Baignades d’Andrée A. Michaud

« Ils avaient laissé la petite se baigner nue. Cinq ans. Ils n’y voyaient pas de mal. Le soleil tapait dur, le mercure atteignait les 28 degrés et la plupart des campeurs faisaient la sieste sous les arbres et les auvents. Puis le propriétaire de la place avait surgi, une masse de muscles aux bras tatoués, pour leur dire qu’on ne voulait pas de ça ici, pas de nudité, vous avez pas honte, vous habillez cette enfant immédiatement ou vous décampez. »  Ce simple incident va déclencher pour Max et Laurence une cascade de violence et d’horreur alors qu’ils pensaient profiter paisiblement de leurs vacances avec leur fille. Quelques années plus tard, les parents de Laurence reçoivent toute leur famille dans leur maison auprès d’un lac pour fêter la St Jean. Les évènements du passé vont refaire surface.

« Baignades » est le premier roman d’Andrée A. Michaud que je lisais et j’ai adoré cette lecture. La construction est surprenante avec deux atmosphères très différentes. La première  se déroule principalement dans la forêt et est un véritable thriller qui tient le lecteur en haleine. Les évènements s’y enchaînent de façon très cinématographique et nous plongent de plus en plus dans la violence. La deuxième partie est plus psychologique, la tension sous-jacente se ressent dans les regards, les silences et le rythme du récit se ralentit. Les deux parties du roman se complètent parfaitement et sont toutes deux terriblement anxiogènes. Andrée A. Michaud maîtrise totalement sa narration et son changement de rythme.

« Baignades » est un très grand roman noir, addictif, surprenant, particulièrement sombre. Un coup de cœur.

Migrations de Charlotte McConaghy

« Tout le monde est au courant de l’extinction de masse. Cela fait des années que les programmes d’informations font l’inventaire des habitats irrémédiablement détruits et des espèces déclarées en danger, puis éteintes pour de bon. » La plupart des espèces animales ont disparu mais Franny Stone s’accroche à deux oiseaux, deux sternes arctiques qui sont les derniers de leur espèce. Après avoir placer un traceur sur eux, la jeune femme a le projet de suivre leur dernière migration. Pour ce faire, elle doit convaincre un capitaine de la prendre sur son bateau. Au Groenland, elle croise  Ennis Malone, capitaine du Saghani, assez fou pour accepter son offre. Franny lui a promis que les sternes les emmèneraient vers des poissons, eux aussi devenus rares. Le capitaine, aussi jusqu’au-boutiste que Franny, croit encore à une dernière pêche miraculeuse.

« Migrations » est le premier roman de l’australienne Charlotte McConaghy. L’autrice y met en scène un monde malheureusement proche du nôtre où la 6ème extinction des espèces s’achève et où même les forêts n’existent plus. Dans ce monde à bout de souffle, Franny et Ennis n’ont plus rien à perdre et ils s’accrochent à leur quête désespérément. L’appel de la mer est plus fort que tout chez ces deux-là, ils ont l’âme suicidaire d’Achab. Chacun a depuis longtemps largué les amarres de leurs anciennes vies. Charlotte McConaghy nous livre leurs secrets, surtout ceux de la frondeuse et fugueuse Franny, au travers d’une narration qui fait habilement des aller-retours dans le passé. La jeune femme, très mystérieuse et solitaire, se révèle meurtrie et terriblement attachante. 

« Migrations » est une œuvre splendide, vibrante, émouvante, aux personnages charismatiques et incroyablement incarnés. Une ode à la nature sauvage avec laquelle il est urgent de renouer.

Traduction Anne-Sophie Bigot

Louve en juillet de Gabrielle Filteau-Chiba

En cette rentrée littéraire, les éditions Dépaysage lance une nouvelle collection nommée « Animales » où seront publiés des « textes au féminin pluriel qui courent, mordent, soignent. » Gabrielle Filteau-Chiba en prend la direction et l’inaugure avec « Louve en juillet ». Dans ce court texte, l’autrice a voulu  immortaliser son histoire avec sa chienne Séquoia et présente « Louve en juillet » comme un tombeau littéraire. En douze chapitres, elle raconte les douze ans de vie de sa chienne à moitié coyote qui avait un souffle au cœur et qui devait être euthanasiée. Rapidement, Séquoia devient sa compagne de route, de vie, sa protection  contre les agressions extérieures. On retrouve entre les pages de « Louve en juillet » le lien très fort de l’autrice avec la nature, la forêt, son long séjour à Kamouraska dans une cabane dont elle parlait dans son premier livre, les braconniers qui attrapèrent sa chienne (épisode qui est également présent dans « Sauvagines »).

Ce que j’ai découvert, c’est la violence qui a longtemps entouré Gabrielle Filteau-Chiba qu’elle soit familiale ou conjugale. Sa chienne, puis sa fille Fleur, ont comblé un manque, ont aidé à panser les blessures et surtout à se sauver et à fuir cette violence. Je trouve admirable la résilience de l’autrice, sa volonté absolue d’éliminer la colère dans sa vie (ses réactions lors d’un accident de voiture et à la mort de Séquoia sont exemplaires). « Ce jour difficile est un cadeau, oui, car là où, chez moi, fomentait autrefois la colère s’est présentée une douceur, une puissante puissante douceur. » 

« Louve en juillet » n’est pas seulement un vibrant hommage à une chienne, mais il est également un texte engagé, humaniste qui souligne l’importance du lien entre les hommes et la nature et qui dénonce une société de plus en plus violente et qui attise nos peurs irrationnelles.

Les derniers jours de l’apesanteur de Fabrice Caro

1990, Daniel et ses copains Marc et Justin entament leur dernière année au lycée. Le premier se remet difficilement de sa rupture avec Cathy Mourier et écoute en boucle un tube d’Elsa qui lui évoque leur histoire. Justin tente de scientifiquement localiser le point G et se fait prendre en cours d’histoire un schéma à la main. Marc, quant à lui, rêve de séduire Sandrine Moynot et lui compose une compil des meilleurs morceaux de Supertramp. Trois copains en pleine adolescence qui vont bientôt clore un chapitre de leur vie pour découvrir l’âge adulte.

Je suis depuis longtemps une grande admiratrice de Fabrice Caro et j’ai lu avec grand plaisir son dernier roman qui m’a replongée dans les années lycée. Etant née dans les années 70, les références du livre m’ont immédiatement parlé : le top 50, Santa Barbara, Le cercle des poètes disparus, Télé7jours, l’emprisonnement de Nelson Mandela, la chute du mur de Berlin. Fabrice Caro reconstitue à merveille une époque mais ce qu’il dit de l’adolescence est intemporel :  Les maladresses des trois copains envers les filles, l’intensité des premiers émois, les fêtes du samedi soir que l’on ne peut en aucun cas manquer, la fin prochaine de l’insouciance et de la légèreté. Fabrice Caro mélange la nostalgie à son humour irrésistible et à son sens tordant de la formule.

Comme toujours, lire Fabrice Caro est l’assurance de passer un excellent moment et de contracter ses zygomatiques à de nombreuses reprises. Hautement conseiller en ces temps moroses.

Un gentleman à la mer de Herbert Clyde Lewis

Henry Preston Standish, un homme d’affaires et père de famille, a un jour ressenti une forte lassitude. Pour y remédier, il embarque sur un petit bateau de croisière l’Arabella. Entre Honolulu et le canal du Panama, il se balade tôt le matin sur le pont, glisse et passe par-dessus bord. Personne ne le voit, ni ne l’entend.

Le résumé du court roman de Herbert Clyde Lewis est d’une étonnante simplicité et il captive notamment grâce à sa construction. Le récit alterne entre les pensées de notre anti-héros plongé dans l’océan Pacifique et la vie qui continue sans lui sur l’Arabella. Le récit se développe, avec une terrible ironie, entre les espoirs de Standish et l’insouciance des passagers du bateau qui ne se rendent pas compte de son absence. Tout concourt à le faire oublier comme si un destin implacable s’était abattu sur cet homme sans histoire et un peu fade. Standish a à cœur sa respectabilité, son statut de gentleman même plongé dans l’eau en regardant son bateau s’éloigner. Il reste digne et c’est le plus important à ses yeux. Sa résignation se veut également élégante : « Puis il se dit que si le destin voulait qu’il se noie, il se noierait, un point c’est tout. Ce n’était pas plus compliqué que ça et ce n’était pas la peine d’en faire un drame, de battre sa coulpe ou de se perdre en protestations inutiles. » Un homme discret jusque dans la mort. Sa mésaventure peut se voir comme la métaphore de la solitude existentielle propre à la condition humaine et de la futilité à chercher un sens à sa vie.

« Un gentleman à la mer » n’a pas rencontré le succès qu’il aurait mérité tant sa construction est maitrisée et son humour est grinçant. Je me félicite qu’il soit à nouveau possible de découvrir cette cruelle fable existentielle.

Traduction Fanny Quément

L’instant d’après de Gillian McAllister

Joanna passe une soirée dans un bar avec sa meilleure amie Laura. Un homme, nommé Sadiq, la drague de manière très insistante. Joanna ne sait trop comment réagir et l’homme se permet de l’étreindre fortement. Joanna finit par se débarrasser de lui et quitte le bar. Elle rentre à pied chez elle. Soudain, elle entend des bruits de pas derrière elle. Elle est persuadée qu’il s’agit de Sadiq et se met à paniquer. Après plusieurs mètres, Joanna est toujours suivie. Elle se précipite dans des escaliers, réussit à pousser l’homme qui perd l’équilibre et dégringole les marches. Il s’effondre au sol, sur le ventre et ne bouge plus. Joanna ne sait comment réagir : appeler les secours ou s’enfuir ?

J’avais beaucoup aimé « Après minuit », un thriller très original où l’héroïne faisait des retours en arrière après un incident traumatique. Gillian McAllister aime décidément les défis périlleux puisqu’elle nous offre deux romans en un avec « L’instant d’après ». Nous suivons alternativement le parcours de la Joanna qui avoue ce qui est arrivé à l’homme qui la suivait et celui de la Joanna qui se tait et rentre rapidement chez elle. Et encore une fois, l’autrice maitrise parfaitement son étonnante narration qui se déroule sur plusieurs années. Elle analyse dans les deux scenarios les conséquences des choix de Joanna et comment cela influe sur sa vie et celles de ses proches. Les deux solutions auront des répercussions importantes, aucun choix n’est facile.

Moins haletant que « Après minuit », le nouveau roman de Gillian McAllister reste un thriller psychologique réussi et singulier dans sa construction.

Traduction Caroline Nicolas

L’appel de Leila Guerriero

Pendant presque deux ans, la journaliste argentine Leila Guerriero a côtoyé Silvia Labayru mais également se proches, ses amis. En 1976, Silvia est âgée de 20 ans, elle est enceinte de cinq mois et elle fait partie des Montoneros, un groupe péroniste paramilitaire. Le 29 décembre, elle est arrêtée, enfermée à l’ESMA (Ecole de mécanique de la marine) qui fut un centre clandestin de détention sous la dictature. Durant deux ans, elle y fut torturée et violée. Silvia fut l’une des trois plaignantes a intenté un procès à ses bourreaux en 2014.

Ce qui est particulièrement intéressant dans l’histoire de Silvia est sa sortie de l’ESMA. On imaginerait un moment heureux, un accueil réjoui de la part de son entourage. Mais la jeune femme sera reniée, rejetée. Si elle a survécu, c’est forcément qu’elle a trahi. Leila Guerriero montre bien les mécanismes mis en place par les militaires pour semer le doute. Beaucoup de prisonniers de l’ESMA sont exécutés rapidement. Ceux qui ne le sont pas, sont rééduqués et donc mal vus à leur sortie. Les conditions de détention de Silvia ont posé question à ses proches. Elle avait le droit de sortir régulièrement, de les voir, l’un de ses geôliers l’emmenait dîner. De quoi rendre ses camarades Montoneros suspicieux. Le portrait de Silvia Labayru est fait de zones d’ombre que Leila Guerriero tente d’éclaircir au fur et à mesure de ses nombreux entretiens et que se noue une relation de confiance avec Silvia. Cette dernière fait montre d’une incroyable force de caractère, elle ne laisse pas son passé l’engloutir et continue à avancer.

« L’appel » est un livre très dense, qui demande une certaine attention et qui nous livre le portrait saisissant d’une femme mais également d’une époque sombre de l’histoire argentine.

Traduction Maïra Muchnik

La méridienne de Marghanita Laski

Dans les années 50, Melanie est une jeune mère qui se remet doucement de la tuberculose. Son médecin et son mari lui permettent enfin de quitter sa chambre pour calmer son impatience. Elle va pouvoir s’installer au salon dans la méridienne qu’elle a achetée chez un antiquaire peu de temps auparavant. Une fois allongée dedans, Melanie s’assoupit. Lorsqu’elle se réveille, elle ne reconnait pas son environnement et les personnes qui l’entourent. Et pour cause, l’esprit de Melanie se trouve dans le corps de Milly Baines en 1864.

« La méridienne » est un court roman qui a été publié en 1953. Marghanita Laski y fait vivre un véritable cauchemar à son héroïne. Le confinement de son héroïne, son incapacité à faire comprendre sa situation, l’immobilité due à sa maladie (les deux jeunes femmes sont tuberculeuses) contribuent à créer une ambiance oppressante et angoissante. Ce texte intense de Maghanita Laski m’a beaucoup fait penser à « La séquestrée » (ou « Le papier peint jaune ») de Charlotte Perkins Gilman où une jeune femme était également confinée dans une chambre et sombrait dans la folie.

Autre point commun entre les deux textes, l’histoire permet aux autrices d’évoquer la condition féminine. Ici, Marghanita Laski compare deux époques. Certes, la place de Melanie est plus enviable que celle de Milly. Les années 50 laissaient plus de liberté aux femmes que l’époque victorienne. Mais Melanie reste sous le joug d’un mari et d’un médecin très paternalistes et son rôle reste très cantonné à la sphère domestique. Marghanita Laski insiste beaucoup sur le désir des femmes qui reste dangereux d’une époque à l’autre et leur corps contrôlé par les autres.

Découverte grâce aux éditions Persephone Books, « La méridienne » méritait d’être découverte en France tant ce texte maîtrisé est fascinant et terrifiant.

Traduction Agnès Desarthe

Francoeur, à nous la vie de château ! de Marie-Aude Murail et Constance Robert-Murail

Nous avions laissé la fratrie Dupin au moment de l’apparition de la flamboyante Olympia, leur petite sœur qui avait été arrachée à sa famille pour être placée dans un couvent de bénédictines. L’énergie d’Olympia, son caractère très extraverti poussèrent sa sœur Anna et ses frères Isidore et Marceau à la diriger vers le théâtre. Quand la correspondance d’Anna avec sa jeune admiratrice reprend, Olympia va être prise au conservatoire. Durant les années suivantes, de la IIe République au Second Empire, les talents d’Isidore et d’Anna s’affirment et rencontrent peu à peu le succès. Le premier assume d’ailleurs de frayer avec le pouvoir et les puissants pour vendre ses tableaux. Marceau, son jumeau, a toujours l’intransigeance des révolutionnaires et peine à faire connaître sa sublime poésie. Anna, comme toujours, tente d’être le ciment de sa famille et de concilier tous ces forts caractères. 

Le premier tome de « Francoeur » était très réussi et celui-ci l’est tout autant. Comme dans le premier volume, Marie-Aude Murail et Constance Robert-Murail tressent à merveille la vie de leurs personnages et la Grande Histoire. Elles soulignent parfaitement les enjeux, les difficultés d’imposer son art à cette époque. C’est notamment intéressant pour le cas d’Olympia qui permet de dévoiler les coulisses de la vie de comédienne, « les protecteurs » qu’il fallait se trouver pour réussir à vivre de son art. 

La famille Dupin retrouve dans ce volume son Berry natal avec l’achat par Anna du château d’Apresort qui s’inspire du Nohant de George Sand. Mal en point au départ, cette demeure va devenir grâce à Anna un lieu chaleureux, convivial où les invités parisiens y montent des pièces de théâtre. L’ancrage régional est essentiel, la campagne, le patois, les superstitions, les fêtes, tout concourt à la création littéraire de notre chère Anna et à donner un ton différent de celui du premier tome.

« Francoeur, à nous la vie de château » clôt merveilleusement cette fresque familiale et historique autour de la création artistique au 19e siècle. Les personnages, haut en couleur et très incarnés, vont certainement me manquer. 

L’histoire de Mother Naked de Glen James Brown

En ce jour de la St Godric de l’an 1434, un ménestrel s’avance devant l’assemblée des merciers de Durham. Les riches marchands avaient mandaté Melchior Blanchflower pour jouer à leur banquet. Mais , empêché, il est remplacé par Mother Naked. Le ménestrel choisit de leur raconter une histoire qui s’est déroulée tout près de chez eux, celle du Spectre de Segerston.

Le deuxième roman de Glen James Brown est un conte médiéval extrêmement réjouissant. Au travers du monologue de Mother Naked et de cent courts chapitres, l’auteur nous narre les déboires de la famille Payne, serfs de génération en génération sur la commune de Segerston. Comme dans « Ironopolis », que j’avais adoré, le propos de l’auteur se fait politique et les paysans maltraités et exploités du 15ème siècle nous rappellent que les choses ont finalement peu changé. « Ecoute-moi bien Thomas – un monde où le paysan et l’homme instruit gagnent le même salaire est un monde dangereux. Où cela mènera-t-il ? Est-ce que je dîne avec mon chien ? Célèbre la Pentecôte avec mon meilleur cochon ? »

Comme dans son premier roman, Glen James Brown intègre à son histoire une part de fantastique avec le Spectre. Les fantômes sont également un moyen d’asservir les paysans et de les rendre dociles. Les revenants sont des âmes qui errent sur terre sans espoir d’aller au Purgatoire (personne n’entre au Paradis directement, l’entrée se monnaye de son vivant) puisqu’ils n’ont pas reçu les derniers sacrements. Une pression parmi tant d’autres que l’Église exerçait sur les serfs.

« L’histoire de Mother Naked » se lit avec un plaisir grandissant, notre ménestrel devenant au fil de son histoire de plus en plus irrévérencieux. La fin est particulièrement savoureuse.

Traduction Claire Charrier