L’histoire de Mother Naked de Glen James Brown

En ce jour de la St Godric de l’an 1434, un ménestrel s’avance devant l’assemblée des merciers de Durham. Les riches marchands avaient mandaté Melchior Blanchflower pour jouer à leur banquet. Mais , empêché, il est remplacé par Mother Naked. Le ménestrel choisit de leur raconter une histoire qui s’est déroulée tout près de chez eux, celle du Spectre de Segerston.

Le deuxième roman de Glen James Brown est un conte médiéval extrêmement réjouissant. Au travers du monologue de Mother Naked et de cent courts chapitres, l’auteur nous narre les déboires de la famille Payne, serfs de génération en génération sur la commune de Segerston. Comme dans « Ironopolis », que j’avais adoré, le propos de l’auteur se fait politique et les paysans maltraités et exploités du 15ème siècle nous rappellent que les choses ont finalement peu changé. « Ecoute-moi bien Thomas – un monde où le paysan et l’homme instruit gagnent le même salaire est un monde dangereux. Où cela mènera-t-il ? Est-ce que je dîne avec mon chien ? Célèbre la Pentecôte avec mon meilleur cochon ? »

Comme dans son premier roman, Glen James Brown intègre à son histoire une part de fantastique avec le Spectre. Les fantômes sont également un moyen d’asservir les paysans et de les rendre dociles. Les revenants sont des âmes qui errent sur terre sans espoir d’aller au Purgatoire (personne n’entre au Paradis directement, l’entrée se monnaye de son vivant) puisqu’ils n’ont pas reçu les derniers sacrements. Une pression parmi tant d’autres que l’Église exerçait sur les serfs.

« L’histoire de Mother Naked » se lit avec un plaisir grandissant, notre ménestrel devenant au fil de son histoire de plus en plus irrévérencieux. La fin est particulièrement savoureuse.

Traduction Claire Charrier

La violoniste de Ferdinand von Saar

Walberg raconte à l’un de ses amis comment il fit la connaissance d’une jeune femme prénommée Ludovica. La première fois qu’il la croise, elle interprète un concert de musique classique avec ses deux sœurs à Vienne. Ludovica est la violoniste du trio. Quelques temps plus tard, il tombe sur elle par hasard dans la rue. La jeune femme se rend au mont-de-piété afin d’aider un ami en difficulté.

« La violoniste » est la troisième nouvelle de Ferdinand von Saar publiée par les éditions Bartillat. Les trois textes ont beaucoup de points communs à commencer par une narration basée sur des récits imbriqués. Comme dans « Histoire d’une enfant de Vienne », Ferdinand von Saar nous conte le destin tragique d’une jeune femme qui sera brisée par l’égoïsme d’un homme. Ludovica est une âme pure transportée, transcendée par son amour pour Alexis, qui prenait des cours de musique chez le père de l’héroïne. Ferdinand von Saar inscrit à nouveau son histoire dans une Vienne mélancolique et dont l’urbanisme est en pleine mutation  (au grand regret de l’auteur et de l’ami de Walberg, son double littéraire).

J’ai eu grand plaisir à retrouver la plume élégante, la subtilité dans l’évocation des affres de l’âme humaine, la nostalgie de Ferdinand von Saar qui nous offre à nouveau un portrait de femme déchirant.

Traduction Jacques Le Rider

Bilan livresque et cinéma de septembre

Voici mon bilan de lectures du mois de septembre :

-« Les hommes de Shetland », premier roman de Malachy Tallack sorti en cette rentrée littéraire et qui est un roman touchant sur un homme solitaire ;

-« Un gentleman à la mer » est un court texte de Herbert Clyde Lewis et c’est une pépite d’humour grinçant ;

-Peter May a rajouté un volume à sa trilogie écossaise avec « Loch noir » où Fin McLeod revient à nouveau sur l’île de Lewis pour enquêter ;

-« L’appel » de Leila Guerriero dresse l’incroyable portrait de Sylvia Labeyru, otage de la dictature militaire argentine,  et sa difficile libération ;

-« La violoniste » était la troisième nouvelle de Ferdinand von Saar que je lisais et je suis toujours séduite par sa plume mélancolique et délicate ;

-Gillian McAllister se lance un nouveau défi littéraire avec « L’instant d’après » et écrit deux romans en un ;

-Après avoir adoré « Ironopolis », j’ai eu un nouveau coup de cœur pour le deuxième roman de Glen James Brown « L’histoire de Mother Naked » ;

-« La méridienne » de Marghanita Laski est un court texte surprenant qui m’a beaucoup fait penser à « La séquestrée » de Charlotte Perkins Gilman ;

-Je termine le mois de septembre le sourire aux lèvres avec le dernier roman de Fabrice Caro « Les derniers jours de l’apesanteur ».

Côté cinéma, j’ai vu neuf films dont voici mes préférés :

Accompagné par son jeune fils Esteban, Luis recherche sa fille Mar qui a disparu depuis plusieurs mois. Sa quête l’a emmené au cœur de l’Atlas marocain où se déroule une rave sauvage dont sa fille était friande. Personne ne la connaît mais on lui indique qu’une autre fête va avoir lieu plus loin dans le sud du désert, il décide alors de suivre un groupe de teufeurs.

« Sirât » est un film dont on sort sidéré, Oliver Laxe nous fait vivre une véritable expérience sensorielle. La musique techno, que je n’apprécie pas spécialement, est ici la pulsation du récit, l’état de transe des danseurs devient presque le nôtre. Les paysages, dans lesquels se déroulent l’histoire, sont incroyables, arides et impressionnants. Voir un mur d’enceintes s’élever devant les montagnes de l’Atlas est l’une des images marquantes de ce film. Ces paysages, les camions mastodontes des teufeurs évoquent « Mad Max ». Et c’est bien une atmosphère de fin du monde dans laquelle sont plongés les personnages puisqu’il est question de guerre à la radio. Ces personnages sont d’ailleurs tous des marginaux déglingués, handicapés qui font entrer Luis et Esteban dans leur petite communauté. Ensemble, ils vont parcourir le désert, se confronter à des dangers extrêmes. Le suspense s’affirme alors dans le film qui nous réserve des coups de théâtre saisissants.

« Sirât » est un film hallucinant et halluciné. L’expérience se transforme en cauchemar pour les personnages devant nos regards stupéfiés.

Nora est une actrice reconnue pour son travail au théâtre. Solitaire, angoissée, elle éprouve des difficultés à vivre. Sa sœur cadette, Agnès, semble mieux avoir digéré leur enfance compliquée entre deux parents se déchirant sans cesse. Le père est un cinéaste de renom qui a été très absent pour sa famille et l’est encore. Il revient au moment de l’enterrement de son ex-femme pour proposer le rôle principal de son prochain film à Nora. Ces deux-là n’arrivent plus à communiquer depuis des années. 

« Oslo, 31 août » et « Julie (en douze chapitres) » sont deux films que j’avais adorés et j’étais ravie de retrouver l’univers de Joachim Trier d’autant que Renate Reinsve y tient également le rôle principal. J’ai beaucoup apprécié la place donnée à la splendide maison à Oslo qui a toujours abrité cette famille. Chargée d’émotions positives mais également négatives (la grand-mère s’y est suicidée), elle se présente comme un fil rouge et une incarnation des relations familiales avec ses nombreuses fissures. L’exploration des liens entre père et filles évoque le cinéma d’Ingmar Bergman mais j’ai trouvé le film de Joachim Trier beaucoup moins sombre, moins plombant. La lumière vient de la relation infiniment touchante entre les deux sœurs qui se soutiennent contre vents et marée et malgré leur différence de caractère. L’affiche reprend d’ailleurs l’une des scènes les plus émouvantes entre Nora et Agnès. « Valeur sentimentale » est un drame familial subtil qui offre aux spectateurs de beaux moments chargés d’émotion. 

Et sinon :

  • « Nino » de Pauline Loquès : Nino a fait des examens médicaux en raison d’une douleur à la gorge. Mais il ne s’attend pas au diagnostic que lui révèle de façon abrupte le médecin : le jeune homme est atteint d’un cancer. Perturbé par la nouvelle, il perd ses clefs et erre dans Paris allant de proches en proches sans parvenir à leur apprendre sa maladie. Malgré sa thématique, le film de Pauline Loquès n’est que douceur et tendresse. Cela est dû au personnage de Nino, formidablement incarné par Théodore Pellerin, qui est un jeune homme réservé, un brin lunaire et d’un grand calme face à ce qui lui arrive. Son errance dans les rues de Paris évoque « Cléo de 5 à 7 » mais aussi « Oslo, 31 août » de Joachim Trier. Sa mère, ses amis sont là mais le diagnostic a installé une distance entre eux et Nino qui se sent bien seul. Sa déambulation l’amènera à rencontrer un veuf éploré aux bains douches, une ancienne camarade de classe mère célibataire qui l’accueillera une nuit. « Nino » est le très beau portrait d’un personnage infiniment touchant et attachant.
  • « Ciutad sin sueño » de Guillermo Galoe : Toni et Bilal sont deux adolescents vivants dans la Cañada Real, le plus grand bidonville d’Europe. Ils sont amis et leur vie est sur le point de changer. La Cañada est proche de Madrid, la valeur des terrains a fortement augmenté et les pouvoirs publics veulent déloger les gitans, les roms et les marocains qui y vivent (notamment en leur coupant l’électricité). La famille de Bilal a décidé de partir. Mais le grand-père ferrailleur de Toni refuse de partir vivre en appartement. Patriarche imposant, il n’a connu que la Cañada, la nature sauvage qui l’entoure comme les trafics qui y règnent. Guillermo Galoe a très longtemps côtoyé les habitants de la Cañada pour gagner leur confiance et finir par leur proposer de jouer dans son film. Tous les acteurs sont donc non professionnels et cela donne bien entendu une épaisseur réaliste supplémentaire. La Cañada est un lieu invraisemblable où les communautés vivent ensemble an partageant leurs cultures et leurs légendes. Le lieu n’a bien sûr rien d’idéal, il est dur et rugueux. Mais Toni et Bilal savent y être heureux, ils réinventent leur quotidien en filmant avec un téléphone. « Ciutad sin sueño » est un formidable et saisissant film social.
  • « L’intérêt d’Adam » de Laura Wandel : Adam, 4 ans, est hospitalisé pour malnutrition suite à une décision de justice. Sa mère célibataire est sans famille proche et a un droit de visite limité. Lucy, l’infirmière en chef du service de pédiatrie, doit s’assurer qu’elle respecte bien ses horaires de présence auprès d’Adam. Mais le profond désarroi de la mère la touche profondément et elle tente de l’aider au-delà de ce qui lui est demandé. Le film de Laura Wandel nous plonge en immersion dans ce service de pédiatrie, son dispositif est proche du documentaire. La caméra suit sans cesse Lucy rendant ainsi l’urgence de la situation et soulignant son très (trop) grand investissement dans son service. La tension nait de la confrontation entre la mère follement aimante mais perdue et une infirmière proche du burn out qui va finir par transgresser les règles. Le film est porté par deux extraordinaires actrices : Anamaria Vartolomei et Léa Drucker.
  • « La femme qui en savait trop » de Nader Saeivar : Tarlan, enseignante et militante, s’inquiète pour Zara, sa fille adoptive. Celle-ci est professeure de danse et son mari veut l’obliger à arrêter son activité, mal vue du régime islamique. Il la maltraite, la frappe. Tarlan tente d’arranger les choses, tout en s’occupant de son fils, en prison pour malversations financières. Un jour, elle assiste à une scène violente dans la demeure de Zara. « La femme qui en savait trop » a été écrit par Nader Saeivar et Jafar Panahi et ils s’inscrit dans le mouvement « Femme, vie, liberté ». Il a été tourné de manière clandestine comme beaucoup de films iraniens en ce moment. Le film est le portrait d’une femme admirable qui a toujours combattu pour le droit syndical et celui des femmes et qui ne compte pas abdiquer devant les méthodes du régime. Ce dernier régit aussi bien la vie publique que la sphère privée et surtout celles des femmes. La danse est un symbole de l’oppression faite aux femmes et nous offre une splendide scène finale qui donne un peu d’espoir. L’interprète principale, Maryam Boubani, est formidable d’humanité et d’obstination.
  • « Classe moyenne » d’Antony Cordier : Pendant l’été, la famille Trousselard vient vivre dans sa luxueuse villa du sud de la France. Lui est avocat d’affaires et elle une actrice dont la carrière bat de l’aile. Pendant le reste de l’année, la propriété est gardée par la famille Azizi. Les relations entre eux restent polies jusqu’à ce que la condescendance, les caprices et le mépris des Trousselard dépassent les bornes. La cohabitation entre les deux va se transformer en jeu de massacre. La lutte des classe n’est pas morte comme nous le montre le film d’Antony Cordier, elle est même particulièrement cinglante. Les coups bas, les humiliations et les mesquineries sont au menu (M. Trousselard se targue d’être un excellent cuisinier à longueur de temps) et sont servis par des dialogues ciselés. Le casting est absolument parfait avec en tête un Laurent Lafitte odieux à souhait, imbu de lui-même et pédant avec ses locutions latines. « Classe moyenne » se révèle cruel et réjouissant.
  • « Downton abbey : le grand final » de Simon Curtis : La famille Crawley connait bien des problèmes en cette année 1930. Lady Mary vient de divorcer ce qui cause un véritable scandale dans les salons aristocratiques (elle sera obligée de se cacher sous un escalier avec ses parents pour ne pas croiser des membres de la famille royale lors d’une réception). L’argent de l’héritage de Lady Grantham a été mis en péril par le krach de 29 et les imprudences de son frère. Les choses changent à Downton Abbey avec la retraite de Mr Carson et Mrs Patmore. Une page se tourne à Downton et pour les spectateurs de la série dont je fais partie depuis le 1er épisode. Le plaisir du film nait des retrouvailles avec cette galerie de personnages que l’on suit et que l’on apprécie depuis si longtemps. Le plus de ce troisième film est la présence de l’irrévérencieux et sarcastique Noël Coward qui est un vent de modernité dans les salons de Downton. L’évocation des disparus (Matthew, Sybil) ne peut qu’émouvoir mais celle qui nous manque terriblement, c’est bien sûr Lady Violet (irremplaçable Maggie Smith) dont le fantôme fait monter les larmes aux yeux. Longue vie à Downton Abbey !

 

  • « Connemara » d’Alex Lutz : Après un burn out, Hélène décide de retourner dans sa région natale entre Nancy et Épinal suivie par son mari et ses filles. Cette petite ville, trop étriquée pour ses ambitions, elle la retrouve comme si elle n’était jamais partie. Rien n’a véritablement changé. La preuve, son coup de cœur d’adolescente, Christophe, est toujours là et il va même rechausser les patins de hockey où il excellait. Hélène, qui a un grand besoin de légèreté, va entamer une liaison avec lui. Le film d’Alex Lutz est adapté du roman éponyme de Nicolas Mathieu qui évoquait le déterminisme social, l’opposition entre deux France, l’une plus populaire que l’autre qui passe le tube de Michel Sardou à chaque fête. Les deux héros sont interprétés par deux acteurs que j’apprécie beaucoup : la lumineuse et sensible Mélanie Thierry et le touchant Bastien Bouillon (dans un rôle un peu trop proche de celui de « Partir un jour »). Malgré leur performance et une certaine délicatesse dans le regard du réalisateur, l’émotion ne passe pas l’écran peut-être en raison de trop d’effets de mise en scène. 

Chârulata de Rabindranath Tagore

Bhupati est un homme riche mais il ne peut rester inactif. Son pays connaissant une certaine agitation politique, il décide alors de fonder un journal qui rapidement accapare ses journées. Sa jeune femme Chârulata est totalement délaissée mais comme elle a le goût des études, elle fait venir le cousin de son mari, qui est en troisième année de licence, pour lui donner des cours. Châru et Amal s’entendent à merveille, ils imaginent la création d’un splendide jardin qu’ils dessinent ensemble et bien d’autres fantaisies extravagantes. Ils ont surtout une passion commune pour la littérature. Ils décident d’écrire ensemble un journal destiné uniquement à eux-mêmes. Mais Amal a des ambitions et il envoie ses textes à des éditeurs qui le publient. Le jeune homme rencontre le succès et Châru a peur que cela brise leur précieuse intimité. « Châru comprit clairement qu’Amal courait un terrible danger maintenant qu’il était passé sous la coupe du plus grand nombre, en dehors de sa protection. Il ne la considérait plus comme son égale. Il l’avait dépassée. A présent, il était devenu un écrivain et elle n’était qu’une simple lectrice. Il allait falloir intervenir. » 

« Chârulata » est un court roman signé du prix Nobel de littérature Rabindranath Tagore. Le thème central est universel, c’est celui du triangle amoureux. Les sentiments de Châru vont s’avérer plus forts pour Amal que ce qu’elle imaginait. La psychologie des trois personnages est très détaillée par Tagore. Châru a été mariée très jeune, totalement seule, elle trouve en Amal un alter-ego qui lui accorde son attention. Le jeune homme se révèle égoïste, capricieux, imbu de lui-même. Bhupati est un mari naïf qui pense qu’il n’est pas nécessaire de conquérir jour après jour sa jeune épouse. L’intrigue mêle jalousie, incompréhension, malentendus et elle se résoudra dans les larmes. 

J’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir la plume de Rabindranath Tagore, dont la précision dans les descriptions des sentiments, qui donnent de l’épaisseur à ses personnages, est remarquable. 

Traduction France Bhattacharya

Les hommes de Shetland de Malachy Tallack

Jack Paton a presque 63 ans et il a toujours vécu sur une île de l’archipel de Shetland. Il habite dans la maison où vivaient ses parents. Sa vie est faite de solitude et de routine. Il fait ses courses dans la petite épicerie tenue par une amie d’enfance, occupe un boulot d’homme de ménage dans des bureaux, ce qui lui laisse le temps de se balader et surtout d’écouter de la musique. Car Jack est totalement habité par la musique country, il a une belle collection de disques et il compose également. Parallèlement à la vie de Jack, on découvre également celle de ses parents Kathleen et Sonny. Ce dernier a commencé par travailler sur un bateau de chasse à la baleine dans l’Atlantique sud avant de se fixer sur son île du nord de l’Écosse. 

« Les hommes de Shetland » est le récit d’une vie simple, sans prétention. Jack a toujours vécu ainsi, sans ambition particulière. Il sait profiter des paysages sauvages et rudes de son île, il les parcourt chaque jour. Petit à petit, on découvre que Jack a été obligé de rester sur son île et qu’un terrible souvenir l’y attache. J’ai au départ préféré les chapitres consacrés à la vie de ses parents, le premier chapitre est particulièrement réussi et résonnera cruellement avec le dernier. La vie terne de Jack va pourtant s’ouvrir et le personnage se révèle de plus en plus touchant. Se dégagent de sa vie de la douceur et une humanité qui était en sommeil. Le roman est par ailleurs émaillé de textes de chansons écrites par Jack que Malachy Tallack a réellement enregistrées et qui nous accompagnent durant notre lecture.

« Les hommes de Shetland » est un roman au rythme lent à l’image de la vie de son personnage principal, un joli texte touchant. 

Traduction Anne Pouzargues

Le veuf noir du Grand Canyon de Vincent Manilève

Robert Spangler est un homme séduisant, affable, charismatique que tout le monde apprécie. Le malheureux homme voit le sort d’acharner sur lui depuis 1978. Il est en effet trois fois veufs : sa première femme Nancy s’est suicidée après avoir assassiné leurs deux enfants adolescents ; sa deuxième femme Sharon est morte suite à une overdose de médicaments ; sa troisième femme Donna a fait une chute mortelle d’une falaise du Grand Canyon où Robert aimait randonner. Cela finit par faire beaucoup pour un seul homme et la police commence à regarder de plus près la mort de ces trois femmes.

Le récit de la vie de Robert Spangler n’est évidemment pas baser sur le suspens et la question de  savoir s’il a tué ou non ses femmes. Le destin ne s’est bien entendu pas acharner sur lui durant toutes ses années, il est bien le meurtrier de ses épouses et enfants. En raison de la personnalité de Spangler, de son art consommé du mensonge, personne (ou presque, l’ex-mari de Donna et leurs enfants sont plus sceptiques)  n’a mis en doute sa version des faits. L’enquête de Vincent Manilève se dévore comme un roman, les faits sont méthodiquement exposés. Comme toujours avec la collection Society, l’affaire est recontextualisée, inscrite dans un territoire que l’auteur a visité dans le cadre de son enquête. Ici, nous sommes plongés dans l’un des sites les plus impressionnants des États-Unis : le Grand Canyon. Robert et sa deuxième femme ont fait partie des « canyoneers », des randonneurs qui explorent en profondeur le canyon. Sharon a d’ailleurs écrit un livre référence sur le sujet « On foot in the Grand Canyon ».

L’affaire de Robert Spangler s’étale de 1978 à 2000, date à laquelle il sera arrêté. Il mourra d’un cancer l’année suivante. Sa personnalité complexe, la durée de ses méfaits rendent l’enquête de Vincent Manilève captivante.

Du fil à retordre de Michelle Gallen

« Une fille aussi pauvre que Maeve n’était pas en mesure d’avoir des ambitions. Et c’est pour ça qu’elle les chérissait tant. » Été 1994, Maeve Murray n’a qu’une idée en tête : quitter ce bled pourri d’Irlande du Nord où elle a grandi. Elle attend fébrilement les résultats de l’examen qui lui permettra, si ses notes sont suffisantes, de rejoindre une université londonienne. Même si l’idée de vivre entourer d’anglais n’enchante pas totalement Maeve la catholique. En attendant, elle va travailler, avec ses amies Caroline et Aoife, dans l’usine de confection de chemise de la ville durant l’été. Une chance étant donné le taux de chômage, qui va lui permettre d’économiser pour son prochain déménagement. Un premier pas vers l’indépendance. 

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Michelle Gallen « Ce que Majella n’aimait pas » et je suis sortie totalement enthousiasmée de « Du fil à retordre ».  Comme dans son premier roman, l’autrice a créé une formidable héroïne, irrésistiblement attachante. Maeve est issue d’un milieu très populaire, ses deux parents ne travaillent pas et la vie de famille est plombée par un terrible deuil. Elle a compris que seules les études pouvaient lui permettre de sauver sa peau. 

Autre point fort du roman, la capacité de Michelle Gallen a nous faire sentir le poids et la complexité de la situation politique et sociale en Irlande du Nord. Les Troubles sont toujours très présents, les accords de Paix sont en discussion. Maeve travaille dans une usine mixte, l’un des rares endroits de la ville où se côtoient quotidiennement catholiques et protestants. Au sein de l’usine, Michelle Gallen nous offre de très beaux personnages (notamment la formidable et audacieuse Fidelma) que leur religion opposent mais qui peuvent aussi former une communauté d’ouvriers subissant les mêmes conditions de travail, les mêmes difficultés à payer les loyers, la nourriture et la même peur à la vue de l’armée anglaise. Tout cela est très finement amené, construit avec toujours beaucoup d’humour, de verve, de causticité (on pourrait être dans « The van » de Roddy Doyle). 

« Du fil à retordre » est une fresque sociale, le récit d’une émancipation, teinté à la fois de désespoir et d’un humour bravache. Un régal absolu ! 

Traduction Carine Chichereau

Eclaircie de Carys Davies

1843, Ivar vit seul avec ses bêtes sur une île battue par le vent au large de l’Écosse. Le climat y est extrêmement rude, la lumière peu présente. Ceux qui vivaient avec lui ont peu à peu quitté l’île. Un jour, il trouve au pied d’une falaise un homme nu et inconscient. Il le ramène dans sa maison pour le soigner et le sauver. Malgré la différence de langue, les deux hommes arrivent progressivement à communiquer et à se comprendre. L’inconnu se nomme John Ferguson, il est pasteur. Ce qu’Ivar ne sait pas, c’est qu’il est là pour l’expulser de son île qui va être transformée en hectares de pâturage, pour des moutons, par un propriétaire terrien. Ivar ne sait pas non plus que la femme de John, Mary, attend son retour avec impatience.

Le très beau roman de Carys Davies s’appuie sur deux moments de l’histoire écossaise. Le premier est le schisme de l’Église presbytérienne en raison des pouvoirs des propriétaires terriens sur celle-ci. John Ferguson fait partie de ceux qui vont créer la nouvelle Église libre d’Écosse. Mais l’argent lui manque pour établir sa paroisse d’où son accord pour la mission d’évacuation d’Ivar. Cela s’inscrit dans les Clearances qui eurent lieu aux 18e et 19e siècles dans les Lowlands puis les Highlands. Il s’agit d’expulsions forcées de paysans pauvres par des propriétaires terriens afin de privilégier les cultures et l’élevage. Ces déplacements de population eurent des effets catastrophiques comme l’explique l’autrice à la fin du livre, et dans le cas d’Ivar, il est également question de la disparition de sa langue (l’un des enjeux du roman).

Outre cet intéressant aspect historique, « Éclaircie » est le récit de trois solitudes qui vont se croiser de façon improbable. Ivar vit seul depuis longtemps et cela le satisfaisait jusqu’à l’arrivée de John. Il prend conscience de son isolement, de son besoin d’autrui qu’avec lui. John Ferguson est bien seul aussi depuis qu’il a décidé de quitter l’Église presbytérienne d’Écosse et il ne veut accepter l’aide de personne. Mary Ferguson n’épouse son mari qu’à 43 ans, elle n’aura pas d’enfant et sera toujours à part dans la société. Leur rencontre changera leur destin jusque là tout tracé.

Carys Davies nous transporte dans cette île grâce à ses descriptions précises et évocatrices. Sa langue, économe, rend parfaitement compte des émotions, des ressentis de ses trois personnages. Une nouvelle voix britannique à découvrir absolument dans cette rentrée littéraire.

Traduction David Fauquemberg

Fleurs de Marco Martella

« Fleurs » est un recueil de huit textes dont les titres traduisent son thème central : narcisses, églantines, pensées, campanules, etc… Ils sont la retranscription de conversations que Marco Martella aurait eu dans l’intention d’en faire des articles pour sa revue « Jardins ». L’auteur s’y amuse à brouiller la frontière entre le réel et la fiction. On y croise en effet des personnes bien réelles comme Pia Petersen, Enrique Vila-Matas, Emily Dickinson, William Morris ou le paysagiste Gilles Clément. Mais petit à petit, le doute s’installe. Maxwell Hutchinson, qui travailla dans le jardin des ateliers de la Morris & Co à Merton, a-t-il réellement existé ? Au chapitre suivant, le doute n’est plus permis puisque Marco Martella discute avec malice de son hétéronyme Teodor Ceric avec Vila-Matas ! Le lecteur se questionne alors avec délice : qu’y-a-t-il de vrai dans ce recueil ?

Mais peu importe de le savoir au fond puisque l’auteur célèbre dans ces pages à la fois la littérature et la beauté des jardins, de la nature. L’auteur rêve d’un  nouvel homme qui comprendrait qu’il n’est que le gardien de cette terre et non son propriétaire. « Quoi qu’il en soit, le vieux rêve de retrouver une place dans le monde nous accompagne toujours. Si l’arrogance nous a chassés du paradis ce n’est que grâce à l’humble sagesse du jardinier, à sa passion pour les choses de la terre, qu’on pourra en retrouver le chemin. » Il est beaucoup question dans « Fleurs » de jardins merveilleux comme des paradis perdus, c’est le cas de celui de l’oncle de Pia Petersen à  Ringkøbing resté presque à l’état sauvage, celui de Casteldaccia en Sicile foisonnant de plantes variées. Et c’est surtout le cas de celui qui est présenté dans le superbe dernier texte où Marco Martella évoque le jardin où sa mère se rendait chaque été en Sicile. Des souvenirs qui jaillissent de manière proustienne par le truchement du parfum des fleurs d’un citronnier, joliment nommées zagare en italien.

« Fleurs » est un recueil qui se déguste, qui amuse autant qu’il émeut et qui nous rappelle qu’il faut s’émerveiller devant la beauté de la nature qui nous entoure.

A petit feu d’Elizabeth Jane Howard

Alice, la fille du colonel Herbert Browne-Lacey, décide de se marier avec Leslie Mount. Ce n’est pas par passion amoureuse qu’elle prend cette décision mais pour fuir l’autorité de son père et toutes les tâches qui lui incombent dans la sinistre demeure de celui-ci. Alice est peinée d’abandonner sa belle-mère May qui va devoir affronter seule les exigences d’Herbert. Les deux enfants de May, Lizzie et Oliver, viennent également de quitter la maison en raison de leur profonde mésentente avec leur beau-père. Oliver est un jeune homme brillant qui se cherche paresseusement un avenir et organise de nombreuses fêtes dans l’appartement de sa mère à Londres. Quand Lizzie vient s’installer avec lui, elle trouve rapidement du travail grâce à ses talents de cuisinière et pourvoit ainsi aux dispendieuses dépenses de son frère. Heureusement, Lizzie va croiser le chemin de John, un homme plus âgé, qui va tomber sous son charme.

L’ouverture du roman d’Elizabeth Jane Howard est légère, le ton est badin et amusé notamment grâce au personnage d’Oliver qui ne prend pas grand chose au sérieux. Il est une sorte de dandy dans le Swinging London qui n’a pas tout à fait les moyens de son peu d’ambition. Derrière l’humour, toujours caustique de l’autrice, se cache en réalité beaucoup de solitude, un fort besoin de reconnaissance et d’affection. C’est principalement le cas des trois femmes de la famille écrasées par le poids des injonctions d’une société patriarcale. May déteste la maison où elle habite, qu’elle a entièrement financée, mais elle abdique devant les desiderata de son odieux et détestable mari. Alice passe de la soumission à son père, à celle de son mari et se trouve toujours aussi malheureuse. Lizzie est celle qui s’approche le plus du bonheur, mais sa relation avec un homme plus âgé posera problème. Comme toujours, l’intelligence d’Elizabeth Jane Howard à construire ses personnages et à analyser leurs errements est très appréciable et elle nous offre à nouveau une belle variété de caractères.

Malgré l’humour mordant, « A petit feu » est un roman sombre, proposant peu d’espoir et de moments de joie à ses personnages. Oscillant entre comédie et tragédie, ce roman d’Elizabeth Jane Howard m’a totalement séduite.

Traduction Cécile Arnaud