L’allègement des vernis de Paul Saint Bris

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Aurélien est directeur du département des peintures du musée du Louvre. Sous sa garde se trouve le tableau le plus célèbre du monde : la Joconde de Léonard de Vinci. Celle-ci va être encore plus sous le feu des projecteurs lorsque la nouvelle présidente du musée, Daphné Léon-Delville, décide de restaurer le portrait de Lisa Gherardini. C’est l’agence Culture Art Média qui a conseillé à Daphné ce coup de com incroyable et supposé faire exploser la rentabilité et les recettes du Louvre. Aurélien, réticent à l’allégement des vernis sur ce tableau, va pourtant devoir trouver le restaurateur qui aura assez de cran pour toucher à Monna Lisa, suivre son travail de près mais également organiser une exposition sur le tableau afin de faire patienter les visiteurs. Son poste repose entièrement sur le résultat de cette opération extrêmement délicate qui doit permettre de rendre à nouveau lisible le portrait sans trop dénaturer l’image que les visiteurs en ont aujourd’hui.

Depuis la restauration de la Sainte Anne de Léonard de Vinci, qui nous a fait redécouvrir la délicatesse de sa palette chromatique, je ne rêve que de l’allègement des vernis sur la Joconde ! Autant vous dire que le premier roman de Paul Saint Bris était fait pour moi et que je me suis régalée en le lisant. Outre que l’auteur fait montre d’une parfaite connaissance du musée du Louvre et des enjeux d’une telle restauration, il nous offre une satire drôle et pertinente de notre époque où tout doit être réduit au rendement et à la communication. Au grand désespoir d’Aurélien, la culture, qui est pour lui un refuge, n’échappe pas à l’air du temps. « La parole scientifique, celle des experts et des historiens, s’étaient effacée derrière la communication, bien plus à même de garantir des entrées et de faire progresser les chiffres de la billetterie. Le savoir n’était plus assez vendeur, de toute façon wikipédia avait réponse à tout. L’expérience ou plutôt la promesse d’expérience avait pris le relais de la connaissance. » Aurélien, la cinquantaine, est un conservateur à l’ancienne, dépassé par le jargon des consultants engagés par Daphné. On éprouve beaucoup de sympathie pour lui, écrasé qu’il est par sa mission. Paul Saint Bris crée également un personnage fabuleux : Homero, l’homme de ménage qui virevolte entre les sculptures avec son autolaveuse et nous offre des scènes d’une poésie folle. Son rapport aux œuvres d’art est direct, simple et inspirant.

« L’allègement des vernis » est un roman savoureux, irrésistiblement satirique et vif. Je m’y suis sentie comme chez moi et il a réveillé mes souvenirs d’étudiante en histoire de l’art.

Bilan livresque et cinéma d’octobre

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Octobre s’achève déjà et je laisse derrière moi huit livres, ce qui est déjà un peu mieux que mon bilan de mois de septembre. J’ai déjà eu le plaisir de vous parler du dernier roman de Stéphanie Hochet qui mêle autobiographie et biographie imaginée de William Shakespeare, du court texte de Fanny Chiarello dans la collection « Récits d’objets » aux éditions Cambourakis et de mes retrouvailles avec cette chère Miss Marple. Très prochainement, je vous parlerai du formidable premier roman de Paul Saint Bris « L’allègement des vernis », du très déstabilisant « Une fin heureuse » de Maren Uthaug, de la charmante bande-dessinée de Cécile Becq « Trois chardons », du très beau dernier roman d’Elisa Shua Dusapin « Le vieil incendie » et du frappant premier roman d’Antti Rönkä « Sans toucher terre ».

Côté cinéma,  j’ai vu sept films dont voici mes préférés :

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François et son fils Émile sont coincés dans un embouteillage sur la route qui les emmènent voir Lana, l’épouse du premier et la mère du second, à l’hôpital. Pendant qu’ils patientent dans leur voiture, une étonnante créature s’échappe d’une ambulance. Un homme avec une seule aile qui pousse des cris bestiaux. Une étrange épidémie sévit, des êtres humains se transforment peu à peu en animaux sans que l’on connaisse la cause de ces mutations et sans que l’on puisse les soigner. Les personnes malades vont être installées dans un centre fermé dans les Landes. François et Émile vont déménager pour suivre Lana.

« Le règne animal » n’est que le deuxième film de Thomas Caillet. « Les combattants » m’avait déjà séduite et il avait révélé Adèle Haenel. Ce film est hybride, entre dystopie, conte et réalisme. Fable sur les mutations du monde mais également sur le changement à une échelle plus personnelle et intime, il est aussi une métaphore de l’adolescence qui s’incarne dans le corps maladroit, gauche de Paul Kircher. Révélation de « L’adolescent » de Christophe Honoré, il confirme ici son talent et son phrasé particulier. L’alchimie avec Romain Duris est parfaite et il y a longtemps que l’on n’avait pas vu une si belle relation père-fils à l’écran. L’émancipation du plus jeune est au cœur de l’histoire. Thomas Caillet nous offre des scènes incroyables comme celle de nuit où François et Émile cherche Lana en écoutant une chanson de Pierre Bachelet ou celle où un homme-oiseau réussit à prendre son envol. Poétique, émouvant et maitrisé, « Le règne animal » est l’un des films marquants de 2023.

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Dans une petite ville sinistrée du nord de l’Angleterre, arrive un groupe de réfugiés syriens. Leur installation ravive une haine xénophobe issue de la peur des habitants à ne pas réussir à nourrir leurs enfants. Les syriens recevraient plus que ce qu’on leur donne. La ville a vu la mine, principal pourvoyeur d’emplois, se fermer et la fierté ouvrière s’est fait la malle avec elle. Au milieu du désarroi commun aux habitants et aux réfugiés, une amitié lumineuse va naître entre Yara, une jeune photographe syrienne, et TJ Ballantyne, le propriétaire du pub local, bien décati, et seul lieu de sociabilité encore ouvert.

Ce film est le dernier de Ken Loach et de son vieux compère Paul Laverty. Il est un condensé de l’œuvre du réalisateur anglais. Il nous montre la réalité de la misère sociale dans ces petites villes désindustrialisées où l’avenir semble totalement bouché et où l’on ressasse le passé. Ce dernier est visible sur les murs de l’arrière salle du pub qui sont recouverts de photos des mineurs défilant avec la bannière de la ville ou des grèves de 84-85 face à Thatcher. L’amitié de Yara et TJ va insuffler un peu d’optimisme et d’espoir dans la ville. Pour que la communauté se reforme, se ressoude, pourquoi ne pas organiser une cantine solidaire où les syriens et les familles anglaises pauvres seraient assis côte à côte ? La résistance, l’humanisme, la solidarité, voilà les valeurs défendues durant toute sa carrière par Ken Loach. L’optimisme n’était pas au rendez-vous dans ses deux derniers films « Moi, Daniel Blake » et « Sorry we missed you », la noirceur et le désespoir l’emportaient. A 87 ans, le réalisateur nous offre un dernier film où l’utopie reste possible, où les personnages centraux sont infiniment touchants, il me semble que Ken Loach ne pouvait pas mieux achever sa carrière.

Et sinon :

  • « Killers of the flower moon » de Martin Scorsese : Ernest Buckhart revient du front après l’armistice de 1918. Son oncle William Hale l’accueille chez lui dans l’Oklahoma. Riche fermier, il a fait fortune dans l’élevage de bétail mais cela ne lui suffit pas. Même s’il se fait passer pour leur ami et protecteur, William lorgne sur l’argent des indiens Osage. Chassés du Kansas à la fin du 19ème siècle, ce peuple s’est vu reléguer sur les terres arides de l’Oklahoma. Mais l’or noir coule à flot sous le sol et va rendre les Osages extrêmement riches. Grandes demeures, superbes voitures, employés de maison blancs, leur train de vie en rend jaloux plus d’un. William va donc pousser son neveu à épouser Molly Kyle, une riche Osage qui pourra lui léguer son argent à sa mort. Ernest n’est pas le seul à se marier pour l’argent et rapidement la mort frappe à de nombreuses reprises la tribu. Martin Scorsese s’est inspiré de « La note américaine » de David Grann qui ramena à la vie la tribu Osage. Le réalisateur en fait une fresque, une saga historique et familiale. La violence, la mafia, la culpabilité sont des thèmes typiques du cinéma de Scorsese et on les retrouve ici. Robert de Niro incarne, avec le talent qu’on lui connait, un personnage particulièrement détestable, calculateur et manipulateur. Son neveu est bien faible, minable et piégé dans sa fidélité à sa famille. Leonardo di Caprio rend bien la veulerie d’Ernest. Face à lui, Lily Gladstone incarne Molly avec force et douceur. Elle illumine le film de sa grâce. Ne vous laissez pas décourager par la durée du film, Scorsese nous ménage assez de rebondissements pour qu’il ne soit pas ennuyeux.
  • « Le ravissement » d’Iris Kaltenbäck : Lydia est sage-femme en région parisienne. Elle est investie, empathique et consciencieuse. Elle est extrêmement proche de son amie Salomé. Celle-ci est enceinte et Lydia sera là pour l’accoucher mais aussi pour garder la petite quand sa mère fera une dépression post-partum. L’enfant sera prénommée Esmée suite à une suggestion de Lydia. Cette dernière passe de plus en plus de temps avec le bébé et s’invente une fiction autour d’elle. Les mensonges s’accumulent et enferment Lydia. « Le ravissement » est le premier long métrage d’Iris Kaltenbäck. L’histoire de Lydia est racontée à posteriori par une voix off, celle de Milos, un chauffeur de bus rencontré et aimé par Lydia. On comprend rapidement que tout cela va mal finir pour la sage-femme mais ce qui advient est filmé avec retenue et sobriété. La réalisatrice n’accable pas son personnage qui est l’atout du film. Lydia est mystérieuse même pour son amie Salomé, ses motivations restent opaques mais on sent une solitude profonde et un besoin d’affection énorme. La réalisatrice ne pouvait rêver mieux que la formidable Hafsia Herzi pour incarner son héroïne. On la voit peu à peu glisser dans le mensonge, se prendre au piège et on aimerait l’arrêter tant on ressent de l’empathie pour elle.
  • « La fiancée du poète » de Yolande Moreau : Après de nombreuses années d’absence, Mireille revient vivre dans la maison de ses parents décédés en bord de Meuse. Elle trouve un emploi de cantinière qui ne suffit pas à la remise en état de la vaste demeure. Mireille décide alors de prendre des locataires. Arrivent tour à tour un étudiant aux Beaux-Arts, habile copiste rapidement surnommé Picasso, un jardinier communal qui aime se travestir et un chanteur américain prénommé Elvis qui se révèlera turc et sans papier. Un quatrième larron, tout droit sorti du passé de Mireille, viendra bientôt s’ajouter à l’étonnante bande. « La fiancée du poète » est le troisième film en tant que réalisatrice de Yolande Moreau. Nous retrouvons dans ce film l’univers poétique et foutraque de l’ex-Deschiens. Mireille se compose une nouvelle famille avec des hommes aussi à côté de la plaque qu’elle. Tous sont les rois des petites arnaques, des petits arrangements pour que la vie soit plus facile. Leur façon, libre, de vivre ensemble devient une forme d’utopie où chacun peut laisser s’exprimer sa personnalité. Il y a beaucoup de tendresse et de douceur dans ce film et l’on ne peut que s’attacher à cette communauté atypique.
  • « Second tour » d’Albert Dupontel : Mlle Pove était journaliste politique mais à force de l’ouvrir à tort et à travers, elle a fini au foot avec son cameraman Gus. Suite à divers incidents, sa chaine est contrainte de faire appel à elle pour suivre la campagne du favori de l’élection présidentielle : Pierre-Henry Mercier. Issu d’un milieu très aisé, le candidat défend des idées ultra-libérales. Pas de quoi intéresser la journaliste jusqu’à ce que le candidat frôle la mort dans l’explosion de sa voiture. Mlle Pove va alors mener une enquête qui lui apportera de nombreuses surprises. J’apprécie depuis longtemps l’humour noir d’Albert Dupontel, j’étais donc ravie de le retrouver dans son nouveau film. Malheureusement, j’en suis sortie fort déçue. Si le début m’a plu avec son côté thriller politique, j’ai trouvé la seconde partie plus faible. La journaliste découvre un secret de famille qui se greffe mal à la satire politique. Par moment, le film est même mièvre et le message écolo-bucolique est beaucoup trop appuyé, trop lourdement amené pour convaincre. Nicolas Marié sauve l’ensemble en étant d’une drôlerie irrésistible.
  • « Coup de chance » de Woody Allen : Fanny, qui travaille chez un commissaire-priseur, croise par hasard Alain, un ancien camarade de classe au lycée. Il lui avoue qu’il était alors très amoureux d’elle. Il est maintenant écrivain et vit dans un appartement sous les toits (près des Champs Élysées quand même, la bohème a ses limites). Fanny est séduite par le jeune homme mais elle est mariée à Jean. Ce dernier a fait fortune de manière mystérieuse et couvre sa femme de cadeaux onéreux. Comme il est triste de voir un cinéaste tant aimé se planter à ce point. Outre des dialogues indigents (Alain, interprété par le pauvre Niels Schneider, répète en boucle qu’il était amoureux de Fanny au lycée), la lumière calamiteuse sur les personnages, Woody Allen s’est totalement trompé de ton pour raconter son histoire. Il en fait une comédie de cocufiage alors qu’il aurait du s’orienter sur une atmosphère à la « Match point ». Le méchant, Melvil Poupaud, n’est ici ni crédible ni inquiétant. On s’ennuie…

Un meurtre sera commis le… d’Agatha Christie

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« Un meurtre annoncé, qui aura lieu le vendredi 29 octobre, à 6h30 de l’après-midi, à Little Paddocks. Les amis sont priés de tenir compte de cette invitation, qui ne sera pas renouvelée. » Voici l’étrange annonce découverte par les habitants de Chipping Cleghorn dans leur Gazette. Après la surprise, chacun imagine qu’une murder party est organisée dans la propriété de Miss Blacklock. Aussi, chacun décide de s’y rendre pour 6h30. La propriétaire des lieux est également stupéfaite par la macabre annonce. Mais comme tout le village, elle pense qu’une plaisanterie de mauvais goût lui est faite et elle s’apprête à recevoir ses voisins qui ne résisteront pas à leur curiosité. Et pourtant, c’est bien un drame qui va se dérouler à 6h30 dans le grand salon de Little Paddocks. Un homme va y trouver la mort.

L’ouverture de « Un meurtre sera commis le… » est particulièrement originale. La petite annonce de la Gazette nous fait pénétrer dans les foyers des habitants du village qui la découvrent tour à tour. Ces différents protagonistes vont devenir les suspects du meurtre. L’intrigue est parfaitement ficelée, elle comporte de nombreux rebondissements et surprises comme sait en ménager Agatha Christie. Ce roman concentre tout le charme de ceux consacrés à Miss Marple : la campagne anglaise, une petite communauté où tout le monde se connaît mais où les secrets sont légion. J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ce personnage qui, sous des airs inoffensifs et humbles, est une redoutable observatrice de ses semblables et de leurs travers.

Décidément, je pense que je ne me lasserai jamais de lire ou relire Agatha Christie. « Un meurtre sera commis le… » est la lecture parfaite pour cette fin du mois d’octobre et l’histoire est totalement réussie.

Traduction Michel Le Houbie

William de Stéphanie Hochet

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Alors qu’il est marié à Anne Hathaway avec qui il a eu trois enfants, William Shakespeare décide de quitter son foyer pour rejoindre la Compagnie des Comédiens de la Reine. Il ne rêve que de théâtre alors que son autoritaire de père souhaite qu’il reprenne sa boutique de gantier. De villes en villages, William fait l’apprentissage de la scène avant d’arriver à Londres. Il y croise la route de Richard Burbage, le plus grand acteur de son temps, du brillant dramaturge Christopher Marlowe et de Henry Wriothesley, son futur protecteur. Sa destinée se forge dans ces années où le théâtre l’habite, l’occupe passionnément et totalement.

L’année dernière, Maggie O’Farrell nous avait offert avec « Hamnet » une fiction magnifique autour de la famille de Shakespeare. Je suis enchantée de voir que le barde de Stratford-upon-Avon continue à nourrir l’imaginaire des écrivains contemporains. Stéphanie Hochet s’est quant à elle emparée des sept années où Shakespeare a disparu des radars, entre 1585 et 1592. Quoi de mieux que l’imagination, la fiction pour combler ce vide biographique. J’ai trouvé cette reconstitution tout à fait convaincante. La famille de Shakespeare écrasé par la personnalité du père John, le milieu du théâtre à l’époque élisabéthaine, le Londres boueux et rongé par la peste, les caractères des différents personnages croisés par Shakespeare, tout m’a semblé juste. On sent dans ce pages la fascination de Stéphanie Hochet pour William Shakespeare qui dure depuis son adolescence.

L’originalité de « William » réside dans les insertions autobiographiques. L’autrice entremêle son histoire personnelle, son enfance avec la vie du dramaturge. Des parallèles se font et le plus fort est sans doute celui de la fuite. « Disparaître est un réflexe de survie. Certaines familles sont si étouffantes qu’à moins de ressembler à ceux qui les composent, il n’y a que la rupture qui vous maintienne vivant. Soudain le fonctionnement de ces clans vous parait anormal et la transgression devient une nécessité. » La fuite se matérialise dans les fugues, celle de William Shakespeare qui dura sept ans, celles de Stéphanie Hochet qui tente régulièrement d’échapper à sa famille dysfonctionnelle où les enfants sont méprisés et malmenés. Mais la fuite, c’est également celle que nous procurent les livres, lorsque la fiction nous abrite et nous protège. La littérature a certainement sauver la vie de Stéphanie Hochet et elle l’exprime ici avec une grande intensité.

« William » est un texte singulier qui mêle l’histoire inventée de William Shakespeare à l’autobiographie. Stéphanie Hochet dose merveilleusement les deux parties, aucune ne vient phagocyter l’autre.

 

La maison dorée de Jessie Burton

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Amsterdam, 1705, nous retrouvons la famille Brandt et leur splendide demeure du Herengracht. Petronella, Otto, l’ancien secrétaire de Johannes Brandt, et Cornelia, l’autre fidèle domestique, s’apprêtent à fêter les 18 ans de Thea, nièce de la première et fille du second. Depuis la disparition de Johannes et de sa sœur Marin, les difficultés financières se sont accumulées et la maison s’est peu à peu vidée de ses tableaux et objets précieux. Pour Nella, la solution serait le mariage de Thea avec un  beau parti. La jeune femme n’entend pas sceller son avenir avec un inconnu. Elle est d’ailleurs éperdument éprise du peintre des décors du théâtre de Schouwburg où elle se rend très souvent. Cette relation peut mettre en péril la réputation de Thea, si essentielle à Amsterdam. Bientôt, la jeune femme va recevoir des miniatures à son domicile, comme cela était arrivé à sa tante Petronella dix-huit ans plus tôt.

J’ai, jusqu’à présent, considéré “Miniaturiste” comme le roman le plus réussi de Jessie Burton et j’ai été ravie de retrouver la famille Brandt. Nous l’avions laissée dans une position extrêmement délicate : l’opprobre et le déshonneur s’étaient abattus sur elle. Nella tente depuis de restaurer leur réputation. En dix-huit ans, Amsterdam la rigoriste n’a pas changé et les apparences restent essentielles. Jessie Burton a une nouvelle fois l’art de nous plonger dans cette ville et les us et coutumes de ses habitants. Je regrettais dans “Miniaturiste” que les secrets de la miniaturiste ne soient pas dévoilés aux lecteurs. Bien entendu, cela sert aujourd’hui “La maison dorée” et nous permet de retrouver cet énigmatique et romanesque personnage. Et finalement, je préfère ne pas en savoir plus sur elle ! Et, “La maison dorée” n’est en rien une copie du “Miniaturiste”. Le personnage de Thea n’a pas grand chose en commun avec celui de Petronella. Même si leurs destinées se constituent en miroir, elles seront bien différentes. L’indépendance et la liberté questionnent beaucoup plus Thea, ce qui la rend particulièrement intéressante et attachante.

Jessie Burton a réussi à écrire une suite parfaite et captivante à son premier roman pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

Traduction Laura Derajinski

A prendre ou à laisser de Lionel Shriver

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A Londres, en 1991, Kay, infirmière, et son mari Cyril, médecin, passent un pacte. Lorsqu’ils auront 80 ans, ils se suicideront ensemble. Kay vient d’enterrer son père après une longue déchéance et elle veut éviter à ses enfants de vivre la même chose. Ne pas coûter d’argent au NHS et ne pas occuper un lit d’hôpital inutilement sont les motivations de Cyril. Ce dernier met au frigo, dans une petite boite noire, du seconal en prévision. Le temps passe vite, Kay est partie à la retraite à 55 ans pour se lancer dans une carrière de décoratrice d’intérieur et Cyril s’est arrêté à 65 ans. La date fatidique de leurs 80 ans arrive…

A partir de ce point de départ, Lionel Shriver nous propose douze scénarios différents. Certains présentent d’infimes modifications (mais qui peuvent avoir de terribles conséquences), d’autres vont jusqu’à la dystopie. A l’évidence, l’autrice a du se régaler à imaginer les différentes fins de vie de Kay et Cyril. Son ironie et sa causticité font à nouveau des merveilles et certaines fins sont particulièrement cruelles. Elles ne le sont heureusement pas toutes et l’autrice m’a surprise en offrant un avenir harmonieux et lumineux à ses deux héros dans l’une des douze histoires. Lionel Shriver s’est également amusée à semer des petits cailloux tout au long de son livre comme une camionnette blanche, une tâche au plafond ayant la forme de la Norvège, des fajitas aux champignons sauvages accompagnés d’une salade de tomates à la mozzarella di buffala, du basilic et du vinaigre balsamique. Ils forment un lien entre les différentes vies de Kay et Cyril.

Par ce biais ludique pour le lecteur, Lionel Shriver en profite pour poser son regard acéré et lucide sur la question du grand âge, de la dépendance et de la fin de vie. Et elle inscrit ses réflexions sur un fond politique, extrêmement riche, il faut bien le reconnaître, depuis 2020 : le Brexit (Cyril est farouchement contre ce qui ravive son énergie combative !), le covid et les différents confinements. De quoi donner de la matière aux écrivains !

C’est encore une fois un immense plaisir de retrouver la causticité de Lionel Shriver pour un exercice de style qui est loin d’être vain et qui m’a enchantée.

Traduction Catherine Gibert

Spécimens sensibles de Fanny Chiarello

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Les éditions Cambourakis et le musée des Confluences ont proposé à Fanny Chiarello de participer à leur collection « Récits d’objets ». Elle choisit l’objet qui sera le point de départ de son texte dans l’exposition « Espèces, la maille du vivant ». Il s’agit d’un canard colvert naturalisé, à défaut d’avoir trouvé son animal fétiche le sanglier. « Les visiteurs et visiteuses de tous âges se pressent autour de l’ours polaire superstar, frémissent sous le lion perché, béent face à l’immense autruche, mais personne ne s’attarde sur le colvert en position d’atterrissage au-dessus de cette dernière. On ne voit pas davantage le matricule 41008132 à l’inventaire du musée qu’on ne voit les centaines de milliers de ses congénères sur les canaux, les étangs, les rivières, les mares et les marais de France, tant ils sont nombreux. Si nombreux que génériques. Pas assez exotiques. » Elle le constate également lorsqu’elle tente de sauver sept canetons nés dans un bassin de rétention près d’un supermarché. Personne, pas même des associations pour la protection des animaux, ne veut se déplacer pour ces malheureux poussins.

Analysant le sens de la taxidermie et de certaines œuvres d’art qui s’en inspirent de façon douteuse, Fanny Chiarello interroge le rapport de l’homme avec les autres espèces. Antispéciste, elle dénonce la domination, le sentiment de supériorité d’homo sapiens mais également son hypocrisie face au sort des autres espèces. Et ce même s’il sait que beaucoup d’entre elles sont dorénavant menacées.

Ce court texte souligne la sensibilité de Fanny Chiarello à toutes formes de vivant, sans être moralisatrice, elle espère une meilleure cohabitation entre les espèces et nous permet de nous questionner sur notre rapport aux autres habitants de notre planète.

Pour mourir, le monde de Yan Lespoux

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« Fernando Teixeira n’avait pas de chance. Ni aux dès -c’est pourquoi il s’abstenait pour sa part de jouer – ni, à son avis, en quoique ce soit. Toujours au mauvais endroit au mauvais moment depuis qu’il avait vu le jour. » Le mois de janvier 1627 allait confirmer la malchance de Fernando, soldat de l’armée portugaise renégat et voleur, puisque la caraque São Bartolomeu, où il se trouve, va s’échouer sur la côte du Médoc. Il en est à son deuxième naufrage depuis qu’il s’est engagé en 1616 pour renforcer les garnisons de Goa et d’Inde. Des dunes du Médoc surgissent les pilleurs d’épave et une jeune femme, Marie, au tempérament bien trempée, qui vit cachée chez son oncle. Venant de São Salvador de Bahia, Diogo et son ami Ignacio s’échouent sur la même plage que Fernando. Le destin de ces quatre personnages vont se lier de manière inextricable.

Avec « Presqu’îles », Yan Lespoux nous avait offert un recueil de nouvelles, enracinées dans le Médoc, au ton noir et aux chutes particulièrement réussies. Des pépites de concision qui ne nous laissait pas prévoir ce que l’auteur mijotait. « Pour mourir, le monde » est une fresque historique, épique que n’aurait pas renier R.L. Stevenson. Un pur plaisir de lecture qui nous entraine du Portugal à l’Inde, en passant par le Brésil et s’achevant dans le Médoc cher à l’auteur. Après un premier chapitre saisissant sur le naufrage de plusieurs navires portugais, il développe les destins de ses personnages à rebours et nous montre comment ils vont finir par se croiser sur les côtes françaises. Yan Lespoux s’appuie sur des évènements historiques et un vocabulaire maritime très précis pour ancrer sa formidable fiction dans la réalité. Le reste n’est qu’une flamboyante et rocambolesque aventure qui passionne le lecteur durant 400 pages.

« Pour mourir, le monde » est un roman haletant, riche en rebondissements, en personnages marquants (Dom Manuel de Méneses, capitaine engoncé perpétuellement dans son manteau noir est l’un d’entre eux) et à l’écriture fluide. Qu’attendez-vous pour embarquer aux côtés de Fernando Teixeira ?

Le portrait de mariage de Maggie O’Farrell

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1561, Alphonse II d’Este, duc de Ferrare, emmène sa jeune épouse dans sa Forteresse de Bondeno. Lucrèce de Médicis, fille du grand duc Cosme Ier et d’Éléonore de Tolède, lui a été promise lorsqu’elle avait douze ans. Elle a du prendre la place de sa sœur aînée Maria, décédée soudainement. Sa nourrice a réussi à retarder le mariage, Alphonse avait en effet 23 ans à cette époque. Mais à 15 ans, Lucrèce ne peut plus échapper à son mariage, elle va devoir quitter Florence pour la première fois de sa vie. Lucrèce n’a pas été préparée à la vie de couple, surtout avec un homme aux humeurs si changeantes et aux nombreuses absences. Lucrèce développe une crainte, une inquiétude à l’endroit de son mari qu’elle ne peut apaiser que par le dessin et la peinture. Lorsque le couple s’installe à Bondeno, elle est persuadée qu’Alphonse l’a emmenée là pour la tuer.

Décidément le roman historique réussit bien à Maggie O’Farrell. Après un extraordinaire et touchant « Hamnet », elle nous entraine dans le XVIème siècle italien avec brio. Pour avoir étudié cette période, j’ai adoré m’y replonger. D’autant plus que l’autrice rend parfaitement compte de l’atmosphère (ses descriptions de la cour, des vêtements, des palais sont somptueuses), des rivalités entre duchés, des alliances que l’on solidifiait par des mariages. Lucrèce est un moyen à disposition de son père pour sa diplomatie. Pour Alphonse, elle est un moyen d’asseoir son pouvoir sur Ferrare en lui donnant un héritier.

En réalité, on sait très peu de choses sur Lucrèce de Médicis qui est morte très jeune. Cela permet à Maggie O’Farrell d’imaginer une jeune femme atypique, intelligente, un peu sauvage (la scène où elle rencontre la tigresse de son père est incroyable) et rétive aux contraintes. Elle constate la différence qui existe entre son éducation et celle de ses frères qui ont été élevés  pour régner. L’autrice fait de Lucrèce une figure farouche, avide d’indépendance et de connaissance. A travers une construction où les époques s’alternent, on s’attache à la jeune fille et on espère un dénouement autre que celui qui l’attend.

Formidable reconstitution du XVIème siècle italien, portrait d’une jeune femme sensible, construction maitrisée, le dernier roman de Maggie O’Farrell est une splendeur d’écriture et d’imagination.

Traduction Sarah Tardy

Bilan livresque et cinéma de septembre

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Et voilà revenue la rentrée et son temps contraint, cela se sent sur mes lectures avec seulement cinq ouvrages à mon actif. J’ai déjà pu vous parler de la splendide bande-dessinée sur Anne Brontë de Paulina Spucches, de la plongée dans le monde des sorcières de « Laura Willowes et du délicieux roman « Père » de Elizabeth Von Arnim. J’ai également adoré « Pour mourir, le monde » de Yan Lespoux dont le recueil de nouvelles m’avait énormément plu. Je vous parle très rapidement de mon immersion dans le monde des caraques portugaises. En revanche, je n’ai pas été captivée par « Pantelleria » de Giosué Calaciura qui doit beaucoup plus s’apprécier lorsque l’on connaît la typologie des lieux.

Du côté du cinéma, j’ai pu voir six films dont mes préférés sont les suivants :

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Ansa et Holappa se croisent dans un bar karaoké, un échange de regards appuyé qui ne va pas plus loin. Le hasard faisant bien les choses, ils finissent par se revoir. Mais Holoppa perd le numéro de téléphone d’Ansa. Cette dernière repart dans son morne quotidien d’employée de supermarché tandis que Holoppa plonge de plus en plus dans l’alcool. La noirceur et la solitude les cernent et rien ne semble pouvoir éclairer leur vie.

Après plusieurs années d’absence, Aki Kaurismaki est de retour avec son univers vintage et mélancolique. Son humour pince-sans-rire n’a pas non plus disparu. D’habitude, ses intérieurs colorés et épurés ne s’inscrivent dans aucune époque précise. Cette fois, l’actualité s’invite chez le réalisateur finlandais. La radio donne à plusieurs reprises des nouvelles de la guerre en Ukraine à qui Kaurismaki donne son soutien par ce biais. Mais l’histoire d’Ansa et Holappa est moins désespérée qu’il n’y parait au départ. Les amoureux se perdent plusieurs fois de vue pour mieux se retrouver ensuite. L’espoir ne semble jamais perdu malgré les difficultés. Leur histoire m’a beaucoup fait penser à « Elle et lui » de Leo McCarey. D’ailleurs, Aki Kaurismaki fait de nombreux clins d’œil à de grands noms du cinéma : David Lean, Jean-Luc Godard, Chaplin, etc… Un bel et discret hommage au septième art pour une histoire d’amour touchante.

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Inès, qui vit avec son fils adolescent, est menacée d’expulsion. Cherchant un emploi stable, elle se présente chez Anti-squat, une société qui protège des immeubles des squatteurs en y logeant temporairement des résidents. Ceux-ci devront respectés des règles strictes : pas d’enfants, pas d’animaux, pas plus de deux visiteurs et interdiction de manger dans les chambres. Les locataires devront également entretenir l’immeuble. A la moindre erreur, ils seront renvoyés du bâtiment. Inès devra recruter les futurs résidents et surveiller ce qui se déroule dans l’immeuble. Elle sera soumise aux mêmes règles que les autres.

Une loi autorise ce type d’occupation de bâtiments vides et montre, s’il en était besoin, tout le cynisme du néolibéralisme. Inès va rapidement se retrouver prise au piège de ce nouveau boulot et devra se montrer inhumaine pour le garder. Nicolas Silhol avait déjà montré les ravages du monde du travail dans « Corporate ». Il nous offre ici un thriller social tendu, anxiogène qui se déroule quasiment en huis-clos. Louise Bourgoin est formidable, comme toujours, son comportement oscille entre la culpabilité et la peur de perdre son emploi. La fin du film est glaçante.

  • « Reality » de Tina Satter : En 2017, Reality Winner trouve, en rentrant chez elle, deux agents du FBI. Vétérane de l’US Air Force et traductrice pour la NSA, la jeune femme ne semble pas surprise par leur présence. Mais peu à peu, les questions se font plus pressantes et d’autres agents arrivent au domicile de Reality pour le perquisitionner. La jeune femme est en fait soupçonnée d’avoir fait fuiter un document classifié, révélant une tentative de piratage russe du système de vote électronique lors de l’élection de Donald Trump. Ce qui est très original dans le film, c’est que la réalisatrice a choisi d’utiliser mot pour mot la retranscription de l’interrogatoire de Reality par le FBI. La manière dont cela se passe est surprenant. Le ton est au départ badin, anecdotique pour être de plus en plus menaçant. Reality n’est prévenue que très tardivement de la raison de leur présence et elle se retrouve seule à affronter les questions des agents du FBI. Et tout se déroule dans sa maison. La situation parait irréelle et c’est ce qui est fascinant dans le film où l’on voit la lanceuse d’alerte petit à petit prise au piège.  Reality a du purger cinq ans de prison.
  • « Le livre des solutions » de Michel Gondry : Marc, cinéaste connu, voit son dernier film être refusé par ses investisseurs et son producteur habituel ne le défend même pas. Marc n’a pas d’autres choix : il s’enfuit de la réunion en emportant les images déjà tournées de son film. Il met en place le plan B : le terminer dans les Cévennes chez sa tante Denise avec sa monteuse et sa directrice de production. Arrivé là-bas, il déborde d’idées fantasques mais aucune pour achever son film. Son incapacité à se concentrer, à vouloir visionner les images montées tapent sur le système de ses collaboratrices. « Le livre des solutions » est largement autobiographique. Michel Gondry aborde avec humour et autodérision ses caprices d’enfant gâté, ses colères, ses moments dépressifs. J’ai retrouvé ce qui me plaît chez le réalisateur : sa fantaisie débridée, ses trouvailles visuelles. Marc est aussi attachant qu’insupportable. Il est interprété par un Pierre Niney survolté et qui se coule à merveille dans les sautes d’humeur de Marc. Malgré tout, le film n’est pas complètement à la hauteur de mes espérances, peut-être en raison d’un manque de rythme ou de la répétition des pétages de câble du personnage.
  • « Acide » de Just Philippot : Michal porte un bracelet électronique en raison des violences qu’il a commises lors de la prise d’otage du patron de son usine. Il est divorcé et voit régulièrement sa fille de 15 ans, Selma. Lorsque des pluies acides menacent la France, Michal est prêt à tout pour éloigner sa fille et son ex-femme. Bientôt le chaos règne sur le pays. « La nuée », le premier film de Just Philippot, était impressionnant de tension et d’anxiété. La question écologique est encore au cœur de son nouveau film. Je l’ai trouvé un peu moins réussi que le précédent, le suspens n’est pas aussi fort malgré la fuite des personnages à travers la France. Peut-être que ceux-ci sont trop monolithiques, trop désagréables pour que l’on soit totalement en empathie avec eux. Il n’en reste pas moins que Just Philippot nous offre des images d’apocalypse très fortes et saisissantes. Le cinéma de genre n’est décidément pas l’exclusivité du cinéma américain.
  • « Le mystère à Venise » de Kenneth Branagh : Hercule Poirot a pris sa retraite à Venise où il vit en ermite. C’est là que le retrouve Ariadne Oliver, son amie autrice de romans policiers. Elle lui propose de participer à une séance de spiritisme pour démasquer ou non la voyante. Poirot se prend au jeu malgré son envie de tranquillité. Le crime va, comme toujours, le rattraper. « Mystère à Venise » est la troisième adaptation d’Agatha Christie pour Kenneth Branagh. Cette fois, il prend beaucoup de liberté avec le texte d’origine. Et cela se sent, il faut toujours faire confiance au talent d’Agatha pour trousser une bonne intrigue. Le film reste néanmoins divertissant avec un casting international de qualité (Kelly Reilly, Camille Cotin, Jamie Dornan, Michelle Yeoh, Ricardo Scamarcio). Venise est magnifiquement filmée : son mystère , la brume qui envahit ses nombreuses ruelles sont le cadre idéal pour une enquête policière.