Les boucanières de Edith Wharton

« Les boucanières  » est le dernier roman de Edith Wharton, elle le laissa inachevé à sa mort en 1937. Il fut terminé par Marion Mainwaring, spécialiste de l’écrivain, grâce à un synopsis détaillé. Cette dernière oeuvre est une fresque se déroulant entre 1873 et 1877.

L’histoire s’ouvre à Saratoga, à l’hôtel Grand Union où séjournent les familles St George et Elmsworth. Les mères de ces deux familles pensent à l’avenir de leurs filles, à leur entrée dans le monde. Virginia St George, d’une beauté saisissante, Lizzy et Mabel Elmsworth ont hâte d’exposer leurs atours et de commencer leur vie de femmes. Nan St George est la plus jeune, elle s’inquiète plus de l’arrivée de sa nouvelle gouvernante que de ses toilettes. Miss Testvalley, la gouvernante, vient d’Angleterre et sa présence va modifier la vie des petites américaines. Grâce à elle, Conchita Closson, l’infréquentable amie de Nan car brésilienne et ayant une mère divorcée, épouse un lord : Sir Richard Marable. Les cinq filles partent alors dans l’ancien monde pour le conquérir et élever leur niveau social. Les cinq boucanières se serrent les coudes, se soutiennent face à un monde codifié et peu indulgent.

Suivant une thématique chère à son ami Henry James, Edith Wharton confronte l’ancien et le nouveau monde. C’était déjà le cas dans « Le temps de l’innocence » mais c’est le vieux continent, incarné par  la comtesse Olenska, qui venait s’installer dans le nouveau monde. Ici nos cinq boucanières viennent à Londres avec la ferme intention de se trouver des maris dans la haute société. Ce monde figé et corseté est assez surpris par l’attitude de ces jeunes femmes libres et pétillantes. Les vieilles ladies acceptent mal le peu de retenue des américaines. C’est le cas de la mère de Sir Richard Marable qui n’admet pas l’agitation de sa bru, Conchita. Une amie lui explique alors : « N’oubliez pas qu’il leur manque l’exemple que seule une cour royale peut donner. Mais certains d’entre eux apprennent très vite à se conduire. » Les cinq boucanières s’adapteront d’ailleurs plus ou moins à la rigidité de l’arictocratie anglaise. Conchita est la première à épouser un lord mais son mariage est rapidement catastrophique puisque son mari ne sait faire que des dettes. Virginia épouse le comte Seadow, futur marquis, et prend son rôle très à coeur. Son ambition sociale dévorante l’amènera à ignorer les souffrances de sa soeur. Lizzy Elmsworth se marie à un homme politique qui, grâce à l’intelligence de sa femme, est appelé à devenir premier ministre. Mabel Elsmworth est la seule à épouser un américain mais qui est multimilliardaire. Enfin, Nan épouse le duc de Tintagel mais le mariage ne dure pas. Il s’agit d’un malentendu, le duc épouse Nan car elle se moque de son titre, elle est fraîche et naïve. Nan se croit dans un poème du moyen-âge ou dans la légende du roi Arthur. Sa sensibilité exacerbée ne cadre pas avec la froideur, la rigidité des moeurs ducales. L’incompréhension entre les deux mondes est totale. Les hommes ne sont d’ailleurs pas à la hauteur dans ce roman et le duc de Tintagel ne fait pas exception. Séduits par la beauté, la vivacité et l’énergie des américaines, ils sont ensuite bien incapables de les comprendre.

Mais Edith Wharton est plus clémente avec Nan St George qu’avec Newland Archer dans « Le temps de l’innocence ». Ce dernier se pliait aux volontés de son monde, de son clan. Il épousait May Welland comme le souhaitait sa famille alors qu’il aimait la comtesse Olenska. Nan ne sacrifie pas sa vie pour faire plaisir à sa mère ou sa soeur. Son bonheur passe avant le rang social et elle n’hésite pas à demander le divorce au duc de Tintagel. Bien entendu, le geste n’est pas sans conséquence puisqu’elle doit quitter l’Angleterre et subir la désapprobation de sa famille. Mais Nan, la rêveuse, est prête à payer ce prix pour réussir sa vie personnelle. La vie de Edith Wharton n’est sans doute pas étrangère au dénouement « Des boucanières ». Après avoir épousé Edward Robin Wharton à l’âge de 23 ans, elle divorce en 1913 et trouve l’amour à Paris auprès du journaliste Morton Fullerton. A l’époque, elle est une des rares femmes à être libérée du joug du mariage. Il semble qu’elle ait eu envie de libérer également ses personnages !

« Les boucanières » est un roman sublime, le talent de Edith Wharton y est à son apogée. Son écriture délicate, subtile fait merveille. L’auteur jette un regard nostalgique et ironique sur l’ancien et le nouveau monde. C’est avec un immense plaisir que j’ai suivi les péripéties de nos cinq boucanières et admiré une nouvelle fois la richesse de l’univers de Mrs Wharton.

Merci aux Editions Points et à Jérôme.  points.jpg

Pour voir tous les articles du Challenge Edith Wharton, c’est ici :

 

 

 

Neige de Orhan Pamuk

Le thème du blogoclub était ce mois-ci les prix Nobel de littérature, j’ai choisi de lire « Neige » de Orhan Pamuk qui était dans ma PAL depuis des lustres. Jusque là, j’avais remis la lecture de ce roman que l’on m’avait chaudement recommandé et je n’avais pas tort d’attendre car je n’ai pas été emballée.

Le poète turc Ka revient dans la petite ville de Kars après plusieurs années d’exil en Allemagne. Le journal Cumhuriyet l’envoie dans cette ville afin qu’il rédige un reportage sur des jeunes femmes portant le foulard qui se sont suicidées récemment. Pour Ka, il s’agit d’un prétexte lui permettant de retrouver Ipek qu’il avait connue à la faculté. De nombreux évènements politiques et météorologiques vont perturber le retour au pays du poète.

L’aspect politique du roman m’a au départ séduite. On saisit bien la terrible ambivalence qui existe au sein de la nation turque. S’affrontent en permanence la République laïque symbolisée par la figure tutélaire d’Atatürk et le fanatisme religieux qui gagne du terrain. La réconciliation de ces deux courants semble impossible et inquiète quant à l’avenir du pays. Malheureusement mon manque de connaissance de l’histoire et de la culture turques a limité ma compréhension de la suite du roman. A la suite d’une pièce de théâtre et à cause de la neige qui bloque les communications, une sorte de coup d’état a lieu dans la ville de Kars. Je dois avouer ne pas avoir compris tous les tenants et les aboutissements de cet évènement complexe mêlant à la fois la troupe de théâtre et des militaires voulant se débarrasser de certains islamistes avant les élections. La violence est en tout cas le point commun entre les deux camps qui s’affrontent.

L’autre problème que j’ai rencontré avec le roman de Orhan Pamuk, c’est mon peu d’intérêt pour le personnage central : Ka. J’ai trouvé ce personnage trop indécis, trop flottant, ne sachant pas vraiment ce qu’il voulait et de quel côté il devait se ranger. Il m’a paru également extrêmement égoïste au milieu du chaos qui gagne petit à petit la ville. Seules comptent l’écriture de ses poèmes et sa volonté d’emmener Ipek en Allemagne. Peut-on uniquement se préoccuper de son propre bonheur lorsque autour de nous tout s’écroule ? C’est ce que choisit de faire Ka et je trouve cela assez déplaisant. Autant dire que l’empathie n’a pas fonctionné !

Je termine sur une note positive : l’écriture d’Orhan Pamuk est vraiment très belle et très évocatrice. Je l’ai bien ressenti à propos de la neige qui recouvre toute la ville et le roman : « La neige tombait lourdement à très gros flocons. Dans sa lenteur, dans sa plénitude et dans sa blancheur bien perceptible par cette lumière bleuâtre dont on ne savait pas précisément d’où elle venait dans la ville, il y avait une force rassurante, une grâce qui laissèrent Ka émerveillé. » Mon avis est donc fort mitigé et j’ai eu beaucoup de mal à arriver au bout de cette lecture.

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L'excuse de Julie Wolkenstein

Lise revient, à la fin de sa vie, sur l’île de Martha’s Vineyard pour prendre possession d’une maison, d’un bateau laissés en héritage par son « cousin » Nick. En fait, les deux personnages de « L’excuse » ne sont pas de la même famille. Nick est le fils de Françoise, la première femme du père de Lise. Françoise a invité Lise sur l’île américaine à la mort de son père lorsque celle-ci était une jeune femme. Il semblait alors plus simple de dire que Lise faisait partie de la famille. Elle y passe un merveilleux séjour malgré le décès de « son oncle » Dick et la maladie incurable de Nick. Lise finit par s’installer aux Etats-Unis et par épouser un collectionneur d’art contemporain. En souvenir de leur profonde amitié et de leur rencontre à Martha’s Vineyard, Nick lègue à sa mort la splendide villa de famille à Lise. Mais, il ne lui laisse pas qu’une maison : il lui offre également un manuscrit intitulé « Déjà vu ». Nick est en effet persuadé que la vie de Lise est l’exacte reproduction de celle d’Isabel Archer, l’héroïne de « Portrait de femme » d’Henry James. 

« L’excuse » est un très bel hommage à la littérature. Julie Wolkenstein est professeur de littérature comparée, spécialiste d’Henry James et tout naturellement Lise enseigne la même matière à l’université de Berkeley. On trouve de nombreuses références à la littérature dans ce roman. Edith Wharton (décidément inséparable d’Henry James !), Fitzgerald, Jane Austen, Charlotte Brontë et comme je les apprécie tous beaucoup, je trouve que l’auteur a fort bon goût ! Ce qui prédomine néanmoins, c’est bien sûr « Le portrait de femme ». Pour ceux qui connaissent cette œuvre, le livre de Julie Wolkenstein est très intéressant car, outre le parallèle entre Lise et Isabel, il apporte des analyses à l’œuvre de James. Certaines sont très pertinentes et m’ont donné de nouvelles pistes de lecture. L’une d’elle m’a beaucoup séduite. Nick, qui serait la réincarnation du cousin d’Isabel Archer, Ralph Touchett, explique que le roman de Henry James n’est pas le portrait d’Isabel, mais celui de son cousin. Ralph serait le véritable héros de ce chef d’œuvre de la littérature américaine. Il est vrai que sans lui pas de roman, pas de destin pour sa cousine. Ralph lègue en effet une forte somme d’argent à Isabel afin qu’elle soit plus libre et qu’elle puisse accomplir le destin que lui permettent son intelligence et son caractère. On sait qu’en réalité, c’est cet argent qui la perd et la prend au piège de Mme Merle et de Gilbert Osmond. La fin du roman laisse également la vie d’Isabel en suspens, mais Nick pense que le livre s’arrête tout simplement car Ralph Touchett est mort. « Le portrait de femme » serait en fait un portrait d’homme ! 

Bien entendu, les lecteurs qui n’ont pas encore eu le plaisir de lire le roman d’Henry James peuvent se plonger dans le livre de Julie Wolkenstein. Il ne s’agit pas simplement d’une « réactualisation » de « Portrait de femme ». D’ailleurs, Nick fait tout pour contrarier ce parallèle romanesque et veut contrecarrer le dessein de Lise-Isabel. Pour aider Lise à comprendre ce qu’il a fait pour dévier son destin romanesque, Nick met en place un véritable jeu de pistes. C’est la Lise vieillissante qui doit résoudre les énigmes et qui du coup entraîne le lecteur dans ses recherches. Julie Wolkenstein nous réserve d’ailleurs une grosse surprise à la fin du livre… 

« L’excuse » est un roman très plaisant qui rend un bel hommage à mon cher Henry James, mais qui s’amuse aussi beaucoup avec son lecteur. Je souligne pour finir la très délicate et fluide écriture de Julie Wolkenstein qui me donne envie de découvrir ses autres œuvres.  Une citation en hommage au début de « Portrait de femme » où Henry James décrit les joies de la cérémonie du thé : « Il faut reconnaître que Henry James en fait quelquefois des tonnes pour ressembler à une vieille anglaise. Mais j’aime, dans ces premières pages du livre, son assurance (quand il annonce un modeste récit, il bluffe), la sérénité de qui avance une équation incontestable : Tea time = paradis perdu. Si le lecteur a un tant soit peu de jugeote, de maturité, il devine aisément que ce paradis, James va s’employer à le détruire. Un monde aussi parfait ne peut pas durer, même dans une fiction, ce n’était pas en tout cas sa conception  de la fiction. » 

Un grand merci à Lise et aux éditions Folio de m’avoir fait découvrir ce roman.

 

The Commitments de Roddy Doyle & Alan Parker

« The Commitments » est le premier tome de la trilogie de Barrytown. Roddy Doyle a inventé ce quartier de Dublin et nous fait partager le quotidien de ses habitants. Dans ce premier volet, il est essentiellement question de musique. Jimmy Rabbitte est un fin connaisseur, il achète tous les magazines spécialisés, revient toujours de ses virées en ville avec un disque sous le bras. Il est du coup en avance sur ses copains, il écoute de la soul alors que les autres en sont encore à Frankie Goes to Hollywood ! Lorsque ses amis lui parlent de fonder un groupe, Jimmy est tout de suite partant. Le hic c’est qu’il ne sait jouer d’aucun instrument… Mais ce qui prime c’est l’envie et l’enthousiasme. D’ailleurs Jimmy ne fait pas jouer les musiciens qu’il auditionne, il se contente de leur demander leurs influences musicales ! Car il a une idée bien précise sur ce que devra être son groupe : les Commitments seront les premiers à jouer de la soul dublinoise ! Et pourquoi de la soul ? Parce que la soul est la musique du peuple, parce que la soul est la musique des noirs et que « les Irlandais sont les noirs de l’Europe, les Dublinois sont les noirs de l’Irlande et les Dublinois du Nord sont les noirs de Dublin ».

Nous partageons ensuite le quotidien de cette bande de bras cassés qui savent tout juste tenir leurs instruments. Ils progressent pourtant au fil des séances et des conseils du seul vrai musicien de la troupe : Joey Les Lèvres qui a joué pour les Beatles et James Brown. Peu importe pour lui que les Commitments jouent mal puisque la soul est une musique démocratique, populaire, que tout le monde peut s’approprier. C’est une musique révolutionnaire que les Commitments rendent au peuple dublinois. L’influence irlandaise est bien affirmée puisque les chansons sont adaptées à ce contexte. C’est notamment le cas de « Night train » de James Brown qui fait un véritable tabac dans sa version dublinoise !

Les situations sont toutes extrêmement cocasses et les répétitions sont très souvent épiques. Je me suis régalée à suivre les aventures de ce groupe fantasque. Le livre est très rythmé et l’humour prédomine dans les situations comme dans les dialogues. C’est le cas lors de leur premier concert où sont réunis leurs amis et leurs familles. Malgré le fort quotient sympathie du public, Mickah, le videur officiel du groupe, passe son temps à forcer les gens à applaudir et à crier « Une autre » ! Un autre grand moment d’anthologie (et ce livre en est bourré) est une discussion à propos de Dean, le saxophoniste du groupe. Joey Les Lèvres est très inquiet suite à un solo et Jimmy lui en demande la raison :

« – Il m’a avoué qu’il écoutait du jazz

– Et alors?

Le jazz est l’antithèse de la soul. »

Rien de pire pour Joey Les Lèvres que le jazz, cette musique froide, intellectuelle et élitiste. Il exècre Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Miles Davies !

« The Commitments » est une lecture extrêmement réjouissante. Les personnages sont très attachants et leur enthousiasme est réellement communicatif. Un livre qui donne une furieuse envie d’écouter James Brown, Otis Redding et Marvin Gaye en boucle !

Une fois lu le formidable premier tome de la trilogie de Roddy Doyle, précipitez-vous sur l’adaptation de Alan Parker. Le film est très fidèle au roman. L’ambiance de grand foutoir des répétitions et des fins de concert est parfaitement respectée. Les acteurs sont tous excellents et ils correspondent exactement à l’image que je m’étais faite des personnages. Je décerne une mention spéciale à deux acteurs : Robert Arkins qui interprète Jimmy Rabbitte avec un grand naturel et Andew Strong, l’insupportable Deco, qui a une voix absolument incroyable. Car bien sûr le gros avantage du film sur le livre c’est de pouvoir entendre les chansons. Le moment de bravoure du film est d’ailleurs l’interprétation par les Commitments de « Try a little tenderness ». Quelle interprétation extraordinaire ! Otis Redding aurait été enchanté par une telle prestation.

Alan Parker ne s’est néanmoins pas contenté de suivre le livre de Roddy Doyle. Tout d’abord, il a rajouté l’arrière-plan sociétal. On découvre les rues du Dublin ouvrier, pauvre avec ses marchés parallèles, ses agences pour l’emploi. Ensuite il a rajouté des scènes pour épaissir certains personnages. C’est le cas de Steven, le pianiste et étudiant en médecine. On le voit notamment se confesser d’avoir des pensées impies en regardant les choristes et de chanter sans cesse « When a man loves a woman » de Marvin Gaye. Le prêtre lui-même le corrige en lui disant que cette chanson est de Percy Sledge ! On retrouvera Steven à la fin auscultant la gorge d’un patient au rythme du « Fa fa fa  » de Otis Redding. Dans le livre, l’entourage de Jimmy est assez inexistant, dans le film il est doté d’un père fan d’Elvis Presley et chantant à la moindre occasion. Colm Meaney interprète le père de Jimmy, on le reverra dans les deux autres volets de la trilogie : « The snapper » et « The van » de Stephen Frears. Tous ces rajouts s’accordent parfaitement à l’ambiance et à l’histoire.

Mon seul bémol concerne la fin du film. Alan Parker a choisi un très classique « que sont-ils devenus? » pour clore son histoire. Cette séquence est tout à fait sympathique mais j’ai préféré la fin du roman qui est vraiment très drôle.

C’est donc une adaptation très réussie, j’ai passé de nouveau un excellent moment avec The Commitments, le seul et unique groupe de soul dublinoise !

L'affaire Maurizius de Jakob Wassermann

Etzel Andergast a seize ans. Il n’a pas vu depuis dix ans sa mère, chassée de la maison pour adultère. Son père, procureur, est un homme froid, austère, qui ne montre pas d’affection à son fils. Convaincu du caractère sacré de la loi et de l’ordre, il applique à l’éducation de son fils les mêmes principes rigoureux qu’au rendu de la justice. Dix-huit ans auparavant, il a fait condamner à la prison à vie un jeune homme, Léonard Maurizius, pour le meurtre de sa femme dont il s’est toujours dit innocent. Le père de Maurizius demande au procureur une révision du procès, ce que ce dernier a toujours refusé. Etzel trouve là une occasion de se confronter à son père, pour satisfaire son sens aigu de la justice, et pour d’autres motifs plus obscurs. Il quitte la maison paternelle pour chercher la vérité. Cette rébellion ouverte d’Etzel ébranle l’édifice moral de son père et l’amène à reconsidérer l’ « affaire Maurizius ». 

Léonard était un jeune professeur brillant et promis à un bel avenir. Après avoir couru d’aventure en aventure, il se marie avec une femme d’une quarantaine d’années, Elli, qui doit lui apporter la stabilité. Mais surgit dans la vie du couple Anna Jahn, la jeune sœur d’Elli, femme envoûtante et froide, belle et distante. D’abord réservés voire hostiles, les rapports entre Anna et son beau-frère se nouent peu à peu en attirance, puis en amour, au désespoir d’Elli. Un soir d’octobre 1908, Elli est abattue devant Léonard d’une balle, dans leur jardin, alors qu’Anna est dans la maison. Sur les lieux se trouve un autre personnage, Grégoire Waremme, intellectuel dilettante, charismatique et mondain influent, introduit dans la vie des Maurizius par Anna avec laquelle il entretient une relation ambiguë. La culpabilité de Léonard a été formellement établie lors du procès, malgré zones d’ombre et incohérences. 

La vérité éclatera à la fin du roman, à la manière d’un polar classique. Mais ce qui capte l’attention du lecteur, c’est la psychologie des deux « enquêteurs » (Etzel et le procureur) et la révélation progressive des relations entre les quatre acteurs du drame au coeur du livre. Waremme, apparemment le moins concerné, semble tirer les ficelles. C’est cet homme, qui détient la clé du mystère, que part retrouver Etzel. Les confrontations homériques, faites de séduction équivoque et d’hostilité latente, entre un Etzel faussement ingénu et un Waremme diabolique comme sur le point de le « dévorer » à chaque instant, sont l’un des moments forts du livre. 

Les entrevues entre le procureur Andergast et Léonard Maurizius, dans sa cellule, en sont un autre. Andergast, tenaillé par le doute pour la première fois de sa carrière, n’en sortira pas indemne. Le témoignage de Léonard révèle sa part de responsabilité dans le drame. La multiplication des points de vue (Léonard, son père, Waremme) sur l’affaire relativise la notion même de culpabilité. Ce qui amène aux questions soulevées par le livre : dans une vie en société, ne sommes-nous pas tous coupables ? un être humain a-t-il le droit d’en juger un autre ? qu’est-ce que la justice, est-elle possible, peut-on espérer l’atteindre jamais ? Ce roman intense et passionnant n’apporte pas de réponse. Même si l’action se situe dans le contexte particulier de l’Allemagne après la Grande Guerre, peu avant l’émergence du nazisme, ces questions n’en sont pas moins toujours d’actualité. Et sans doute à jamais.

« L’affaire Maurizius » est le premier volet d’une trilogie qui comprend également « Etzel Andergast » et « Joseph Kerkhoven ».

Flush de Virginia Woolf

Flush

Lilly m’a offert, lors du Portrait of a lady swap,  un livre de Virginia Woolf qui vient d’être réédité : « Flush ». Cet ouvrage est peu connu en France car il a longtemps été indisponible. Fort heureusement ce manque est aujourd’hui comblé car chaque livre de Virginia Woolf est indispensable et d’une originalité formidable.

Lorsque Virginia Woolf se mit à écrire « Flush », elle venait de perdre un ami très cher, Lytton Stratchey. Ce dernier était notamment célèbre pour ses biographies de « Victoriens éminents ». Pour lui rendre hommage, Virginia décida donc d’écrire à son tour une biographie, celle de Flush. Mais qui est ce Flush me direz-vous ? C’est là que l’auteur nous montre son audace car Flush est un épagneul ! Respectant l’art de la biographie, Virginia Woolf ouvre son livre sur l’arbre généalogique de Flush. Comme tout bon aristocrate, notre épagneul fait partie d’une longue lignée se perdant dans la nuit des temps. Flush naquit dans une famille assez pauvre, les Mitford vivant près de Reading, dans la première moitié de 1842. Il grandit à la campagne grâce aux bons soins de Miss Mitford. cette dernière aimait beaucoup son épagneul mais elle avait aussi un grand coeur. Afin de rompre la solitude dans laquelle vit une de ses amies, Miss Miford décide de lui donner son chien. Cette amie n’est pas une inconnue puisqu’il s’agit de la poétesse Elizabeth Barrett.

La vie de Flush permet à Virginia Woolf de nous raconter celle de Elizabeth Barrett. La poétesse vit en recluse à Londres dans la maison de son père. Elle passe toutes ses journées dans sa chambre pour cause de maladie. Il semble plutôt qu’elle souffre d’un manque de joie de vivre, d’une claustration forcée. Son père, très possessif, garde précieusement sa fille à domicile. Miss Mitford pense apporter un peu de vie à son amie par l’intermédiaire de Flush. Tous deux se plaisent d’emblée : « Ils se ressemblaient. (…) Le visage de la jeune fille  avait la pâleur fatiguée des malades, coupés du jour, de l’air, du libre espace. Celui du chien était le visage rude et rouge d’un jeune animal respirant la santé et la force instinctive. Séparés, clivés l’un de l’autre et cependant coulés au même moule, se pouvait-il que chacun d’eux, complémentaire, vînt achever ce qui dormait en l’autre sourdement ? » La vie de Flush sera celle d’Elizabeth Barrett. A Londres, il est contraint à l’enfermement de la chambre, à la sévérité de cette vie cloîtrée. Heureusement pour notre héros canin, la vie d’Elizabeth Barrett est l’une des plus romanesques de la littérature anglaise. Malgré sa maladie, elle rencontre l’écrivain Robert Browning, se marie avec lui dans le plus grand secret et fait une fugue. Le couple s’installe ensuite en Italie où Elizabeth et Flush revivent. L’un et l’autre perdent de leur intimité, mais leur évolution est similaire : Elizabeth découvre le bonheur de la maternité, Flush découvre un monde de sensations inconnues et de liberté absolue.

A travers ce double portrait, Virginia Woolf nous parle également de la société victorienne. Deux mondes apparaissent nettement. Tout d’abord celui où évolue Elizabeth Barrett, où les maisons sont joliment alignées et où la respectabilité prédomine. Mais c’est également un monde totalement corseté et Flush le ressent très fortement : »Contraindre, refouler, mettre sous le boisseau ses plus violents instincts – telle fut la leçon première de la chambre (…) ». C’est ce refoulement de la vie que fuit Elizabeth Barrett mais également Virginia Woolf qui a souffert de l’éducation stricte et sévère de son père. C’est Flush également qui nous montre le versant sombre du Londres victorien puisque par trois reprises il se fait kidnapper. Là Elizabeth Barrett découvre la pauvreté de Whitechapel. Les maisons qui s’entassent les unes sur les autres, la misère et la saleté. La description qui nous en est faite  n’est pas sans rappeler un certain Charles Dickens…

Enfin « Flush » permet à Virginia Woolf de parler de littérature, d’écriture. L’auteur se questionne durant ce court roman. On le sait, le souci majeur de Virginia est de rendre les sensations, les impressions fugitives. Ce projet ambitieux demande beaucoup de travail, de recherche sur les mots. Dans ce livre, Virginia Woolf semble douter de la puissance évocatrice des mots : « A bien considérer les choses, pensa-t-elle peut-être, les mots disent-ils vraiment tout ? Disent-ils même quelque chose ? Les mots ne détruisent-ils pas une réalité qui dépasse les mots ? » Il est vrai qu’il semble difficile de rendre les multiples sensations ressenties par Flush à Florence mais Virginia Woolf ne peut bien entendu  se mettre totalement dans la peau d’un épagneul ! Le doute habita toujours Virginia Woolf mais pour le lecteur ce doute n’existe pas : son écriture est brillante, d’une beauté et d’une finesse inégalées. En voici un dernier exemple : « C’était le paysage humain qui l’émouvait. Il semble que la Beauté, pour toucher les sens de Flush, dût être condensée d’abord, puis insufflée, poudre verte ou violette, par une seringue céleste, dans les profondeurs veloutées de ses narines, et son extase, alors, ne s’exprimait pas en mots, mais en silencieuse adoration. Où Mrs Browning voyait, Flush sentait ; il flairait quand elle eût écrit. »

« Flush » n’est pas une oeuvre mineure, il me semble d’ailleurs qu’il n’y en a pas chez Virginia Woolf. Je rejoins totalement la conclusion de Lilly, ce texte est vraiment magnifique, l’écriture est sublime et notre Flush très attachant.

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Haute Société de Vita Sackville-West

Evelyn Jarrold est une veuve de 40 ans évoluant dans la haute société anglaise. Son mari est décédé au front en 1916 la laissant, avec leur fils, aux bons soins de la famille Jarrold. Evelyn reste très attachée à la famille de son mari qui lui permet de vivre dans le luxe et l’oisiveté. C’est une femme belle, légère et sophistiquée. Elle se sent libre de vivre au gré de ses envies, de ses fantaisies frivoles. Lors d’une soirée, elle fait la connaissance  de Miles Vane-Merrick. C’est un jeune homme de 25 ans, député réformiste et extrêmement ambitieux. Evelyn et Miles vivent dans des mondes, des conventions opposés. Malgré cela ils tombent amoureux l’un de l’autre.

Vita Sackville-West, l’« Orlando » de Viginia Woolf, jette un oeil critique sur l’aristocratie et la bourgeoisie anglaises. Cette haute société semble vouée aux loisirs, à l’oisiveté totale. Elle a des préoccupations bien éloignées de la réalité : les bals, les toilettes, les intérieurs luxueux, les héritages, l’étiquette … Vita Sackville-West nous en donne une description très ironique par la voix de Ruth Jarrold, la nièce d’Evelyn : « A coup sûr, pensa-t-elle, la haute société anglaise (une expression horrible, mais il fallait bien l’utiliser !) était la plus décorative de la terre. On eût dit que, depuis des générations, ils avaient été bien nourris, bien protégés, bien entraînés aux sports et persuadés qu’ils n’avaient pas d’égaux. Les regarder était fascinant. Ils avaient la beauté et la distinction des animaux de pure race. Les jeunes gens possédaient l’élégance des lévriers, les jeunes femmes étaient semblables à des parterres de fleurs. Peu importait, se disait Ruth, que leur cervelle ne fût pas plus grosse que celle d’un lévrier du moment que leur corps en évoquait la grâce ! » Un monde brillant, étincelant mais parfaitement vain.

Evelyn évolue dans ce monde comme un poisson dans l’eau. Son mode de vie, ses aspirations, ses goûts correspondent totalement à la luxueuse insouciance de cette classe sociale. Mais son mode de vie est remis en cause par son amour pour Miles Vane-Merrick. Ce dernier n’est en rien futile. Il veut réformer la société, aider les classes ouvrières à améliorer leur vie, il préfère la campagne à la clinquante ville. Son ambition le pousse à travailler sans relâche, peu de place est disponible pour les sentiments. Malgré la différence d’âge, d’intérêt et de mode de vie, Evelyn et Miles s’aiment passionnément. Mais ce n’est pas une histoire à l’eau de rose que nous conte Vita Sackville-West. Evelyn est déchirée entre sa fidélité à la famille Jarrold et son amour pour Miles. Une telle liaison n’est pas acceptable pour les Jarrold : Miles est trop jeune, trop réformateur. Evelyn doit choisir de s’émanciper de la coupe des Jarrold ou de quitter Miles. Un choix bien cruel pour une femme qui se croyait libre. Evelyn réalise alors ce qu’est sa vie : une cage dorée de laquelle il est difficile de partir. Les femmes, même de la haute société, sont encore bien contraintes par leur milieu et Evelyn en fait l’amère découverte. Au fur et à mesure des pages, j’ai été touchée par cette femme qui ouvre les yeux sur le monde qui l’entoure. L’histoire d’Evelyn est douloureuse, cruelle. La sincérité de ses sentiments  lui coûtera très cher.

Vita Sackville-West nous présente avec beaucoup de lucidité un monde creux n’existant que pour l’apparence. Mais c’est aussi un monde sans pitié : jugeant, condamnant ceux qui ont le malheur de vouloir s’en émanciper. « Haute société » est à la fois une critique sociétale et une tragique histoire d’amour. C’est avec un style élégant et une grande finesse que Vita Sackville-West nous entraîne dans le monde d’Evelyn Jarrold. L’admiration de Virginia Woolf pour Vita n’était pas usurpée.

Sister Carrie de Theodore Dreiser

Théodore Dreiser est considéré comme le père de l’école naturaliste américaine en littérature. Son premier roman paru en 1900 s’attachait en effet à décrire le poids du déterminisme social dans la conduite des destinées humaines, à la manière d’un Zola. Et comme ce dernier, c’est dans les couches populaires de la société qu’il puise la matière de ses livres.

Caroline Meeber, « Sister Carrie » pour sa famille, jeune fille pauvre, quitte Columbia City et ses parents pour aller chercher une vie meilleure à Chicago. Elle habite chez sa sœur et son beau-frère dans un modeste appartement. Commence alors pour Carrie une longue déambulation dans les rues de Chicago, à la recherche d’un travail, véritable parcours du combattant pour une jeune provinciale sans expérience. Elle finit par se faire embaucher comme manœuvre dans une fabrique de chaussures. Mais Carrie, éblouie par le tourbillon de la vie de la grande ville alors en plein essor, avide d’aisance et de biens matériels, se morfond dans cette vie médiocre. C’est alors qu’elle croise Charles Drouet, voyageur de commerce coureur, frivole et charmeur qu’elle a rencontré dans le train qui l’amenait à Chicago. Le jeune homme la séduit et s’installe avec elle. La situation de Carrie s’améliore.

« Sister Carrie » fut considéré comme un roman immoral, à tel point que Dreiser dut même batailler contre son éditeur pour le faire publier. Carrie, intelligente et belle, se sert des hommes pour s’élever socialement. Et n’hésite pas à s’en séparer lorsqu’ils ne sont plus qu’un obstacle à ses ambitions. Pas de sentiments nobles et élevés chez Dreiser, mais l’évocation des aspects les plus triviaux et vils de la condition humaine. Il ne faut cependant pas voir en Carrie un personnage abject. Elle est bien plutôt la victime de cette recherche de réussite sociale et matérielle qui la fait passer à côté de l’essentiel. 

Les premières pages du livre sont jalonnées de considérations philosophiques qui alourdissent le propos. Mais très rapidement le texte se resserre sur l’intrigue et l’évolution des personnages. Dreiser nous entraîne dans le Chicago de la fin du XIXème siècle, entre ses quartiers résidentiels en construction et ceux du commerce en gros et des usines. Il nous offre une virée sur Broadway, à New-York, artère clinquante et festive, où l’on vient se promener comme à la parade. Mais il nous montre également la misère noire des laissés pour compte, les soupes populaires et les refuges miteux. Dans l’Amérique de Dreiser, les rapports sociaux sont impitoyables et la lutte acharnée pour grappiller une part du rêve. Malheur aux vaincus ! Produit de son époque et de sa culture, Carrie n’échappe pas à la quête frénétique du succès. Elle ne fait pourtant que poursuivre une chimère, comme elle en fera l’amer constat. C’est sans doute cette critique acerbe du credo américain qui indigna le plus les critiques à la sortie du livre. Pour le lecteur français d’aujourd’hui, « Sister Carrie » est avant tout une œuvre puissante, passionnante, moderne et désenchantée.

Monteriano de EM Forster

Le livre de EM Forster pourrait, à l’instar de celui de Elizabeth Gaskell, s’intituler « Nord et Sud ». Mais cette fois, il ne s’agit pas d’opposer le nord et le sud de l’Angleterre mais le pays tout entier à l’Italie.

Lilia Herriton est une jeune veuve, mère d’une petite fille. Après le décès de son mari, la famille de celui-ci a voulu recueillir Lilia. Il ne s’agit en aucun cas de générosité mais plutôt de bienséance. Mrs Herriton méprise sa belle-fille et la trouve vulgaire. Elle la garde donc sous la main pour éviter tout débordement et éduquer la petite.  Afin d’apaiser le caractère indépendant de Lilia, les Herriton lui proposent un voyage en Italie, ce qu’elle accepte à la surprise de son beau-frère, Philip : « Le plus étrange, c’est qu’elle a saisi mon idée au vol – me posant une infinité de questions auxquelles j’ai répondu volontiers, bien-sûr. Elle a l’esprit bourgeois, je l’admets, elle est d’une ignorance crasse et possède, en art, un goût détestable. Mais posséder un goût, c’est déjà quelque chose.  L’Italie le purifiera : elle ennoblit tous ses visiteurs. Elle est, pour le monde, une école autant qu’un jardin. Il faut mettre au crédit de Lilia son désir d’aller en Italie. » Leur espoir est de courte durée puisqu’ils reçoivent de Monteriano un télégramme annonçant le mariage imminent de Lilia avec un italien.

La rencontre de Lilia et du beau Gino est aussi la rencontre de la puritaine Angleterre avec la chaleureuse Italie. Bien entendu le mariage de Lilia est inadmissible pour les Herriton qui envoient Philip pour rendre la raison à la jeune femme. Cette union est scandaleuse et elle l’est d’autant plus lorsque Philip découvre qui est Gino. L’italien ne fait pas partie de la noblesse de son pays, loin de là. Son milieu social est bien en dessous de celui des Herriton, il n’est pas un gentleman. Malheureusement pour les Herriton, lorsque Philip arrive à Monteriano, Lilia est déjà mariée, essentiellement avec la volonté de contrarier sa belle-famille qui l’empêche de vivre. Mais Lilia connaît mal l’Italie, elle a été habituée aux moeurs délicates et feutrées de l’Angleterre. Elle découvre un pays rude, dévoré par la chaleur et où les femmes ont une sociabilité limitée. Gino restreint rapidement la liberté de sa femme et n’attend d’elle que la naissance d’un fils.

C’est d’ailleurs à ce moment que le roman prend la tournure d’une véritable tragédie antique. Lilia décède lors de l’accouchement. Gino est bien entendu très attaché à son fils qui représente à la fois sa descendance, sa postérité et le dernier lien avec sa femme. Mrs Herriton ne peut supporter l’idée que l’enfant de Lilia soit élevé dans un pays aussi archaïque et brutal. C’est tout un bataillon qui descend alors dans le Sud de l’Italie. Certains seront transformés par le voyage, transfigurés par la simplicité et la sincérité des sentiments de Gino. D’autres provoqueront un terrible drame.

« Monteriano » est un roman très sombre où l’incompréhension entre les deux pays teintera de rouge les murailles de la ville. C’est un roman sublime où le soleil italien exacerbe les sentiments des froids anglais. La finesse psychologique des personnages, les descriptions magnifiques de l’Italie témoignent de l’indiscutable talent de EM Forster.

La fille dans le verre de Jeffrey Ford

L’action de « La fille dans le verre » se situe en 1932 aux Etats-Unis, au moment de la Grande Dépression qui touche durement le pays. Thomas Schell est un illusionniste, organisant des séances de spiritisme pour des nantis de Long Island, avides de renouer un contact par delà la mort avec de proches défunts. Il berne ses clients à grand renfort de trucages et de tours de passe-passe, mais aussi grâce à son sens aigu de l’observation et de la psychologie. Il est assisté dans ses prestations par Antony Cleopatra (un nom de scène), ancien hercule de foire, aussi débonnaire et bienveillant que baraqué, et par Diego (le narrateur), un jeune Mexicain de dix-sept ans que Schell a recueilli enfant dans la rue, et qui se déguise en Ondou le fakir pour apporter cette petite touche d’exotisme et de mysticisme oriental propice à renforcer la crédulité des riches pigeons.

Lors de l’une de ces séances, organisée pour le riche M. Parks qui désire entrer en communication avec sa défunte mère, Schell aperçoit dans une vitre l’image d’une fillette, « comme si elle était à l’intérieur du verre ». Son trouble à la vue de l’apparition manque de faire capoter la séance. Il faut dire que Schell est un homme tout ce qu’il y a de plus rationnel, il ne croit ni aux fantômes ni aux esprits, mais plutôt à la science et au pouvoir de l’illusion. Quelques jours plus tard, Schell découvre dans le journal la nouvelle de la disparition de Charlotte Barnes, la fille âgée de sept ans d’un riche couple de Long Island. Et la fillette sur la photo est celle que Schell a vue dans le verre ! Il décide alors d’aider les parents à retrouver leur fille, toujours en se faisant passer pour un médium.

Le charme de cette histoire tient pour moi tout d’abord au contexte dans lequel elle prend place : le début des années 30 aux Etats-Unis, la prohibition, le chômage, le marasme économique – sauf pour quelques privilégiés qui sont une cible toute désignée pour Schell et sa bande. L’illusionniste arnaqueur, bouleversé par l’histoire de la petite fille, et lassé sans doute par une vie de faussaire, offre gratuitement ses services. Cela le conduira à aborder le versant obscur de la société américaine, où se mêlent politique, finances, thèses racialistes et eugénisme. Malgré une tonalité souvent sombre et mélancolique, le livre offre aussi quelques moments lumineux, comme l’affection paternelle de Schell pour Diego et les histoires d’amour qui se nouent au cours de l’aventure, et surtout la solidarité des artistes de cirque et de music-hall, bonimenteurs, prestidigitateurs et autres monstres de foire qui, tels des super héros de comics luttant contre un savant fou menaçant l’humanité, viendront apporter leurs talents au secours de Schell.

Malgré quelques invraisemblances et facilités, le livre a pour mérite de procurer un excellent divertissement mêlant enquête policière, fantaisie et quelques leçons d’histoire des Etats-Unis. Ainsi apprend-on que le Ku Klux Klan fut fortement implanté sur Long Island ( ! ) dans  les années 20, et que dans les années 30 les immigrants mexicains furent les boucs émissaires de la crise et furent « rapatriés » (doux euphémisme pour expulsés) en masse au Mexique, y compris des enfants nés aux Etats-Unis. Tiens donc, drôle comme l’histoire peut avoir tendance à se répéter. Et ceci n’est malheureusement pas une illusion…

 Merci encore à Lise des éditions Gallimard pour cette lecture.