La fenêtre panoramique de Richard Yates

Autant le dire tout de suite, je considère « La fenêtre panoramique » comme un chef-d’oeuvre de la littérature américaine.

Nous sommes en 1955 dans la partie Ouest du Connecticut, April et Frank Wheeler vivent dans une banlieue bourgeoise. Ils ont tout juste 30 ans et deux enfants. Le couple est fragile, en difficulté à la moindre contrariété. Le livre s’ouvre sur une représentation de théâtre où April a le rôle principal. La pièce est un échec, April se rêvait actrice et vit cela comme une humiliation. Frank tente de la rassurer mais ne réussit qu’à faire exploser une dispute : « Alors le duel perdit toute mesure. Un appétit de querelle secoua de frissons leurs bras et leurs jambes, tordit de haine leurs deux visages, les précipita à l’assaut de leurs points faibles respectifs, leur découvrit des moyens astucieux pour échapper aux prises, pour feinter, pour riposter à toute vitesse. Et leur mémoire s’en fut aussitôt rechercher dans les années de vie commune les vieilles armes les plus aptes à arracher la croûte des vieilles plaies. La fièvre monta… »

Pourtant le jeune couple était plein d’idéaux lorsque Frank et April se sont rencontrés. Frank était promis à un avenir radieux et riche de possibilités. « On lui prédisait diverses carrières à succès; de l’avis unanime, son travail se situerait quelque part « dans les humanités », sinon plus précisément dans les arts (travail qui en tout cas exigerait une vocation durable et impérieuse) et impliquerait probablement qu’il se retirât sans tarder en Europe (…) » Leur premier enfant remisa les rêves à plus tard. Frank trouva un travail alimentaire, ils achetèrent leur maison route de la Révolution mais en continuant à se penser différents des voisins. Le mode de vie plan-plan et propret de leurs amis Campbell ne pouvait être pour eux. Frank et April étaient au-dessus du mode de vie petit bourgeois qui les empêchait de se réaliser. La dispute à la sortie du théâtre remet tout en cause et April a un éclair de lucidité : « Voilà comment tous les deux nous nous sommes   réfugiés dans cette erreur gigantesque (…), dans cette idée que les gens doivent démissionner de la vie réelle et « se ranger » quand ils ont une famille. C’est le grand mensonge sentimental de la banlieue, et je t’ai obligé d’y souscrire tout le temps. » April tente alors désespérément de sauver son couple.

Richard Yates se fait entomologiste du couple Wheeler. Son écriture ciselée détaille les affects de ses personnages jusqu’à la moelle. Les problèmes du couple sont liés à une totale incompréhension des motivations de chacun. April est restreinte dans ses activités par le rôle de la femme dans les années 50 qui consiste à être mère et femme d’intérieur. Elle ne rêve en réalité que d’action, de créativité et reporte sa frustration sur Frank. April veut qu’il se réalise mais ce dernier n’a pas la moindre idée de ce qu’il pourrait faire. Frank se complait dans cette vie bourgeoise, il a de l’affection pour son travail. April lui fait miroiter une autre vie possible et ce changement l’effraie littéralement. « En effet, il essayait de lui dissimuler, sinon de se le dissimuler à lui-même, que le plan l’avait instantanément effrayé. »  Cette impossibilité à décrypter les désirs de l’autre mène le couple au drame.

Le film de Sam Mendes, que j’avais présenté précédemment, se révèle être une très fidèle adaptation du roman. Mais Richard Yates va beaucoup plus loin dans la psychologie et la description de chaque personnage. On en apprend beaucoup plus sur les Campbell qui sont plus complexes que le film pouvait le laisser paraître. Le roman développe également l’extraordinaire personnage de John Givings, trop lucide pour accepter les codes de son monde et que l’on met à l’écart.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman tant il est riche et tant l’écriture de Richard Yates est un bonheur. Il faut de toute urgence lire cette oeuvre indispensable. Un chef-d’oeuvre, je vous dis, tout simplement un chef-d’oeuvre.

Titus d'Enfer de Mervyn Peake

Au pied de la montagne, au bord de la rivière, se dresse le château de Gormenghast, immense et labyrinthique, majestueux et en partie en ruine. C’est le domaine des comtes d’Enfer. Aujourd’hui est un grand jour : Titus est né, soixante-dix-septième comte d’Enfer. Gormenghast a un héritier, « l’héritier de milliers d’hectares de pierres croulantes et de vieux ciment, l’héritier de la tour des Silex et des douves stagnantes, des monts déchiquetés et du fleuve glauque […] ». L’héritier également d’une loi et de rites absurdes, dont l’origine remonte à des temps immémoriaux et la signification s’est perdue, mais qui n’en rythment pas moins la vie des habitants du château.

Dans les dédales sombres se croisent quantité de personnages : Lord Tombal, le mélancolique comte ; sa femme, Lady Gertrude, rousse, énorme, toujours entourée d’une nuée d’oiseaux ou d’un tapis de chats blancs ; Fuschia, leur fille, sombre et rêveuse, avide d’affection ; Craclosse, l’arachnéen serviteur, dévoué à son maître et à la tradition de Gormenghast ; le jovial docteur Salprune, qui doute et le cache sous ses airs mielleux ;  Grisamer, le vieux docteur de la loi des comtes d’Enfer ; et aussi Lenflure, Nannie Glu, Brigantin, Irma Salprune, les jumelles Cora et Clarice… Sans oublier Finelame, personnage clé, hautes épaules et front bombé, jeune marmiton évadé des sombres cuisines du château et qui aspire à une destinée plus haute.

Se nouent entre eux des intrigues, des colères et des tendresses, des haines et des attirances, des suspicions et des alliances, qui font du château un théâtre des passions humaines. La quête de l’amour, la jalousie, la recherche de l’identité, la soif du pouvoir, le crime animent leur cœur et inspirent leurs actes culminant dans des scènes d’anthologie grandioses.

L’humour et un sens certain de la dérision enrichissent un récit qui sinon tournerait à la tragédie pure. La nature humaine a aussi ses côtés comiques. Conte, roman gothique, fantasmagorie, « Titus d’Enfer » est tout cela à la fois, et surtout autre chose : un univers singulier. Gormenghast est de pur imaginaire, il existe dans un temps et un lieu indéterminés, mais ce qui se trame dans le château est de tout temps et de tout lieu : des humains, trop humains, se débattant pour s’affirmer et exister. C’est pourquoi les personnages et l’histoire nous fascinent tant.

C’est aussi grâce à la qualité de l’écriture, flot lyrique et sensuel, dense et précis, déversant dans la tête du lecteur une litanie d’images. Le style flamboyant du dessinateur anglais Mervyn Peake (1911-1968), concepteur de livres pour enfants, caricaturiste et illustrateur, ayant laissé quatre ou cinq livres, en particulier La Trilogie de Gormenghast, dont Titus d’Enfer est le premier épisode. Elle comprend également Gormenghast et Titus errant. Une œuvre épique et poétique, ayant inspiré nombre de commentaires et d’études tant elle est riche d’interprétations. En France ses livres sont plus ou moins tombés dans l’oubli pendant vingt-cinq ans. Erreur (faute ?) réparée grâce aux éditions Phébus (encore elles), qui nous permettent découvrir un écrivain unique. Et un livre inoubliable.

Drôle de temps pour un mariage de Julia Strachey

« Drôle de temps pour un mariage » est un diamant noir, un petit livre rempli d’amertume et de douleur sourde. Le livre nous narre la journée de mariage de Dolly Thatcham avec Owen Bigham. Le futur mari est diplomate et à la fin de la journée il emmène sa femme en Amérique du Sud où il est en poste. Les amis et la famille de Dolly sont présents mais l’atmosphère est lourde : « La porte vitrée du jardin grinça et s’ouvrit brusquement de l’extérieur. Une violente bourasque s’engouffra dans la pièce. Les rideaux se gonflèrent d’un coup et faillirent se décrocher de leurs tringles. Déchirante et virulente, une longue plainte se fit entendre sous la porte du couloir, et tous les cœurs se serrèrent dans les poitrines, saisis d’un funeste pressentiment. »

L’un des amis de Dolly est à l’image de ce passage, il s’agit de Joseph Patton qui se tient à l’écart. Il est étudiant en anthropologie à Londres et il attend Dolly pour lui parler. Il n’a qu’une idée en tête, celle d’arrêter le mariage de Dolly. Joseph et Dolly ont passé l’été précédent ensemble et il n’a pas pu lui exprimer ses sentiments. Ensuite Dolly est partie et le mariage s’est décidé très rapidement. Il espère que sa chance n’est pas passée.

A l’étage, la mariée se prépare sans enthousiasme. Elle s’habille mécaniquement. « Ces différentes opérations furent exécutées à la manière d’un éléphant de cirque qui aurait procédé à sa toilette au centre de la piste, avec langueur et maladresse, comme si Dolly avait des bras de fer. » Ses amies la découvrent avec une bouteille de rhum à moitié vide ! La mariée est ivre et fond en larmes dans les bras de sa meilleure amie. Dolly repense à son été avec Joseph et se demande ce qu’elle ferait s’il lui demandait de tout abandonner pour lui.

La cérémonie se rapproche et la famille de Dolly ne lui laisse pas le temps de réfléchir. Elle retrouve Joseph dans le hall, mais auront-ils le temps de laisser parler leurs sentiments ?

« Drôle de temps pour un mariage » de Julia Strachey a un goût de gâchis. Deux jeunes personnes se croisent, s’aiment sans jamais se l’avouer pensant que leurs sentiments sont clairement lisibles. Joseph et Dolly ne font que se frôler, laissant le temps les séparer. Joseph, pendant le mariage, tente de se consoler en se disant : « Il vaut mieux avoir aimé et perdu que ne pas avoir aimé du tout. » Mais il n’arrive pas à se convaincre lui-même. L’amertume de Joseph teinte le court roman d’une infinie tristesse malgré la vie quotidienne qui bat son plein autour de lui. Chacun vaque à ses occupations sans se rendre compte du drame qui se joue dans la maison.

Julia Strachey (1901-1979) est la nièce de Lytton Strachey, critique et écrivain faisant partie du groupe de Bloomsbury mené par Vanessa Bell et Virginia Woolf. C’est d’ailleurs cette dernière qui publiera ce roman avec son mari en 1932. « Drôle de temps pour un mariage » a d’ailleurs un côté très woolfien. Julia Strachey décrit de manière très sensible le monde qui entoure les personnages. « Les fougères transparentes qui se dressaient en masse devant la fenêtre ressortissaient avec clarté, silhouettes un peu effrayantes. Elles avaient presque l’air vivantes. On aurait dit qu’elles venaient à l’instant de cambrer leur dos graciles, bombant leurs torses déliés et dentelés en un geste menaçant, s’entortillant avec souplesse les unes autour des autres, dardant leurs minces langues fourchues et onduleuses les unes vers les autres, mues soudain comme par une force irrésistible. » Une même attention est tournée vers chaque personne présente dans la demeure de la famille Thatcham, même les plus insignifiantes. « Jimmy avait une bouille toute ronde, et aussi brune qu’une coquille d’œuf. C’était un garçonnet minuscule. Quant à ses traits, ils étaient tellement petits que c’est à peine si on les voyait, resserrés qu’ils étaient au milieu de son visage, comme les raisins secs dans les petits pains lorsqu’ils se concentrent au cœur du gâteau. » Ce Jimmy est le fils d’un cousin, il n’apparaît que deux fois dans le roman et bien sûr sa présence n’influe en rien sur l’intrigue !

« Drôle de temps pour un mariage » évoque également les nouvelles de Katerine Mansfield qui sont précises dans les descriptions, attentives à chaque personne et teintées de la même mélancolie, du même engourdissement des sentiments.

Le meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie

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On ne présente plus Agatha Christie. Auteur d’une œuvre considérable, elle a largement contribué à populariser un genre littéraire considéré – à tort – comme mineur : le roman policier. Il s’agit ici du polar au sens le plus strict, à savoir : un meurtre est commis, aux protagonistes (et le lecteur avec eux) de découvrir le(s) coupable(s). La résolution de l’énigme ne survient que dans les dernières pages, après une enquête minutieuse attachée aux moindres détails et des trésors de déduction logique qui laissent pantois d’admiration le lecteur et, souvent, le coupable lui-même.

Le narrateur du Meutre de Roger Ackroyd est le docteur Sheppard, paisible médecin de campagne du village de King’s Abbot, qui vit avec sa sœur Caroline, grande amatrice de potins qui n’a ni les yeux, ni les oreilles, ni la langue dans sa poche. Au tout début du livre, le docteur Sheppard vient de constater la mort de Mrs Ferrars, une riche veuve, suite à l’absorption d’une dose trop importante de véronal. Le soir même, il apprend de la bouche de son ami Roger Ackroyd, gentihomme campagnard et riche industriel, que ce dernier devait épouser Mrs Ferrars. Elle lui a avoué avoir tué son mari en l’empoisonnant et, depuis, quelqu’un la fait chanter. Roger Ackroyd reçoit une lettre postée peu avant sa mort par Mrs Ferrars, dans laquelle elle lui révèle le nom du maître chanteur. Dans la soirée, Roger Ackroyd est retrouvé assassiné.

Mrs Ferrars s’est-elle suicidée ? Y a-t-il un lien entre ces deux morts ? Qui a tué Roger Ackroyd ? La liste des suspects est longue : tous ceux qui étaient présents dans la maison le soir du meurtre ont un bon mobile, en particulier Ralph Paton, fils adoptif de Roger Ackroyd, qui reste introuvable depuis le meurtre. Pour aider la police à trouver l’assassin, on fait alors appel à un célèbre détective belge à la retraite qui vient justement (heureuse coïncidence !) de s’installer à King’s Abbot, j’ai nommé Hercule Poirot.

Personnage récurrent des romans d’Agatha Christie, Hercule Poirot est l’un des intérêts majeurs de ce livre. Sûr de lui jusqu’à l’arrogance, fin observateur et terriblement perspicace, parfois manipulateur, l’infaillible détective à la légendaire moustache sait faire marcher ses « petites cellules grises » pour déjouer les fausses pistes et faire éclater la vérité. Et inutile de lui cacher quoi que ce soit, car ce qu’on lui cache il finira tôt ou tard par le découvrir. Un esprit redoutable donc qui, sans avoir l’air d’y toucher, enserre peu à peu le coupable dans les mailles de son filet…sans pitié !

Le roman nous offre en outre une plongée dans la société anglaise bourgeoise et provinciale au début du XXème siècle, avec ses secrets de famille bien gardés, ses petites intrigues et le poids écrasant des convenances. Chacun y épie son voisin en espérant découvrir ses faiblesses. Hypocrisie, rancœur et cupidité entretiennent une atmosphère de meurtre. Quoi d’étonnant alors à ce que quelqu’un passe un jour à l’acte ? Mais attention, les coupables ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Alors, qui a tué Roger Ackroyd ?

Avril enchanté d’Elizabeth Von Arnim

avril enchanté

Mrs Charlotte Wilkins est une jeune londonienne récemment mariée et qui s’ennuie. Son mari, avocat et pingre, ne considère sa femme que comme un accessoire de sa respectabilité. Charlotte ne rêve que de sortir de la grisaille londonienne et elle trouve sa possible évasion dans une petite annonce du Times : « A tous ceux qui aiment les glycines et le soleil. Italie. Mois d’avril. Particulier loue petit château médiéval meublé en bord de Méditérranée. Domesticité fournie. » Elle entraîne dans ce rêve Mrs Rose Arbuthnot, une autre mariée malheureuse. Rose est une femme pieuse dont le mari écrit des romans sur les grandes courtisanes et qui se désintéresse totalement d’elle.

Le problème qui se pose aux deux jeunes femmes est celui du prix de la location. Mrs Wilkins, fermement décidée à réaliser son rêve, trouve la solution : louer la demeure avec deux personnes supplémentaires. La première locataire est Mrs Fisher, une veuve vivant dans le passé. « Aux yeux de Mrs Fisher, il n’était rien au monde qui pût se comparer aux merveilles de l’univers dans lequel elle avait vécu autrefois. Autrefois, ce seul mot était à la fois magique et rassurant. » La deuxième locataire est Lady Caroline, une aristocrate fuyant son monde et les nombreux hommes lui faisant la cour.

Les quatre femmes finissent par partir pour l’Italie et Mrs Wilkins découvre, ravie, le paradis tant souhaité : « Toute la splendeur d’un avril italien semblait rassemblée à ses pieds. La mer bougeait à peine sous le soleil éclatant. De l’autre côté de la baie, de charmantes montagnes aux couleurs délicates paraissaient somnoler elles aussi dans l’éblouissante lumière. Sous la fenêtre, au pied de la pente herbue, fleurie, d’où s’élevait la muraille du château, on voyait un grand cyprès qui tranchait parmi le bleu, le violet et le rose tendre des montagnes et de la mer comme une immense épée noire. »

Ce lieu enchanteur va transformer nos visiteuses. La première à succomber à la perfection des lieux est Charlotte qui se met à rayonner de bonheur et veut que chacune bénéficie de l’harmonie de la propriété. Les trois autres ont plus de mal à se libérer. Lady Caroline cherche la solitude, la tranquilité et se met à l’écart. Mrs Fisher vit avec ses chers disparus, ses chers souvenirs de sa brillante vie passée avec l’élite intellectuelle londonienne. Rose Arbuthnot fait le point sur sa vie, se trouve ennuyeuse à mourir et elle est « (…)accablée par le contraste entre la beauté généreuse de la nature qui l’entourait et la solitude désolée de son coeur. » Charlotte Wilkins, instigatrice du voyage, cristallise peu à peu toutes les amitiés à force de bonne humeur et de naturel enjoué.

« Avril enchanté » d’Elizabeth Von Arnim porte fort bien son titre. Ce roman du début du XXème siècle est un concentré de légèreté et de joie simple. Les personnages sont tous attachants, bien campés par une écriture ciselée. Elizabeth Von Arnim nous conte une histoire merveilleuse dénuée de cynisme qui donne du baume au coeur.

C’est également un hymne à l’Italie, les descriptions de la villa, des paysages sont toutes enchanteresses et gorgées de soleil. « La suavité des parfums qui flottaient dans l’air de San Salvatore, chacun provenant d’une partie différente du château mais se fondant à la perfection dans une harmonie supérieure, aurait dû susciter, à son imitation, l’accord de toutes les âmes. » L’Italie est le pays de tous les possibles pour nos londoniennes engourdies dans leur quotidien si gris et monotone.

On se laisse totalement emporter par ce roman lumineux et à l’optimisme forcené. Un peu de douceur ne fait jamais de mal…

A noter les deux adaptations cinématographiques du roman d’Elizabeth Von Arnim : la 1ère date de 1935 et a été réalisée par Harry Beaumont; la seconde de 1992 est l’oeuvre de Mike Newell.

les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro

vestiges

Mr Stevens est majordome au domaine de Darlington Hall. A l’occasion de son premier voyage sur la côte anglaise, il se remémore sa vie de serviteur de luxe. Le voyage se situe en 1956 mais la majeure partie des souvenirs se situe entre les deux guerres mondiales. Mr Stevens part à la rencontre de l’ancienne intendante du domaine, Miss Kenton, avec l’intention de lui proposer du travail.

Mr Stevens a une haute opinion de son métier de majordome et des qualités nécessaires pour faire un excellent serviteur. Il explique que la principale qualité à avoir est la dignité mais on comprend rapidement qu’il s’agit ici d’un effacement total. Le majordome doit effacer sa personnalité et être entièrement dévoué à son employeur. Stevens était effectivement fier de servir Lord Darlington et ses hôtes prestigieux. Lord Darlington tenta de jouer un rôle important après guerre. Il trouvait le traité de Versailles trop drastique et craignait que celui-ci ne soit la cause d’un nouveau conflit européen. A partir de ce constat juste, Lord Darlington va finir par se fourvoyer à force de compromis. C’est le cas quand il décide de renvoyer deux femmes de chambre juives. Miss Kenton est scandalisée par cette idée alors que Stevens lui répond : « Miss Kenton, je suis étonnée de vous voir réagir de cette manière. Je ne devrais pas avoir à vous rappeler que professionnellement, nous ne devons pas nous soumettre à nos penchants et à nos sentiments, mais aux vœux de notre employeur. » Lord Darlington est par ailleurs traîné dans la boue après guerre pour ses amitiés troubles sans que Stevens ne change jamais d’avis sur son honneur.

Darlington Hall a depuis changé de propriétaire, il s’agit désormais d’un riche américain à la recherche des coutumes aristocratiques anglaises. Stevens doit s’habituer à de nouvelles mœurs et notamment à l’humour américain. Stevens, coincé dans son costume rigide, ne sait y répondre et se force à apprendre l’art de la boutade !

Stevens, entièrement dévoué à ses divers employeurs, est passé à côté de sa vie personnelle. Il l’a sacrifiée à sa haute opinion de son devoir professionnel. Son père,majordome lui-aussi, était venu finir sa carrière à Darlington Hall. Il s’éteint même dans l’auguste demeure sans que cela ne perturbe le travail de son fils. Ce soir-là a lieu une réunion importante et Stevens prend à peine le temps de monter voir son père à l’agonie. Quand celui-ci meurt, on assiste à ce dialogue entre Miss Kenton et Stevens : « -Voulez-vous monter le voir ? – Je suis très occupé pour le moment, Miss Kenton. Dans un petit moment peut-être. – Dans ce cas, Mr Stevens, me permettez-vous de lui fermer les yeux ? – Je vous en serais très reconnaissant, Miss Kenton. »

Il en est de même pour sa relation avec Miss Kenton qui est amoureuse de Stevens sans que celui-ci ne s’en rende compte. Stevens n’a privilégié que son travail, sa distance respectueuse face aux autres et se pense heureux ainsi. Pour lui un majordome doit « (…) habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après. »

Son voyage vers Miss Kenton est l’occasion pour lui de revenir sur cette vie dépourvue de sentiments et d’émotions. Mr Stevens se rend compte de ce qu’il a manqué, de cette vie qu’il n’a pas su saisir. Ses retrouvailles avec Miss Kenton est pleine de regrets non formulés. « Les vestiges du jour » est un roman emprunt de tristesse. C’est le récit d’un gâchis, celui de la vie de Stevens emprisonné dans la tour d’ivoire de ses principes.

Ce roman sensible a été adapté au cinéma par James Ivory en 1993 avec dans les rôles titres Anthony Hopkins et Emma Thompson tous deux bouleversants.

Last exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr

 

 

 

 

 

 

 

Ami lecteur si tu apprécies le travail d’Anna Gavalda, de Marc Levy ou de Paolo Coelho, passe ton chemin, le livre dont nous allons parler n’est pas pour toi.

« Last exit to Brooklyn » est le premier livre écrit par Hubert Selby Jr (1928-2004) en 1964. Cet ouvrage est composé de six nouvelles sur la vie quotidienne trash d’habitants de Brooklyn. La violence domine ce quartier urbain de New York et contamine tous les êtres humains, même la cellule familiale est gangrenée. La vision que nous propose Selby est véritablement cauchemardesque. Les personnages de ce quartier se croisent dans les nouvelles et sont tous à l’origine de leur malheur, on ne ressent pas de pitié pour eux. Trois nouvelles sont plus marquantes que les autres. « La reine est morte » nous narre l’histoire de Georgette, un travesti amoureux d’un ex-taulard. Elle fait des pieds²et des mains pour plaire à Vinnie qui n’a bien sûr qu’une idée en tête : lui arracher du fric ou de la drogue. Georgette est une midinette sous benzédrine, incapable d’affronter la réalité et prête à tout pour avoir cet homme qui ne lui répond que par des coups.

« Tralala » est l’histoire d’une déchéance, d’un délabrement progressif. Tralala a couché avec un homme pour la première fois à 15 ans et elle en fait petit à petit son métier. Les hommes l’entretiennent u début, elle leur dérobe leur argent puis se fait payer. Elle boit de plus en plus et sa tenue se transforme en vieilles fripes. Elle finit battue à mort dans une décharge, étendue nue et totalement humiliée par une bande d’hommes croisée dans un bar.

La plus volumineuse nouvelle est « la grève ». Harry Black est un syndicaliste redouté par sa hiérarchie, toujours à l’affût de la moindre infraction au règlement de l’usine. Harry le fait d’ailleurs plus pour ennuyer les patrons que par véritable solidarité avec les autres ouvriers. Il profite de quelques semaines de grève pour prendre du bon temps dans le local loué par le syndicat. Il y picole beaucoup, y invite ses amis et y a une révélation sur sa vie sexuelle : il préfère les travestis à sa femme qu’il dédaigne et méprise chaque jour. Cette découverte l’entraîne dans un désir sexuel de plus en plus irrépressible que les travestis rencontrés n’arrivent pas à combler. Harry Black finit lui aussi roué de coups dans une décharge après avoir poussé sa perversité trop loin.

La dernière nouvelle est quant à elle un enchevêtrement d’histoires qui sont celles des habitants d’un même immeuble. S’y concentrent toute la noirceur, la violence, la misère domestique, la cruauté décrites par Selby dans les autres nouvelles.

Hubert Selby Jr nous entraîne dans un monde infernal, servi par une écriture crue, sans concessions et sans arrondis. Le style est glacial, sec pour nous présenter un monde sans amour, sans humanité, un monde uniquement capable de violence et d’humiliation de l’autre. Selby nous montre une autre Amérique, celle qu’il connaît et qui reste dans l’ombre. Tous les personnages sont des êtres perdus, noyés dans leur quotidien sordide et à qui rien ne peut sourire. Dans ce quartier, rien ne semble pouvoir changer, aucun personnages ne peut s’extirper de la gangue de violence, le rêve américain n’est pas pour eux.

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee

« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » est le seul et unique livre publié de Nell Harper Lee. Sorti en 1960, il obtient le Prix Pulitzer en 1961 et il est considéré comme un livre-culte aux Etats-Unis.

Jean Louise Finch surnommée Scout nous raconte une partie de son enfance à Maycomb, Alabama. L’histoire se déroule durant la Grande Dépression et notre héroïne a alors 10 ans. Elle est entourée de son grand frère Jem et de son père avocat Atticus. La mère est morte et Atticus élève ses enfants avec l’aide de Calpurnia, la femme à tout faire noire. Scout est un garçon manqué, un casse-cou qui suit son frère partout. Les enfants sont assez libres et nous font penser aux aventures de Tom Sawyer. Avec leur ami Dill, ils passent leur temps à espionner la maison voisine, celle de Boo Radley. Celui-ci aurait agressé son père et ce dernier ne voulant pas que son fils aille à l’asile l’aurait gardé reclus dans la maison. Plus personne n’a revu Boo depuis 15 ans, voilà un mystère passionnant pour nos trois enfants qui se lancent dans des expéditions trépidantes autour de la maison.

Scout découvre également l’école mais elle supporte mal les contraintes et les brimades. Elle qui sait déjà lire grâce à son père, ne comprend pas que la maîtresse s’emporte contre elle à ce propos. Jem est lui aussi différent à l’école, il prend ses distances avec elle. Scout a du mal à voir son frère grandir et elle n’est pas pressée de devenir adulte. Des évènements vont l’y aider.

Atticus est en effet commis d’office dans un procès, un homme noir est accusé d’avoir violé une femme blanche. Contre l’avis de ses amis, il accepte de défendre cet homme car Atticus est un idéaliste, droit et intègre. Les enfants suivent le procès et découvrent un monde cruel, plein de racisme et de préjugés. Atticus fait d’ailleurs plus que défendre l’accusé, il prouve son innocence mais cela n’aura pas l’effet escompté dans ce Sud si violent. Ce procès pour Jem et Scout est aussi l’occasion de mieux connaître leur père qui fait preuve d’un courage exemplaire. Il étonne aussi ses enfants quand il réussit à abattre de loin un chien enragé, alors qu’ils le pensaient trop vieux pour une quelconque activité physique.

Ce magnifique roman initiatique cumule plusieurs thématiques : l’enfance joyeuse et libre, la découverte du monde des adultes avec ses contraintes et celle du racisme, des préjugés. La fin de l’innocence pour Scout nous est racontée avec une grande intelligence et beaucoup d’humour. Harper Lee nous conte cette histoire sans melo, sans pathos, et il n’y a pas de fin moralisatrice. Scout apprend les nuances, rien ni personne n’est jamais totalement mauvais ou totalement bon et on ne peut juger personne à la va vite. Boo Radley est au centre pour Scout de cette nouvelle vision du:monde. Ce livre se passe dans les années trente en Alabama mais il traite d’idées universelles, ce qui explique sans doute son succès. Truman Capote, ami d’enfance de Harper Lee, se vanta même d’être l’auteur d’une grande partie de l’ouvrage : la cabotin semblait jaloux d’une telle réussite !

A souligner, car c’est assez rare, l’excellente adaptation réalisée par Robet Mulligan en 1962 et intitulée « Du silence et des ombres ». Gregory Peck remporta l’oscar du meilleur acteur pour son interprétation d’Atticus. Scout Finch nous offre deux chefs-d’œuvre, pas si mal pour une fillette de 10 ans !

L'héritage d'Esther de Sandor Marai

Sandor Marai est un écrivain hongrois, né en 1900 à Kassa et qui se donna la mort en 1989 à San Diego. Il fut contraint de quitter son pays en 1948 sous la pression du régime communiste. « L’héritage d’Esther » est un court roman publié en 1939 et qui condense les thématiques et le style de Marai.

Esther vit à l’écart du monde dans une maison menaçant de tomber en ruines. Son univers se réduit à quelques personnes : Nounou qui vit avec elle et est entré dans la famille d’Esther très jeune, Laci le frère, Endre et Tibor les amis qui l’ont tous deux demandée en mariage sans succès. Toute cette petite troupe se retrouve tous les dimanches dans la vieille maison et la vie d’Esther est rythmée par les habitudes. Mais l’annonce d’une visite va tout bouleverser, il s’agit du retour de Lajos parti depuis de longues années. Il fut camarade d’université de Laci, fit la cour à Esther avant d’épouser sa sœur, Selma. Lajos est voleur et un menteur, il doit de l’argent, a fait des promesses à tout le monde. Il a totalement dépouillé Esther de son argent, de son amour, de sa vie. Et le voilà de retour comme si tout était oublié. Chacun se remémore les travers de Lajos mais une fois celui-ci arrivé, tous sont de nouveau hypnotisés par son charisme, sa prestance. Esther est comme les autres, elle ne résiste pas à Lajos. Pire, elle se retrouve accusée par lui et par sa fille de les avoir abandonnés à la mort de Selma. Esther ne se défend pas, elle est comme une somnambule face aux accusations. Lajos est venu pour une bonne raison : prendre à Esther la seule chose qui lui reste, sa maison. Et ce qui semble impensable arrive, Esther renonce à tout pour cet homme qui a ruiné sa vie, car ce qui a été commencé doit être achevé.

Le personnage d’Esther semble frappé par la fatalité, élément toujours si présent chez les romanciers d’Europe de l’Est. Elle a abdiqué son droit à la vie au profit de celui de Lajos.

Le monde étroit et austère d’Esther nous est rendu par l’écriture sèche de Sandor Marai. La psychologie de chaque personnage est nette et rapidement dessinée. Le drame qui se joue dans ce presque huit-clos est inéluctable et l’atmosphère est lourde dès le départ. L’auteur excelle dans les face-à-face où les personnages confrontent leur vision du passé. Esther est une victime et accepte de le rester jusqu’au bout. Ce petit livre est un beau diamant, mais un diamant noir où le malheur semble la seule manière de vivre.