Le jeu de la dame de Walter Tevis

A huit ans, Beth Harmon perd sa mère dans un accident et elle est placée dans un orphelinat. Ce lieu décidera du reste de sa vie. Elle y deviendra accro aux calmants que l’on distribue à tous les enfants. Mais surtout, elle y apprendra à jouer aux échecs grâce au factotum de l’établissement. Elle se découvrira un talent exceptionnel pour ce jeu.

J’ai énormément apprécié la série adaptée du roman de Walter Tevis où Anya Taylor-Joy est tout simplement époustouflante dans le rôle de Beth Harmon. Autant le dire tout de suite, le roman est aussi addictif que la série et son adaptation m’a semblé une évidence à sa lecture. L’écriture de Walter Tevis est très cinématographique, très rythmée et se prête parfaitement à une adaptation.

Le tour de force du roman est de réussir à nous passionner pour des parties d’échecs alors que nous ne connaissons pas les règles de ce jeu. Walter Tevis ne fait pas l’impasse sur la technicité, les stratégies, les ouvertures, les fins de parties que Beth travaille sans relâche. L’auteur rend les tournois, les parties d’échecs palpitants et source de tension et de suspens. La fin du roman en Russie, pays des échecs par excellence, en est l’acmé.

L’intérêt du roman réside également dans la personnalité de son héroïne. Jeune femme fragile et solitaire, Beth sombre facilement dans les addictions et les échecs en sont probablement une même s’ils vont la sauver de ses démons. Beth vit, respire échecs, rien d’autre ne compte. En dehors de Jolene rencontrée à l’orphelinat et de sa mère adoptive, qui est un beau personnage aussi abîmé que celui de Beth, elle ne noue des relations que grâce aux tournois d’échecs. Townes, Harry Beltik, Benny Watts, Vasily Borgov (le monde des échecs est presque exclusivement masculin) ne sont d’ailleurs pas que des faire-valoir à l’héroïne, Walter Tevis sait donner de l’épaisseur, de la personnalité à ses personnages secondaires. Ils forment tous une constellation d’adversaires-amis autour de l’étoile brillante et vacillante qu’est Beth.

« Le jeu de la dame » est un page-turner diablement efficace dont la lecture est extrêmement fluide et dont l’héroïne est attachante et fascinante. Je vous conseille donc de vous jeter sur le roman de Walter Tevis mais également sur la série qui est tout aussi réussie.

Traduction Jacques Mailhos

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Kérozène d’Adeline Dieudonné

« 23h12. Une station-service le long de l’autoroute, une nuit d’été. Si on compte le cheval mais qu’on exclut le cadavre, quatorze personnes sont présentes à cette heure précise. » C’est ainsi que s’ouvre le deuxième roman d’Adeline Dieudonné qui avait rencontré un franc succès avec « La vraie vie ». Il s’achèvera à 23h14 et entre ces deux minutes, ce sont les vies des quatorze personnes présentes à la station-service qui vont défiler devant nos yeux. Le hasard les a réunit là, rien ne les rapproche et ils viennent d’horizons très différents. On croise entre les pages de « Kérozène » une mannequin qui a peur des dauphins, une nurse philippine, une professeur de pole dance accro à instagram, une vieille femme que son petit-fils emmène en maison de retraite, une truie sauvée d’un abattoir, un cheval champion de saut d’obstacle et bien d’autres personnages aux destinées étranges et fracassées. Chaque chapitre est une histoire en soi, presque une nouvelle. Et malgré la loufoquerie, le côté décalé de ce qui nous est raconté, il se dégage beaucoup de solitude, de violence dans les récits des quatorze personnages. Nous assistons à un meurtre, à des attouchements plus que déplacés, à des accidents, du harcèlement et finalement c’est la noirceur qui semble rassembler tous ces individus.

Le ton est décapant, souvent réjouissant pour le lecteur. Cette narration éclatée fonctionne parfaitement et elle souligne bien le fait que de nombreuses personnes se croisent dans une station-service. On s’y côtoie sans se rencontrer véritablement. Adeline Dieudonné s’amuse avec son dispositif, nous montre un monde où règne le besoin de domination, l’ultralibéralisme, un monde cruel et tragique.

« Kérozène » est un kaléidoscope de destins racontés avec un ton grinçant, mordant. Une excellente lecture qui confirme le talent d’Adeline Dieudonné.

Merci aux éditions de L’Iconoclaste.

Conversations entre amis de Sally Rooney

Frances et Bobbi sont étudiantes, elles montent également sur scène pour réaliser des performances autour de la poésie. C’est après l’une de ces soirées qu’elles rencontrent Melissa et son mari Nick. Elle est écrivain et photographe et lui est acteur. Melissa souhaite réaliser un reportage autour des deux jeunes filles. Tous les quatre sont donc amenés à se revoir. Vont se tisser entre eux des liens d’amitié qui tournent rapidement à la séduction.

La réputation et le succès de Sally Rooney au Royaume-Uni m’intriguaient depuis longtemps. J’ai enfin découvert son premier roman « Conversations entre amis ». Sans être éblouie par cette lecture, j’ai passé un très agréable moment en compagnie des quatre personnages principaux. Ce roman est une classique histoire d’adultère mais que Sally Rooney a su rendre intéressante et très actuelle. Au début du roman, elle nous donne l’impression qu’il va se passer quelque chose entre Bobbi et Melissa. Mais elle sait habilement jouer avec les attentes de son lecteur pour nous proposer une autre combinaison. Et le récit de cet adultère prend également la forme d’un roman d’apprentissage, celui de Frances face aux relations amoureuses. C’est elle la narratrice, elle est mal dans sa peau, n’a pas confiance en elle. Aux yeux des trois autres personnages, elle semble pourtant être talentueuse et sa plume extrêmement prometteuse. Sally Rooney étudie avec précision la psyché de cette jeune femme en pleine construction. Frances se cherche, explore différentes possibilités dans ses relations avec les autres. Ce qu’elle découvre, c’est que les interactions avec autrui sont bien souvent douloureuses et plus complexes que ce que l’on souhaiterait.

« Conversations entre amis » est un roman dégageant beaucoup de fraîcheur, de modernité et d’habileté dans la narration. Sally Rooney nous laisse sur une fin ouverte, sans définir ce que sera l’avenir de Frances sera ce qui m’a séduite.

Traduction Lætitia Devaux

La folie de ma mère d’Isabelle Flaten

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« Une dame me propose un yaourt. Elle a l’air gentille. Je plonge la petite cuillère dans le pot. La dame m’arrête : on dit merci maman. J’ai trois ans et découvre que j’ai une mère. » C’est ainsi que s’ouvre le roman d’Isabelle Flaten consacré à la relation mère-fille. Un livre aux forts accents autobiographiques où la narratrice s’adresse directement à sa génitrice. L’auteure nous propose  trois moments de cette relation : l’enfance, la maladie de la mère et l’enquête sur les origines. La narratrice connaît une enfance chaotique, elle est élevée par une mère célibataire et libertaire. L’autorité est fluctuante, l’enfant n’a pas vraiment de cadre. Dès le départ, l’incompréhension, le dialogue impossible régissent leur histoire.

Cette difficulté ne fait que s’accentuer quand la bipolarité de la mère s’aggrave. Les mensonges, les délires parasitent totalement la communication. Les souvenirs de la mère sont sujets à caution, ils ne sont pas fiables ce qui pose problème à la narratrice qui cherche à en savoir plus sur son père. Elle a de vagues souvenirs d’un homme peu aimant mais était-ce vraiment son père ? Le secret, enfoui dans les méandres de l’esprit de la mère, devient impossible à élucider pour la fille.

Malgré la maladie, la brutalité de certaines situations, le rejet, la paranoïa, la narratrice n’abandonne jamais sa mère, elle tente de la sauver d’elle-même. « La folie de ma mère » est un hommage magnifique et très touchant à cette mère, à leur relation tourmentée et complexe. Il faut souligner l’intensité de ce texte qui est rendue par une écriture épurée, à l’os, sans fioritures inutiles. Isabelle Flaten analyse avec beaucoup de lucidité et de pudeur cette vie aux côtés d’une mère excessive et malade. A noter que le grand point commun entre la mère et la fille est l’amour de la littérature, de la lecture : « J’ai un refuge depuis toute petite, une forteresse, j’habite dans les livres. Tu t’en réjouis et encourage ma passion sans restriction. »

J’ai découvert avec un grand plaisir la plume d’Isabelle Flaten avec « La folie de ma mère », un roman intense et saisissant.

Walker de Robin Robertson

« Il marche, Walker. C’est son nom et sa nature. Rangées d’immeubles, tous les mêmes, portes et fenêtres, gens qui entrent, un œil dehors, dedans : des couloirs, des escaliers, des couloirs, des escaliers, puis encore des portent, qui s’ouvrent qui se ferment. Des rues et des rues d’immeubles, toutes pareilles. Des gens, tous pareils. » Incapable de retourner auprès de ses proches en Nouvelle Écosse, Walker s’installe à New York après avoir combattu en France durant la seconde guerre mondiale. Au bout de deux ans, il rejoint Los Angeles où il trouvera un boulot de pigiste au Press où il s’occupe des faits divers. C’est ainsi que Walker se penche sur le sort de ceux qui vivent dans la rue, les laisser pour compte de l’Amérique et nombre d’entre d’eux sont des vétérans. Ce travail le mènera ensuite à San Francisco. 

« Walker » est un roman atypique. Déjà, il s’agit du premier roman de Robin Robertson, poète et éditeur de 65 ans, qui fut publié en 2018. Le texte est composée de fragments qui narrent le quotidien de Walker mais également ses souvenirs de Cap Breton ou de la guerre où il participa au débarquement. Ces derniers sont de plus en plus présents au fil de la narration et nous font comprendre pourquoi Walker ne retourne pas chez lui. L’écriture mélange le lyrisme au réalisme, la poésie à la noirceur. Robin Robertson nous offre des images fortes, marquantes tout au long du périple de Walker dans les villes américaines. Celles-ci sont d’ailleurs bien plus qu’un décor. Elles sont décrites avec minutie, précision. L’auteur nous montre par exemple une ville de Los Angeles en mutation, les démolitions sont nombreuses et les spéculateurs immobiliers font disparaître la ville mythique des films noirs qu’affectionne Walker. Les pauvres sont chassés, expulsés des immeubles qui vont être démolis. « Des grues montées sur chenilles qui frémissent sur les décombres, qui mettent à bas la Terre entière. »

La toile de fond du roman est une Amérique d’après guerre en pleine mutation, qui ne s’occupe pas de ses vétérans et repart pourtant en guerre, une Amérique où Bogart et Charlie Parker disparaissent, où le combat pour les droits civiques s’amorce et où le sénateur McCarthy fait régner la terreur, une Amérique amère et paranoïaque. 

Walker, observateur urbain, marcheur infatigable cherche une forme de rédemption, une forme d’oubli dans les rues de New York, Los Angeles et San Francisco. Le regard poétique qu’il porte sur son quotidien nous captive, nous surprend et nous saisit par son infinie beauté.

Traduction Josée Kamoun

Viendra le temps du feu de Wendy Delorme

Après la Grande disparition, celle de 30% des jeunes du territoire, un Grand Pacte National a été mis en place pour régir la vie des gens. De très nombreuses restrictions et obligations ont été instaurées. Mais certains refusent de se plier à ses contraintes, ils aspirent à autre chose, à un autre monde.

« Viendra le temps du feu » est une formidable et passionnante dystopie, un genre  qui m’intéresse toujours en raison du miroir qu’il tend à notre société. Le nouveau roman de Wendy Delorme s’inscrit dans la lignée de « La servante écarlate », « 1984 » ou « Farenheit 451 ». Comme dans ces romans, l’auteure invente une société totalitaire régit par ce Pacte National qui restreint les libertés et clôt les frontières. L’intrigue est racontée par plusieurs narrateurs (cinq femmes et filles et un homme). Chacun d’eux ne peut, ne veut s’inscrire dans la société dominante. Ils sont en dehors des normes et nomment ceux qui y correspondent « Les Autres ». Les différents narrateurs sont tous des incarnations de la révolte, de la résistance. Certaines survivent  en se plongeant dans le passé, dans le souvenir d’une utopie. C’est le cas d’Eve, qui ouvre et achève le roman, qui se souvient de la communauté de femmes qui s’étaient mise à l’écart pour recréer une société plus égalitaire et autonome.

Se rajoutent à cette thématique féministe, à ce compagnonnage de sœurs, de nombreux thèmes qui font échos aux problématiques actuelles : l’écologie et la modification du climat (la canicule s’installe), les frontières sont totalement fermées, la productivité est essentielle même dans la vie personnelle (les femmes doivent obligatoirement faire des enfants), la presse est muselée. Un autre thème essentiel dans le roman est celui de la littérature. Dans la société inventée par Wendy Delorme, les livres sont vendus dans les supermarchés et ne sont que divertissants. De nombreux livres ont disparu, ont été détruits. Heureusement, certains ont réussi à conserver d’anciens livres. La langue est également contrôlée, modifiée :  il faut dire contributeurs pour citoyens et des mots ne sont plus utilisés comme librairie. Ceux qui résistent connaissent l’importance des mots, des histoires : « Les histoires qu’on raconte sont nécessaires à l’âme comme l’eau l’est à la terre pour que les plantes fleurissent. Nos âmes s’étiolaient si nous ne prenions soin d’écrire, de chanter, de dire des histoires. C’est pourquoi nous avions chacune écrit la nôtre, et que nous les gardions dans la grande galerie. » Le pouvoir de l’imagination nous sauve, nous nourrit et c’est un message essentiel que nous délivre ici Wendy Delorme.

« Viendra le temps du feu » est une dystopie parfaitement maîtrisée dont les thématiques font échos à ce que nous vivons actuellement. La beauté, la poésie de la langue de Wendy Delorme m’ont transportée et m’ont totalement ensorcelée.

Borgo vecchio de Giosuè Calaciura

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Dans le quartier de Borgo Vecchio à Palerme, se côtoient Mimmo et Cristofaro, des amis inséparables, Totò, le voleur au grand cœur, Carmela, la prostituée qui élève seule sa petite fille prénommée Céleste, Nanà, le cheval de course acheté par le père de Mimmo. Tout un microcosme, une société qui ne peut s’échapper des ruelles étroites, des places sales et des appartements décrépis. Un quartier où la misère est la norme et où le destin promet toujours d’être sombre.

« Borgo Vecchio » a l’intensité du soleil de Palerme en plein été, c’est une tragédie antique où la fin brutale est inévitable. En 155 pages, Giosuè Calaciura décrit tout ce qui est au cœur de notre humanité :  le lumineux (l’amitié indéfectible, l’amour maternel, la joie) et le vil (violence, trahison, jalousie, arnaques). Comme dans « Le tram de Noël », l’auteur s’intéresse à ceux qui souffrent, à ceux qui tutoient la misère, la pauvreté et la brutalité du monde jour après jour. Ses personnages sont infiniment touchants et attachants, on aimerait que l’espoir éclaire enfin leurs vies.

La plume de Giosuè Calaciura est une splendeur. Elle réussit à allier le trivial, le truculent, le grotesque et le dramatique avec une grande force d’évocation. Certains passages sont d’une poésie, d’une intensité extraordinaire. La scène du parfum du pain qui s’infiltre dans tout le quartier est de celle que l’on ne peut oublier ; de même que celle de l’enchaînement de cris d’animaux qui alerte les habitants de l’arrivée de la police. Cette écriture inventive, puissante est un véritable enchantement auquel je vous invite à succomber à votre tour.

« Borgo Vecchio » est un roman éblouissant, un bijou d’humanisme aussi sublime que douloureux. Mais qu’attendez-vous pour courir en librairie pour vous le procurer ?

Traduction Lise Chapuis

La petite dernière de Fatima Daas

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« Je m’appelle Fatima (Daas) », c’est ainsi que s’ouvre chacun des fragments qui composent ce roman. Cet incipit se décline selon différents thèmes : la famille, la religion, la sexualité, les origines, etc… L’ensemble compose le portrait d’une jeune femme qui est un concentré de contradiction. Fatima est française et algérienne, croyante et lesbienne, clichoise étudiant à Paris, asthmatique et fumeuse. Ce sont tous ces morceaux d’identité qui s’entrechoquent dans les mots de Fatima Daas. La question de la religion est celle qui devient rapidement la plus délicate, la plus dissonante dans cette personnalité. « Je m’appelle Fatima. Je porte le nom d’un personnage symbolique en islam. Je porte un nom auquel il faut rendre honneur. Un nom qu’il ne faut pas salir. » C’est un tourment pour la jeune femme qui semble ne pas pouvoir se résoudre. Et ce qui est touchant et intéressant  dans « La petite dernière », c’est que la narratrice revendique le droit de ne pas choisir et d’être cette somme d’identités multiples et diverses.

« La petite dernière » est un roman d’apprentissage mais également un hommage à la littérature. Le roman se clôt sur une belle scène pleine de pudeur entre Fatima et sa mère où la narratrice explique qu’elle écrit un livre sur sa vie. La littérature est le seul lieu où peuvent s’exprimer, cohabiter ses contradictions. Le style de Fatima Daas est proche du slam, du rap, le texte est une longue mélopée rythmée par la même phrase d’ouverture parfois légèrement modifiée. Lucide, lyrique, crue, à bout de souffle, son écriture est multiple à l’image des personnalités de la jeune femme.

« La petite dernière » est le portrait d’une jeune femme qui renonce à choisir entre les différentes composantes de sa personnalité, même si elles sont opposées. Un texte original dont la langue vivante et rythmée est l’un des grands atouts.

Confusion de Elizabeth Jane Howard

Le troisième tome de la saga des Cazalet débute en mars 1942 et se terminera à l’armistice de 1945. Comme le volume précédent, Elizabeth Jane Howard se penche plus précisément sur le sort des trois cousines : Louise, Polly et Clary. La première va choisir le mariage plutôt que sa carrière au théâtre. Le résultat est plutôt mitigé, la maternité et les absences répétées de son mari n’arrangent pas les choses. A 17 ans, Polly et Clary cherchent encore leur voie mais ce dont elles sont certaines, c’est qu’elles veulent être indépendantes. Elles quittent donc le cocon de Home Place pour Londres qui, même sous les bombardements, reste le lieu où tout peut arriver.

J’ai retrouvé avec grand plaisir la plume si fluide, si élégante d’Elizabeth Jane Howard. Comme dans les deux premiers tomes, elle réussit à merveille à mélanger l’Histoire, ses évènements tragiques, à l’intimité des membres de la famille (l’un des personnages nommé Jack est à ce titre totalement bouleversant). La guerre apparaît ici comme une parenthèse où certaines choses sont autorisée, permises alors qu’elles ne seraient pas arrivées an tant normal. Par exemple, Jessica, la sœur de Villy Cazalet, se perd dans la fête, la légèreté alors qu’elle a toujours été une femme sérieuse et une mère de famille impliquée. Mais tout cela semble devoir se terminer à la fin de la guerre et le sentiment global de ce tome est une profonde tristesse et un grand gâchis notamment amoureux. Il n’y a pas d’amour heureux dans « Confusion ». Les femmes de la famille Cazalet peinent à trouver le bonheur, à trouver le bon compagnon de vie. Les unes après les autres, elles se retrouvent coincées dans des impasses qui s’achèvent souvent en moments tragiques.

La force d’Elizabeth Jane Howard est encore une fois de pénétrer avec acuité dans la psychologie de chacun. Cette connaissance précise des affres, des espoirs qui animent les personnages nous les rend infiniment proches et attachants. Mais cette description des personnages ne s’adresse pas qu’aux personnages principaux. Ce que j’apprécie beaucoup chez cette auteure, c’est l’attention qu’elle porte aux personnages secondaires. Elle dresse le portrait de chacun et en quelques lignes le personnage prend de l’épaisseur et de la densité. Elizabeth Jane Howard a vraiment un talent merveilleux pour donner vie à ses personnages.

« Confusion » s’achève sur un évènement qui questionne beaucoup l’avenir de la famille Cazalet, j’ai donc hâte de lire la suite en espérant que le ciel va enfin s’éclaircir pour certains personnages.

Traduction Anouk Neuhoff

Mr Wilder & me de Jonathan Coe

A 57 ans, Calista, compositrice de musique de film, sait que sa carrière est derrière elle. Ce sentiment est accentué par le fait que l’une de ses filles, Ariane, va quitter la maison pour s’installer en Australie. Son autre fille, Francesca, est enceinte et s’interroge sur son avenir. Calista tente de continuer à travailler en composant une suite de musique de chambre intitulée « Billy ». celle-ci lui rappelle un épisode décisif de sa jeunesse. En juillet 1976, Cal quitte sa Grèce natale pour un périple aux États-Unis. A 21 ans, elle part seule avec un sac à dos. Durant son voyage, elle rencontre une autre jeune femme nommée Gill. A Los Angeles, cette dernière lui propose de l’accompagner à un dîner avec un ami de son père. C’est ainsi que le chemin de Cal va croiser celui de Billy Wilder et de son ami scénariste Iz Diamond.

Un nouveau livre de Jonathan Coe est toujours un évènement pour moi et celui-ci ne déroge pas à la règle d’autant plus qu’il parle de cinéma. Son roman d’apprentissage oscille entre légèreté, humour et gravité. Jonathan Coe nous amène sur les lieux du tournage de « Fedora » : Corfou, l’île de Lefkada, Munich, Paris. Calista est au départ engagée comme interprète grecque mais elle restera auprès du réalisateur américain jusqu’à la dernière scène du film. La jeune femme ne connaît rien au cinéma lorsqu’elle rencontre Wilder à Los Angeles, elle apprendra ensuite des passages entiers de dictionnaires pour donner son avis sur des films qu’elle n’a jamais vus !

« Fedora » arrive à la fin de la carrière de Billy Wilder. Comme Cal au début du roman, il sait que son travail n’intéresse plus. Le crépuscule de la vie artistique du réalisateur n’est d’ailleurs pas s’en rappeler l’un de ses plus grands films : « Sunset boulevard ». Wilder voit arriver la nouvelle génération de réalisateurs : Coppola, Scorsese, Spielberg, « the kids with beards » comme il les surnomme ! Il ne comprend pas leur cinéma, même s’il reconnaît leur talent. Pour lui, le cinéma doit donner de la joie, apporter une étincelle dans le regard des spectateurs et non montrer à quel point la vie est laide. Malgré ses propos doux-amer sur le nouvel Hollywood, Wilder n’en oublie jamais son humour narquois, ironique (Al Pacino en fera les frais lors d’un repas à Munich…). « Les dents de la mer » ayant rencontré un immense succès, Wilder imagine Fedora se faire attaquer par des requins afin de convaincre les producteurs de financer son film !

Finalement, Billy Wilder ne prend qu’une seule chose au sérieux dans sa vie : le cinéma. Jonathan Coe montre un homme qui ne pense qu’à raconter des histoires, à divertir le spectateur. Et cette nécessité chez lui s’expliquera par une scène bouleversante au cœur du roman. Jonathan Coe adopte alors la forme d’un scénario ce qui renforce le côté cinématographique de ce roman qui est également brillamment construit.

« Mr Wilder & me » est un hommage élégant, délicat et pétillant à l’un des cinéastes les plus passionnants d’Hollywood. Ce nouveau roman de Jonathan Coe est emprunt de nostalgie, de mélancolie mais aussi d’humour et d’un charme indéniable. Ce régal de lecture vous donnera bien évidemment une furieuse envie de voir ou revoir la filmographie entière de Billy Wilder.