Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

« Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L’IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n’ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j’enrage. N’écoutez rien de ce qu’ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détournez-vous de ceux qui diront m’avoir connu. Personne n’a jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd’hui c’est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu’après moi j’espère le silence. » En 2006, alors que sa collaboration avec les services secrets anglais a été révélée, Tyrone Meehan décide de s’expliquer. Il est revenu dans son village natal de Killybegs pour attendre la mort. Il sait qu’il va être exécuté, pas par l’IRA qui a déposé les armes, mais par d’autres, ennemis ou amis.

Sa vie commence dans le petit village de Killybegs au milieu d’une famille nombreuse et d’un père brutal. Un père que Tyrone admire néanmoins pour son amour immodéré de son pays et son courage à le défendre. L’Irlande est toute la vie de Patraig Meehan et il en sera de même pour son fils Tyrone. Ce dernier rejoint l’IRA dès l’âge de 16 ans. Il est de tous les combats, il est mis en prison à de nombreuses reprises sans charge ni procès. Il y est torturé, il y rencontre des frères d’armes comme Bobby Sands. Tyrone Meehan a dédié sa vie à l’Irlande et pourtant un jour il accepte de donner des renseignements au MI5. Pourquoi ?

En 2008, Sorj Chalandon avait écrit « Mon traître » où un luthier français tombait amoureux de l’Irlande, adoptait son combat et rencontrait Tyrone Meehan. « Mon traître » racontait la stupéfaction du français face à la découverte de la trahison de son ami. L’histoire était inspirée de faits réels. Sorj Chalandon a couvert les conflits irlandais en tant de journaliste. Il s’y fait un ami, un frère, Denis Donaldson, qui s’avéra être un traître.

Dans « Retour à Killybegs », Sorj Chalandon poursuit le deuil de son ami et de sa relation avec lui. Il veut faire entendre la voix du traître pour tenter de comprendre. Un homme ne naît ni traître, ni héros, les circonstances l’amènent à choisir son camp. Là c’est la lassitude qui fait baisser les bras de Tyrone Meehan. Sorj Chalandon nous rappelle la violence, la dureté des combats menés : les tortures en prison, les grèves de la faim et de l’hygiène, la présence de l’armée britannique dans les rues, la misère. Tyrone Meehan porte le poids de toute cette souffrance depuis l’enfance et il finit par céder face au chantage des agents de sa majesté. Ce qui est frappant c’est la perversité du gouvernement britannique. Alors que le processus de paix est enclenché, il donne le nom des traîtres pour que la méfiance s’insinue dans le Sinn Féin. Il fallait casser la dynamique de ce parti qui était en passe de devenir le 1er en Irlande. Totalement écœurant comme le reste de leur politique menée avant le cessez-le-feu.

« Retour à Killybegs » est un roman très émouvant sans être dans le pathos. On veut comprendre Tyrone Meehan, on aimerait lui pardonner, on aimerait qu’il ne soit pas tombé dans le piège des britanniques. Sorj Chalandon rend un hommage vibrant et plein d’humanité à son ami, à son combat et à la complexité de l’âme humaine.

Arsène Lupin contre Herlock Sholmès de Maurice Leblanc

M. Gerbois achète un petit secrétaire en acajou pour la chambre de sa fille Suzanne auprès d’un marchand de bric-à-brac. A peine le meuble acquis, M. Gerbois est accosté par un jeune homme qui lui propose de le racheter. Il refuse, s’irritant face à l’insistance de l’homme. Le lendemain, en rentrant de son travail, M. Gerbois se rend compte que le secrétaire a été volé.

Le vieux général baron d’Hautrec est retrouvé mort au petit matin dans sa chambre. Pas d’effraction visible, l’argent n’a pas été dérobé. Même le splendide et rare  diamant bleu est toujours là, enchâssé dans l’anneau d’or du défunt. Quel est le but d’un tel acte ?

Le Baron Victor d’Imblevalle a été victime d’un vol, une petite lampe juive en cuivre a disparu. Celle-ci a très peu de valeur, mais à l’intérieur était caché un bijou ancien : une magnifique chimère en or sertie de rubis et d’émeraudes. Comment le cambrioleur pouvait-il connaître la cachette ?

 Le point commun de toutes ces affaires, c’est bien entendu le gentleman cambrioleur Arsène Lupin. Celui qui rend folle la police française. Le Commissaire Ganimard a beau faire travailler ses petites cellules grises, rien n’y fait. La perplexité le gagne et la solution s’impose à lui : « C’est justement quand je ne comprends plus que je suspecte Arsène Lupin. » Pour venir en aide au pauvre Commissaire Ganimard, le Préfet de Police fait appel au seul homme capable de contrer Arsène Lupin : Herlock Sholmès. On assiste alors à un combat jubilatoire entre les deux hommes que tout oppose. Maurice Leblanc s’amuse énormément avec le détective anglais et se plaît à le tourner en dérision. Herlock Sholmès est à l’image du héros de Conan Doyle : cérébral, orgueilleux, sérieux, détestant les surprises et l’imprévu. Face à lui, notre héros national est pétillant et joyeux, comme du champagne. Arsène Lupin est un personnage extrêmement plaisant et réjouissant. Il s’amuse sans cesse à piéger ses adversaires ; tout semble léger et facile. « Il avait vraiment de l’allure, une allure de grand acteur qui joue son rôle d’instinct et de verve, avec impertinence et légèreté. Sholmès le regardait, comme on regarde un beau spectacle dont on sait apprécier toutes les beautés et toutes les nuances. » On ne peut être qu’en admiration devant un homme aussi flamboyant, recherchant les dangers pour mieux les contourner. Le combat avec Herlock Sholmès est serré, très serré même. Ce sont deux formidables intelligences qui s’affrontent. La presse s’en mêle également car Arsène Lupin est grand communiquant et s’est mis l’ensemble des journalistes dans la poche. Encore un sujet d’agacement pour notre flegmatique détective anglais ! Qu’il est difficile de venir à bout d’une star nationale !

« Arsène Lupin contre Herlock Sholmès » est un livre à l’image de son héros : divertissant, drôle et plein de panache. Maurice Leblanc a créé un formidable personnage que l’on retrouve à chaque fois avec grand plaisir.

 

Jane Austen sur Arte

L’été sur Arte sera dédié à notre chère Jane Austen avec la diffusion des programmes suivants :

-« Orgueil et préjugés » (la série BBC) les 7,14 et 21 juin à 20h35

-« Raison et sentiments » (la série BBC) le 28 juin à 20h35

-« Miss Austen regrets » le 5 juillet à 20h35

-« Lost in Austen » les 19 et 20 juillet à 20h35

Si vous voulez avoir le programme détaillé, c’est ici. De quoi bien commencer l’été en voyant ou revoyant ces différents programmes. Une dernière actualité austienne à signaler, la sortie en France du livre de PD James  » La mort s’invite à Pimberley » où nous retrouvons les héros du chef-d’œuvre « Orgueil et préjugés ».

Bel été sous le signe de Jane Austen à tous !

 

Matisse, paires et séries

Actuellement au Centre Pompidou a lieu une exposition sur Henri Matisse intitulée « Paires et séries ». Elle couvre l’ensemble de la carrière de l’artiste de 1899 à 1952 et regroupe une soixantaine de toiles et une trentaine de dessins. Cette exposition permet de comprendre le travail de Matisse et sa manière d’explorer son art. Les paires ou les séries lui permettent de réfléchir sur la forme, sur la couleur, sur le volume en allant toujours vers plus de simplicité et d’épuration.

Matisse explore sans cesse, se réinvente et laisse transparaître son état d’esprit à travers ses expérimentations en paires ou en séries. Les oeuvres exposées montrent différents types de répétition. Il y a les véritables paires, deux tableaux parfaitement identiques dans leurs compositions et leurs dimensions comme dans « Luxe I » et « Luxe II » :

                                                               

Le peintre joue ici sur les volumes, la toile de droite est  plus en aplat que la première.

Matisse crée également des séries avec mise en abyme, c’est le cas avec « Lorette sur fond noir » et « Le peintre dans son atelier ». L’artiste se montre au travail et répète le motif de Lorette dans son fauteuil :

                                                           

Enfin, il aime également joué sur les motifs qu’il peut développer sur des toiles totalement différentes. C’est le cas des deux superbes tableaux de l’affiche qui n’avaient pas été réunis depuis leur création : « La blouse roumaine » et « Le rêve ».

                                                       

On constate également à travers l’exposition la facilité avec laquelle Matisse change de style et de techniques. Il semble avoir tout essayé, tout exploré. Le peintre fauve passe  de l’impressionnisme du « Pont de St Michel », au pointillisme de « Luxe calme et volupté » en passant par le cubisme de « Tête blanche et rose ». Il  côtoie Signac, Juan Gris et se confronte à leur style. Tous les courants du XXème siècle sont condensés dans le travail de Matisse.

 

Le travail en série de Matisse est encore plus clairement visible dans les dessins. Le motif est décortiqué en de nombreux croquis. Le style est totalement épuré, une ligne claire et marquée définit les contours. Les dernières œuvres de Matisse sont la quintessence de cette idée de répétition. Il s’agit des papiers collés intitulés « Nu bleu ». Il ne reste plus que le contour et la couleur. Nous sommes dans la sensation immédiate, dans l’émotion de la couleur pure.

                                                        

Le Centre Pompidou nous offre  une très belle exposition avec un choix pertinent d’œuvres. L’ensemble nous plonge dans les expérimentations de l’artiste en perpétuelle recherche sur la forme et la couleur. Un travail d’une grande richesse esthétique à voir jusqu’au 18 juin.

La corde de Alfred Hitchcock

 

Brandon (John Dall) et Phillip (Farley Granger) sont deux étudiants new yorkais. Le film s’ouvre sur leur appartement, les deux hommes sont en train d’étrangler un de leurs amis avec une corde. Le corps est placé dans un grand coffre situé dans le living-room. Brandon et Phillip se préparent ensuite pour un dîner des plus macabres. Les parents et la fiancée du mort y sont conviés ainsi que Rupert Cadell (James Stewart), un ancien professeur. Ce dernier défendait l’idée du meurtre en tant qu’art, pour le plaisir du geste. Des êtres supérieurs pouvant choisir d’éliminer les plus faibles. Tout ça n’était qu’une théorie dans la bouche de Rupert, mais Brandon a toujours voulu impressionner son maître et est passé à l’action dans ce but. Son humour macabre va largement trouver à s’exprimer durant la soirée. Brandon installe les couverts du dîner directement sur le coffre où est le corps ; il ira même jusqu’à offrir des livres au père du mort attachés avec la fameuse corde. Mais, Phillip n’a pas les nerfs aussi solides que son camarade.

« La corde » date de 1948 et est adaptée d’une pièce de théâtre de Patrick Hamilton. Alfred Hitchcock a décidé d’inscrire son film dans un dispositif rappelant le théâtre. L’intrigue se déroule totalement en huis clos. Hitchcock a également choisi de donner l’impression d’un mouvement de caméra unique, d’un seul plan séquence. En fait, chaque prise dure 10 minutes, le temps contenu sur une bobine. Les passages entre chaque prise se font souvent grâce aux dos des acteurs. Le procédé est un peu maladroit, mais le dispositif choisi par le réalisateur compliquait beaucoup les choses. L’idée de la continuité dans le déroulement de la soirée est rapidement devenu pesante et Hitchcock le regretta beaucoup à la fin de sa carrière. Néanmoins, il arrive à placer quelques cadrages plus ambitieux pour augmenter le suspense. C’est le cas lorsque la domestique des deux étudiants débarrasse le coffre. On la voit enlever les assiettes, enlever la nappe, remettre les livres anciens dans le coffre. Les autres protagonistes sont hors champs ; on entend leurs conversations. Le coffre va-t-il être ouvert aux yeux de tous ?

« La corde » est à voir pour son humour macabre, cher au réalisateur, mais également pour son formidable trio d’acteurs. John Dall est tout en assurance, en maîtrise de soi et son arrogance devient vite écœurante. Farley Granger joue la fragilité, la faiblesse, c’est l’âme tourmentée du duo d’assassins. Il est humain, trop humain. Et bien sûr, il y a l’immense James Stewart, toujours impeccable quoi qu’il joue. A l’époque, Hollywood ne voulait plus de lui, le trouvait trop vieux. Merci à Hitch d’avoir relancé sa carrière !

Ce premier film en couleurs d’Alfred Hitchcock était une véritable gageure technique. Mais, finalement, l’intérêt de cette œuvre est ailleurs, dès son intrigue et dans ses acteurs.                                                                              

Un visionnage commun avec ma copine Maggie.    

                                                                                                                                                                                                                                                                                               Logo Hitch

                                                                  

                                                           

Délivrez-moi de Jasper Fforde

Après avoir modifié la fin de « Jane Eyre », Thursday Next, toujours agent chez les LittéraTecs, aurait aimé un peu de repos. Mais c’était sans compter sur Cordelia Flakk, attachée de presse, qui veut voir Thursday sur toutes les chaînes de tv. Notre agent est devenue une véritable vedette mais au discours limité et très encadré. Thursday se lasse donc vite du monde médiatique et heureusement l’apparition de « Cardenio », un manuscrit inédit de Shakespeare, va lui permettre de reprendre du service. La vie pourrait reprendre son cours mais Goliath (multinationale malfaisante) ne l’entend pas de cette oreille. A la fin de « L’affaire Jane Eyre », Thursday avait enfermé un de leurs agents dans « Le corbeau » d’Edgar Allan Poe. Goliath veut le récupérer et pour forcer la main de Thursday, son mari Landen est éradiqué ( c’est-à-dire que sa vie est totalement effacée, seule Thursday se souvient de lui). Mais comment retourner dans « Le corbeau » sans le portail de la prose ?

L’uchronie créée par Jasper Fforde est toujours fort plaisante puisque la littérature y joue une place centrale. Il est très amusant d’imaginer un monde où Shakespeare serait aussi populaire qu’une rock-star : « Mrs Hathaway34 s’épanouit dans un large sourire et nous ouvrit grand sa porte. En entrant, nous remarquâmes que les murs étaient tapissés de portraits de Shakespeare, d’affiches encadrées, de gravures et de plaques commémoratives. La bibliothèque croulait sous les innombrables œuvres et études shakespeariennes; sur la table basse était artistiquement disposés les numéros rares du magazine hebdomadaire de la Fédération Shakespeare, « Willy, on t’aime », et dans le coin de la pièce se dressait un Shakesparleur-magnifiquement restauré- des années trente. A l’évidence, nous avions affaire à une vraie fan. Pas enragée au point de parler uniquement par citations, mais pas loin. »

L’imagination de Jasper Fforde est toujours aussi foisonnante : l’avocat de Thursday communique avec elle à l’aide des notes de bas de page, les Néandertals ont été recréés pour servir aux expériences scientifiques. On découvre l’univers de la Juridiction où sont stockés tous les livres jamais écrits. Thursday y est accueillie par le chat du Cheshire et sa tutrice pour voyager dans les livres est la Miss Havisham de Dickens. Les personnages littéraires voyagent en effet de livre en livre en évitant de perturber l’intrigue. Ce n’est pas toujours le cas, Miss Havisham est à un moment en retard d’un paragraphe et s’exclame : « -Eh bien, Dickens n’a qu’à radoter un peu plus longtemps. »

Cet univers, où l’on croise également Marianne Dashwood, Heathcliff et un homme-mode d’emploi de machine à laver, est bien évidemment agréable pour les lecteurs avertis que nous sommes. Mais comme pour le premier opus, je n’ai pas été totalement emballée par ma lecture. L’intrigue se traîne au milieu et manque de rythme. Et j’éprouve très peu d’empathie pour Thursday. Ma lecture fut sympathique mais je ne suis toujours pas conquise.

 

 

Mémoires d'un valet de pied de William Makepeace Thackeray

 

Charles James Harrington Fitzroy Yellowplush est valet de pied de son état. Après avoir servi brièvement un gentleman au métier douteux, il se retrouve aux ordres de l’Honorable Algernon Percy Deuceace. Ce jeune aristocrate est bien entendu désargenté. Sa haute respectabilité l’empêchant de travailler, Algernon va plutôt utiliser la rouerie pour renflouer ses caisses. C’est ainsi que le jeune Dawkins, voisin de Deuceace, se retrouve totalement plumé au jeu de cartes. Notre jeune aristocrate, ayant fait le coup avec un autre mais n’ayant aucune intention de partager, se réfugie en France. Loin de ses dettes et de la justice, Algernon profite très agréablement de la vie. Il rencontre une jeune veuve et sa belle-fille riches à millions. Algernon souhaite assurer sa fortune par le mariage. Mais à laquelle des deux femmes bénéficie le testament de feu le mari ?

L’ouverture de ce court roman de William Makepeace Thackeray donne le ton : « Les mémoires sont à la mode. Pourquoi donc n’écrirais-je pas les miens ? Je possède toutes les qualités requises pour réussir dans ce genre de littérature : une haute opinion de mon propre mérite et une bonne envie de médire de mon prochain. » C’est donc avec beaucoup d’ironie que Thackeray critique la haute société anglaise. Algernon est totalement désargenté mais il veut continuer à tenir son rang. Mieux vaut la tricherie, le vol, le mensonge que de s’abaisser à travailler. Son valet participe à ses nombreux forfaits et s’en délecte.

Mais le cynisme d’Algernon n’est rien à côté de celui de son père. Il faut croire que la tromperie et la ruse sont transmissibles génétiquement chez les aristocrates anglais. Et à la fin des « Mémoires d’un valet de pied », ce n’est pas la vertu qui triomphe loin de là ! Ce sont le vice, la cupidité et la perversité absolue. Et le valet ne vaut pas mieux que ses maîtres. Il espionne, trompe les huissiers et s’offre au plus offrant sans remords ni morale.

« Mémoires d’un valet de pied » est d’un cynisme réjouissant. La plume acérée de Thackeray est extrêmement drôle. Je me suis régalée de l’amoralité de tous les personnages. Je ne résiste pas à un dernier exemple des traits d’esprit de l’auteur : « Milady, veuve de deux années de date, était grande, blonde, rose et potelée. Elle avait l’air si froid, qu’on craignait presque de la regarder une seconde fois de peur de s’enrhumer (…). »

Nuage de cendre de Dominic Cooper

« Dans la partie centrale du Mùlasysla, l’administration du comté était divisée entre les deux shérifs, dont les postes leur donnaient le droit d’exploiter certaines fermes et d’occuper les deux plus belles maisons de la région : celles de Hvannabrekka et de Hjardarhlid, toutes deux dans le district de la Fljotsdalur. » Jens Wium, le danois, et Thorstein Sigurdsson, l’islandais, se détestent et s’affrontent sans cesse. Thorsteinn accuse le shérif danois de piller les fermes dont il a la charge. En 1739 un évènement va exacerber la haine entre les deux hommes. Deux orphelins, Sunnefa et son frère Jon, sont accusés d’inceste. La jeune femme de 18 ans a mis au monde l’enfant de son frère. Les deux jeunes gens doivent s’expliquer devant le shérif de leur juridiction : Jens Wium. Celui-ci applique durement la loi, ça sera la peine de mort pour Sunnefa et Jon. Pour confirmer le verdict, la Grande Assemblée doit se réunir. Elle ne se réunit qu’une fois par an et tous les acteurs de l’affaire doivent pouvoir être présents. Les terribles conditions climatiques retardent souvent cette réunion. Avant que Sunnefa et Jon puissent être jugés, les deux shérifs décèdent. La rivalité entre les deux hommes se poursuit avec leurs deux fils : Hans et Pétur qui reprennent les charges de shérif. La tragédie couve sous le ciel plombé de cendres.

Dominic Cooper choisit de nous raconter  cette histoire à travers différents points de vue. Le livre se compose de témoignages, de journaux intimes, de lettres. Le récit fait également des aller-retours entre le passé et le présent. Cette construction élaborée rend l’histoire très vivante, très dynamique. Passées les premières pages et la difficulté des nombreux patronymes (je n’ai clairement pas l’habitude des sonorités islandaises mais Dominic Cooper a pensé à moi e expliquant en introduction la composition des noms de famille islandais), je ne me suis pas du tout perdue dans ces différentes voix.

Les deux histoires montrent bien la noirceur et la faiblesse humaines. L’amour incestueux de Sunnefa et Jon montre le désarroi de l’âme humaine face à l’isolement, à la solitude. Ils vivaient dans une ferme extrêmement reculée, presque coupée du monde. L’affrontement entre les deux shérifs est quant à lui le produit d’un fort ressentiment dû à l’annexion de l’Islande par le Danemark. Les relations humaines sont très tourmentées, violentes ; elles ont faites de jalousie, de mensonges, de non-dits.

La nature, essentielle dans ce livre, exacerbe et est le reflet des passions des personnages. Elle est sauvage, brutale et laisse la terre exsangue. Les populations souffrent du déchaînement des éléments, les famines se suivent. Dominic Cooper nous fait parfaitement sentir la dureté d’un tel pays, le poids du climat sur le quotidien des habitants. « La neige arriva dans le noir, portée par un vent de nord-est un soir que tout le monde était assis devant un bol de soupe préparée à base de mousse de montagne. Pendant tout la nuit, la neige continua de souffler sur la ferme si bien qu’aux premières lueurs du jour le demain matin, ils se retrouvèrent complètement enneigés, portes et fenêtres bloquées. Au-delà s’étendait un monde blanc chaotique et fumant balayé par des vents violents. »

« Nuage de cendre » est un très beau livre, les sentiments y sont aussi tourmentés et sauvages que la nature. L’intrigue est passionnante et je l’ai dévorée en trois jours !

Il s’agit de ma première lecture pour le very private prix kiltissime de la très écossaise Cryssilda et cela commence fort bien !

La vie en sourdine de David Lodge

Desmond Bates est un universitaire à la retraite, il enseignait la linguistique au nord de l’Angleterre. Son temps se partage entre la lecture du Guardian, tasse de thé, des soirées mondaines organisées par sa femme et son vieux père résidant à Londres. Outre le fait que Desmond s’ennuie, son principal problème est de comprendre ce qu’on lui dit. Desmond est en effet sourd comme un pot. C’est à cause de ce handicap qu’il va se retrouver dans une situation délicate.  Lors d’un vernissage d’exposition, Desmond rencontre une jeune et jolie étudiante, Alex Loom. Celle-ci converse avec lui, mais lui n’entend absolument rien, le lieu est particulièrement bruyant. Desmond dit oui à tout ce qu’elle lui propose. Il a sans le savoir accepté de l’aider dans sa thèse et de la revoir le lendemain chez elle. Alex va rapidement devenir très envahissante et Desmond va avoir du mal à se dépêtrer de cette relation.

David Lodge commence son roman sur un thème qui lui est cher : les affres des universitaires. Le campus novel a fait sa gloire et son succès notamment avec sa trilogie (« Changement de décor », « Un tout petit monde » et « Jeu de société »). Mais on se rend rapidement compte que le thème principal de « La vie en sourdine » est tout autre. La vie universitaire sert de décor a des sujets plus sombres : la vieillesse, la diminution des capacités, le crépuscule de la vie et la mort. David Lodge traite cela avec plus ou moins d’humour. La surdité de Desmond est l’occasion de passages hilarants. Bien entendu, il comprend tout de travers ce qui donne des quiproquos cocasses. Desmond se lance également dans une comparaison entre cécité et surdité. Le premier handicap est toujours perçu comme tragique alors que le 2ème est source de rire voire d’agacement. Desmond tente de comprendre cette différence de traitement : « Les aveugles sont touchants. Les gens qui voient les considèrent avec compassion, se donnent de la peine pour leur porter assistance, les aider à traverser des rues passantes, les avertir des obstacles, caresser leur chien. Le chien, la canne blanche, les lunettes noires sont des signes visibles de leur infirmité qui suscitent un mouvement spontané de sympathie. Nous autres durs de la feuille ne disposons d’aucun signe de ce genre susceptible d’induire de la compassion. Nos prothèses auditives sont presque invisibles et nous n’avons pas d’adorable animal chargé de s’occuper de nous. »

La tonalité humoristique change au fil du roman et devient plus mélancolique. Le père de Desmond décline rapidement, il vit seul et se refuse obstinément à entrer en maison de retraite. Cette relation père/fils est l’occasion pour David Lodge de nous parler du temps qui passe, de la vieillesse avec beaucoup de délicatesse et d’émotion.

« La vie en sourdine » est un roman très réussi avec un David Lodge au mieux de sa forme. Le roman est tour à tour drôle et émouvant. Le vécu de l’auteur se sent beaucoup puisque lui aussi souffre de surdité. David Lodge fait montre de beaucoup d’autodérision et de recul. Encore une lecture savoureuse en compagnie de ce grand écrivain anglais !

Les 39 marches d’Alfred Hitchcock

Comme je le signalais dans mon billet sur le livre, l’intrigue des « 39 marches » était faite pour Alfred Hitchcock : un jeune homme accusé à tort et un McGuffin portant sur la sécurité de l’Angleterre. Comme dans le livre, ce qui importe ici c’est la fuite, la cavalcade en Écosse de Richard Hannay (Robert Donat). L’esprit de John Buchan est bien présent même si Hitchcock modifie quelque peu l’histoire et rajoute des scènes. Le réalisateur explique dans le livre d’entretiens avec François Truffaut ce qui lui plaisait chez John Buchan : « Understatement c’est la présentation sur un ton léger d’évènements très dramatiques. » C’est un ton très britannique, Richard Hannay manque de se faire tuer à chaque instant mais il prend tout avec légèreté et détachement. Dans le livre de Buchan, sa fuite en Écosse était vraiment l’occasion de tuer l’ennui, de se divertir. Le danger le réjouit.

Différents aspects des « 39 marches » en font un classique du cinéma d’Hitchcock. Le dispositif du film est l’un des préférés du réalisateur : un homme innocent est poursuivi pour un crime qu’il n’a pas commis et seul le spectateur le sait, personne ne croit à son histoire. Hitchcock nous met dans une position très stressante, nous nous inquiétons pour Richard Hannay tout le long du film. Dans les « 39 marches », le ton reste néanmoins léger comme je le disais plus haut : Richard Hannay se déguise, échappe de manière rocambolesque à ses ennemis. Le rythme du film est le même que dans le livre, les aventures s’enchaînent très rapidement et sans transition. Le thème de l’homme innocent accusé à tort sera beaucoup plus dramatique dans « La loi du silence » ou « Le faux coupable ».

Alfred Hitchcock créé une ambiance paranoïaque. Richard Hannay ne connaît pas ses ennemis et finit par suspecter tout le monde. Lorsqu’il fuit Londres, Richard semble observer par les hommes de son compartiment (la caméra nous met à sa place, nous regardons au-dessus de son journal ce qui nous rend également paranos !). Dans la gare, les policiers semblent également à sa recherche. La meilleure scène est celle de la ferme. Richard y trouve refuge et il est reçu par un couple : une jeune femme et son mari, bourru et veule. La femme reconnaît Hannay à cause de l’avis de recherche dans le journal. Elle lui lance un regard sévère, lui la supplie des yeux. Le mari surprend leurs échanges et s’imagine qu’ils sont amants. Il espionne, surveille et renforce l’atmosphère paranoïaque où chacun soupçonne son voisin.

La grosse différence avec le roman c’est le personnage féminin (Madeleine Carroll) que croise Richard à plusieurs reprises. Là encore le couple est assez hitchcockien (voire hollywoodien) puisque les deux personnages sont comme chien et chat puis s’apprécient petit à petit. Le réalisateur réutilise souvent ce type de couple comme dans « La main au collet », « Les oiseaux » ou « Les enchaînés ». Les rapprochements improbables séduisent toujours beaucoup les spectateurs et apportent un petit plus glamour au suspens pur.

Le final des « 39 marches » est lui aussi très représentatif des films de Hitchcock. Le film s’ouvre et se ferme au music-hall avec Mister Memory qui a une mémoire phénoménal comme vous l’aurez deviné sans peine. Le fin mot de l’histoire est révélé sur scène comme dans « L’homme qui en savait trop » (1934) et « Jeune et innocent » (1937). Un beau final bien théâtral !

« Les 39 marches » est pour moi un film emblématique du cinéma de Alfred Hitchcock. Il allie le suspens, l’humour, le sens du cadrage et une pointe de glamour. C’est un film enjoué et rocambolesque qui vous fera assurément passer une excellente soirée. Et après avoir lu le livre et vu le film, courez au théâtre voir la formidable adaptation de Éric Métayer,  elle vaut véritablement le détour et vous fera hurler de rire.

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