Edith & Oliver de Michèle Forbes

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Belfast, 1906, Edith croise la route d’Oliver Fleck, illusionniste. Ils passent une soirée arrosée ensemble et ne se quittent plus. Edith accompagne au piano les numéros de son mari dans les différents music-halls de sa tournée. Mais elle tombe rapidement enceinte et accouche de jumeaux : Agna et Archie. Elle doit donc rester à la maison pendant qu’Oliver part en tournée. Oliver fourmille d’idées nouvelles et rêve d’un spectacle en solo. Malheureusement, aucun directeur de music-hall ne veut le voir en haut de l’affiche. Oliver continue donc ses petites tournées, dort dans des chambres de plus en plus minables et son amertume grandit au fil des jours.

Je découvre Michèle Forbes avec son deuxième roman et j’ai beaucoup apprécié ma lecture. La facture du roman est classique, l’écriture est fluide et poétique. Le récit se fait par flash-backs. Il s’ouvre en effet en 1922 sur la jetée de Dun Laoghaire où Edith et sa fille vont embarquer pour se rendre à Holyhead, au nord du Pays de Galles. Le chapitre suivant nous ramène en 1905 à Belfast. De même, l’enfance de Oliver sera évoquée par des retours en arrière. Michèle Forbes utilise également l’ellipse, c’est le cas dans la scène d’ouverture du chapitre 2, le lendemain de la rencontre d’Edith et Oliver. Une scène extrêmement bien construite, enlevée et originale puisque l’on n’assiste pas à la rencontre des deux protagonistes.

« Edith & Oliver » est avant tout le récit d’une chute, celle d’Oliver. Il est habité par une véritable fièvre de la scène, par un orgueil démesuré qui l’aveuglent totalement. Oliver est persuadé d’être le plus talentueux des illusionnistes et veut le montrer au monde. Son enfance douloureuse, la réussite sociale de son frère Edwin renforcent en lui cet foi inébranlable en son destin. Sa chute sera cruelle et inexorable. Michèle Forbes, que j’ai eu la chance de rencontrer, compare la chute d’Oliver à celle de « Jude l’obscur » de Thomas Hardy, une  même foi absolue en leur réussite les habite.

Face à Oliver, Edith est un roc qui fait tout son possible pour maintenir sa famille à flot. Femme active qui travaille, ce qui n’est pas le sort de toutes les femmes à l’époque, elle se sacrifie pour élever sa famille. Autre personnage fort du roman, Agna qui est finalement celle qui sera la plus résistante, celle sur qui Edith pour s’appuyer à la fin. Ce personnage mutique, d’une sagesse infinie, est extrêmement attachant et Michèle Forbes a d’ailleurs très envie de le reprendre dans un autre roman.

« Edith & Oliver » est également l’occasion pour Michèle Forbes de parler d’un sujet qui lui tient à cœur, les coulisses du spectacle. Elle est elle-même actrice de théâtre et son grand-père dirigeait un music-hall. Elle montre avec beaucoup de réalisme les conditions extrêmement difficiles de ces artistes du bas de l’affiche qui vivent dans des conditions misérables. Le cinéma commence à apparaître et aggrave la situation de ces petits artistes qui courent le cachet.

« Edith & Oliver » est à la fois une histoire d’amour passionnée et dramatique et le récit de la vie des artistes de music-hall à l’époque edwardienne. La plume de Michèle Forbes est très évocatrice et elle nous plonge totalement dans son univers.

Merci aux éditions Quai Voltaire pour cette découverte.

Bilan livresque et cinéma de février

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Le mois de février a passé bien vite mais j’ai quand même réussi à dénicher un coup de cœur : « Moi ce que j’aime, c’est les monstres » de Emil Ferris dont je vous reparle la semaine prochaine. Je vous reparle également très vite de « Edith & Oliver », le deuxième roman de l’irlandaise Michèle Forbes qui parle de la déchéance d’un homme de spectacle. J’ai découvert, grâce au Picabo River Book Club, la romancière américaine Robin MacArthur avec son premier roman « Les femmes de Heart Spring Mountain », un roman féministe et écologique. Le livre de Elizabeth Quinn, « La nuit se lève », est aussi touchant qu’érudit, aussi élégant qu’humoristique, parfaitement en adéquation avec l’image que je peux avoir de la journaliste d’Arte. Cette semaine, j’ai participé à la première édition de « Livres et Parlotte », une rencontre autour des livres organisée par Charlotte. La thématique de cette première rencontre était « Quand les écrivains deviennent personnages de roman » et le livre choisi était « Les derniers jours de Stefan Zweig » de Laurent Seksik et je reviendrai sur ma lecture très prochainement. Pour terminer le mois de février, je poursuis ma lecture des Rougon-Macquart dans l’ordre avec le n°14 « L’œuvre » qui fut une relecture aussi enthousiasmante que la première fois.

Et côté cinéma, mes deux films préférés du mois :

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Angèle est architecte, elle veut repenser l’urbanisme, ouvrir les villes sur la mixité et l’échange. Lorsqu’elle se fait virer du cabinet où elle travaille, elle est obligée de retourner habiter chez son père. Ses parents étaient des militants de gauche et Angèle a continué leur engagement. Son père, maoïste, est resté fidèle à ses idéaux alors que sa mère a baissé les bras et est partie vivre à la campagne loin de tout. Perpétuellement en colère, Angèle voudrait obliger tous les gens qu’elle croise à changer de vie et de modèle économique.

« Ce qui me reste de la révolution » est une comédie enlevée, rythmée et pleine de verve. Le personnage d’Angèle montre le désarroi de sa génération et le poids de mai 68. Les idéaux d’Angèle semblent totalement anachroniques. Elle les assène, les martèle et semble s’y raccrocher comme à une bouée de sauvetage. Sans travail, sans illusion sur l’amour, Angèle fait partie d’une génération désenchantée qui évolue dans un climat social difficile. A force de conviction, Angèle finit par entrainer certaines personnes avec elle et tente de réenchanter le quotidien. La deuxième partie du film est plus apaisée. Angèle retrouve sa mère qui propose finalement une autre voie possible au chaos ambiant. La troupe d’acteurs est formidable d’énergie et quel bonheur de revoir Mireille Perrier sur grand écran !

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Tony Lip est videur dans une boîte de nuit. Quand celle-ci ferme, il se retrouve dans l’obligation de trouver un nouveau travail. Il essaie de glaner quelques dollars à droite à gauche (en participant à des concours du plus grand nombre de hot-dogs avalés par exemple) mais cela ne suffit pas à nourrir sa famille. Il entend  parler d’un poste de chauffeur pour un chanteur qui doit faire une tournée dans le Sud. Le poste comprend aussi le rôle de garde du corps, le chanteur est en effet noir, il s’agit de Don Shirley. Le périple s’avère plus compliquée que ce que Tony avait prévu.

Il est surprenant de trouver Peter Farrelly dans un autre registre que l’humour un peu gras des films réalisés avec son frère. Mais il a bien fait car son premier film en solo est réussi et il s’inspire d’une amitié véritable. L’histoire, qui inverse les clichés puisqu’un blanc conduit un noir, pouvait glisser dangereusement vers le pathos dégoulinant. A part la dernière scène, il n’en est rien. Peter Farrelly joue sur les positions sociales et intellectuelles des deux personnages. Le greenbook était le livre permettant aux noirs de voyager pendant la ségrégation et de trouver des établissements acceptant de les accueillir. Don Shirley est un homme cultivé aux goûts extrêmement raffinés alors que Tony Lip est un beauf intéressé uniquement par la nourriture. Le greenbook les oblige à inverser les positions : Tony dort dans les hôtels décents pendant que Don dort dans des bouges. Ce qui est bien entendu intéressant, c’est le lent rapprochement de ces deux êtres opposés. Chacun apprend au fil du voyage  à faire un pas vers l’autre jusqu’à devenir de véritables amis. Les deux acteurs, Viggo Mortensen et Mahershala Ali, sont vraiment au top et l’alchimie entre les deux fonctionnent parfaitement. Le film n’est pas un manifeste mais il rappelle ce qu’était la ségrégation, ce qui n’est pas inutile dans les États-Unis d’aujourd’hui. « Greenbook » est un film drôle, touchant qui rend un bel hommage à l’amitié de Tony Lip et Don Shirley.

Et sinon :

  • « La favorite » de Yorgos Lanthimos : Sur le trône d’Angleterre règne Anne, une femme fragile et instable. Le royaume est en guerre contre la France et des décisions doivent être prises. C’est donc la favorite de la reine, Lady Sarah Churchill, qui gouverne à sa place. Une nouvelle servante, Abigail, arrive au château et elle obtient la protection de Lady Sarah. Malheureusement pour cette dernière, Abigail est extrêmement ambitieuse et elle veut retrouver un statut social qu’elle a perdu. Elle va donc tout mettre en œuvre pour prendre la place de Lady Sarah. Le film de Yorgos Lanthimos est étonnant et extrêmement original. Sa cour d’Angleterre est vue sous l’angle de la caricature, du grotesque et de l’outrance. Les courtisans sont tous parfaitement ridicules, ils sont à l’image de leur reine qui est parfaitement pathétique. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est bien-sûr la relation entre les trois femmes entre pouvoir et séduction. Les deux courtisanes sont prêtes à tous les coups bas pour arriver à leurs fins, elles sont toutes les deux aussi perfides qu’intelligentes. Ces trois personnages de femmes sont tenus par trois actrices d’exception : Emma Stone dans le rôle de la fausse ingénue, Rachel Weisz dans celui de la redoutable et splendide Lady Sarah, Olivia Colman dans celui de la reine dépressive et boitant en raison d’une attaque de goutte. Excessif, trop baroque à mon goût pour être un coup de cœur, « La favorite » reste un objet cinématographique surprenant et détonnant, les trois actrices valent à elles seules le déplacement.

 

  • « Une intime conviction » de Antoine Raimbault : Jacques Viguier est acquitté du meurtre de sa femme Suzanne. Mais le parquet fait appel et un nouveau procès doit avoir lieu. Une femme, Nora, se passionne totalement pour cette histoire. Elle croit Jacques Viguier innocent et veut à tout prix le sauver. Elle veut pour lui le meilleur avocat et réussit à convaincre Mr Dupont Moretti de le défendre pendant le second procès. Le film s’inspire largement de faits réels même si le personnage de Nora est inventé. Antoine Raimbault réalise un véritable thriller et pas seulement un film de procès. Nora travaille pour la défense en écoutant l’enregistrement de coups de fil passés à l’époque de la disparition de l’épouse de Jacques dont le corps n’a jamais été retrouvé. L’enquête est nerveuse et rythmée, la procédure judiciaire française parfaitement montrée. Ce que j’ai trouvé extrêmement intéressant, c’est la plaidoirie finale de Dupont-Moretti qui explique aux jurés ce que doit être l’intime conviction. C’est un grand moment d’éloquence et d’humanisme. Outre cela, ce film est une magnifique  démonstration des talents de Marina Foïs et Olivier Gourmet (décidément toujours excellent) et de Laurent Lucas que j’ai eu grand plaisir à retrouver sur grand écran.

 

  • « Minuscules 2 » de Thomas Szabo et Hélène Giraud : En 2013, nous avions fait connaissance d’une bande d’insectes fort sympathiques avec « La vallée des fourmis perdues ». On retrouve la coccinelle fétiche du 1er volet, elle a fondé une famille dont un enfant aventureux. Il l’est tellement qu’il se retrouve prisonnier d’un carton qui part en direction de la Guadeloupe ! La solidarité se met en place parmi les insectes pour retrouver la petite coccinelle. Comme dans le premier film, Thomas Szabo et Hélène Giraud mélangent les prises de vue réelles aux images de synthèse. Le résultat est toujours aussi parfait. Pas de paroles, la bande-son se réduit à des bruitages dont certains sont devenus iconiques : le « chant » de la victoire de la coccinelle lorsqu’elle bat un ennemi à la course, les antennes de la fourmi qui taponne sa copine coccinelle. L’aventure est rythmée, drôle et touchante. Les adultes et les enfants pourront trouver des clins d’œil à d’autres films d’animation comme « Là-haut ». Cette nouvelle aventure n’est donc en rien décevante et c’est un plaisir de retrouver nos amis insectes.

 

  • « Deux fils » de Félix Moati : Joseph vient de perdre son frère aîné, il se sent alors totalement perdu et décide d’abandonner son cabinet de psychiatre. Il veut devenir écrivain et sa maîtresse lui dit qu’il écrit comme Tolstoï. Joachim, le fils aîné de Joseph, est en pleine déprime post rupture et il n’avance pas dans sa thèse de psychiatrie. Yvan, son frère cadet, ne sait plus quoi faire devant ses figures tutélaires qui s’écroulent. Il sèche les cours, se met à boire et à fumer. Félix Moati réalise son premier film. Ce dernier évoque le souffle frais de la Nouvelle Vague et des films de Woody Allen où l’on parle beaucoup et où le ridicule de tue pas. Les trois hommes du film sont totalement à la dérive, ils ne semblent plus capables de se rattacher à quoique ce soit. C’est ce chaos, ce passage à vide que filme Félix Moati. Cela peut sembler foutraque mais il nous montre un beau lien familial entre les trois personnages qui s’épaulent quoiqu’il arrive. Félix Moati montre également très bien Paris et sa vie quotidienne loin des cartes postales pour touristes. Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste sont parfaits et on découvre Mathieu Capella qu’il faudra suivre tant il montre de talent.

 

Les femmes de Heart Spring Mountain de Robin MacArthur

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Août 2011, l’ouragan Irene s’abat sur les Etats-Unis et notamment sur le Vermont où de nombreux dégâts sont recensés. Des personnes ont également disparu. C’est le cas de Bonnie qui est sortie de chez elle le soir de la tempête après avoir pris de la drogue. Sa fille Vale, qui vit à la Nouvelle Orléans, apprend la nouvelle par sa tante Deb. Elle, qui n’a pas mis les pieds dans le Vermont depuis 8 ans, se précipite pourtant pour essayer de retrouver sa mère. A Heart Spring Mountain, elle retrouve donc sa tante Deb, ancienne hippie, et la vieille Hazel, la tante de sa mère. Toutes deux vivent en plein cœur de la nature sauvage où leurs ancêtres s’étaient eux-mêmes installés. Vale va se confronter à ses propres souvenirs mais également à ceux de sa famille.

« Les femmes de Heart Spring Mountain » est le premier roman de Robin MacArthur après un recueil de nouvelles. Elle dépeint, dans son livre, une lignée de femmes et en fait un roman choral. Chaque court chapitre est dédié à l’un des personnages : Bonnie, sa fille Vale, sa mère Lena, sa tante Hazel et sa belle-fille Deb. Les liens entre tous les personnages sont au début un peu difficile à établir mais ils s’éclairent au fur et à mesure de la lecture. De plus, Robin MacArthur nous fait voyager dans le temps de la fin des années 50 à 2011. Les hommes ont parfois voix au chapitre mais ils sont en minorité, ils disparaissent assez vite, s’éloignent géographiquement ou ont des destins tragiques. Robin MacArthur écrit donc un roman au féminin qui commence même avant Lena avec l’ancêtre Marie dont Vale découvre une photo. Une femme mystérieuse aux longues tresses noires qui pose la question des origines indiennes de la famille. Les Abénakis peuplaient effectivement la région avant l’arrivée des colons blanc. Les femmes de Heart Spring Mountain sont toutes plus ou moins fantasques, décalées et bohèmes. C’est sans doute cela qui les rend si attachantes. L’une d’elles l’est tout particulièrement : Lena, la grand-mère de Vale. C’est d’ailleurs la seule dont l’histoire nous est racontée à la première personne du singulier. Elle vit dans une cabane avec une chouette qu’elle a soignée et elle est en parfaite adéquation avec la nature.

Cette dernière est d’ailleurs l’autre grande thématique du roman de Robin MacArthur. Cette lignée de femmes est totalement ancrée dans le territoire de Heart Spring Mountain, ce sont leurs ancêtres qui ont nommé ainsi cette terre où ils s’installèrent. Il y a un attachement viscéral à cet endroit que redécouvre Vale en y revenant. « Vale se lève et sort pour s’éclaircir un peu les idées. Il fait froid. Un vent mordant au parfum de résine monte de la rivière. Elle s’enveloppe dans son gilet, rabat le chapeau de Lena sur ses yeux et ses oreilles. Un peu plus haut dans la montagne, la fumée d’un feu de bois s’élève du chalet de Deb ; la lumière du soleil se reflète sur la fenêtre de la cuisine de Hazel. « Chez moi », murmure-t-elle, le paysage lui apparaissant sous un jour nouveau. » Le récit est émaillé de descriptions du paysage et les événements souligne la puissance des éléments. Mais Robin MacArthur parle aussi beaucoup de ce qui détruit notre environnement, du danger qui menace des lieux comme Heart Spring Mountain. La beauté, la rudesse de la nature appelle ici à sa défense, à sa protection.

Les thématiques du roman de Robin MacArthur m’ont séduite et intéressée. Il s’agit là d’une belle découverte et d’une auteure à suivre à l’avenir.

Merci au Picabo River Book club et à Léa pour cette découverte !

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La nuit se lève de Elisabeth Quin

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2017, Elisabeth Quin apprend que son glaucome s’aggrave et qu’elle risque de devenir aveugle. C’est sans délicatesse aucune que le médecin lui annonce la terrible nouvelle . C’est le récit de sa vie après cette découverte qu’elle nous raconte dans « La nuit se lève ». Comment affronter la maladie ? Comment appréhender le monde lorsque l’on est plongé dans le noir ?

Cela fait vingt ans que j’admire Elisabeth Quin, sa culture, son esprit pétillant et malicieux, son humilité face à son métier et son peu d’attrait pour le monde de la télévision. Son récit est à son image, il est plein de questionnement sur ce qui l’attend, de recul et d’humour. Que doit-on faire lorsque l’on risque de perdre la vue ? S’entraîner ? Elle le fait régulièrement, fermant les yeux à la fin d’un opéra, en marchant avec son compagnon François, en prenant sa douche au risque de tout faire dégringoler au fond de la baignoire. Elisabeth Quin fait des listes de ce qu’elle aimerait voir une dernière fois : « Mais comment dresser pareille liste d’images à accumuler avant que la maladie ne les rétrécisse ou ne les fonde au noir ? Paysages, films, tableaux, visages chéris, objets, animaux, lumières, livres ? Froisser la liste, partir sur les sentiers et laisser advenir. »

Elisabeth Quin examine ce que signifie voir, ce sens tellement évident produit par une machine extraordinaire qu’est l’œil. Organe complexe, délicat auquel on ne fait pas assez attention. Qu’en sera-t-il de son apparence lorsqu’elle ne verra plus ? Elle, qui est à l’antenne d’Arte chaque soir, sera tributaire des autres pour être présentable, lui enlever des poils disgracieux. Et qu’en sera-t-il du désir ? Le sien ne dépend-t-il que de la vue de l’autre ? Et surtout son compagnon acceptera-t-il de vivre avec une handicapée, une femme totalement dépendante pour les gestes du quotidien ?

Pour accompagner ses réflexions, elle convoque de nouveaux et d’anciens compagnons de route : Im Dong-Hyun archer sud coréen presque aveugle, Jean Hélion et Georgia O’Keeffe peintres devenus aveugles, Jacques Lusseyran jeune résistant aveugle et déporté, Jim Harrison borgne depuis l’enfance, Aldous Huxley mal-voyant après une attaque de kératite, Claude Monet atteint de cataracte ou Jorge Luis Borges aveugle à la fin de sa vie. Elle s’intéresse aussi aux mythes comme celui de Tirésias ou celui de Ste Lucie que l’on représente souvent dans la peinture avec ses yeux sur un plateau. Toutes ses lectures, ses recherches l’aident à lutter contre la maladie et le déni qui l’accompagne.

« La nuit se lève » est le récit sans fard d’une maladie mais c’est egalement le moyen de l’accepter, de l’affronter et de vaincre la peur. Elisabeth Quin le fait avec une intelligence, une élégance et un humour formidables.

Le verger de marbre de Alex Taylor

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Au fin fond du Kentucky, la Gasping River s’écoule, profonde et tumultueuse, dans la vallée. Clem Sheetmire possède un ferry qui permet de passer d’une rive à l’autre. Certains soirs, c’est son fils Beam qui effectue les traversées. Ce mardi-là, il n’avait pris sur le ferry qu’un paysan avec son tracteur. Jusqu’à ce qu’un homme se présente en pleine nuit. Le passage d’une rive à l’autre se fit dans le calme de la nuit. « Il fit ronronner l’accélérateur et le moteur crachota, l’écume de l’eau bouillonnant autour de l’hélice tandis que le ferry progressait lentement dans le courant, les poulies grinçant sur leurs câbles. Un morceau de bois flotté s’agita sur la rivière et l’odeur âcre de vase et de fleurs de robinier s’éleva, puissante et corsée, au-dessus de la puanteur de gasoil carbonisé. Quand il s’approcha, Beam coupa le moteur et laissa le ferry accoster sur l’embarcadère (…). » Arrivé à destination, le passager refuse de payer la course, pire il tente de voler la caisse. Beam se défend et tue l’homme. Clem vient en aide à son fils en jetant le corps dans la rivière et en l’aidant à fuir. Le cadavre est en effet celui du fils de Loat Duncan, le caïd du coin.

« Le verger de marbre » est le premier roman d’Alex Taylor, ce qui est assez incroyable tant son intrigue est maîtrisée et son écriture est ciselée et de toute beauté. La quatrième de couverture compare le livre à une tragédie grecque chez les frères Coen et je trouve que l’idée résume bien le roman.

L’intrigue se déroule dans le Sud profond, rural. L’ambiance y est poisseuse, moite et perverse. Loat Duncan y fait régner la violence, les règlements de compte. Le shérif ne peut rien pour l’arrêter. L’ennui, le désespoir n’arrangent rien à la situation et ne font qu’alourdir l’atmosphère déjà sombre et pesante.

Dans ce cadre, les personnages ne semblent avoir aucune chance de s’en sortir. La famille de Beam fait partie des perdants. Beam porte cet héritage familial même si, comme il va peu à peu le découvrir, il ne le connaît pas réellement. Les Sheetmire sont rongés par leurs secrets et leur fils va devoir payer la note de ces omissions. Comme dans les tragédies grecques, son destin est totalement inéluctable.

La galerie de personnages qui l’entoure est digne d’un film des frères Coen : Loat Duncan est cruel et se promène avec une meute de chiens, le propriétaire du rade du coin est un manchot, un routier en costard se révèle être un psychopathe, un vieil homme a comme cachette privilégiée un cimetière. Les habitants sont à l’image de l’endroit où ils vivent.

« Le verger de marbre » est un premier roman noir parfaitement maîtrisé et très littéraire de par son écriture. Alex Taylor est un écrivain américain à suivre.

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Le nouveau de Tracy Chevalier

Washington DC en 1974, Osei est fils d’un diplomate ghanéen. A nouveau, il doit changer d’école et cette fois, il ne la fréquentera que quelques mois puisque la fin de l’année approche. Une jeune fille va se lier à lui immédiatement. Dee repère Osei dès son entrée dans la cour. Elle admire l’harmonie de son visage. Mais Osei ne va pas s’attirer que des bonnes grâces dans sa classe. Dans les années 70, la présence d’un enfant noir est incongru dans cette école. « Il n’y avait pas d’élèves noirs à l’école de Dee, ni d’habitants noirs dans le quartier de banlieue où elle vivait, même si en cette année 1974, Washington proprement dit possédait une population noire assez nombreuse pour être baptisée Chocolate City, la « ville-chocolat ». L’amitié instantanée de Osei et Dee, l’une des filles les plus populaires de l’école, va créer des jalousies et des inimitiés.

Après « Vinegar girl », relecture de « La mégère apprivoisée », je découvre avec « Le nouveau » une nouvelle réécriture de Shakespeare commandée par la maison d’édition Hogarth Press. Contrairement à Ann Tyler qui prenait de la distance avec l’oeuvre originale, Tracy Chevalier reste plus proche de la trame d’Othello. On retrouve notamment la quasi totalité des personnages shakespeariens : Osei-Othello, Dee-Desdémone, Ian-Iago, Mimi-Emilia, Blanca-Bianca, Casper-Cassio. Le déroulement de l’intrigue est également identique, Osei sera le jouet des machinations de Ian qui visent à anéantir sa relation avec Dee.

Tracy Chevalier choisit de transposer le drame du maure de Venise dans les années 70 aux Etats-Unis, époque où le combat pour les droits civiques faisait rage, époque que Tracy Chevalier a vécu elle-même puisqu’elle a grandi à Washington à cette époque-là. La sœur d’Osei, un des rares personnages totalement inventés par l’auteur,  est affiliée aux Black Panthers et affirme son identité avec force. Elle reste en arrière-plan mais politise l’intrigue de Shakespeare. Face à elle, Osei semble vouloir se fondre dans la masse, faire oublier sa couleur de peau pour avoir la paix. Il ne peut malgré tout pas éviter le racisme très présent dans la cour de l’école venant aussi bien des autres élèves que des enseignants. La pièce de Shakespeare trouve un écho flagrant dans la société américaine des 70’s et d’aujourd’hui. Ce qui montre aussi à quel point les thématiques shakespeariennes sont intemporelles.

Ce qui est également intéressant dans le roman de Tracy Chevalier, c’est qu’elle condense l’histoire sur une seule et unique journée. Comme le barde, elle décline son intrigue en cinq actes qui correspondent ici à une journée d’école. La tension monte petite à petit, au fur et à mesure de la journée. L’action ainsi comprimée donne plus de force à l’inéluctabilité du drame qui se joue dans cette cour d’école. Mon seul petit bémol à cette réécriture est la manière d’agir et de parler des enfants. Ils ont 11 ans et paraissent en avoir beaucoup plus, être beaucoup plus mâtures. Mais Tracy Chevalier, que j’ai eu la chance de rencontrer, nous expliquait bien se souvenir de sa propre enfance et de l’attitude de ces camarades de classe beaucoup plus adultes qu’il n’y semblait.

« Le nouveau » est une réécriture d’Othello dont l’intrigue est très judicieusement transposée dans les années 70 aux Etats-Unis où le racisme ne se cachait pas. Le livre de Tracy Chevalier souligne également à quel point les œuvres de Shakespeare sont intemporelles.

Merci à Babelio et aux éditions Phébus.

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Franny et Zooey J.D. Salinger

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« Franny » et « Zooey » furent respectivement publiés en 1955 et 1957 dans le New Yorker. J.D. Salinger les a ensuite lui-même réuni, les deux forment un diptyque autour de Franny et de sa quête de spiritualité.

Dans la première nouvelle, Franny retrouve son petit ami Lane pour dîner. Ce dernier est ravi de la revoir et il essaie de se valoriser auprès d’elle notamment du point de vue intellectuel. Franny semble ailleurs, elle n’écoute pas véritablement. Elle se pose des questions sur ses études, a abandonné la section théâtrale qu’elle aimait tant. Lane finit par découvrir que Franny est obnubilée par la lecture d’un livre : « Le chemin d’un pèlerin », un livre sur la prière perpétuelle. Le dîner se termine sur le malaise de la jeune femme.

Dans la deuxième nouvelle, nous sommes un lundi matin de novembre 1955 dans l’appartement new yorkais de la famille Glass. Zooey prend un bain et sa mère vient discuter avec son fils à propos de sa fille Franny. Cette dernière est mal dans sa peau, mange peu et dort encore moins. Mme Glass tente de convaincre son fils de parler à sa sœur.

Je suis sortie mitigée de cette lecture. J’avais adoré « L’attrape-coeur » et j’attendais peut-être trop de cette lecture. La famille Glass est composée de cinq garçons et deux filles, tous sont précoces intellectuellement et tous ont participé à un jeu radiophonique appelé « C’est un enfant avisé ! ». Les deux aînés ont depuis laissé tomber le reste de la famille : Seymour s’est suicidé et Buddy, devenu écrivain, s’est retiré du monde (ça vous rappelle quelqu’un ?). Franny et Zooey sont à un moment où ils se cherchent et ils souhaitent trouver un sens à leur vie. Ils s’interrogent sur la manière de vivre dans un monde aussi égocentrique et vaniteux. « Ce que je sais, moi, c’est que je perds la tête, dit Franny. J’en ai assez de l’ego, de l’ego, de l’ego. Du mien et de celui des autres. J’en ai assez de tous ceux qui veulent arriver à quelque chose, faire quelque chose de distingué, être intéressants. C’est écœurant, écœurant. Ce que les gens disent m’est égal. » Là aussi on croirait entendre Salinger lui-même. La réflexion est très intéressante mais c’est le véhicule de celle-ci qui m’a moins convaincue.

On retrouve dans « Zooey » beaucoup de l’humour caustique que l’on trouvait dans « L’attrape-cœur » notamment au début de la nouvelle. Buddy se fait le narrateur de l’histoire et présente sa famille avec beaucoup d’ironie. De même, la scène entre Zooey et sa mère est très réussie, elle est très cinématographique. On visualise parfaitement le pauvre jeune homme coincé dans sa baignoire pendant que sa mère monologue. Le reste de la nouvelle, comme pour « Franny », se fait essentiellement au travers de dialogues. Cette manière de faire m’a, par moments, fait penser aux films de Woody Allen. Les dialogues donnent un côté très spontané et naturel à l’histoire. Mais j’avoue avoir trouvé que le dialogue entre Franny et Zooey était trop long, il tourne en rond et manque singulièrement d’humour par rapport au début de la nouvelle. La discussion entre le frère et la sœur m’a paru verbeuse. Peut-être qu’elle passerait mieux sur grand écran ou sur les planches d’un théâtre mais j’ai vraiment eu du mal à e,n venir à bout.

« Franny et Zooey » fut malheureusement une lecture décevante, j’aurais finalement dû me contenter de « L’attrape-cœur ».

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

 

Les enfants de cœur de Heather O’Neill

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Rose et Pierrot sont nés en 1914 et tous les deux ont été abandonnés par leurs mères. Ils sont élevés ensemble dans un orphelinat tenu par des bonnes sœurs. Les enfants y sont traités avec dureté, voire avec brutalité. C’est le cas avec l’une des sœurs attirée par Pierrot et qui fait subir des sévices corporels à Rose car les deux enfants sont inséparables. Tous deux sont hors du commun : Pierrot est un très grand pianiste et Rose l’accompagne d’incroyables pantomimes. Leur duo illumine le visage des autres orphelins. La mère supérieure voit là une source de revenus possible. Elle les envoie exercer leurs talents dans les salons des riches membres de la communauté. Pierrot et Rose sont enchantés mais leur bonheur est de courte durée. Bientôt les deux enfants sont séparés sans savoir où l’autre se trouve.

« Les enfants de cœur » est vraiment un roman très surprenant. Nous sommes dans un conte naïf, tout en étant plongés dans la réalité cruelle de le Grande Dépression à Montréal. La candeur côtoie la crudité, notamment celle de la langue et du désir. L’histoire d’amour de Rose et Pierrot est pavée de perversités. Celles-ci débutent dès l’orphelinat puisque Rose est persécutée physiquement et que Pierrot subit des abus sexuels. Une fois séparés, les chapitres alternent les récits concernant les destins de Rose et de Pierrot. La Grande dépression, la pauvreté vont décider de leurs destinées. Pierrot quitte l’orphelinat car un homme riche admire ses talents de pianiste. A la mort de ce dernier, il se retrouve à la rue où il partage le quotidien de prostituées. Il plonge également rapidement dans la drogue. Plutôt que de se retrouver à la rue, Rose devient la maîtresse d’un caïd de la drogue. « Elle aimait l’idée d’être une fille perdue. Elle était curieuse de voir ce qu’il adviendrait  d’elle si pas un homme ne l’épousait. Ça lui semblait le moyen le plus probable de vivre une aventure. Même si elle était capable de faire rire les gens à longueur de journée, elle voulait parfois être tragique. » Sa position de maîtresse attitrée lui apprendra surtout que la femme est très loin d’être indépendante et que la société est dirigée exclusivement par les hommes. A partir de là, le but de Rose sera de devenir libre et de ne dépendre d’aucun homme, même de Pierrot. Heather O’Neill crée un univers véritablement original avec deux personnages atypiques et fantasques, plein d’imagination et de créativité. La pureté de leur amour est mis à rude épreuve face à la débauche et aux vices.

« Les enfants de cœur » est un roman aussi fantaisiste que tragique, mélangeant légèreté et noirceur, et où l’imagination peut sauver deux êtres malmenés par la vie.

Bilan livresque et cinéma de janvier

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Le bilan de ce premier mois de l’année est positif : six romans, une pièce de théâtre et trois BD. J’espère lire autant durant le reste de l’année !

Le premier roman de l’année est un livre vers lequel je ne serais pas allée spontanément mais que je ne regrette pas de l’avoir découvert tant son propos était fort : « Vigile » de Hyam Zaytoum. J’ai ensuite commencé à lire les réécritures des pièces de Shakespeare traduites en français avec « Vinegar girl » de Ann Tyler et je viens d’achever « Le nouveau » de Tracy Chevalier dont je vous reparle très vite. Ce projet de réécriture ne pouvait que m’enchanter et mes deux premières lectures m’ont totalement convaincue. Je l’ai été aussi par l’étonnant roman de Heather O’Neill, « Les enfants de cœur », qui mélange la candeur et le crudité pour nous conter l’histoire d’amour fantasque de Rose et Pierrot. En revanche, j’ai été un peu déçue par la lecture de « Franny et Zooey » de J.D. Salinger qui m’a semblé un peu vain et trop bavard. Côté roman, je termine le mois avec « Le verger de marbre » qui fait partie de la sélection du Prix du polar SNCF.

Trois bande-dessinées à mon comptoir et déjà un grand coup de cœur : « La partition de Flintham » de Barbara Baldi que j’ai trouvé aussi splendide sur le fond comme sur la forme. Je vous conseille également la lecture de « La bobine d’Alfred » de Malika Ferdjoukh et Nicolas Pitz qui est aussi délicieuse que le roman dont il est l’adaptation.

Passons au cinéma !

Mes coups de cœur du mois :

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Le commissaire Beffrois arrive très bientôt à la retraite. Sa carrière ne fut pas aussi brillante qu’elle aurait pu l’être. Il est veuf, ses fils ont quitté la maison. Il semble naviguer entre l’ennui et la désinvolture. Mais un vol de tableau va le réveiller et son envie d’enquêter va renaître. D’autant plus que le voleur est extrêmement malin : il ne vole que quelques œuvres par an et elles ne sont jamais d’artistes majeures. De quoi le faire passer sous les radars de la police et des assurances. Mais Beffrois veut terminer sa carrière en beauté et veut arrêter ce voleur qui n’agit qu’en passant par les toits parisiens.

« Un beau voyou » est un premier long métrage et c’est une comédie délicieuse et malicieuse. Les personnages sont atypiques : Beffrois a tout du perdant sympathique, c’est un flic doué mais qui passe toujours à côté de sa chance ; le voleur est un jeune homme au regard doux voulant échapper à son milieu petit-bourgeois ; sa petite-amie est une restauratrice de tableau fantasque. Le trio de comédiens, Charles Berling, Swann Arlaud et Jennifer Decker, s’accordent à merveille et prennent un grand plaisir aux dialogues ciselés et piquants. C’est vraiment une très jolie surprise que cette comédie au ton frais et espiègle.

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L’envol est un centre d’accueil de jour pour les femmes sans-abris dans le Nord. Elles y trouvent un café, une douche et du réconfort de la part d’Audrey, Manu, Hélène et les autres bénévoles. Malheureusement, la municipalité constate  que seulement 4% des femmes accueillies dans le centre réussissaient à se réinsérer. Les travailleurs sociaux les chouchoutent trop, les maternent trop pour les pousser vers la réinsertion. La municipalité veut donc fermer le centre. Audrey et Manu vont pourtant continuer à aider les femmes mais de manière clandestine.

« Les invisibles » est un film qui évoque le cinéma de Ken Loach quand ce dernier montrait la dure réalité sociale sous l’angle de la comédie. Ici la rébellion se fait avec bonne humeur et celle-ci commence avec les pseudos choisis par les femmes sans-abris : Brigitte Macron, Lady Di, Beyoncé, Dalida, Edith Piaf, etc… Ces femmes apparaissent à l’écran pour la première fois en tant qu’actrice et elles viennent elles-mêmes de la rue. Les vies que l’on découvre sur grand écran sont les leurs. Leurs prestations sonnent parfaitement justes et on admire leur force de caractère. Elles sont bien entourées avec Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky et Déborah Lukumuena, ces quatre-là sont formidables et leurs personnages sont attachants. Derrière la comédie, Louis-Julien Petit nous fait parfaitement comprendre la dureté de la vie dans la rue, accrue par le fait qu’il s’agit ici de femmes (refus d’aller dans des structures mixtes, viols dans les rues, etc…). Une scène d’expulsion au petit matin par la municipalité de nos sans-abris est particulièrement glaçante.

« Les invisibles » est une comédie sociale réussie qui n’oublie pas de montrer la dureté de la vie pour les femmes qui se retrouvent à la rue.

Et sinon :

  • « L’homme fidèle » de Louis Garrel : Abel et Marianne habitent ensemble depuis plusieurs années. Un matin, Marianne annonce à son compagnon qu’elle est enceinte, malheureusement pas de lui mais de son ami Paul. Elle demande à Abel de bien vouloir quitter l’appartement puisqu’elle a décidé d’épouser Pal. Abel et Marianne se retrouvent dix ans plus tard à l’occasion de l’enterrement de Paul. Abel tente alors de regagner le cœur de Marianne. Le deuxième film de Louis Garrel se tourne vers la Nouvelle Vague et donc de sa filiation paternelle. Le duo amoureux devient trio avec Eve, la sœur de Paul. Le film a la spontanéité de la Nouvelle Vague et regarde l’intimité du couple. Mais Louis Garrel aborde ces thèmes avec beaucoup d’humour, de cocasserie. Il y met également un peu suspens par le biais du fils de Marianne qui explique à Abel que sa mère a tué son père en l’empoisonnant. Ses déclarations sont assez troublantes pour inquiéter Abel et lui faire regarder sa belle différemment. Louis Garrel s’amuse avec le cinéma, mélange les genres et nous enchante.

 

  • « L’heure de la sortie » de Sébastien Marnier : Une classe d’élèves surdoués voit son prof principal se défenestrer pendant un cours. Rapidement, un prof remplaçant vient combler le vide. Ses nouveaux élèves lui font tout de suite sentir leur supériorité intellectuelle par des sarcasmes, des piques. Leur comportement intrigue leur prof qui se met à les observer, à les épier en dehors de la classe. Le nouveau film de Sébastien Marnier est vraiment très original dans le paysage du cinéma français. Ce groupe de jeunes enfants froids et cruels évoque bien entendu « Le village des damnés ». L’ambiance est trouble, le prof ressent de la fascination pour ses élèves mais également une forte répulsion. Cette ambiguïté nous intrigue comme les activités indéchiffrables (et souvent violentes) des adolescents. J’ai également pensé à « Lemming » de Dominik Moll pour l’atmosphère singulière et certains passages d’une grande étrangeté (les cerfs qui se promènent dans une ville vidée de ses habitants). La musique est également pour beaucoup dans la création de cette atmosphère, les notes sont le plus souvent stridentes. La fin, très actuelle, est glaçante et réussie. Laurent Lafitte, dans le rôle du prof remplaçant, démontre une nouvelle fois sa maîtrise et son talent.

 

  • « Edmond » d’Alexis Michalik : Edmond Rostand ne connaît pas le succès malgré le soutien de son interprète favorite Sarah Bernard. Feydeau et Courteline se gaussent de cet homme qui n’écrit qu’en vers. En désespoir de cause, Rostand propose une pièce au grand Constant Coquelin. Une comédie dont il n’a pas écrit une ligne. C’est un quitte ou double mais il n’a pas le choix, il faut qu’il réussisse à faire vivre sa famille. Il improvise devant Coquelin, sa pièce aura comme sujet Cyrano de Bergerac. La pièce d’Alexis Michalik était déjà réjouissante et son film l’est tout autant. C’est drôle, les personnages virevoltent, les dialogues sont vifs et rythmés. L’histoire de l’écriture de Cyrano est tellement improbable qu’elle se prête parfaitement à la comédie et Alexis Michalik rend un hommage enlevé à son auteur. La troupe d’acteurs semble se régaler et ils sont tous parfaits. Le duo Thomas Solivérès/Olivier Gourmet est réjouissant. Alexis Michalik réussit le passage de la scène à l’écran et l’on prend à nouveau un grand plaisir à regarder cette histoire.

Trois séries françaises : Ad vitam,Aux animaux la guerre et Hippocrate

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Darius Asram a presque 120 ans, il est flic et pense sérieusement à changer de métier. Sa dernière enquête portera sur un suicide collectif d’un groupe d’adolescents. Quelques années auparavant, des jeunes gens avaient déjà choisi d’en finir dans cette société qui a aboli la mort. Darius va aller chercher de l’aide auprès de Christa Novak. La jeune femme, mise sous surveillance, avait fait partie de la première vague de suicide. Elle en avait réchappé et semble la plus à même de comprendre la psychologie des victimes.

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Thomas Cailley s’était déjà fait remarquer avec son premier film, « Les combattants », qui était original et totalement maîtrisé. Sa série l’est tout autant. Il imagine une société qui a vaincu la mort et où les hommes se régénèrent dans des caissons. La série présente alors les conséquences de cet état de fait. Elle s’ouvre sur l’annonce d’un vote portant sur le contrôle des naissances. Et c’est bien la première conséquence de l’abolition de la mort : quelle est la place de l’enfant, de la jeunesse ? La planète est surpeuplée et avoir des enfants ne ferait qu’aggraver le problème. La question de la limitation du nombre des naissances semble alors s’imposer. Les jeunes ne trouvent plus leur place dans cette société d’autant plus que la majorité est portée à trente ans, l’indépendance est donc longue à venir. Le seul moyen de se rebeller et surtout d’exister est paradoxalement de se suicider. La mort est devenu le tabou ultime, le seul et unique interdit.

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La disparition de la mort empêche également de sentir un élan vers le futur, le désir de vivre a lui aussi disparu. Pour se sentir vivant, les hommes recherchent la souffrance et à frôler la mort (combats violents, morsures de chien, etc…). L’ambiance dans cette société est plutôt dépressive, la possibilité de l’immortalité a fait perdre le sens de l’existence. Le duo d’acteurs principaux fonctionne à merveille. Yvan Attal est parfait dans le rôle du flic bourru et blasé. Face à lui, Garance Marillier crève l’écran. Dans « Grave », elle réalisait déjà une formidable performance, la série de Thomas Cailley confirme son incroyable intensité de jeu. Si vous avez raté la diffusion de « Ad vitam » sur Arte, je vous conseille vraiment de visionner cette série entre polar et dystopie.

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Dans les Vosges, l’usine de sous-traitance automobile Velocia va fermer ses portes. Les salariés désignent Martel, un syndicaliste, comme secrétaire du comité d’entreprise. C’est lui qui va devoir défendre les autres. Martel cherche de l’aide auprès de Rita, inspectrice du travail engagée. Le syndicaliste a un deuxième travail, il est videur dans une boîte de nuit pour pouvoir offrir à sa mère une maison de retraite de luxe. Le fait d’être bientôt au chômage l’amène à s’engager dans une voix criminelle : kidnapper une prostituée pour la revendre à deux caïds.

AUX ANIMAUX LA GUERRE

Alain Tasma adapte ici le premier roman de Nicolas Mathieu qui a également collaboré au scénario. « Aux animaux la guerre » met en valeur la France des zones périurbaines où la fermeture d’une usine est une véritable catastrophe puisqu’elle fait vivre toute une population. Martel refuse le déclassement social pour sa mère, il se bat pour elle comme il se battra pour sauver son usine. La fresque sociale se transforme en polar quand Martel tente tout pour acquérir de l’argent et tombe dans la délinquance. La désespérance, le chômage amènent la colère et la violence. L’atmosphère est pesante et le paysage (la vallée, la forêt) renforce cette impression de confinement. Il faut quitter la région si l’on veut survivre, ce que vont faire les deux jeunes adolescents de la série.

AUX ANIMAUX LA GUERRE

Ce qui fait également l’intérêt de « Aux animaux la guerre », c’est le récit choral, une constellation de personnages entourent Martel : Rita, l’inspectrice du travail passionnée et rongée par le deuil de son mari, Bruce le bodybuilder qui vit de petits trafics, sa sœur la pin-up du coin, Serge Tokarev le caïd en fin de vie. Et quel casting pour servir ces différents personnages : Roschy Zem, Olivia Bonamy, Tchéky Karyo, Rod Paradot, Eric Caravaca, etc…

« Aux animaux la guerre » est vraiment une réussite qui montre la France délaissée, celle des plans de licenciement qui détruisent toute une région. Il ne me reste plus qu’à découvrir le roman de Nicolas Mathieu.

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Dans l’hôpital de Garches, les médecins titulaires doivent être mis en quarantaine. Les internes vont devoir gérer en attendant leur retour. Chloé est la plus expérimentée, elle semble totalement dominer la situation. Pour la seconder, deux jeunes internes, Alyson et Wagner, qui sont plus novices et Arben, médecin légiste qui aspire à rejoindre la médecine généraliste. Les quatre internes vont devoir se serrer les coudes pour faire tourner le service.

HIPPOCRATE Saison 1 - Episode 4

Thomas Lilti, lui-même médecin, a déjà réalisé deux films sur sa profession : « Hippocrate » avec Vincent Lacoste et Reda Kateb et « Première année » toujours avec Vincent Lacoste et William Lebghil. Comme dans le film éponyme, Thomas Lilti fait le choix du réalisme pour sa série. C’est le quotidien des médecins, leurs questionnements, les gardes sans fin, et celui des patients qui nous est présenté. Les acteurs utilisent les termes techniques exacts, procèdent aux véritables gestes techniques qui ont beaucoup été travaillés. Il y a aussi l’envers du décor : les gages entre internes, la cantine où l’on ne doit pas parler de médecine, la crudité des mots pour aider affronter le quotidien.

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Les personnages sont extrêmement bien dessinés et crédibles : Chloé l’ambitieuse qui se veut froide et distante, professionnelle à outrance pour masquer ses faiblesses ; Arben est bienveillant, attentif mais il cache un grave secret ; Alyson est fragile, elle veut tellement bien faire qu’elle finit par douter de sa vocation ; Wagner est insouciant, léger mais il est le fils d’un médecin titulaire et il a peur de ne pas être à la hauteur. Comme pour « Aux animaux la guerre », il faut saluer la qualité du casting : Louise Bourgoin encore une fois parfaite, Alice Belaïdi, Karim Leklou, Zacharie Chasseriaud, Anne Consigny ou encore Eric Caravaca complètent ce casting.

J’ai toujours beaucoup aimé les séries médicales et celle-ci est sans doute la plus aboutie. Elle sait allier réalisme et tension romanesque avec un casting cinq étoiles. J’espère qu’une deuxième saison est envisagée !