Maisie Dobbs de Jacqueline Winspear

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A Londres en 1929, Maisie Dobbs ouvre son agence de détective privé. Elle poursuit le travail de son maître à penser, Maurice Blanche dont elle a récupéré la clientèle. Il reste à voir si les clients vont faire confiance à une jeune femme seule. Sa première affaire ne tarde pas à se présenter. Un gentleman nommé Christopher Davenham aimerait faire suivre sa femme. Les nombreuses absences de celle-ci lui font soupçonner l’existence d’un amant. Une première affaire qui semble des plus classiques à première vue. En suivant Mrs Davenham, Maisie ne va pas découvrir une liaison mais une affaire beaucoup plus complexe et intéressante. Cette enquête va replonger Maisie Dobbs dans un passé qu’elle n’aime pas évoquer, celui de sa période en tant qu’infirmière durant le première guerre mondiale.

« Maisie Dobbs » est le premier roman de Jacqueline Winspear qui a écrit depuis treize autres livres avec cette héroïne. Malheureusement, seules les deux premiers sont traduits en français. Ce premier volet a donc pour but de nous faire connaître Maisie Dobbs. Fille de vendeur des quatre saisons, Maisie voit sa mère disparaître lorsqu’elle est jeune. Son père travaille dur pour élever sa fille correctement. Mais il finit par ne plus s’en sortir. Maisie va devoir être placé comme femme de chambre dans une maison de Belgravia. Et ce travail sera sa chance car Maisie est extrêmement brillante et avide de savoir, ce que vont remarquer Lady Rowan, son employeur, et son ami Maurice Blanche. Le personnage de Maisie est de ceux auxquels on s’attache, elle est intègre, intelligente et extrêmement volontaire. On prend donc plaisir à la suivre durant son enquête même si celle-ci manque de relief.

L’intrigue n’est effectivement pas le point fort de ce roman. Ce qui est véritablement intéressant dans « Maisie Dobbs », c’est ce que Jacqueline Winspear restitue de l’époque et ce qui s’y déroulait. Toute l’histoire porte sur l’après première guerre mondiale même si le roman comporte un long flash-back pendant que Maisie est infirmière. Comment les soldats aux gueules cassées se sont-ils réinsérés dans la société ? Et d’ailleurs ont-ils réellement retrouver leur place ? La manière dont l’Angleterre (c’est également valable pour la France) les ont accueillis est assez navrante. On ne voulait pas les voir, on voulait à tout prix oublier la guerre. Ce qui est également intéressant, c’est que Jacqueline Winspear ne se contente pas des gueules cassées, de ceux qui portent physiquement la marque des combats, elle évoque également les jeunes hommes brisés de l’intérieur. Leur mal-être devait être difficile à faire comprendre alors qu’ils étaient revenus entiers. Jacqueline Winspear traite parfaitement ce sujet à travers l’enquête de Maisie.

« Maisie Dobbs » est un roman policier tout à fait plaisant qui m’a plus intéressée par son arrière-plan historique que par son enquête elle-même. Et l’héroïne est assez attachante pour que l’on est envie de la retrouver.

Tess D’Urberville de Thomas Hardy

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C’est un soir de la fin mai que le destin de la famille de John Dubeyfield bascula. Le pasteur Tringham lui apprit qu’il était le descendant en ligne directe de la famille D’Urberville dont l’un des ancêtres fut chevalier auprès de Guillaume le Conquérant. Voilà de quoi faire la fierté de John Dubeyfield, très modeste homme de la campagne qui vivote pour faire vivre sa famille. La femme de John voit dans cette annonce l’opportunité de faire fortune. Près de leur village de Marlott dans le Wessex, vit une riche dame du nom D’Urberville. Elle imagine donc d’y envoyer sa fille aînée, Tess, pour faire valoir leurs droits auprès de leur parente et elle espère ainsi voir sa fille épouser un noble. Culpabilisant face à la pauvreté de ses parents et au sort réservé à ses frères et sœurs, Tess accepte de rencontrer la dame en question. En arrivant à la propriété des D’Urberville, la belle et fraîche jeune femme croise la route du fils de la maison, Alec. Ce dandy oisif tombe immédiatement sous le charme de Tess et décide de tout faire pour la séduire. Le destin de jeune femme bascule dès lors vers le drame et la déchéance.

Voilà bien longtemps que je me promettais de lire ce grand roman de Thomas Hardy. Connaître la destinée de Tess ne gêne en rien la lecture, cela permet de voir certains signes avant coureurs placés par l’auteur ou de comprendre que le sort de Tess est réglé en cinquante pages. Le reste du roman découle de ces premières pages et rien ne semble pouvoir arrêter sa terrible fin. C’est d’ailleurs bien la thématique du roman : Tess et la fatalité attachée à son nom. La découverte de la haute ascendance de la famille Dubeyfield est le point de départ de la tragique destinée de l’héroïne. Tess ne peut en aucun cas échapper à son nom. Il l’entraîne vers Alec D’Urberville, il éloigne d’Angel, jeune homme dont elle tombera amoureuse, qui ne peut supporter la décadence de cette grande famille anglaise.

Le roman est à la fois très classique et très moderne dans sa construction. C’est un livre typiquement victorien. Il a été publié en feuilleton à partir de 1891 et cela transparaît dans les nombreux rebondissements de l’intrigue (peut-être trop nombreux pour certains lecteurs mais je les trouve pour ma part cohérents). Mais le récit des malheurs de Tess se fait également très moderne car l’auteur utilise des ellipses dans tous les moments importants (attention spoilers dans la suite de cette phrase !) : la perte de la virginité de Tess, sa confession à Angel, le meurtre d’Alec et la mort de Tess. Hardy extrait son roman des descriptions détaillées du roman victorien et laisse l’imagination de son lecteur combler les vides.

Avant-dernier roman du Wessex, « Tess D’Urberville » est un des œuvres majeures de Thomas Hardy et de la littérature anglaise. Fataliste, pessimiste, critiquant la morale de l’époque (un peu trop longuement parfois), le roman est le récit implacable et déchirant du destin d’une jeune femme pure et innocente.

Chère Mrs Bird de A.J. Pearce

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A Londres, en 1941, Emmy pense avoir trouvé le travail de ses rêves : le London Evening Chronicle cherche une assistante. Emmy veut apprendre le métier de reporter : « Toujours un calepin , prête à flairer une magouille politicienne, à adresser une question difficile à un membre du gouvernement ou, mieux encore, à sauter dans le dernier avion pour un pays lointain afin de transmettre des informations vitales sur la guerre et la résistance. » Et c’est elle que le London Evening Chronicle choisit d’engager. Malheureusement pour Emmy, le travail n’est pas tout à fait ce qu’elle espérait. Ce n’est pas pour le London Evening Chronicle qu’elle va travailler mais pour Woman’s Friend qui appartient au même propriétaire. Emmy participera au courrier des lectrices dirigé par la terrible Mrs Bird. La jeune femme de 24 ans va rapidement découvrir que Mrs Bird choisit les lettres qu’elle publie dans le magazine, elle ne garde que celles dont la morale est irréprochable. Pourtant, les femmes qui écrivent à Mrs Bird sont perdues, éplorées par la mort d’un proche ou par le manque de nouvelles du front où se trouve l’un des leurs. Emmy veut les aider malgré la rigueur de Mrs Bird et malgré les conseils de sa meilleure amie, Bunty, qui lui demande de ne pas risquer sa carrière.

Le roman de A.J. Pearce est divertissant et plein de charme. A travers le destin d’Emmy, l’auteure aborde la place des femmes durant la seconde guerre mondiale. A l’époque, les journaux comme Woman’s Friend donne des conseils de cuisine, des patrons de couture et l’important c’est d’être mariée et de respecter la morale. Mais la guerre va imposer à la société de changer, les femmes doivent remplacer les hommes partis au front. Les jeunes femmes, comme Emmy et Bunty, cherchent plus d’indépendance et veulent s’épanouir en dehors des liens sacrés du mariage.

Ces deux personnages sont d’ailleurs très attachants. Le roman est également le récit d’une profonde amitié féminine et de la solidarité qui en découle. Un autre point positif du roman est la manière dont A.J. Pearce nous parle de la vie des londoniens durant le Blitz. Les scènes de bombardements sont très réalistes et frappantes. Elles montrent également le courage des habitants qui continuent à vivre une vie normale, à sortir, à danser, à aller au cinéma sous les bombes.

En revanche, l’intrigue est malheureusement un peu convenue notamment pour ce qui concerne l’avenir d’Emmy au magazine Woman’s Friend. Il n’était peut-être pas non plus nécessaire d’ajouter un flirt épistolaire à Emmy. Cette relation n’apporte pas grand chose à l’intrigue et les lettres échangées sont assez insipides. Mais avec ce début de relation, A.J. Pearce amorce probablement la suite puisqu’elle est actuellement en train de l’écrire.

« Chère Mrs Bird » est un roman feel-good qui ne se contente pas d’être drôle et léger et nous montre avec réalisme la vie des londoniens durant la guerre. Un divertissement charmant et sympathique.

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Un héritage de Sybille Bedford

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En Allemagne, au tournant du XXème siècle, deux familles vont être liées par le mariage de Julius Von Felden et Mélanie Merz. Les Von Felden sont des propriétaires terriens du comté de Bade au Sud de l’Allemagne. Ils sont catholiques et cultivent une certaine excentricité. Les Merz sont des juifs de Berlin issus de la grande bourgeoisie. Ils vivent repliés sur eux-mêmes dans leur grande demeure aux lourdes tentures. Leur alliance est des plus improbables. C’est sur la Côte d’Azur que Julius, piqué d’antiquités, fait  la connaissance de la jeune et ravissante Mélanie. Celle-ci, malheureusement, meurt tôt de la tuberculose. Mais les deux familles restent proches même lorsque Julius épouse en seconde noce Caroline, une jeune anglaise raffinée. Les deux familles, bien que culturellement fort différentes, ont un point commun : celui de ne pas comprendre et de ne pas vouloir voir ce qui se déroule autour d’eux. Leur monde change, une époque est révolue et ils préfèrent tous l’occulter.

Sybille Bedford était une romancière, une journaliste anglaise d’origine allemande. Ce roman est en grande partie autobiographique. L’intrigue commence à un moment charnière de l’histoire de l’Allemagne en 1870, au moment de la création du Reich autour de la Prusse. Les Von Felden vivent près de la frontière de l’Alsace, du Nord-Ouest de la Suisse et n’ont rien en commun avec la Prusse. Ils n’en partagent ni la culture ni la religion. Ils sont l’emblème d’une Europe cosmopolite, Julius voyage beaucoup à travers l’Europe. L’unification de l’Allemagne conduit la famille vers le drame lorsque Johannes, le frère de Julius est envoyé à l’école des cadets. Celui-ci ne supportera pas la rigueur, la brutalité de l’école et fera une fugue qui scellera le destin de sa famille. Les Merz, quant à eux, vivent totalement en autarcie, leur quotidien est centré sur la famille et sur ses traditions bien loin des changements politiques et sociétaux.

Ce qui rend particulièrement attachant le livre de Sybille Bedford est l’incroyable galerie de personnages : Julius est un homme fantaisiste aimant vivre avec des chimpanzés, Eduard Merz est un dandy qui se ruine au jeu, Johannes Von Felden est un jeune homme beaucoup trop sensible et innocent. A travers le destin des deux familles se dégagent des femmes fortes, solides qui empoignent la modernité et ses changements. C’est le cas de Sarah Von Felden, érudite et richissime qui refuse de payer les dettes de jeu de son mari Eduard. C’est la cas également de Mélanie Von Felden, la mère de l’auteur, qui n’hésite pas à reprendre son indépendance, à quitter son mari lorsqu’elle constate la distance qui s’est creusée entre eux.

« Un héritage » est le beau récit des destinées tumultueuses de deux familles liées par un mariage à un moment crucial de l’histoire de l’Allemagne.

Rosie et le goût du cidre de Laurie Lee

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L’écrivain, poète et scénariste Laurie Lee raconte, dans « Rosie ou le goût du cidre », son enfance dans les Cotswold. Le livre débute juste après la première guerre mondiale. La mère de l’auteur vit seule avec les enfants du premier mariage de son époux et ceux qu’ils ont eu ensemble. Le père quitta la maison lorsque Laurie avait trois ans : « Dans l’attente, nous vécûmes là où il nous avait laissés ; vestige de sa jeunesse provinciale, encombrante nichée campagnarde trop incongrue pour qu’il pût l’emmener avec lui. Il nous envoyait de l’argent, et nous grandîmes sans lui. En ce qui me concerne, il ne m’a pas manqué. J’étais parfaitement heureux dans ce monde de femmes, tout brouillon qu’il pût être, houspillé, chahuté au jour le jour, ficelé comme l’as de pique ou poupiné, grondé, admiré, aspiré dans les airs par un soudain déluge de baisers ou déposé et oublié au milieu des assiettes sales. » Laurie Lee égrène ses souvenirs au fil de grandes thématiques comme la cuisine, hiver et été, les oncles, etc… Se dégagent des souvenirs une impression de joie de vivre et une nostalgie. Ce petit village des Cotswold, avec ses traditions, est amené à disparaître en raison du progrès, des transports qui l’ouvrent au monde et le changent en retour. On sent un très fort attachement à cette vie pauvre, rude mais riche en sensations. Les saisons brutales, violentes (aussi bien le froid que le chaud) rythmaient la vie ; les fêtes de village l’égayaient ; l’école essayait (souvent vainement) de discipliner ce petit monde.

Et celui de Laurie Lee est peuplé de figures emblématiques : les oncles, qui « (…) devinrent des figures de légende » aux destinées fantasques et imprévisibles ; les deux grands-mères vivant à proximité l’une de l’autre mais se détestant jusqu’à la mort ; les trois demi-sœurs et les deux frères tous solidaires et éclatants de vie. Et au centre de la famille, il y a l’attachante figure de la mère, rêveuse, extravagante, brouillon, toujours en retard pour prendre le car et attendant fidèlement le retour de son homme. Le portrait ne cache pas les défauts, les travers mais il est aussi infiniment tendre et plein d’amour. « Cependant, en dépit de tout cela, elle éclaira nos têtes de pioche d’imperceptibles étincelles de beauté. » 

L’écriture imagée, poétique de Laurie Lee est un enchantement qui donne vie et profondeur à ses souvenirs. Le récit a la douceur, la pureté de l’enfance même s’il est loin d’être idéalisé. « Rosie ou le goût du cidre » est un classique en Angleterre, plusieurs fois adapté que je vous conseille de découvrir.

A year in England

 

Mad de Daphné du Maurier

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Dans sa propriété de Cornouailles, Mad, une ancienne comédienne célèbre, élève six garçons qu’elle a adoptés. Vivant avec elle, sa petite-fille Emma l’aide au quotidien. Un matin, toute la troupe est réveillée par le vrombissement d’avions allant de la mer vers la terre. Un porte-avions américain s’est installé au large de la Cornouailles. Mad et sa petite-fille découvrent le navire avec stupeur. Suite au retrait de la Grande-Bretagne de la Communauté Européenne après un référendum, le pays a décidé de faire alliance avec les autres nations de langue anglo-saxonne. L’union commence avec les Etats-Unis et est baptisée EURU. Les graves problèmes économiques engendrés par la sortie du marché commun, l’instabilité politique du royaume devraient ainsi se résoudre. Mais craignant des troubles suite à cette alliance, l’état d’urgence est institué et les troupes américaines s’installent en Angleterre en commençant par la Cornouailles. Mad découvre avec colère que les Marines ont réquisitionné son garage, qu’ils installent des barrages à travers la campagne et qu’ils veulent obliger les britanniques à fêter Thanksgiving. Mad ne l’entend pas de cette oreille et commence à vouloir se rebeller. Au grand dam d’Emma qui s’inquiète terriblement pour son ancêtre octogénaire.

Le dernier roman de Daphné du Maurier est une uchronie qui nous semble aujourd’hui bien réelle. Peut-être aurait-il fallu imposer la lecture de « Mad » à tous les britanniques avant le référendum sur leur sortie de l’union européenne. La solution est en effet pire que le problème de départ. La Grande-Bretagne est tout simplement colonisée par les Etats-Unis et toute revendication est étouffée. La reine elle-même est contrainte à déménager à la Maison Blanche ! Lecteurs de 2018, nous sommes forcément très surpris par la prémonition qu’a pu avoir Daphné du Maurier quant à l’avenir de son pays au sein de l’union européenne. Elle en profite pour défendre sa belle région de Cornouailles qui devient un bastion de résistance et où les habitants protègent leurs traditions. L’auteure écrit un beau et étonnant plaidoyer pour l’entraide entre voisins, une agriculture de proximité, un monde où l’argent ne serait pas au centre de tout. Et ces thématiques sont toujours d’actualité.

Avec ce roman, Daphné du Maurier nous offre également un très beau portrait de femme âgée ce qui est finalement assez rare dans la littérature. Mad a un très fort caractère, elle ne se laisse pas influencer facilement et est prête à se mettre en danger. Une résistante très libre puisqu’elle a choisi de construire sa vie à la campagne loin des planches où elle a triomphé et d’aider des orphelins. Sa défense de la Cornouailles n’est d’ailleurs pas sans évoquer Daphné du Maurier elle-même.

Outre la surprenante prémonition de Daphné du Maurier, « Mad » est un véritable roman d’aventures qui réserve aux lecteurs de très nombreux rebondissements. Décidément Daphné du Maurier ne cessera jamais de me surprendre !

A year in England

Jack Rosenblum rêve en anglais de Natasha Solomons

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Depuis qu’il est arrivé en Angleterre en 1937, Jack Rosenblum tient à suivre à la lettre le fascicule qui lui a été distribué à l’époque : « Pendant votre séjour en Angleterre : informations utiles et conseils amicaux pour tous les réfugiés. » Jack décide d’appliquer point par point le document qui se décline en liste : « Règle n°1 : Consacrez dès à présent tout votre temps à l’apprentissage de la langue anglaise. Règle n°2 : Toujours s’exprimer en anglais. Même un anglais hésitant vaut mieux que l’allemand. », etc… Jack va donc refuser de parler sa langue maternelle (sauf pour jurer), lire scrupuleusement le Times, se faire faire un costume sur mesure à Saville Row, acheter une Jaguar, écouter le bulletin météo de la BBC. Sadie, sa femme, a bien du mal à suivre et à comprendre l’anglomanie excessive de Jack. Elle ne vit, elle, que dans le souvenir de sa famille laissée à Berlin et dont elle n’a pas de nouvelles. Le malentendu s’installe dans le couple et le fossé s’agrandit lorsque Jack se met en tête d’accomplir la Règle n°150 : « Un véritable Anglais est membre d’un club de golf ».

« Jack Rosenblum rêve en anglais » est une fable, un conte délicieux qui enchante son lecteur par sa drôlerie, sa fantaisie. L’anglomanie de Jack Rosenblum prête à rire, il va trop loin, beaucoup trop loin et en devient par moment totalement ridicule. De même, lorsque Jack déménage dans le Dorset, les habitants se font volontairement caricaturaux et forcent le trait du local avec des légendes totalement farfelues (mais le cochon laineux existe peut-être…) pour se moquer du nouvel arrivant.

Mais derrière l’humour se cache un propos plus sérieux et plus sombre. Au travers du couple Rosenblum, l’auteur nous parle de l’immigration des juifs allemands avant et pendant la guerre. L’accueil n’est pas des plus cordial. Les réfugiés furent arrêtés en 1940 et mis en prison pour « menace potentielle pour la sécurité nationale ». Jack découvrira également le mépris et l’antisémitisme de la haute société. Natasha Solomons nous montre à travers le couple Rosenblum deux manières opposées de vivre dans ce nouveau pays : celle de Jack qui veut devenir plus anglais que les anglais et effacer ses origines (il change de noms plusieurs fois, il refuse de parler allemand), celle de Sadie qui ne peut pas oublier son passé et veut conserver le souvenir de la famille (par des photos, par les recettes transmises par sa mère). Chacun va s’apercevoir que chacune de leur manière de vivre est excessive. Ils seront aidés dans leur chemin par une savoureuse galerie de personnages dont le formidable Curtis, sorte de clochard céleste et alcoolisé du Dorset.

« Jack Rosenblum rêve en anglais » est un roman charmant, drôle, plein de tendresse envers ses personnages et qui subtilement évoque l’histoire des immigrés juifs allemands.

A year in England

Le passé de Tessa Hadley

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Trois semaines de vacances à la campagne, à Kington, c’est le programme de la famille Crane. Harriet, l’aînée, arrive la première et décide d’aller se promener. Alice arrive ensuite, elle a oublié ses clefs et n’est pas venue seule. Karim, le fils de son ex, l’accompagne. Puis, c’est au tour de Fran, la benjamine, de rejoindre la maison familiale avec ses deux jeunes enfants. Roland, le frère, arrivera le lendemain avec sa nouvelle femme, Pilar, d’origine argentine, et sa fille d’un précédent mariage, Molly. Comme chaque année, chacun reprend son rôle dans la fratrie. Comme chaque année, Kington devient le huis-clos où les rivalités, les tensions remontent à la surface malgré le cadre rassurant et idyllique. « Quand la famille se retrouvait à Kington, ils avaient pour habitude de rester cloisonnés à la maison, ne se rendant en voiture qu’en ville ou à un kilomètre ou deux, jusqu’au point de départ d’une de leurs promenades préférées, ou pour accomplir l’éternel pèlerinage à une librairie d’occasion qu’ils affectionnaient, à l’intérieur des terres. Ils donnaient comme excuse qu’ils ne se lassaient jamais des balades qui partaient du seuil de la maison. C’était bien plus que juste se retirer sur soi par paresse : dès leur arrivée, le passé de la maison les enveloppait, tous retournaient à ses habitudes, ses répétitions, absorbés par ce qu’on faisaient autrefois à cet endroit. Ils étaient ensuite incapables de distinguer une année de vacances à Kington d’une autre. » Cette fois, pourtant, le temps passé à Kington risque d’être mémorable.

Je ne connaissais pas du tout Tessa Hadley avant de lire « Le passé » et j’espère que le reste de son travail sera traduit. Ce roman évoque le théâtre de Tchékov (des sœurs et frère se retrouvent dans leur maison de campagne) mais aussi à Henry James pour l’aspect psychologique. Chaque personnage est finement étudié et caractérisé. Ce qui intéresse également Tessa Hadley est la manière dont ils interagissent les uns avec les autres. Cette réunion familiale fait remonter les rivalités, les jalousies, chacun mesure la réussite de sa vie à l’aune de celle de ses frère et sœurs. Chacun pousse les autres dans leurs retranchements et à s’interroger sur leurs choix de vie futurs. Les générations, les sexes s’affrontent dans la maison familiale. Et le passé, les souvenirs hantent les lieux, affleurent à chaque instant. Tessa Hadley nous aide à mieux comprendre la famille Crane avec un long flash-back inséré au milieu du livre. Le passé est au cœur du présent. Tessa Hadley sait magnifiquement décrire les tressaillements de  l’âme. Elle sait aussi rendre avec minutie les bruissements de la campagne qui entoure ses personnages.

Subtilement, finement, Tessa Hadley étudie les membres de la famille Crane au moment où ils pensent solder leurs comptes avec le passé. Un beau roman qui s’inscrit totalement dans la tradition de la littérature anglaise.

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Le château de Cassandra de Dodie Smith

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En 1930, la famille Mortmain vit dans un château en ruine au fin fond de la campagne anglaise. Cassandra écrit son journal et y raconte le quotidien de sa fantasque famille. Le père a publié un seul et unique roman qui fut salué par la critique et les spécialistes. Mais depuis plus rien, le père s’enferme des jours entiers et le reste des habitants du château espère qu’un nouveau roman est en cours d’écriture. La belle-mère, Topaz, est un ancien modèle pour les artistes, un portrait d’elle en pied est accroché à la Tate. Les trois enfants, Rose, Cassandra et Thomas, se débrouillent comme ils peuvent avec le manque d’argent et font preuve de beaucoup d’inventivité pour rendre leur vie moins morose. Ils sont aidés par le jeune et séduisant Stephen qui leur sert d’homme à tout faire. Le quotidien de la famille va être modifié par l’arrivée de nouveaux voisins, deux riches américains emménagent, ils sont les nouveaux propriétaires des lieux et le château leur appartient également. Vont-ils réclamer les nombreux loyers arriérés à la famille Mortmain.

Dodie Smith est l’auteur des « 101 dalmatiens » et « La château de Cassandra » (en vo « I capture the castle ») est un classique de la littérature jeunesse. Ce n’est pas étonnant puisque l’on peut sans peine s’identifier à Cassandra et qu’il s’agit d’un roman d’apprentissage. Outre les difficultés financières et matérielles, l’héroïne connaît ses premiers émois amoureux. Trois hommes peuplent son univers sentimental : Stephen follement amoureux d’elle, Simon et Neil, les deux américains, tourneront autour de la jeune femme. Les personnages sont d’ailleurs tous très attachants grâce à leur originalité et leur extravagance. Même si la vie semble difficile (manque de nourriture, de vêtements en bon état), la vie se déroule dans une bonne humeur, une liberté rafraîchissante. Le château est lui-même un personnage secondaire de l’intrigue. Doddie Smith donne de nombreuses descriptions des lieux qui évoquent bien entendu les romans gothiques. L’auteur parsème également son roman de références littéraires notamment à Jane Austen (les deux filles de la famille trouveront-elles un mari ?) ou aux sœurs Brontë.

« Le château de Cassandra » a beau être un roman jeunesse, il peut se lire avec plaisir à l’âge adulte. La sensibilité du personnage central, les références littéraires et la loufoquerie des personnages en rendent la lecture intéressante à tout âge.

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Christmas pudding de Nancy Mitford

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Pour Noël, Amabelle Fortescue a loué une maison à la campagne dans le Gloucestershire. Se joindront à elle, Sally et Walter Monteath, un couple impécunieux, Jérôme Field le meilleur ami d’Amabelle. Sa maison dans les Cotswolds se situera dans les environs de celle de la famille Bobbin dont le fils Bobby amuse beaucoup Amabelle. Celle-ci s’exile de Londres pour éviter le retour de Michael Lewes, éperdument amoureux d’elle et non payé en retour. Son insistance a fini par lasser Amabelle. Paul Fotheringay tient également à être de la partie. Ce jeune auteur a succès souhaite écrire la biographie de l’aïeule de la famille Bobbin. Lady Bobbin lui a refusé l’accès aux archives familiales. Grâce à Amabelle, il va se faire passer pour le nouveau précepteur de Bobby. Tout ce petit monde va donc se retrouver à la campagne pour les fêtes de fin d’année.

« Christmas pudding est le deuxième roman de Nancy Mitford et j’ai eu un grand plaisir à retrouver la plume caustique de cette auteure. Elle dresse un portrait ironique de la haute société anglaise dans les années 30. Autour de Compton Bobbin, la demeure des Bobbin, se jouent les marivaudages des différents personnages. L’intrigue en elle-même n’est pas des plus touffue. Mais ce qui importe ce sont les personnages fantasques nés de l’imagination de Nancy Mitford et leurs réparties bien senties. Paul Fotheringay est certes l’auteur à succès d’une comédie digne de Wodehouse ou d’Evelyn Waugh, le problème c’est qu’il souhaitait écrire un tragique mélodrame ! Walter et Sally sont heureux, leur petite fille vient d’être baptisée et ils devraient pouvoir revendre à un prix intéressant les différents cadeaux qu’elle a reçus à cette occasion. Lady Bobbin, qui ne s’intéresse qu’à la chasse et à ses chiens, compte bien que Noël se passera sans encombres : « La journée de Noël fut organisée par Lady Bobbin avec le soin du détail et la minutie d’un général conduisant son armée à la bataille. Pas un instant des réjouissances ne fut laissé au hasard ni à l’initiative de ses hôtes ; ceux-ci reçurent la veille de Noël leur feuille de route, qui devait être suivie à la lettre sous peine de mort. » Ils sont tous traités avec autant de ridicule et d’ironie. C’est pétillant comme le champagne que Lady Bobbin refuse de servir à ses invités le soir de Noël, drôle et plein  d’esprit.

Après avoir lu « La poursuite de l’amour » et « L’amour dans un climat froid », j’ai retrouvé avec plaisir Nancy Mitford dont les romans légers et piquants sont véritablement réjouissants et savoureux.

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