sans espoir. Porter Wren connaît la misère, la violence des nuits ; il côtoie pour ses chroniques le meurtre,  la trahison, les accidents, les vies qui se terminent douloureusement. L’ambiance est d’autant plus sombre que Porter nous raconte son histoire a posteriori. Plane sur son récit l’annonce de ses futures péripéties, des futures catastrophes qui vont lui tomber dessus. « Comment débutent tous les récits malheureux ? Quand on ne s’y attend pas, qu’on regarde ailleurs, qu’on pense à d’autres problèmes, aux problèmes ordinaires. A l’époque – cela remonte à janvier dernier – la ville reposait sous des amoncellements de neige sale, les camions-poubelles passaient en gémissant dans les rues boueuses, des gens achetaient des billets d’avion pour Porto-Rico, les Bermudes, n’importe où loin de ce froid qui les gelait jusqu’aux os, loin de la vie trépidante de Manhattan.« 

La construction du roman est extrêmement travaillée. Au fur et à mesure de son enquête sur la mort de Simon Crowley, Porter Wren rencontre d’autres problèmes notamment liés aux cassettes vidéos réalisées par la victime. Simon filmait les gens à leur insu, prenait sur le vif la vie des personnes qui croisaient sa route. Porter regarde ces cassettes et en trouve une sur le meurtre non élucidé d’un policier ; une autre concerne un magnat de la presse, M. Hobbs. Ces différentes affaires s’emboîtent comme des poupées gigognes sans que les lecteurs ne soient perdus. Colin Harrison prend son temps pour construire ses intrigues, pour décrire minutieusement tous les personnages.

New York a une place prédominante dans ce polar, il ne s’agit pas seulement d’un décor de fond. La ville est un personnage à part entière dans l’intrigue. Colin Harrison rend parfaitement l’atmosphère de cette ville en plein hiver : « Le taxi descendit l’avenue sous les lumières mouchetées de neige ; de rares silhouettes avançaient courbées sur les trottoirs entièrement blancs ; la ville avait quelque chose d’onirique, comme si l’aube n’allait jamais venir. » L’écriture de Colin Harrison est belle, très précise dans ses descriptions et d’une grande fluidité.

Je ne connaissais pas cet auteur avant ma lecture de « Manhattan nocturne » et je remercie Amanda pour cette découverte. Je reste imprégnée de l’atmosphère sombre de New York et de la force d’évocation de l’écriture de Colin Harrison. Un auteur que j’aimerais lire de nouveau.

Emma de Jane Austen

Emma Woodhouse est une jeune femme de 21 ans, orpheline de mère et vivant avec son père dans le village de Highbury. Leur domaine de Hartfield est le lieu le plus élevé socialement. Emma est gâtée par la vie et n’a connu que peu de contrariété puisque sa mère est morte lorsqu’elle était bébé. Elle est très entourée par sa famille et ses amis et ses journées sont remplies de mondanités et de bavardages. Son occupation favorite est de jouer les entremetteuses pour ses proches. C’est dans ce but qu’elle prend sous son aile Harriet Smith dont les origines  sont inconnues mais qu’Emma s’entête à penser nobles. « Emma allait la prendre en main, l’améliorerait, la détacherait de ses relations pernicieuses et l’introduirait dans la bonne société. Elle la guiderait dans ses goûts et dans ses façons. C’était là une entreprise prometteuse et certainement charitable, parfaitement adaptée à la situation d’Emma, à ses disponibilités et à ses capacités. » Emma oblige Harriet à refuser la demande en mariage de Robert Martin, un fermier prospère et fort épris. Malgré les avertissements de Mr Knighley, grand ami des Woodhouse, Emma n’en fait qu’à sa tête et veut marier Harriet au vicaire Mr Elton. Mais Emma est une bien jeune femme qui ne connaît que peu de choses au sentiment amoureux. Elle apprendra à ses dépens que son jugement en la matière est des plus déplorable. 

« Emma » est le cinquième roman écrit par Jane Austen  et ce près de vingt ans après « Orgueil et préjugé » et « Raison et sentiments ». C’est avant tout un roman d’apprentissage, Emma est au début très satisfaite de sa personne et de son sens de l’observation. En réalité, son imagination la rend parfaitement aveugle. Emma interprète les faits et gestes de son entourage à l’aune de ses rêveries. Mr Elton semble rechercher la compagnie de Harriet, il s’inquiète de sa santé mais tout cela n’a qu’un seul but  : se rapprocher d’Emma. Lorsque Mr Elton lui fait sa demande en mariage, Emma tombe de haut. Mais ce cuisant échec ne stoppe aucunement notre marieuse ! Elle change son fusil d’épaule et tente un rapprochement entre Harriet et Frank Churchill, fils du mari de la nourrice d’Emma. Comme Mr Elton, Frank Churchill n’est en rien intéressé par Harriet puisqu’il est déjà fiancé ! Emma est systématiquement à côté de la plaque pour les autres et pour elle-même. Elle ne devine pas les intentions de Mr Knighley et ce n’est qu’à la toute fin qu’elle réalise son amour pour lui.

Jane Austen en écrivant ce roman voulait décrire un personnage central qu’elle seule pouvait aimer. Emma pourrait agacer le lecteur par son aveuglement, son obstination à faire le bonheur des autres contre leur gré. Mais Jane Austen traite son enfant gâtée avec beaucoup d’humour et d’ironie. Mr Knighley se charge régulièrement de la remettre à sa place. Au final, Emma est un personnage  que je trouve très attachant et on ne saurait lui tenir rigueur de ses erreurs faites dans un élan de jeunesse et d’excès de confiance.  La hiérarchie sociale dans « Emma » est très importante et respectée à la lettre. Les unions doivent s’envisager entre des niveaux sociaux équivalents. On est loin de « Orgueil et préjugé »  où Mr Darcy pouvait épouser Elizabeth Bennet qui lui était inférieure socialement. Ici on ne se mélange pas ! Emma est d’ailleurs très à cheval sur cette question. On s’en aperçoit à deux reprises. Lorsque Mr Elton déclare sa flamme à Emma, celle-ci est choquée qu’il puisse imaginer une union avec une famille si élevée. « En revanche, il ne pouvait ignorer qu’elle lui était infiniment supérieure financièrement et socialement. Il ne pouvait ignorer que les Woodhouse étaient établis à Hartfield depuis plusieurs générations, qu’ils étaient la branche cadette d’une très longue lignée, et que les Elton n’étaient rien du tout. » De même lorsque Harriet avoue à Emma qu’elle est amoureuse de Mr Knighley, notre héroïne est outrée qu’Harriet ne se rende pas compte de son infériorité. « Mr Knighley et Harriet Smith ! Quelle promotion pour celle-ci ! Quel avilissement pour lui ! Emma imaginait avec horreur la dégradation que cela représenterait pour lui, les sourires railleurs et les quolibets. Il serait livré en pâture à la dérision générale. » Foin d’amitié, Harriet redevient une jeune femme sans biens et sans origine lorsqu’elle espère s’élever socialement. Emma est d’autant plus en colère que c’est elle qui a introduit Harriet dans la haute société. Jane Austen nous montre là la cruauté de la petite société de province, chacun s’accroche à son milieu et en défend les privilèges en ne se mélangeant pas. L’auteur décrit l’étroitesse d’esprit de ce microcosme et d’Emma en particulier. Mr Knighley lui apprendra certainement à ouvrir les yeux, lui qui sait apprécier les qualités humaines de Robert Martin, simple fermier. 

« Emma » est un roman extrêmement bavard, toute l’intrigue, que certains qualifieraient de mince, tient dans les dialogues. Il y a peu de descriptions dans « Emma » contrairement aux premiers romans de Jane Austen. Et cette manière d’écrire colle parfaitement au personnage central qui trouve que : « Bavarder était chose plus facile qu’étudier. » Emma peut se moquer de Miss Bates, véritable moulin à paroles, mais elle n’est guère mieux ! J’ai trouvé que la forte présence des dialogues rendait ce roman très vivant, très animé. 

J’ai beaucoup apprécié la relecture d' »Emma » dont tous les personnages (à part l’arrogante Mrs Elton) sont touchants. Jane Austen me séduit encore une fois pour son ironie mordante, Emma n’échappe pas au ridicule où  l’a conduit son manque de jugement. Le tableau  de la société de province est encore une fois sans concession, enfermée dans les carcans du rang social. Un moment de lecture délicieux, à l’image de l’héroïne de Jane Austen.

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Banlieue sud-est de René Fallet

Ils ont entre dix-sept et vingt ans et comptent bien profiter de leur jeunesse. Nous sommes en 1944, à Villeneuve-Saint-Georges, dans la banlieue ouvrière de Paris. Bernard, Claude, Cous, Alix, Pépito, Jo, Pépée, Noëlle, Roger, Cricri, Zézette et les autres se préoccupent plus de sexe et de jazz que de la guerre. Les petites combines qui aident à améliorer l’ordinaire, les virées entre potes, les coups à boire la relèguent à l’arrière-plan, comme un élément de décor, malgré les privations, la peur du STO, l’occupation. Il faut vivre avant tout, si possible intensément : « Il est préférable de mourir à cinquante ans en ayant usé, abusé de l’existence sous toutes ses coutures, à l’envers, à l’endroit, couché, n’importe comment, pourvu qu’elle ait servi à quelque chose, que de la terminer à quatre-vingts ans sans un souvenir qui en vaille la peine, après avoir besogné comme un con pour des prunes, fait trente-six gosses à une rémouleuse de lentilles et avoir décroché des certificats de bonne conduite, de bonne tenue, de bon travail, à en fournir ses cabinets de papier hygiénique pour l’éternité… » 

René Fallet avait vingt ans lui-même lorsqu’il écrivit son premier roman en 1946. On y trouve déjà la gouaille poétique, cet esprit libertaire, tendance partisan-du-moindre-effort plutôt qu’activiste, qui font le sel de ses livres les plus connus comme « Le Beaujolais nouveau est arrivé », « Le braconnier de Dieu » ou « Les vieux de la vieille ». Ses personnages y sont animés d’un anarchisme viscéral, irréfléchi, non pas théorisé mais simplement vécu au quotidien et allant de soi, parce qu’inhérent à la nature humaine pour peu qu’on y regarde d’un peu plus près.

Avec « Banlieue sud-est », René Fallet avait l’ambition de faire le portrait de la « jeunesse 1944 », cette jeunesse qui entend jouir de ses meilleures années et pour cela rejette les valeurs de ses aînés qu’elle juge responsables d’une situation qu’elle n’a pas choisie. Le travail, l’autorité, le sens du sacrifice, très peu pour ces jeunes. Ni collabos ni résistants, simplement attentistes (comme l’immense majorité de la population française), ils portent avec eux l’insouciance, la débrouille, l’entraide, l’amitié et l’amour pour tout bagage moral. Pourtant, il arrive que les évènements entraînent dans leur tourbillon même ceux qui s’en tiennent à l’écart…

Ainsi le livre se fait plus grave au fil des pages, introduisant des éléments dramatiques qu’on a peu l’habitude de rencontrer dans l’œuvre de René Fallet, même si on perçoit toujours sous la joie de vivre de ses romans un fond de désespoir lié à la conscience qu’on ne laissera jamais vivre en paix les réfractaires, les insoumis, les anticonformistes, même pacifiques. « Les braves gens n’aiment pas que / l’on suive une autre route qu’eux », comme dit la chanson. Il n’en reste pas moins que cet ami de Georges Brassens, de Jean Carmet et de Pierre Brasseur, cet autodidacte dévoreur de livres, chérissait plus que tout la poésie et la liberté. « Oublier la liberté… La bafouer, passe encore, c’est un acte conscient, mais l’oublier, quelle tristesse… ». Un livre à lire et à méditer.