Bilan livresque et cinéma de mars

Voici mon bilan de lecture du mois de mars :

-« Trois ans sur un banc » qui m’a permis de retrouver Jean-François Beauchemin dont j’apprécie énormément le travail ;

-« Sunset song » de Lewis Grassic Gibbon qui végétait dans ma pal depuis longtemps et qui est un classique de la littérature écossaise ;

-« Le mur invisible » de Marlen Haushofer qui prenait également la poussière depuis longtemps et que j’ai eu le plaisir de découvrir enfin ;

-« Dans la maison de mon père » où Joseph O’Connor nous entraine dans un thriller historique palpitant ;

-« Coucous Bouzon » d’Anouk Ricard ou une vision totalement barrée (et très drôle) du monde du travail ;

-« Irina Nikolaevna » de Paola Capriolo qui nous entraîne à San Remo à la fin du 19ème siècle avec délicatesse et élégance ;

-« Le grand tout » qui montre à nouveau le grand talent de conteur d’Olivier Mak-Bouchard ;

-« Minuit passé de Gaëlle Geniller aux dessins splendides et qui nous plonge dans un conte fantastique ;

-« La disparue du cinéma » de Guillaume Tion, les éditions 10/18 complètent leur collection de True crime aux USA avec des titres consacrés aux faits divers français. 

 

Du côté du cinéma, j’ai pu voir sept films dont voici mes préférés du mois :

En ce mois de mai 1968, rue de Grenelle se cache une drôle de famille. Père-Grand y a son cabinet médical. Mère-Grand y travaille sur ses essais basés sur des entretiens réalisés uniquement dans son Ami 6. Grand-Oncle y tient des discours sur la linguistique incompréhensibles pour les autres et Petit Oncle s’y exprime par la peinture. Tout en haut de l’appartement est installée l’arrière-grand-mère, dite l’Arrière-Pays, qui revit son passé ukrainien au son des grands compositeurs russes. Un petit garçon, fils du troisième rejeton de Mère-Grand et Père-Grand, est le témoin de cette étonnante vie de famille qui s’épanouit à l’abri du tumulte du monde dans son cocon.

Je n’ai pas lu le livre de Christophe Boltanski,  dont est tiré ce film, et je le regrette tant sa famille fantasque est attachante. Rien n’est ordinaire chez eux (les sardines à la chantilly est un de leur plat préféré notamment au petit-déjeuner !), ils réinventent sans cesse le quotidien et mettent l’imagination au cœur de leurs vies. La famille est incroyablement unie, presque inséparable, chaque membre semble ne pas pouvoir s’éloigner très longtemps de la rue de Grenelle. Ce lien si fort vient certainement de l’histoire des Boltanski, de la fameuse cache où Père-Grand a trouvé refuge durant la seconde guerre mondiale, pour échapper aux nazis. La légèreté, l’humour se teinte de mélancolie et de douleur. Mais la famille vit au présent, hors de question de s’appesantir sur le passé. La mise en scène de Lionel Baier rend hommage à cette famille grâce à sa fantaisie et son inventivité. Les acteurs sont également formidables : Dominique Reymond, Michel Blanc dans son dernier rôle, William Lebghill, Liliane Rovère, Aurélien Gabrielli et le jeune Ethan Chimienti. « La cache » est une merveilleuse bulle dédiée à l’imaginaire et à une famille anticonformiste.

David retrouve son cousin Benji pour un voyage en Pologne sur les traces de leur grand-mère récemment disparue. Ils rejoignent un groupe d’autres touristes qui vont visiter Varsovie, Lublin, le camp de concentration de Majdanek.

Jesse Eisenberg a trouvé l’idée de son film grâce à une petite annonce incongrue « Visite Holocauste, déjeuner compris ». Son film oscille sans cesse entre le rire et les larmes, un peu comme ce que peut provoquer la fameuse petite annonce. Il réussit à doser parfaitement les deux, évitant les écueils et le pathos trop appuyé. Les deux cousins forment un duo improbable. Benji, interprété par le formidable Kieran Culkin déjà bluffant dans « Succession », est aussi insupportable qu’il est charmant et attendrissant. Le double sens du titre symbolise bien ces deux facettes de sa personnalité. David, interprété par Jesse Eisenberg, est à l’opposé : discret, coincé, asocial mais ayant une vie plus équilibrée que celle de son cousin. Par petites touches, le réalisateur interroge notre manière de nous souvenir, la façon dont nous commémorons les évènements de la seconde guerre mondiale. Benji trouve indécent de voyager en 1ère classe pour se rendre à Majdanek mais il prend des poses burlesques devant le monument célébrant l’insurrection de Varsovie.

De la nuance, de la profondeur, de la tendresse et de l’humour sont les ingrédients de cet excellent film.

Juste avant les JO de Pékin en 2008, Lang rentre chez lui aux portes du désert de Gobi après avoir été incarcéré pour meurtre. Sa ville est désertique, laissée à l’abandon et envahie par des chiens sauvages. Lang, taiseux et harcelé par l’oncle de celui qu’il aurait tué, va trouver du travail dans une entreprise qui attrape les chiens. Mais il n’est pas très motivé et finit par adopter le plus sauvage d’entre eux : un lévrier noir qui aurait la rage.

Guan Hu nous propose un western aux allures de fin du monde. La région, les décors (comme ce parc d’attraction-zoo abandonné) sont formidablement bien exploités et ils donnent une tonalite singulière au film. Face au clinquant des JO, on constate ici la misère social, économique et l’abandon totale de cette ville par les autorités. Certaines scènes impriment durablement la rétine comme celle qui ouvre le film et nous montre une horde de chiens cavalant dans le désert. Ce qui fait également la beauté de ce film est la force de la relation qui unit Lang et son chien. Le trentenaire solitaire est particulièrement impassible et ne semble toucher que par cet animal qui le comprend sans mot. 

« Black dog » est un film surprenant, peut-être un peu long mais superbement mis en scène.

Et sinon :

  • « The insider » de Steven Soderbergh : Rien ne va plus dans les services secrets de sa majesté, une taupe s’y trouve. George Woodhouse, du National Cyber Security Centre, est chargé de l’identifier. Dans sa liste de cinq suspects potentiels figure sa femme Kathryn. Cette histoire de taupe et de possible fuite de données est évidemment un MacGuffin et l’intrigue est d’ailleurs bien inutilement compliquée. Ce qui intéresse Soderbergh, c’est le couple formé par George et Kathryn. Les dialogues sont ciselés, ironiques et savoureux. Le réalisateur a réuni un casting de haute volée : Cate Blanchett, Michael Fassbender, Tom Burke, Pierce Brosnan. L’ensemble est léché, un peu trop sans doute, et surtout beaucoup moins amusant que « Ocean’s eleven ».
  • « Black box diaries » de Shiori Ito : Jeune journaliste stagiaire à l’agence Reuters, Shiori Ito a l’opportunité d’avoir un entretien avec Noriyuki Yamaguchi, en charge du bureau de la chaine TBS à Washington. Cette rencontre va très mal se terminer puisqu’il va droguer la jeune femme au restaurant et la ramener à son hôtel pour la violer. Au Japon, les victimes de violences sexuelles n’ont pas le droit à la parole mais Shiori Ito organise une conférence de presse pour dénoncer les actes qu’elle a subis. C’est d’autant plus courageux que Yamaguchi est un proche du premier ministre japonais. Après un livre, la journaliste réalise ce documentaire pour montrer son combat, ses doutes, les difficultés qu’elle a du surmonter durant huit ans. Elle a subi de nombreuses pressions, a été menacée et insultée. Son abnégation, sa ténacité, sa capacité à prendre du recul forcent l’admiration.
  • « Mickey 17 » de Bong Joon-ho : En 2054, Mickey Barns est criblé de dettes et est menacé par un usurier. Pour lui échapper, il décide de participer à la colonisation d’une planète, Niflheim. Le seul poste qu’on lui offre est celui de consommable, autrement dit il va être utilisé dans des expériences de laboratoire. Il meurt à chaque fois et une nouvelle version de lui est ensuite imprimée en 3D. L’idée de départ de Bong Joon-ho est excellente, la farce fonctionne parfaitement et offre des scènes burlesques (le corps de Mickey tombe de l’imprimante comme une feuille de papier). La description de cette humanité du futur est pessimiste mais le grotesque l’emporte. Robert Pattinson est parfait dans le rôle de Mickey, grand naïf un peu benêt. Mais le film s’étire en longueur et le réalisateur semble éprouver des difficultés à trouver une fin à sa dystopie.
  • « Lire Lolita à Téhéran » d’Eran Riklis : Le film d’Eran Riklis est l’adaptation du livre éponyme d’Azar Nafisi qui racontait son retour en Iran après la révolution. Elle va enseigner la littérature anglo-saxonne à l’université. Rapidement, elle déchante et voit les romans, qu’elle a choisis pour son cours, être interdits par le pouvoir en place. Elle décide alors d’inviter certaines étudiantes chez elle pour les étudier. Le film est très classique dans sa forme mais il vaut pour son casting d’actrices avec à sa tête une Golshifteh Farahani intense et profondément émouvante. 

Francoeur, à nous la vie d’artistes ! de Marie-Aude Murail et Constance Robert-Murail

En 2019, Hélène et Constance Dacieux font l’acquisition du château d’Apresort qui fut la demeure de l’écrivain Francoeur, née Anna Dupin, de 1852 à sa mort en 1910. En rénovant le château, elles trouvèrent des lettres inédites, une correspondance entre Francoeur et une jeune admiratrice. Dans ses lettres, Anna revient sur sa vie : son enfance heureuse dans le Berry avec ses frères jumeaux, Isidore et Marceau, qui prit fin au décès de leur mère en couches, sa vie de bohème pauvre à Paris où s’installa son père, peintre rêvant de participer au Salon. Elle y décrit ses difficultés à s’affirmer en tant qu’écrivain, celles de ses frères eux aussi artistes, les temps troublés, les affrontements dans Paris et son engagement politique mais aussi ses rêves de jeune fille en quête d’amour.

« Francoeur », écrit à quatre mains par Marie-Aude Murail et sa fille Constance Robert-Murail, est une formidable fresque historique et familiale. La vie d’Anna Dupin et de ses frères et sœur (je vous laisse le plaisir de découvrir le destin singulier de la flamboyante et fantasque Olympia) est captivante et semée de péripéties. Les autrices nous plongent dans le Paris de la génération romantique, celui de la révolution de 1848, des barricades, de la fin du règne de Louis Philippe et de la proclamation de la République par Lamartine. Elles décrivent également l’apprentissage de la vie d’artistes : les salons pour Isidore, l’écriture dans la presse pour Anna et Marceau et les difficultés pour une femme d’être reconnue. Marie-Aude Murail et Constance Robert-Murail s’inspirent de George Sand, Rosa Bonheur ou Sarah Bernhardt pour inventer des personnages immédiatement attachants que l’on suit avec bonheur au fil des pages.

« Francoeur, à nous la vie d’artiste » est un roman qui se dévore tant la vie de la famille Dupin est trépidante. J’ai vraiment hâte de découvrir le deuxième volume.

Ida ou le délire de Hélène Bessette

Ida, une soixantaine d’années, a été renversée par un camion. Elle était bonne à tout faire chez la riche famille Besson. Après l’accident, ses employeurs s’interrogent sur sa personnalité. Que savaient-ils d’elle ? Elle aimait les fleurs qu’elle arrosait la nuit (« Je suis un oiseau de nuit » répétait-elle), elle avait des connaissances en histoire, avait un manteau de qualité et plusieurs paires de chaussures. Voilà à quoi se résument les connaissances sur Ida, bien peu de choses finalement. Mais qu’importe la vie privée des domestiques ?

Hélène Bessette (1918-2000), adoubée par Raymond Queneau, Marguerite Duras ou Nathalie Sarraute, est aujourd’hui peu connue ou lue. Elle a pourtant publié quatorze livres chez Gallimard et certains furent sur les listes du Goncourt et du Médicis. Son œuvre est radicale, avant-gardiste sur le fond et la forme. « Ida ou le délire » a été son dernier roman oublié en 1973. Sa forme est originale, la langue est hachée, les propos des employeurs sont fragmentés, saccadés. La mise en page est également très travaillée avec des sauts de page, des mots en capitales. Le fond est à l’image de la forme, aussi intense que singulier. Hélène Bessette fustige les rapports de classe, la domination des riches sur les plus petits. Ida est invisible, discrète, pas gênante, elle appartient à ses patrons. « Un peu plus que la chose. Un peu moins que la personne. Une personne qui était une chose. » Les propos des employeurs sont d’une violence inouïe, d’un mépris profond. Ils finissent par parler des Ida, la dépersonnalisant ainsi et rendant identiques toutes les bonnes ayant travaillé pour eux. La pauvre Ida sera même enterrée dans la fosse commune. Hélène Bessette rend, à la toute fin du roman, son identité à l’absente de manière éclatante.

Hélène Bessette, qui eut une fin de vie misérable marquée par l’oubli et la paranoïa, est une voix très singulière de la littérature française que j’ai été enchantée de découvrir.

Le chant de la rivière de Wendy Delorme

« La femme » est venue s’isoler dans une maison à la montagne pour écrire. Le réseau est aléatoire, elle ne peut communiquer avec personne. Cherchant l’inspiration, elle écrit chaque jour à la personne qu’elle aime. Elle revient sur la naissance de leur histoire, le désir grandissant qui les unit. Elle profite également des paysages de montagne en été : le vent dans les arbres, le chant des oiseaux, une mystérieuse rivière. « J’entends, même au vent, le bruit de ce torrent que je ne parviens pas à localiser. J’ai marché dans la forêt plusieurs fois depuis mon arrivée, en pensant le trouver. Mais sitôt que je m’approche du son des flots que j’entends s’écouler, sitôt que je pense avoir localisé son origine, sitôt le bruit s’éloigne. Si c’est une rivière, je ne sais où elle coule, ni où elle prend sa source. Et le son se déplace dès que je m’en rapproche. C’est à n’y rien comprendre. » Cette rivière ensevelie par les hommes a justement des choses à raconter. Elle se souvient de Clara et Meni, deux jeunes filles qui vivaient dans ses montagnes dans les années 30 et tombèrent amoureuses.

« Le chant de la rivière » est le troisième livre de Wendy Delorme que je lis et sa plume m’enchante toujours autant. La voix de la narratrice et de la rivière se font écho durant tout le roman, elles s’entrecroisent pour finir par se rejoindre. L’histoire de Clara et de Meni prend de plus en plus de place et l’on sent une menace planée sur elles et qui se précise au fil du récit. La question de la légitimité d’une telle histoire d’amour est malheureusement toujours d’actualité.

L’écriture de Wendy Delorme est très sensorielle, elle rend parfaitement compte de la nature, des éléments qui  parfois se déchainent. Dans ce coin des Alpes, près de la frontière italienne, il faut apprendre à connaître, à respecter la nature pour pouvoir y vivre. La rivière a vu son cour dévié, enfermé dans des tuyaux en plastique mais elle reste indomptée et rejaillit chaque été. Toute la poésie de Wendy Delorme est dans ses descriptions de cet environnement encore sauvage et préservé.

Dans « Le chant de la rivière » se croisent deux histoires d’amour hors normes, fiévreuses et lumineuses. S’ajoute à cela une ode merveilleuse à la nature servie par la plume évocatrice de Wendy Delorme.

Muncaster de Robert Westfall

Chez les Clarke, on est cordiste de père en fils et l’on répare les hautes cheminées comme les clochers. Joe Clarke se souvient parfaitement du jour où on lui a proposé le chantier de la cathédrale de Muncaster. Jamais il n’avait pu travailler sur un chantier aussi prestigieux. Etonnamment, aucun de ses concurrents n’était disponible pour réparer la tour sud-ouest. Joe va rapidement comprendre pourquoi car dès son entrée dans la tour il ressent un malaise. Celui-ci se renforce à la découverte d’une gargouille qui semble soutenir son regard. Le cordiste et son collaborateur essaient de se raisonner mais l’étrange impression demeure. Joe découvre par la suite que les pierres autour de la gargouille étaient remplacées tous les vingt ans et que des accidents avaient lieu à chaque fois.

« Muncaster » a été publié en 1991 et nous le découvrons pour la première fois en France grâce aux éditions du Typhon. Robert Westall a écrit des romans jeunesse jusqu’au décès de son fils qui change radicalement son écriture. Ce détail biographique est vraiment intéressant car « Muncaster » est également une histoire de filiation puisque Joe tentera de protéger son fils des effets néfastes de la gargouille. Le roman de Robert Westall nous plonge dans une intrigue gothique, proche de l’univers de Lovecraft. Le récit de Joe à la première personne prend des airs de témoignage et se révèle haletant. Difficile de lâcher ce texte de 140 pages parfaitement efficace et intrigant.

Encore une fois, il faut souligner la qualité des choix éditoriaux des éditions du Typhon qui nous permettent de découvrir des textes jusqu’alors inconnu en France. « Muncaster » fut une excellente découverte.

Traduction Benjamin Kuntzer

Le fantôme de Truman Capote de Leila Guerriero

« Je pense à la force de sa volonté, à la profondeur de sa détermination, à toutes ces années durant lesquelles il a dû supporter en lui le poids implacable de l’affection qu’il éprouvait pour ces hommes et, à la fois, l’intense désir qu’on les tue. Est-il possible qu’il ait ignoré que le paradoxe sur lequel reposait le livre pouvait l’anéantir ? Ou bien le savait-il et a-t-il décidé, malgré tout, d’aller au désastre ? » Ce paradoxe, cet impossible dilemme  moral est ce qui me fascine depuis longtemps dans l’écriture de « De sang froid ». Ce chef-d’œuvre de la littérature américaine précipita la chute de Truman Capote et Leila Guerriero s’intéresse, comme moi, aux conséquences de la publication de ce livre sur la vie et la santé mentale de son auteur. Durant trois années, de 1960 à 1962, Truman Capote est venu s’installer à Palamós pour écrire loin du vacarme des mondanités new yorkaises. Leila Guerriero s’y installe à la recherche des traces laissées par l’écrivain américain et tente de retrouver des habitants qui l’auraient croisé. Elle réalise rapidement qu’elle court après un fantôme et que beaucoup de témoignages sont inventés ou reprennent des passages de la biographie de Gerald Clarke. Se mettre dans les pas de Truman Capote à Palamós permet à Leila Guerriero, journaliste et écrivaine, de questionner son propre travail et sa façon de traiter le réel dans ses livres. « De sang froid » a été un sommet de la narrative non fiction, genre qui pose de nombreuses questions éthiques.

Le texte de Leila Guerriero est intéressant et permet de revenir sur cette période de la vie de Truman Capote. Si, comme moi, vous êtes intéressés par l’écriture de « De sang froid », je vous conseille la lecture de la bande-dessinée de Nadar et Xavier Betaucourt « Retour à Garden City » qui retrace les visites de Capote sur le lieu du crime mais aussi le tournage de l’adaptation de Richard Brooks. Vous pouvez également regarder « Capote » de Bennett Miller avec le formidable Philip Seymour Hoffman ou la saison 2 de « Feud » avec un Tom Holland saisissant qui porte sur l’après « De sang froid » et la chute de Truman.

Traduction Delphine Valentin

Les jours de la peur de Loriano Macchiavelli

Bologne, années 70, une bombe explose dans un centre de transmission de l’armée causant la mort de quatre personnes. L’inspecteur-chef Raimondi Cesare met sur l’enquête le sergent Sarti Antonio et son acolyte Felice Cantoni. Le travail sur le terrain les mène à une prostituée, trois hommes vus dans une voiture après l’explosion et un notable intouchable et irascible. Mais l’inspecteur-chef met des bâtons dans les roues de Sarti Antonio et fait incarcérer un militant d’extrême gauche qui n’a aucun alibi. Notre héros n’étant pas du genre à céder face à sa hiérarchie, il va poursuivre son enquête sans autorisation.

« Les jours de la peur » (« Le piste d’ell’attentato ») est le premier tome d’une série de presque trente romans à ce jour mettant en scène le sergent Sarti Antonio. L’année dernière, les éditions du Chemin de fer ont publié ce roman pour le cinquantième anniversaire de la naissance de ce personnage haut en couleurs. Loriano Macchiavelli a écrit et placé son intrigue durant les années de plomb. Il faut rappeler que de nombreux attentats eurent lieu à Bologne durant cette période avec notamment celui de la gare en 1980. Le contexte historique est partie prenante de l’enquête qui se révèle très politique.

Le héros de Loriano Macchiavelli n’est pas un policier flamboyant aux intuitions brillantes. Le sergent est un homme besogneux, d’une ténacité infaillible et qui a un petit problème avec l’autorité de ses supérieurs. C’est un homme de terrain qui n’hésite pas à fouiller dans les poubelles et à mettre au jour les secrets, les turpitudes que personne ne veut voir révéler. Outre une gouaille ravageuse, le sergent Sarti Antonio est également très valeureux puisqu’il souffre de terribles crises de colite…Ajoutez à cela, un narrateur omniscient à l’ironie mordante et vous aurez un giallo très réussi.

J’ai pris un grand plaisir à faire la connaissance du sergent Sarti Antonio et je le retrouverai avec plaisir dans le deuxième tome de ses enquêtes qui a été publié en début d’année.

Traduction Laurent Lombard

D’autres étoiles, un conte de Noël d’Ingvild H. Rishøi

Dans la petite ville de Tøyen, Noël approche. La joie ne règne pourtant pas dans tous les foyers. Ronya, 10 ans, vit avec sa sœur Mélissa, 16 ans, et son père au chômage. Ce dernier n’arrive à conserver aucun travail en raison de son alcoolisme. Il a beau adoré ses filles, l’appel de la fête et du bar est le plus fort. Il trouve un travail de vendeur de sapins mais l’abandonnera rapidement. Mélissa va devoir le reprendre pour faire vivre la famille. Ronya, ne supportant pas de rester seule avec son père et ses amis, va rejoindre sa sœur sur son lieu de travail. En voyant la petite fille, Tommy, un collègue de Mélissa, a l’idée de lui faire vendre des décorations. Les clients attendris se laissent largement tenter. Les affaires fonctionnent bien mais il faut absolument éviter de se faire prendre par le patron.

Ce roman norvégien fait penser à « La petite marchande d’allumettes ». Tout comme l’héroïne de Hans Christian Andersen, la jeune Ronya, qui est la narratrice, frisonne dans le froid en vendant ses couronnes décoratives afin de survivre. L’enfant est une rêveuse, une optimiste qui s’imagine vivre dans un chalet douillet avec sa famille. Elle pense que tout finira par s’arranger. Mais cela ne suffira pas à échapper à la misère sociale dans laquelle elle se trouve. Le combat de Ronya et Mélissa est déchirant, poignant. L’autrice sait parfaitement doser la tendresse et l’âpreté durant son récit.

« D’autres étoiles » est un anti-conte de Noël, cruel et tragique. Il s’inscrit parfaitement dans la tradition des romans ou nouvelles se déroulant à Noël et qui bouleversent leurs lecteurs. Un roman qui sait être intemporel et moderne à la fois.

Traduction Jean-Baptiste Coursaud

Love d’Elizabeth von Arnim

Lors d’une représentation de « The immortal hour », Catherine Cumfrit fait la connaissance de Christopher Monchton. Leur passion pour ce drame musical, qu’ils ont vu plusieurs fois, les rapproche. Le jeune homme, d’une vingtaine d’années, tombe rapidement amoureux de Catherine. Mais celle-ci a dépassé la quarantaine, est veuve depuis dix ans et a une fille mariée de l’âge de son jeune prétendant. Discrète, d’une grande dignité, Catherine ne pouvait imaginer plaire un jour à un autre homme que son mari George. Ce dernier, très riche, avait d’ailleurs fait en sorte que les hommes intéressés par l’argent n’approchent pas Catherine après son décès, en laissant tout ses biens à leur fille Virginia. Très respectueuse des conventions de la société anglaise, Catherine va pourtant se laisser peu à peu séduire par Christopher.

« Love » a été publié en 1925 et c’est l’un des plus beaux d’Elizabeth von Arnim. Le thème de la différence d’âge (surtout lorsque la femme est plus âgée) est au cœur du roman et il est d’une grande modernité. Il résonne d’ailleurs toujours aujourd’hui avec beaucoup de force. Catherine devrait être effacée, dévouée entièrement à son intérieur et à sa fille. Son histoire avec Christopher ne peut que faire scandale. Mais la fine et intelligente Elizabeth von Arnim nous entraîne vers une autre voie et aborde la peur de vieillir chez les femmes. Catherine avait peur du regard des autres sur son couple et c’est finalement le sien sur son physique qui va mettre en danger son histoire avec Christopher. « Love » se révèle être un roman cruel, emprunt de tristesse, de mélancolie. On s’attache infiniment à Catherine dont on suit chaque mouvement du cœur, chaque doute, chaque souffrance. J’ai également beaucoup apprécié le personnage de Virginia, qui défend sa mère face à sa belle famille même si elle est en désaccord avec ses choix. L’amour du titre est également celui qui existe entre une mère et sa fille.

« Love » est un formidable roman, une satire sociale qui passe de la légèreté au drame sous la plume élégante d’Elizabeth von Arnim.

Traduction Bernard Delvaille

Bilan livresque et cinéma de février

Durant le mois de février, j’ai pu lire sept livres :

-« D’autres étoiles, un conte de Noël » d’Ingvild H. Rishoi qui arrive un peu tard après Noël mais que j’ai beaucoup apprécié quand même ;

-« La loi de la tartine beurrée » de J.M. Erre où je retrouve avec plaisir l’humour caustique d’un de mes auteurs préférés ;

-« Francoeur, à nous la vie d’artiste » de Marie-Audre Murail et Constance Robert-Murail, une formidable fresque familiale qui nous plonge dans le Paris de 1848 ;

-« La marque de naissance » de Nathaniel Hawthorne, une nouvelle qui parle de gaslighting avant l’heure. Et je tiens à souligner le magnifique travail éditorial des éditions Tendance Négative ;

-« Love » d’Elizabeth Von Arnim qui est l’un des meilleurs romans de l’autrice et qui aborde le thème très moderne de la différence d’âge dans le couple ;

-« Ida ou le délire » de Hélène Bessette pour lequel j’ai eu un gros coup de cœur et qui dresse le portrait d’Ida, une femme de ménage, qui vient de mourir à travers le regard de ses employeurs ;

-« Chiens des Ozarks » d’Eli Cranor qui est le premier roman de l’auteur et nous entraine dans le Deep South où le trafic de drogue gangrène l’Arkansas.

Côté cinéma, je vais vous parler des neufs films vus ce mois-ci dont voici mes deux préférés  :

Dans le Maine et Loire, deux amis fusionnels pratiquent le motocross. Jojo pilote sa moto tandis que Willy s’occupe de la mécanique. Le premier a de grandes chances de remporter le championnat et il est poussé par son père autoritaire et son entraineur. Les deux jeunes garçons, en terminale, profitent de la vie, s’enivrent de la vitesse et de leurs exploits motorisés. Pourtant, leurs destins vont s’assombrir après la révélation d’un secret bien gardé jusque là.

Antoine Chevrollier avait auparavant réalisé la formidable série « Oussekine » avec Sayyid El Alani dans le rôle titre que l’on retrouve ici dans celui de Willy. Contrairement à ce que laissent penser les premières images, ce n’est pas le solaire et intrépide Jojo qui sera le personnage principal du film mais bien Willy. Il est essentiellement observateur de l’action, il est mécanicien et il n’est donc pas celui qui concoure. Il sera également spectateur du drame qui va se dérouler devant ses yeux sans qu’il puisse intervenir ou l’empêcher. « La pampa » sera le film de son apprentissage, de son envol aussi. Sayyid El Alani est encore une fois épatant, d’un naturel confondant. Les autres personnages sont intéressants, leur psychologie est complexe, ils ne sont jamais manichéens. C’est le cas notamment du père de Jojo et de son entraineur (Damien Bonnard toujours excellent et Artus Solaro qui nous surprend dans ce rôle) qui ne sont pas accablés par le réalisateur malgré leur toxicité. « La pampa » est un film profondément touchant servi par un formidable casting (je n’ai pas encore cité Amaury Foucher dans le rôle de Jojo) et qui arrive à surprendre son spectateur.

1971, la famille Paiva semble heureuse, unie. Rubens, le père, est ingénieur et ex-député travailliste. La maison est grande ouverte aux amis, sur la plage où s’échappent sans cesse les cinq enfants. Un joyeux tourbillon qui est soudainement obscurci par le passage d’un hélicoptère militaire au-dessus de la plage ou d’un camion rempli de soldats. La dictature militaire garde la population brésilienne sous sa coupe. Rubens va d’ailleurs être arrêté et sa famille ne le reverra jamais. Sa femme Eunice va se battre pendant vingt cinq ans pour que l’Etat reconnaisse la mort de son mari.

« Je suis toujours là » n’éblouit pas par sa mise en scène très classique, mais par la justesse de l’histoire racontée et celle de ses personnages. Walter Salles a connu la famille Paiva et il a fait partie des personnes invitées dans leur maison à Rio en face de l’océan. Le film est d’ailleurs tiré du livre de Marcello, le fils d’Eunice et Rubens. La proximité avec les personnages est donc bien réelle, profonde et Walter Salles nous fait pénétrer directement dans leur intimité. L’empathie est immédiate et elle ne faiblit à aucun moment. « Je suis toujours là » est un portrait de famille mais surtout celui d’une femme admirable : Eunice Paiva. Son courage (elle fut également incarcérée brièvement), son abnégation, sa détermination forcent l’admiration. A 48 ans, elle est devenue avocate et s’est battue pour les droits des peuples autochtones. Avant que la famille ne quitte Rio, des journalistes viennent faire un reportage et des photos où ils souhaitent montrer l’ampleur du chagrin des Paiva. Mais Eunice demande à ses enfants de sourire comme un pied de nez à la dictature. A l’écran, Fernanda Torres incarne Eunice Paiva avec force et élégance. Un film infiniment touchant qui s’achève avec des photographies d’archive.

Et sinon :
  • « Mon gâteau préféré » de Maryam Moqadam et Behtash Sanaeeha : Mahin, une veuve qui vit à Téhéran et se sent très seule : ses enfants ont quitté le pays et elle ne voit ses amies qu’une fois par an. Un jour, elle se fait audacieuse et intrépide, elle invite un homme, croisé dans un restaurant de retraités, à venir chez elle. Faramaz, un chauffeur de taxi, accepte de la suivre. La soirée de Mahin et Faramaz est faite de tendresse, d’humour et de beaucoup de nostalgie. Les deux septuagénaires évoquent l’époque révolue où elle pouvait porter des robes décolletées, où il pouvait faire du vin dans sa cour avec ses amis. Durant la soirée, ils dansent, boivent, profitent des plaisirs simples qu’offre la vie. Tous deux sont infiniment touchants et leur bonheur fugace réchauffe le cœur. Maryam Moqadam et Behtash Sanaeeha ont été assignés à résidence, en attendant leur procès, pour ce film qui célèbre l’amour, la liberté et montre la régression de l’Iran du point de vue des mœurs.
  • « L’attachement » de Carine Tardieu : Alors que sa femme vient de perdre les eaux, Alex laisse son beau-fils Elliot à leur voisine Sandra. Cette dernière est libraire, célibataire par choix et ne sachant pas se débrouiller avec les enfants. Pourtant, entre elle et ce petit garçon très éveillé, un lien immédiat se crée. Lorsque Alex revient de la clinique, il est le père d’une petite Lucille mais il est également veuf. « L’attachement » est un entrelac de liens amicaux, amoureux qui se construisent sur le deuil et le chagrin. La tendresse y a une place essentielle sans jamais tomber dans la mièvrerie. Les acteurs sont pour beaucoup dans la réussite de ce film : Valeria Bruni-Tedeschi et Pio Marmai en symbiose totale, mais également la fantasque Vimala Pons, l’incongru Raphaël Quenard, la sensible Catherine Mouchet et l’incroyablement naturel César Botti qui incarne Elliot.
  • « Un parfait inconnu » de James Mangold : James Mangold, dont j’avais beaucoup « Walk the line » sur Johnny Cash, s’attaque à une figure mythique du folk et du rock : Bob Dylan. Il se concentre sur ses débuts de janvier 1961 à juillet 1965. De son ascension fulgurante à son passage à la guitare électrique qui fit scandale. Le biopic est classique mais sonne juste. Timothée Chalamet est parfait, très à l’aise dans les vêtements de Dylan et interprétant lui-même les chansons. Perpétuellement en train de créer, d’absorber son époque, Bob Dylan n’est pas non plus montré comme un saint. Il peut être fuyant, peu aimable notamment avec Sylvie Russo (Elle Fanning) ou Joan Baez (Maonica Barbaro) mais son génie de compositeur est indiscutable.
  • « 5 septembre » de Tim Fehlbaum : Munich, 1972, la chaîne ANC diffuse en direct les Jeux Olympiques. Le 5 septembre, l’organisation palestinienne Septembre noir prend en otage une partie de la délégation israélienne. La chaine américaine se transforme alors en chaine d’information en continu. Tim Fehlbaum choisit de nous montrer les évènements uniquement du côté des journalistes qui doivent improviser face à ce drame imprévu. Ce qui est très intéressant, ce sont les questions éthiques que se posent les journalistes au fur et à mesure : diffusion d’images pouvant compromettre le travail des policiers, course au scoop, concurrence entre les chaines pour montrer les images en premier, annonce prématurée à la fin de la prise d’otages. Des interrogations qui sont toujours d’actualité. Le film est tendu et remarquablement interprété.
  • « La pie voleuse » de Robert Guédiguian : Maria est aide ménagère chez des personnes âgées ou handicapées. Elle est très dévouée, patiente et chaleureuse. Mais Maria et son mari ont de grosses difficultés financières. Pour se soulager un peu et surtout pour payer les cours particuliers de piano de son petit-fils, Maria vole un billet par-ci, par-là et falsifie des chèques jusqu’à ce que le fils d’un de ses clients ne s’en rende compte. Retour à l’Estaque avec la merveilleuse Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darrousin, Robinson Stévenin, Grégoire Leprince-Ringuet et tous les autres ! La troupe de Guédiguian est au complet pour notre plus grand plaisir et le réalisateur fustige toujours la dureté sociale. Mais la bonté et l’humanisme peuvent encore exister et l’optimisme du réalisateur rayonne sur cette « Pie voleuse ». Même si l’histoire d’amour de la deuxième partie est un peu soudaine et improbable, je me plais toujours dans l’univers du réalisateur.
  • « Hola Frida » d’André Kadi et Karine Vézina : Ce dessin-animé raconte l’enfance de Frida Kahlo : sa famille aimante, son envie de devenir médecin, la polio qui atrophia sa jambe droite, sa résilience face à la maladie et au handicap. L’ambiance est malgré tout joyeuse et pétillante, les couleurs vives comme celles de la Casa Azul. André Kadi et Karine Vézina rendent un bel hommage à la peintre, à la naissance de sa créativité et à son univers si singulier inspiré des origines du Mexique et de sa propre expérience. Le dessin est plein de charme et Frida adulte a la voix d’Olivia Ruiz (qui chante également une chanson originale).
  • « Paddington au Pérou » de Dougal Wilson : Paddington part au Pérou pour rendre visite à sa chère tante Lucy. Mais arrivé là-bas, il découvre qu’elle a disparu de la maison de retraite pour ours où elle vivait. Il part donc à sa recherche aidé par la famille Brown. C’est toujours un plaisir de retrouver le célèbre ours en duffle coat (en vo la voix de Ben Whishaw est un régal) dont la maladresse est légendaire. Il est particulièrement bien entouré dans ce troisième volet avec Olivia Coleman en bonne sœur déjantée et Antonio Banderas en chasseur d’or obsessionnel. Hugh Bonneville est toujours de la partie et je regrette que Sally Hawkins ne fasse plus partie du casting. Rythmé, sympathique, plein de tendresse et d’humour, « Paddington au Pérou » séduira sans peine les amoureux de cet ours facétieux.