Brontëana de Paulina Spucches

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Après nous avoir offert une formidable bande dessinée sur Vivian Maier, Paulina Spucches a choisi de se pencher sur les sœurs Brontë après un voyage à Haworth. « Brontëana » s’intéresse plus particulièrement à Anne dont les deux romans, « Agnès Grey » et « La recluse de Widfell Hall », sont malheureusement méconnus. Emily et Charlotte font de l’ombre à leur cadette qui mérite pourtant d’être lue. Dans les premières pages de sa bande dessinée, Paulina Spucches nous rappelle à quel point « La recluse de Widfell Hall » avait fait scandale lors de sa publication (la perversité de son auteur, la mauvaise influence que le roman pourrait avoir sur les femmes). Pour redorer le blason de sa sœur, Charlotte la présenta après sa mort comme très lisse et vertueuse et sans doute participa-t-elle à son invisibilisation.

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Paulina Spucches redonne vie à Anne Brontë entre les pages de sa bande dessinée. Elle montre à quel point son imaginaire n’avait rien à envier à celui de ses aînées. On la voit chercher à s’affirmer face aux fortes personnalités de ses frère et sœurs et vouloir devenir indépendante économiquement. Derrière les splendides dessins à la gouache, on sent une documentation très poussée et très solide. Mais c’est bien une vision personnelle de la famille Brontë que nous propose la dessinatrice. Les landes sont ici flamboyantes, elles sont une explosion de couleurs vives loin de la noirceur des romans gothiques. J’ai particulièrement aimé le rapprochement entre Anne et un corbeau, loin de son image fragile, qui nous offre une magnifique illustration d’Anne dans une robe violette et rouge recouverte de plumes sombres. Le découpage des pages est également très réussi et très original.

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Avec sa deuxième bande dessinée, Paulina Spucches s’impose comme une illustratrice de talent, à l’univers singulier et éclatant. Je salue son choix de remettre en lumière à travers son travail deux artistes qui restèrent longtemps dans l’ombre. Sa vision des sœurs Brontë m’a totalement séduite et je ne peux que vous encourager à lire les deux romans d’Anne Brontë si ce n’est pas déjà fait.

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Les liaisons dangereuses selon Fragonard d’Anne de Marnhac

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Lorsque Louis Gabriel de Véri décida de donner un pendant à « L’adoration des bergers », peint quelques années auparavant par Jean-Honoré Fragonard, il eut la folle audace de choisir « Le verrou » parmi les dessins proposés par le peintre. Une œuvre licencieuse, profane pour compléter une œuvre sacrée, pleine de la tendresse de Marie pour son enfant, voilà qui a de quoi surprendre mais le commandaitaire voit dans chacun des tableaux  une émotion puissante. « Le verrou » est effectivement plus qu’une scène de séduction. « Il y a quelque chose de très puissant, une énergie, une force. Une ambiguïté aussi : quelle est la part de consentement, de ravissement, de fausse résistance, de feinte, d’abandon ? Que raconte cette scène qui hésite entre le jeu et la joute ? »

Fragonard a 45 ans lorsqu’il peint « Le verrou », un chef-d’œuvre de mouvement qui saisit un instant fugitif et indécis. Anne de Marnhac remet le tableau dans son contexte historique et culturel. La carrière de Fragonard est intimement lié au règne de Louis XV. Même si elle débuta de façon académique dans les ateliers de Chardin, de Boucher puis se poursuivit avec le Grand Prix de l’Académie Royale, l’Académie de France à Rome et l’Académie royale à Paris, les œuvres du peintre sont immanquablement associées au libertinage. La mort de Louis XV a entraîné un changement de mœurs et balayé la légèreté et les polissonneries. L’amour pur est dorénavant glorifié comme le montre « La nouvelle Héloïse » de Rousseau.

Anne de Marnhac nous raconte également la postérité de l’œuvre après le décès de son propriétaire, son succès sous forme de gravure malgré l’austérité grandissante et comment Fragonard fut protégé par David durant la période de la Révolution qui ne goûtait guère les mœurs corrompues de l’Ancien Régime. Ce qui est touchant dans l’histoire du Verrou, c’est que, malgré les soubresauts de l’Histoire et des mœurs, il a retrouvé son pendant sur les murs du musée du Louvre.

« Quatre ans avant la publication des « Liaisons dangereuses », le tableau de Fragonard avait donc déjà incarné cela : la puissance de l’élan spontané contre la volonté rationalisante, l’impétuosité du désir contre le calcul cynique, le moment de vertige, l’incertitude sur ce qui advient. Fragonard l’avait exprimé dans un merveilleux mouvement d’envol et d’étreinte des personnages, dans la subtile chorégraphie des corps, dans la beauté de visages saisis par le ravissement. » On ne saurait mieux décrire le tableau de Jean-Honoré Fragonard.

Bien sous tous rapports de Louise Candlish

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Lowland Way est une rue londonienne calme, paisible et très cossue. Les habitants ont été félicités par la mairie pour l’organisation de « Dimanche on joue dehors » qui permet aux enfants de jouer dans la rue, la circulation étant bloquée d’un commun accord. Cette tranquillité va être perturbée après la mort de la grand-mère vivant au n°1. N’ayant pas d’héritier, elle laisse sa maison à son neveu Darren Booth. Celui-ci ne cadre pas vraiment avec ce quartier familial et bourgeois. Il écoute du hardrock à fond toute la journée, picole beaucoup et répare illégalement des voitures d’occasion. Les véhicules sont garés partout dans Lowland Way et le jardin du n°1 ressemble rapidement à une décharge. De quoi gâcher l’existence des autres habitants, les relations avec le nouveau voisin s’enveniment rapidement jusqu’au drame.

J’avais beaucoup aimé « Chez nous », le premier roman de Louise Candlish qui portait également sur la thématique de la maison et utilisait différents types de narration. L’intrigue est ici également très travaillée et maîtrisée. Elle se développe au départ comme un compte-à-rebours vers un évènement tragique. Celui-ci est connu dès le départ puisque chaque chapitre débute par un extrait de la déposition à la police de l’un des habitants du quartier. Après ce moment fatidique, l’histoire ne faiblit pas et reste haletante avec de nombreux rebondissements. Chaque chapitre est consacré à l’un des personnages permettant ainsi de parfaitement déployer la psychologie de chacun. « Bien sous tous rapports » est une confrontation de classes sociales. Les à-priori sont légion malgré la bienveillance et la bienpensance des habitants. L’arrivée de Darren Booth et de sa femme, d’extraction populaire, va être un révélateur et un catalyseur de violence. Le vernis des bonnes manières se craquèle et ce qui est dessous n’est pas beau à voir : mesquineries, mensonges, coups bas, jalousie. Louise Candlish joue avec les apparences et nous montre qu’elles sont souvent trompeuses.

« Bien sous tous rapports » est un thriller implacable qui égratigne la bourgeoisie londonienne et dont les rebondissements nous empêchent de le lâcher !

Traduction Caroline Nicolas

Sauvage de Julia Kerninon

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A Rome, Ottavia Selvaggio est propriétaire d’un restaurant dans le quartier de l’Esquilino. La jeune femme a toujours baigné dans la cuisine, elle est la descendante d’une lignée de restaurateurs. A 16 ans, elle décide d’arrêter l’école pour être formée par son père. Chez elle, la cuisine a beaucoup à voir avec la passion amoureuse, la sensualité. Dans les cuisines de son père, elle croise la route de Cassio, son second. Leur relation sera houleuse, tumultueuse, souvent basée sur la rivalité. Par la suite, Ottavia épouse Arturo Bensch, qui fut critique culinaire. Ils auront trois enfants ensemble. Mais le feu, l’énergie farouche, qui habitent Ottavia, vont-ils lui permettre d’apprécier la vie de famille ? La question se pose d’autant plus qu’un homme, aimé autrefois,  va resurgir dans la vie de la jeune femme.

« Sauvage » m’a beaucoup fait penser à « Liv Maria », le précédent roman de Julia Kerninon. L’autrice semble ici explorer un autre destin possible, une autre voie par rapport aux choix faits par Liv Maria. Ottavia partage avec elle un même besoin irrépressible de se sentir libre, maitresse de son destin. Ce sont des jeunes femmes déterminées, indépendantes qui savent ce qu’elles veulent et qui sont capables de tout plaquer du jour au lendemain. Les deux derniers romans de l’autrice sont travaillés par les mêmes questionnements notamment l’équilibre à trouver entre la vie de famille et un travail qui est ici émancipateur et épanouissant. Julia Kerninon fait parfaitement passer la passion d’Ottavia pour la cuisine où elle expérimente énormément et l’on salive à la lecteur des pages qui lui sont consacrées.

« Sauvage » creuse le sillon de Julia Kerninon, elle nous propose à nouveau une héroïne forte, indépendante, impulsive et imprévisible qui interroge son rapport aux hommes et au travail, à l’équilibre à trouver entre les différentes parties de sa vie.

Pisse mémé de Cati Baur

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Marie, Nora et les jumelles Marthe et Camille imaginent un soir, où elles ont pas mal bu, ouvrir un bar à tisanes qui s’appellerait « Pisse mémé ». L’endroit aurait également un coin librairie et proposerait des ateliers notamment de yoga. Un coup de pouce du destin va leur permettre de de réaliser leur rêve. Mais concrétiser « Pisse mémé » n’est pas si simple et changer de vie est un grand saut dans le vide pour les quatre amies.

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La dernière bande-dessinée de Cati Baur est absolument réjouissante. Les jeunes femmes ont des personnalités bien dessinées, bien tranchées et elles se complètent parfaitement dans leur projet. Leur amitié fait plaisir à voir. Et même si l’esprit de la BD est très positif, Cati Baur ne cache pas les difficultés rencontrées par certaines (plusieurs petits boulots pour s’en sortir, burn out, etc …). Cela ne les rend que plus sympathiques et on espère que l’ouverture de leur bar va leur permettre de connaître une vie meilleure.

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J’ai découvert Cati Baur grâce à son adaptation des « Quatre sœurs » de Malika Ferdjoukh. C’est un immense plaisir de retrouver la douceur de son dessin, le peps de ses couleurs. Il y a beaucoup de tendresse envers ses personnages. J’ai été totalement conquise par les quatre amies qui pétillent de malice et de drôlerie. Et j’aimerais avoir à côté de chez moi un Pisse mémé aussi chaleureux et convivial.

Bilan livresque et cinéma d’août

Le temps des vacances, le temps de lire à sa guise…15 lectures à mon actif et je vous ai déjà parlé des livres suivants :

-Le fitzgeraldien et réjouissant « A sky painted gold » de Laura Wood,

-« La plage » de Cesare Pavese qui ne m’a pas totalement convaincu,

-« La librairie sur la colline » d’Alba Donati qui rend hommage aux librairies indépendantes et aux amoureux des livres,

-le tome 3 des Chroniques de la place carrée de Tristan Saule toujours aussi noir et réussi que les précédents,

-« La ballade du feu » d’Olivier Mak-Bouchard qui nous plonge à nouveau dans la nature sauvage du Luberon et les légendes.

Je vous parlerai de mes autres lectures au fil du mois de septembre.

Côté cinéma, je n’ai pu voir que quatre films :

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Sandra, une écrivaine, reçoit chez elle une étudiante qui souhaite l’interviewer. Rapidement, le dialogue devient impossible. Samuel, le mari de Sandra, a mis la musique à fond probablement par jalousie. Lui aussi voudrait être écrivain mais l’inspiration lui manque. Sandra raccompagne l’étudiante et monte ensuite dans sa chambre. Plus tard dans la journée, Daniel, l’enfant malvoyant du couple, trouve, en rentrant de balade, le corps inerte de son père en contrebas de leur maison. Sandra est rapidement soupçonnée d’avoir assassiner son mari et elle fait appel à un ancien ami avocat pour la défendre.

« Anatomie d’une chute » a tout d’une intrigue policière à la tension grandissante. Sandra a-t-elle tué son mari ? Daniel invente-t-il des souvenirs pour sauver sa mère ? Le doute est présent durant tout le film et le spectateur ne cesse de s’interroger sur Sandra. Ce personnage est passionnant, complexe, ambigu et il est formidablement incarné par Sandra Hüller. Les scènes au tribunal sont particulièrement réussies, Antoine Reinartz incarne un avocat général d’une arrogance insupportable. Dans ce lieu, se joue le cœur du film : la dissection d’un couple. Leur vie est exposée dans les moindres détails. Sandra et Samuel étaient deux créateurs qui s’entredéchiraient : bataille d’ego, jalousie, trahison, tromperie sexuelle, déséquilibre dans le partage des tâches quotidiennes. Samuel semblait ne plus trouver sa place dans son couple mais était-il la victime qu’il prétendait être ? N’était-il pas simplement jaloux du succès de sa femme ? Où est la vérité ? Autre personnage essentiel à l’intrigue : Daniel, le fils, qui montre une maturité et un aplomb fascinants (Milo Machado Graner est parfait). Son rôle, ses témoignages seront décisifs. L’écriture du film (écrit par un couple : Justine Triet et Arthur Harari) est remarquable, les acteurs fabuleux (je n’ai même pas parlé de la prestation du toujours impeccable Swann Arlaud), l’ambiance tendue de bout en bout. Oui, « Anatomie d’une chute » méritait bien une palme d’or.

Et sinon :

  • « Yannick » de Quentin Dupieux : Alors qu’il assiste à une pièce de boulevard intitulée « Le cocu », Yannick se lève et interrompt la représentation. Il n’apprécie pas le spectacle, le trouve nul et voudrait réécrire le texte. Yannick ne peut pas venir souvent au théâtre, il vient de loin et travaille de nuit. Alors quand il peut se permettre de sortir le soir, il faut que ça en vaille la peine. Les trois comédiens ne sont évidemment pas d’accord et tentent de le faire sortir. Yannick sort alors un revolver. En général, j’apprécie beaucoup l’univers décalé et absurde de Quentin Dupieux. « Yannick » fait partie de ses meilleurs films. Il s’agit d’un huis-clos, la mise en scène est sobre et rien d’incongru, en dehors de Yannick, n’intervient. Le personnage principal fait partie de ceux qui n’ont pas accès à la culture, il n’a pas les codes. Ses revendications en plein spectacle, qui peuvent s’entendre, créent un malaise, il est difficile d’imaginer comment tout cela va se terminer. Les acteurs, sur qui tout le film repose, sont exceptionnels avec un Raphaël Quenard et un Pio Marmaï très, très en forme. Leurs prestations justifient à elles seules ce film.

 

  • « La bête dans la jungle » de Patric Chiha : C’est dans une boîte de nuit que May recroise la route de John. Ils s’étaient connus au moment de l’adolescence, ils sont désormais adultes. John est pourtant toujours obsédé par la même idée : quelque chose va lui arriver et cela va tout changer. Alors, il a décidé d’attendre. May, convaincue par son idée, reste à ses côtés. Le film de Patric Chiha est adapté d’une nouvelle d’Henry James. Le réalisateur a choisi d’enfermer ses deux personnages en boite de nuit de 1979 à 2004. Sur le dancefloor défilent tous les styles de musique, toutes les époques (l’arrivée de la gauche au pouvoir, le sida, …). L’idée de transposer l’intrigue dans une boite de nuit est judicieux. Les deux protagonistes restent en retrait, ne dansent quasiment pas et sont spectateur de la vie. Ils attendent, longuement, mais rien n’arrive et le film retranscrit bien l’ennui. Un peu trop même, j’ai trouvé le temps un peu long en compagnie de May et John.

 

  • « Strange way of life » de Pedro Almodovar : Après « Barbie » commandé par Mattel, voici le court-métrage de cowboys par Yves St Laurent ! Le shérif Jake reçoit la visite de Silva dont le frère est recherché. Vingt cinq ans plus tôt, ces deux-là ont passé une nuit ensemble qu’ils n’ont pas pu oublier. Le désir entre eux n’a jamais disparu même si le rationnel Jake ne veut pas le reconnaître. Le court-métrage tourne autour de l’opposition entre les deux hommes. Almodovar utilise la forme très classique du western pour parler de son thème de prédilection  : le désir. Rien de révolutionnaire et bizarrement j’aurais plutôt préféré connaître la suite de l’histoire de Jake et Silva, celle de deux cowboys vieillissant qui rêvent de calme et de tranquillité.

La ballade du feu d’Olivier Mak-Bouchard

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Le narrateur a été renvoyé de son poste de chef de rayon chez M. Bricolage. Même si ce travail ne l’a jamais fait rêver, il sait que, sans diplôme autre que le bac, il va avoir du mal à retrouver du travail. Le jour où il se retrouve au chômage, est également celui où il croise Marjan, perdue de vue depuis le collège, au supermarché. Entre également dans sa vie, un chat en smoking qui va rapidement recevoir le nom de Tartempion. Ces deux-là, ainsi que Doumé le frère du narrateur, vont pousser ce dernier à réaliser son rêve de toujours : devenir potier.

Nous revoici de retour dans le Luberon aux côtés d’Olivier Mak-Bouchard. J’avais été enchantée par la lecture du « Dit-du-Mistral » et le charme avait également opéré avec son deuxième roman « Le temps des grêlons ». On retrouve dans « La ballade du feu » l’univers de l’auteur : la nature sauvage, des animaux malicieux, des contes et légendes (ici celle du Golem prend une place essentielle). Les personnages sont hautement sympathiques, pétris d’humanité. « La ballade du feu » est extrêmement plaisant à lire, la poésie de l’univers d’Olivier Mak-Bouchard et son talent de conteur font toujours merveilles. Néanmoins, j’ai été moins emballée que pour les deux précédents romans. L’intrigue est peut être plus légère ou l’univers, déployé entre les pages du livre, m’a-t-il moins surprise.

Même si « La ballade du feu » n’a pas été un coup de cœur, sa lecture se fait avec le sourire aux lèvres. Un roman positif, lumineux, parfait pour la saison estival.

Jour encore, nuit à nouveau de Tristan Saule

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Le confinement aura bouleversé la vie de Loïc. Cloîtré dans son appartement, il observe les habitants de la place carrée dans la lunette de sa carabine .22 long rifle. En mai 2020, quand la France se déconfine, Loïc refuse de sortir. Sa sœur Nini continue de lui apporter à manger tout en essayant de le raisonner. La peur du virus, puis du vaccin, tétanise totalement Loïc qui finit par perdre son travail à l’usine. Il rumine, espionne ses voisins et continue à écrire sa pièce de théâtre commencée avant l’arrivée du covid. Il voulait la faire jouer par ses camarades de l’atelier théâtre du quartier. Mais « Les aventures de Clic et Cloque » n’avait pas séduit l’animateur. Loïc allait lui montrer de quoi il était capable et à quel point il avait du talent. Peu à peu, la pièce de théâtre devient envahissante, prenant le pas sur la réalité.

« Jour encore, nuit à nouveau » est le troisième volet des Chroniques de la place carrée et Tristan Saule nous propose une ambiance très différente de celle de « Mathilde ne dit rien » et « Héroïne ». Le roman est un huis clos puisque Loïc reste enfermé chez lui. L’atmosphère est étouffante, oppressante et de plus en plus paranoïaque. L’auteur a vraiment l’art de faire monter la tension progressivement pour conclure une nouvelle fois son roman avec une scène saisissante et crispante. Les contours de la réalité deviennent flous pour Loïc et pour le lecteur également. On s’interroge sur ce que l’ont lit : est-ce réel ou est-ce l’imagination de Loïc ? C’est encore une fois un grand plaisir de retrouver la place carrée, on croise à nouveau des personnages qui nous sont maintenant familiers comme Mathilde, Idriss et sa copine Zoé. Tristan Saule fait s’entrecroiser ses intrigues, on assiste à la fin de « Héroïne » depuis la fenêtre de Loïc. Même si les volumes peuvent se lire de manière indépendante, ces moments, qui soulignent la continuité des chroniques, me font vous conseiller de les lire dans l’ordre.

Avec « Jour encore, nuit à nouveau », Tristan Saule poursuit avec talent son pari fou des Chroniques de la place carrée. Haletant, angoissant, ce nouveau volume est, comme les deux précédents, une grande réussite et un véritable plaisir de lecture.

La librairie sur la colline d’Alba Donati

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« La librairie sur la colline » est le journal, écrit de janvier à juin 2020, où Alba Donati raconte la création de sa librairie « Sopra la penna ». En 2019, elle abandonne le milieu de l’édition, où elle travaillait, pour se lancer un défi de taille : ouvrir une librairie à Lucignana, en Toscane, son village natal de 180 âmes. C’est par le financement participatif qu’elle réussit à réaliser son rêve. Sa librairie sera un petit cottage niché entre le mont Prato et les Alpes apuanes ouvert sur un jardin avec un prunier sauvage, un pêcher, de la glycine, des roses, des pivoines et surtout des chaises Adirondack bleu pâle. Un lieu idyllique qui va connaître bien des vicissitudes. Deux mois après l’ouverture, la librairie prend feu. Alba Donati relance alors un financement participatif. Celui-ci aboutit à un véritable élan de générosité de la part des habitants du village. Ce tragique évènement va créer une communauté soudée autour de la reconstruction de la librairie. Il faudra ensuite faire face au covid et à ses différents confinements.

Ce journal est également l’occasion pour Alba Donati de parler de sa famille, ses relations difficiles avec sa mère, les retrouvailles qu’elle organise entre ses parents, ses amies qui vivent toujours à Lucignana. Elle y fait également montre d’une formidable et inspirante érudition littéraire. Elle établit par moments des listes de livres par thématiques (sur la nature ou l’homosexualité) et chaque fin de journée s’achève par la liste des commandes du jour. Alba Donati donne beaucoup de place aux autrices avec une prédilection particulière pour Emily Dickinson ou Annie Ernaux.

Le livre refermé, je n’ai rêvé que d’une chose : découvrir cet endroit si accueillant, si vivant et stimulant. Alba Donati a créé un lieu convivial où elle propose également des produits littéraires choisis avec soin (une confiture oranges amères et whisky Virginia Woolf ou une aux pommes, citron vert et cannelle pour Jane Austen, des collants avec des citations, etc…). « La librairie sur la colline » est une ode à la littérature et au plaisir de la partager, de la transmettre.

Traduction Nathalie Bauer

Deviens celle que tu es de Hedwig Dohm

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Agnès Schmidt, une soixantaine d’années, est internée dans l’asile d’aliénés du docteur Behrend. Plutôt calme et éteinte la plupart du temps, elle s’exhale par moments en se lançant dans des conversations avec des êtres imaginaires. Le médecin l’observe avec attention, suivant l’évolution de son état. Il présente son cas à un jeune collègue et quand Agnès rencontre ce dernier, elle tend ses bras vers lui en criant son prénom. L’émotion forte lui fait perdre connaissance. A son réveil, sa raison semble lui être revenue. Elle donne alors au docteur Behrend un livre. « Après la mort de mon mari, j’ai commencé à tenir un journal. Je vous prie de le jeter au feu. Vous êtes psychologue. Si vous souhaitez apprendre comment et pourquoi mon esprit est détraqué, alors lisez-le avant de le détruire. Personne d’autre que vous ne doit le lire. » 

Ce court et passionnant texte fut écrit en 1894 par Hedwig Dohm (1831-1919). A travers ses écrits (romans, essais, articles), elle fut une pionnière du féminisme. Dès les années 1870, elle s’interroge sur la place des femmes dans la société, sur la famille, sur leur éducation, sur l’instinct maternel. Ces thématiques se retrouvent dans « Deviens celle que tu es ». Le texte est le récit d’une découverte de soi en tant qu’individu, une quête de liberté totale après avoir vécu en se conformant docilement aux attentes de la société. La lecture, qu’elle apprécie enfant et qu’elle ne pourra reprendre qu’après la mort de son père puis de son mari, est source d’évasion mais également un moyen de palier à son manque d’éducation (Hedwig Dohm elle-même a du quitter l’école à 15 ans). Le voyage lui ouvrira des horizons même si cela arrive à la fin de sa vie. Les réflexions du personnage d’Agnès sont étonnamment modernes et certaines sont toujours d’actualité. C’est le cas de son questionnement sur la place des femmes âgées : « C’est avec tant de mépris, tant de répugnance que l’on regarde la femme âgée, comme si son âge était une faute méritant châtiment. Vous les jeunes, et les encore plus jeunes, vous vieillissez aussi pourtant, et vous voulez vieillir, et vous considérez comme un sort cruel de ne pas vieillir. » Hedwig Dohm était un esprit éclairé ne se contentant pas de dénoncer le sort fait aux femmes dans la bourgeoisie ou le milieu ouvrier. Elle lutta également contre le racisme, le colonialisme, le patriotisme ou l’antisémitisme.

« Deviens celle que tu es » est le récit poignant, intense de la découverte tardive de soi pour Agnès Schmidt. Sous le soleil de l’Italie, elle se libère enfin des rôles de fille, d’épouse, de mère et de grand-mère. Un texte qui n’a rien perdu de sa force ni de sa modernité.

Traduction Marie-France de Palacio