Une photo, des mots (242eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

lunettes© Vincent Héquet

Maxence regardait défiler ce morne paysage de plaine en s’interrogeant sur la date de sa dernière visite. C’était il y a au moins huit mois, c’était pour les 80 ans de sa grand-mère Camille. Les circonstances étaient tellement plus joyeuses qu’aujourd’hui. Toute la famille était pour une fois réunie autour de Camille, pour la fêter. C’était également autour d’elle que la famille allait à nouveau se retrouver cet après-midi mais cette fois c’était pour lui dire adieu.

Maxence voyait partir avec sa grand-mère tous ses souvenirs d’enfance. Il passait toujours une partie de l’été à Saint-Hilaire avec ses cousins. Lui, l’enfant unique, se réjouissait toujours de ces moments de partage. Le mois de juillet avait le goût du riz au lait de sa grand-mère, des fraises et des framboises du petit jardin entretenu patiemment  par son grand-père, il sentait les foins coupés et résonnait comme les cris de ses cousins lorsqu’ils se jetaient dans la rivière.

Tous ces instants semblaient maintenant si loin à Maxence, comme un doux rêve, un paradis perdu. Il n’avait pas réalisé avant aujourd’hui à quel point ils furent heureux et à quel point tout cela lui manquait. Il avait grandi, c’est tout. Son enfance s’était évaporé sans qu’il en prenne conscience. Sa vie était devenue tellement sérieuse, il fallait obtenir des diplômes, un travail, fonder une famille, posséder le dernier matériel high tech. La fantaisie avait déserté sa vie et tout avait pris une importance démesurée. Importance qui l’empêchait de venir voir ses grands-parents, tous les prétextes étaient bons pour ne perdre son temps si précieux à Saint-Hilaire.

A la mort de son grand-père, il s’était pourtant promis de descendre plus souvent, d’appeler sa grand-mère pour l’alléger quelques instants du poids de sa nouvelle solitude. Mais non, il n’en avait rien fait, il avait continué à se réfugier dans son égoïsme et ses préoccupations mesquines. Comme il regrettait aujourd’hui de ne pas avoir accompagné sa grand-mère en croisière…. Il n’aurait dorénavant que ses regrets et le souvenir de son sourire éternellement bienveillant .

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Watership Down de Richard Adams

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Le jeune Fyveer a une sombre prémonition : la garenne où il est né va être entièrement détruite. Il ne sait pas comment mais il pressent que cela est imminent. Il en informe son frère Hazel qui prend très au sérieux les rêves de Fyveer. Il décide de quitter la garenne accompagné de quelques autres lapins qu’il aura réussi à convaincre. La troupe part chercher son nouveau territoire sur les hautes terres que Fyveer a décrites à son frère.

Le résumé de ce roman de 544 pages, écrit en 1972, peut paraitre simple mais n’est-ce pas toujours le cas des odyssées, des quêtes ? Celle de notre bande de lapins est bien entendu semée d’embûches, de dangers, de découvertes. Pour réussir, les lapins, qui sont des animaux peureux, devront faire preuve d’ingéniosité et de solidarité. Chaque lapin a une personnalité bien tranchée à l’image de Hazel, le meneur audacieux et plein de courage, ou de Bigwig qui est un ancien soldat dont la force sera très utile à la survie de ses compagnons. Richard Adams crée tout un monde autour de ses lapins, ils ont un vocabulaire propre (comme le terme farfaler que j’ai adoré et qui signifie manger à l’air libre), ils ont également une mythologie. Krik, le soleil, est leur dieu et Shraavilshâ est leur héros mythique. Les lapins se racontent les aventures de ce dernier durant leurs soirées. La ruse, la malice de Shraavilshâ sont une source d’inspiration pour Hazel et ses amis.

« La courte nuit de juin fila comme un rêve. La lumière revint vite sur la colline, mais les lapins ne bougèrent pas. L’aube était passée depuis longtemps et ils dormaient encore, plongés dans le silence le plus profond qu’ils aient jamais connu. De nos jours, les champs et les bois sont très bruyants durant la journée, beaucoup trop pour certains animaux. Les voitures et les tracteurs ne sont jamais bien loin. Le matin, les sons de plusieurs maisonnées résonnent à des centaines de mètres à la ronde. Le chant des oiseaux n’est distinct qu’aux toutes premières lueurs du jour, car peu après, un vacarme incessant envahit les bois. Depuis cinquante ans, le silence des campagnes a peu à peu disparu. Mais là-haut, sur la colline de Watership Down, le murmure du jour était presque imperceptible. » A travers l’odyssée de ses lapins, Richard Adams défend la beauté de la campagne anglaise et dénonce les destructions, les méfaits des hommes. Il y a dans les pages de « Watership Down » de splendides descriptions de la nature et un profond respect pour les cycles de celle-ci et le rythme des saisons. La quête d’une garenne paradisiaque est teintée de combat politique pour la défense de l’environnement, ce qui résonne particulièrement avec les préoccupations qui animent nos sociétés contemporaines.

« Watership Down » est un très, très grand roman à l’instar du « Vent dans les saules » de Kenneth Graham. Les aventures de Hazel et de ses amis m’ont conquise, le roman se dévore et est particulièrement bien mené. L’odyssée de cette troupe de lapins est palpitante et enthousiasmante. Je ne peux que vous inviter instamment à vous balader à Watership Down aux côtés des lapins de Richard Adams.

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Deux reines, deux séries

Les deux plus longs règnes de la royauté britannique ont été mis à l’honneur cet automne. Les deux séries débutent par l’accession au trône de deux jeune femmes.

  • Victoria, ITV

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La série débute en 1837 lorsque l’oncle de Victoria (Jenna Coleman)  décède la laissant devenir reine à 18 ans. La jeune femme va devoir apprendre le dur métier de reine. Elle y sera aidée tout d’abord par son premier ministre Lord Melbourne (Rufus Sewell), puis par son mari Albert (Tom Hughes). Ce period drama est réalisé de manière très classique, les costumes sont superbes mais les reconstitutions extérieures en numérique  laissent à désirer. La série est très mélodramatique et présente la reine comme une personne assez ridicule et inconséquente. Dans les premiers épisodes, Victoria apparaît comme une jeune femme capricieuse et absolument incapable de tenir son rang : elle pleure dans les jupons de sa mère à la moindre contrariété, elle se soûle lors de sa première réception et se laisse peloter par l’ambassadeur de Russie.

La relation entre Victoria et Lord Melbourne tire vers la romance mièvre. Certes le charmant Rufus Sewell donne ses traits à Lord Melbourne mais dans la réalité le premier ministre de Victoria avait environ quarante ans de plus qu’elle et était plutôt un père de substitution qu’un possible mari.

Heureusement, les choses s’arrangent un peu avec l’arrivée d’Albert qui apporte calme et dignité à son épouse et à la série ! Sa manière de chercher sa place, son rôle aux côtés de la reine sont d’ailleurs très intéressants.

Enfin, scénaristes du monde entier, n’essayez pas de copier bêtement « Downton Abbey » pour faire plaisir et attirer le public. Ici, les intrigues des serviteurs m’ont semblé bien fades et sans intérêt.

Vous l’aurez compris, « Victoria » est un period drama dont vous pouvez aisément vous dispenser.

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  • The crown, Netflix

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Cette série de Netflix reprend finalement les mêmes thématiques que « Victoria » : comment une toute jeune femme peut-elle du jour au lendemain assumer les devoirs d’une reine ? Quelle place dans la royauté pour le mari de celle-ci ? Contrairement à la série de ITV, je trouve que celle-ci montre bien et de manière réaliste l’apprentissage de la reine.

On la découvre avant son accession au trône, Elizabeth (Claire Foy) mène une vie paisible et oisive avec son mari Philip Mountbatten (Matt Smith) et leurs enfants. Son père est malade et meurt pendant qu’elle est en voyage. La toute jeune reine va donc apprendre les devoirs, les responsabilités d’une reine grâce à l’ancien entourage de son père et à un premier ministre d’exception : Winston Churchill (Jon Lightow), tout juste réélu à 77 ans.

Certes, la série est tournée essentiellement vers l’intime mais c’est un élément essentiel pour la famille Windsor qui met, dès le départ, sa vie en scène. Le couronnement d’Elizabeth est le premier à être filmé et diffusé à la télévision. Cela montre également l’impact des devoirs de la reine sur ses proches. On le voit notamment à travers la relation de la princesse Margaret et du capitaine Townsend. L’état, l’Église passent avant la relation des deux sœurs. A travers l’histoire de la princesse et du capitaine, c’est la lente évolution des mœurs dans les années 50 qui est mise en lumière.

Le casting est aussi somptueux que les costumes et les décors : Claire Foy est parfaite en Elizabeth qui prend de l’assurance voire de la dureté, Matt Smith est léger, frivole mais pas sans gravité, Jared Harris est un émouvant George VI, et c’est un plaisir de retrouver les très austeniens Greg Wise et Jeremy Northam. Mais celui qui crève l’écran, c’est John Lightow qui interprète magistralement un Churchill vieillissant et refusant de quitter le pouvoir.

Certes, on pourra toujours questionner la véracité de ce que l’on voit mais je trouve les intrigues bien menées et le casting de qualité. C’est donc un divertissement que j’ai regardé avec plaisir.

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Une photo, des mots (241eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

Camille était restée abasourdie pendant de longues minutes devant le cadeau offert par ses enfants et ses petit-enfants  (Atelier n°239). Une croisière dans les Caraïbes ?! Pour Camille qui n’avait jamais quitté sa Touraine natale, c’était vraiment une aventure. Partir aussi loin, aussi longtemps, ça ne lui était jamais arrivée. Passée la panique des premiers instants, les yeux de Camille se mirent à pétiller. La mer à perte de vue, rien d’autre à l’esprit que cette immensité fluide et impalpable, Camille s’en réjouissait à l’avance.

Et la croisière répondit aux espérances de Camille. Son quotidien répétitif et morose depuis la disparition de son mari, lui semblait si loin, si étonnamment abstrait. Camille s’installait chaque matin sur cette chaise, un peu à l’écart des autres passagers qui pouvaient s’avérer quelque peu bruyants. Elle se levait tôt, l’habitude était trop ancrée en elle pour changer le temps du voyage, elle prenait son petit déjeuner dans une salle quasiment déserte. Camille prenait ensuite place face au spectacle de la mer. Le soleil, encore timide, irradiait doucement. Ses rayons se transformaient en une multitude d’iridescences sur les vagues. Des éclats de lumière qui faisaient plisser les yeux de Camille. Le calme infini, les remous qui la berçaient tendrement, ce vent tiède qui faisait vibrer ses cheveux blancs. Et ce bleu roi si dense, si profond qu’il semblait irréel.

Camille était aux anges, elle avait toujours adoré regarder la mer, son ressac, son mouvement incessant et entêtant, son nuancier de bleu. Elle en prenait plein les mirettes et elle emmagasinait les sensations, les impressions qu’elle pourrait se remémorer quand elle le voudrait, lorsqu’elle serait de retour dans sa petite maison derrière le portail.

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Une demoiselle comme il faut de Barbara Pym

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Dans la proche banlieue de Londres se situe la paroisse du pasteur Mark Ainger et de sa femme Sophie. La petite communauté est mise en émoi par l’arrivée de deux nouvelles personnes : Rupert Stonebird, un anthropologue célibataire et Ianthe Broome, bibliothécaire et également célibataire. Le voisinage ne parle plus que d’eux et de leur possibilité à former un couple. Sophie Ainger aimerait quant à elle que Rupert s’intéresse à sa sœur Pénélope qui se désespère de trouver un mari. Rupert n’a que l’embarras du choix et flirte avec Pénélope et Ianthe dans les kermesses, les ventes de charité, les thés et les voyages organisés par la paroisse. Entre la discrète et sage Ianthe et la sexy et délurée Pénélope, quel sera le choix de Rupert ?

« Une demoiselle comme il faut » a été écrit en 1963 mais il n’a été publié qu’après la mort de Barbara Pym. Comme toujours chez cette auteure, le lecteur est plongé dans une ambiance cosy et très anglaise : une petite paroisse où chacun connaît le détail de la vie de ses voisins et où l’on veut marier tous les célibataires. Mais Barbara Pym ne s’arrête pas à la simple description de la vie provinciale, elle va chercher sous la surface des apparences pour faire ressortir les défauts de chacun. Elle met au jour leur hypocrisie, leurs à priori et leur basse mesquinerie. Chacun se doit de respecter les conventions sociales et de correspondre à l’idée que les autres se font de vous. Ianthe, la demoiselle comme il faut du titre, sera bien la seule à dépasser le carcan imposé par la vie dans cette petite communauté. Elle sera d’ailleurs bien plus audacieuse que Pénélope qui semble pourtant tellement indépendante et sûre d’elle-même. Finalement, le mariage, comme chez Jane Austen, reste le saint Graal des relations sociales et au cœur des préoccupations de la paroisse. Comme Jane Austen, Barbara Pym décrit ses personnages avec beaucoup d’ironie mais également beaucoup de tendresse.

C’est délicieux, douillet, un brin désuet mais c’est toujours un réel plaisir d’évoluer dans le petit monde de Barbara Pym !

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Les règles d’usage de Joyce Maynard

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Wendy a 13 ans, elle vit à Brooklyn avec sa mère, son beau-père Josh et son demi-frère Louie. Le 11 septembre 2001, la mère de Wendy part travailler dans l’une des tours du World Trade Center. Elle n’en reviendra pas et comme beaucoup d’autres, ses restes ne seront jamais retrouvés. Avec l’effondrement des tours, c’est toute la vie de Wendy qui est chamboulée et qui s’écroule. Josh, plus jeune que la mère de Wendy, est figé par le chagrin, sidéré par ce qui vient de lui arriver. L’adolescente tente de tenir la famille à bout de bras, d’être forte pour son petit frère. Jusqu’au moment où Wendy n’en peut plus et qu’une porte de sortie s’offre à elle sous la forme de son père qui ne donnait des nouvelles qu’occasionnellement. Il débarque sans prévenir le soir d’Halloween et annonce à Wendy qu’elle doit venir vivre avec lui en Californie. Au départ très réticente, Wendy finit par accepter la proposition de son père. Malgré la cruelle distance qui l’éloigne de Louie et de Josh, la Californie offre la possibilité à Wendy de se reconstruire.

« Les règles d’usage » a été écrit par Joyce Maynard en 2003 mais n’est seulement publié que cette année en France. C’est bien évidemment un livre qui porte sur le deuil, la violence de la perte qui frappa toute la ville de New York. Joyce Maynard montre une ville hagarde, déboussolée et dont on cherche les habitants à travers des photos sur les murs, les arrêts de bus. Elle s’attache plus particulièrement au sort de Wendy. Comment au moment de l’adolescence peut-on surmonter la mort de sa mère d’autant plus quand celle-ci s’inscrit dans une telle tragédie ? La sensibilité à fleur de peau de la jeune fille lui rend la compréhension des choses encore plus difficile. Les règles d’usage du quotidien semblent à tout jamais abolies et pourtant la vie reprend déjà son cours autour d’elle. « Ce qui lui paraissait le plus dingue, c’étaient tous ces comportements ordinaires, en apparence normaux : faire des courses, discuter d’une marque de voiture, aller à l’école. Le train-train habituel, on appelait ça. Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n’avait changé, alors que la vérité, c’était que plus rien n’était pareil – comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade. Pendant qu’elle dormait ou sortait poser des affichettes, des gens avaient dû distribuer un recueil de consignes sur le comportement à adopter. Elle cherchait encore à comprendre le nouveau mode d’emploi. » Joyce Maynard, qui s’intéresse souvent à l’adolescence (« Long weekend » ou « Les filles de la montagne »), rend avec émotion, justesse et subtilité les tourments de sa jeune héroïne.

Mais le roman de Joyce Maynard n’est pas que sombre, il est aussi fait de lumière puisqu’il s’agit surtout de la reconstruction de Wendy. L’adolescente est d’ailleurs à l’image de sa créatrice : malgré la douleur, il faut avancer et continuer à profiter de la vie. Comme le dit bien le père de Wendy : « La perte d’un être ne fait pas éternellement mal, seulement c’est toujours là. » En Californie, Wendy se recrée une famille : Alan le libraire qui lui fait découvrir « Le journal d’Anne Frank » ou « Frankie Addams » de Carson McCullers, Tim le fils autiste d’Alan qui a une passion pour les laveries, Violet la fille-mère perdue devant les cris de son bébé, Todd le skateur à la recherche de son frère aîné, Carolyn la copine du père de Wendy passionnée de cactus. Toute cette improbable compagnie se retrouve dans une des plus belles scènes du livre : un repas de Noël qui montre l’humanité de l’auteur et la tendresse qu’elle porte à ses personnages cabossés par la vie. Petit à petit, de rencontre en rencontre, Wendy retrouve le chemin de la vie.

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard est un roman particulièrement émouvant, attachant à l’image de la constellation de personnages que croise Wendy entre New York et la Californie. Encore une fois, Joyce Maynard nous montre ses talents de conteuse et son lumineux humanisme.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette belle lecture.

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Une photo, des mots (240eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

londres-700x525© Leiloona

En arrivant à Paddington de Southall, Abha se sentit lasse. Elle se dirigea vers le métro, vers la district line, comme chaque matin depuis six ans. Elle passa mécaniquement son oyster card pour pénétrer dans l’enceinte du métro, geste qu’elle reproduira tout aussi mécaniquement à sa sortie à Notting Hill Gate.

Ce matin-là, Abha se mit à penser à ses parents, Uma et Mehul, rajoutant de la mélancolie à sa fatigue. Tous deux en avaient rêvé de cette capitale, du carillon tonitruant de Big Ben, des parcs immenses et verdoyants, des toasts dorés le matin, des cabines téléphoniques rouges et des taxis noirs, des maisons colorées de Notting Hill, du brouhaha du marché de Camden. Là-bas en Inde, ils étaient très attachés à la culture anglaise qui faisait partie de l’histoire de leur pays, expliquaient-ils à leurs quatre enfants. Les deux garçons avaient dû s’inscrire au cricket, tous devaient maîtriser parfaitement la langue anglaise en prévision. En prévision de quoi ? ne cessait de demander Abha. Elle avait alors neuf ans et aurait dû comprendre le projet pourtant limpide de ses parents : venir vivre à Londres.

Et c’est ce qui arriva deux ans plus tard, Abha fut arrachée à son pays, à ses amis et à ses deux frères aînés assez grands pour choisir de rester en Inde, à la grande incompréhension de leurs parents. Le choc fut rude pour Abha, l’Angleterre était froide, grise et humide. Elle y était une étrangère et son accent ne faisait que le souligner. Ses parents avaient abandonné une situation confortable en Inde pour une vie londonienne médiocre. Son père était architecte en Inde mais il ne trouva rien à Londres en rapport avec sa formation et il finit par se faire embaucher dans un supermarché où il gérait les hangars et les stocks.

Uma et Mehul n’eurent pas les moyens d’envoyer Abha à l’université, celle-ci dut se mettre à travailler. Sans qualification, elle était passée de petits boulots en petits boulots jusqu’à ce qu’elle trouve son emploi actuel : femme de ménage de la famille Redfill à Notting Hill. Elle les voyait donc tous les jours, les maisons multicolores qui faisaient tant rêver ses parents. Elles étaient devenues le cadre de son travail laborieux et ingrat. Mais Abha serrait les dents, c’est avec l’argent de Notting Hill qu’elle enverrait sa petite sœur, Sudha, à l’université.

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Fantin-Latour au musée du Luxembourg

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L’exposition du musée du Luxembourg offre à Henri Fantin-Latour (1836-1904), ce peintre peu connu, une mise en lumière qu’il mérite amplement.

Le peintre est essentiellement connu pour ses portraits de groupe :

  • L’atelier des Batignolles qui regroupe, autour de la figure centrale de Manet, toute l’avant-garde de l’époque, les futurs impressionnistes (Renoir, Monet, Bazille),
  • L’hommage à Delacroix, peintre étudié et vénéré par Fantin-Latour où l’on aperçoit le peintre anglais Whistler ou Baudelaire,
  • Le coin de table est sans doute le plus connu puisque l’on y voit Rimbaud et Verlaine au bout de la table.

img_4325Le coin de table, 1872

Mais ces trois impressionnantes œuvres révèlent et cachent ce qu’était réellement l’intérêt du peintre. Certes, ce dernier aimait les portraits mais sa sphère de prédilection était celle de l’intime, des petits et moyens formats. L’exposition s’ouvre sur le début de ses études. Les portraits sont ceux de ses deux sœurs notamment en train de lire ou de coudre. Les cadrages sont serrés et les décors dépouillés. Les personnages ne semblent pas remarquer qu’ils ne sont pas seuls. Cette incommunicabilité est la marque de fabrique de ce peintre misanthrope. Elle sera présente dans tous ses portraits, les trois grands formats comme dans ceux où il peindra sa femme et sa famille. Toutes les personnes semblent absentes, ailleurs, empreintes d’une tristesse, d’une mélancolie.

img_4364La lecture, 1877

A côté des portraits de ses sœurs se trouvent, dans l’entrée de l’exposition, de nombreux autoportraits. Lorsque l’on a des problèmes avec les modèles, quoi de mieux que sa propre physionomie pour étudier le visage ? A la manière de Rembrandt ou de Delacroix, Fantin-Latour peindra une cinquantaine d’autoportraits en trente ans. Ils évoquent aussi le réalisme du maître de Fantin-Latour : Gustave Courbet qui le forma dans son atelier.

img_4294Autoportrait, la tête légèrement baissée, 1861

Pour palier aux problèmes d’argent, Fantin-Latour se met à peindre un autre type de portraits : des natures mortes. Les anglais en raffolent et Fantin-Latour se rattache à la tradition hollandaise du XVIIème siècle et à Chardin pour réaliser ces compositions. Elles sont simples, le décor est une nouvelle fois minimaliste mais les couleurs y sont éclatantes. Fantin-Latour s’y amuse en jouant notamment beaucoup sur les reflets et les contenants en verre. Le peintre a une véritable passion pour les plantes, la nature. Le plus saisissant de ses « portraits » floraux est le tableau représentant des capucines doubles en 1880 : le cadrage est serré, le fond est neutre pour sublimer les fleurs et leur splendide rouge orangé flamboyant. Fantin-Latour va à l’essentiel et touche son spectateur avec peu d’effet.

img_4349Capucines doubles, 1880

La fin de l’exposition m’a moins intéressée, après la découverte du vaisseau fantôme de Wagner, Fantin-Latour veut rendre hommage au musicien et sa peinture prend une tournure plus lyrique, plus emphatique.

L’exposition du musée du Luxembourg permet de découvrir un peintre atypique et discret, loin des courants d’avant-garde de son époque. Un peintre qui aimait l’intériorité, la solitude, la précision et les fleurs. Se dégagent de ses œuvres beaucoup de douceur, de mélancolie et un charme indéniable.

img_4332Les roses, 1889

Bilan livresque et films d’octobre

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Un bilan d’octobre un peu maigre au niveau des lectures mais toutes de grande qualité : le premier roman de Molly Prentiss qui fut un coup de cœur pour moi, l’âpre roman de Aki Ollikainen, le très beau et émouvant dernier roman de Joyce Maynard et le non moins touchant roman de Abha Dawesar, auteur découvert durant le festival America.

Ce bilan est aussi l’occasion de fêter les neuf ans de cet humble lieu. Déjà neuf ans de billets en tout genre, de lectures communes, de challenges, de mois thématiques, de rencontres précieuses et d’amitiés durables. L’envie de partager est toujours là mais je me pose des questions sur la forme que celle-ci prendra. Ce blog est-il toujours le lieu adéquat pour ça ? A-t-il véritablement un écho, une place dans ce fourmillement de blogs littéraires et culturels ? Je réfléchis encore à ses questions et je vais au moins essayer d’aller jusqu’aux dix ans !

En attendant, parlons un peu de cinéma !

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Louis, auteur à succès, va bientôt mourir. Il décide d’aller l’annoncer à sa famille qu’il n’a pas revu depuis douze ans. Mais le retour est plus compliqué que ce qu’il imaginait. Son frère, Antoine, est hostile et agressif. Sa mère est au bord de l’hystérie. Sa soeur, Suzanne, se souvient à peine de lui et ne sait comment réagir. Seule la femme d’Antoine, Catherine, pressent les raisons qui ont poussé Louis à revenir. Le dernier film de Xavier Dolan est l’adaptation d’une pièce de Jean-Luc Lagarce qui est décédé du sida en 1995. On comprend rapidement les raisons du départ de Louis. Son homosexualité a du bouleverser les siens et son frère est encore en colère douze ans après. La tension est palpable, la violence et les hurlements ne sont jamais très loin. Le retour de Louis exacerbe tous les sentiments, la tristesse comme l’hystérie, la tendresse comme la jalousie. La communication est définitivement coupée et aucun des membres de la famille ne peut comprendre les autres. Comme dans « Mommy », Xavier Dolan doit beaucoup à ses acteurs. Gaspard Ulliel se fait taiseux, son visage dégage de la mélancolie, il est déjà parti. Vincent Cassel et Nathalie Baye sont dans l’outrance pour mieux nous révéler les fêlures de leurs personnages. Le beau personnage de Catherine est joué par Marion Cotillard, et la jeune soeur par Léa Seydoux. Tous jouent sur le fil du rasoir sans jamais tomber dans le ridicule, leurs partitions sont subtiles et délicates. Mon seul bémol est le dernier plan du film à la symbolique inutile et trop appuyée.

Et sinon :

  • Miss Peregrine et les enfants particuliers de Tim Burton : A la mort de son grand-père, Jacob découvre que les étranges histoires qu’il lui racontait enfant sont vraies. Elles le conduisent dans la pension de Miss Peregrine et ses enfants particuliers. Jacob va devoir protéger les résidents de cette demeure coincée dans une boucle temporelle. Tim Burton ne pouvait qu’adapter ce roman de Ransom Riggs tant il est proche de son propre univers. Enfants aux caractéristiques étonnantes, maison gothique, histoire de tolérance et d’enfance, Burton retrouvent ses thématiques fétiches et son esthétique qu’il avait perdues de vue ses derniers temps. Eva Green en Miss Peregrine est absolument irrésistible.
  • La fille inconnue des frères Dardenne : Jenny est médecin dans un cabinet médical dans un quartier défavorisé de Liège. Un soir, plus d’une heure après la fermeture, elle demande à son stagiaire de ne pas ouvrir à la personne qui sonne. Elle se sent trop fatiguée pour soigner correctement la personne. Le lendemain, cette dernière est retrouvée morte quelques mètres plus loin. Jenny, culpabilisant, se lance à la recherche de l’identité de l’inconnue décédée. Le personnage central de ce film est peu attachante, elle est brusque, sèche et buttée. Mais son dévouement sans faille à donner un nom à la morte finit par émouvoir. Comme toujours chez les frères Dardenne, on ne lâche pas d’une semelle leur héroïne qui est remarquablement interprétée par Adèle Haenel. Peut-être moins prenant que leurs derniers films, « La fille inconnue » reste un beau moment de cinéma humaniste.
  • Soy Nero de Rafi Pitts : Nero, 19 ans, tente à tout prix de traverser la frontière américaine. Fils d’immigrés mexicains, il a grandi à Los Angeles et s’y sent chez lui. A la mort des ses parents, il a été expulsé. En trois tableaux, trois moments de la vie de Nero, le réalisateur montre la place des immigrants aux États-Unis. Nero finit par rejoindre l’armée qui seule peut lui offrir la nationalité américaine. Ces soldats sont appelés des « greencards soldiers », ils risquent leurs vies sans assurance d’obtenir le saint Graal tant convoité. Dans chacun des trois tableaux, Nero ne semble pas à sa place, décalé et cherchant désespérant une identité à laquelle se raccrocher. Un film qui en dit long sur l’état des États-Unis aujourd’hui.

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Une photo, quelques mots (239eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

julien-ribot-regards-sur-nos-villes-700x467© Julien Ribot

Un dimanche matin à Saint Hilaire. Le brouillard matinal de cette fin novembre s’était peu à peu désagrégé dans l’atmosphère laissant place à quelques timides et froids rayons de soleil. La rosée goûtait doucement le long des pétales du parterre de pensées au fond du jardin de Camille. Un faible vent agitait mollement le fouillis de feuilles et de branches qui masquaient l’entrée de la maison. Calme, tout était parfaitement calme. Le petit village se réveillait lentement, s’étirait languidement au chaud.

Surtout, il fallait rester discrets, ne rompre en aucun cas ce silence. Ils savaient tous que Camille était très matinale, qu’elle appréciait de prendre son café paisiblement pendant que le reste du monde était encore assoupi. Les voitures étaient restées à l’entrée du village. Tous avaient fait l’effort d’arriver tôt. Maintenant, il s’agissait de ne pas gâcher l’effet de surprise. Pas évident lorsque l’on débarque à trente et que ce fichu portail grince. Il aurait aussi bien besoin d’un coup de peinture. Il faudrait revenir, un autre jour, plus longuement avec la boîte à outils. La maison dépérissait depuis que Camille était seule.

Tous étaient maintenant devant la porte. Le grésillement strident de la sonnette a du faire sursauter Camille. La voilà qui entrouvre prudemment la porte : « Surprise ! Joyeux anniversaire ! 80 ans, ça se fête ! ».

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