Autodafé, comment les livres ont gâché ma vie de Thomas E. Florin

« Les livres ont tout fait pour que je les aime et progressivement, ils ont réduit mon univers. Aujourd’hui, ils le saturent. Je tourne la tête, j’en suis cerné. A ma gauche, en petites rangées bien serrées et, je le sais, beaucoup plus dans mon dos, en piles, en tas, dans des tiroirs et sous mon lit. Depuis qu’il n’y a plus de meubles pour les ranger, il pleut des livres. » Le narrateur nous parle de son envie de devenir écrivain et de la place très (trop) importante des livres dans son quotidien. Il n’est d’ailleurs pas le seul à être envahi par les livres. Son ami Didier cherche également à se débarrasser de l’emprise des livres et sa manière de procéder sera très radicale.

Vivant moi-même dans un espace saturé de livres, j’ai immédiatement ressenti de la sympathie pour le narrateur de ce court texte qui est le premier publié de son auteur. Des années qu’il écrivait sans que son désir d’être écrivain ne se concrétise jusqu’au livre que nous tenons dans nos mains. Ce besoin compulsif de lire remonte à ses années d’études à Paris et le narrateur a une prédilection pour les livres d’occasion trouvés dans la rue (à la fin du texte se trouve une liste de ses trouvailles).

J’ai apprécié le ton ironique et désabusé du personnage mais le format court m’a laissé sur ma faim, j’aurais aimé que l’intrigue soit plus développée encore.

HIver à Sokcho d’Elisa Shua Dusapin

« Il est arrivé perdu dans un manteau de laine. Sa valise à mes pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental. Yeux sombres. Cheveux peignés sur le côté. Son regard m’a traversé sans me voir. L’air ennuyé, il a demandé en anglais s’il pouvait rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. » Yan Kerrand est dessinateur de bande-dessinées et il vient s’installer à Sokcho, ville portuaire proche de la Corée du Nord, pour chercher l’inspiration loin de sa Normandie natale. Dans la pension où il trouve refuge, il fait la connaissance de la jeune narratrice dont le père était français. Dans l’engourdissement de l’hiver, deux être seuls et solitaires vont s’apprivoiser et nouer une relation faite de pudeur et de trouble.

J’ai découvert la talentueuse Elisa Shua Dusapin avec son dernier roman « Le vieil incendie ». La lecture de « Hiver à Sokcho », son premier roman, s’imposait avant de voir l’adaptation réalisée par Koya Kamura. J’ai retrouvé dans ce roman tout ce qui m’avait séduit dans « Le vieil incendie » : la poésie de l’écriture, la délicatesse  des liens qui unissent les personnages. Elisa Shua Dusapin décrit des scènes du quotidien, quelques excursions en dehors de la pension et la naissance d’une relation sensible et fugace entre une jeune femme et un homme aux cultures si différentes. L’autrice excelle à nous faire ressentir l’atmosphère frigorifiée de cette petite ville totalement plongée dans une torpeur qui confine à la mélancolie. La nourriture est importante dans le roman, minutieusement décrite, elle représente le lien de la narratrice avec les autres et notamment avec sa mère. La rencontre avec Yan va-t-elle permettre à la narratrice d’échapper à l’avenir très traditionnel voulu par sa mère ? Le dessinateur va-t-il retrouver l’inspiration à Sokcho ?

Le premier roman d’Elisa Shua Dusapin montrait déjà la singularité de son talent et sa grande sensibilité.

Roman de Ronce et d’Epine de Lucie Baratte

A l’orée d’une forêt dense et mystérieuse, dans un château, viennent de naître Ronce et Epine. Après leur naissance, leur mère n’arrivera plus à enfanter au grand désarroi de son seigneur de mari qui délaisse de plus en plus souvent sa demeure. Les jumelles grandissent entourées de leur nourrice Cendrine et de la pâle figure de leur mère qui dépérit. Ronce, la blonde, est l’image même de sa mère, elle s’épanouit dans l’art de la broderie. Epine, la brune, ne rêve que d’explorer le monde extérieur et d’accompagner son père dans ses chasses. « Blonde comme le fil d’or dont on tisse les orfrois, brune comme la terre sur laquelle pousse la forêt. »  Bientôt, cette forêt séparera les deux sœurs.

Lors du confinement, je découvrais « Le chien noir », premier roman de Lucie Baratte aux allures de conte noir. Cette lecture fut un enchantement au cœur de cette étrange période. Le charme allait-il opérer à nouveau avec le deuxième roman de l’autrice ? La réponse est oui, mille fois oui. Lucie Baratte nous plonge à nouveau dans un conte cruel, sombre où la putréfaction et la flétrissure ne sont jamais loin. Comme dans son premier roman, la nature a une place essentiel. Le rythme des saisons scande chaque chapitre. La forêt mystérieuse envahit tout, le fantastique tisse peu à peu sa toile et s’insinue dans la vie de Ronce et Epine. L’autrice joue avec les références littéraires, avec l’étrangeté et la monstruosité pour nous plonger dans un univers singulier et envoûtant. Sa plume est ensorcelante, précieuse, poétique et j’aurais voulu souligner chaque phrase de son roman.

« Roman de Ronce et d’Epine » est un conte médiéval noir, cruel, à la langue somptueuse qui parle de sororité, de liens profonds et du destin de jumelles qui cherchent à s’affranchirent du monde dans lequel elles ont grandi.

Deux filles nues de Luz

Dans une forêt en bordure de Berlin, Otto Mueller, un peintre expressionniste, donne vie à un nouveau tableau : deux filles nues. Sa femme et muse Mashka pose pour lui. Nous sommes en 1919 et le tableau va connaître les soubresauts de l’Histoire. Grandement admiré pour sa beauté et son érotisme, « Deux filles nues » sera acheté par Ismar Littman, un collectionneur juif. Il sera également hué, décrié lors de l’exposition d’art dégénéré organisée à Munich en 1937 par les nazis. Après de multiples vicissitudes, le tableau d’Otto Mueller finira par être restitué à la descendance d’Ismar Littman. 

Luz vient d’obtenir le Fauve d’or au festival d’Angoulême pour sa bande-dessinée et c’est entièrement mérité. Son idée brillante est de nous révéler son intrigue au travers « des yeux » du tableau. Les premières pages sont saisissantes puisque le monde apparaît au fur et à mesure de l’avancée du travail d’Otto Mueller. La BD regorge de trouvailles judicieuses. Lorsque le tableau se trouve dans le bureau d’Ismar Littman, on voit en arrière-plan, par sa fenêtre, la montée progressive du nazisme. Le procédé ne faiblit pas au fil des pages. Un siècle d’Histoire défile devant le tableau et cela est fait avec beaucoup d’intelligence et de finesse. Luz se bat pour la liberté d’expression et nous montre comment celle-ci peut être petit à petit rogner et devenir inexistante. Le rappel est loin d’être inutile en cette période troublée que nous vivons actuellement.

« Deux filles nues » est une bande-dessinée remarquable, pertinente au choix narratif original et parfaitement maitrisé. 

 

Rappel à la vie de David Park

Depuis la mort de sa femme, Maurice se morfond dans son canapé. Sa retraite rime avec malbouffe et prise de poids. Ce qui va le décider à réagir est la situation de sa fille Rachel et de sa petite-fille. Le gendre de Maurice est violent et ce dernier veut être en capacité de défendre sa fille si elle l’appelle à l’aide. Il s’est donc inscrit à un programme de running « Du canapé aux cinq kilomètres ». Paré de son maillot à manches longues demi-zip Fusion Pro bleu roi à séchage rapide (taille XL), il rejoint chaque semaine un groupe de personnes se remettant au sport. Il y rencontre Cathy, une bibliothécaire qui a survécu à un cancer et dont la fille unique vit en Australie, Brendan et Angela qui vont bientôt se marier et viennent de milieux sociaux différents, Yana une réfugiée syrienne qui veut aider ses parents à ouvrir une boulangerie en Irlande.

« Rappel à la vie » (« Running in the park » en vo) est un court texte écrit par David Park pour la BBC. Chaque personnage est finement analysé et construit en quelques pages. Chacun vit un moment de solitude ou doit faire le point avant de franchir une nouvelle étape de sa vie. David Park, dont j’avais adoré « Voyage en territoire inconnu », excelle dans l’art délicat du portrait et il le fait avec beaucoup de tendresse envers ses hommes et ses femmes en souffrance. Du roman se dégage beaucoup d’humanité et d’entraide. Lors de la course finale, chaque participant doit attendre l’arrivée de tous les autres et la performance n’a que peu d’importance. L’essentiel est bien de participer et de sortir de son isolement.

« Rappel à la vie » est un texte lumineux, humaniste et met indéniablement du baume au cœur.

Traduction Cécile Arnaud

La loi de la tartine beurrée de J.M. Erre

« Les emmerdements sont la force noire qui régit l’univers, et le petit récit qui va suivre se propose d’en être la plaisante illustration, histoire d’oublier un instant nos emmerdes en nous divertissant avec ceux des autres. Au fond, les romans servent-ils à autre chose ? » Les époux Godart (avec un t), Anna et Jean-Luc, viennent d’emménager dans un nouvel appartement. Pour fêter ça, ils pendirent leur crémaillère avec beaucoup d’amis, d’alcool et de bruit. Le lendemain sera douloureux et tout ne pourra pas se résoudre avec une aspirine. Jean-Luc, psychologue clinicien, a écrit un livre dont le titre « Les emmerdes ne volent pas forcément en escadrille » va se révéler fallacieux. Les emmerdes vont s’abattre sur le couple comme une avalanche ou comme les dix plaies d’Egypte. La première prendra l’apparence d’Hervé Le Quellec, le plombier impec. Après son arrivée, la sonnerie de la porte ne cessera de retentir dans l’appartement des Godart (avec un t), les choses ne feront que s’aggraver et la tartine sera toujours collée au plafond !

Retrouver la plume vibrionnante de J.M. Erre est toujours pour moi un immense plaisir. « La loi de la tartine beurrée » ne fait pas exception. L’intrigue est très théâtrale, tout se passe dans le huis-clos feutré et douillet de l’appartement d’un couple CSP+. Les catastrophes vont se succéder à un rythme effréné, ne laissant que peu de répit à nos zygomatiques. L’absurde, l’humour potache et cocasse, la plaisante critique du mode de vie de notre couple imbus de lui-même se mélangent dans les pages de ce roman qui s’achève sur un grand feu d’artifice de n’importe quoi !

Si la grisaille vous pèse, si l’actualité vous déprime, le meilleur remède est sans aucun doute d’ouvrir un roman de J.M. Erre, savourez-le et riez !

L’heure bleue de Paula Hawkins

La fondation Fairburn conserve la majorité des œuvres de l’artiste Vanessa Chapman. L’une de ses sculptures, Division II, est exposée à la Tate Modern mais suite à un incident l’œuvre doit être retirée. La pièce, composée de différents matériaux comme du bois ou du verre, comporte également un os de cervidé. Mais après l’observation de certains visiteurs, il s’avère qu’il s’agit d’un os humain. James Becker, conservateur à la Fondation Fairburn et spécialiste de Chapman, doit se rendre sur l’île d’Eris où l’artiste avait installé sa demeure et son atelier. Sur cette île écossaise vit encore Grace, la grande amie de Chapman qui l’accompagna durant son cancer. Becker va pouvoir l’interroger sur Division II et essayer d’éclaircir certains litiges sur la succession de l’artiste.

« L’heure bleue » est un thriller addictif et très bien construit. Paula Hawkins nous promène dans différentes temporalités et nous propose différents points de vue : celui de James Becker, de Grace et celui de Vanessa Chapman à travers son journal. La personnalité de l’artiste est au cœur du roman, elle semble mystérieuse, troublante et brusque. Mais Vanessa Chapman était-elle bien à l’image de ce que les médias écrivirent sur elle ? Les souvenirs de son amie Grace sont-ils fiables ou veut-elle garder une partie de la vie de Vanessa pour elle ?

Le cadre du roman fait partie intégrante du plaisir de lecture. L’île d’Eris est isolée du reste du monde par les marées, c’est un lieu sauvage, battu par les vents et les tempêtes, idéal pour y placer l’intrigue d’un roman noir.

« L’heure bleue » est le premier roman de Paula Hawkins que je lisais et j’ai été totalement convaincue par ce thriller haletant.

Traduction Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner

Bilan livresque et cinéma de janvier

Voilà un début d’année qui commence très bien avec 13 livres, espérons que ça continue :

-« Terres promises » de Bénédicte Dupré La Tour, un extraordinaire premier roman qui nous emmène au Far-West où le rêve américain est en réalité un cauchemar, notamment pour les femmes ;

-« A la ligne », Julien Martinière adapte le livre de Joseph Ponthus avec beaucoup de talent et tout en noir et blanc ;

-« Björn, six histoires d’ours » de Delphine Perret, ce petit livre jeunesse est tellement délicat et tendre que j’ai enchainé avec « Björn et le vaste monde » et « Björn, une vie bien remplie » ;

-« Bristol », j’ai toujours beaucoup de plaisir à retrouver la plume et l’humour caustique de Jean Echenoz ;

-« Hiver à Sokcho », j’ai enfin découvert le premier roman de Elisa Shua Dusapin qui nous transporte en Corée du Sud à la rencontre de deux solitudes ;

-« Les jours de la peur » de Loriano Macchiavelli, j’ai découvert grâce à Vleel cette formidable série de romans policiers se déroulant à Bologne dans les années 70 ;

-« Truman Capote, retour à Garden City » de Nadar et Xavier Betaucourt et « Le fantôme de Truman Capote » de Leila Guerriero, je suis fascinée depuis longtemps par « De sang froid » et par son écriture. Cette bande-dessinée et ce texte m’y ont replongé.

-« Rappel à la vie » de David Park nous permet de faire connaissance et de suivre plusieurs personnages qui ont connu des difficultés et qui décident de se reprendre en main par la course, un roman optimiste et lumineux ;

-« Autodafé, comment les livres ont gâché ma vie » de Thomas E. Florin, les livres peuvent être tellement  envahissants que l’on souhaite les brûler, c’est ce que vit le malheureux narrateur de ce court roman ;

-« Le chant de la rivière », le talent de Wendy Delorme pour parler d’amour et de désir, de la nature également, est encore une fois au rendez-vous. 

Côté cinéma, l’année a également bien commencé avec huit films dont voici mes préférés :

La rencontre entre Almut et Tobias est des plus insolites. La jeune femme renverse le jeune homme avec sa voiture. Elle l’accompagne à l’hôpital et l’invite à venir dans son restaurant pour se faire pardonner. De là naît une histoire d’amour qui ne sera pas un long fleuve tranquille et qui sera frappée par la maladie. 

Le film de John Crowley pourrait aisément tomber dans le mélo sirupeux mais ce n’est jamais le cas. Il réalise ici un film d’une rare délicatesse et d’une grande sensibilité. Deux choses contribuent à cela. La chronologie de l’histoire d’Almut et Tobias est bousculée, les différents moments de leur vie à deux sont mélangés nous permettant de les découvrir par bribes, par vagues de souvenirs. Cette manière de présenter l’intrigue permet de casser le côté larmoyant, de tisser un lien progressivement avec les personnages. Ce qui rend également le film précieux, c’est l’incroyable alchimie entre ses deux acteurs : Florence Pugh, rayonnante et tenace, Andrew Garfield, sensible et subtile. Ils incarnent Almut et Tobias avec un naturel déconcertant, impossible de ne pas s’attacher à ce couple plutôt fantasque et surprenant. 

Grace Pudel raconte son histoire à Sylvia, l’un des ses escargots, animal qu’elle aime tellement que son bonnet porte des antennes. Elle a connu des moments de bonheur dans son enfance aux côtés de son jumeau Gilbert. Leur père, français, devient alcoolique après la mort de sa femme. Lorsqu’il décède à son tour, les enfants sont séparés et envoyés dans des familles d’accueil. Grace va chez un couple d’échangistes, positifs mais trop exubérants pour la timide et effacée jeune fille. Son frère tombe très mal avec une famille d’intégristes religieux maltraitants. Leur seul espoir dans la vie est de se retrouver un jour.

Quelle merveille que ce film en stop motion ! L’esthétique des décors, aux couleurs sourdes, est à l’image de la tristesse profonde, la mélancolie de Grace. Adam Elliot s’intéresse à des personnages que la vie n’a pas épargné, qui passent inaperçus. Pourtant, il y a également de la poésie et de l’imagination dans la vie de Grace. Elle connait beaucoup de déceptions, se cache de la réalité dans sa coquille mais continue à lutter pour accéder à son indépendance. « Mémoires d’escargot » est bouleversant, cocasse (Pinky, la vieille copine de Grace, est génialement extravagante), singulier, un petit bijou d’animation qui s’adresse pour une fois aux adultes.

Et sinon :

  • « Jane Austen a gâché ma vie » de Laura Piani : Agathe travaille à la librairie Shakespeare & co avec son meilleur ami Félix. Elle vit avec sa sœur et son neveu. Notre héroïne, rêveuse et maladroite, voudrait devenir écrivaine mais elle doute trop de ses talents pour y parvenir. Même chose pour ses histoires d’amour, Agathe passe consciencieusement à côté de sa vie comme Anne Eliot, son personnage préféré de Jane Austen. Mais elle est trè bien entourée et grâce à Félix, elle est et, grâce à Félix, elle est conviée à une résidence d’écrivains en Angleterre à la Jane Austen Residency. Dans une jolie demeure campagnarde, Agathe croise la route d’un descendant bourru de son autrice favorite. « Jane Austen a gâché ma vie » est une délicieuse comédie romantique. Outre son intrigue qui fait parfois penser à Bridget Jones, notre Agathe passe de 0 choix amoureux à un choix cornélien, les personnages sont plein de charme. Agathe est extrêmement touchante, émouvante, elle est incarnée par la formidable Camille Rutherford, fragile et inadaptée à son époque. Le descendant de Jane Austen Charlie Anson, est également à classer dans la catégorie des héros tourmentés, perdant élégant et bourré d’ironie. On peut rajouter à cette sympathique galerie de personnages, un Félix gouailleur, pétillant et séducteur qui prend les traits de Pablo Pauly. Les dialogues sont bien écrits, le badinage exquis, une comédie romantique réjouissante. 

 

  • « Hiver à Sokcho » de Koya Kamura : A Sokcho, petite ville balnéaire de Corée du Sud, vit Soo-ha et sa mère. La première travaille dans une pension, tandis que la deuxième vend du poisson sur le marché. La mère espère marier prochainement sa fille. Alors que la jeune femme se cherche, se questionne sur ses origines. Son père était français mais il est parti avant sa naissance et sa mère refuse de lui en parler. Quand un dessinateur de bande-dessinée venu de Normandie, Yan Kerrand, vient s’installer dans la pension où elle travaille, Soo-ha est tout de suite fascinée. Le film de Koya Kamura est tiré du roman éponyme d’Elisa Shua-Dusapin et il retranscrit parfaitement l’ambiance de celui-ci. Les personnages évoluent dans une ville endormie, engourdie par l’hiver. Soo-ha et Yan Kerrand le semblent également. Deux solitudes se croisent et nouent une relation ténue, pudique et qui se révèlera libératrice pour les deux protagonistes. Roschdy Zem incarne ce dessinateur mystérieux, taiseux, charismatique qui cherche l’inspiration. Bella Kim est Soo-ha, une jeune femme aussi lumineuse que mélancolique. Le roman d’Elisa Shua-Dusapin m’avait beaucoup plu et son adaptation également. La belle idée du réalisateur a été de rajouter des séquences animées donnant vie au travail de Yan.

 

  • « Bird » d’Andrea Arnold : A 12 ans, Bailey vit dans un squat avec son frère et son père dans une petite ville du Kent. Malgré le chaos ambiant, il y a de l’amour entre ces trois-là. Mais le père a eu ses enfants très jeune et ils se rapproche plus du pote que de l’adulte responsable. Bailey doit aussi prendre soin de ses demi-frère et sœurs qui vivent avec leur mère et son nouveau compagnon violent. Bailey se balade beaucoup en ville et à la campagne, elle y rencontre un drôle d’énergumène qui se fait appeler Bird et qui recherche sa famille. J’aime beaucoup le cinéma d’Andrea Arnold qui avait réalisé une étonnante et merveilleuse adaptation des « Hauts de Hurlevent ». « Bird » fait penser à « Fish tank » qui suivait les pas d’une adolescente en colère. On retrouve ici aussi le côté social cher au cinéma anglais. Le film déborde d’énergie et de mouvements (de musique aussi avec une excellente bande-son). Ce qui fait la différence avec « Fish tank » est une poésie, une étrangeté incarnées par Bird (incarné par Christian Petzold). « Bird » fait également penser au « Règne animal » de Thomas Cailley pour son côté un brin fantastique. Au fil du temps, Andrea Arnold développe une filmographie singulière qui continue à me séduire.

 

  • « Jouer avec le feu » du Delphine et Muriel Coulin : Pierre élève seul ses deux fils depuis la mort de sa femme. Il est mécanicien à la SCNF et travaille souvent de nuit. Louis, son fils cadet, est brillant, après sa prépa il vise la Sorbonne. Félix, dit Fus, végète à l’IUT où il suit une formation de métallurgiste. Son grand-père l’était aussi mais la Moselle a bien changé. La désindustrialisation a durement frappé la région et Félix voit son avenir bouché. Ce sentiment de déclassement social va le pousser dans les bras d’un groupuscule d’extrême droite. « Jouer avec le feu » est l’adaptation de « Ce qu’il faut de nuit » (dommage de ne pas avoir conservé ce titre) de Laurent Petitmangin. Les réalisatrices se concentrent sur la cellule familiale, sur ces trois hommes liés, soudés et qui vont pourtant s’éloigner. Elles montrent bien la fascination de la violence, de la force virile chez Félix et sa profonde désillusion. Il est incarné par un toujours impressionnant Benjamin Voisin. Face à lui l’incompréhension, l’impuissance du père sont portées par un Vincent Lindon, sensible et émouvant. Stefan Crepon incarne Louis et donne beaucoup de profondeur à ce personnage que l’on aimerait voir plus. Le film souffre de quelques longueurs mais ses acteurs sont exceptionnels.

 

  • « La chambre d’à côté » de Pedro Almodovar : Elles ne s’étaient pas vues depuis des années mais quand Ingrid apprend que Martha est à l’hôpital, elle s’y précipite. Les deux amies renouent leur lien rapidement et ne se quittent plus. Martha est atteinte d’un cancer incurable et elle demande à son amie de partager ses derniers jours dans une somptueuse villa isolée à la campagne. Elle emporte une pilule létale. Si, au matin, la porte de sa chambre est ouverte, c’est qu’elle est toujours en vie. Pedro Almodovar traite de manière frontale un sujet de société qui fait beaucoup débat, notamment en France, celui de choisir de mourir dignement. Le personnage de Martha a tout prévu, tout anticipé (jusqu’aux les poursuites judiciaires pour Ingrid), il n’y a aucun mélo, aucune larme lorsqu’elle l’explique à son amie. C’est une manière de dépassionner le sujet, le choix est mûri et réfléchi. Le film doit beaucoup à ses deux interprètes : Tilda Swinton et Julianne Moore qui apportent profondeur et délicatesse à leurs personnages. L’esthétique du film est très léchée, presque trop lisse pour Almodovar, son côté fantasque m’a un peu manqué dans ce film finalement très intellectuel.
  • « Un ours dans le Jura » de Franck Dubosc : Michel et Cathy sont vendeurs de sapin dans un petit village du Jura. Lors d’un trajet pour rentrer chez lui, Michel évite un ours et dérape sur la route verglacée. L’accident provoque la mort de deux personnes. N’ayant plus les moyens de payer l’assurance de sa voiture, il veut se débarrasser des corps et demande à sa femme de l’aider. Dans la voiture des défunts, ils découvrent un sac rempli de billets, de quoi combler leurs dettes. Franck Dubosc plonge ses personnages dans une intrigue policière bien noire qui évoque le « Fargo » des frères Coen et « Un plan simple » de Scott Smith. Son film est drôle, enlevé, amoral (même le prêtre sera tenté par l’argent !). Franck Dubosc inscrit parfaitement bien ses personnages dans ce cadre naturel enneigé et grandiose. Il a su également parfaitement s’entourer avec Laure Calamy en Cathy débrouillarde, Benoit Poelvoorde en gendarme papa poule, Emmanuelle Devos en tenancière de boite échangiste, Joséphine de Meaux en gendarme pleine d’empathie. « Un ours dans le Jura » est un film très plaisant, divertissant, plein de rebondissements dingues et farfelus. 

Les enfants du chemin de fer d’Edith Nesbit

« Au commencement, Roberta, Peter et Phyllis n’avaient aucun intérêt particulier pour le chemin de fer. Ce n’était à leurs yeux qu’un moyen de transport pour se rendre à Londres et assister à des spectacles de magie, admirer les animaux du jardin zoologique ou visiter le musée de Madame Tussaud. » Les trois enfants vivent paisiblement dans la banlieue de Londres avec leurs parents. Leur vie va être bouleversée lorsque deux hommes débarquent un soir chez eux et emmènent leur père. Leur mère, souhaitant les protéger, ne leur explique pas la raison du départ de leur père. Mais rapidement, les finances de la famille chutent. La mère écrit des histoires sans que cela soit suffisant pour les faire vivre. Ils doivent quitter Londres pour la campagne du Yorkshire. Les enfants s’habituent à leur nouvelle vie notamment grâce au chemin de fer et à ses salariés chaleureux et accueillants.

« Les enfants du chemin de fer » est un classique de la littérature jeunesse anglaise qui date de 1906 et il est publié pour la première fois en français. Il a été adapté à plusieurs reprises pour le cinéma ou la télévision. Roberta, Peter et Phyllis vont vivre de nombreuses aventures et vont se montrer extrêmement ingénieux et courageux (pour prévenir le conducteur d’un train d’un éboulement sur les voies ou pour sauver un enfant d’un départ de feu). Ce sont aussi des enfants ordinaires qui se chamaillent et font des bêtises même s’ils essaient de se comporter le mieux possible pour soulager leur mère. Inutile de vous dire que ces trois-là sont très attachants et qu’il est bien difficile de les quitter.

De l’aventure, du suspens, de l’émotion, de l’amitié, de l’humour, de la tendresse, voilà les ingrédients qui rendent « Les enfants du chemin de fer » précieux et intemporel.

 Traduction Amélie Sarn

Un plan simple de Scott Smith

Hank Mitchell est comptable dans une petite ville reculée de l’Ohio. Il mène une vie paisible, plutôt aisée avec sa femme enceinte. Il aura toujours tout fait pour que sa famille ne manque de rien, pour ne pas connaître le sort de ses parents qui durent vendre leur ferme après une faillite. Ils décédèrent dans un accident de voiture. Depuis, chaque année pour l’anniversaire de leur père, Hank et son frère Jacob, qui ne sont pas très proches, se rendent au cimetière. Ce 31 décembre 1987 ne se déroule pas comme les précédents. Jacob vient chercher son frère avec son pick-up à bord duquel se trouvent son chien et son ami Lou. Pour éviter un renard, le pick-up dérape sur la route verglacée, s’immobilise. Le chien en profite pour s’échapper et pour prendre en chasse le renard. C’est en cherchant le chien que les trois hommes vont découvrir la carcasse d’un petit avion accidenté au milieu de la forêt. Le pilote est bien évidemment mort mais dans le cockpit, Hank découvre un sac contenant quatre millions de dollars. Les trois comparses décident de les garder mais ne commenceront à les dépenser que dans six mois. Une idée qui semble sensée et raisonnable mais qui se révèlera lourde de conséquences.

« Un plan simple » est un formidable roman noir, haletant et à l’ironie glaçante. C’est le récit d’un engrenage infernal, sanglant dans lequel se trouve piégé un homme ordinaire. Hank pensait avoir tout ce dont il rêvait dans la vie mais l’argent change tout : « En nous ouvrant les portes du rêve, l’argent nous avait amenés à mépriser notre existence présente. Mon boulot au magasin, notre maison pré-fabriquée, l’agglomération qui nous entourait, tout cela faisait déjà partie du passé dans notre esprit. Étriquée, grise, invivable, telle était notre situation avant que nous ne devenions millionnaires. » Et pour que cette vie nouvelle advienne, Hank va aller très, très loin dans l’horreur. Plus notre héros s’embourbe dans ses crimes, ses mensonges et plus il est fataliste comme si la violence était sa seule option pour s’en sortir. Hank aurait du se rappeler que l’argent ne fait pas le bonheur.

Si vous aimez l’ambiance de « Fargo » (le film et la série), « Un plan simple » est un roman qui va forcément vous plaire. Sa mécanique implacable, efficace, est aussi terrible pour ses héros qu’elle est réjouissante pour ses lecteurs.

Traduction Eric Chédaille