Le roman du mariage de Jeffrey Eugenides

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Madeleine, Leonard et Mitchell se rencontrent à l’université de Brown. Chacun a sa spécialité : Leonard est un scientifique, Mitchell se dirige vers la théologie alors que Maddy se consacre à la littérature du 19ème siècle. C’est le début des années 80, la sémiologie, Roland Barthes ou Jacques Derrida viennent déconstruire le discours et imposer une nouvelle modernité littéraire. Les idées bouillonnent, les horizons et possibilités sont ouverts à ces trois jeunes gens brillants. L’amour vient néanmoins perturber leurs trajectoires. Mitchell aime Madeleine qui aime Leonard. Quelle place les sentiments vont-ils prendre dans la vie de chacun ?

« Selon Saunders (un enseignant de Brown), le roman avait connu son apogée avec le roman matrimonial et ne s’était jamais remis de sa disparition. A l’époque où la réussite sociale reposait sur le mariage, et où le mariage reposait sur l’argent, les romanciers tenaient un vrai sujet d’écriture. Les grandes épopées étaient consacrées à la guerre, le roman au mariage. L’égalité des sexes, une bonne chose pour les femmes, s’était révélée désastreuse pour le roman. Et le divorce lui avait donné le coup de grâce. Quelle importance qui Emma épouserait si, plus tard, elle pouvait demander la séparation ? Quelle tournure aurait pris le mariage d’Isabel Archer avec Gilbert Osmond si un contrat prénuptial avait pu être conclu ? De l’avis de Saunders, le mariage ne signifiait plus grand chose et il en allait de même pour le roman. Qui utilisait encore le mariage comme ressort dramatique ? Personne. » Malgré la désuétude supposée du roman du mariage, c’est bien sur ce thème qu’a écrit Jeffrey Eugenides. Il pose la question de l’intérêt de ce thème dans le roman moderne alors que les implications sociétales et personnelles du mariage ont totalement changé depuis Jane Austen, Henry James ou Edith Wharton. Peut-on encore intéresser son lecteur sur plus de 700 pages sur la question du mariage ? La réponse est oui, assurément. Malgré le changement d’enjeux, nous avons pu constater récemment que le mariage pouvait encore être un sujet de débats, de querelles qui questionne les fondements de notre société et de notre morale. Nous pouvons également constater en regardant dans notre entourage que le mariage  reste pour beaucoup un passage obligatoire. Le divorce, qui n’existait pas chez Jane Austen, n’est pas non plus anodin et est rarement pris à la légère. Pour toutes ces raisons, il me semble que ce thème peut toujours être objet de fiction et Maddy va d’ailleurs l’expérimenter.

Mais est-ce vraiment de cela dont nous parle Jeffrey Eugenides ? Il me semble que « Le roman du mariage » est plutôt un roman de formation comme l’étaient déjà « Virgin suicides » et « Middlesex ». Notre trio amoureux est à l’âge des choix qui orienteront le reste de leurs vies. Ils doivent passer des illusions de la jeunesse à la réalité de la vie adulte. Un passage douloureux qui peut parfois se révéler impossible comme dans le premier roman de Eugenides où les sœurs Lisbon ne pouvaient se résoudre à franchir le pas. Maddy, plongée dans les romans du 19ème, est une jeune femme choyée, pleine de rêves et d’idéaux. Son histoire d’amour avec Leonard, grand maniaco-dépressif, va la sortir définitivement de l’enfance. C’est son chagrin d’amour qui va permettre à Mitchell d’avancer et de faire naître des projets pour son avenir.

Plus qu’au mariage, c’est encore une fois au passage de l’enfance à l’âge adulte auquel s’intéresse Jeffrey Eugenides. Un passage décisif qui semble décider chez lui du reste de la vie. « Le roman du mariage » est un livre intelligent à l’écriture fluide et aux personnages finement étudiés.

amarica

La vie selon Florence Gordon de Brian Morton

Florence Gordon

« C’était donc une femme forte, fière, indépendante d’esprit qui acceptait son âge et qui pourtant se sentait encore très jeune. Elle était aussi, à en croire ceux qui la connaissaient et même ceux qui l’aimaient, une vraie emmerdeuse. » A 75 ans, Florence Gordon n’a rien perdu de sa capacité à l’indignation. Figure de la vie intellectuelle new-yorkaise, elle s’est battue toute sa vie pour défendre le droit des femmes. Ce combat laisse peu de place à la famille de Florence : son fils Daniel, sa femme et leur fille Emily, son ex-mari Saul. Elle voit d’ailleurs avec beaucoup de déplaisir la famille de son fils s’installer à New York. Florence a quelques difficultés avec les relations humaines, elle est cassante et aucunement sentimentale. C’est pendant qu’elle se met à rédiger ses mémoires que le déménagement a lieu, voilà bien du dérangement en perspective pour celle qui préfère la solitude à toutes autres compagnies humaines.

« La vie de Florence Gordon » est une chronique de la vie intellectuelle new-yorkaise amusante et fort sympathique. Le personnage central est vraiment l’attrait majeur du roman de Brian Morton. Florence Gordon évoque la tatie Danielle de Étienne Chatiliez tant elle est acariâtre et parfois méchante envers son entourage. Elle rejette systématiquement les marques d’affection de sa belle-fille ou de sa petite-fille. Mais contrairement au personnage du film de Chatiliez, on s’attache à celui de Florence Gordon. Sa détermination farouche à continuer son combat est très respectable et il est admirable que cette femme de 75 ans n’ait pas renoncé à ses idées. Et ce n’est pas l’âge qui va la faire changer, elle ne veut pas avoir besoin des autres et la vieillesse ou la maladie ne viendront pas à bout de ce sacré caractère.

Malgré cela, je suis restée un peu sur ma faim. Le roman de Brian Morton se lit avec plaisir, c’est une comédie de mœurs réussie. Peut-être que le propos reste un peu trop léger et que j’en attendais plus de profondeur. J’ai eu la sensation de rester trop en surface notamment dans l’analyse psychologique des personnages. Un petit manque, pas grand chose mais cela a suffi pour que je ne sois pas aussi enthousiaste que je le pensais en commençant ce roman.

« La vie selon Florence Gordon » est avant tout le beau portrait d’une femme, d’une militante, d’une forte-tête. Une lecture qui fut plaisante et très fluide mais qui manque un peu de profondeur à mon goût.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

mois américain

Sula de Tony Morrison

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Dans le Fond, quartier noir de Medaillion dans l’Ohio, au début du 20ème siècle deux petites filles vont se lier d’une amitié profonde. Sula et Nel deviennent rapidement fusionnelles, inséparables comme si rien d’autre n’existait autour : « Aussi, quand elles se rencontrèrent, d’abord dans les couloirs chocolat et ensuite entre les cordes de la balançoire, ce fut avec l’aisance et l’agrément d’amies de longue date. Comme chacune avait compris depuis longtemps qu’elle n’était ni blanche ni mâle, que toute liberté et tout triomphe leur étaient interdits, elles avaient entrepris de créer autre chose qu’elles puissent devenir. Leur rencontre fut une chance, puisqu’elles purent se servir l’une de l’autre pour grandir. Issues de mères lointaines et de pères incompréhensibles (celui de Sula parce qu’il était mort ; celui de Nel parce qu’il ne l’était pas), chacune trouva dans les yeux de l’autre l’intimité qu’elle recherchait. » Mais une fois devenues adultes, les amies vont choisir des chemins bien différents. Sula quitte le Fond après avoir vu sa mère brûlée vive. Elle disparaît pendant de nombreuses années sans que l’on sache où elle est ou ce qu’elle fait. Nel devient une épouse et une mère. Elle reste au Fond et n’en partira jamais. Le retour de Sula va bouleverser la vie qu’elle s’était construite.

« Sula » est le deuxième roman de Toni Morrison. Elle y décrit la vie de cette petite ville reculée où les noirs sont regroupés, loin des blancs. Nous sommes au début du 20ème, le racisme règne en maître et décide du sort des habitants du Fond. Toni Morrison a l’art de planter son décor et de le peupler. De nombreux personnages entourent Sula et Nel, on pense notamment à Shadrack qui, au retour de la première Guerre Mondiale, inventa la journée nationale du suicide. Il y a aussi Eva, la grand-mère de Sula, une unijambiste revenue de la plus terrible des pauvretés et au caractère bien trempé.

Elle traite surtout dans son roman d’un de ses sujets de prédilections : la destinée des femmes noires aux États-Unis. Sula et Nel sont le symbole de deux choix possibles : le mariage et le liberté. Sula n’est pas un personnage aimable ou sympathique. En dehors de son attachement pour Nel, elle n’a pas d’autres amis, elle est froide et insensible. Mais elle est libre et sans doute est-ce ce qu’elle devra payer à son retour. Elle est indépendante, rebelle, ne se laisse pas dicter ses choix. A l’âge adulte, elle affiche également une grande liberté sexuelle, sûrement trop puisqu’elle blessera Nel, son double. Sula est un très fort personnage féminin comme aime à les inventer Toni Morrison, des femmes solides et libres qui se moquent de ce que l’on pense d’elles.

Ce deuxième roman de Toni Morrison me semble assez représentatif de son travail d’écrivain. Elle peint avec une langue crue le portrait de deux femmes noires face au poids du racisme et de leur communauté. Un portrait sans sentimentalisme, sans aménité et qui sonne juste.

amarica

Miniaturiste de Jessie Burton

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 En ce mois d’octobre 1686, Nella Oortman âgée de 18 ans, arrive à Amsterdam pour y découvrir ce que sera dorénavant son foyer. Venant de la campagne, elle fut mariée quelques mois plus tôt à Johannes Brandt, un prospère marchand de 39 ans. Arrivée dans sa nouvelle demeure, elle est fraîchement accueillie par sa belle-sœur Marin et les deux serviteurs : Otto, un ancien esclave et Cornelia, une orpheline. Johannes n’est pas présent pour recevoir sa toute jeune épouse. Cette absence, la rigueur de Marin, les moqueries de Cornelia sont bien loin de rassurer la craintive Nella. Les jours suivants vont la conforter dans sa première mauvaise impression. Johannes passe en coups de vent chez lui et surtout il n’honore pas le lit conjugal au grand désarroi de sa femme. Mais il lui fait un présent somptueux pour célébrer leur mariage : une maison de poupées, réplique miniature de leur propre maison : « L’exactitude de la reproduction est fascinante, comme si la véritable maison avait été rétrécie, son corps coupé et ses organes dévoilés. Les neuf pièces, de l’office au salon, jusqu’à l’espace où on garde la tourbe et le bois à l’abri de l’humidité, sont des répliques parfaites. » Nella a toute latitude pour compléter le mobilier de la maison de poupées. Elle fait appel à une miniaturiste qui bientôt va dévancer les commandes et les souhaits de Nella comme si elle savait ce qui se passait chez les Brandt.

« Miniaturiste » est le premier roman de l’anglaise Jessie Burton et il est arrivé en France auréolé de nombreux prix. Les premières pages nous plongent très rapidement dans l’ambiance austère et rigoriste de l’Amsterdam calviniste du 17ème siècle. Il semble que l’auteure se soit beaucoup documentée sur cette période et sur les contradictions de la ville. Les bourgmestres interdisent par exemple de consommer du sucre mais il n’est bien entendu pas interdit de le vendre à l’extérieur. Amsterdam, la prospère, vénère le commerce et l’argent. Une ville où la religion dicte ses lois et où il est tout à fait conseiller de dénoncer les péchés des autres aux autorités. Cela évitait certainement de regarder ses propres entorses à la religion.

Et c’est dans une atmosphère fort gothique que Nella commence sa vie d’épouse. Son arrivée m’a évoqué certains passages de « Rebecca », la jeune et ingénue mariée qui se retrouve guidée et dominée par Mrs Denvers/Marin Brandt. L’ambiance étrange et chargée de mystères va se prolonger pendant toute la lecture et sera renforcée par le côté surnaturel des « révélations » des paquets de la miniaturiste. Ce personnage, dans l’ombre, semble tirer les ficelles de la vie des Brandt ce qui intrigue aussi bien Nella que le lecteur. « Miniaturiste » est bel et bien un page-turner qu’il est difficile de lâcher tant que notre curiosité n’est pas satisfaite. Malheureusement, c’est là que le roman pêche. Les révélations sur la miniaturiste ne furent pas à la hauteur de mes attentes et je les ai trouvées vite balayées par l’auteur.

Malgré ce bémol (n’oublions pas qu’il s’agit d’un premier roman), « Miniaturiste » m’a énormément plu grâce à une intrigue bien ficelée, des personnages attachants et bien campés, un âge d’or d’Amsterdam parfaitement reconstitué. Ne boudons pas notre plaisir, ce roman est extrêmement prometteur.

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Expo 58 de Jonathan Coe

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A Londres en 1958, Thomas Foley travaille pour le ministère de l’Information. Ses supérieurs lui proposent de participer au grand évènement de l’année : l’exposition universelle qui aura lieu à Bruxelles. Le pavillon britannique comportera un pub, le Britannia, qui sera entièrement supervisé par Thomas. Une aubaine comme celle-ci ne peut se refuser même si Thomas vient de devenir père. Il doit quitter son foyer durant six mois et ne se pose pas longtemps la question de savoir si sa femme l’accompagnera. Sylvia restera en Angleterre avec leur fille Gill, Thomas compte profiter pleinement de son expérience et s’éloigner ainsi de la monotonie naissante dans son couple. Et après tout, le téléphone permettra de rester en contact. L’exposition universelle est à la hauteur des espérances de Thomas. Le lieu est bouillonnant, fertile en rencontres : Anneke la très séduisante hôtesse belge, Tony le scientifique anglais qui partage la chambre de Thomas, Chersky le journaliste russe et malheureusement Wayne et Radford les espions anglais. Thomas est plongé bien malgré lui dans des affaires d’État tournant autour du nucléaire et des récentes découvertes anglaises dans ce domaine. L’expo 58 ne sera pas aussi reposante qu’il le pensait.

Jonathan Coe rend hommage dans son dernier livre au roman d’espionnage (Thomas lit « Bons baisers de Russie ») mais également aux premiers films d’Alfred Hitchcock où des quidams étaient plongés par hasard dans de tortueuses intrigues d’espionnage. Les Dupont et Dupond de l’espionnage à l’anglaise portent d’ailleurs les noms des deux acteurs qui jouaient les espions dans « A lady vanishes » : Basil Radford et Naunton Wayne. Ce duo offre les passages les plus cocasses du roman avec un véritable ping-pong verbal entre les deux hommes. Comme dans les films d’espionnage de Hitchcock, Jonathan Coe a écrit une intrigue pleine de rebondissements mais également pleine de légèreté. La course au nucléaire n’empêche pas quelques pintes au Britannia ou de flirter avec Anneke !

« Expo 58 » est aussi empreint de beaucoup de nostalgie. L’Angleterre court vers la modernité mais n’est-ce pas au prix de ses traditions et d’une certaine insouciance ? Celle de Thomas y est également en jeu. Son retour en Angleterre, dans son foyer sera un véritable désenchantement, une entrée définitive dans l’âge adulte. Mais Thomas repensera toute sa vie avec émotion et mélancolie aux moments passés à Bruxelles.

« Expo 58 » est un roman léger, une amusante parodie des livres d’espionnage totalement dans l’esprit des films anglais de Hitchcock comme « A lady vanishes » ou « 39 steps ».

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Catharsis de Luz

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« Catharsis » est bien le terme qui exprime ce que Luz a voulu faire avec cette bande dessinée et son utilité pour lui. Après les attentats de Charlie-Hebdo, auxquels Luz échappa grâce à l’achat d’une galette des rois, le dessinateur n’arrivait plus à pratiquer son art. Ne sortaient de son stylo que de petits personnages aux yeux gigantesques, images de la sidération de Luz face à la mort violente de ses amis. Le dessin est revenu peu à peu et il exprime toute la douleur, la culpabilité d’être encore en vie.

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Luz raconte dans « Catharsis » le jour de l’attentat (le jour de son anniversaire) et la vie d’après, celle des médias, des gardes du corps, de l’angoisse qui le tenaille sans cesse (pour l’apprivoiser, Luz l’appelle Ginette !) et du deuil impossible (très belles pages intitulées « Faut que je te raconte » où Luz discute devant la tombe ouverte de Charb comme pour achever un dialogue brutalement interrompu).

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Mais il y a aussi de la lumière dans « Catharsis », des frémissements de retour à la vie : la lecture de « Shining » qui fait taire Ginette, un rêve autour de l’architecture de Frank Lloyd Wright, l’évasion imaginaire de la surveillance des gardes du corps et surtout l’amour. La compagne de Luz est très présente dans l’album et c’est sa présence, ses caresses qui ramènent le dessinateur du côté de la vie.

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« Catharsis » est un album douloureux, désespéré mais il est également empreint de poésie, d’espoir. Jamais larmoyant, il montre juste un homme essayant de rester debout.

Merci au site de bandes dessinées en ligne Sequencity pour cette lecture.

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Le cœur par effraction de James Meek

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Ritchie Sheperd est le producteur d’une émission à succès « Relooking d’ados » où de jeunes musiciens débutants viennent prendre des conseils. Une reconversion lucrative pour cet ancien rockeur dont le groupe fondé avec sa femme Karin, les Lazygods, avait rencontré un certain succès. Une réussite qui lui permet de combler tous ses désirs et ceux de sa famille, mais cela ne suffit pas à Ritchie. Il aime à jouer avec le feu et trompe la belle Karin avec Nicole, 15 ans, rencontrée sur le plateau de son émission. Et il comptait bien en profiter aussi longtemps que possible. Mais cette incartade sera celle de trop. La sœur de Ritchie, Rebecca, vient de larguer Val, un journaliste people. Ce dernier le prend très mal et il menace Ritchie de révéler sa liaison s’il ne lui dévoile pas des secrets honteux sur sa sœur. Il finit d’ailleurs par mettre en place un site internet, « La fondation morale », où il érige cette idée en système : soit on dénonce une personne de son entourage, soit on est soi-même dénoncé. Ritchie a donc le choix entre trahir sa sœur ou ruiner sa famille.

James Meek nous livre un excellent page-turner avec « Le cœur par effraction ». La première partie du roman se développe à la manière d’un thriller avec Ritchie comme personnage principal. La deuxième partie change quant à elle totalement la perspective du roman en s’ouvrant sur d’autres personnages, notamment Alex, ancien batteur de Ritchie devenu un grand scientifique, et Rebecca, chercheuse ascétique d’un vaccin contre la paludisme. Le roman de James Meek prend alors une ampleur insoupçonnée dans ses premières pages et lui donne des allures de saga aux nombreuses ramifications.

Au cœur du roman est le mensonge, la trahison. Les personnages de James Meek recherchent les limites entre le bien et le mal. Comment fait-on la différence sans les tabous religieux ou les interdits sociaux combattus depuis les années 60 ? Qu’est-ce qui fait de nous des êtres bons ou méchants ? Malgré ses mensonges et trahisons envers sa femme, Ritchie se pense comme une personne bonne et généreuse. Le mal pour lui est incarné par l’assassin de son père, officier anglais torturé et tué durant le conflit irlandais. Le meurtrier en question était pourtant en guerre, n’est-il pas devenu mauvais en raison des circonstances, par obligation envers sa cause ? Mais une cause justifie-t-elle tous les moyens ? Ce sont toutes ces questions morales que va se poser la galaxie de personnages créée par James Meek. Chacun d’eux aura à s’interroger sur ses propres limites et sur l’idée qu’il se fait de lui-même.

Des destins qui se croisent et s’entrecroisent sous la plume maîtrisée de James Meek et qui questionnent la notion de la moralité, c’est ambitieux, réussi et ça se dévore !

Un grand merci aux éditions Points pour cette lecture.

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La mélodie du passé de Hans Meyer Zu Düttingdorf

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Après le décès de sa mère, Christina, une journaliste berlinoise, se charge de vider son appartement. C’est en rangeant les effets de sa mère qu’elle découvre une carte postale représentant un groupe de musicien de tango argentin avec au centre un bel homme jouant du bandonéon. Au dos de la carte, une inscription mystérieuse en Sütterlin (une ancienne écriture d’origine allemande utilisée dans les années 1920-30) y figure : le bandonéon porte ma vie. Une phrase qui éveille la curiosité de Christina et la pousse à s’interroger sur le passé de sa mère. Pourquoi celle-ci gardait-elle cachée derrière un meuble cette carte postale ? A sa connaissance, sa mère n’avait jamais mis les pieds en Argentine. Ses parents étaient morts pendant la guerre et elle avait été recueillie par un orphelinat de sœurs. Voilà ce que Christina savait sur l’enfance de sa mère. Il fallait donc commencer par l’orphelinat. C’est là qu’elle découvre que sa mère avait en fait été abandonnée par sa toute jeune mère à l’orphelinat. Pourquoi ce mensonge ? Que cache le passé de sa mère ? C’est ce que Christina a bien l’intention de découvrir.

« La mélodie du passé » est une véritable saga. L’enquête de Christina nous emmène jusqu’en Argentine sur les traces du joueur de bandonéon. Hans Meyer Zu Düttingdorf fait s’entrecroiser les époques. Selon les chapitres, nous sommes aux côtés de Christina qui obstinément cherche à comprendre les mots inscrits sur la carte postale, ou bien nous sommes avec Emma Von Schaslik en 1927 sur un paquebot traversant l’Atlantique. Deux chemins à travers le temps, deux jeunes femmes qui se cherchent, qui sont à des moments charnières de leur vie. Le récit est foisonnant, l’auteur nous plonge sans peine dans des pays et des époques différentes et construit son récit à l’aide de nombreuses voix, des monologues intérieurs qui émaillent le cours du récit. Ce dernier est bien mené, très romanesque, ce qui est idéal pour une lecture estivale.

Il y a néanmoins quelques facilités dans le récit. La scène d’amour entre Emma et Edouardo est plus mièvre que sensuelle par exemple. Les personnages sont également un peu trop caricaturaux, ils manquent de nuances dans leurs caractères et leurs actions. Le petit côté mystique de certaines scènes (Christina parlant à sa mère morte au cimetière) ne m’ont pas non plus convaincue.

Malgré ces bémols, j’ai envie d’être indulgente avec ce roman qui m’a finalement embarquée et j’ai apprécié le côté bien documenté sur l’Histoire de l’Argentine qui se mélange harmonieusement avec l’intrigue.

Merci aux éditions Les Escales pour ses quelques notes de tango argentin.

L’île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

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Lorsque Lady MacRae s’aperçoit de la disparition de son diamant « l’Ananké », elle fait appel à John Shylock Holmes (« Bien qu’il portât le nom de l’illustre détective, John Shylock Holmes n’avait hérité  de cette lignée qu’un humour douteux et un sens aigu de l’expertise. »), enquêteur de sa compagnie d’assurances. Celui-ci est accompagné par son mystérieux majordome Grimod et il va chercher le soutien d’un vieil ami, Martial Canterel. Ce dernier est un dandy opiomane, ancien amant de Lady MacRae et surtout il possède un sens de la déduction imparable. Bien que titillé par la présence de son ancienne maîtresse, il en faut plus pour attiser la curiosité de Canterel. Mais l’affaire va au-delà du simple diamant. Dans les alentours du château écossais de Lady MacRae, ont été retrouvés trois pieds droits amputés, de tailles différentes mais portant tous une basket de la marque Ananké. Voilà une étrangeté qui ne peut que séduire Canterel et il se décide à aider Holmes et Grimod dans la quête du diamant.

Quel régal que ce roman de Jean-Marie Blas de Roblès ! C’est un véritable roman d’aventures qui convoque Dumas, Verne, Melville, Black et Mortimer et l’auteur pimente le tout avec une pointe d’érotisme. Accrochez votre ceinture, vous traverserez Biarritz, Paris, Londres, la Chine, l’Australie, la Nouvelle Zélande pour finir au Point Némo, l’endroit de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. Votre voyage se fera par terre, mer et ciel. Un vrai dépaysement, une vraie aventure rocambolesque et fantaisiste.

Mais « L’île du Point Némo » ne se limite pas à cette enquête haletante. En parallèle à celle-ci se développe une autre histoire, celle d’une ancienne manufacture de cigares dans le Périgord Noir aujourd’hui reconvertie en fabrique de liseuses numériques. Je vous laisse découvrir le lien entre les deux histoires. Cette partie permet à Blas de Roblès de mener une réflexion sur la place de la littérature, l’importance de l’imaginaire à l’heure du tout numérique. Il met également en lumière la vieille tradition des manufactures de cigares : la lecture à voix haute durant les heures de travail. Les célèbres cigares Montecristo tiennent leur nom de l’amour des ouvrières pour l’œuvre de Dumas.

C’est avec une écriture élégante, racée que Jean-Marie Blas de Roblès nous plonge dans les tourbillons de son imaginaire fantasque. Un roman que je vous recommande chaleureusement et dont l’entrée en matière auprès d’Alexandre le Grand m’a totalement éblouie et bluffée.

Pietra viva de Léonor de Récondo

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Au printemps 1505, Michelangelo est touché par la mort d’un jeune moine Andrea. Le sculpteur fréquentait le couvent où les moines lui permettaient de disséquer des corps. Il était également fasciné par la beauté angélique d’Andrea. Le chagrin le fait s’éloigner de Rome. Il prend la direction de Carrare où il doit choisir des marbres pour la dernière commande du pape Jules II ; Michelangelo doit réaliser son tombeau. Il passe six mois dans la carrière pour sélectionner les plus belles pierres, les plus pures. Sa connaissance du marbre le rapproche des carriers. Il partage leur quotidien dans la poussière de la pierre, partage leur amour pour la beauté des montagnes. Le solitaire et ombrageux sculpteur, qui ne cesse de questionner la disparition d’Andrea, se laisse approcher par les habitants. Il y a là Cavalino qui se prend pour un cheval et surtout Michele, un enfant qui vient de perdre sa mère et qui se prend d’amitié pour l’artiste. La douceur de l’enfant ravivera les souvenirs de Michelangelo, l’éloignera de ses sombres pensées.

Comme il est périlleux d’écrire sur ce monument de l’art de la Renaissance ! Mathias Enard avait déjà choisi le sculpteur comme personnage principal de son roman « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ». Il avait choisi un épisode peu connu et peu documenté de la vie de l’artiste. Léonor de Récondo se glisse elle aussi dans les interstices de la biographie de Michelangelo. Comme chez Mathias Enard, le début du roman nous montre un Michelangelo solitaire, colérique, tourné uniquement vers sa recherche de la beauté, la perfection de son art. C’est dans ses rencontres avec les habitants des carrières que se place toute la sensibilité de l’auteur. Le sculpteur, ébranlé par la mort du jeune Andrea, apprend à écouter les autres, à les prendre en considération. Léonor de Récondo propose très joliment de sortir Michelangelo de ses ténèbres intérieures, de l’amener doucement vers la lumière, vers l’altérité.

La beauté est le cœur de ce roman et au cœur de la vie de Michelangelo. Le corps, notamment celui d ‘Andrea, n’est que sensualité et perfection. C’est ce que cherche à sublimer le sculpteur dans son travail du marbre, sa raison de vivre. Et la beauté est également celle des paysages qui entourent les habitants de Carrare et qui est parfaitement rendue par Léonor de Récondo : « Lorsqu’il arrive à la carrière ce jour-là, il est parmi les premiers. Le soleil se lève à peine. La lumière dorée de septembre embrase la végétation et les parois de marbre découpées. L’endroit est sublime. L’harmonie de ses proportions est ici naturelle. S’il doit concevoir un jour une église, il puisera son inspiration directement ici, au sein de cette carrière où la nature élève la pierre avec tant de grâce. »

C’est avec douceur, limpidité et musicalité que Léonor de Récondo nous raconte les six mois que Michelangelo passe à Carrare. Elle imagine un artiste sensible, douloureux mais capable de voir l’humanité de ceux qui l’entourent. Un beau et lumineux moment littéraire.