Shirley de Charlotte Brontë

« Si vous croyez, ami lecteur, découvrir dans cette introduction le prélude à une sorte de roman, vous ne vous serez jamais aussi lourdement trompé. Vous attendez-vous à du sentiment, de la poésie ou du rêve ? Espérez-vous de la passion, du mouvement, du mélodrame ? Ne vous emballez pas trop vite. Quelque chose de réel, de froid, de solide se présente à vous, quelque chose d’aussi peu romanesque qu’un lundi matin, lorsqu’on s’éveille avec la conscience qu’il va falloir reprendre le collier. »

« Shirley » est en effet la participation de Charlotte Brontë au courant des romans industriels de l’époque victorienne. Le roman s’ouvre sur la lutte qui oppose Robert Moore aux ouvriers de sa filature. Ces derniers refusent les machines modernes qui, forcément, vont les mettre au chômage. Les ouvriers veulent détruire toutes les machines arrivant dans les usines. Le roman de Charlotte Brontë se situe en 1811-1812 au moment des violentes révoltes ouvrières, mouvement appelé luddisme, du nom de John Ludd ouvrier ayant détruit des métiers à tisser en 1780. S’inspirant de ce personnage, les ouvriers sabotent les tentatives de « modernisation » des usines. Robert Moore voit ses machines détruites par des hommes du village qui craignent la misère. Notre héros est détesté de tous à cause de ses machines mais également car il est étranger. Venant des Flandres, Robert veut à tout prix réussir et effacer la honte de la ruine familiale. Cette idée l’obsède, le préoccupe à tel point qu’il ne se rend pas compte de la pauvreté qui l’entoure. Il est hautain avec les ouvriers, ne comprend rien à leur révolte. Mais fort heureusement Robert Moore est un coeur honnête qui ne demande qu’à s’ouvrir aux autres. Car, malgré son désir de s’éloigner du romantisme avec « Shirley », Charlotte n’est pas une Brontë pour rien et le romantisme prend rapidement le pas sur le roman industriel. C’est donc l’amour qui va rendre meilleur Robert Moore et qui est le centre du roman.

L’histoire se concentre sur deux jeunes filles : Caroline Helstone et Shirley Keedar. La première est la nièce du pasteur Helstone, elle est orpheline et ne possède aucun bien. Caroline est éperdument amoureuse de Robert Moore qui est trop occupé par sa filature pour s’en apercevoir. Elle incarne totalement l’héroïne romantique puisqu’elle se meurt littéralement d’amour. « Elle dépérissait, perdait sa gaieté et pâlissait de jour en jour. Le nom de Robert Moore l’obsédait comme une mélopée. Sans trêve, l’élégie du passé chantait à ses oreilles : les débris de son rêve détruit passaient, de plus en plus lourds, sur sa jeunesse ardente qui se pétrifiait lentement, comme si l’hiver envahissait peu à peu son printemps et enserrait dans la stagnation stérile de ses glaces, ses trésors les plus purs qu’elle recelait en elle.  » Mais Caroline n’est pas qu’un coeur en souffrance, elle est aussi une jeune femme moderne. Elle soutient et comprend les ouvriers. Elle tente tout le long du roman d’adoucir les positions de Robert envers les pauvres. Sa condition sociale l’aide probablement à se sentir proche des démunis. Caroline est très consciente de sa position et elle compte y remédier en devenant préceptrice. Tout son entourage rejette cette idée mais la jeune femme souhaite devenir maîtresse de son destin.

Shirley Keedar est également un personnage très moderne. Elle est propriétaire terrienne et la filature de Robert Moore se trouve sur ses terres. Shirley est une jeune femme riche mais elle ne se contente pas du revenu de ses terres, elle aide Moore à gérer la filature. C’est un personnage extrêmement énergique, entier et attirant le respect par son charisme et son courage physique. Elle agit de même dans sa vie privée puisqu’elle refuse tous les riches prétendants proposés par son oncle. Shirley choisira son mari selon son coeur et non selon les diktats de la société. Il est bien entendu plus facile pour Shirley d’être indépendante puisqu’elle jouit de hauts revenus. La timide et discrète Caroline n’en est que plus méritante dans son envie d’indépendance.

« Shirley » n’est sans doute pas le meilleur des romans industriels, j’ai préféré celui de Elizabeth Gaskell qui d’ailleurs sera la biographe de Charlotte Brontë. Il n’en reste pas moins que ce roman est fort plaisant. Il dresse le portrait de deux jeunes femmes voulant suivre leurs aspirations, leurs désirs sans se plier aux volontés de leurs proches. Cette modernité des personnages m’a séduite et j’y retrouve un des thèmes privilégiés des soeurs Brontë. Contrairement à l’avertissement de départ, Charlotte a bien écrit un roman d’amour mais ce sont les femmes qui y mènent la danse et qui choisissent leurs maris ! La force du désir triomphe pour notre plus grand plaisir.

Lu avec Isil dans le cadre de notre club de lecture.

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Le secret de la Ferme-grise de Mary Elizabeth Braddon

Grâce aux Livres de George, j’ai découvert un court roman de Mary Elizabeth Braddon : « Le secret de la Ferme-Grise ».

Le livre s’ouvre sur l’enterrement du propriétaire de la Ferme-Grise, Martin Carleon. Son frère Dudley hérite des terres familiales. L’atmosphère à la ferme est morose et l’intendant semble quelque peu étrange. Partout où Dudley se trouve, Ralph l’intendant y est également. La vie semble pourtant suivre son cours et Dudley finit par épouser une ravissante jeune femme : Jenny. Rapidement la mariée va se sentir mal à l’aise à la Ferme-Grise. Pourquoi Ralph espionne-t-il tout le monde ? Pourquoi Dudley ne peut-il s’en séparer ? Quels secrets partagent les deux hommes ?

« Le secret de la Ferme-Grise » est un concentré de romans à mystères qui étaient la spécialité de Mrs Braddon. Tous les ingrédients sont réunis pour créer une ambiance inquiétante : une mort suspecte, un personnage d’intendant menaçant, de lourds secrets, une jeune femme innocente en danger, un lieu froid et hostile : « Le vent d’automne soufflait avec des hurlements tristes et étranges, et des sons inarticulés et plaintifs s’élevaient des champs plats et nus. Le brouillard sortait de ces terres dépouillées et des prairies basses, et s’étendait comme un funèbre voile, sous lequel la rivière coulait lentement pour aller se jeter au loin dans la mer. » Pas exactement un endroit paradisiaque cette ferme ! Mary Elizabeth Braddon met rapidement en place son intrigue et fait monter la tension, l’inquiétude en quelques pages. Ce petit livre me semble être une bonne introduction au genre des romans à énigmes chers aux auteurs victoriens comme Mrs Braddon ou Wilkie Collins. Je retrouve toujours avec grand plaisir cette ambiance mystérieuse, angoissante et je dévore chaque livre pour avoir le fin mot de l’histoire.

Après « Sur les traces du serpent » et « Le secret de Lady Audley », la lecture du « Secret de la Ferme-Grise » me conforte dans mon envie de lire toute l’oeuvre de Mary Elizabeth Braddon. Palpitations et plaisir assurés !

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La vie secrète de Walter Mitty de James Thurber

James Thurber (1894-1961) est peu connu en France, il était chroniqueur, illustrateur, humoriste et était l’un des piliers de la célèbre revue « The New Yorker ». Je dois la découverte de cet auteur à l’émission de France 5 « La grande librairie » qui a fait lire à l’inénarrable Jean Rochefort la nouvelle éponyme de ce recueil.  L’originalité et la drôlerie de celle-ci m’ont immédiatement séduite.

Le livre, publié par les éditions Laffont, est constitué de 22 nouvelles et de 6 fables. Le point commun de ses histoires est l’humour, l’absurde parfois et des situations très souvent loufoques. Les personnages de James Thurber sont très fréquemment confrontés à un quotidien qui les dépasse ou qui les ennuie. Certains décident alors de transcender leur vie. C’est le cas dans l’hilarante « Vie secrète de Walter Mitty ». Celui-ci fait des courses avec sa femme mais l’ordinaire de la situation ne lui suffit pas. Il devient alors successivement commandant d’un navire, chirurgien, accusé d’un meurtre et capitaine. L’imagination débordante de Walter Mitty le sauve de la monotonie du quotidien. C’est la même chose avec le héros de « L’amiral sur la bicyclette ». Il voit la réalité de manière très décalée suite à l’accident survenu à ses lunettes et il prend goût à sa nouvelle vision du monde qui l’entoure : « Celui dont la vue est parfaite est enfermé dans le monde de tous les jours, il est prisonnier de la réalité, il est aussi perdu dans l’Amérique de 1962 que Robinson sur son île déserte. Celui qui a un oeil de lynx ne voit pas la vie avec les contours estompés  qui me la rendent si attrayante. »

Un autre grand thème traité par les nouvelles de Thurber est la vie de couple et ses affres. Différentes sortes de couple s’offrent à nous. Nous avons à faire à un couple fusionnel dans « Le trottoir dans le ciel » puisque Dorothy Deshter finit systématiquement toutes les phrases de son mari ! Elle ira jusqu’à le corriger lorsqu’il raconte ses rêves… Un autre couple se met en péril dans « La séparation des Winship » car ils ne peuvent se mettre d’accord sur le talent d’actrice de Greta Garbo. En effet, le mari trouve que Donald Duck a beaucoup plus de talent que Greta… Le summum des problèmes de couple est atteint dans « Mr Preble se débarrasse de sa femme ». Le mari veut ici tout simplement enterrer son épouse dans leur cave afin de profiter de sa maîtresse. Mrs Preble est au courant et réagit de manière assez incongrue. Son mari lui ouvre la porte de la cave et elle répond : « – Brr ! dit Mrs Preble, en commençant à descendre les marches. Il fait rudement froid là-dedans. C’est bien de toi d’avoir une idée pareille à cette époque de l’année ! Un autre mari que toi aurait enterré sa femme en été. »

Je ne peux malheureusement pas détailler toutes les nouvelles de ce recueil mais j’aimerais encore en citer trois parmi mes préférées. « Le plus grand homme du monde » nous parle de la vanité, de l’orgueil et du ridicule de la célébrité et des honneurs. Le plus grand homme du monde est ici le type le plus insupportable qui soit ! « Imprudents voyageurs » tourne en ridicule les guides de voyage qui, si on les suit à la lettre, ne nous font pas passer de si bonnes vacances que cela. Enfin, ma nouvelle préférée est « Le mystère du meurtre de Macbeth » qui est une relecture de la pièce de Shakespeare à la manière d’un roman policier. « (…) D’abord, je ne crois pas une seconde que ce soit Macbeth qui a fait le coup. » Une nouvelle digne de Pierre Bayard !

Je vous recommande chaudement la lecture de ce recueil de nouvelles du malheureusement méconnu James Thurber. Après l’avoir lu, le quotidien vous apparaîtra sous un autre angle !

Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy

Ayant beaucoup apprécié « Tamara Drewe » de Posy Simmons et son adaptation par Stephen Frears, j’ai voulu remonter à l’oeuvre qui inspira les deux premières : « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy.

Gabriel Oak est berger à Norcombe. Il possède quelques moutons et espère prospérer afin de devenir propriétaire de sa propre ferme. C’est à Norcombe qu’il rencontre pour la première fois Barbara (Bethsheba en v.o.) Everdene. Il tombe éperdument amoureux d’elle et lui propose de l’épouser. La fière jeune femme refuse, espérant un parti plus enviable qu’un simple berger. Le destin frappe malheureusement Gabriel qui perd tout son troupeau et devient un pauvre hère. Cherchant du travail dans la campagne du Wessex, il finit à Weatherbury où il retrouve Barbara. Mais celle-ci a beaucoup changé. Ayant hérité de tous les biens de son oncle fortuné, elle est à la tête d’un important domaine et elle embauche Gabriel pour s’occuper de ses bêtes. Le berger n’a plus du tout le même rang que la jeune femme et se voit dans l’obligation de cacher son amour. D’ailleurs Barbara est rapidement courtisée par deux autres hommes.

Dans cette tranquille campagne du Wessex, l’amour fait des ravages. Trois hommes sont en lice pour conquérir le coeur de Barbara : Gabriel Oak, Boldwood le propriétaire terrien et le sergent Francis Troy. Tous trois souffriront en raison de leurs sentiments. Gabriel doit garder son amour secret en raison de son niveau social. Il sert fidèlement Barbara malgré son dédain pour les autres prétendants. Gabriel est la constance même et porte bien son nom (oak = chêne). Boldwood est au départ un homme froid et parfaitement maître de ses émotions. Mais un simple petit jeu lui fait perdre la tête pour Barbara. Ce grand fermier est rongé par cet amour, obnubilé par notre héroïne. Boldwood scellera le destin de tous par un acte de violence terrible. Quant au sergent Troy, il séduit facilement Barbara grâce à sa beauté et sa prestance. C’est avec lui qu’elle se marie mais elle fait erreur car Troy n’est pas amoureux d’elle.

Malgré leurs défauts, le lecteur est en empathie avec chacun des personnages. Thomas Hardy a fait en sorte que chacun, à un moment ou à un autre, nous inspire de la sympathie voire de la pitié. C’est le cas pour deux des hommes que l’on peut facilement opposer : Gabriel Oak et le sergent Troy. « Les défauts de Troy étaient soigneusement dissimulés et seul, le beau côté de son caractère paraissait à la surface, tout au contraire de l’honnête Gabriel Oak, dont les défauts sautaient aux yeux et les vertus étaient enfouies comme le métal dans une mine. » Troy est un personnage qui semble futile, aimant s’amuser et rapidement on l’imagine inconstant. Il est facile de détester Troy qui ravit Barbara au nez et à la barbe du fidèle Gabriel. Mais chez Thomas Hardy les choses ne sont jamais aussi tranchées. Troy est en réalité un amoureux transi, il est épris d’une jeune femme nommée Fanny Robin qu’il croyait avoir perdue.  On éprouve beaucoup de pitié pour Troy éperdu de douleur à l’annonce de la mort de sa bien-aimée. Nos sentiments sont également changeants à propos de Gabriel. Notre sympathie lui est acquise dès les premières pages. C’est un homme intègre, consciencieux et solide. Mais il est aussi rustre, timide et on aimerait le voir plus combatif. On désespère de le voir faire le premier pas vers Barbara ! Le talent de fin psychologue de Thomas Hardy est vraiment éclatant dans « Loin de la foule déchaînée ».

Enfin j’aimerais souligner l’importance de la nature chez Hardy. L’homme fait partie d’un tout, la nature l’englobe, sa beauté et sa puissance sont saisissantes. Elle est aussi le reflet des humeurs des personnages et accentue bien souvent leur terrible solitude. A l’image de nos amoureux, la nature apparaît désolée : « Le marais et la lande ne se couvraient du blanc tapis que pour paraître plus désolés encore. Les nuages étaient singulièrement bas  ; on eût dit qu’ils formaient la voûte d’une grande caverne sombre et, comme ils paraissaient se rapprocher de plus en plus de la terre, on était instinctivement porté à croire que la neige répandue sur le sol et celle qui se trouvait encore dans les nuages allaient bientôt s’unir sans laisser le moindre espace d’air. »

Pas étonnant que « Tamara Drewe » soit réussie avec une telle source d’inspiration ! Encore une fois, j’ai été séduite par Thomas Hardy. « Loin de la foule déchaînée » est une oeuvre moins tragique que « Jude l’obscur » mais elle est tout aussi riche et complexe. Hardy y fait magnifiquement l’apologie de la patience, de l’abnégation face à la passion dévorante.

Pour ceux qui liraient cette oeuvre en version française dans la version des éditions du Mercure de France, surtout ne lisez pas la quatrième de couverture ! Toute la trame du roman y est racontée et cela m’a fortement gâché la fin de ma lecture.

Une info de dernière minute : les excellentes éditions Sillages vont très bientôt faire paraître une nouvelle traduction de « Loin de la foule déchaînée ».

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Une bien étrange attraction de Tom Robbins

Tom Robbins est un écrivain à part. Un de ces auteurs américains hallucinés que je rapprocherais d’autres doux dingues tels que Richard Brautigan, John Fante, Charles Bukowski, Tristan Egolf ou John Kennedy Toole pour leur anticonformisme et leur subversion. Ses livres bousculent les codes figés de la société capitaliste, et pour ce faire mettent en pièces les règles de la fiction romanesque classique. La forme rejoint le fond, et vice-versa. J’ai lu il y a presque un an « Féroces infirmes » (il n’est plus disponible, comme tous les livres de Robbins, chez 10/18, à quand une réédition ?), l’histoire délirante d’un agent de la CIA libertaire (!), aux prises avec une étrange malédiction (ses pieds ne peuvent plus toucher le sol sous peine de mort) et avec la mystérieuse troisième prophétie de la Vierge Marie lors de son apparition à Fatima. « Une bien étrange attraction » est son premier roman, sorti en 1971 aux Etats-Unis, et édité récemment en français par les éditions Gallmeister. On les en remercie.

Amanda, jeune femme adepte de la nature et férue de papillons, voyante pratiquant la transe, « sorte de version moderne de déesse de la fertilité et de la nature » (dixit Robbins dans la postface), rencontre John Paul Ziller, magicien, musicien et sculpteur. Ils tombent amoureux. Nous sommes dans les années 60, dans l’extrême nord-ouest américain. Après avoir bourlingué tous deux dans le Cirque Indo-tibétain & le Gipsy Blues Band du Panda Géant, ils ouvrent une « attraction de bord de route », la Réserve naturelle et Stand de Hot Dogs du Mémorial du Capitaine Kendrick (ces noms sont tout un poème !), à la fois zoo et restaurant, et s’y installent avec le fils d’Amanda, Baby Thor (aux yeux électriques), et Mon Cul, le babouin de Ziller. Les y rejoint bientôt Marx Marvelous, jeune prodige scientifique en proie au doute existentiel, attiré par ce couple en qui il voit les créateurs d’une nouvelle religion. Tout irait pour le mieux si un ami de Ziller, Plucky Purcell, fils de bonne famille, ancien footballeur et dealer, n’était entré en possession d’un corps (le Corps !) – véritable bombe pour l’humanité s’il venait à être divulgué -, et n’était venu le cacher chez le couple.

Robbins donne dans la fantaisie échevelée, certes, mais ses histoires sont aussi l’occasion d’aborder des réflexions sur la philosophie, la religion, la spiritualité, la science, la nature, le sexe, d’où ressort sa prédilection pour un hédonisme solaire, pour un mysticisme joyeux. L’homme heureux est celui qui est en phase avec les autres et son environnement, qui se sent en accord avec le cosmos. Pour y parvenir, il faut lutter, car la négativité est partout à l’œuvre. Créer, ou recréer en nous cette « Infinie Loufoquerie » chère à Amanda peut nous aider à éloigner de nous l’instinct de mort et les passions tristes. Robbins sait par son style psychédélique, ses images (Robbins est le roi de l’image), sa description de la Skagit Valley – véritable paysage chinois au cœur de l’Etat de Washington -, retranscrire cet amour de la vie et de la liberté. N’est-il pas appelé l’ « écrivain le plus dangereux du monde » ? On aime ou on déteste. Mais ce qui est sûr, c’est que rien ne vous avait préparé à ça.

 

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Les sortilèges du Cap Cod de Richard Russo

Jack Griffin, le héros du dernier roman de Richard Russo, est en route pour le Cap Cod où doit avoir lieu le mariage de Kelsey, la meilleure amie de sa fille Laura. Jack et sa femme Joy partent habituellement en vacances au Cap Cod mais cette année il est parti en avance, sans elle. Le cap est un lieu privilégié dans la vie de Jack. Il y a passé toutes ses vacances d’enfant. Ses parents, des universitaires aigris, ne juraient que par le Cap Cod qui leur permettait d’oublier leur « Midwest de merde ». Ils n’ont pas eu d’affectations dans de prestigieuses universités, n’ont pas atteint la haute respectabilité à laquelle ils aspiraient et leur mariage est un perpétuel mensonge. Le seul moment où ils semblent apaisés est celui des vacances au Cap. Le voyage de Jack Griffin fait remonter les souvenirs d’enfance, d’autant plus qu’il a les cendres de son père dans sa voiture. Il cherche le lieu idéal pour les disperser depuis des mois sans arriver à le faire. Les réflexions de Jack dépasseront rapidement le cadre de son enfance pour arriver à une totale remise en cause de son couple.

J’ai découvert Richard Russo grâce aux « Sortilèges du Cap Cod » et au festival America de Vincennes. J’ai été totalement séduite par cette histoire de couple douce-amère à l’écriture particulièrement fluide. A 60 ans, Jack questionne les fondements de son mariage, quels étaient ses désirs 40 ans plus tôt ? Jeune homme, il écrivait des scenarii à Los Angeles, sa vie était insouciante et surtout très loin de la vie de ses parents universitaires. Son mariage avec Joy lui a fait changer de vie, lui a fait échanger la légèreté de la Californie pour les responsabilités et le confort. Il est devenu professeur dans une université, a eu une fille et aujourd’hui il a la sensation de ne rien avoir choisi : « Ce n’était pas comme s’il s’était lassé de leur belle vie, de leur beau mariage. Là, ce serait grave. Même s’il devait admettre qu’en dépit des efforts de Joy, il considérait que la maison appartenait plus à elle qu’à eux deux, comme s’ils avaient divorcé et qu’elle en était devenue la propriétaire exclusive. C’était la sienne pour la simple raison qu’elle la rendait heureuse. Elle avait eu ce qu’elle voulait. Etait-il possible que son contentement soit la cause réelle de son cafard à lui ? Cette faculté qu’elle avait de garder ses désirs intacts ? Etait-ce un défaut ? » Jack se pose les questions que chacun finit par se poser : où sont passés les rêves de jeunesse ? Les compromis consentis n’ont-ils pas fini par éteindre tous désirs ?

A ces questions vient se rajouter celle de la famille, des parents. Finalement le thème central du livre de Richard Russo est l’influence des parents sur nos vies d’adulte. Jack ne supporte pas la famille de sa femme et l’importance de celle-ci dans leur vie. Joy aime ses parents, elle en est très proche et cela perturbe beaucoup son mari qui n’a connu qu’une famille dysfonctionnelle. Jack finit par trouver que la famille de Joy prend trop de place dans leur vie. Mais à travers son périple vers le Cap Cod, Jack Griffin va prendre conscience de la place de ses propres parents dans sa vie. Son histoire ressemble de plus en plus à la leur et malgré les mésententes, leurs ombres planent constamment sur ses décisions. Comment se débarrasser de l’emprise de ses parents et dépasser les souvenirs d’enfance ?

« Les sortilèges du Cap Cod » pose de très nombreuses questions sur le couple et la famille. Richard Russo dit d’ailleurs ne pas y avoir répondu ! En effet, ce sont des questions universelles auxquelles chacun doit trouver ses propres réponses. Les personnages de ce roman sont très attachants et j’ai pris grand plaisir à lire les affres de leur couple.

Merci à Blog-o-Book pour cette découverte.

La prisonnière de Marcel Proust

Après de nombreux atermoiements, je me décide à parler de mon écrivain français favori : l’immense Marcel Proust. Intimidée par son génie, je craignais de ne pas être capable de rendre compte de celui-ci et de mon admiration sans borne. Poussée dans mes retranchements par mon co-blogueur et par une autre proustienne avertie, je me lance, advienne que pourra ! Dans la cathédrale du temps proustienne, « La prisonnière » est en cinquième position. C’est un volume assez particulier de « La Recherche du temps perdu » puisqu’il se déroule en grande partie en huis clos. Le narrateur, tombé amoureux d’Albertine sur une plage de Balbec, l’invite à vivre chez lui à Paris. Il est alors totalement dévoré par les affres de la jalousie. 

Dans ce tome quelque peu différent, j’ai retrouvé les grandes thématiques proustiennes. Car comme le narrateur, Marcel, l’explique à Albertine à propos de la musique de Vinteuil, on retrouve des phrases types chez les grands artistes : « Et repensant à la monotonie des œuvres de Vinteuil, j’expliquais à Albertine que les grands littérateurs n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde. » (C’est tout à fait le cas de Proust qui a écrit une seule œuvre découpée ensuite en divers volumes). Au centre de ce récit est bien entendu la vie amoureuse du narrateur. Celle-ci est extrêmement complexe et jamais satisfaisante. Le narrateur a longuement désiré Albertine à Balbec, son imaginaire était imprégné de l’image de cette fraîche jeune fille. Une fois Albertine conquise, l’amour et le désir se sont éteints. Ce qui n’empêche pas le narrateur d’être dévoré par la jalousie : « Sans me sentir le moins du monde amoureux d’Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble, j’étais resté préoccupé de l’emploi de son temps (…). » Seule la jalousie réussit à ressusciter l’envie de posséder Albertine, le possible désir des hommes ou des femmes (la pire torture pour le narrateur) réactive l’amour. Cette situation pénible pour Marcel se prolonge durant tout le roman car il ne peut se résoudre à quitter Albertine à cause de sa faiblesse de caractère que l’on peut qualifier de procrastination ou d’indécision. On sait que le narrateur a beau s’appeler Marcel, il ne s’agit pas vraiment de Proust. Néanmoins, Albertine semble fortement inspirée de Alfred Agostinelli qui fut le secrétaire et l’amant de Proust. Ce dernier gardait précieusement Agostinelli dans ses appartements boulevard Haussmann et le surveillait de près. La fin d’Albertine sera dans « Albertine disparue » la même que celle d’Agostinelli qui s’est écrasé avec son avion en 1914. 

Une partie essentielle dans la vie du narrateur de « La Recherche du temps perdu », ce sont les mondanités dans la haute société. Au milieu de « La prisonnière », on assiste à une réunion chez M. et Mme Verdurin. M. de Charlus, frère du duc de Guermantes, a organisé une soirée musicale afin d’introniser Charles Morel, son amant et également violoniste virtuose. J’aime toujours beaucoup ces scènes dans le beau monde. Malgré son admiration pour ces hauts personnages et notamment les Guermantes, le narrateur nous les présente avec beaucoup d’ironie et il est vrai que c’est un monde extrêmement cruel (malgré les dorures et les bonnes manières). C’est très visible ici. M. de Charlus, tout à son plaisir de présenter Morel, en oublie totalement que la réception se passe chez Mme Verdurin. La Patronne n’est saluée par aucun invité et vit très mal cet affront. Elle fait en sorte alors de séparer Morel de M. de Charlus. Ce personnage qui a pu nous sembler terrifiant et hautain dans les volumes précédents, nous paraît ici bien pathétique et son indéfectible amour pour Morel le rend profondément touchant. Et c’est aussi la force de Proust de nous rendre humains ces personnages qui peuvent au départ nous paraître bien détestables. 

Ce qui me plaît également beaucoup chez Marcel Proust, c’est la présence constante de l’art. Il évoque d’ailleurs tous les arts, aussi bien Baudelaire, Mme de Sévigné, Thomas Hardy, que Wagner, Stravinsky, que Vermeer, Bellini, Mantegna. Dans « La prisonnière », le narrateur et Albertine discutent longuement de l’œuvre de Dostoïevski, ce qui nous offre plusieurs fabuleuses pages d’analyse de son œuvre ! La vie et l’art s’entremêlent perpétuellement dans les textes de cet esthète pour mon plus grand bonheur. Une vie sans art n’est pas une vie, ni pour Proust ni pour moi.

Enfin, je ne peux pas terminer sans vous parler du style de Proust. Ses longues phrases sont souvent décriées ; d’aucuns les trouvent indigestes. Pour ma part, je les trouve envoûtantes, précieuses et subtiles. Il faut se laisser emporter, bercer par le flot des mots. Il faut les relire, les déguster, apprécier leur incroyable richesse. Un extrait l’exprimera mieux, le narrateur rêve de partir dans la plus fantasmagorique des villes : Venise. « Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique, je le savais, je ne pouvais l’imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes, contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comment les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture – jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière.»

L’œuvre de Proust est foisonnante et l’on pourrait en parler pendant des jours entiers. J’espère vous avoir fait passer un peu de ma passion pour lui et vous avoir donné envie de le lire ou de le relire. 

Vos jours sont comptés de Miklos Banffy

« Oui, on mangeait davantage, on buvait davantage qu’ailleurs dans ces agapes savamment organisées, et tous y tenaient des propos plus vifs, plus joyeux, comme pour oublier une menace qui rôdait alentour dans le noir ». En 1904, sûre de sa puissance et de sa grandeur, l’aristocratie hongroise se dépense en fêtes et réceptions somptueuses. Bals, dîners, parties de chasse, courses hippiques, rien n’est trop beau pour montrer sa richesse, raffermir les liens sociaux, projeter de nouvelles alliances qui perpétueront la fortune et renforceront le prestige. Fascinée par sa propre représentation, la bonne société hongroise ne voit pas, ou ne veut pas voir, les signes annonciateurs de la déliquescence de l’empire austro-hongrois. 

Le pays est alors en proie à des soubresauts politiques. L’empire vit depuis 1867 sous le régime de la Double-Monarchie (Autriche et Hongrie). Au parlement hongrois, la lutte est âpre entre partisans de l’empire, autonomistes, gauchistes et représentants des minorités. Si la plupart des députés sont favorables à une autonomie accrue de la Hongrie, ils tiennent avant tout à conserver leurs privilèges d’aristocrates. Les subtilités des crises politiques qui agitent constamment le pays m’ont parfois échappé, mais elles ne constituent que l’arrière-plan de l’histoire, comme un révélateur du climat de l’époque. 

On suit particulièrement deux personnages, Balint Abady et Laszlo Gyeroffy, cousins et amis d’enfance, issus de cette noblesse de Transylvanie qui tente de faire oublier son statut de provinciale. Balint vient de se faire élire comme député indépendant. Il revient au pays, après deux ans passés à l’étranger comme attaché d’ambassade, pour administrer son domaine. Bien que progressiste, il dirige tout d’une main ferme, en grand seigneur. Laszlo, lui, est devenu orphelin très jeune. Il vient d’abandonner ses études de droit auxquelles le destinait son tuteur, pour étudier la musique et devenir un grand musicien. Il souffre d’un complexe vis-à-vis de sa famille qui le considère comme un membre de seconde zone. Leurs amours malheureuses avec Adrienne, amie de Balint, jeune femme mal mariée, et Klara, jeune fille idéaliste, constituent la trame principale de l’intrigue. 

«  (…) l’individu est mené par son psychisme et sa mentalité, par ses inclinations et ses manques, par ses actes et ses omissions. Le premier pas, en apparence indifférent, que nous faisons sur le sentier du destin nous conduit vers des conséquences inexorables, et nous ne pouvons plus nous arrêter, jusqu’au jour où le sort, qui nous attend au coin du bois, s’abat sur nous comme dans la tragédie grecque ». Splendeur aristocratique, passions contrariées, intrigues matrimoniales, luttes de pouvoir, dettes d’argent, affaires d’honneur, l’auteur mêle avec brio les éléments classiques du drame de la Belle Epoque. La corruption des puissants comme des faibles, la condition d’un peuple asservi à ses maîtres, l’alcool, le jeu complètent le tableau d’un empire courant à sa perte. 

Miklos Banffy (1873-1950) était lui-même issu d’une grande famille de Transylvanie, pays dont il nous offre des descriptions somptueuses. Son talent de conteur est indéniable. Il était appelé le « Tolstoï de Transylvanie ». Avec sa multitude de personnages secondaires et son sens du récit, « Vos jours sont comptés » possède en effet le souffle des grands romans. Publié en 1934, le livre fut oublié puis redécouvert en 1999. L’histoire se poursuit avec « Vous étiez trop légers » et « Que le vent vous emporte », les deux autres volets de sa « Trilogie transylvaine ». Une fresque éblouissante.

Jude l’obscur de Thomas Hardy


Jude Fawley, le héros du chef-d’œuvre de Thomas Hardy « Jude l’obscur », ne connaît qu’une vie d’erreurs, de renoncements et de malheurs. Enfant, il devient rapidement orphelin et doit déménager à Marygreen où une tante acariâtre se voit dans l’obligation de l’héberger. Le jeune Jude se doit de travailler pour aider sa tante, mais le garçon a déjà de plus hautes idées en tête. Un maître d’école lui a donné le goût des livres et du savoir. Jude souhaite intégrer un collège à Christminster, élever son esprit afin de changer sa vie. Il se donne beaucoup de mal, étudie sans relâche le latin et le grec, tout en apprenant le métier de tailleur de pierres. Sa volonté qui semblait sans faille se heurte vite à la réalité, à la nature profonde de l’homme. Jude est incapable de résister aux attraits de la belle Arabella et le mariage scelle son destin. Le rêve de savoir s’efface devant les besoins matériels. Le mariage ne dure pas, mais marque définitivement la vie de Jude. Le bonheur lui échappe sans cesse, même lorsqu’il croit l’avoir trouvé avec sa cousine Sue ; le sort ne fait que s’acharner contre lui. 

Thomas Hardy traite de sujets modernes et ses deux personnages principaux, Jude et Sue, ont des aspirations trop en avance pour leur époque. Jude ne pense qu’à étudier, il a soif de savoir et espère ainsi sortir de sa condition. Son envie de s’élever, de sortir de la pauvreté par l’école est une évidence pour nous aujourd’hui. Ce n’est bien entendu pas le cas à l’époque victorienne. Les ouvriers regardent Jude comme un illuminé et se moquent de ses aspirations. Vouloir sortir de leur monde est pris comme une lubie et ils méprisent Jude qui se pense plus intelligent. Les collèges de Christminster le rejettent également à sa demande d’admission ; il reçoit cette réponse : « Monsieur. J’ai lu votre lettre avec intérêt, et jugeant d’après votre propre description que vous êtes un ouvrier, je me permets de penser que vous aurez bien plus grande chance de réussir dans la vie en demeurant dans votre sphère et en restant fidèle à votre métier plutôt qu’en adoptant une nouvelle voie. C’est donc ce que je vous conseille. » Chacun doit rester à sa place dans cette société très hiérarchisée ; vouloir changer de milieu est impensable.

Sue est également en avance sur son temps, ses idées sur le couple sont à contre-courant. Elle refuse d’épouser Jude alors qu’ils vivent ensemble et ont des enfants. Elle revendique la liberté dans le couple et considère le mariage comme une prison. Sue ne veut appartenir à personne ; le mariage pour elle n’a rien à voir avec les sentiments. La tante de Sue et Jude l’explique bien : « Les Fawley ne sont pas faits pour le mariage : cela ne tourne jamais bien pour nous. Il y a quelque chose dans notre sang qui n’accepte pas d’être contraints à faire ce que nous subirions volontiers librement. » Mais, Sue aussi doit revenir sur ses idéaux.

Car Thomas Hardy était un grand pessimiste ; la fatalité frappe toujours ses personnages. Jude renonce à ses idéaux car il est impossible de s’extraire de sa classe, mais également à cause des femmes. Jude est un être très charnel, très sensuel qui ne peut résister à leur attrait. Avant d’arriver à Christminster, son rêve de collège est réduit à néant par son mariage avec Arabella. Il se voit ensuite devenir prêtre, mais l’amour de Sue est plus fort : « Il aurait beau jeûner et prier dans l’intervalle, l’humain était plus puissant en lui que le divin. » Jude devra d’ailleurs payer bien cher pour ses faiblesses trop humaines. La société victorienne ne peut supporter les aspirations du jeune couple. Le fait qu’ils ne soient pas mariés est rapidement connu et l’opprobre s’abat sur eux. Ils sont alors dans l’obligation de changer souvent de villes jusqu’au terrible et implacable drame.

Je le redis, « Jude l’obscur » est un chef-d’œuvre de la littérature anglaise. J’étais totalement en empathie avec Jude et Sue, si modernes, si humains. Le drame de Jude Fawley fait penser aux tragédies antiques. Son destin semble tout tracé ; la fatalité ne l’épargne pas. Le lecteur souffre avec lui de ce déterminisme terrible de l’ère victorienne. Ce livre montrant les déchirements de l’âme humaine est tout simplement magistral. 

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Les Golovlev de M. E. Saltykov-Chtchédrine

« A côté de ces familles favorisées par le sort, il en existe un grand nombre d’autres, aux représentants desquelles les pénates domestiques n’apportent dès le berceau qu’une éternelle infortune. Subitement, telle une invasion de poux, les désastres, les vices s’abattent sur cette famille et commencent à la dévorer de tous côtés. Ils répandent dans tout son organisme, pénètrent jusqu’à la moelle et rongent les générations, l’une après l’autre. (…) C’est une fatalité de cette sorte qui pesait sur la famille Golovlev. »

Arina Petrovna Golovlev, soixante ans, administre d’une main de fer la propriété de son mari, « homme frivole adonné à la boisson ». Elle est volontaire, sévère, inflexible, avare. Elle entretient des relations conflictuelles avec ses trois fils. L’aîné, Stépane, surnommé « Stepka le Nigaud », paresseux et frivole, incapable de garder un emploi, vit en parasite. Paul, le dernier, est falot, « apathique et morose, incapable d’agir ». Enfin Porphyre, le cadet, que Stepka appelle « Judas » ou « Sangsue » est un être retors, hypocrite et pinailleur, dont tous les actes et pensées sont tendus vers un seul but : faire main basse sur la fortune familiale. Il y avait également une fille, mariée sans le consentement de ses parents puis abandonnée par son mari, qui a laissé à sa mort deux jumelles, Anna et Liouba, désormais à la charge d’Arina.

Lorsque débute le roman, Stépane, tel le fils prodigue, revient au bercail après qu’il a lamentablement dilapidé l’avance sur son héritage que lui avait consentie sa mère, comme une aumône. Elle décide de réunir ses deux autres fils, pour décider de son sort. On assiste dès lors, mi-amusé mi-horrifié, à la chute sur une vingtaine d’années de la maison Golovlev, minée par l’avidité, l’égoïsme et la veulerie. Cette histoire ne serait que sinistre si l’auteur n’y avait introduit une bonne dose de bouffonnerie. Ainsi de Porphyre déversant sur ses interlocuteurs des flots de paroles oiseuses et stupides à bases de préceptes moraux et religieux qui finissent par briser la résistance des plus récalcitrants. « Les Golovlev » fait  penser aux « Ames mortes » de Gogol pour son sens du grotesque, et à cet autre chef-d’œuvre, « Oblomov » de Gontcharov, pour l’évocation d’une campagne russe suintant l’ennui et la léthargie.

Le récit se fait plus funeste à mesure qu’il approche du dénouement, les protagonistes sombrant peu à peu dans la folie. Ils symbolisent cette Russie des grands propriétaires décadente, engluée dans la nostalgie de sa splendeur passée. De profonds bouleversements sociaux, en particulier l’abolition du servage en 1861, ont changé la donne. Le constat est amer, mais les personnages sont réjouissants, outrageusement cupides et mesquins, se débattant en vain dans le vide qu’ils ont eux-mêmes créé. Il ressort de tout cela une impression de farce tragique, ou de tragédie bouffonne, c’est selon. Le plaisir du lecteur en tout cas ne faiblit jamais, et qu’en soient remerciées au passage les éditions Sillages, jeune maison spécialisée dans les textes épuisés ou inédits de grands noms de la littérature. Saltykov-Chtchédrine (1826-1889), auteur méconnu (ou oublié ?), méritait amplement cette redécouverte.  

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