L’enragé de Sorj Chalandon

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1932, Jules Bonneau, quasi homonyme de l’anarchiste tué en 1912, est enfermé depuis plusieurs années à la colonie pénitentiaire de Haute-Boulogne à Belle-Île-en-Mer. Complice d’un incendie et coupable de rébellion à agent, Jules a atterri sur l’île pour être rééduqué et rentrer dans le droit chemin. Parmi les enfants prisonniers dans cette forteresse, certains ont seulement eu la malchance d’être orphelins. Les maltraitances physiques et psychologiques sont le quotidien des enfants. Face à cela, Jules est devenu La Teigne, celui que l’on craint et qui est habité par la rage. Pour survivre aux brimades et aux violences, il faut s’endurcir, ne pas laisser aux matons le plaisir de vous voir pleurer. Jules se venge en rêve et s’imagine quitter la colonie pénitentiaire. Mais à quoi servirait-il de s’évader lorsque l’on est entouré d’eau ? « Les récifs, les courants, les tempêtes. On ne s’évade pas d’une île. On longe ses côtes à perte de vue en maudissant la mer. Même si certains ont tenté le coup.« 

La colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, construite au départ pour enfermer les Communards, ne fut fermée qu’en 1977. C’est à sa fermeture que Sorj Chalandon apprit son existence. Lui, si attentif à l’enfance maltraitée, ne pouvait que s’intéresser à un tel lieu. C’est ainsi qu’il découvrit la mutinerie de 1934 où 56 mineurs s’étaient enfuis. 55 enfants ont été ramenés à Haute-Boulogne avec l’aide des habitants et des touristes (20 francs étaient la récompense). Toute la première partie du roman est consacrée à la vie derrière les murs de la maison de redressement et le point culminant sera la mutinerie. Sorj Chalandon est à son meilleur et le début du roman est aussi bouleversant qu’étouffant.

Dans la seconde partie, l’écrivant imagine ce qu’il est advenu du 56ème enfant évadé et non repris. Avec l’humanisme qui le caractérise, il fait en sorte que Jules Bonneau trouve enfin des personnes capables de lui tendre la main, de lui montrer que la fraternité existe. J’ai trouvé cette seconde partie moins réussie que la première qui était particulièrement forte et saisissante. J’y ai senti plus de rage et de colère, celles de Sorj Chalandon lui-même face à l’injustice.

On retrouve dans “L’enragé” toute l’empathie, la volonté de réparer les torts de Sorj Chalandon. Même si j’ai été moins emballée par la seconde partie du roman, cette lecture reste fort poignante.

Sous la menace de Vincent Almendros

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Quentin, 14 ans, part en week-end chez ses grands-parents paternels avec sa mère et sa cousine Chloé, 11 ans. Avant d’arriver, la mère s’arrête chez Jardiland pour acheter une plante destinée à son mari qui a eu un accident de voiture. Durant le trajet, l’atmosphère est tendue entre la mère et son fils. Ce dernier a en effet été renvoyé du collège Joliot-Curie. Il est en attente du conseil de discipline. Quentin a plutôt intérêt à se tenir à carreau durant le week-end.

Après « Faire mouche » et « Un été », je retrouve avec grand plaisir le talentueux Vincent Almendros. Comme dans ses romans précédents, « Sous la menace » est un huis-clos où le malaise est grandissant. En peu de pages, l’auteur met en place une atmosphère oppressante, inquiétante. Des incidents dérangeants interviennent à plusieurs endroits du roman (l’oiseau mort sur le chemin de promenade, l’invasion de fourmis volantes lors du repas dans le jardin). L’ambiguïté est également savamment entretenue. Vincent Almendros distille les révélations au compte-goutte ; elles modifient à chaque fois la perception que le lecteur avait de la situation ou d’un personnage. Le grand talent de l’auteur est celui de la chute. Encore une fois, la fin du roman est saisissante et terriblement glaçante. Elle éclaire le roman d’un jour nouveau, l’intrigue devient alors tout autre.

Vincent Almendros a l’art de créer des atmosphères lourdes et inquiétantes et a également celui de la chute. Les fins de ses romans sont inoubliables. Si vous ne connaissez pas encore cet écrivain, je ne peux que vous conseiller de le découvrir.

La langue des choses cachées de Cécile Coulon

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Pour la première fois, le fils prend la place de sa mère. Il se rend à pied dans un hameau nommé “Le Fond du Puits”. “Là, on attendait sa venue, il comprendrait, avait-elle dit, quelqu’un viendrait l’accueillir, on l’emmènerait dans une maison, et ça commencerait au bord d’un lit, près d’un malade. Cent fois il avait accompagné sa mère quand elle était appelée – il n’y avait pas d’autre manière de le dire, elle était appelée -, quand les hommes ne savaient plus où demander de l’aide – les hôpitaux étaient trop loin, les médecins absents, les vieux refusaient d’être soignés autrement que par des coupeurs de feu, des guérisseurs, des rebouteux.” Le fils, comme sa mère, parle la langue des choses cachées. A son arrivée au Fond du Puits, le fils est frappé par la solitude, la noirceur de l’endroit. C’est au chevet d’un enfant qu’il est attendu.

Le dernier roman de Cécile Coulon a tout d’un conte : les personnages n’ont pas de nom, l’époque et le lieu sont indéterminés. Le talent du fils contribue également à cela tant il semble mystérieux et puissant. Il ressent immédiatement la brutalité, la violence qui règnent dans les maisons du hameau. De sombres événements s’y sont déroulés et la mère en a été témoin. Des crimes impunis blesseront le fils qui aura envie de les révéler, de réveiller le passé caché. Le sort des femmes est au cœur de ce roman à la langue sublime, hypnotisante.

“La langue des choses cachées” est un roman court qui se lit d’une traite. La noirceur de la nature humaine, la poésie de sa langue, la beauté de la nature nous happent.

Les aiguilles d’or de Michael McDowell

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New York. C’est par une rude nuit d’hiver qu’advient l’an 1882 dans les quartiers les plus démunis comme dans les plus aisés. Sur les premiers, nommés « Le Triangle Noir », règne Lena Shanks et sa famille : recel de biens volés, de cadavres, avortement, faux papiers. Toutes ces activités se font derrière le paravent d’une boutique de prêt sur gage. Dans les quartiers huppés, un homme veut asseoir et agrandir son pouvoir. Pour ce faire, le juge Stallworth veut éradiquer le vice et la violence du Triangle Noir à des fins politiques. Le magistrat avait par le passé condamné le mari de Lena Shanks qui lui voue depuis une haine viscérale. L’affrontement entre les deux familles sera sans pitié.

J’avais eu beaucoup de plaisir à découvrir la saga Blackwater et je me suis à nouveau régalée avec « Les aiguilles d’or ». Cette nouvelle œuvre de Michael McDowell, publiée par Monsieur Toussaint Louverture, est totalement addictive. Nous plongeons dans les quartiers sordides, les fumeries d’opium où la veulerie et la violence dominent. L’ouverture du roman, où l’auteur décrit la pauvreté du Triangle noir, m’a évidemment fait penser à mon cher Dickens. « Les aiguilles d’or » a d’ailleurs tout du roman du 19ème siècle publié en feuilletons qui happe son lecteur d’un chapitre à l’autre. La vie dans les beaux quartiers n’est guère plus reluisante que celle dans le Triangle Noir. L’égoïsme, l’orgueil, la soif de pouvoir sont masqués par le vernis des apparences. Les deux mondes vont se confronter très brutalement, nous offrant d’incroyables rebondissements.

Efficace, prenant, avec une impressionnante galerie de personnages, « Les aiguilles d’or » est une réussite totale qui se dévore avec délectation.

Traduction Jean Szlamowicz

Bilan livresque et cinéma de janvier

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J’inaugure l’année 2024 avec six romans et une bande-dessinée. J’ai retrouvé avec un immense plaisir Michaël McDowell avec « Les aiguilles d’or » un roman qui aurait plu à Charles Dickens et Vincent Almendros qui a l’art de la concision et de la chute ce qu’il prouve à nouveau dans « Sous la menace ». La langue de Cécile Coulon m’a encore une fois séduite dans son dernier roman « La langue des choses cachées » et j’ai apprécié de retrouver le talentueux David Park dans un livre qui se rapproche du travail de Graham Greene. J’ai également lu deux premiers romans : celui de Tom Crewe qui nous parle de l’homosexualité à l’époque victorienne et de l’impact du procès d’Oscar Wilde ; celui de Dario Levantino, « De rien ni de personne » qui est le premier tome d’une trilogie. Son second roman est d’ailleurs sorti en grand format. Enfin, je me suis lancée dans la série Paul de Michel Rabagliati que je souhaitais lire depuis longtemps.

Du côté du cinéma, j’ai pu voir neuf films dont voici mes préférés :

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Dog vit seul dans un Manhattan peuplé d’animaux. Un soir ordinaire où il mange devant sa t.v., il voit une publicité pour un robot. Ce dernier lui est livré en pièces détachées et dès qu’il l’allume, Dog et lui deviennent inséparables. Tous les deux déambulent joyeusement dans les rues, mangent des hot dogs et font du patin dans Central Park au son de « September » d’Earth Wind and Fire. Les amis passent une journée sur la plage de Coney Island mais lorsque le soir advient, Robot tombe en panne. Impossible pour son ami de le porter jusqu’à chez lui. Il lui promet de revenir le lendemain avec l’équipement adéquat. Lorsqu’il revient, Dog découvre que la plage est fermé pour un an.

Quelle merveille de délicatesse que ce film d’animation ! Le thème de l’amitié puis celui de la séparation sont universels mais il y a tant de tendresse, d’affection entre nos deux héros que leur histoire est irrésistible. Au fil des saisons, la vie reprend son cours pour Dog qui pense de moins en moins à aller sauver son ami mais aussi pour Robot qui sert de nid à une famille d’oiseaux ou est victime d’un ferrailleur. On a le cœur serré à voir les deux amis s’éloigner, on aimerait tant les voir à nouveau réunis. Dog et Robot sont infiniment attachants, ils évoluent dans un New York des années 70-80 merveilleusement reconstitué. « Mon ami Robot » est aussi joyeux que mélancolique, un régal pour les grands et les petits.

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Dans leur banlieue parisienne, Giselle et son fils Bellisha sont les derniers juifs à vivre là. Même l’épicerie casher a fermé ses portes. La mère ne cesse de ruminer qu’ils doivent déménager dans une autre ville pour retrouver leur communauté. Mais Giselle a une santé très fragile et c’est Bellisha qui s’occupe de tout : le marché, la cuisine, etc… Lunaire, le fils de 30 ans ne semble s’inquiéter de rien, un brin mytho pour enjoliver la vie pour sa mère, un brin vieux avant l’âge tant il est ancré dans ses habitudes.

« Le dernier des juifs » est le premier long-métrage de Noé Debré qui avait jusqu’à présent exercer ses talents comme scénariste. Il est sur un fil durant tout le film, le sujet abordé étant délicat. Giselle s’exprime régulièrement sur le fait qu’il y a beaucoup de noirs dans le quartier, beaucoup de médecins arabes à l’hôpital. Un tag pro-palestinien apparaitra dans l’immeuble mais pas sur la porte de Giselle, sur celle de ses voisins chinois ! Ce joyeux mélange de communautés pourrait être source de tension mais les habitants du quartier savent se soutenir quand le malheur frappe à leurs portes. La judéité est également questionnée puisque Bellisha doit la cacher puis prouver qu’il est bien juif. Le film oscille entre la comédie (les scènes où Bellisha tente de vendre des pompes à chaleur avec son cousin sont hilarantes) et le drame. C’est subtil, intelligent et servi par deux acteurs exceptionnels : Agnès Jaoui et Michael Zindel.

Et sinon :

  • « Bonnard, Pierre et Marthe » de Martin Provost : En 1893, Pierre Bonnard invite une inconnue croisée dans la rue à poser pour lui. De cette rencontre va naître l’un des couples iconiques de la peinture du 19ème siècle. Le film de Martin Provost rend hommage à Marthe et Pierre Bonnard en racontant leur vie entre lumière (leur quotidien joyeux dans leur maison en bord de Seine) et ombre (l’infidèle Pierre et le suicide de Renée). La peinture n’est pas le cœur du film, le réalisateur nous montre plutôt ce qui a nourri l’œuvre du plus célèbre des Nabis. L’image est belle, lumineuse. Ce qui est le plus plaisant dans le film est la mise en avant de Marthe qui fut muse, amante, épouse (tardivement, Pierre refusant de se marier), âme sœur et surtout artiste quand Pierre la délaisse. Je regrette cependant une trop grand ellipse après le décès de Renée. On ne sait, par exemple, pas si Marthe a continué à peindre et comment la culpabilité a joué sur les relations du couple. Le duo Cécile de France/ Vincent Macaigne fonctionne d’ailleurs à merveille.
  • « Making of » de Cédric Kahn : Au début de son tournage, Simon, un réalisateur reconnu, apprend qu’il a perdu la plus grande partie de son financement. Son film porte sur le combat d’ouvriers qui ont pris possession de leur usine pour éviter une délocalisation. Leur histoire ne se termine pas bien contrairement à ce que le producteur de Simon a raconté aux financeurs. Pendant que le producteur essaie de trouver de l’argent (et répond de moins en moins au téléphone), Simon doit continuer son tournage au milieu d’une star à l’ego démesuré, des techniciens qui se questionnent sur leur salaire et une directrice de production qui veut faire des coupes dans le scénario. Cédric Kahn est décidément un réalisateur surprenant qui n’est jamais où on l’attend. Après son formidable « Procès Goldman » sorti en octobre 2023, il nous propose une comédie sur le milieu du cinéma. Le tournage, comme la révolte des ouvriers, tourne au naufrage et Simon sombre dans la dépression (il faut dire aussi que sa femme le quitte). Ce que capte le jeune homme en charge du tournage du making of du film, mise en abyme savoureuse qui montre les déboires de Simon. Cédric Kahn s’est offert un casting cinq étoiles avec Denis Podalydès, Emmanuelle Bercot, Valérie Donzelli, Xavier Beauvois, Jonathan Cohen, les jeunes Stéphane Crepon (repéré dans « Le bureau des légendes ») et Souheila Yacoub. C’est drôle, ironique mais également touchant.
  • « La fille de son père » d’Erwan Le Duc : Etienne a 20 ans, il rencontre Valérie et c’est le coup de foudre. Rapidement la jeune femme tombe enceinte. Une petite fille naît mais l’histoire tourne mal, Valérie s’enfuit sans explication. Étienne décide de vivre pour sa fille Rosa, d’être toujours présent pour elle. A 16 ans, elle est admise aux Beaux-Arts de Metz, à 300 km de son père. Comme va-t-il prendre cette future séparation ? Après « Perdrix », je retrouve la douce fantaisie d’Erwan Le Duc avec plaisir. Cette relation père-fille sort de l’ordinaire, ils ont quasiment grandi ensemble et on les prendrait presque pour des frère et sœur. Dans leur quotidien, tout est poétique et singulier. Rosa, plus mature que son père, est parfois dure avec lui pour essayer de le pousser à vivre sa vie, à dépasser le drame de l’abandon dont il ne s’est jamais remis. Céleste Brunnquell et Nahuel Pérez Biscayart sont plus que parfaits dans cet univers qui leur va si bien. Il faut aussi parler de Mohammed Louridi, qui interprète le petit ami de Rosa et qui pratique l’amour courtois, la poésie épique et préfère rentrer par la fenêtre que par la porte pour impressionner Rosa ! Son personnage est tout simplement fabuleux.

 

  • « La tête froide » de Stéphane Marchetti : Marie, 45 ans, vit dans un mobil-home à défaut de pouvoir se payer autre chose. Elle est serveuse la nuit et pour arrondir les fins de mois, elle trafique des cartouches de cigarettes entre l’Italie et la France. Son amant, un policier aux frontières, lui indique la route à prendre avec sa marchandise sans être contrôlée. Lors de l’un de ses voyages de l’autre côté des Alpes, elle rencontre Souleymane, jeune réfugié qui veut rejoindre Calais, où se trouve sa sœur, avant de traverser la Manche. Marie le convoie dans sa voiture et l’héberge. Le jeune homme lui propose de faire passer d’autres clandestins. Marie a besoin d’argent urgemment pour payer son emplacement au camping, elle accepte mais ne le fera qu’une seule fois. Le premier film de Stéphane Marchetti fait preuve d’humilité dans sa réalisation. Pas de sensationnalisme ou de tire-larmes dans cette histoire. Le réalisateur cherche avant tout le réalisme et la justesse et il y parvient. Florence Loiret-Caille incarne Marie et c’est toujours un immense plaisir de voir cette comédienne au jeu sensible. J’aurais sans doute beaucoup plus apprécié ce film s’il ne m’avait pas tant rappelé « Les survivants » de Guillaume Renusson où Denis Menochet aidait une jeune afghane à traverser les Alpes pour rejoindre la France.
  • « May december » de Todd Haynes : Gracie vit avec Joe avec qui elle a eu trois enfants. Elle avait une trentaine d’années et lui 13 ans lorsqu’ils furent surpris en plein ébat à l’arrière de l’animalerie où travaillait Gracie. A sa sortie de prison, elle épouse Joe et ils s’installent avec leurs enfants. Même si leur vie semble paisible et agréable, le couple reste sulfureux et dérangeant pour certains voisins. Les relations de Gracie avec sa première famille sont également délicates et douloureuses. C’est alors qu’arrive dans la vie du couple, Elizabeth, une actrice qui va interpréter le rôle de Gracie sur grand écran et vient étudier cette famille singulière. Todd Haynes s’est inspiré d’un véritable fait divers pour son dernier film mais c’est plutôt la relation entre Gracie et Elizabeth qui est au cœur du film. L’actrice devient de plus en plus le miroir de son modèle, vampirisant ses attitudes, ses manières de bouger. L’une semble très spontanée, naïve alors que l’autre est cérébrale, elle note et analyse tout. Le duo est étonnant, ambigu et un malaise profond surgit (ou resurgit) dans la vie du couple. Le personnage de Joe est également très intéressant, très révélateur de ce qui se passe sous la surface. Peut-être un peu trop froid, le film offre deux interprétations maîtrisées par deux grandes actrices : Julianne Moore et Natalie Portman.

 

  • « Priscilla » de Sofia Coppola : 1959, sur une base militaire allemande, la jeune Priscilla, 14 ans, rencontre Elvis Prestley qui y faisait son service. Trois ans plus tard, la jeune fille s’envole pour Graceland et devient l’unique femme du king. Le film de Sofia Coppola s’est inspiré du livre de Priscilla Prestley et adopte son point de vue. Le traitement de son histoire rappelle d’autres films de la réalisatrice : l’ennui, la mélancolie de l’adolescence comme dans « Virgin suicides », la prison dorée comme celle de Marie-Antoinette. Comme ces héroïnes, Priscilla est perdue, elle semble isolée et loin du milieu du show business. On découvre un Elvis manipulateur, façonnant sa femme comme une poupée décorative, la bourrant de médicaments. Mais il est également un petit garçon vulnérable et influençable. Rien à reprocher aux acteurs mais j’ai trouvé que la mise en scène, les ellipses nous tenaient à distance de Priscilla et je n’ai pas ressenti beaucoup d’empathie pour elle.

 

  • « La vie rêvée de Miss Fran » de Rachel Lambert : La vie de Fran est monotone et solitaire. Elle se rend à son travail mais ne communique pas avec ses collègues. Elle vit seule et ne semble pas avoir de loisir. Son quotidien va changer avec l’arrivée d’un nouveau collègue vers qui elle va avoir envie d’aller. Le film de Rachel Lambert a un certain charme : l’humour caustique Fran lorsqu’elle commence à s’ouvrir au monde, son imagination concernant les façons dont elle peut mourir. Fran est inadaptée à la vie sociale, une anti-héroïne comme les États-Unis aiment en créer. Néanmoins, je reconnais m’être un peu ennuyée face à l’histoire de Fran.

Parfois le silence est une prière de Bill O’Callaghan

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Dans « Parfois le silence est une prière », Billy O’Callaghan retrace l’histoire de sa famille au travers de trois de ses membres à trois époques différentes. Le premier, avec qui nous faisons connaissance, est Jer, l’arrière grand-père de l’auteur. Nous sommes en 1920, à la veille de l’enterrement de sa soeur ainée Mamie. Cet événement ravive ses souvenirs : son enfance extrêmement pauvre, avec un père qui rend rarement visite à ses enfants. « Le problème, c’est que sachant si peu de choses au sujet de mon héritage familial, je suis en grande partie un étranger pour moi-même. » Malgré ce manque, Jer est un homme raisonnable, responsable et aimant envers sa famille. Celle qui prend ensuite la parole est sa mère Nancy en 1911. Née en 1852 sur Clear Island où les famines et les tempêtes emportent tout, elle a dû s’installer sur la côte à 19 ans, dernière survivante de sa famille. C’est dans la maison de Mrs. McKechnie, où elle travaille, qu’elle va rencontrer l’homme qui causera sa perte. S’ensuivront des années terribles de misère profonde, mais où Nancy fera tout pour protéger ses enfants. Celle qui clôture le livre est Nellée en 1982. Elle est la fille cadette de Jer. Elle arrive à la fin de sa vie entourée par ses enfants et petit enfant dont un certain Bill âgée de huit ans.

« Parfois le silence est une prière » nous livre trois splendides portraits particulièrement émouvants. Les trois voix sont très incarnées grâce à une écriture sensible, juste et poétique. Ce sont trois destins remarquables, trois personnes qui luttent contre l’adversité, la pauvreté, le deuil, mais sans s’appesantir sur la dureté de la vie. On ne peut que ressentir de l’empathie à l’égard de ces trois personnes si dignes. Leurs histoires traversent également celle de l’Irlande qui s’y connaît en termes de résilience !

La beauté du titre du roman de Bill O’Callaghan est à l’image de celle que l’on trouve entre les pages de son roman. Avec pudeur et compréhension, il évoque sa famille et également l’Irlande.

Traduction Carine Chichereau

Sous la verte feuillée de Thomas Hardy

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A la veille de Noël, le paisible village de Mellstock est en ébullition : une nouvelle institutrice vient d’arriver. Fancy Day est en fait une enfant du pays, la fille du garde-forestier avait quitté la région pour faire des études. Coquette et très apprêtée, elle fait rapidement tourner la tête de Dick Dewey, un jeune fermier, et de M. Maybold, le nouveau vicaire. La trouvant trop versatile, Dick finit par avoir un avis mitigé sur l’institutrice : « (…) Fancy était sinon une flirteuse, du moins une femme qui avait eu quantité d’admirateurs, elle s’occupait trop de ses robes, n’éprouvait aucun sentiment profond et se souciait beaucoup trop de l’effet qu’elle produisait sur les autres hommes. » La jeune femme saura-t-elle faire son choix entre ses prétendants ?

« Sous la verte feuillée » est le deuxième roman de Thomas Hardy et il se situe dans le comté imaginaire du Wessex. Ce roman léger, qui se déroule sur quatre saisons (le titre a parfois été traduit ainsi : « Quatre saisons à Mellstock »), rend hommage au monde rural qui est menacé par la modernité. Ici cela se matérialise par l’arrivée d’un orgue dans l’église du village qui menace le chœur d’hommes. Le roman s’ouvre sur la tradition du soir de Noël où la chorale va de maison en maison pour offrir sa musique. Les habitants de Mellstock sont très attachés à leur chorale mais le nouveau vicaire veut inviter Fancy à jouer de l’orgue. Les chanteurs, des hommes simples et pittoresques, doivent céder leur place à cette jeune femme vaniteuse et souvent inconséquente. Thomas Hardy penche vers la comédie, la frivolité, bien loin des drames de « Jude l’obscur » ou « Tess d’Urberville ».

Délicieusement champêtre et léger, « Sous la verte feuillée » est un roman très plaisant à lire même s’il n’a pas la profondeur, la complexité des chefs-d’œuvre de l’auteur.

Traduction Eve Paul-Marguerite

Une fin heureuse de Maren Uthang

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Nicolas Christiansen est croque-mort, comme sa mère et son grand-père avant lui. La mort tient une place essentielle dans cette famille depuis le XIXème siècle. Tout commença sur Tikopia, une ile polynésienne où le nombre d’habitants devait rester parfaitement identique et où l’on n’hésite pas à éliminer les nouveaux-nés pour ce faire. Un ancêtre de Nicolas se chargeait de cette sombre tâche. La lignée des Christiansen, où tous les garçons se nomment Christian et les filles Liliane, nous transporte ensuite à Amsterdam pour s’ancrer à Copenhague. Pendant qu’il prépare ses enfants à un voyage, Nicolas, le seul à ne pas porter le traditionnel prénom, se remémore ces sept générations qui s’occupèrent d’accompagner les morts et leurs familles. Et il constate que ce métier ne va pas sans apporter certaines tares aux membres de sa famille. Lui-même est nécrophile…

En lisant la 4ème de couverture du roman de Maren Uthaug, j’ai forcément pensé à la géniale série « Six feet under » où l’on voit évoluer une famille de croque-morts. L’autrice danoise pousse le curseur bien plus loin et a écrit un roman dérangeant (certaines scènes ne sont pas à mettre sous tous les yeux), provocant, avec une bonne dose d’humour noir et dont le titre est d’une ironie délectable. Côtoyer la mort abîme la famille Christiansen ou leurs gènes étaient-ils de toute façon corrompus ? Certains membres de la famille sont habités par le mal, visible par la rougeur de leurs yeux, par des perversions morbides (nécrophilie, torture d’animaux) ou des dons étranges (l’un d’eux voit et parle aux morts). C’est donc une saga familiale extrêmement particulière et tordue que nous propose Maren Uthaug, mais qui s’avère particulièrement réjouissante à lire (si vous avez le cœur bien accroché quand même).

« Une fin heureuse » nous offre également un panorama très intéressant sur les rites funéraires à travers le temps et l’évolution de notre rapport à la mort. C’est le cas notamment de l’incinération longtemps inadmissible ou des conditions d’hygiène dont on ne pensait pas qu’elles pouvaient augmenter la mortalité (il y a beaucoup d’épidémies dans le roman : choléra, diphtérie, etc…).

« Une fin heureuse » est un roman gonflé, déconcertant, à l’humour corrosif et assurément captivant. Âmes sensibles s’abstenir !

Traduction Marina et Françoise Heide

Comme si nous étions des fantômes de Philip Gray

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1919, Amiens, Amy Vanneck a traversé la Manche pour essayer de donner une sépulture à son fiancé Edward, porté disparu. Là-bas, elle est confrontée à la boue des tranchées, aux villages fantômes, aux soldats chargés de rassembler et d’identifier les dépouilles. Ce travail est principalement réalisé par les coolies, des soldats chinois venus prêter main forte aux alliés. A leur tête, le capitaine Mackenzie qui va tenter d’accompagner et de protéger Amy. La jeune femme téméraire ne recule devant aucune horreur pour honorer la promesse faite à Edward de retrouver son corps pour l’enterrer. Lors de leurs recherches, Amy et le capitaine Mackenzie découvrent treize cadavres dans une tranchée, mais il semble que les combats ne soient pas la cause de leur décès.

Le point fort du premier roman de Philip Gray est l’arrière-plan historique très détaillé et précis. L’auteur a étudié l’histoire à Cambridge et cela se sent dans la justesse de ce qu’il nous raconte. La période choisie est également intéressante puisqu’il choisit l’immédiat après-guerre. Les villages et les paysages sont dévastés, détruits. La désolation règle et la vie peine à reprendre. Et pour cause ! Les cadavres jonchent les champs. Le terrible travail d’identification des corps est également parfaitement décrit. Il semble être comme le tonneau des Danaïdes et pourtant la tâche est essentielle pour les familles. La partie thriller de l’intrigue est bien menée, même si elle aurait mérité d’être plus condensée. Elle nous entraîne dans la noirceur la plus totale, notamment les addictions des soldats pour supporter leur quotidien dans les tranchées. En revanche, les dernières pages du roman apportent un retournement bien inutile au reste de l’intrigue.

« Comme si nous étions des fantômes » est un premier roman qui n’est pas exempt de défauts, mais son intrigue solide et la justesse de l’arrière-plan historique en font un roman digne d’intérêt.

Traduction Elodie Leplat

Minka and Curdy d’Antonia White

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Victoria, le chat de Mrs Bell, vient de mourir de vieillesse après une vie choyée. C’était un chat exigeant, avare de ronronnements qui se prenait, et était traitée, comme une reine. Malgré son caractère difficile, Mrs Bell adorait sa compagnie et remplacer Victoria lui semble un manque de respect. Veuve avec deux filles adultes, Mrs Bell se sent bien seule dans son appartement. Sa locataire Alice travaille durant la semaine et Mrs Silver vient faire le ménage et ne peut pas rester toute la journée dans l’appartement. Les amis de Mrs Bell constatent sa tristesse et sa solitude. L’une d’entre elles va lui réserver un chaton roux à Rye où les chats sont réputés grands, beaux et ayant une splendide fourrure. En parallèle, un autre ami lui propose d’adopter un chaton siamois, le rêve absolu de Mrs Bell ! Elle va donc se retrouver avec deux chatons… mais feront-ils bon ménage ? La jeune siamoise, nommée Minka, semble en effet très possessive et jalouse.

« Minka et Curdy » a été publié en 1957 et il vient d’être republié par les éditions Virago dans leur collection Modern Classics. Ce court roman n’a absolument rien perdu de son charme, à l’instar des merveilleux dessins de Janet et Anne Johnstone qui se trouvent sur la couverture et à l’intérieur du livre. Mrs Bell, qui est écrivain, est immédiatement séduite par les deux chatons qui ont pourtant des caractères bien différents. Minka, la siamoise, est élégante, distinguée, très câline et demandant beaucoup d’attention. Curdy est un chaton roux facétieux, intrépide et extrêmement amical. Il veut à tout prix se faire adopter par la princesse siamoise ! Antonia White excelle à décrire les attitudes, les postures et le comportement des chats. C’est un régal de les voir évoluer dans l’appartement de Mrs Bell.

« Minka et Curdy » est un court roman plein de tendresse et de drôlerie qui rend un bel hommage aux chats et à ceux qui les aiment. Pour ceux, qui comme moi, ne sont pas bilingues en anglais, la langue est très accessible et se lit sans difficulté.