Femmes et filles de Elizabeth Gaskell

Hollingford est un petit village rural de l’Angleterre, Elizabeth Gaskell nous convie à partager la vie de ses habitants dans son dernier roman « Femmes et filles ». Elle nous invite tout particulièrement à suivre l’évolution de Molly Gibson, la fille unique du médecin. Nous la découvrons enfant, dans le premier chapitre, impatiente de participer à la grande fête annuelle au château de Cumnors Towers. Nous ne la quitterons qu’à l’âge adulte à la veille de sa vie de femme. Au travers de 651 pages, nous partageons la vie quotidienne de Molly. Celle-ci vit seule avec son père, veuf, duquel elle est très complice. Mais Molly grandissant, son père pense qu’il serait opportun que sa fille soit au contact d’une nouvelle mère. Le remariage de Mr Gibson est le début d’une nouvelle vie pour Molly qui doit s’adapter à Mrs Gibson et à sa fille Cynthia. Elizabeth Gaskell aime jouer des oppositions comme nous avons pu le constater dans « Nord et Sud ». Les deux soeurs sont parfaitement opposées. Cynthia est d’une grande beauté, frivole et séductrice. Personne ne lui résiste et de nombreux coeurs se laissent prendre à ses minauderies, ce qui lui vaudra de sérieux ennuis. Molly a un physique plus ingrat, elle est réservée mais son caractère droit et honnête lui permet de conquérir l’amitié et l’amour de son entourage. Nous sommes quand même dans un roman victorien où la droiture et la probité finissent toujours par triompher !

Mais les Gibson ne sont pas les seuls à habiter Hollingford. L’extraordinaire talent de Elizabeth Gaskell est de ne jamais laisser aucun personnage de côté. Tous les habitants nous deviennent  familiers grâce aux descriptions, aux aspects psychologiques détaillés par l’auteur. On s’attache terriblement à la famille Hamley où séjourne Molly à plusieurs reprises. Les deux fils Hamley sont également au coeur du roman et en opposition comme les soeurs Gibson. Osborne, l’héritier à qui tout est promis, est choyé et mis en avant. Roger, le cadet, a un rôle secondaire, son avenir semble beaucoup moins prometteur. Mais on sait qu’il ne faut pas se fier aux apparences chez Mrs Gaskell ! On croise également les délicieuses Miss Browning toujours prêtes à défendre Molly, l’acariâtre Lady Cumnor et sa fille Harriet qui deviendra la protectrice de Molly, le mystérieux et inquiétant Mr Preston régisseur des domaines des Cumnors, c’est réellement tout un monde que nous offre Elizabeth Gaskell. J’étais en parfaite empathie avec tous ces personnages et j’ai vécu pendant deux semaines au rythme de Hollingford. Il est bien difficile d’abandonner ce village après avoir refermé le roman.

C’est d’autant plus difficile que l’on reste sur notre faim. Comme je le disais au départ, « Femmes et filles » est le dernier roman de Elizabeth Gaskell. Il fût publié en feuilleton dans le magazine « Cornhill » de août 1864 à janvier 1866,  Elizabeth Gaskell est morte en novembre 1865 sans avoir pu rédiger le tout dernier chapitre. Ceux qui ont lu « Nord et Sud » comprendront ma déception car Mrs Gaskell achève son histoire dans les toutes dernières pages. Cela aurait été également le cas dans « Femmes et filles ». Même si l’avenir de Molly ne fait aucun doute, il manque ce moment délicieux où le destin du personnage central s’accomplit et qui est toujours conté avec une extrême finesse.

Une nouvelle fois, j’ai été prise au piège par le talent de Elizabeth Gaskell. J’ai été captivée par la vie de Molly Gibson et du village de Hollingford. Je ne saurais trop vous conseiller de vous immerger à votre tour dans cette Angleterre des années 1820.

Merci à Babelio.

Femmes et filles par Elizabeth Gaskell

Femmes et filles

Elizabeth Gaskell

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Le charme des après-midi sans fin de Dany Laferrière

Vieux-Os est un adolescent de 13 ans qui vit avec sa grand-mère, Da, à Petit-Goâve à Haïti. Ses préoccupations sont celles de tous les ados : les filles et surtout une belle Vava, les copains : Franz et Rico, l’école et les bagarres. C’est sous forme de fragments, de tranches de la vie quotidienne que la vie du narrateur est racontée. Vieux-Os marche beaucoup, il parcourt Petit-Goâve et nous découvre ainsi son univers. Tout le monde se connaît, on croise une vieille femme un peu sorcière, des joueurs d’échecs acharnés, le notaire Loné, un camarade de classe alcoolique à 13 ans, etc… Mais le personnage central dans la vie de Vieux-Os, c’est Da, la sagesse du village. La grand-mère sait entourer Vieux-Os de son amour sans l’étouffer, prête à tous les sacrifices pour l’avenir de son petit-fils.

Dany Laferrière se remémore son adolescence avec une tendresse infinie. Petit-Goâve semble représenter un paradis perdu que la littérature lui permet de faire revivre. Mais il n’oublie pas de nous montrer la dureté de la vie à Haïti. Dès l’ouverture du livre, une épée de Damoclès est au-dessus de Da. Elle va perdre sa maison qui a été hypothéquée par son mari. Et pourtant ils avaient trimé pour la construire   : « Et pour bâtir cette maison, nous avons passé cinq ans avec un morceau de sel blanc sous la langue pour toute nourriture. Nous l’avons bâtie avec notre crachat et notre sang.  » N’ayant pas les moyens  d’être coquette, Da portait la même robe noire et se disait en deuil d’untel ou d’untel pour cacher sa pauvreté. Malgré toutes leurs souffrances, le mari hypothéqua la maison pour envoyer ses filles à Port-au-Prince, loin de la misère de Petit-Goâve. C’est pour cette raison que Vieux-Os est élevé par son extraordinaire grand-mère.

La violence du régime politique haïtien finit par arriver à Petit-Goâve. Tous les notables de la ville sont kidnappés, un couvre-feu est instauré pour le reste des habitants. Vieux-Os ne nous explique pas réellement ces évènements mais c’est un enfant, certaines choses lui échappent encore. Le lecteur reste toujours au niveau de Vieux-Os, le regard reste tout le long du récit celui d’un adolescent de 13 ans. Il entrevoit la réalité des adultes à travers les conversations : « Les gens crèvent de faim, Da. Je connais des employés de l’Etat qui n’ont pas vu la couleur de leur chèque mensuel, une pitance, depuis plus de six mois (…). L’hôpital  de Petit-Goâve n’a pas de médicament, à peine un médecin. Le docteur Cayemitte ne peut s’occuper de Petit-Goâve et des onze sections rurales environnantes. pas de soins médicaux. Pas de nourriture. Pas d’éducation. » Haïti est une île au destin cruel, sacrifié, qui a souffert, souffre et souffrira malheureusement encore.

« Le charme des après-midi sans fin » est un livre extrêmement touchant. Dany Laferrière nous transporte dans ses souvenirs, dans sa nostalgie et nous fait passer du rire aux larmes. Un livre chargé d’émotions, mais qui ne tombe jamais dans le misérabilisme. Il s’agit également d’un hommage vibrant à Da, à son café, à son amour.

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Winter de Rick Bass

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« Il y a des gens qui veulent du fric, d’autres qui veulent des caribous. Il faut bien prendre position et se ranger d’un côté ou de l’autre. » Voilà le constat que tire Rick Bass après avoir passé plusieurs mois dans la ville de Yaak dans le Montana. Après avoir traversé les Etats-Unis à la recherche d’un endroit où se poser, Rick Bass et sa compagne Elizabeth atterrissent au fin fond du Montana. Yaak est une ville sans électricité, sans téléphone, sans route pavée, loin de toute civilisation en somme ! Rick et Elizabeth ne pouvaient pas mieux tomber puisqu’ils cherchent le calme afin d’écrire pour l’un et peindre pour l’autre. « Winter » est le journal de l’installation du couple dans son chalet, surtout la façon dont ils passèrent leur premier hiver dans cette rude contrée. Rick est très inquiet par l’arrivée de cette saison qui isole, qui désole les paysages comme les hommes. Même les habitants s’en méfient : « C’est de cela qu’ils parlent surtout quand ils évoquent l’hiver : le silence. Jim Kelly, un garde forestier à la retraite (…) me dit qu’il lui arrivait d’enfiler ses raquettes et de partir en courant dans les bois, montant tout en haut du mont Hensley Face avant d’en redescendre, soit un parcours de plus de 16 kilomètres, uniquement pour avoir quelque chose à faire.  » Rick et Elizabeth ne s’attendaient pas à une telle rigueur mais ils ont le temps de s’y préparer. Rick s’y emploie avec ardeur et pourrait sans mal devenir bûcheron professionnel ! C’est d’ailleurs dans ces passages que j’ai été le moins convaincue par ce récit. Rick Bass ne nous épargne pas toutes les explications techniques concernant sa tronçonneuse et je sais désormais ce qu’est un guide-chaîne et comment le changer !

Mais face à cela, Rick Bass défend des idées qui me sont chères. Il est un admirateur de la nature et de ses animaux et en parle avec ferveur et poésie. La vue d’un nouvel animal l’enchante positivement et il se désespère de voir certaines espèces disparaître (c’est le cas des caribous). Son constat est sans appel, notre société ultra-libérale et consumériste est à l’origine de la destruction de la nature. La déforestation est au coeur du problème à Yaak. « Yaak proprement dit est juste à la frontière canadienne, sur les bords de Yaak River, qui est un fleuve ravissant et lent, dont les méandres serpentent au milieu des saules et des prairies. On voit souvent des orignaux y barboter, mais il n’y a guère de poissons. Un déboisement massif, à l’extrémité nord de la vallée, a englouti des sédiments dans le fleuve, ce qui fait que même si l’eau est restée limpide, un bon demi-centimètre d’argile s’est répandu comme un cancer au fond de l’eau (…) » Les hommes sont bien responsables, l’appât du gain est plus fort que la nature. Rick Bass tente donc de vivre selon ses convictions, va vers le dénuement et recentre sa vie sur des choses simples et l’autosuffisance. Ce que j’ai apprécié chez Rick Bass c’est qu’il ne cache pas ses difficultés, ses doutes. Le mode de vie qu’il a choisi est extrêmement dur, épuisant mais le rapprochement avec la nature vaut ses sacrifices. Le bonheur est appréciable car il est difficile à atteindre, c’est ce qui lui donne toute sa valeur contrairement aux idées actuelles de vitesse, de facilité et de joie instantanée.

« Winter » est un beau livre défendant des valeurs de respect de la nature, de patience et de simplicité. C’est une autre manière de vivre, une autre voie qui nous est ouverte par Rick Bass. Sans être aussi radicaux que lui, essayons de respecter ses enseignements et d’être moins prisonniers de la société de consommation.   

Merci à Lise des éditions Gallimard de me l’avoir fait découvrir.

L'horizon de Patrick Modiano

 

« L’horizon », le dernier roman de Patrick Modiano, nous entraîne une nouvelle fois dans les méandres du passé. Le personnage principal, Jean Bosmans, se remémore sa jeunesse et plus particulièrement son histoire d’amour avec Margaret Le Coz. Bosmans est devenu un écrivain sexagénaire et ses balades dans les rues de Paris lui évoquent les moments passés avec Margaret. Tous deux débutent dans la vie active et sont en dehors de l’agitation de la jeunesse. Ils sont extrêmement discrets et effacés. A raison d’ailleurs, car tous deux se sentent menacés et harcelés par des parents ou un ancien amant. Le présent les angoisse mais le futur n’est guère plus rassurant. Avec le recul des années, Jean Bosmans analyse cette période où il avait l’impression de « (…) marcher souvent sur des sables mouvants. « 

Comme souvent chez Patrick Modiano, le personnage central est hanté par ses souvenirs. Paris est encore le lieu des réminiscences, chaque rue renvoie à un souvenir, un moment dans l’histoire de Jean et Margaret. Mais Jean va plus loin que la seule évocation des souvenirs, il imagine un monde parallèle où les personnes croisées seraient toujours présentes. Il l’évoque à propos de l’agence de recrutement qu’il fréquentait avec Margaret : « L’agence Stewart existait-elle toujours ? Il pensa aller vérifier sur place. Au cas où l’agence occuperait les mêmes bureaux, il rechercherait dans les archives sa fiche et celle de Margaret avec leurs photos de l’époque. Et peut-être serait-il reçu par le même blond aux petits yeux bleus. Et tout recommencerait comme avant. » Jean regrette de n’avoir pu profiter pleinement des moments passés avec Margaret. Cette bulle du passé renferme également tous les possibles non réalisés, tous les chemins que Jean n’a pas empruntés. Les vies de Jean Bosmans peuvent se multiplier à l’infini et l’entraînent dans une certaine mélancolie.

Mais les souvenirs ne sont pas qu’une source de tristesse. Patrick Modiano nous laisse entrevoir un espoir : « Pour la première fois, il avait dans la tête le mot : avenir, et un autre mot : l’horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l’avenir et l’HORIZON. » Le lecteur n’est pas totalement plongé dans la mélancolie, une lueur apparaît dans la vie de Jean Bosmans. Les derniers paragraphes apportent un éclairage nouveau sur le récit qui les a précédés. Jean ne s’apitoie pas sur ses souvenirs, il évoque Margaret Le Coz afin de terminer leur histoire au présent. Sur un thème caractéristique de son oeuvre, Patrick Modiano arrive à surprendre son lecteur avec une subtile variation, une ouverture sur l’horizon.

Une nouvelle fois j’ai été séduite par l’univers et l’écriture envoûtante de Patrick Modiano. « L’horizon » est un roman magnifique et je suis fascinée par la capacité de l’auteur à se renouveler avec finesse. La fin du livre est lumineuse et m’a transportée.

L'abîme de Charles Dickens et Wilkie Collins

Walter Wilding est un jeune négociant en vin. Après une enfance dans un orphelinat, la chance lui a souri. Sa mère est venue le récupérer et lui a transmis son commerce. La réussite est telle que Walter prend un associé, George Vendale, afin d’agrandir son affaire. Mais le ciel s’obscurcit sur la tête de Walter. Après la mort de sa mère, un terrible secret lui est dévoilé : il n’est pas le véritable Walter Wilding. Notre héros décide alors de tout mettre en oeuvre pour retrouver Walter Wilding et lui rendre la vie qu’il lui a usurpée par erreur.

Charles Dickens et Wilkie Collins étaient d’excellents amis et ils décidèrent de mettre leurs talents en commun pour nous narrer les aventures de Walter Wilding et surtout celles de George Vendale. Car les deux compères nous amènent sur une fausse piste au début de cette courte histoire et c’est surtout George Vendale qui en est le héros.

On retrouve dans « L’abîme » les centres d’intérêt de nos deux écrivains. Le premier personnage de cette histoire, Walter Wilding, grandit dans un orphelinat et il est fort probable que cette idée nous vienne de Charles Dickens. De lui, on reconnaît également les longues descriptions caractérisant dans le moindre détail paysages et personnages : « C’était un homme a l’air simple et franc, le plus naïf des hommes, que Walter Wilding, avec son teint blanc et rose et son heureuse corpulence, étonnante chez un garçon de 25 ans. Ses cheveux bruns frisaient avec grâce, ses beaux yeux bleus avaient un attrait extraordinaire. Le plus communicatif des hommes aussi bien que le plus candide – jamais il ne trouvait assez de paroles pour épancher sa gratitude et sa joie quand il croyait avoir quelque motif d’être reconnaissant ou joyeux. »

La patte de Wilkie Collins se reconnaît dans l’intrigue à rebondissements. Comme je l’ai dit, on croit que Walter Wilding est le personnage central de « L’abîme » mais il meurt rapidement pour laisser la place à George Vendale. Ce dernier devra reprendre la quête du véritable Walter, démasquer un voleur, traverser les Alpes et se marier ! Il traverse toutes ces péripéties sourire aux lèvres car notre ami George est d’un naïveté confondante. Et c’est là mon gros bémol, George Vendale est agaçant, il ne se rend compte de rien, ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui. Il facilite beaucoup le travail de son ennemi qui peut tenter de l’assassiner sans éveiller le moindre soupçon ! Ce maléfique personnage finit par lui dire ce que je pensais pendant ma lecture : « – Vous êtes un être stupide. J’ai versé un narcotique dans ce que vous venez de boire… Stupide, vous l’êtes deux fois. Je vous avais déjà versé de ce narcotique pendant le voyage pour en faire l’essai. Trois fois stupide, car je suis le voleur, le faussaire que vous cherchez, et dans quelques instants je m’emparerai sur votre cadavre de ces preuves avec lesquels vous aviez promis de me perdre. » Trop de bons sentiments peut nuire à la santé !

Malgré ce personnage trop confiant, « L’abîme » reste une oeuvre agréable où l’on retrouve l’ambiance caractéristique des romans de Wilkie Collins. Appréciant fortement les livres de Wilkie Collins et de Charles Dickens, je ne pouvais pas faire l’impasse sur ce petit livre mais je préfère ces deux auteurs séparément !

 

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Précoce automne de Louis Bromfield

L’intrigue de « Précoce automne » se déroule dans les années 20 en Nouvelle-Angleterre chez les Pentland. Le roman s’ouvre sur un bal qui célèbre le retour de Sybil après son pensionnat à Paris. La mère de Sybil, Olivia, a épousé le dernier homme de la dynastie des Pentland.  Le retour de sa fille lui permet de se rendre compte qu’elle est totalement piégée par le conservatisme de la famille. Olivia doit empêcher que la même chose arrive à Sybil. « Olivia en était profondément tourmentée, non a cause d’elle même, mais parce qu’elle voulait que son enfant fût heureuse, bien plus même qu’elle connût ce bonheur intense, infini, dont elle avait elle-même soupçonné l’existence sans jamais le trouver. Elle croyait revivre en quelque sorte en Sybil et il lui semblait que, grâce à l’expérience acquise, elle pourrait, en contemplant comme d’un sommet la route parcourue, guider cette jeune réplique d’elle-même, encore au seuil de la vie, et lui faire suivre des sentiers moins âpres que ceux où elle avait cheminé. » Briser la tradition familiale sera source de découvertes et d’amères déceptions pour Olivia.

Je ne connaissais pas Louis Bromfield avant de découvrir la réédition de « Mrs Parkington » par les toujours excellentes éditions Phébus. En me penchant sur cet auteur, j’ai découvert qu’il avait obtenu le Prix Pulitzer en 1926 avec « Précoce automne ». Sur la quatrième de couverture, il y est fait mention d’un de mes livres préférés : « Le destin de Mr Crump » de Ludwig Lewisohn. Qu’ont les deux romans  de similaire ? Une vision pessimiste du mariage. Olivia s’est sentie obligée d’épouser Anson Pentland, il devait prolonger la lignée et elle n’a pu refuser d’appartenir à l’un des plus grandes familles de Boston. Mais Olivia se rend compte qu’elle est passée à côté de sa vie et à côté de l’amour : « Elle savait maintenant que jamais il n’avait éprouvé le moindre sentiment d’amour à son endroit. Il ne l’avait épousé que contraint par les siens qui le harcelaient sans cesse, les morts comme les vivants, car les morts, à Pentlands, semblaient doués d’un étrange pouvoir de survie.  » Olivia ouvre enfin les yeux sur son mariage grâce au retour de Sabine Callendar. Cette dernière, issue du même milieu, a refusé de se plier aux conventions, d’épouser un homme qu’on lui aurait choisi. Elle revient, après des années, triomphante et voulant prendre sa revanche. Sabine met tout en oeuvre pour contrarier les Pentland et sortir Olivia de sa torpeur.

Mais le personnage d’Olivia se trouve à la croisée de deux époques : le XIXème et le XXème. Elle a grandi durant le XIXème siècle et sa fille l’exprime ainsi : « Sa mère, elle s’en rendait compte maintenant, était le type de l’Américaine de 1890 ; elle se la représentait moins sous les traits d’une personne réelle que sous ceux d’une des héroïnes de Mrs Wharton. » On retrouve chez cette romancière l’amertume liée au peu de choix laissé aux femmes. Les destins sont tracés à l’avance par le milieu social et la bienséance. Tout l’enjeu du roman de Louis Bromfield va être pour Olivia de s’émanciper ou non des Pentland maintenant que l’éducation de ses enfants est achevée. Seuls deux choix sont possibles pour elle : celui de Sabine qui l’a exclue de la famille ou celui de tante Cassie, rendue aigre et amère par un mariage de convenances, qui s’érige en juge de la morale.

« Précoce automne » montre que même en 1926 l’émancipation de son milieu social n’est pas chose aisée. Olivia Pentland porte cette problématique, c’est un personnage extrêmement touchant. Elle se débat pour satisfaire tout le monde et tente de sauver sa vie. Une jolie découverte que je poursuivrai avec « Mrs Parkington ».

Adam et Cassandra de Barbara Pym

Grâce à Lilly, j’ai enfin découvert Barbara Pym et contrairement à elle, j’ai apprécié ma lecture.

Adam et Cassandra Marsh-Gibbon habitent le petit village de Up Callow dans le Shropshire. Lui est un écrivain à la renommée locale et elle soutient son époux avec dévotion. L’arrivée d’un nouveau voisin hongrois, Mr Tilos, va quelque peu bouleverser les habitudes de la petite communauté.

Comme souvent chez les romancières anglaises, Barbara Pym nous parle essentiellement du mariage. Dans Up Callow, on trouve l’institution matrimoniale dans tous ses états. Adam et Cassandra sont mariés depuis cinq ans et la cour assidue de Mr Tilos fait prendre conscience à Cassandra que l’ennui gagne son couple. Miss Gay, vieille fille de 35 ans, tente de séduire l’un après l’autre Adam, Mr Tilos et le jeune vicaire. Mrs Gower, veuve d’un professeur, finit par trouver un nouveau mari en Mr Gay, l’oncle de la vieille fille. L’amour se décline à tous les âges et surtout il triomphe car Barbara Pym est une grande optimiste. Je vous rassure néanmoins, Mrs Pym n’a pas écrit pour la collection Harlequin et le lecteur retrouve l’ironie anglaise comme lorsque Mrs Gower et Mr Gay se marient pour se rendre la vie confortable !

« Adam et Cassandra » est un roman au charme suranné. Les personnages passent le plus clair de leur temps à écouter les rumeurs du voisinage, à prendre le thé, à faire de la broderie et à jouer au bridge. Entrer dans l’univers de Barbara Pym, c’est entrer dans un cocon douillet et familier. La littérature anglaise n’a bien entendu pas été révolutionnée par l’écriture de cet auteur mais son univers m’a ravie.

A conseiller avant tout aux accros de la british touch !

Le Sicilien de Norman Lewis

Un jeune paysan de dix-sept ans, Marco Riccione, intègre l’Onarata Società, la Mafia sicilienne, à la suite d’un acte de bravoure pour se débarrasser d’une bande de déserteurs de l’armée des Alliés qui viennent de débarquer en Sicile, en 1943. Plus encore que son courage, sa débrouillardise et son intelligence l’ont fait remarquer par les hommes d’honneur qui savent que ces qualités pourront leur être utiles. Ses talents et sa soumission sans état d’âme au code de la famille sont également mis à profit par les services spéciaux américains qui ont conclu un pacte avec la Mafia sicilienne. Ainsi, Marco Riccione organise-t-il l’élimination des leaders communistes de l’île qui contrariaient les intérêts américains dans la région au lendemain de la guerre. Sa carrière est lancée et se poursuivra aux Etats-Unis.

Les accointances entre la CIA et les (autres ?) organisations criminelles n’est plus à prouver. Un échange de bons procédés qui permet à la première de mener ses opérations illégales sans trop se mouiller, grâce aux moyens et au savoir-faire des deuxièmes qui y gagnent le droit de faire fructifier leurs affaires en toute impunité. Marco Riccione, volontairement asservi à ses parrains de qui il prend ses ordres, n’est en fait que le jouet d’un pouvoir dont les buts ultimes lui échappent. Le tireur de ficelles est incarné par Bradley, agent de la CIA froid et ambitieux, persuadé de la grandeur et de la mission de l’Amérique, prêt à tout pour préserver et étendre ses intérêts, le président des Etats-Unis lui-même dût-il être sacrifié. Ca ne vous rappelle rien ?

Ce livre est passionnant à plus d’un titre. Parce qu’il lève un coin du voile sur la réalité du pouvoir, dont les véritables détenteurs sont dans l’ombre. Parce que le personnage central est un héros de tragédie, tueur consciencieux dévoué à ses chefs et à sa famille, pour lequel cependant le lecteur éprouve de l’empathie tant il est prisonnier de son destin. Parce qu’on en apprend un peu plus sur les mécanismes culturels qui font des Siciliens la proie de la Mafia – « Dans ce combat de chiens autour d’une terre affamée, on reconnaissait pour vainqueur celui qui réussissait à construire un rempart autour des siens et à les défendre contre les autres clans. De tels hommes n’incarnaient pas seulement la force mais aussi la justice [..] ». Parce que c’est une œuvre littéraire limpide, âpre, dense, au style poétique et crûment réaliste.

Norman Lewis (1908-2003) est un écrivain gallois largement et injustement méconnu. Il fut un grand voyageur et dénonça dans ses écrits la destruction des cultures indiennes d’Amazonie. Il débarqua comme soldat avec les Alliés en Sicile en 1943, et fut témoin du pacte avec la Mafia. C’est donc sur son expérience et ses observations personnelles que se base « Le Sicilien », paru en 1975. Il s’agit néanmoins d’une fiction même si ce qui est suggéré dans ces pages – l’assassinat de Kennedy par la CIA et la Mafia associées – ne semble plus de nos jours relever uniquement du fantasme. Mais c’est avant tout un livre magistral, de ceux qui marquent une vie de lecteur.

La séance de John Harwood

Les éditions du Cherche-Midi rendent hommage aux romans gothiques victoriens avec « La séance » de John Harwood et j’ai pris beaucoup de plaisir à lire cette oeuvre.

Constance Langton vit à Londres et nous sommes en 1889 lorsque débute son récit. La vie de Constance n’est pas très rose : sa mère ne se remet pas de la mort de sa fille Alma une dizaine d’années auparavant et son père décide de quitter son foyer pour se consacrer à son travail. Constance tente d’aider sa mère à travers des séances de spiritisme où Alma reviendrait réconforter sa mère. Malheureusement ces apparitions venues de l’au-delà ne provoquent pas l’effet escompté et la mère de Constance se suicide afin de retrouver sa fille cadette. Notre héroïne va alors habiter chez son oncle et c’est chez lui que son destin prend un tournant inattendu. Elle y reçoit la visite d’un avocat, John Montague, qui lui annonce qu’elle hérite d’un manoir de famille dans le Suffolk : Wraxford Hall. Montague lui conseille de vendre la propriété mais c’est sans compter sur la curiosité de Constance. Elle découvrira rapidement que Wraxford Hall possède de sinistres secrets.

John Harwood recrée avec brio l’ambiance des romans gothiques de l’époque victorienne. Wraxford Hall est le lieu idéal pour les mystères, son aspect est des plus effrayant ainsi que nous le montre le témoignage de John Montague : « Je reportai mon attention sur l’habitation principale. Même à cette distance, les signes d’un abandon de longue date étaient évidents ; les fissures irrégulières dans la maçonnerie, une profusion de ronces et de rejets poussant par endroits contre le mur. Toutes les fenêtres étaient fermées par des volets, sauf une rangée au premier étage (…). Les volets au deuxième étage étaient beaucoup plus petits, avec, en surplomb, les greniers, chacun avec son propre pignon et tous à des niveaux différents. Une douzaine de cheminées en ruine se découpaient sur le ciel lumineux, dont jaillissaient des sortes de lances braquées vers les cieux. Ces paratonnerres auguraient bien des étranges obsessions de la famille Wraxford. » Et en effet, il se passe de bien étranges évènements dans cette famille. Wraxford Hall est le cadre de disparitions mystérieuses de membres de la famille Wraxford, d’apparitions fantômatiques de moines, d’alchimie et de meurtres. John Harwood utilise tous les éléments classiques du roman gothique et réussit à nous plonger dans cette ambiance inquiétante.

La forme du roman fait également référence au roman gothique ou à mystères. L’histoire s’offre à nous sous forme de différents témoignages nous donnant des points de vue variés sur l’histoire des Wraxford. Ce procédé était déjà utilisé par Mathurin pour son cultissime « Melmoth » mais aussi par Wilkie Collins dans « Pierre de lune ». Cette technique a deux avantages : distiller les révélations petit à petit au fil des témoignages et du coup lancer le lecteur sur de fausses pistes. L’atmosphère de mystère est alors conservée jusqu’au bout pour le plus grand plaisir du lecteur.

« La séance » est un hommage réussi au roman gothique et un excellent page-turner. Merci aux éditions du Cherche-Midi et à Solène de me l’avoir fait découvrir (sortie le 3 juin).

Nord et Sud de Elizabeth Gaskell

Margaret Hale s’apprête à rejoindre sa ville natale de Helstone dans le Sud de l’Angleterre après avoir passé plusieurs années à Londres chez sa tante. Le bonheur de retrouver sa paisible région n’est que de courte durée. Son père, pasteur, décide de renoncer à l’Eglise et du coup de quitter Helstone pour une ville du Nord : Milton. Mr Hale pense trouver facilement du travail dans le Nord en pleine expansion industrielle. Le choc du déracinement, le changement radical d’environnement vont beaucoup perturber Margaret. C’est un monde nouveau qui s’offre à elle, le monde industriel du patron de filature John Thornton qui est bien loin de la douceur de la campagne de Helstone.

L’exceptionnel roman de Elizabeth Gaskell se fonde sur une opposition entre Nord et Sud qui se retrouve à différents niveaux. Helstone représente le Sud de l’Angleterre  caractérisé par une campagne verdoyante, par son agriculture et son calme serein. Margaret y est pleinement heureuse : « Et lorsqu’elle traversait une lande, le dos exposé à la douce violence du vent d’ouest, elle paraissait comme poussée vers l’avant, aussi légère et libre que la feuille d’automne portée par la brise. » Milton est la quintessence du Nord en plein développement industriel où s’entassent les usines, les immeubles d’habitation. La famille Hale découvre avec douleur leur nouvelle ville : « Plusieurs kilomètres avant d’arriver à destination, ils voyaient déjà à l’horizon, en direction de la ville, un épais nuage gris plombé qui paraissait encore plus sombre par opposition au pâle gris-bleu du ciel d’hiver (…) »

Ces deux mondes s’incarnent dans les deux personnages centraux : Margaret Hale et John Thornton. Elle est snob, méprisante envers les gens du Nord mais sa philanthropie l’emmène vers les autres. Il est un self-made man, travailleur, volontaire, ne s’intéressant que peu à ses ouvriers mais il est conscient de ses lacunes et il cherche à se cultiver grâce au père de Margaret. Leurs deux milieux sociaux s’opposent totalement. Margaret est issue de la gentry, elle a un savoir-vivre distingué mais sa famille est pauvre. A contrario, John est très riche mais il s’est construit à la force de son travail et il vient des milieux pauvres. Margaret dénigre cette nouvelle classe sociale émergente des commerçants. John ne peut que détester cette jeune femme : « Jamais je n’ai vu fille aussi orgueilleuse et désagréable. A tel point que ses manières méprisantes font oublier à quel point elle est belle. »

L’immense talent de Elizabeth Gaskell est de rapprocher ses deux personnages avec une grande subtilité. Chacun va avancer vers l’autre à la suite de différents évènements. Les drames, les deuils vont rendre Margaret plus humble. John devra s’ouvrir aux autres à cause de son amour pour Margaret. Pour les deux, une rencontre est décisive, celle de Nicholas Higgins. Celui-ci est ouvrier dans une filature et c’est aussi un syndicaliste convaincu. Car « Nord et Sud » est également un formidable livre sur la condition des ouvriers au XIXème siècle. Higgins explique longuement ses conditions de vie et de travail à Margaret. Mais le propos n’est pas consensuel, les syndicats sont présentés dans leur complexité : ils soutiennent mais ils peuvent exclure voire même bannir. De même, les idées de John Thornton sont largement exposées ce qui permet de confronter les points de vue. La force d’Elizabeth Gaskell est sa connaissance du milieu ouvrier et sa volonté de laisser la parole à chaque classe sociale. La parole, l’explication mènent chez elle à une meilleure compréhension des uns et des autres.

Ce qui m’a beaucoup séduit aussi chez Elizabeth Gaskell est son extraordinaire finesse psychologique. Chaque personnage est très approfondi, exploré dans ses zones de lumière comme dans ses zones d’ombre. L’histoire n’est pas manichéenne, elle est pleine de nuances et cela rend les personnages très touchants. C’est très visible chez Thornton qui est ferme, tranchant dans son usine mais que l’on découvre timide, emprunté face à Margaret. Cette volonté d’humanisation des personnages est servie par une écriture très fluide, élégante. Je ne résiste pas à une dernière  citation pleine de beauté : « Mais lorsqu’arriva la nuit, que toute la maison fut plongée dans le silence, Margaret resta assise à contempler la beauté du ciel de Londres à cette heure tardive, par ce soir d’été et le léger reflet rose que projetaient les lumières terrestres sur les nuages moelleux qui semblaient sortir de l’obscurité chaude cernant l’horizon et flottaient tranquillement au clair de lune. « 

« Nord et Sud » est un roman foisonnant, passionnant, au propos humaniste. J’ai trouvé ce livre admirable, c’est vraiment un énorme coup de coeur. Si vous avez apprécié la compassion de Dickens envers les ouvriers dans « Temps difficiles », si vous avez frémi à l’histoire d’amour d’Elizabeth Bennet et Mr Darcy, précipitez-vous sur « Nord et Sud », ce livre est fait pour vous !

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