Le jardin sur la mer de Mercè Rodoreda

« Moi, j’ai toujours aimé connaître tout ce qui arrive aux gens, bien que je ne sois pas bachelier… C’est parce que j’aime les gens. Et les propriétaires de cette maison, je les aimais. Mais cela fait si longtemps, de tout ça, dont je ne me souviens plus. Je suis trop vieux et parfois je m’embrouille malgré moi… » Un vieux jardinier se remémore les six étés où il travailla pour Mme Rosamaria et M. Francesc dans leur superbe villa surplombant la mer. Le jeune couple, issu de la bourgeoisie barcelonaise, arrive chaque année à la belle saison avec des amis comme le peintre Feliu qui ne peint que la mer. De somptueuses fêtes sont organisées dans le luxuriant jardin, des feux d’artifice, un lion et une guenon feront également partie des divertissements qui se déroule sous le regard amusé et indulgent du jardinier. Mais l’insouciance prendra fin avec l’arrivée d’un nouveau voisin qui fait construire une villa pour sa fille et son mari.

Je découvre Mercè Rodoreda grâce au « Jardin sur la mer » pour la première fois traduit en français. L’histoire du couple est vu au travers des yeux bienveillants de leur jardinier. Cet homme modeste, amoureux de la nature, est aussi attentif aux plantes qu’aux personnes qui vivent dans la villa. Il observe avec finesse, écoute avec patience et se dessine, grâce à lui, par petites touches la vie des autres. Les premiers étés ont un côté fitzgeraldien mais les bulles de champagne vont bientôt laisser la place à un drame poignant. Le passé des personnages jette une ombre sur ce lieu idyllique et le charme se rompt. Le récit du vieux jardinier, personnage infiniment touchant, se fait mélancolique et emprunt de désenchantement. Mercé Rodoreda décrit avec finesse et subtilité les sentiments, les actions de ses personnages, comme leurs secrets les plus enfouis.

Délicat, nostalgique, poétique, « Le jardin sur la mer » est un splendide roman qui me donne envie de découvrir toute l’œuvre de Mercé Rodoreda.

Traduction Edmond Raillard

Juno et Legs de Karl Geary

Dublin, années 80, Juno a 12 ans et c’est une boule de rage. Son père, alcoolique, comate toute la journée dans leur logement. Sa mère doit travailler sans arrêt pour que la famille ne sombre pas totalement. Elle est couturière mais ses clientes ne lui versent que de très modestes acomptes. A l’école, rien ne va non plus : Juno ne se laisse pas faire, elle se bagarre s’il le faut, se rebelle contre la sœur et le père de son école catholique. Ces deux-là infligent humiliation, punitions physiques à ceux qui sortent du rang. C’est le cas de Sean, un garçon timide et frêle qui se voit affliger de rubans roses devant toute la classe. Juno vole à son secours et nait alors une indéfectible amitié avec Sean qu’elle rebaptise Legs.

« Juno et Legs » (en vo « Juno loves Legs ») est le deuxième roman de Karl Geary et Juno est la narratrice de cette histoire déchirante. Un drame terrible va séparer les deux enfants qui ne se retrouveront que des années plus tard. La misère sociale, le peu d’entraide dans le quartier où vit Juno sont frappants, la brutalité et l’autoritarisme des religieux l’est encore plus. Comment deux enfants comme Juno et Legs peuvent-ils se construire dans un tel environnement ? Nous assistons à la chute de ces deux écorchés vifs. Le tableau est très noir mais Karl Geary ne tombe pas non plus dans le mélo larmoyant grâce à son écriture vive, rythmée et à la lumière que constitue l’amitié de Juno et Legs. Des images très fortes restent à l’esprit lorsque l’on referme ce roman comme celle de deux gamins qui sèchent l’école pour se balader dans les rues de Dublin, une bouffée de liberté dans un quotidien gris et violent.

« Juno et Legs » est un splendide et tragique roman de formation, aux personnages incroyablement incarnés que l’on aimerait sauver. « Vera », le premier roman de Karl Geary publié en 2017, est dans ma pal, il devrait plus y rester bien longtemps !

Traduction Céline Leroy

Divorcée d’Ursula Parrott

« C’est une chose étrange que d’être quittée par son mari à vingt quatre ans. Ce n’est pas exactement la vie que j’avais imaginée. » Pourtant le couple formé par Patricia et Peter semblait avoir tout pour conquérir le New York des années 20. Travaillant tous les deux, participant à de nombreuses fêtes arrosées, s’accordant une certaine liberté à l’intérieur de leur mariage, ils semblaient incarnés la modernité des années folles. Mais les mœurs ne s’affranchissent pas de la morale de la même façon lorsque l’on est un homme ou une femme… Après avoir enduré les infidélités de Peter, Patricia se laisse tenter par le charme d’un autre homme et l’avoue à son mari. Après quatre ans de vie commune, leur mariage prend l’eau jusqu’au divorce qui déstabilise totalement Patricia.

Les éditions Honorine ont eu l’excellente idée de publier dans une nouvelle traduction le roman d’Ursula Parrott. Il fut publié en 1929, il remporta un énorme succès et il fut d’ailleurs adapté au cinéma par Robert Z. Leonard en 1930 (il est globalement fidèle au roman à l’exception de la fin et Norma Shearer est une parfaite incarnation de Patricia). 

« Divorcée » évoque immanquablement l’univers de F. Scott Fitzgerald : l’élégance des années folles, le champagne et les cocktails qui coulent à flot, les bars clandestins de la Prohibition, la mauvaise absinthe, les crêpes Suzette de chez Dante’s, tout ce qui faisait l’attrait et l’atmosphère du jazz age à New York. Une insouciance, une légèreté qui s’accompagnent toujours de désabusement et d’amertume. Patricia a beaucoup de mal à se faire à son statut de femme divorcée. Elle se rendra rapidement compte que les femmes, qui se comportent avec frivolité et collectionnent les aventures, ne sont pas regardées de la même façon que les hommes. Même si l’entre-deux-guerres semble une période de libération des mœurs, les femmes se retrouvent dans une position ambigüe et inconfortable. Certaines ne sont pas enthousiasmées par l’émancipation des ex-femmes : « Qu’elles sont libres ? Tu parles ! Libres de payer toutes seules leur loyer, leurs vêtements, libres d’obéir à huit hommes au bureau plutôt qu’à un seul à la maison, oui ! » Ursula Parrott peint finement ce moment dans l’histoire des femmes en retraçant la quête d’indépendance et d’affirmation de soi de Patricia, personnage hautement touchant, complexe et digne.

La lecture de « Divorcée » fut une très belle découverte, le ton lucide et désenchanté à la fois, les dialogues plein d’esprit m’ont totalement enchantée. 

Traduction Sarah Tardy

Les effacées de Marine Carteron

Suite à une sortie scolaire au musée d’Orsay, Joséphine se retrouve enfermée dans un placard à balais. La jeune fille est harcelée depuis des mois par un groupe de garçons. Quand Joséphine réussit à sortir, la nuit est tombée et elle n’en revient pas d’avoir été oubliée par tous. Elle commence à errer dans les salles du musée et s’arrête devant « L’origine du monde » de Gustave Courbet. C’est là qu’elle est interpellée par une voix, celle de Virginie qui émane de « L’homme blessé », également peint par Courbet. Elle fut la compagne du peintre et était présente dans le tableau. Mais suite à leur séparation, Courbet décida de l’effacer. Virginie raconte à Joséphine sa vie et celles d’autres femmes victimes des repentirs du peintre, ou oubliées comme le modèle de « L’origine du monde ». 

« Les effacées » est un formidable roman qui fait dialoguer deux jeunes femmes dont les destinées entre en résonnance malgré  les années qui les séparent. Leur rencontre met en lumière la place des femmes, la domination masculine, l’importance du consentement. L’histoire de Joséphine et celle de Virginie s’entremêlent avec intelligence et habileté.

Le propos féministe lié à une plongée dans l’œuvre de Gustave Courbet font des « Effacées » un roman captivant qui donne envie de parcourir les allées du musée d’Orsay à la recherche de celles qui ont été invisibilisées. (Dans « L’atelier du peintre », Jeanne Duval, la compagne de Baudelaire réapparaît comme un fantôme dans la toile). Le roman de Marine Carteron est très joliment illustré par Mathilde Foignet. 

L’année du jardinier de Karel Capek

Karel Capek, grand écrivain tchèque mort en 1938, nous propose un almanach du jardinier avec les tâches à réaliser selon les mois de l’année. Entre ces chroniques, il y a d’autres textes portant sur les semences, la pluie bienfaisante, les amateurs de cactus, les beautés de l’automne, etc… L’ouvrage est agrémenté de dessins humoristiques réalisés par le frère de l’auteur. L’ensemble est désopilant, Karel Capek épingle les manies des jardiniers comme celle de vouloir toujours ramasser le crottin de cheval même si la bienséance l’empêche. « Seul un blâmable respect humain empêche le jardinier d’aller ramasser dans les rues l’engrais qu’y déposent les chevaux ; mais chaque fois qu’il aperçoit sur le pavé un joli tas de crottin, il gémit sur ce gaspillage des dons de Dieu. » 

L’ouvrage date de 1929 mais si vous avez des jardiniers autour de vous, vous allez forcément reconnaître certaines de leurs habitudes ou travers. Il en ressort que la principale qualité d’un jardinier est la patience (l’attente est bien longue durant les mois d’hiver), que l’on reconnaît l’arrivée du printemps au nombre de catalogues de jardineries dans sa boite aux lettres, qu’il ne faut jamais accepté de s’occuper du jardin d’un ami quand il est en vacances sous peine de crouler sous les taches et qu’il vaut mieux éviter de planter des légumes si on ne veut pas se retrouver à manger 120 radis par jour ! Ces chroniques sont vraiment savoureuses et cocasses mais Karel Capek y glisse également des réflexions plus profondes sur le temps qui passe notamment. « Le jardin n’est jamais fini. En ce sens, le jardin ressemble au monde et à toutes les entreprises humaines. »

« L’année du jardinier » est un texte qui peut se picorer tout au long des saisons pour suivre le parcours difficile et laborieux des jardiniers. Bien évidemment il n’est pas réservé qu’aux accros du jardin et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire alors que je n’ai pas spécialement la main verte !

Traduction Joseph Gagnaire

Fils prodigues de Colin Barrett

A Ballina, dans la comté de Mayo, les frères Ferdia ont un compte à régler avec Cillian English. Ce dernier a perdu dans un turlough, un lac éphémère, 30 000 € de cocaïne. Pour l’obliger à payer son dû, les deux hommes décident de kidnapper le petit frère de Cillian, Doll. Ils trouvent une planque dans la maison isolée de Dev Hendrick, un  jeune colosse réservé et dépressif. Nicky Hennigan, la petite amie de Doll, va tenter de le sortir de là.

Après un recueil de nouvelles, « Jeunes loups », datant de 2014 et que je n’ai pas encore lu, Colin Barrett publie son très réussi premier roman. Il nous plonge dans le quotidien sclérosé de jeunes gens de la classe ouvrière. La pauvreté, le chômage mènent à la drogue et à la petite délinquance. C’est le cas de Cillian qui trafique dans le petit pavillon de son petite amie. Les frères Ferdia sont les hommes de main d’un plus gros trafiquant. La brutalité répond à la misère sociale et à l’ennui. Face à ce schéma tout tracé, dans une petite ville où l’évènement majeur de l’année est le festival du saumon, deux personnages sortent du lot. Dev est un garçon hypersensible, peu gâté par la vie, rongé par des crises d’angoisse et dont l’humanité illumine le roman. Nicky, quant à elle, ne semble pas à sa place dans cette ville étriquée qui offre peu de possibilités. Elle est intelligente, responsable, réfléchie et on se demande ce qu’elle fait avec Doll, parfaitement insouciant et en admiration devant son frère dealer.

« Fils prodigues » est un roman social maitrisé aux personnages cabossés et touchants. Colin Barrett sait mélanger la noirceur à l’humour dans une langue inventive. Encore un auteur irlandais à suivre.

Traduction Charles Bonnot

Bilan livresque et cinéma de juin

Juin s’est terminé, le mois anglais également et j’ai achevé mes lectures pour celui-ci avec le surprenant « Woolf » d’Adèle Cassigneul, la très belle évocation d’Orlando dessiné par Montse Mazorriaga, « Une volière en été » où Margaret Drabble dresse une portrait nuancé de la condition féminine dans les années 60 et le nouveau roman de Deborah Levy qui suit le parcours d’une femme en quête d’identité. J’ai ensuite découvert la très talentueuse Mercè Rodoreda avec son « Jardin sur la mer » et le très amusant Karel Capek avec son « Année du jardinier ». J’ai terminé le mois de juin avec deux auteurs irlandais dont j’ai adoré les romans : « Fils prodigue » de Colin Barrett et « Juno et Legs » de Karl Geary. 

Côté cinéma, j’ai vu sept films durant le mois de juin dont voici mes préférés :

Enzo, 16 ans, apprend la maçonnerie mais il n’est pas très doué. Son patron demande à rencontrer ses parents pour leur parler de son manque d’implication. A sa grande surprise, il découvre que le jeune garçon habite dans une villa somptueuse de la Ciotat. Il perd ses moyens devant les parents et promet de garder Enzo en le mettant sous la tutelle de Vlad, un ouvrier ukrainien.

L’histoire de « Enzo » est éminemment touchante puisqu’il s’agit du dernier film de Laurent Cantet, décédé en 2024, écrit avec son ami Robin Campillo qui a décidé de le réaliser. On retrouve dans ce film tout l’intérêt de Laurent Cantet pour le monde du travail et les classes sociales. Ce qui est passionnant ici, c’est le renversement du concept de transfuge de classe. Les parents sont ingénieure et professeur d’université, le frère ainé va intégrer Henri IV. Enzo est traité avec bienveillance, entouré par la tendresse de parents aimants et compréhensifs. Mais il a honte de son milieu social, ne s’y sent pas à sa place. Mais il peine aussi à s’insérer dans le milieu ouvrier. Robin Campillo ne s’est pas contenté de réaliser le film de Laurent Cantet, il y a également mis sa patte puisqu’il y est question de désir, de sensualité. Eloy Pohu, dont c’est le premier rôle, incarne Enzo avec beaucoup de talent et de sensibilité. « Enzo » est un récit inattendu sur un adolescent qui cherche sa place dans la société tout en rejetant les codes et attendus de sa classe.

 

Chaque mois, les deux frères Jae se retrouvent pour un dîner en famille dans un luxueux restaurant. L’aîné est un avocat sans scrupules qui a épousé en seconde noce une femme beaucoup plus jeune. Son frère cadet est un chirurgien pédiatrique de renom. Sa femme et lui ont accueilli leur mère sénile et ingrate dans la chambre d’ami de leur appartement. Il n’apprécie guère les valeurs capitalistes et le cynisme de son frère aîné. Leur relation va se compliquer lorsque leurs enfants vont être mêler à un crime particulièrement odieux. 

 » A normal family » est l’adaptation du « Dîner » d’Herman Koch et sa noirceur n’a rien à envier au « Parasite » de Bong Joon-Ho. Le portrait de la société coréenne est très amer. La barbarie, la violence ne sont jamais loin sous le vernis policé de la haute société où évoluent les personnages. Les valeurs et la morale sont plus faciles à défendre lorsque l’on est pas directement concernés. Le film s’ouvre sur une scène d’agressivité, d’une brutalité saisissante avec un carambolage en pleine rue et il s’achèvera sur une scène encore plus glaçante. Les quatre acteurs, qui interprètent les deux couples, sont formidables. Un thriller parfaitement mené et angoissant. 

Amélie est un drôle de bébé. Silencieuse et immobile, elle est qualifiée de légume par le pédiatre. Mais un jour de tremblement de terre (sa famille vit au Japon), ce bébé si calme se met à hurler sans relâche, vexée que personne ne comprenne son babillage. Entre leurs trois enfants, les parents se trouvent vite dépassés et ils font appel à deux personnes qui vont changer la vie d’Amélie : sa grand-mère qui lui fait découvrir le plaisir du chocolat blanc et Nishio-san, une employée de maison qui s’occupera avec tendresse de cette petite fille singulière. 

L’adaptation du roman d’Amélie Nothomb est un ravissement qui mélange le cinéma d’animation français et japonais. Le film est une splendeur à l’esthétique colorée et foisonnante. Amélie grandit dans  un Japon qui l’émerveille par ses traditions, ses rites et la beauté de sa végétation. On pense parfois à l’univers de Miyazaki. Ce qui ressort surtout du film, c’est le plaisir de la découverte, la luminosité des paysages, l’infinie bienveillance de Nishio-san, l’incroyable vivacité de cette petite fille. Même si Amélie connaîtra des moments difficiles et douloureux (son père, consul, devra un jour retourner en Belgique), elle apprendra à les surmonter et à les sublimer (notamment par la littérature). « Amélie et la métaphysique des tubes » a une grâce, une poésie et je ne peux que saluer le formidable travail de Liane-Cho Han et Maïlys Vallade. Un vrai régal !

Et sinon :

  • « Peacock » de Bernhard Wenger : Matthias est acteur et il  travaille pour My companion, les clients peuvent le louer  pour jouer un petit ami cultivé, un fils aimant ou pour s’entrainer à s’engueuler avec un mari. Il est très doué et reçoit régulièrement les meilleurs commentaires sur le site internet de sa boite. Il est tellement impliqué dans ses rôles qu’il finit par s’oublier. C’est ce que lui reproche sa copine qui ne le trouve plus « vrai ». Elle le quitte et Matthias commence à se remettre en question. Bernhard Wenger signe ici une comédie très grinçante. Dans le monde de Matthias tout est téléguidé : la lumière dans sa superbe maison, la musique, son téléphone, ses propres émotions. Son chien n’est lui-même pas « réel » puisqu’il est loué ! Matthias est comme une page blanche, disponible uniquement pour ses missions professionnelles. Et lorsqu’il part en vrille, personne ne semble le croire. C’est réjouissant de voir ce personnage s’enfoncer de plus en plus dans l’absurdité de sa situation. 
  • « Indomptables » de Thomas Ngijol : Yaoundé, le corps d’un officier de police est retrouvé, il a été assassiné. Le commissaire Billong va mener l’enquête malgré le cruel manque de moyens. L’homme est bourru, défend une certaine droiture mais est capable de brutaliser ses suspects. Le commissaire a également bien du mal à se faire respecter par ses propres enfants qui le trouvent autoritaire. Dans son nouveau film, Thomas Ngijol change de ton et nous propose une histoire plus sombre. Le personnage principal est complexe, nuancé et il est formidablement incarné par Thomas Ngijol. Il tente de donner une image de la société camerounaise prise entre modernité et traditions. L’intrigue policière est noyée dans la peinture sociale et son intérêt se dilue quelque peu. 
  • « The Phoenician Scheme » de Wes Anderson : Anatole « ZsaZsa » Korda échappe une nouvelle fois à une mort certaine. Ce très riche homme d’affaires a des procédés très controversés. Pour sauver l’un de ses fastueux projets, il doit courir à travers l’Europe pour trouver des financements. Pour l’accompagner, il fera sortir sa fille du couvent où elle s’apprêtait à prononcer ses vœux. Celle-ci accepte en espérant éclaircir la mort de sa mère. Le casting du dernier Wes Anderson est étincelant : Benicio del Toro, Mia Threapleton, Tom Hanks, Riz Ahmed, Mathieu Amalric, Benedict Cumberbatch, Scarlett Johansson, les caméos se multiplient au fil des voyages de Zsa Zsa. J’ai mis beaucoup de temps à rentrer dans le film qui est extrêmement bavard et finalement assez répétitif. Si le film reste plaisant à regarder, c’est grâce aux performances des acteurs et à l’univers vintage et pop du réalisateur. 
  • « Chime » de Kiyoshi Kurosawa : Dans un cours de cuisine, un élève se suicide devant tout le monde en sa tranchant la gorge. L’angoisse gagne le professeur, atteint son quotidien. La violence semble le contaminer. Kiyoshi Kurosawa réalise un moyen métrage étrange où le mal reste inexpliqué. L’ambiance est très inquiétante mais l’intrigue est trop décousue pour convaincre. 

Bleu d’août de Deborah Levy

Elsa M. Anderson, 34 ans, est une pianiste virtuose, très célèbre. Sa carrière s’est  arrêtée brutalement après un concert à Vienne. Durant le concerto pour piano n°2 de Rachmaninov, elle perd pied et quitte la scène. Après le confinement, elle part en Grèce où elle va donner des cours particuliers de piano. A Athènes, Elsa observe une femme qui achète dans une boutique des chevaux mécaniques. Elle convoite alors les deux jouets de manière obsessionnelle comme s’ils pouvaient lui révéler un secret sur elle-même. De Londres à Paris, Elsa aura l’impression de croiser sans cesse cette femme et dialoguera intérieurement avec elle.

« Bleu d’août » marque le retour de Deborah Levy au roman après le succès de sa formidable « autobiographie vivante ». Ici, son héroïne semble enfermée dans une vie qu’elle n’a pas totalement choisie. Prodige du piano à un très jeune âge, elle a été adoptée par Arthur Goldstein qui fit d’elle une musicienne de renom. Sa carrière, sa vie étaient donc toutes tracées. Elsa semble maintenant avoir besoin de reprendre les choses en main et surtout d’éclaircir son passé. Dans « Bleu d’août » , elle est un personnage en mouvement, s’échappant d’un lieu à l’autre pour mieux appréhender sa nouvelle vie. Deborah Levy explore avec finesse la psyché de son personnage au travers d’objets qui entrent en résonance avec des souvenirs oubliés. Le roman suit l’affirmation d’une personnalité, une libération d’un passé pesant.

J’ai à nouveau été séduite par l’écriture de Deborah Levy, par sa manière de construire un personnage toutes en nuances et très touchant. Un beau et singulier portrait de femme en mouvement et en devenir.

Traduction Céline Leroy

Une volière en été de Margaret Drabble

Récemment diplômée à Oxford, Sarah passe deux mois à Paris où elle  donne des cours d’anglais à de jeunes filles. Elle est rappelée en Angleterre pour être demoiselle d’honneur au mariage de sa sœur Louise. Celle-ci épouse Stephen Halifax, un écrivain et riche héritier. Sarah n’apprécie pas son futur beau-frère, un homme vaniteux et détestable. Pourquoi la sublime Louise a-t-elle décidé d’épouser un tel homme si ce n’est pour l’argent ? « J’imaginais que ce devait être assez agréable de se faire inviter par lui de temps en temps, pour le plaisir de commander tout ce qu’il y a de plus cher sur une carte, mais de là à l’épouser… Et à ce que Louise l’épouse. » Malgré une certaine distance physique et psychologique, Sarah va tenter de mieux comprendre les choix de son aînée.

De Margaret Drabble, je n’avais lu que son formidable recueil de nouvelles « Une journée dans la vie d’une femme souriante ». « Une volière en été » est son premier roman publié en 1963. Le titre original est « A summer birdcage », tiré d’une citation de John Webster qui est mise en exergue par l’autrice. Elle exprime parfaitement l’ambivalence vis-à-vis du mariage et l’opposition entre Sarah et Louise. Le mariage attire les jeunes filles mais ressemble à une prison pour celles à qui on a passé la bague au doigt. Margaret Drabble aborde dans son roman les choix qui s’offrent aux jeunes femmes sortant de l’université. Nombreuses sont celles qui, comme Louise, choisissent de se marier dès la fin de leurs études. La plupart le regrette, comme Louise qui n’est pas heureuse, ou comme Gill, une amie de Sarah, qui vient de se séparer de son mari après un avortement. Sarah cherche encore sa voie, n’est pas contre le mariage mais elle espère  que sa vie ne se réduira pas à cela. Ses attentes intellectuelles vont au-delà des conventions bourgeoises dans lesquelles la société voudrait encore enfermer les femmes. On sent bien ce moment charnière de possible émancipation pour les femmes et notamment celles qui sont éduquées.

Les personnages sont extrêmement bien construits et décrits avec un grande acuité,10 dans une langue sensible et ironique. « Une volière en été » est un roman d’apprentissage qui souligne les difficultés pour les femmes à choisir leur destinée.

Traduction Elisabeth Janvier

Woolf d’Adèle Cassigneul

En cette année du centenaire de la publication  de « Mrs Dalloway », de nombreuses publications sur Virginia Woolf ont fleuri sur les étagères des librairies. La plus originale est sans aucun doute celle d’Adèle Cassigneul dans la collection « Icônes » des éditions Pérégrines. La forme du texte est surprenante puisqu’elle mélange des paragraphes denses de réflexions avec des passages plus poétiques, plus déstructurés. L’essai est également singulier dans la manière qu’a Adèle Cassigneul de regarder, d’analyser l’œuvre woolfienne. 

« Défitichisons » me semble le maitre mot de « Woolf ». Le statut d’icône de l’autrice anglaise (sa photo de profil est devenue un objet commercial), qu’elle n’a jamais souhaité, masque en effet son œuvre mais également celles d’autres artistes ou penseuses. Adèle Cassigneul souhaite donc faire descendre Virginia Woolf de son piédestal pour mieux la lire et mettre en lumière celles qui ne le sont jamais (c’est notamment le cas des femmes qui ont travaillé pour les Woolf à la Hogarth Press ou à Monk’s House). 

L’essai aborde de nombreux thématiques : l’importance de la mère disparue trop tôt, le travail d’éditrice (la composition typographique des textes publiés aurait permis à VW de déconstruire la langue), de journaliste (VW a toujours vécu de sa plume), de remodelage de la phrase pour bouleverser l’ordre établi. 

Mais Adèle Cassigneul souhaite également montrer les limites de Virginia Woolf. Elle a tendance à perpétuer « (…) un canon de génies littéraires reconnues » au travers de ses  textes et ainsi d’invisibiliser la grande diversité et richesse  des écrits publiés à la même époque. De même, les questions de race semblent absentes de ses réflexions. Malgré ses efforts pour sortir des carcans de son époque. « VW était une femme de son temps, un temps qu’elle n’a pas su excéder et dont elle reflète les possibles comme les limites. » 

Loin de l’image mélancolique et spectrale de Virginia Woolf, Adèle Cassigneul nous offre un portrait vivant, foisonnant de l’autrice. Il ne faut pas figer Virginia Woolf mais sans cesse la lire et la relire en la faisant dialoguer avec des textes de féministes contemporaines. Une lecture particulièrement enrichissante.