La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

Anna Roth est documentaliste à Princeton et elle est chargée d’une mission presque impossible : convaincre la veuve du logisticien Kurt Gödel de léguer tous ses documents à l’université. Adèle Gödel est une redoutable vieille femme, acariâtre et refusant tous contacts avec l’ancienne université de son mari. Anna se rend régulièrement à la maison de retraite où réside Adèle et petit à petit elle gagne la confiance de cette dernière. Adèle évoque pour la jeune femme sa vie avec Kurt, un véritable dialogue s’instaure entre les deux femmes. Le couple Gödel nous entraîne de la  Vienne des années 20 à l’Anchluss, puis à la guerre froide et au développement du nucléaire avec la figure tutélaire de Albert Einstein.

« La déesse des petites victoires » (quel magnifique titre !) est le premier roman de Yannick Grannec. C’est une œuvre originale par son thème mais qui ne m’a pas entièrement séduite. Je tire mon chapeau à Yannick Grannec pour la richesse documentaire de son livre. L’auteur est passionné par l’histoire des sciences et cela donne beaucoup de véracité à son histoire. Il n’est pas évident de faire parler d’immenses scientifiques comme Einstein, Oppenheimer, Morgenstern et Gödel. Leurs nombreux dialogues sont parfaitement crédibles et, je dois bien l’avouer, assez incompréhensibles pour moi ! De même les différentes époques traversées par le couple me semblent parfaitement bien rendues. L’atmosphère de la Vienne d’après première guerre mondiale est pétillante, insouciante : « Vienne nous a rapprochés. Ma ville vibrait d’une telle fièvre ! Elle bouillonnait d’une énergie féroce. Les philosophes dînaient avec les danseuses ; les poètes avec les bourgeois ; les peintres riaient au milieu d’une incroyable densité de génies scientifiques. Tout ce joli monde parlait sans fin, dans l’urgence des plaisirs à saisir : femmes, vodka et pensée pure. Le virus du jazz avait contaminé le berceau de Mozart ; sur des rythmes nègres, nous conjurions l’avenir et purifiions le passé.  » Cette fièvre va malheureusement vite retomber et cette Vienne va se déliter avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Les Gödel finiront par quitter le pays pour les États-Unis, un lieu bientôt gangrené par la guerre froide et le maccarthysme. On découvre que même le célèbre Albert Einstein était surveillé malgré son immense notoriété. Il faut dire que ses interventions contre les dangers du nucléaire ne pouvaient pas plaire à un pays se croyant menacé.

Et durant toutes ces étapes, Adèle Gödel tient à bout de bras son mari. Kurt Gödel était certes un génie des mathématiques mais il était également dépressif, paranoïaque et anorexique. Son travail est toute sa vie et le détruit tout à la fois. Adèle se bat à chaque instant pour garder son mari en vie et le sortir de la dépression. Ils se rencontrent au cabaret Nachfalter en 1928 où Adèle danse. Leur relation semble dès le départ vouée à l’échec : ils sont d’un milieu social différent, la mère de Kurt n’acceptera jamais cette union, Adèle est pleine de vie alors que Kurt s’enfonce déjà dans la maladie. Et cette histoire d’amour n’existera que grâce à la force de caractère d’Adèle, à sa pugnacité, à son amour pour cet homme étrange et difficile. La déesse des petites victoires, c’est elle qui réussit à tenir son mari en vie jusqu’en 1978. Adèle Gödel est un extraordinaire personnage féminin, une vraie force de la nature. C’est peut-être à cause de ce personnage flamboyant que j’ai eu du mal à m’intéresser à celui d’Anna. Elle est elle-même en plein tourment avec une vie personnelle chaotique. Mais j’ai trouvé son personnage trop prévisible (notamment dans sa relation avec son ami d’enfance Leonard) et l’alternance des chapitres Anna / vie d’Adèle trop systématique.

Malgré cette remarque négative, j’ai passé un bon moment avec le roman de Yannick Grannec, l’écriture est très fluide et le personnage d’Adèle Gödel est remarquable. Son abnégation, son amour sans faille sont touchants.

Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson

« Le Maître de Ballantrae » s’ouvre sur l’Écosse de 1745, un pays divisé entre le roi George, protestant, et Charles Edouard Stuart, catholique. Les Durie de Durrisdeer et de Ballantrae sont une famille puissante, Lord Durisdeer a deux fils : James, Maître de Ballantrae, et son cadet Henry. Tout oppose les deux frères. James est un libertin, un joueur, un manipulateur et un grand séducteur. Henry est l’honnêteté incarnée, la droiture sous un aspect austère. Au moment  du conflit de 1745, le Maître de Ballantrae est supposé soutenir le roi George et rester au domaine tandis que son cadet devrait partir en guerre aux côtés des Stuart. Mais le Maître est un homme d’action et il joue son destin à pile ou face. C’est lui qui part sur le champ de bataille. Il est présumé mort après la défaite de Culloden. Henry prend alors le titre de Lord Durrisdeer, gère le domaine et épouse l’orpheline qui était promise à James. Il paiera tout cela extrêmement cher lorsque le Maître de Ballantrae réapparaîtra.

Autant vous le dire d’entrée, « Le Maître de Ballantrae » est un chef-d’œuvre. Les différentes inspirations de Robert Louis Stevenson y sont présentes. « Le Maître de Ballantrae » est un roman d’aventures à l’image de « L’île au trésor ». L’intrigue nous entraîne sur les champs de bataille, un bateau pirate, en Amérique, en Inde, dans une forêt sauvage où le Maître a caché un formidable trésor. Mais ce livre est également plus psychologique. L’affrontement entre les deux frères n’est pas sans évoquer « L’étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde ». L’opposition entre le bien et le mal, bien marquée au début, tend à s’atténuer au fur et à mesure. Dès le départ, on sent que le falot Henry ne fera jamais le poids face au charisme du Maître. Même mort, il reste le préféré de tous. Henry, droit et généreux, pêche par excès de timidité et de modestie. La dévotion imméritée portée au Maître finit par l’obséder. La haine le ronge petit à petit. Face à lui, le Maître apparaît comme le mal incarné, voire le diable puisqu’il ressuscite à plusieurs reprises. Mais il finit par séduire M. Mackellar, narrateur-régisseur et seul ami d’Henry. Il faut dire que le Maître a un charme et un panache insensés. Plusieurs fois, il joue sa vie à pile ou face car pour lui il s’agit du « meilleur moyen de manifester son mépris de la raison« .  La détestation, la jalousie, la volonté de détruire l’autre amènent les deux frères à un terrible affrontement final.

Robert Louis Stevenson livre là un récit haletant, enlevé et brillant. « Le Maître de Ballantrae » se dévore, les péripéties des deux frères sont captivantes. On tient là du grand art, une perfection littéraire. Inutile de vous préciser que je vous conseille de le lire de toute urgence !

Green Manor de Bodart et Vehlmann

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« Green Manor » est une série de trois volumes qui nous a été chaudement recommandée il y a peu par ma copine Lou. L’action se déroule au 19ème siècle à Londres dans un club de gentlemen nommé le Green Manor. Les titres des trois albums sont évocateurs : « Assassins et gentlemen », « De l’inconvénient d’être mort », « Fantaisies meurtrières ».

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Le majordome du club est le véritable narrateur, il est enfermé dans un asile et un aliéniste vient lui rendre visite. Il dévoile alors au médecin tout ce qu’il a vu et entendu au Green Manor. Nous découvrons alors que ce club réunit des gentlemen s’intéressant de très (souvent de trop) près à l’art d’éliminer son prochain. De courtes histoires se suivent toutes plus sombres et machiavéliques. Les gentlemen du club sont très imaginatifs et leurs aventures très variées : certains élaborent des pièges raffinés dans lesquels ils finissent eux-mêmes par tomber, d’autres cherchent à élaborer un chef-d’œuvre de meurtre, d’autres encore se pensent frappés par des malédictions ou encore habités par le génie du crime. Tout cela se passe dans une pure tradition anglaise, avec flegme et courtoisie.

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Les trois albums sont tout à fait sympathiques. Les histoires sont imaginatives et leurs fins souvent surprenantes. L’opposition entre un dessin simple, rond, faisant plutôt penser à une bande dessinée pour enfants, et le propos, est bien choisie. Cela montre bien le contraste entre l’attitude des gentlemen parlant de meurtre comme ils parleraient de la météo, et leurs odieuses actions.

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Un moment de lecture bien agréable et so english.

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Peter Pan de JM Barrie

Un soir où M et Mme Darling étaient sortis et où Nana la chienne-garde d’enfants était attachée dans la cour de derrière, Peter Pan vint enlever Wendy et ses deux frères John et Michael. Il les emmena au Pays Imaginaire : « De toutes les Cythères, l’Ile de l’Imaginaire est la mieux abritée et la plus dense, pas du genre qui s’étire en longueur avec d’ennuyeuses distances d’une aventure à l’autre mais pleine comme un œuf. Le jour, quand on y joue, avec la nappe et les chaises, elle n’a rien d’effrayant ; mais deux minutes avant de s’endormir, elle devient presque vraie. C’est pourquoi l’on a inventé les veilleuses. » Pour Wendy et ses frères, cette île merveilleuse devient bien réelle. Ils y rencontrent la troupe de Peter : les enfants perdus, tombés de leur berceau ils furent recueillis par lui. Grâce à l’arrivée de Wendy, ils vont connaître le plaisir d’avoir une maman. Mais ils ne sont pas seuls, Wendy et ses frères rencontrent des fées, des sirènes, des indiens et des pirates. A leur tête, l’ennemi juré de Peter Pan : le terrible capitaine Crochet. Les dangers sont grands au Pays de l’Imaginaire et les aventures des enfants seront palpitantes.

Je n’avais jamais lu l’œuvre de JM Barrie et j’ai été enchantée par son univers fantaisiste où les oiseaux sont soupe au lait et les chapeaux peuvent se transformer en cheminée. Au centre de ce monde est Peter Pan, ce « (…) charmant petit gars, vêtu de feuilles et des résines qui suintent des arbres. » Il est orgueilleux, vantard, fanfaron. Il tue les enfants perdus qui grandissent car lui a décidé qu’il ne grandirait jamais. Il refuse l’âge adulte et ses désillusions. Sa vie est un tourbillon d’aventures, de rencontres (il oublie tout très vite ce qui lui évite de souffrir). Ce personnage fantasque sait aussi être galant avec Wendy, héroïque face au capitaine Crochet et qui pleure la nuit pendant ses cauchemars. La dualité du personnage principal se retrouve chez les autres. Wendy est prête pour l’aventure, elle joue le jeu de Peter Pan. Mais elle est aussi l’archétype de la femme victorienne, elle rêve uniquement d’être une bonne mère de famille.  La fée Clochette, folle d’amour pour Peter, est jalouse et tente de tuer Wendy. Le capitaine Crochet (qui s’est fait manger la main par un crocodile qui a également avalé une montre dont le tic-tac permet au capitaine de se méfier) est bien sûr le mal incarné, l’ennemi à abattre. Mais il n’est pas complètement antipathique. Il lutte avec panache et a le sens de l’honneur.

« Peter Pan » de JM Barrie a amplement mérité sa réputation de chef-d’œuvre. L’univers qu’il a créé est incroyablement imaginatif, ses personnages sont ambigus et attachants.

Hitchcock de Sacha Gervasi

Alfred Hitchcock a 60 ans, il vient de réaliser « La mort aux trousses » et est encore sous contrat pour un film avec la Paramount. Hitch (Anthony Hopkins) veut retrouver l’excitation de ses premiers films, il cherche un sujet pouvant frapper le spectateur. Il le trouve dans le livre de Robert Bloch, « Psychose », mais la Paramount refuse cette histoire de serial killer. Hitchcock va devoir financer son film par ses propres moyens.

Bien entendu un film autour du tournage de « Psychose » ne pouvait qu’aiguiser ma curiosité. La partie du biopic consacrée à cela est plutôt intéressante. Hitch a effectivement pris un risque en choisissant d’adapter « Psychose », on est bien loin du glamour de « La mort aux trousses » ou de « La main au collet ». Il en rajoute en tuant la vedette, Janet Leigh (Scarlett Johansson), au premier tiers du film. La censure s’affole face au thème nécrophile et face à la scène de la douche (à l’époque, la nudité était exclue). On voit donc Hitch se battre pour réaliser son film, déjouer la censure avec humour. Il invente aussi un nouveau moyen de communication pour attiser la curiosité des spectateurs : leur interdire l’entrée du cinéma si le film est commencé, et de raconter la fin.

Le problème c’est que le tournage de « Psychose » n’est qu’une toile de fond. L’essentiel du film de Sacha Gervasi n’est fait que de scènes de ménage, de jalousie entre Alma (Helen Mirren) et Alfred. Le réalisateur essaie même de créer un suspense avec la vie du couple : Alma va-t-elle avoir une liaison ? Ridicule et sans aucun intérêt. Sacha Gervasi nous montre un Alfred Hitchcock totalement caricatural et pitoyable. Pas la peine d’aller si loin pour souligner l’importance d’Alma dans la carrière de son mari. Il est d’ailleurs plus qu’improbable qu’elle l’aurait remplacé sur le tournage pour la réalisation d’une scène. Le réalisateur continue dans le ridicule lorsqu’il nous montre Hitch conversant avec Ed Gein (serial killer qui inspira le roman de Bloch) ou lorsqu’il observe le déshabillage de Vera Miles (Jessica Biel) à travers un trou dans le mur, le même que celui par lequel Nathan Bates regarde sa future victime dans le film. A-t-on besoin d’être soi-même un psychopathe pour réaliser un film sur le sujet ?

Bref je vous déconseille d’aller voir ce film même si les acteurs sont plutôt bons. Voir ou revoir « Psychose » vous sera bien plus bénéfique.

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L’inconnu du Nord-Express de Alfred Hitchcock

Dans un train, Guy Haines (Farley Granger) rencontre un inconnu nommé Bruno Anthony (Robert Walker). Ce dernier connaît en réalité précisément la vie de Guy qui est une star du tennis. Il sait qu’il cherche à divorcer pour se remarier avec une riche héritière mais sa femme est réticente. Quant à lui, Bruno ne supporte plus son père autoritaire. Il propose alors à Guy d’échanger leur crime. Chacun éliminant le gêneur de l’autre pour que le meurtrier n’ait aucun lien avec la victime. Le meurtre parfait.

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Librement inspiré du roman de Patricia Highsmith, « L’inconnu du Nord-Express » est une grande réussite bourrée de scènes cultes. De nouveau, le thème principal est l’échange de meurtres, le transfert de culpabilité. La relation entre Guy et Bruno est des plus ambigües. Lorsque les deux hommes sortent du train, Bruno a annoncé qu’il allait tuer la femme encombrante et vulgaire de Guy et ce dernier qu’il s’occupera du père du premier. La phrase est prononcée sur le ton de la boutade mais Guy n’est-il pas déjà conscient de ce qui va se passer ? Lorsqu’on lui annonce le décès de son épouse, il comprend immédiatement que Bruno est passé à l’acte. Mais Guy n’a sans doute pas mesuré l’ampleur de la folie de Bruno et à quel point ce pacte faustien l’engageait.  Bruno se met à le harceler, il est partout : sur les marches d’un bâtiment public, dans la foule assistant à un match de tennis (le seul à ne pas tourner la tête pour suivre les échanges), il lui téléphone et finit par le menacer.

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Bruno a en effet dérobé le briquet de Guy et il décide de le laisser sur le lieu du crime puisqu’il ne remplit pas sa part du contrat. Cela donne lieu à une scène tout en tension. Guy doit arrêter Bruno mais il a un match à jouer avant. Il ne cesse de regarder l’heure cherchant à en finir rapidement. En parallèle, Bruno se dirige vers le lieu du meurtre, il fait tomber le briquet dans le caniveau. Le suspense augmente des deux côtés : Guy finira-t-il son match à temps ? Bruno récupérera-t-il le briquet ? Cette tension arrivera à son paroxysme dans la scène finale où les deux hommes s’affrontent sur un manège.

manège

Hitchcock fait preuve de beaucoup de créativité dans ses plans. Je pourrais citer la scène du meurtre qui se passe entièrement dans les verres de lunettes que la femme de Guy a perdu.

lunette

Mais je voudrais surtout insister sur l’extraordinaire scène d’ouverture. Hitchcock filme l’arrivée de Guy et Bruno à la gare au niveau des pieds. L’une après l’autre, les deux paires de jambes regagnent le quai puis grimpent dans un wagon. Le train démarre, Hitchcock filme les rails qui se croisent et s’écartent. On retrouve nos pieds qui s’installent à une table. Ils s’entrechoquent, la caméra remonte alors sur les visages. La rencontre a lieu. Un début brillant et génial.

pieds

« L’inconnu du Nord-Express » est cinématographiquement très réussi et abouti. L’intrigue est elle-aussi réjouissante, notamment grâce à Bruno Anthony. Pour Hitchcock, meilleur est le méchant, meilleur est le film. C’est le cas ici, Bruno est pervers, cynique et parfaitement interprété par Robert Walker. Un grand classique.

Vu avec ma copine Maggie.

6h41 de Jean-Philippe Blondel

Le train de 6h41 Troyes-Paris. Y monte Cécile Duffaut, une quarantaine d’années à qui la vie a réussi : un mari, une fille de 17 ans, une entreprise de cosmétique bio qui connaît le succès. Elle vient de passer le week-end chez ses parents, elle est fatiguée. Le train démarre et la place à côté d’elle est restée libre. C’est la seule. Un homme s’en approche, hésite et s’assoit. Philippe Leduc reconnaît immédiatement Cécile. Vingt sept ans auparavant, ils avaient été ensemble quelques mois. Leur histoire s’était mal terminée lors d’un séjour à Londres. Qu’est-ce que quatre mois dans une vie ? Et pourtant, ces mois passés ensemble, cette rupture mal digérée ressurgissent et occupent toutes les pensées de Cécile et Philippe durant leur trajet vers Paris.

« 6h41 » de Jean-Philippe Blondel se dévore, j’ai passé 2h30 en compagnie de Cécile et Phillipe (presque la durée de leur trajet en train) et ce sont leurs vies qui ont défilé devant moi. Cette rencontre se passe entièrement dans le wagon, un huis-clos où vont s’alterner les voix de Cécile et Philippe. Chacun fait comme s’il ne reconnaissait pas l’autre, ne sachant que dire : « Prétendre que je ne la connais pas – d’ailleurs, c’est vrai, au fond, trois ou quatre mois à sortir ensemble il y a vingt sept ans, ça signifie quoi ? Rien, rien du tout. Elle, de son côté n’a aucune réaction. Elle ne se souvient pas de moi. » Malgré sa brièveté, leur histoire les a profondément marqués. Elle fut comme un aiguillage dans leurs trajectoires. Cécile était quelconque, pas féminine et effacée. Philippe était plein d’assurance, charmeur et très séduisant. Après s’être croisés, les destins se sont inversés. Cécile s’est construite sur l’humiliation, la haine ressenties ce soir-là à Londres. Plus jamais on ne la traiterait comme ça. Philippe s’en est voulu inconsciemment, la flamme qui l’animait s’est éteinte.

« 6h41 » est un magnifique livre plein de délicatesse dans les sentiments des personnages. Une vie c’est une accumulation de petits moments, de rencontres, de regrets, de colère aussi, de choses imperceptibles qui nous construisent. C’est un roman qui remue forcément son lecteur, comme Cécile et Philippe nous pouvons faire un bilan de notre vie : qu’est-ce que l’on a réussi ? raté ? Le résultat n’est pas toujours très brillant à l’instar des deux personnages.  Jean-Philippe Blondel réussit le tour de force de condenser deux vies en 119 pages, plus le train avance vers Paris et plus on a de l’empathie pour eux. J’aurais aimé que le voyage dure plus longtemps.

C’est avec une écriture limpide et d’une grande justesse que Jean-Philippe Blondel nous livre ces deux vies qui se recroisent. Un pur régal.

Lu avec George et Sandrine.

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La prisonnière de la tour de Boris Akounine

« La prisonnière de la tour » de Boris Akounine est un recueil de trois nouvelles dont le héros est Eraste Pétrovitch Fandorine. Un homme possédant des dons analytiques remarquables et une « beauté suffocante ». Akounine rend hommage à trois grands auteurs de romans noirs à travers ses nouvelles.

La première, intitulée « Conversation de salon », est dédiée à Edgar Allan Poe. Lors d’une réunion mondaine, Fandorine va résoudre une énigme qui défraya la chronique. Une jeune aristocrate a disparu du jour au lendemain sans laisser de trace. La vérité se révèlera des plus macabres.

La deuxième nouvelle, « De la vie des copeaux », est un hommage à Georges Simenon. Fandorine est engagé pour découvrir la cause du décès de trois personnes. L’une d’elles est un chef d’entreprise dans les chemins de fer et son fils soupçonne un concurrent de l’avoir éliminé. Fandorine se fait alors passer pour un stagiaire afin d’espionner l’entourage du défunt. Il s’avèrera que la raison des décès n’a pas grand chose à voir avec les chemins de fer mais beaucoup plus avec la passion amoureuse.

La dernière, qui donne son titre au livre, est la plus longue et la dédicace est pour Maurice Leblanc. Vont se rencontrer dans cette histoire trois génies : Sherlock Holmes, Arsène Lupin et Eraste Fandorine. Les petites cellules grises fonctionnent à plein régime. Nous sommes le 31 décembre 1899 et un navire, portant à son bord Holmes et Watson, fait escale à St Malo. Ils ont été appelés par M. des Essars, châtelain menacé par Arsène Lupin. Il doit remettre toute sa fortune à notre gentleman cambrioleur sans quoi son château explosera à minuit. Le problème c’est que sa fille est immobilisée suite à une chute et est intransportable. Elle se trouve dans une tour au passage quasiment impraticable. Sherlock doit trouver une machine infernale dans le dédale du château. Mais il ne sera pas seul à la chercher puisque des Essars a également engagé Fandorine. Watson est vexé et veut rentrer à Londres, ce qui n’est pas le cas de Holmes. « – Pour rien au monde ! Désormais, la tâche qui m’attend devient encore plus intéressante. Fandorine est un détective extrêmement expérimenté, je m’intéresse depuis toujours à ses exploits. (…) Ce qui me manque le plus dans mon activité de détective c’est l’émulation intellectuelle. Avec qui voulez-vous que je rivalise, avec l’inspecteur Lestrade ? Et vous voudriez que je renonce à une telle affaire ! »  Nous assistons alors à une véritable course contre la montre à la recherche de la bombe du nouvel an.

Même si les deux premières nouvelles sont très agréables, c’est bien entendu à la lecture de la dernière que j’ai pris le plus de plaisir. Tour à tour, le récit se fait sous la plume de Watson ou sous celle de Massa, l’ami de Fandorine. Celui-ci découvre que Watson réussit à publier les aventures de son ami et décide d’en faire de même. Chacun défend bien entendu son poulain et le trouve plus intelligent que l’autre. C’est finalement à une bataille d’orgueil que nous assistons sous le regard amusé et filou de Lupin. C’est un pur régal de les voir s’affronter tous les trois et vraiment très drôle. Les personnages sont bien campés : Sherlock est toujours aussi secret et ironique, Arsène est malicieux et roublard (une bonne connaissance du personnage nous aide d’ailleurs à percer une partie du problème) et Fandorine est élégant et vif. Boris Akounine s’est beaucoup amusé à écrire cette nouvelle, ça se sent puisque nous nous amusons également à la lire.

Merci aux éditions Points et à Jérôme.

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