Le Capitaine Pamphile d'Alexandre Dumas

Ma connaissance de l’œuvre du prolixe écrivain français se limitait jusqu’à présent aux « Trois mousquetaires » version Bibliothèque verte. Autrement dit pratiquement rien. Pour mes quasi premiers pas dans la découverte d’Alexandre Dumas, j’ai choisi « Le Capitaine Pamphile », attiré par la quatrième de couverture qui annonçait un récit « plein de gaieté et de verve, de burlesque parodique », mais aussi « une œuvre sombre », « un chef-d’œuvre unique chez Dumas » qui « aurait pu être signé de Sterne, ou de Swift ». C’est plus qu’il n’en fallait pour me décider.

« Le Capitaine Pamphile » contient deux récits imbriqués l’un dans l’autre. Dans l’un, le narrateur, Alexandre Dumas lui-même, raconte les aventures tragi-comiques de divers animaux, Gazelle la tortue, Mlle Camargo la grenouille, les singes Jacques Ier et Jacques II, et l’ours Tom. Ces bêtes sont le jouet de leurs passions bien humaines et les victimes de la cruauté et de la bêtise des hommes. Elles appartiennent à un ami d’Alexandre Dumas, le peintre Decamps, dans l’atelier duquel se réunit une joyeuse compagnie d’artistes et de scientifiques. L’un d’eux, Jadin, se propose de lire les aventures du Capitaine Pamphile, dans lesquelles on apprend entre autres choses comment Jacques Ier et Tom sont arrivés chez Decamps. C’est le deuxième récit.

Le Capitaine Pamphile (« aime tout ») porte bien mal son nom. Cet intrépide Provençal fort en gueule commande le brick de commerce la Roxelane. Sa conception du commerce est toutefois fort singulière puisqu’il n’hésite pas à arraisonner et alléger de leur cargaison tous les navires qui ont le malheur de croiser sa route. On le voit aussi, entre Afrique, Amérique et Europe, se livrer à des parties de chasse homériques, affronter une mutinerie, s’échouer sur une baleine, échapper à des Indiens Hurons, se faire passer pour un membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, provoquer une guerre entre tribus africaines, faire la traite des esclaves, devenir cacique et arnaquer les royaumes d’Angleterre et d’Ecosse.

On aurait tort de voir dans « Le Capitaine Pamphile » un simple récit d’aventures à destination des enfants. Au-delà des péripéties rocambolesques, drôles et enlevées propres à ce genre perce une ironie mordante qui vise cette classe montante de marchands et capitalistes  qu’aucune considération morale ne peut arrêter sur la route du profit. Le Capitaine Pamphile en est l’archétype, certes caricatural, qui tue, vole, exploite, extorque et escroque avec une parfaite bonne humeur. Ainsi va le monde à l’aube du capitalisme triomphant. Dans ce contexte, l’auteur propose sa vision sa vision romantique des artistes et intellectuels, dernier refuge contre la barbarie naissante. Qui, de l’homme ou de l’animal, est le plus bestial, semble nous demander Dumas ? Une lecture très réjouissante.

Des hommes de Laurent Mauvignier

Le dernier livre de Laurent Mauvignier s’ouvre sur un anniversaire, celui de Solange. Toute sa famille est présente et notamment Feu-de-Bois, le frère devenu SDF. La fête se passe bien jusqu’à ce que ce dernier offre une broche à sa soeur bien-aimée. C’est la stupeur parmi les invités, la rancoeur se réveille.  » Lui qui n’a pas d’argent et vit au crochet des autres, tous les autres autour de lui, dont les regards allaient de la broche à lui et de lui à la broche, puis de la broche à eux entre eux, des regards qui posaient les mêmes questions et laissaient déjà voir la même stupéfaction, déjà la colère. » Les reproches affluent, les soupçons aussi : Feu-de-Bois a forcément volé l’argent qui lui permit d’acheter la broche. Et Feu-de-bois qui ne comprend pas cette fureur chez ses frères et soeurs ; qui, excédé, commettra l’irréparable.

Pendant tout le récit, Rabut, cousin de Feu-de-Bois, tente d’expliquer le comportement de son cousin, de retrouver la part d’humanité du paria de la famille. Feu-de-Bois vit à l’écart, dans une maison délabrée, il a perdu jusqu’à son prénom : Bernard. Rabut ne comprend pas son cousin qui a abandonné sans explication femme et enfants des années plus tôt pour revenir dans le village. Mais Rabut cherche plus loin dans ses souvenirs et se souvient de l’Algérie. Rabut et Bernard ont tous deux participé à la guerre d’Algérie, cette période de notre histoire dont on ne parle pas. C’est le cas de notre héros qui n’a jamais pu se libérer des horreurs de cette guerre. Ce silence s’est imposé à Bernard pour plusieurs raisons. A son retour, il a entendu les anciens lui dire « Ce n’est pas Verdun », il n’y a pas de raison de se plaindre d’une guerre dont on revient intact. Et puis il y a la honte d’y avoir participé. Bernard pense souvent à la seconde Guerre Mondiale et compare l’occupation allemande avec celle des Français en Algérie. Les Algériens fous de joie lorsque la guerre se termine, lui rappellent celle des Français à la libération. Bernard ne se débarrassera jamais non plus des images de violence, de torture. L’Algérie le poursuit à son retour, l’empêchant de reconstruire sa vie.

J’avais lu précédemment « Dans la foule »  du même auteur et j’avais été impressionnée par son style. J’ai retrouvé dans « Des hommes » cette force de l’écriture. Laurent Mauvignier retranscrit le langage oral mais aussi les pensées de ses personnages avec des phrases hachées, extrêmement rythmées. Tous les signes de ponctuation du dialogue ont disparu pour donner un flux continu de mots. « On se souviendra que derrière Feu-de-Bois on pourrait retrouver Bernard. On entendra sa soeur l’appeler par son prénom, Bernard. On se rappellera qu’il n’a pas toujours été ce type qui vit aux crochets des autres. On l’observera en douce pour ne pas éveiller sa méfiance. On le verra avec toujours les mêmes cheveux jaunes et gris à cause du tabac et de ce charbon de bois, les mêmes moustaches épaisses et sales.  Et puis les points très noirs sur le nez, ce nez grêlé, bulbeux, rond comme une pomme. Et puis les yeux bleus, la peau rosée et boursouflée sous les paupières. Le corps robuste et large. Et cette fois, si on y prêtait attention, on verrait les traces du peigne sur les cheveux coiffés en arrière, on devinerait l’effort de propreté. Et même, on se dirait qu’il n’a pas bu et qu’il n’a pas l’air trop mauvais. » Le style de Laurent Mauvignier est totalement hypnotique, le lecteur est totalement immergé dans ses mots. C’est également une écriture que l’on ressent physiquement, on se sent oppressé par ce flot de paroles ce qui correspond bien à l’horreur décrite durant la guerre d’Algérie.

« Des hommes » est un livre marquant par son style très travaillé mais aussi par ses personnages emprisonnés dans leurs souvenirs. Encore une fois, j’ai été enchantée par la lecture de Laurent Mauvignier que je vais continuer de suivre. 

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Temps difficiles de Charles Dickens

L’intrigue de « Temps difficiles » se situe dans la ville imaginaire de Coketown (qui est en fait Manchester) au plus fort de l’industrialisation. Nous découvrons sur plusieurs années la vie d’une famille de notables : les Gradgrind.

Les deux enfants de la famille Gradgrind sont élevés dans la doctrine utilitariste. Leur père l’applique absolument à tous les compartiments de la vie quotidienne. Les enfants ne peuvent passer leur temps qu’à étudier, l’amusement et l’imagination sont totalement proscrits. « En toutes choses, vous devez vous régler, vous laisser diriger par les faits. Nous espérons avoir avant longtemps un Comité des faits, composé de commissaires des faits, qui forceront les gens à ne considérer que les faits et rien que les faits. Vous devez exclure de votre vocabulaire le mot Imagination. Vous n’avez rien à en faire. Vous ne devez en avoir dans aucun objet usuel, dans aucun ornement, ce qui serait, en fait, une contradiction.  » Cette doctrine va effectivement très loin puisque les deux enfants Gradgrind ne peuvent aller au cirque ou même avoir des chevaux sur leur papier-peint puisque ces animaux ne peuvent marcher aux murs ! Charles Dickens nous montre l’évolution de ces deux enfants imprégnés d’utilitarisme et le moins que l’on puisse dire, sans trop en dévoiler, c’est que les idées de leur père ne feront pas d’eux des adultes heureux.

« Temps difficiles » est également l’occasion pour Charles Dickens de faire une sévère critique de l’industrialisation à outrance de l’Angleterre. Les conditions de vie des ouvriers des filatures de tissu sont longuement décrites et critiquées par Dickens. Les ouvriers sont exploités, usés par le travail à la chaîne. On suit le personnage de Stephen, ouvrier à l’usine, dans ces différents malheurs. Il vit misérablement, supporte une femme devenue alcoolique mais il reste honnête. Il est même pour Dickens l’incarnation de la droiture. Les patrons de l’usine n’ont que mépris pour Stephen et ses semblables et pour eux aucune de leurs plaintes n’est recevable. La ville de Coketown est très marquée par l’industrialisation. Les descriptions de Dickens sont extraordinaires, la ville est peuplée de hautes cheminées d’usines qui crachent perpétuellement de la fumée. Le jour n’atteint pas les habitations rouge brique, toute la ville est plongée dans un épais brouillard. Le nom choisi par Dickens le dit bien : Coketown c’est la ville du charbon. « C’était un jour d’été ensoleillé. La chose arrivait parfois, même à Coketown. Vu de loin par ce temps, Coketown apparaissait noyé dans une brume inaccessible aux rayons du soleil. On savait seulement que la ville était là, parce qu’on savait que la tâche maussade qui s’étalait dans le paysage ne pouvait être qu’une ville. Un brouillard de suie et de fumée qui se dirigeait confusément tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, tantôt montait vers la voûte du ciel, tantôt s’avançait sombrement au ras du sol, selon que le vent s’élevait ou s’apaisait ou changeait de direction, un enchevêtrement compact, sans forme, traversé par des nappes d’une lumière oblique qui ne laissait voir que de grosses masses noires : Coketown, vue de loin, s’évoquait lui-même bien qu’on ne pût distinguer aucune de ses briques. »

« Temps difficiles » est un roman assez court par rapport aux autres oeuvres de Charles Dickens. Pour cette raison, on ne retrouve pas le foisonnement de personnages auquel l’auteur est habitué. Ici nous ne suivons que la destinée de la famille Gradgrind et celle de Stephen en pointillés. D’ailleurs l’ouvrier croise la famille Gradgrind à de nombreuses reprises et il finit par s’intégrer à leur histoire. Comme toujours chez Dickens, les personnages sont extrêmement tranchés. Les « bons » le sont du début à la fin et sont irréprochables. Ils sont incarnés par Stephen et son amie Rachael, tous deux ouvriers, ils servent à défendre la thèse de l’auteur contre l’industrialisation. Les mauvais bougres sont bien évidemment des notables. Ils sont facilement identifiables puisqu’ils sont les victimes de l’ironie féroce de Dickens. Un exemple avec la description de Mr Bounderby, ami de Mr Gradgrind : « Il n’avait guère de cheveux. On pouvait imaginer qu’il les avait fait s’envoler à force de parler, et que ceux qui lui restaient et qui se dressaient en désordre sur son crâne ne se trouvaient dans cet état que parce qu’ils étaient sans cesse éparpillés par le vent de sa vantardise. »

« Temps difficiles » ne fait que conforter mon admiration pour Charles Dickens. J’apprécie son extraordinaire style, ses envolées lyriques, ses personnages si tranchés, son parti-pris et son humour qui adoucit la noirceur de la fumée de Coketown. La condamnation du capitalisme est de plus très moderne. Le personnage de Bounderby, parti de rien et devenu riche, ne comprend pas pourquoi les ouvriers ne font pas tous comme lui. Si lui l’a fait, tout le monde peut le faire. On entend toujours aujourd’hui ce type de discours chez les fervents défenseurs du capitalisme. Dickens continue à nous faire méditer.

 

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L'affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

Nous sommes en Angleterre, en 1985. Thursday Next est un agent des opérations spéciales et plus précisément chez les LittéraTecs. Cette brigade s’occupe des crimes littéraires et notamment d’éradiquer les faux manuscrits. Au début du roman, Thursday est appelée sur une enquête importante : le manuscrit de « Martin Chuzzlewit » a disparu. Cette affaire va obliger Thursday à affronter celui qui se veut le plus grand malfaiteur de tous les temps : Achéron Hadès.

Jasper Fforde a une imagination foisonnante, il a créé une véritable uchronie pour « L’affaire Jane Eyre ». Nous sommes en 1985 mais tout est bien différent du 1985 que nous avons vécu. La guerre de Crimée entre l’Angleterre et la Russie n’est toujours pas terminée et Thursday y a laissé son frère. Le Royaume-Uni n’existe pas puisque l’Ecosse est une République. Et les chrono-gardes voyagent dans le temps selon leurs missions. Le père de Thursday, ancien chrono-garde, fait des apparitions cocasses où il vérifie ce qu’il est advenu de Nelson, Churchill afin que les français ne modifient pas l’Histoire !

Ce qui est très plaisant dans l’univers créé par Jasper Fforde est la place primordiale accordée à la littérature. La disparition du manuscrit de « Martin Chuzzlewit  » ou le kidnapping de Jane Eyre sont vécus comme des drames nationaux. Les références à la littérature anglaise sont pléthore et réjouissantes lorsque l’on aime (comme c’est mon cas) les auteurs cités. Shakespeare a une place importante dans l’uchronie puisqu’il existe des automates citant des passages du grand dramaturge en pleine rue et pour 10 sous ! Et de nombreux comités tentent de prouver que Shakespeare n’a pas écrit ses pièces de théâtre ! Grâce au portail de la prose inventé par Mycroft, l’oncle de Thursday, il est possible de voyager dans les livres. Notre héroïne va pouvoir voyager au coeur de « Jane Eyre » et discuter avec Rochester, la veinarde ! Mais je ne lui en veux pas puisque la fin du roman de Charlotte Brontë ne serait pas la même sans Thursday !

J’ai néanmoins deux petits bémols à apporter. Le premier porte sur l’histoire d’amour de Thursday. Cette partie de l’intrigue me semble inutile et notre pauvre héroïne se voit affubler d’un amoureux complètement falot. Le deuxième bémol concerne la longueur du roman, je pense qu’il aurait gagné en rythme, en tension en étant plus court. La scène d’affrontement sur le toît de Thornfield Hall se traîne en longueur. Thursday met un temps infini à deviner comment éliminer Achéron Hadès alors que le lecteur l’a compris bien avant. Les chapitres suivant la résolution de l’affaire Jane Eyre proprement dite m’ont également quelque peu ennuyée.

 « L’affaire Jane Eyre » reste, malgré mes bémols, une lecture fort plaisante. L’uchronie créée par Jasper Fforde ne peut que réjouir les amoureux de la littérature anglaise dont, bien entendu, je fais partie.

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Le Club des Incorrigibles Optimistes de Jean-Michel Guenassia

L’action débute en 1959, à Paris. Michel Marini a douze ans. L’école l’ennuie, il préfère lire, écouter du rock’n’roll et jouer au baby-foot. Au « Balto », bistrot à Denfert-Rochereau où il a l’habitude de se mesurer aux meilleurs joueurs de baby, il remarque derrière un rideau une porte par laquelle passent des hommes d’âge mûr. Intrigué, il finit un jour par pousser la porte où est inscrit « Club des Incorrigibles Optimistes »,  et découvre une assemblée d’hommes occupés à jouer aux échecs ou à bavarder. « C’étaient quasiment tous des gens des pays de l’Est. Des Hongrois, des Polonais, des Roumains, des Allemands de l’Est, des Yougoslaves, des Tchécoslovaques, des Russes, pardon, des Soviétiques reprenaient certains. Il y avait aussi un Chinois et un Grec. » Communistes de la première heure ou opposants, ils ont fui un système devenu inhumain. Ils ont laissé au pays famille et amis. Ils étaient médecins, hauts fonctionnaires, ingénieurs, en France ils ne sont plus rien. Ils se retrouvent alors dans cette arrière-salle pour chasser la solitude et oublier un instant la dureté de leur vie de parias. Michel fait peu à peu leur connaissance et devient leur ami.

De 1959 à 1965, il fréquente le club et découvre l’histoire personnelle de ses membres, et leurs blessures. Celles-ci répondent parfois aux évènements qui surviennent dans la vie de Michel. Car il s’agit aussi d’une chronique personnelle et familiale dont les épisodes alternent avec les tranches de vie des réfugiés. Son père, descendant d’immigré italien, a épousé la fille de son patron lorsqu’il était apprenti plombier. Ils ont ensuite hérité de l’entreprise familiale. Les tensions sont vives dans ce couple socialement mal assorti. Le grand frère de Michel, Frank, communiste et anticolonialiste convaincu, s’engage contre toute attente pour la guerre d’Algérie et abandonne sa petite amie, Cécile, avec laquelle Michel noue alors une grande complicité.

Voilà pour le décor. En 750 pages passionnantes et d’une grande clarté, Jean-Michel Guenassia fait le récit authentique d’une trajectoire adolescente. C’est certainement ce qui a séduit le jury du prix Goncourt des lycéens qui a couronné ce roman. Les préoccupations des adolescents ne changent pas tellement d’une époque à l’autre, et ceux du jury se sont à coup sûr reconnus dans le personnage de Michel Marini. Le livre intéressera donc aussi un public adulte qui y retrouvera peut-être les bonheurs et les affres de cette période difficile mais passionnante de notre vie. Et puis les thèmes abordés : les joies et déceptions de l’amour et de l’amitié, la brûlure de la trahison, sont universels et de tout temps. Certains, comme la douleur de l’exil et du déracinement, entrent même en résonance avec notre époque, même si le contexte est, certes, fort différent. Quoiqu’il en soit, par ce choix les lycéens ont montré qu’ils avaient énormément de goût et savaient reconnaître une œuvre de qualité. Qui a dit que les jeunes ne lisaient plus ?

Pour conclure, je ne saurais trop vous recommander la lecture de l’excellent billet d’Arnivi, pour achever de vous convaincre.

La fille du capitaine de Pouchkine

Russie, 1773, Piotr Andreïtch Griniov est un jeune homme de bonne famille. Son père est un ancien militaire et souhaite que son fils s’engage à son tour. Ce dernier est enchanté puisqu’il pense être Sergent de la Garde Impériale à Saint-Pétersbourg. « L’idée du service se mêlait en moi à l’idée de liberté, de vie de plaisirs à St Pétersbourg. Je me voyais en officier de la Garde, ce qui, selon moi, était le sommet de la béatitude humaine. » Mais son père ne l’entend pas de cette oreille et souhaite que son fils ait un véritable apprentissage de soldat. C’est ainsi que notre jeune héros, accompagné de son serviteur Savélitch, se retrouve affecté au fort de Bélogorsk en plein milieu des steppes de Kirghizie. Piotr est donc bien loin de la vie trépidante dont il rêvait. Mais la route du jeune officier va bientôt croiser celui de l’Histoire.

Pouchkine mélange les genres dans ce court roman. « La fille du capitaine » est à la fois un récit initiatique, une romance et un roman historique. Piotr Andreïtch est envoyé au fort pour avoir une formation de soldat, apprentissage qui doit le sortir de l’enfance. A l’intérieur du fort, il est chaleureusement accueilli par la famille du capitaine. Ce dernier a donc une fille, Maria Ivanovna, qui va ravir le coeur de Piotr. Cette partie du roman est très romanesque. Piotr doit lutter pour défendre sa belle et empêcher le traître Chvabrine de la marier de force. Pouchkine exploite totalement cette veine romantique : Piotr est un héros innocent par excellence, ses sentiments sont purs alors que Chvabrine est la mesquinerie et la jalousie incarnées. Les sentiments sont en général très tranchés et exacerbés dans les romans russes ce qui n’est pas pour me déplaire.

La partie historique de « La fille du capitaine » est très intéressante car elle nous en apprend beaucoup sur la société russe de l’époque. Le Cosaque Pougatchov décide de se rebeller face au pouvoir. Il est suivi par un grand nombre de ses compatriotes et réussit à prendre plusieurs forteresses dont le fort de Bélogorsk. Cette révolte des Cosaques de l’Oural ne dura qu’un an mais elle montre bien la fracture existant entre le peuple et l’aristocratie.  Les petits soldats sont des paysans, des serfs (les Cosaques sont de cette catégorie sociale) et ne peuvent en aucun cas devenir officiers. Notre jeune Griniov est de haute extraction et est d’office nommé sergent malgré son manque total d’expérience. Une autre distinction se fait également au niveau religieux. Au milieu du XVIIème siècle, l’Eglise russe a connu un schisme. Les Cosaques sont restés attachés à l’ancien culte contrairement à l’aristocratie qui cherche à européaniser la culture russe. La société russe est d’une grande complexité en raison des multiples ethnies qui la composent. La préface de Jean-Louis Backès est très éclairante sur cette période historique.  Le personnage de Pougatchov prend une grande importance dans le roman. Pouchkine était très intéressé par sa rébellion puisqu’il lui avait déjà consacré un ouvrage : « Histoire de Pougatchov ». Il en fait dans « La fille du capitaine » un personnage complexe, ambigu, contrairement aux autres. Lors des batailles et avec ses prisonniers, Pougatchov est sans pitié, il est violent et sanguinaire. Mais il sait se montrer humain, magnanime notamment avec Piotr Andreïtch pour une raison que je ne dévoilerai pas afin de ne pas gâcher votre lecture ! Pouchkine semble éprouver de l’attachement envers Pougatchov peut-être parce qu’il représente la résistance des opprimés.

Je commence en douceur mon challenge « Une année en Russie » grâce à ce bref roman de Pouchkine. C’est une lecture très agréable et qui a enrichi mes connaissances historiques sur ce pays. J’ai retrouvé tout ce qui me plait dans la littérature russe : des sentiments passionnés, des paysages désolés et enneigés, et surtout l’incontournable samovar !

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L'insupportable Bassington de Saki

Francesca Bassington habite une maison cossue dans Blue Street W. Elle est très fière de son intérieur et notamment de son salon richement décoré de porcelaine de Saxe, de tapis persans, de services à thé de Worcester, d’un meuble Boulle et surtout d’un Van der Meulen ayant appartenu à son père. Cette pièce reflète parfaitement la personnalité de Francesca : « Francesca elle-même, si on l’avait brusquement priée de décrire son âme, aurait probablement décrit son salon. Non parce qu’elle aurait considéré que le salon avait marqué son empreinte sur l’âme, et qu’on pouvait donc grâce à l’examen approfondi du premier, découvrir les traits dominants de la seconde, et même deviner ses replis secrets, mais bien parce qu’elle aurait obscurément reconnu que son salon était son âme. » Le problème c’est que la maison de Blue Street n’appartient pas à Francesca, elle lui a été léguée par une vieille amie, Sophie Chetrof qui souhaitait l’offrir à sa fille Emeline lorsque celle-ci se marierait. La seule solution pour que Francesca puisse conserver sa précieuse maison est que son fils, Comus, épouse Emeline Chetrof. Mais Comus Bassington est un personnage difficile à manipuler.

Hector Hugh Munro dit Saki (« échanson » en farsi) eut une carrière littéraire fort courte. Né dans la colonie anglaise de Birmanie en 1870, il rentra en Angleterre à l’âge de deux ans. Il voyagea, à partir de 1900, dans les Balkans, en Pologne, en Russie et à Paris. A partir de 1908, il commença sa carrière d’écrivain notamment avec des recueils de nouvelles comme « Reginald » ou « Les chroniques de Russie ». Il s’engagea dès 1914 dans l’armée et mourut en France en 1916.

« L’insupportable Bassington » fut écrit en 1912 et c’est une démonstration des deux facettes de la personnalité de Saki : l’humour et la noirceur. La victime de l’humour cruel de Saki et de Francesca Bassington, c’est Comus. Le pauvre garçon a le défaut de la frivolité, de l’amour du jeu et de la féroce gaieté. « Son physique correspondait exactement à son étrange nom païen. Ses grands yeux gris-vert semblaient toujours étinceler d’une malice diabolique et d’une joie orgiaque ; ses lèvres arquées auraient pu appartenir à quelque faune au rire pervers et on s’attendait presque à voir des embryons de cornes se dessiner dans ses cheveux noirs lissés, et brillants. » Sa mère aime trop son confort, ses précieux objets, pour le laisser vivre à sa guise. Elle a besoin qu’il s’établisse, qu’il se marie pour lui assurer son avenir. Elle échafaude des plans afin d’y arriver mais Comus est un être fantasque. Par exemple, afin de lier Comus à Emeline Chetrof, Francesca demande à son fils de prendre soin du petit frère de celle-ci, Lancelot, admis dans la même école. Mais Comus ne trouve rien de mieux que de battre à coups de canne ce jeune bizut ! Autant dire que les projets de mariage de sa mère tombent à l’eau…

Mais le roman de Saki a une face plus sombre. Francesca Bassington souhaite que son fils parte assez loin et a du mal à supporter autant d’énergie. « Je l’aime beaucoup, évidemment, mais je supporte très bien la séparation. » Après plusieurs tentatives pour le marier, son voeu se réalise. Francesca oblige Comus à prendre un poste de secrétaire en Afrique. A partir du départ de Comus, le ton change. De l’ironie des premiers chapitres, on passe aux regrets. La jeune femme courtisée par Comus, a épousé un prétendant plus solide mais elle le regrette dès son voyage de noces. La mère de Comus se sent finalement bien seule et son petit monde s’effrite petit à petit. L’amertume emplit son salon jusqu’à la cruelle conclusion.

« L’insupportable Bassington » était la première oeuvre de Saki que je lisais mais ce n’est pas la dernière. J’ai beaucoup apprécié son humour féroce sur ses différents personnages. Les travers de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie édouardienne sont épinglés de manière incisive et pince-sans-rire. A noter que les éditions Pavillons Poche ont complété le roman de quatre nouvelles, genre dans lequel Saki était passé maître.

Loving Franck de Nancy Horan

« Loving Franck » est le premier roman de Nancy Horan et il a obtenu (et mérité) le prix Fenimore Cooper de la meilleure fiction historique. L’auteur nous raconte la rencontre passionnée de Mamah Borthwick Cheney (1869-1914) et du célèbre architecte Franck Lloyd Wright (1867-1959).

Mamah connut une enfance choyée, elle fit des études à l’université ce qui lui permit de devenir professeur puis bibliothécaire. Elle devint militante des droits des femmes, notamment pour le droit de vote, et participa à de nombreuses réunions féministes. Malgré sa volonté d’indépendance, Mamah finit par céder aux avances de Edwin Cheney. Elle l’épousa et eut avec lui deux enfants : John  et Martha. En 1903, Edwin demanda à Franck Lloyd Wright de leur construire une maison, laissant le soin à Mamah de régler les détails avec l’architecte. Cette rencontre fut un coup de foudre pour tous les deux. « Pourtant, pendant les travaux, partis d’un simple détail architectural, leurs échanges s’étaient maintes fois transformés en longues discussions. Aujourd’hui, Mamah gardait un souvenir enchanteur de ces six mois de collaboration. Franck Lloyd Wright avait stimulé son esprit comme personne. » L’architecte est lui-même marié et a sept enfants avec sa femme Catherine. Mais l’amour est plus fort que tout et en 1909 Mamah et Franck quittèrent leurs familles, ils s’exilèrent en Europe en espérant ainsi faire taire les commérages. Mais la lutte pour leur vie commune n’en était qu’à ses prémices.

L’histoire racontée dans « Loving Franck » est celle de deux fortes personnalités, de deux précurseurs. Franck Lloyd Wright voulait inventer une architecture typiquement américaine. Il allait à l’encontre du classicisme ambiant. Son architecture était organique, ses maisons devaient être en accord avec la nature et avec le mode de vie de ses habitants. Tout dans la maison contribuait à l’effet voulu par l’architecte, le décor ne devait pas défigurer l’ensemble. Lorsque Mamah et lui décidèrent de vivre ensemble, Franck construisit, dans la vallée de ses ancêtres dans le Wisconsin, une maison représentant la quintessence de son art, appelée Taliesin.  « Elle l’avait souvent entendu dire que la réalité d’un bâtiment réside dans sa dimension intérieure. Votre façon de vivre et votre devenir. Ici, à Taliesin, il n’avait pas envie d’encombrer l’espace d’objets qui n’élèveraient pas leurs âmes. Mamah non plus. » Et ce quitte à se ruiner, Franck place son besoin de beauté au-dessus de toutes considérations matérielles. Sa liaison avec Mamah (car Catherine refusait obstinément de divorcer) lui causa certes des torts dans l’obtention de contrats mais les problèmes financiers du couple provenaient surtout des dépenses faramineuse de Franck. La légèreté de celui-ci et ses mensonges à propos de l’argent compliquèrent grandement la vie du couple. Il faut également souligner l’incroyable opiniâtreté de Franck Lloyd Wright. Par deux fois, Taliesin fut détruite par le feu, à chaque fois l’architecte reconstruisit sa maison.

Face à ce génie, le destin de Mamah Bothwick Cheney est également remarquable. Fervente défenseure du droit des femmes, Mamah était en avance sur son temps. Etre une femme au foyer, avoir des enfants ne lui suffisaient pas. « Car d’aussi loin qu’il lui en souvint, Mamah avait toujours ressenti un manque sans pourtant arriver à le préciser. Elle avait meublé ce vide avec toute sortes de choses – livres, réunions de l’association, militantisme pour le droit de vote, cours – mais rien ne l’avait comblée. » Ce manque c’est l’accomplissement de soi, la réalisation de quelque chose de personnel. Mamah fit preuve d’un courage exemplaire en quittant son mari, en abandonnant ses enfants qu’elle adorait. Elle refusait d’être hypocrite avec sa famille mais l’amour de Franck ne suffisait pas à combler le manque. Elle cherche sa voix à travers celles de Charlotte Perkins Gillman (dont j’ai parlé ici à travers son roman « La sequestrée ») et surtout de la philosophe suédoise Ellen Key. Elle décida de traduire l’oeuvre de cette dernière afin que ses idées se diffusent aux Etats-Unis et que les femmes conquièrent leur indépendance. Le livre de Nancy Horan rend un vibrant hommage à cette femme qui affronta la diffamation, l’humiliation publique pour affirmer ses convictions. La vie de Mamah Borthwick se termina par un terrible drame au moment où sa vie semblait enfin apaisée, l’empathie du lecteur n’en est que renforcée.

Le livre dense, précis de Nancy Horan nous rappelle que le combat des femmes pour l’indépendance fut long et douloureux. Nous devons aujourd’hui nous remémorer le courage de certaines d’entre elles qui, par leurs choix de vies, firent avancer les choses. Mamah Borthwick était l’une d’entre elles, son incroyable destin méritait bien un livre et celui-ci est particulièrement réussi.

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Orlando de Virginia Woolf

« Orlando » de Virginia Woolf est un roman surprenant. L’intrigue débute au XVIème siècle. Orlando est alors un adolescent, aristocrate qui bénéficie des largesses de la reine Elizabeth. « Car le vieille femme aimait Orlando, et la Reine qui savait reconnaître un homme quand elle en voyait un (…) rêva pour lui d’une splendide carrière. Elle lui donna des terres, elle le dota de maisons. » Lors du grand gel qui s’abattit sur l’Angleterre durant le règne de Jacques Ier, Orlando tomba éperdument amoureux d’une princesse russe : Sacha. Celle-ci trahit Orlando qui, éperdu de douleur, décide de fuir la gente féminine. C’est pour cette raison que,  deux siècles plus tard, Orlando demande au roi Charles de le nommer ambassadeur à Constantinople. C’est dans cette ville qu’Orlando se réveille en femme après une longue léthargie. Elle retourne alors en Angleterre au moment où s’éveille le XIXème siècle : « Tandis que frappaient les 9ème, 10ème et 11ème coups, une ombre énorme croula et couvrit Londres. Et quand le 12ème coup de minuit sonna, la nuit était complète. Un noir déluge tumultueux avait noyé la ville. Tout n’était que ténèbres, que doute, que chaos. Le XVIIIème siècle avait vécu, le XIXème venait de naître. » Orlando commence alors à apprivoiser sa nouvelle identité.

Comme mon résumé vous l’aura montré, « Orlando » est une fable, un conte où le personnage traverse les époques et se métamorphose. Le personnage reste néanmoins le même, Orlando reste passionné(e) par la nature et la littérature. Depuis son plus jeune âge, le personnage admire les écrivains et rêve d’en devenir un. Ce personnage ambigu sexuellement et qui deviendra une femme de lettres, permet à Virginia Woolf de rendre hommage à sa très chère amie Vita Sackville-West. Certains éléments de sa biographie sont reconnaissables : la reine Elizabeth avait donné le château de Knole aux Sackville-West au XVIème siècle, l’amour d’Orlando pour Sacha évoque l’histoire de Vita et de son amie d’enfance Violet Trefusis, Orlando est ambassadeur à Constantinople tout comme le mari de Vita. Ouvertement bisexuelle, Vita put, comme Orlando, profiter des avantages des deux sexes : « (…) il est certain qu’elle récolta ainsi double moisson ; les plaisirs de la vie furent accrus pour elle, et ses expériences multipliées. Elle échangeait contre la rigueur des pantalons la séduction des jupons, et connaissait la joie d’être aimée des deux sexes également. » La liberté de Vita fascinait Virginia Woolf. « Orlando » lui permet d’expérimenter la multiplication des identités, des réalités et des possibilités. Néanmoins cette allégorie des différents « moi » se teinte de mélancolie, le « moi » profond d’Orlando reste insaisissable.

Durant tout le roman, Orlando est traversé(e) de moments mélancoliques. Le personnage pense souvent à la brièveté de la vie, il est méditatif, replié sur soi. Même la littérature qu’il vénère n’est pas une source de plaisir. Orlando est en mal de littérature, en mal d’écrire. Le roman se conclut sur un ton totalement mélancolique. On est alors en 1928 et le monde a beaucoup changé. Orlando vit toujours dans le même château où rien n’a été modifié. Mais les objets semblent lui échapper, elle se sent repoussée par les pièces du château. Tout se rattache au passé, les souvenirs affleurent sans cesse, Orlando ne vit plus dans le temps présent. Cette part du personnage est très proche du caractère de Virginia Woolf qui a mis en valeur dans son oeuvre l’éphémère de nos sensations, de nos vies.

« Orlando » parle donc des sujets de prédilection de Virginia Woolf : la brièveté de nos vies, la difficulté de créer et le questionnement sur l’identité. « (…)la plus longue lettre d’amour de l’histoire« , comme le fils de Vita définissait « Orlando », est un roman certes complexe mais il est surtout d’une poésie folle.

Lu dans le cadre d’une lecture commune avec Lou, DeL.

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Une belle canaille de W. Wilkie Collins

Francis Softly est la belle canaille du roman de Wilkie Collins. Sa mère est issue d’une noble lignée, tandis que son père est un honorable médecin. Il tente d’ailleurs de faire embrasser cette carrière à son fils qui n’éprouve qu’un profond ennui à cette idée. Pour s’occuper et gagner de l’argent, Francis dessine des caricatures de l’aristocratie rencontrée dans les salons de sa grand-mère. Malheureusement, son père le découvre et le jette à la porte. Notre ami étant plein de ressources, il s’essaie à la carrière de portraitiste qui ne rapporte pas assez. « Cela eût suffi à décourager des personnes mieux intentionnées et pourvues d’un caractère moins bien trempé ; mais votre franche canaille est dotée d’un tempérament élastique, non aisément comprimable sous la pression du désastre quelle qu’elle soit. » Francis se trouve donc une nouvelle activité : la copie d’oeuvres de grands maîtres. Mais les aventures de Francis ne font que commencer…

Ce roman réjouissant de Wilkie Collins fut écrit à Paris en 1856. Il fut ensuite publié en feuilleton dans Household Words, le journal de Charles Dickens. Wilkie Collins rencontra l’auteur d’« Oliver Twist » en 1851 et tous deux devinrent amis et collaborateurs. Dickens emmena son jeune ami en villégiature à travers l’Europe et ils se retrouvèrent à Paris en février 1856. Dickens exigeait beaucoup de travail de Wilkie Collins qui devait écrire en cachette ses oeuvres. L’amitié du grand écrivain était probablement teintée de jalousie et il étouffait quelque peu la créativité de son cadet. Il n’en publia pas moins « A Rogue’s life » dans son hebdomadaire mais il essaya de modifier la fin de l’histoire qui manquait singulièrement de morale. Fort heureusement Wilkie ne changea rien à son texte.

Ce qui m’a tant plu chez Francis Softly est justement ce que Dickens lui reprochait : son manque de morale. C’est un personnage frivole, désinvolte et bourré d’humour. Le ton du roman est très surprenant lorsque l’on a abordé l’oeuvre de Wilkie Collins par « La dame en blanc » et « Pierre de lune« . L’auteur est connu essentiellement pour ses romans à suspense, ses intrigues mystérieuses. Ici on ne trouve rien de tout cela, il s’agit uniquement du portrait d’une belle canaille qui se joue de tous les obstacles, de toutes les mésaventures avec panache et amusement. Ce Wilkie Collins est extrêmement jouissif, quelle légèreté dans le ton, quel plaisir de lecture ! Le rythme du roman est une grande réussite. Les aventures de Francis Softly sont pleines de rebondissements : jeté à la porte par son père, il devient portraitiste, faussaire, secrétaire d’une institution culturelle et faux-monnayeur par amour ! « Existence passablement changeante que la mienne, n’est-il pas? (…) Shakespeare devait penser prophétiquement à moi lorsqu’il évoquait « tel homme jouant maints rôles en son temps ». Quel personnage j’aurais composé pour lui, si seulement il avait encore été de ce monde ! » Le récit de la vie de Francis Softly est entraînant et se lit d’une traite. Le roman est court, contrairement aux oeuvres victoriennes qui étaient en général conséquentes (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle « Une belle canaille » n’a été publiée en volume qu’en 1879). Les aventures se succèdent de manière enlevée, dynamique et on ne s’ennuie à aucun moment.

Le personnage de Francis Softly est terriblement plaisant, sa drôlerie et son irrévérence m’ont conquises. Wilkie Collins semble s’être follement amusé à nous raconter cette histoire et c’est contagieux. Je dois cette lecture à Cryssilda, fan numéro 1 de Wilkie, car malheureusement « Une belle canaille » n’est plus rééditée. C’est fort dommage car cette oeuvre mérite d’être largement diffusée.

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