Les Vanderbeeker – On reste ici ! de Karina Yan Glaser

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La famille Vanderbecker réside dans la 141e rue dans un quartier paisible de Harlem. Le père a toujours vécu dans ce secteur. En dehors de son travail de réparateur informatique, il est également l’homme à tout faire de l’immeuble qui appartient à M. Beiderman qui loge au 3ème étage. Le vendredi 20 décembre, les parents doivent annoncer une triste nouvelle à leurs cinq enfants. M. Beiderman ne souhaite pas renouveler leur bail et ils doivent quitter leur appartement avant la fin du mois. Les jumelles Isa et Jessie, Oliver, Jacinthe et la cadette Laney sont outrés et n’ont pas l’intention de se faire mettre dehors. Ils élaborent un plan pour que M. Beiderman ait envie de les garder. Ils vont se faire apprécier du vieil homme ! Le problème, c’est qu’il ne sort quasiment jamais de chez lui, qu’il ne supporte pas le bruit (la pauvre Isa doit jouer du violon dans la cave) et qu’il est pour le moins acariâtre. La mission s’annonce compliquée pour la fratrie Vanderbecker.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce roman jeunesse juste avant Noël. La famille Vanderbecker est très attachante, chacun de ses membres est très incarné : Isa la musicienne qui rêve d’être invitée au bal des 4èmes, Jessie le garçon manqué, Oliver le seul garçon de la fratrie, Jacinthe la timide couturière et Laney qui veut faire des câlins et des bisous à tout le monde. La famille est très implantée dans son quartier, très appréciée des autres voisins et commerçants. Cela donne envie de faire leur connaissance ! Le roman de Karina Yan Glaser est vraiment charmant, drôle et touchant également car Monsieur Beiderman ne s’est pas retiré du monde pour rien.

Le premier tome des aventures de la famille Vanderbecker est vraiment parfait pour la période de Noël et l’intrigue n’est jamais mièvre. J’espère ne pas attendre trop longtemps pour le second volet.

Traduction Nathalie Serval

Bilan 2023

2023 s’achève, il est donc tant de revenir sur mon année de lecture et de salles obscures. Mon nombre de livre est en baisse par rapport aux deux dernières années avec 102 livres dont huit bande-dessinée. Et voici le classement de mes livres préférés :

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1- « Le retour du soldat » de Rebecca West : un petit bijou de la littérature anglaise qui explore avec délicatesse et douceur les sentiments d’une famille marquée par la première guerre mondiale.

2- « Anna Thalberg » d’Eduardo Sangarcia : singulier, oppressant, envoûtant, à la forme originale, le premier roman d’Eduardo Sangarcia est une éclatante réussite.

3- « Le roitelet » de Jean-François Beauchemin : une histoire de profonde fraternité, d’émerveillement face à la beauté de la nature racontée dans une langue incroyablement poétique, juste et lucide.

4- « Vie et mort d’Harriett Frean » de May Sinclair : la vie d’une femme enfermée par son milieu social mais dont les travers et les défauts ne sont pas oubliés, l’acuité psychologique du portrait est remarquable.

5- ex-aequo : « Les enfants Opperman » de Lion Feuchtwanger et « L’amour » de François Bégaudeau : rien ne réunit ces deux livres à part le talent de leurs auteurs. Le roman de Lion Feuchtwanger est nécessaire, édifiant et d’une lucidité implacable. Celui de François Bégaudeau réussit de manière remarquable à raconter la vie d’un couple en moins de cent pages. Brillant et bouleversant.

Je voulais également revenir sur une série qui me passionne et qui ne faiblit pas en qualité : « Les chroniques de la cour carrée » de Tristan Saule. L’auteur publie un roman chaque année autour d’un habitant de ce quartier défavorisé. « Mathilde ne dit rien », « Héroïne » et « Jour encore, nuit à nouveau » sont les trois premiers volets de ce projet singulier qui nous plonge dans une atmosphère sombre et tendue. Les personnages se croisent, se recroisent, passent du premier au second plan au travers des trois romans. Le prochain, « Et puis, on aura vu la mer » sortira en février 2024, j’ai hâte.

Côté bande-dessinée, j’ai découvert cette année le talent de Paulina Spucches au travers de ses deux premiers albums : « Vivian Maier, à la surface d’un miroir » et « Brontëana ». Elle y met en lumière le travail et le talent de deux artistes remarquables qui restèrent longtemps dans l’ombre. Le trait vif, les couleurs flamboyantes et le découpage original des pages m’ont fait adoré ces deux bande-dessinées.

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Comme j’ai choisi six livres pour résumer mon année 2023, j’ai également choisi six films parmi ceux que j’ai eu le plaisir de voir. En début d’année, arrivait le nouveau film de Damien Chazelle « Babylon », 3h10 d’hommage flamboyant et explosif au cinéma, un régal ! J’ai également été envoûtée par l’originalité, la poésie du « Règne animal » de Thomas Caillet, la noirceur de « Burning days » d’Emin Alper et l’incroyable maîtrise de Justine Trier dans « Anatomie d’une chute ». Au cœur de l’été, j’avais eu le plaisir de voir deux films en avant-première qui ont marqué mon année de cinéma : « Entre les lignes » d’Eva Husson qui a su rentre parfaitement la délicatesse et la mélancolie du « Dimanche des mères » de Graham Swift et « Le procès Goldman » de Cédric Kahn qui rend la fièvre d’une époque et qui résonne avec notre époque. Arieh Worthalter y est exceptionnel.

Profitez bien de ce dernier jour de 2023 et on se retrouve en 2024 pour une nouvelle année placée sous le signe de la littérature et du cinéma !

Christmas in Exeter Street de Diana Hendry et John Lawrence

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C’est la veille de Noël et les premiers à arriver dans la maison d’Exeter Street, où habite la famille Mistletoe, sont les quatre grands-parents. Deux belles chambres ont été préparées à leur attention. Puis ce sont les amis des enfants qui viennent s’installer au grenier. L’oncle Bartholomew leur fait également la surprise de débarquer d’Australie. Au fur et à mesure de la soirée, la maison se remplit avec des invités plus ou moins attendus : le vicaire et sa famille qui ont vu le toit de leur maison s’envoler, les voisins qui veulent participer à la petite fête, des inconnus qui sont tombés en panne de voiture. La famille Mistletoe regorge d’ingéniosité pour réussir à caser tout le monde ! Et chacun est arrivé avec un présent (un arbre de Noël, de la confiture de cranberry, des chapeaux en papier, des crackers, etc…) qui sera très utile pour le lendemain. Mais le père Noël  réussira-t-il à n’oublier personne ?

« Christmas in Exeter Street » est un album plein de charme. L’ambiance est chaleureuse dans la maison des Mistletoe à l’image des dessins de John Lawrence. Ce qui le rend vraiment attachant, c’est son petit brin de folie. Les invités de la maison d’Exeter Street vont vraiment passer la nuit dans des endroits étranges comme le dessus de la cheminée ou le vaisselier ! Une magnifique double page montre la maison en coupe et ses habitants endormis. L’album de Diana Hendry est habité par l’esprit de Noël : le sens du partage, la générosité, la joie. Tout le monde est accueilli à bras ouverts à Exeter Street !

« Christmas in Exeter Street » est un album délicieux, amusant et parfait pour se mettre dans l’esprit de Noël.

Les choses de la mort de Celia Fremlin

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Imogen est veuve depuis deux mois. Son mari, Ivor, était un historien de l’Antiquité très réputé et il s’est tué dans un accident de voiture. Imogen se fait peu à peu à son nouveau statut qui ne cesse de jeter  un froid en société. Elle y est aidée par Edith, sa voisine, veuve également qui est très prodigue en conseils sur la manière de vivre son deuil. Imogen réalise qu’il va être dorénavant difficile de se retrouver seule. D’ailleurs, pour les fêtes de fin d’année, toute la famille d’Ivor s’invite pour lui tenir compagnie. Ce sont non seulement ses enfants et leur famille qui s’installent mais également la deuxième épouse d’Ivor ! Tout ce beau monde ne semble pas pressé de quitter les lieux… Et pour couronner le tout, Imogen reçoit un coup de fil en pleine nuit l’accusant d’avoir assassiné son mari. Suite à cela, des évènements étranges se déroulent dans la maison, des objets sont déplacés, réapparaissent alors qu’ils étaient au grenier.

Le résumé du roman de Celia Fremlin donne une bonne idée de ce qui s’y joue. D’un côté, il y a beaucoup d’humour, d’esprit, d’ironie dans cette réunion familiale pour les fêtes de fin d’année. Imogen ne s’ennuie pas entre Robin, aussi égocentrique que l’était son père et sans situation, Dot et sa famille qui envahit chaque instant de la vie de sa belle-mère et Cynthia, l’extravagante ex-femme d’Ivor. Les fêtes de fin d’année sont animées pour Imogen et cela est réjouissant à lire.

De l’autre côté, un suspens se met en place à bas bruit durant tout le roman pour éclater dans les derniers chapitres. « Les choses de la mort » m’a par moments fait penser aux « Diaboliques » d’Henri-Georges Clouzot. Comme je le disais précédemment, des objets sont déplacés, notamment les manuscrits d’Ivor. Le mort semble réinvestir sa demeure pour déstabiliser sa veuve. Par petites touches, au milieu de la comédie familiale, Celia Fremlin place des éléments plus proches du thriller, du roman noir. L’intrigue est très habilement menée et la tournure qu’elle prend à la fin surprend le lecteur bien installé jusqu’à présent au coin du feu.

Je découvre avec ce livre Celia Fremlin, qui, comme Cyril Hare dont je vous parlais récemment, faisait partie du Detection Club. Ingénieux, drôle, étonnant, « Les choses de la mort » me donne envie de découvrir d’autres romans de cette autrice.

Traduction Michel Duchein

La bonne Lady Ducayne de Mary Elizabeth Braddon

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Bella Rolleston est une jeune femme pauvre qui vit avec sa mère dans un petit logement londonien. Après un mariage malheureux, Mrs Rolleston a du se mettre à travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant. A 18 ans, Bella ne veut plus être une charge pour sa mère adorée et elle cherche à se placer comme demoiselle de compagnie. Son peu d’expérience et de qualification complique grandement sa recherche d’emploi. Dans l’agence, où elle a présenté sa candidature, elle va avoir la chance de rencontrer Lady Ducayne. Cette dame, très âgée, recherche une jeune personne en excellente santé pour passer l’hiver en Italie à ses côtés. Le salaire sera également plus élevé que ce qu’espérait Bella. Impossible donc de refuser une telle proposition. En Italie, la jeune femme est éblouie par la beauté des paysages et par la libéralité de Lady Ducayne qui ne lui demande que peu de travail. Les choses prennent un tour inquiétant  lorsque Bella apprend que les deux dames de compagnie précédentes de Lady Ducayne sont mortes après un mois au service de la vieille dame. Elle-même se sent étrangement lasse…

Je n’avais pas lu Mary Elizabeth Braddon depuis plusieurs années, j’ai donc craqué pour la publication de cette nouvelle aux éditions Corti. En la lisant, l’histoire de Bella m’a semblé familière…je l’avais déjà lue en anglais en 2010 avec ma comparse Lou ! Mary Elizabeth Braddon s’amuse ici à revisiter (et à médicaliser !) le mythe du vampire. Il faut dire que la spécialité de cette autrice victorienne était plutôt le roman gothique ou le roman à suspens. Ici le surnaturel prend une tournure très moderne.

Bien entendu, cette nouvelle évoque également la condition des femmes et les différences flagrantes entre les classes sociales. La pauvre Mrs Rolleston s’est retrouvée bien démunie après l’abandon de son mari. La modernité de ce petit texte réside également dans les propos concernant le mariage. Bella ne rêve en aucun cas d’un foyer confortable, elle ne souhaite que soulager sa mère. Quant au jeune médecin, croisé en Italie, peu lui importe que la femme qu’il aime soit riche ou pauvre. Une réaction bien loin des valeurs de la société victorienne !

« La bonne lady Ducayne » est une nouvelle où Mary Elizabeth Braddon détourne de manière originale le mythe du vampire ce qui est fort plaisant et amusant.

Traduction Jacques Finné

L’amour de François Bégaudeau

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Alors que Jeanne n’a d’yeux que pour le séduisant Pietro, un joueur de l’équipe de basket de la petite ville de Vendée où ils habitent, elle rencontre par hasard Jacques. Il est le fils du maçon qui réalise les travaux dans l’hôtel où travaille Jeanne. Et c’est avec lui qu’elle va passer les cinquante prochaines années. Des années qui l’amèneront à devenir secrétaire de direction chez Michelin, lui à être paysagiste à son compte. Ils auront un enfant, Daniel, qui deviendra ingénieur. Jeanne aimera durant tout ce temps les jeux de lettres et les chansons de Richard Cocciante, tandis que Jacques fabriquera des maquettes d’avions et de fusées, et cultivera des tomates. Cinquante ans de vie à deux, d’un amour discret, sans passion dévorante, mais avec une tendresse infinie. En 90 pages, François Bégaudeau réussit le tour de force de nous raconter toute la vie commune de ces deux personnages. Avec sobriété, pudeur, il évoque le quotidien qui forge cet amour. Il n’est peut-être pas flamboyant mais infiniment touchant par les attentions de chacun, les gestes tendres, mais aussi par les petites chamailleries qui sont comme un rituel. Mêmes les grands écarts n’entameront pas la relation nouée par Jeanne et Jacques au fil des années et de l’habitude.

Le roman de François Bégaudeau est également un formidable texte sur le temps qui passe, qu’il réussit à rendre très concret par les objets (la pendulette qui se transmet de génération en génération) et les évolutions technologiques. « Avec le temps, comme les amis de l’un sont les amis de l’autre, les sorties personnelles se font rares. Les sorties tout court. Les téléphones sont à touches, les bouteilles de soda en plastique, les mouchoirs en papier, les têtes d’hommes nues, les machines à coudre envolées, le papier peint suranné, les baguettes tradition, les wagons non-fumeurs, les shorts de foot longs, et Jeanne et Jacques préfèrent le plus souvent lambiner pieds nus sur la moquette qu’ils ont choisie épaisse et vert d’eau. » Un condensé de vie, en un paragraphe, c’est brillant.

Fluide, bouleversant, « L’amour » est le portrait d’un couple, d’un milieu social, d’une vie, sublimé par la plume de François Bégaudeau. Un bijou.

Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea

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1986, dans l’abbaye Sacra di San Michele un homme s’éteint. Pendant que les frères se relaient auprès de lui, il repense à sa vie. Michelangelo Vitaliani, dit Mimo, est né en France en 1904 de parents italiens. Son père, sculpteur de pierre, perd la vie au front. Mimo, qui souffre d’achondroplasie, est envoyé en Italie en 1916 chez un oncle tailleur de pierre. Dans son atelier, bientôt installé à Pietra d’Alba, il est malmené, maltraité notamment en raison de son incroyable talent de sculpteur. C’est dans cette ville qu’il fait la rencontre qui va changer sa vie. Viola Orsini est issue d’une grande famille locale, elle a le même âge que Mimo ; elle possède une rare intelligence et rêve d’aller à l’université. Son milieu social ne lui permet pas de s’accomplir. Viola et Mimo ont de grandes ambitions et leurs destinées se lient de manière inextricable.

« Veiller sur elle » est arrivé dans mes mains auréolé du Prix Fnac, du Prix Goncourt et de nombreux articles louangeurs. Le dernier roman de Jean-Baptiste Andrea est une fresque romanesque qui traverse les époques (notamment les troubles des deux guerres mondiales) et mélange histoire intime, religion, Histoire et art. L’auteur nous entraine dans un tourbillon d’évènements, d’aventures et pimente le tout avec une mystérieuse Pietà enfermée dans l’abbaye Sacra di San Michele. Ce dernier point nous accompagne pendant tout le roman et la révélation ne déçoit pas.

« Veiller sur elle » est le récit de l’apprentissage de Mimo, qui part de rien, est handicapé par son physique mais qui a de l’or dans les mains. De Florence à Rome, nous suivons notre héros qui se débat pour réussir, chute, se relève et est par moments particulièrement antipathique ! Viola reste sa boussole et c’est le personnage qui m’a le plus intéressée dans le roman. Elle illumine cette histoire de sa vive intelligence, sa lucidité, sa volonté farouche de liberté qui ne la quittera jamais. Elle est entravée par son milieu social, contrainte par la réputation des Orsini à tenir son rang.

Jean-Baptiste Andrea fait montre d’un indéniable talent de conteur, ses personnages sont bien campés et le romanesque triomphe à chaque page. Malgré le plaisir de lecture, j’avoue avoir trouvé « Veiller sur elle » un peu long.

Peinture fraîche de Chloe Ashby

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« C’était le tableau préféré de Grace et sa fascination pour cette œuvre était contagieuse. Je ne sais combien de fois Suzon nous a dévisagées depuis des écrans d’ordinateurs crasseux à la fac. Nous  l’examinions bouche bée pendant des heures à essayer de lire dans ses pensées. Aujourd’hui, je braque mon regard sur le sien. Comment fais-tu ? A rester là debout toute la journée. Avec ce maintien impeccable. Tu ne t’énerves donc jamais ? » Depuis le décès de sa meilleure amie Grace, Eve trouve du réconfort devant « Le bar des Folies Bergères » de Manet. Elle se rend tous les mercredis à l’Institut Courtauld pour se couper du monde en s’installant devant Suzon. En dehors de ce musée, la vie d’Eve est chaotique. Elle est serveuse à temps partiel, hébergée par un couple dans un appartement miteux, et a arrêté ses études d’histoire de l’art. Elle ne voit plus son père qui a sombré dans l’alcoolisme après le départ de sa femme. La situation d’Eve s’aggrave lorsqu’elle quitte son travail à cause de la main baladeuse d’un client. A l’Institut Courtauld, elle découvre une petite annonce qui va infléchir le cours de sa vie. Un atelier de dessin cherche des modèles, Eve s’y rend et est embauchée. De nouvelles opportunités et amitiés vont s’offrir à elle. Tout semble enfin s’améliorer dans la vie de la jeune femme jusqu’à ce qu’elle découvre que « Le bar des Folies Bergères » a été prêté pendant des mois au musée d’Orsay.

« Peinture fraîche » est le premier roman de Chloe Ashby et il a pu évoquer à certains la géniale série « Fleabag » ou les romans de Sally Rooney. Eve est effectivement une jeune femme perdue, déboussolée comme les personnages de Sally Rooney et elle est aussi imprévisible et excessive que l’héroïne de Phoebe Waller-Bridge. Eve est un personnage attachant en raison de  sa fragilité ; sa solitude au milieu de la foule londonienne est poignante. Le roman de Chloe Ashby n’est pas que noirceur et désespoir : il est parsemé de pointes d’humour  caustique et plusieurs rencontres seront des sources de lumière et d’espoir. L’une des relations d’Eve est des plus singulières puisqu’il s’agit de la Suzon de Manet. J’ai beaucoup apprécié le rôle de l’art dans ce roman : il console, il protège du chaos du monde. Ce qui est également très intéressant, c’est la place du corps des femmes, celui d’Eve reste un objet (attouchements et brutalité, le regard des élèves lors des cours de dessin) comme ce fut souvent le cas dans l’histoire de l’art.

« Peinture fraîche » est un premier roman très réussi, sensible, touchant et dont l’écriture est extrêmement fluide. Chloe Ashby vient de publier son deuxième roman en Angleterre et je ne manquerai sa traduction française sous aucun prétexte.

Traduction Anouk Neuhoff

Un château au loin de Lord Berners

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Dans « Une enfance de château », nous avions quitté notre cher Gerald Hugh Tyrwhitt-Wilson, futur Lord Berners, à Elmley qu’il quitte au printemps 1897 à 14 ans et demi avec un volume des Poèmes de Scott sous le bras. La question de la carrière du jeune homme se pose alors de manière récurrente. « On me fit comprendre que j’allais devoir gagner ma vie, alors que j’étais entouré de personnes qui semblaient n’avoir d’autre préoccupation que de se divertir, ce que je trouvais d’une injustice flagrante. Pourquoi mon grand-père, à l’immense richesse, ne pouvait-il me permettre de vivre dans le confort du luxe comme mes oncles et mes tantes ? A quoi bon devenir un gentleman si c’était pour s’embarrasser d’un métier ? » Un métier artistique, auquel il aspire, étant toujours exclu, sa mère l’oriente vers la voie diplomatique. C’est donc ainsi qu’il fit son entrée à Eton. Il y rencontra sensiblement les mêmes problèmes qu’à Elmley puisque les sports collectifs y restent « le test ultime de la perfection morale et sociale ». Il réussit néanmoins à éviter le cricket qu’il déteste au grand désarroi de sa mère, pour se consacrer, médiocrement, à l’aviron. Il rencontra des difficultés à s’intégrer et à nouer des amitiés durables. Entre professeurs farfelus et camarades peu avenants voire brutaux, Lord Berners connaîtra quelques révélations : la découverte de la musique de Wagner et l’élégance vestimentaire. La sexualité commence également à le questionner.

Comme dans le premier volet de ses mémoires, Lord Berners souligne le poids des traditions victoriennes qui pèsent sur ses épaules. Ses domaines de prédilection ne sont pas assez virils aux yeux de sa mère qui ne jure que par la chasse et le cricket. Il reste en décalage avec son époque et ses valeurs, s’ennuyant profondément lors des réceptions données par ses parents où les hommes parlent sport et politique. Encore une fois, il faut souligner l’humour et l’ironie de Lord Berners dans le récit de ses mémoires. Son flegme anglais et son autodérision font merveille.

Je ne peux que remercier Les Cahiers Rouges de chez Grasset de nous faire connaître l’excentrique et charmant Lord Berners et ses anecdotes piquantes et parfois mélancoliques.

Traduction Valentin Grimaud