Nora Webster de Colm Toibin

Nora

A Enniscorthy, dans le comté de Wexford, Nora Webster vient de perdre son mari Maurice. Celui-ci était un enseignant très apprécié, compétent et également politisé (il était membre du Fianna Fail). Nora se retrouve veuve à 46 ans avec ses quatre enfants : Fiona, Aine, Donal et Conor. Son insouciante et libre vie de femme mariée est terminée. Nora doit maintenant faire face seule aux dépenses, à l’éducation des enfants et aux regards de ses voisins qui sont, certes, bienveillants mais néanmoins très intrusifs.

Le résumé du dernier roman de l’Irlandais Colm Toibin pourrait même se réduire à quelques mots : la renaissance d’une femme. A partir de cette idée simple, l’auteur développe un magnifique et sensible portrait de femme. Le début du roman commence à la fin des années 60 et se termine en 1972 après le Bloody Sunday. C’est un tournant sociétal et historique pour l’Irlande. Le récit de la nouvelle vie de Nora Webster s’inscrit dans ce cadre. Connue dans tout le village de Enniscorthy en raison de la position de son mari, Nora reçoit énormément de visites après le décès de ce dernier, chacun s’empresse auprès de la veuve. Elle n’aspire pourtant qu’au calme et à la solitude. « A l’avenir, avec un peu de chance, elle aurait moins de visites. A l’avenir, quand les garçons seraient couchés, elle aurait plus souvent la maison pour elle. Elle apprendrait comment occuper ces heures. Dans la paix des soirées d’hiver, elle réfléchirait à la façon dont elle pourrait s’y prendre pour vivre désormais. » Et c’est ce que le roman nous montre, comment petit à petit Nora Webster prend en main sa vie au quotidien. Les débuts sont difficiles, elle doit vendre la maison de vacances de Cush, se remettre à travailler, ce qu’elle n’avait pas fait depuis 21 ans. L’acquisition de son indépendance passe par de petites choses, des petits changements qui peuvent déconcerter son entourage : une nouvelle teinture de cheveux, une nouvelle robe, participer à un club musical, prendre des cours de chant. Et surtout, Nora suit son instinct, notamment pour l’éducation des enfants. Contrairement à ce qu’on lui conseille, elle essaie de ne pas trop intervenir dans leurs vies, de les laisser libres d’exprimer leur chagrin comme bon leur semble. Elle ne veut surtout pas reproduire l’éducation stricte et rigide qu’elle même a reçue. Et c’est grâce à ces petits riens que Nora Webster réapprend à vivre.

 Le roman de Colm Toibin est le récit du quotidien d’une veuve, une femme ordinaire sublimée par l’écriture délicate et lumineuse de l’auteur. Par petites touches, il nous dévoile les sentiments, les questionnements de Nora qui apprend, dans une Irlande tourmentée, à ne plus simplement être « la femme de… ».

Merci aux éditions Robert Laffont pour cette très belle lecture.

Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay

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« Les élèves du pensionnat de jeunes filles de Mrs Appleyard s’étaient levées à six heures et depuis lors n’avaient cessé d’inspecter le ciel limpide et lumineux. Elles voltigeaient maintenant dans leurs mousselines de dimanche, tel un essaim de papillons en délire. Non seulement c’était un samedi et le jour tant attendu du pique-nique annuel, mais c’était également le jour de la Saint Valentin (…). » Les jeunes filles, de ce pensionnat australien, s’égaient en attendant le départ du pique-nique qui les mènera à Hanging Rock. Elles reçoivent et échangent des cartes follement romantiques pour célébrer la Saint Valentin. L’heure du départ sonne enfin et les jeunes filles partent dans une voiture tirée par des chevaux. Après le repas, les pensionnaires et leurs deux enseignantes s’amusent, s’assoupissent dans la plaine en bas du massif volcanique de Hanging Rock. Quatre d’entre elles, parmi les plus âgées et les plus admirées, décident d’aller voir de  plus près l’étonnant et impressionnant massif. Après plusieurs heures, une seule de ces jeunes filles revient auprès des autres. Elle arrive en courant et en hurlant. Elle est absolument incapable de dire ce qui s’est passé et surtout où se trouvent les trois autres. On découvre alors qu’une des deux enseignantes a également disparu. Des recherches vont rapidement être lancées dans Hanging Rock et ses environs.

Ce roman a été écrit en 1967 à partir d’un fait divers réel et il remporta un vif succès en Australie au point d’être adapté en 1975 par Peter Weir (l’adaptation est d’ailleurs très réussie). Pas étonnant que ce roman de Joan Lindsay ait connu tant de réussite car il s’agit d’un véritable bijou. L’ambiance du livre est envoûtante, fascinante. Cela tient à l’histoire elle-même. Ces jeunes filles fraîches, joyeuses nous semblent trop prometteuses, trop pleine de vie pour disparaître brutalement. Aucune trace n’est retrouvée, le mystère est total. Elles deviennent le symbole de la fin d’une époque. L’histoire se déroule le 14 février 1900, la pension de Mrs Appleyard est sur le modèle victorien, les jeunes filles portent des corsets malgré la chaleur du bush australien. Les trois jeunes filles semblent s’être échappées des carcans, des corsets et règles trop strictes de Mrs Appleyard qui les privaient de liberté.

C’est d’ailleurs plutôt son impact que la disparition en elle-même qui intéresse Joan Lindsay. La disparition des jeunes filles intervient très tôt dans le livre et c’est l’écho de cet évènement sur les survivants, l’entourage des filles qui va occuper le reste du roman. L’auteur, qui s’adresse régulièrement à ses lecteurs, parle d’un motif commencé avec le pique-nique et qui peu à peu s’étend. L’impossibilité du deuil, la culpabilité, l’énigme pèsent sur tous ceux qui connurent les filles ou les croisèrent à un moment. L’ombre du rocher d’Hanging Rock, du monolithe qui attiraient tant les trois jeunes filles, plane sur les vies et les assombrit en l’absence de réponses. Ces disparitions vont précipiter, accélérer les destinées des autres personnages. C’est le cas notamment pour Mrs Appleyard, symbole de l’ancien monde qui se délite et s’effondre.

Le roman de Joan Lindsay fascine également grâce à une écriture élégiaque, poétique et très cinématographique. Les descriptions de la nature, du bush sont particulièrement marquantes. « Enfin, le soleil disparut derrière le parterre de dahlias flamboyantes ; les hortensias luisaient comme des saphirs dans le crépuscule ; les statues de l’escalier brandissaient leurs torches pâles vers la nuit chaude et bleue. Ainsi s’acheva cette lugubre seconde journée. » Toujours plane sur les descriptions de la nature luxuriante, un malaise indicible, une forte mélancolie. Et malgré cela, malgré le drame, l’auteur réussit à distiller de l’ironie dans son texte.

« Pique-nique à Hanging Rock » fût un véritable coup de cœur, c’est un roman à l’atmosphère ensorcelante, captivante que vous ne voudrez plus lâcher et qui vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

Plus haut que la mer de Francesca Melandri

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« Elle (l’île) se dressait au-dessus de la mer dans une succession sinueuse de petites baies. Certaines étaient des plages de sable blanc, là le bleu intense de la mer devenait turquoise. D’autres étaient parsemées de rochers rouges aux formes bizarres et dont la masse immergée restait parfaitement visible sous l’eau cristalline. Dans une crique abritée, un petit môle s’avançait devant un groupe de maisons basses aux teintes joyeuses : vert pâle, bleu ciel, rose. Au milieu poussaient des agaves, des bougainvillées, des figuiers. Rien ne faisait penser à une prison. » En 1979, lorsque Luisa rend visite à son mari sur cette île-prison, elle voit la mer pour la première fois. Son mari est incarcéré pour meurtre depuis de nombreuses années mais il a été transféré dans ce lieu hautement surveillé après avoir tué un gardien. Sur le bateau, Paolo la regarde s’émerveiller. Lui vient voir son fils en prison pour actes terroristes. Sur la berge, Pierfrancesco Nitti, gardien pénitencier, les attend pour les conduire à la prison. Durant toute la journée, le mistral se lève empêchant tout retour sur la terre-ferme. Luisa, Paolo et Pierfrancesco devront cohabiter jusqu’au lendemain.

Les années de plomb et l’assassinat d’Aldo Moro en 1978 hantent toujours l’Italie et sont la toile de fond de ce très beau roman de Francesca Melandri. Luisa, Paolo et Pierfrancesco sont liés par un point commun : leur confrontation à la violence la plus brutale. L’auteur donne la parole à ceux que l’on entend jamais : les parents des meurtriers, ceux qui sont aussi brisés que les parents des victimes et qui sont entachés par le crime de leurs proches. Et c’est l’excellente idée du roman que de montrer le poids infini de la culpabilité et de l’incompréhension. Luisa et Paolo sont finalement autant enfermés que leurs mari et fils, ils s’empêchent de vivre, d’avancer. Pierfrancesco est lui-même incarcéré avec les détenus auxquels il finit par ressembler. La violence le gagne chaque jour un peu plus.

Et malgré ce climat sombre, lourd, « Plus haut que la mer » est un livre lumineux. L’humain est au centre du roman. Ce huis-clos imposé va forcer les trois personnages à se livrer, à partager, leur souffrance. Et c’est avec beaucoup de subtilité, de nuances que Francesca Melandri les amènent à retrouver de l’espoir, à comprendre qu’ils ne sont pas seuls enfermés dans leur douleur. Un réconfort est enfin possible pour eux.

« Plus haut que la mer » ou comment une tempête peut alléger le fardeau de la culpabilité et apporter un peu de tendresse à des personnes qui en sont privées depuis trop longtemps. Francesca Melandri décrit ses vies broyées avec simplicité, empathie et douceur.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.

L’accompagnatrice de Nina Berberova

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 Sonetchka a été élevée par sa mère, une professeur de piano célibataire. Une fois la naissance de Sonetchka dévoilée, sa mère perd peu à peu ses clients. La pauvreté, la misère deviennent le quotidien des deux femmes. La jeune fille se met bien évidemment à la musique et essaie d’en faire soin gagne-pain. « J’avais dix huit ans. J’avais terminé mes études au Conservatoire. Je n’étais ni intelligente ni belle ; je n’avais pas de robes coûteuses, pas de talent sortant de l’ordinaire. Bref, je ne représentais rien. La famine commençait. Les rêves que maman avait faits de me voir donner des leçons ne se réalisaient pas ; maintenant il y avait à peine assez de leçons pour elle. Moi, il m’arrivait de tomber sur un travail occasionnel dans quelque soirée musicale, dans des usines et des clubs. Je me rappelle que, plusieurs fois, pour du savon et du saindoux, j’étais allée jouer de la musique de danse, des nuits entières, quelque part dans le port. »  La chance de sa vie se présente pourtant. On propose à Sonetchka de devenir l’accompagnatrice d’une grande soprano : Maria Nikolaevna. Ce nouveau travail va lui permettre de voyager jusqu’à Paris.

Dans ce court roman, c’est toute la lutte des classes sociales qui se joue. Rapidement, la relation entre Sonetchka et Maria se complique. C’est la voix de la jeune femme que nous entendons puisque le texte est une sorte de journal. Sonetchka est au départ admirative du talent de Maria, de sa voix exceptionnelle. Elle est également sous le charme de son intérieur élégant et riche. La bâtarde n’a connu qu’économies et privations. L’admiration se mût en détestation, en jalousie. Sonetchka épie Maria cherchant les failles, les secrets qu’elle pourrait utiliser contre elle. Les sentiments de Sonetchka deviennent malsains, mauvais. Elle veut détruire son idole, la faire chuter pour se sentir au moins une fois supérieure. L’histoire de Sonetchka et de Maria se déroule sur fond d’exil de la bourgeoise pétersbourgeoise après la révolution d’octobre. L’opposition des deux femmes devient emblématique, elles sont l’incarnation de la fracture qui divise la Russie en 1917.

Dans un style concis, sans fioritures, Nina Berberova nous livre ce roman dense et intense sur la vénéneuse et politique relation d’une soprano et de son accompagnatrice.

Des mille et une façon de quitter la Moldavie de Vladimir Lortchenkov

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« Alors, qui souhaite partir travailler en Italie ? A Larga où vivaient cinq cent vingt-trois âmes, mille quarante cinq mains se levèrent. Par précaution, tous les adultes de l’assistance avaient levé les deux mains, le nombre impair résultant de la présence parmi eux du garde Sergueï Mocanu, qui avait perdu un bras à la guerre. » L’Italie, pour ce village moldave, est un véritable el dorado, un paradis dont certains mettent en doute l’existence. Tous les habitants de Larga vont tout mettre en œuvre pour rejoindre cette terre rêvée. Le premier d’entre eux est Séraphim Botezatu qui est tombé amoureux de l’Italie, de sa culture et a appris la langue grâce aux manuels de la bibliothèque. Il faudra beaucoup d’ingéniosité à Séraphim et ses compatriotes pour atteindre le pays de leurs rêves.

« Des mille et une façon de quitter la Moldavie » est une satire, une pochade qui en dit long sur l’état du pays au sortir de l’ex-URSS. La pays est tellement pauvre que personne ne veut y rester quelque soit le prix à payer ou l’endroit où l’on va. Les habitants de Larga se sont focalisés sur l’Italie, sur l’Europe impossible à atteindre alors que la Moldavie est censée rejoindre l’UE prochainement. Les aventures des habitants de Larga sont totalement rocambolesques et fantaisistes. Certains décident de monter une équipe de curling afin d’obtenir plus facilement des visas. D’autres, comme le pope, mèneront de saintes croisades contre l’impure Italie. Même le président de la Moldavie fera tout pour quitter son pays préférant ouvrir une pizzeria en Italie plutôt que de rester aux commandes d’un tel pays. Séraphim utilisera quant à lui des moyens plus originaux, plus poétiques.

« Des mille et une façons de quitter la Moldavie » est plein d’humour mais il nous fait également grincer des dents. L’auteur, moldave lui-même, pousse la critique et l’autodérision très loin. Après avoir lu ce roman décapant, vous n’aurez aucune envie d’aller faire un tour en Moldavie ! Pas étonnant que Vladimir Lortchenko ait du subir des interrogatoires du Procureur Général de la République. Les moldaves semblent finalement avoir moins d’humour que dans ce roman.

 

 

Les étranges talents de Flavia de Luce de Alan Bradley

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Le manoir georgien de Buckshaw appartient à la famille de Luce depuis des lustres. Les habitants actuels forment une famille atypique : le père, le colonel, passe son temps à collectionner les timbres ; Ophélia, 17 ans, se préoccupe essentiellement de son apparence ; Daphné, 13 ans, est toujours plongée dans un livre ; Flavia, 11 ans, est une chimiste chevronnée. Elle est notamment passionnée par les poisons et possède son propre laboratoire dans le manoir. Elle pratique d’ailleurs quelques unes de ses expériences directement sur ses sœurs qui ne cessent de la tourmenter ou de la moquer. Mais bientôt Flavia va pouvoir mettre en pratique ses talents  et son intelligence. Un matin est retrouvé devant la porte des cuisines un martin-pêcheur mort avec un timbre épinglé sur le bec. Quelques jours après cette découverte, c’est cette fois le corps d’un homme sans vie qui est retrouvé dans le jardin de Buckshaw. Le colonel de Luce est rapidement suspecté. Flavia décide de mener l’enquête.

« Les étranges talents de Flavia de Luce » est le premier volet des aventures de la jeune héroïne. Le charme du roman réside avant tout dans la personnalité de Flavia, la chimiste de 11 ans. D’une intelligence remarquable, elle est aussi impertinente, drôle, vive et elle parcourt la campagne anglaise en long et en large sur Gladys (son vélo) pour prouver l’innocence de son père. On suit ses péripéties avec amusement et sympathie. Elle arrive à rivaliser avec la police quelque peu étonnée de trouver cette gamine sur sa route !

Écrit au départ pour un public jeunesse, l’intrigue en est quand même assez intéressante pour un public adulte. Il y est question de tour de magie, de vie dans un college anglais, de timbres rares, de suicide. Les thèmes sont variés, peut-être un peu trop lorsque l’Histoire de l’Angleterre se mêle à celle de l’enquête. Il faut bien reconnaître que l’intrigue n’a pas été simplifiée à l’intention d’un public jeune, c’est sans doute pour cette raison que le roman est sorti dans la collection « Grands détectives » des éditions 10/18.

« Les étranges talents de Flavia de Luce » est un roman fort plaisant avec une jeune héroïne originale et attachante.

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Merci Alice de me l’avoir offert !

Le testament de Marie de Colm Toibin

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« Mais tout est peut-être simple, en réalité. Peut-être cela le sera-t-il plus encore après ma mort. Et je vais mourir bientôt. Alors, ce sera comme si tout ce que j’ai vu et ressenti n’avait pas eu lieu, ou avait eu lieu de la même façon qu’un petit oiseau bat des ailes par un jour sans vent dans le ciel immense. Ils veulent faire en sorte que ce qui s’est produit vive à tout jamais. C’est ce qu’ils m’ont dit. Ce qu’ils écrivent en ce moment me disent-ils, va changer le monde. » Et l’histoire que les deux hommes, qui protègent (ou gardent – la frontière entre les deux est floue) la narratrice, n’est pas ordinaire. Il s’agit de celle du fils de Dieu, de Jésus. Et la femme qui va bientôt mourir et dont nous lisons les derniers mots est bien Marie.

Pas étonnant que le texte de Colm Toibin, qui fut en 2012 une pièce de théâtre, ait fait scandale lorsqu’il fut monté à Broadway. Car sous sa plume, Marie a perdu sa sainteté. C’est une femme, une mère ordinaire qui a vu son fils devenir une sorte de gourou et proférer d’étranges paroles à ses disciples. Des choses extraordinaires lui furent rapportées : qu’il avait guéri un paralytique, qu’il avait marché sur l’eau ou encore qu’il avait ressuscité Lazare. Mais Marie n’était pas là, ce sont des personnes qui lui racontèrent ses évènements. La vieille femme se moque de ce qu’on lui rapporte, ce qui l’inquiète est le sort de son fils. Ce dernier est surveillé, il trouble l’ordre public. Et c’est comme une mère que Marie réagit en essayant de l’engager à fuir avec elle lors des noces de Cana. C’est également par le regard d’une mère pétrifiée que nous assistons à la crucifixion. Une scène de torture, de douleur nous est racontée et non celle magnifiée du Nouveau Testament. Et dans la foule, une mère regarde son fils agoniser et elle repense à son enfant, son bébé et aux moments heureux qu’ils vécurent ensemble avant, qu’adulte, il ne lui échappe.

L’auteur irlandais nous montre l’humanité derrière le mythe et la manière dont celui-ci se construit. Les hommes, qui sont aux côtés de Marie dans ses derniers jours, ne sont pas là pour recueillir son témoignage mais pour réinterpréter ce qu’elle a vécu.  Ils incorporent également ses rêves à leur récit, à ce qui restera lorsque les témoins ne pourront plus rétablir la vérité.

Le court texte de Colm Toibin est véritablement poignant, le témoignage de Marie est douloureux et se présente à nous comme une litanie, un chant d’adieu à son fils disparu.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

Le cœur par effraction de James Meek

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Ritchie Sheperd est le producteur d’une émission à succès « Relooking d’ados » où de jeunes musiciens débutants viennent prendre des conseils. Une reconversion lucrative pour cet ancien rockeur dont le groupe fondé avec sa femme Karin, les Lazygods, avait rencontré un certain succès. Une réussite qui lui permet de combler tous ses désirs et ceux de sa famille, mais cela ne suffit pas à Ritchie. Il aime à jouer avec le feu et trompe la belle Karin avec Nicole, 15 ans, rencontrée sur le plateau de son émission. Et il comptait bien en profiter aussi longtemps que possible. Mais cette incartade sera celle de trop. La sœur de Ritchie, Rebecca, vient de larguer Val, un journaliste people. Ce dernier le prend très mal et il menace Ritchie de révéler sa liaison s’il ne lui dévoile pas des secrets honteux sur sa sœur. Il finit d’ailleurs par mettre en place un site internet, « La fondation morale », où il érige cette idée en système : soit on dénonce une personne de son entourage, soit on est soi-même dénoncé. Ritchie a donc le choix entre trahir sa sœur ou ruiner sa famille.

James Meek nous livre un excellent page-turner avec « Le cœur par effraction ». La première partie du roman se développe à la manière d’un thriller avec Ritchie comme personnage principal. La deuxième partie change quant à elle totalement la perspective du roman en s’ouvrant sur d’autres personnages, notamment Alex, ancien batteur de Ritchie devenu un grand scientifique, et Rebecca, chercheuse ascétique d’un vaccin contre la paludisme. Le roman de James Meek prend alors une ampleur insoupçonnée dans ses premières pages et lui donne des allures de saga aux nombreuses ramifications.

Au cœur du roman est le mensonge, la trahison. Les personnages de James Meek recherchent les limites entre le bien et le mal. Comment fait-on la différence sans les tabous religieux ou les interdits sociaux combattus depuis les années 60 ? Qu’est-ce qui fait de nous des êtres bons ou méchants ? Malgré ses mensonges et trahisons envers sa femme, Ritchie se pense comme une personne bonne et généreuse. Le mal pour lui est incarné par l’assassin de son père, officier anglais torturé et tué durant le conflit irlandais. Le meurtrier en question était pourtant en guerre, n’est-il pas devenu mauvais en raison des circonstances, par obligation envers sa cause ? Mais une cause justifie-t-elle tous les moyens ? Ce sont toutes ces questions morales que va se poser la galaxie de personnages créée par James Meek. Chacun d’eux aura à s’interroger sur ses propres limites et sur l’idée qu’il se fait de lui-même.

Des destins qui se croisent et s’entrecroisent sous la plume maîtrisée de James Meek et qui questionnent la notion de la moralité, c’est ambitieux, réussi et ça se dévore !

Un grand merci aux éditions Points pour cette lecture.

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La mélodie du passé de Hans Meyer Zu Düttingdorf

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Après le décès de sa mère, Christina, une journaliste berlinoise, se charge de vider son appartement. C’est en rangeant les effets de sa mère qu’elle découvre une carte postale représentant un groupe de musicien de tango argentin avec au centre un bel homme jouant du bandonéon. Au dos de la carte, une inscription mystérieuse en Sütterlin (une ancienne écriture d’origine allemande utilisée dans les années 1920-30) y figure : le bandonéon porte ma vie. Une phrase qui éveille la curiosité de Christina et la pousse à s’interroger sur le passé de sa mère. Pourquoi celle-ci gardait-elle cachée derrière un meuble cette carte postale ? A sa connaissance, sa mère n’avait jamais mis les pieds en Argentine. Ses parents étaient morts pendant la guerre et elle avait été recueillie par un orphelinat de sœurs. Voilà ce que Christina savait sur l’enfance de sa mère. Il fallait donc commencer par l’orphelinat. C’est là qu’elle découvre que sa mère avait en fait été abandonnée par sa toute jeune mère à l’orphelinat. Pourquoi ce mensonge ? Que cache le passé de sa mère ? C’est ce que Christina a bien l’intention de découvrir.

« La mélodie du passé » est une véritable saga. L’enquête de Christina nous emmène jusqu’en Argentine sur les traces du joueur de bandonéon. Hans Meyer Zu Düttingdorf fait s’entrecroiser les époques. Selon les chapitres, nous sommes aux côtés de Christina qui obstinément cherche à comprendre les mots inscrits sur la carte postale, ou bien nous sommes avec Emma Von Schaslik en 1927 sur un paquebot traversant l’Atlantique. Deux chemins à travers le temps, deux jeunes femmes qui se cherchent, qui sont à des moments charnières de leur vie. Le récit est foisonnant, l’auteur nous plonge sans peine dans des pays et des époques différentes et construit son récit à l’aide de nombreuses voix, des monologues intérieurs qui émaillent le cours du récit. Ce dernier est bien mené, très romanesque, ce qui est idéal pour une lecture estivale.

Il y a néanmoins quelques facilités dans le récit. La scène d’amour entre Emma et Edouardo est plus mièvre que sensuelle par exemple. Les personnages sont également un peu trop caricaturaux, ils manquent de nuances dans leurs caractères et leurs actions. Le petit côté mystique de certaines scènes (Christina parlant à sa mère morte au cimetière) ne m’ont pas non plus convaincue.

Malgré ces bémols, j’ai envie d’être indulgente avec ce roman qui m’a finalement embarquée et j’ai apprécié le côté bien documenté sur l’Histoire de l’Argentine qui se mélange harmonieusement avec l’intrigue.

Merci aux éditions Les Escales pour ses quelques notes de tango argentin.

Le liseur de Bernhard Schlink

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A 15 ans, Michael fait la connaissance de Hanna Schmitz. Elle a vingt ans de plus que lui mais une relation amoureuse se noue entre eux. Un rituel se met d’ailleurs en place dans leur couple : l’adolescent arrive, tous deux se lavent, font l’amour et ensuite Michael fait la lecture à Hanna. Celle-ci est avide de découvrir de nouveaux ouvrages, elle écoute attentivement son « garçon ». Le jeune Michael tombe rapidement amoureux d’elle. Il est chaque jour plus impatient de la retrouver, il la suit dans le tramway où elle est contrôleuse. Hanna est une femme pleine de mystères et de sensualité, ce qui ne pouvait que fasciner ce jeune homme. Pourtant, leur relation se termine brutalement six mois après. Du jour au lendemain, Hanna disparait totalement de son appartement, de sa ville. Elle ne laisse aucun message au grand désarroi de Michael. Ce n’est que sept ans après qu’il la retrouve : « J’ai revu Hanna en cour d’assises. Ce n’était pas le premier des procès sur les camps de concentration, ni l’un des plus grands. Notre professeur à l’université, l’un des rares à l’époque qui travaillaient sur le passé nazi et sur les procès qui y avaient trait, avait fait de celui-là le sujet de son séminaire, en escomptant qu’avec l’aide d’étudiants il pourrait suivre et l’étudier de bout en bout ». Michael va assister à chaque journée du procès où Hanna comparait avec quatre autres anciennes surveillantes de camp.

Le livre de Bernhard Schlink interroge bien évidemment la responsabilité. En choisissant le personnage d’Hanna, il veut exprimer la difficulté dans certains cas à choisir son camp. La question que chaque allemand de cette génération aurait dû se poser était : qu’aurais-je fait à sa place ? Non que cette interrogation dédouane ou déculpabilise, mais elle peut permettre d’engager un véritable débat et de voir que tout n’est pas inévitablement noir ou blanc. L’histoire d’Hanna, son handicap social, que je ne dévoilerai pas pour ceux qui n’auraient pas lu le roman, expliquent ses choix sans pour autant les justifier. Le personnage d’Hanna est magnifique et d’une belle complexité. Les zones d’ombres de la première partie du roman s’éclairent dans la deuxième pour la rendre encore plus touchante et fragile. Cette femme, qui semble forte et parfois abrupte, se révèle en lutte perpétuelle, en fuite constante pour garder son secret. Elle tente de se rendre invisible et vit dans une grande solitude lorsqu’elle rencontre Michael. « Le liseur » est également le récit d’une belle et profonde histoire d’amour. Michael ne se remettra jamais de sa rencontre avec Hanna. Il ne l’oubliera jamais, elle le hantera et l’empêchera de vivre une autre histoire.

Le film où Hanna est interprétée par la toujours parfaite Kate Winslet m’a un peu gâché le livre puisque je connaissais le secret d’Hanna. J’ai néanmoins pris un grand plaisir à le découvrir et j’ai apprécié la délicatesse et la subtilité avec laquelle Bernhard Schlink abordait le sujet.