Valet de pique de Joyce Carol Oates

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Andrew J. Rush est un écrivain de romans policiers à succès. Il a vendu plusieurs millions d’exemplaires de ses livres et il a été qualifié de « Stephen King du gentleman » par les critiques. Il vit dans le New Jersey dans une vaste demeure avec sa femme, ses enfants sont partis faire leurs études. Une vie calme, paisible dédiée à la création de romans policiers où le mal est toujours vaincu par le bien. Mais la nuit, lorsque Andrew ne dort pas, ce sont d’autres livres qui s’écrivent sous le pseudonyme de Valet de pique. Et cette fois, c’est la noirceur, la violence, le sordide qui l’emportent. Andrew arrive à maintenir l’équilibre entre ses deux vies d’écrivain et à garder mystérieuse l’identité du Valet de pique. Tout bascule lorsqu’une habitante de sa ville l’accuse de vol et de plagiat. Cela aurait pu n’être qu’une blague mais la vieille femme intente un procès contre Andrew. Ce dernier va peu à peu perdre pied au profit du Valet de pique.

Joyce Carol Oates est décidément une auteure qui réserve des surprises à ses lecteurs. Elle s’essaie ici au thriller fantastique et exploite la thématique du double. Son « Valet de pique » fait bien évidemment penser aux Jekyll et Hyde de Stevenson. Plus on avance dans le roman et plus le double maléfique prend de la place. Il adresse des invectives, des conseils, des ordres à Andrew. Sa personnalité change, il devient violent et vindicatif. Toutes les personnes autour d’Andrew se transforment en menace, en ennemi. L’atmosphère familiale se plombe, le malaise s’installe et les non-dits refont surface. C’est le cas du talent de la femme d’Andrew, Irina, qui écrivait lorsqu’elle était jeune et était beaucoup plus talentueuse que son mari. Elle a tout sacrifié pour son succès mais la rancune était juste tapie sous la surface. Tout comme la jalousie d’Andrew à son égard.

Joyce Carol Oastes semble particulièrement s’amuser à écrire son roman. Elle y rend un hommage appuyé à Stephen King, le maître du malaise et du fantastique. D’ailleurs, lui aussi aurait plagié la vieille voisine d’Andrew ! Joyce Carol Oates n’oublie pas non plus de saluer les créateurs du genre : Edgar A. Poe, Bram Stoker, Sheridan Le Fanu, Mary Shelley, Henry James et son « Tour d’écrou ». Mais beaucoup d’autres auteurs, en dehors du cercle de la littérature fantastique, sont évoqués dans ce roman.

L’intrigue du « Valet de pique » n’est certes pas d’une originalité folle mais le roman est parfaitement maîtrisé, Joyce Carol Oates manie avec virtuosité le malaise et la folie. « Valet de pique » est un roman court, incisif, sombre qui se dévore.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette lecture.

Une femme simple et honnête de Robert Goolrick

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Dans le Wisconsin, à l’automne 1907, Ralph Truitt attend l’arrivée d’un train. Dans celui-ci se trouve sa future femme. Veuf depuis vingt ans, Ralph Truitt a décidé de mettre une petite annonce dans un journal de Chicago. Il n’en pouvait plus des nuits à dormir seul, des appétits de son corps qu’il ne pouvait pas contenter. Sur le quai de la gare froid et enneigé, Catherine Land apparaît. Elle s’était décrite comme une femme simple et honnête et elle avait joint une photographie. La première surprise de Ralph, c’est que la femme qui se dirige vers lui n’est pas la même que celle de la photo. Catherine est une très belle femme au teint lumineux et sans défauts, une femme attirant les regards et qui peut créer des ennuis. Ce n’est pas ce que Ralph Truitt recherchait et il n’est pas au bout de ses découvertes concernant sa nouvelle épouse.

La quatrième de couverture compare le premier roman de Robert Goolrick aux deux chefs-d’oeuvre des sœurs Brontë, « Jane Eyre » et « Les hauts de Hurlevent ». Il y a dans ce roman, comme dans celui de Charlotte, des secrets sur le passé des personnages, qui pèsent, qui influent sur leurs décisions, sur leur façon d’être par rapport aux autres. Et la comparaison avec le roman d’Emily me semble tout à fait intéressante même si les intrigues des deux livres n’ont rien en commun. « Une femme simple et honnête » est effectivement un roman sur la haine et la vengeance. Trois vies y sont totalement imbriquées : Ralph qui se déteste pour la manière dont il a traité son fils qui a quitté la maison et avec qui il souhaite se réconcilier, Antonio le fils de Ralph qui veut se venger de son père, et Catherine, l’instrument de cette vengeance. Contrairement à ce que sa belle et douce couverture pouvait laisser présager, « Une femme simple et honnête » est un livre rempli de violence : celle des sentiments, des actes, des désirs et du climat. Le désir sexuel, la frustration de celui-ci sont effectivement au centre des destins des trois personnages et les lient inextricablement. Le désir décide de leur choix, de leurs vies passées et futures. L’hiver fait également faire n’importe quoi aux habitants du Wisconsin. L’interminable saison, les couches épaisses de neige, le froid intense rendent fous les habitants. Ralph lit tous les soirs les faits divers tragiques de la région à Catherine : des suicides, des meurtres, des infanticides, des amputations, le climat exacerbe la violence et la brutalité.

« Une femme simple et honnête » est un roman très sombre, très violent où les personnages flirtent avec le meurtre et la folie. Malgré le drame inévitable vers lequel ils se précipitent, ce premier roman, parfaitement maîtrisé, est aussi celui de la rédemption.

Le cercle des plumes assassines de J.J. Murphy

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Un matin, en arrivant à l’hôtel Algonquin, Dorothy Parker a le déplaisir de trouver un cadavre sous la fameuse table ronde autour de laquelle se réunit habituellement son cercle d’intellectuels à l’esprit caustique. Le mort a été retrouvé un stylo plume planté dans le cœur. Rapidement, il s’avère qu’il s’agit d’un fameux critique  dont les avis étaient craints des milieux artistiques. Un seul témoin semble avoir vu le meurtrier : William Faulkner, un jeune écrivain venu du Sud des Etats-Unis pour rencontrer Dorothy Parker. Les inspecteurs s’orientent alors vers lui et de témoin, il devient vite le principal suspect. Dorothy Parker n’a d’autre choix que de se mettre en chasse du coupable si elle veut sauver son nouveau protégé.

J’ai été irrésistiblement attirée par cette trilogie car j’apprécie tout particulièrement la verve acide de Dorothy Parker. J’y ai retrouvé également Robert Benchley, puisqu’il est l’ami fidèle de Mrs Parker, dont j’avais apprécié l’humour dans le recueil « Remarquable, n’est-ce pas ? ». D’autres critiques se joignent à eux : Robert Sherwood, Alexander Wollcott ou Harold Ross, futur fondateur du New Yorker. La joyeuse troupe ne manque pas de réparties cinglantes, ironiques et c’est un réel plaisir que d’assister à leurs joutes verbales. Il faut dire que « le cercle vicieux » de Dorothy Parker était réputé pour ses saillies hautement spirituelles et il régnait sur la vie intellectuelle et mondaine du New York de l’époque.

L’autre réussite du roman, c’est la manière dont J.J. Murphy rend parfaitement l’atmosphère du Manhattan des années 20. On suit Dottie et ses amis dans les fameux speakeasy (les bars clandestins), ils sont poursuivis par des gansters et les journalistes avaient encore un véritable pouvoir. Les critiques pouvaient totalement influer sur la vie d’un spectacle ou sur la carrière d’un acteur. D’ailleurs, dans les étages de l’Algonquin, on croise aussi bien Harpo Marx que Douglas Fairbanks. Tout le New York artistique de l’époque se retrouve autour du « cercle vicieux » !

L’intrigue est rythmée, les rebondissements s’enchaînent pour le grand plaisir du lecteur. Mais il faut bien reconnaître que démasquer le coupable n’est pas ce qui nous fait tourner les pages, le fil de l’enquête est  un peu ténu. Néanmoins, les péripéties de Dottie suffisent à nous intéresser.

Même si l’enquête policière passe parfois au second plan, « Le cercle des plumes assassines » est un roman divertissant, plaisant à lire grâce à ses dialogues piquants et au New York des années folles.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Les règles d’usage de Joyce Maynard

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Wendy a 13 ans, elle vit à Brooklyn avec sa mère, son beau-père Josh et son demi-frère Louie. Le 11 septembre 2001, la mère de Wendy part travailler dans l’une des tours du World Trade Center. Elle n’en reviendra pas et comme beaucoup d’autres, ses restes ne seront jamais retrouvés. Avec l’effondrement des tours, c’est toute la vie de Wendy qui est chamboulée et qui s’écroule. Josh, plus jeune que la mère de Wendy, est figé par le chagrin, sidéré par ce qui vient de lui arriver. L’adolescente tente de tenir la famille à bout de bras, d’être forte pour son petit frère. Jusqu’au moment où Wendy n’en peut plus et qu’une porte de sortie s’offre à elle sous la forme de son père qui ne donnait des nouvelles qu’occasionnellement. Il débarque sans prévenir le soir d’Halloween et annonce à Wendy qu’elle doit venir vivre avec lui en Californie. Au départ très réticente, Wendy finit par accepter la proposition de son père. Malgré la cruelle distance qui l’éloigne de Louie et de Josh, la Californie offre la possibilité à Wendy de se reconstruire.

« Les règles d’usage » a été écrit par Joyce Maynard en 2003 mais n’est seulement publié que cette année en France. C’est bien évidemment un livre qui porte sur le deuil, la violence de la perte qui frappa toute la ville de New York. Joyce Maynard montre une ville hagarde, déboussolée et dont on cherche les habitants à travers des photos sur les murs, les arrêts de bus. Elle s’attache plus particulièrement au sort de Wendy. Comment au moment de l’adolescence peut-on surmonter la mort de sa mère d’autant plus quand celle-ci s’inscrit dans une telle tragédie ? La sensibilité à fleur de peau de la jeune fille lui rend la compréhension des choses encore plus difficile. Les règles d’usage du quotidien semblent à tout jamais abolies et pourtant la vie reprend déjà son cours autour d’elle. « Ce qui lui paraissait le plus dingue, c’étaient tous ces comportements ordinaires, en apparence normaux : faire des courses, discuter d’une marque de voiture, aller à l’école. Le train-train habituel, on appelait ça. Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n’avait changé, alors que la vérité, c’était que plus rien n’était pareil – comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade. Pendant qu’elle dormait ou sortait poser des affichettes, des gens avaient dû distribuer un recueil de consignes sur le comportement à adopter. Elle cherchait encore à comprendre le nouveau mode d’emploi. » Joyce Maynard, qui s’intéresse souvent à l’adolescence (« Long weekend » ou « Les filles de la montagne »), rend avec émotion, justesse et subtilité les tourments de sa jeune héroïne.

Mais le roman de Joyce Maynard n’est pas que sombre, il est aussi fait de lumière puisqu’il s’agit surtout de la reconstruction de Wendy. L’adolescente est d’ailleurs à l’image de sa créatrice : malgré la douleur, il faut avancer et continuer à profiter de la vie. Comme le dit bien le père de Wendy : « La perte d’un être ne fait pas éternellement mal, seulement c’est toujours là. » En Californie, Wendy se recrée une famille : Alan le libraire qui lui fait découvrir « Le journal d’Anne Frank » ou « Frankie Addams » de Carson McCullers, Tim le fils autiste d’Alan qui a une passion pour les laveries, Violet la fille-mère perdue devant les cris de son bébé, Todd le skateur à la recherche de son frère aîné, Carolyn la copine du père de Wendy passionnée de cactus. Toute cette improbable compagnie se retrouve dans une des plus belles scènes du livre : un repas de Noël qui montre l’humanité de l’auteur et la tendresse qu’elle porte à ses personnages cabossés par la vie. Petit à petit, de rencontre en rencontre, Wendy retrouve le chemin de la vie.

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard est un roman particulièrement émouvant, attachant à l’image de la constellation de personnages que croise Wendy entre New York et la Californie. Encore une fois, Joyce Maynard nous montre ses talents de conteuse et son lumineux humanisme.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette belle lecture.

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Mary Reilly de Valérie Martin

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La jeune Mary Reilly réussit à se faire embaucher comme bonne dans une excellente maison : celle du Dr Jekyll. Après subi les maltraitances de son père alcoolique durant toute son enfance, Mary est devenue est une personne discrète, effacée se consacrant entièrement à sa tâche. Mais le Dr Jekyll la remarque et devine en elle une certaine sensibilité, une intelligence. La bienveillance de son maître réconforte la jeune femme qui se sent enfin chez elle quelque part. Sa loyauté envers le Dr Jekyll est à toutes épreuves et lorsqu’il lui demande de faire d’étonnantes courses dans des quartiers malfamés, Mary se plie à ses demandes malgré sa peur. Intriguée et fascinée par le docteur, elle espionne ses moindres faits et gestes et s’inquiète en raison des longues expériences qu’il pratique dans son laboratoire. Jekyll y passe de plus en plus de temps s’épuisant à la tâche. Et c’est pour cela qu’il engage un nouvel assistant : Mr Hyde. Ce dernier effraie Mary lorsqu’elle le croise. Répugnant et provocateur, il est tout l’opposé du Dr Jekyll et il semble totalement dominer ce dernier.

J’avais vu le film de Stephen Frears à sa sortie en 1996 mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’une adaptation. Ayant gardé un bon souvenir du film, j’étais ravie de pouvoir découvrir le roman. L’excellente idée de Valérie Martin est de nous raconter cette histoire que nous connaissons tous par le biais de Mary Reilly. Le récit est à la première personne et est le journal qu’elle écrit chaque soir. Mary a reçu une éducation dans une école mise en place par le Dr Jekyll pour les défavorisés. Son point de vue sur le Dr Jekyll est naïf, innocent et éperdu d’admiration. A ce titre, Mary Reilly symbolise les premiers lecteurs du roman de Robert Louis Stevenson, ceux qui ne connaissaient pas Mr Hyde. Quelle surprise cela avait du être pour eux, Stevenson ne révèle que dans les dernières pages la double identité de son personnage principal. Valérie Martin reprend d’ailleurs cette construction. Mary Reilly ne comprend qu’à la fin même si elle pressent la vérité bien avant. L’ambiance troublante et inquiétante du roman est fidèle à celle de l’original, le charisme et la perversité de Hyde repoussent et attirent tout à la fois Mary.

« Mary Reilly » est, en plus d’une réinterprétation, un beau portrait de femme. Il n’y a pas de personnage féminin important dans le roman de Stevenson. La science, la médecine sont une affaire d’hommes. Ici, c’est la voix d’une femme du peuple, fragile, maltraitée par la vie que l’on entend. Une femme qui, grâce à l’attention que lui porte le docteur, réussit à s’épanouir, à écrire un journal, a créer un jardin. « Je me disais que la vie me deviendrait insupportable si je perdais ce sentiment de sécurité que j’avais toujours éprouvé dans cette maison, avec ce Maître, qui s’était occupé de moi et m’avait parlé, qui m’accordait une valeur que personne d’autre ne me reconnaissait. » Cette phrase souligne bien également à quel point les serviteurs étaient des gens de l’ombre à l’époque victorienne. Relayés dans les étages inférieurs, leurs rudes tâches devaient se faire en toute discrétion. Valérie Martin montre l’envers du décor, l’harassant labeur de ces domestiques.

De manière originale, Valérie Martin revisite le chef-d’œuvre de Robert Louis Stevenson en nous présentant l’histoire à travers le regard  d’une femme de chambre fascinée par le Dr Jekyll et son double maléfique. Une belle réécriture parfaitement maîtrisée.

Une lecture commune avec ma copine Lou.

New York esquisses nocturnes de Molly Prentiss

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A New York, le quartier de Downtown est le cœur artistique de la ville au début des années 80. Dans des squats aussi insalubres que créatifs, il est possible de croiser Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol ou Keith Haring. C’est le soir du nouvel an de 1980 que la destinée de trois personnes va se nouer. A la réception de la galeriste Winona George sont invités James Bennett et sa femme Marge. James est critique d’art au New York Times. Ses articles atypiques connaissent un grand succès et font la renommée des artistes dont ils parlent. James a, en effet, une particularité qu’il a su exploiter : il est atteint de synesthésie. Sa vie n’est qu’explosion de couleurs. Marge dégage, par exemple, un franc et chaud rouge auquel qu’il n’a jamais pu résister. A la soirée de Winona George, les sens de James furent titiller par une présence : « Alors qu’ils se dirigeaient vers le balcon, longeant une pièce aux murs bleus, quelque chose attira le regard de James. Un feu d’artifice blanc, une odeur de fumée. Le battement merveilleux d’ailes de papillon. Un très bref instant, du coin de l’œil, James aperçut un jeune homme, debout dans cette salle derrière un grand bureau en acajou, un gros grain de beauté saillant de son visage, et les yeux brillant de ce qui ressemblait à des larmes, juste avant que Marge ne tire sur sa manche pour l’entraîner vers la porte-fenêtre. » Ce jeune homme est Raul Engales, un artiste argentin ayant fuit son pays et son passé pour tenter sa chance à New York. Plus tard dans la nuit, Raul fera la connaissance de Lucy, une serveuse dans un bar. Celle-ci, venue de son Idaho pour découvrir ce qu’était la vie trépidante et artistique de New York, tombe instantanément amoureuse de Raul. Le critique d’art, le peintre et la serveuse sont dorénavant liés.

Quel régal ce fut de découvrir le premier roman de Molly Prentiss ! L’écriture est fluide, la construction et l’intrigue sont originales et le tout se dévore de bout en bout ! La synesthésie de James permet à l’auteur de donner une version unique et colorée du New York artistique du début des années 80. L’atmosphère est une explosion de sensations, un bouillonnement de créativité. L’émulation est forte et essentielle entre tous les artistes. Raul et Lucy posent également un regard neuf sur la ville. Tous deux viennent d’arriver  pour changer de vie et devenir quelqu’un. New York semble être la ville de tous les possibles, de l’affirmation de soi et de l’aventure. Les squats délabrés et poussiéreux sont les hauts lieux de la création comme les murs de la ville tagués par Keith Haring. Molly Prentiss rend à merveille ce tourbillon artistique qui fait du Downtown une œuvre d’art en soi. Cette période de l’avant-garde créative et innovante sera brève et l’auteur nous montre que l’argent s’insinue déjà.

Sur ce fond vibrionnant viennent se placer trois personnages touchants et attachants. Par petites touches, le lecteur apprend à connaître tout leur parcours, toute leur vie avec ce qu’elle comporte de joie et de honte. Après des drames, James, Raul et Lucy réinventent le trio amoureux et se sauvent les uns les autres. Totalement incarnés, charismatiques, on les suit page après page en espérant ne pas les quitter.

Dans « New York esquisses nocturnes », Molly Prentiss capte parfaitement l’exubérance du New York artistique du début des années 80. Sa plume inventive et picturale m’a totalement emportée et je reste sous le charme de ce premier roman particulièrement abouti et réussi.

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Adieu Gloria de Megan Abbott

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« Je veux ces jambes. Ce fut la première chose qui me vint à l’esprit. Elle avait les jambes d’une danseuse de revue de vingt ans à Vegas, trente mètres de long, avec juste ce qu’il fallait de courbes, d’élasticité et de promesses. Évidemment, il n’y avait pas moyen de dissimuler la peau des mains légèrement usée ou les chairs qui commençaient à se relâcher sur l’ossature du visage. Mais les jambes, elles tenaient bon, je vous le dis. Rudement bien conservées. J’avais beau être de deux décennies sa cadette, mes allumettes maigrichonnes ne soutenaient pas la comparaison. » Cette femme, aux jambes irréelles, est Gloria Denton. Ses tailleurs de luxe à la coupe parfaite, son maintien impeccable, son visage distingué et impassible cachent une redoutable femme d’affaires. Celles-ci n’ont d’ailleurs rien de légal, elle récolte et contrôle l’argent des casinos, des champs de courses pour des patrons qui restent dans l’ombre. Celle qui l’observe avec fascination est comptable dans une petite boîte de nuit où elle trafique les chiffres à la demande de ses patrons. Lasse de cette vie minable, elle laisse Gloria Denton faire d’elle sa pouliche, sa possible héritière. La gamine apprend vite et se plaît dans cet univers où l’argent est facile. Elle est intelligente, en admiration devant Gloria mais un grain de sable vient gripper la machine et il a pour nom Vic Riordan, un beau parleur et un looser absolu.

Megan Abbott signe avec « Adieu Gloria » un véritable roman noir façon hard boiled. Nous sommes dans les années 50, les arnaques de la pègre sont l’arrière-plan du récit, l’atmosphère est aussi vénéneuse que les femmes. Et c’est bien toute l’originalité du roman : les deux héroïnes sont des femmes et nous assistons, de rebondissement en rebondissement, à leur terrible duel. Toutes les deux sont des personnages formidables. Gloria Denton est à priori l’archétype de la femme fatale qui côtoie Marlowe dans les livres de Raymond Chandler. Mais c’est elle qui mène la danse, qui a toujours un coup d’avance et maîtrise ses sentiments et ses actions. La jeune femme, qui croise sa route, n’a pas de nom comme si, sans identité, elle était prête à endosser la première qui lui permettrait de s’échapper. Au fil du roman, elle se révèle, s’affirme face à Gloria, c’est elle la narratrice de Megan Abbott, elle qui essaie de prendre le dessus. Leur relation de Pygmalion à élève devient rapidement celle de deux rivales qui se jaugent et se méfient l’une de l’autre. Megan Abbott décrit parfaitement cette relation sombre, dangereuse où chacune des deux héroïnes est le miroir de l’autre, où chacune est la chance et la perte de l’autre.

« Adieu Gloria » est un roman noir à l’ancienne rempli de noirceur, de femmes sulfureuses, de violence, de dureté et de cruauté. L’intrigue est totalement maîtrisée et ne s’essouffle à aucun moment.

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Derniers feux sur Sunset de Stewart O’Nan

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Dans « Derniers feux sur Sunset », Stewart O’Nan nous fait vivre les trois dernières années de Francis Scott Fitzgerald. Le roman débute en 1937. A cette époque, l’écrivain a tout perdu : Zelda, sa femme, est internée dans un hôpital psychiatrique sur la côte est et leur fille Scottie suit des études pour rentrer à Harvard. Fitzgerald est ruiné, il n’a pas écrit de roman depuis longtemps, ses nouvelles sont très mal payées. Les fêtes exubérantes des années folles et de la French Riviera ne sont plus qu’un souvenir lointain. Choyé par le destin et le succès, Fitzgerald est en chute libre, à la dérive.

Il décide donc de retourner à Hollywood où il espère pouvoir renflouer son compte en banque et ainsi subvenir aux besoins de sa famille. Il y retrouve son amie Dorothy Parker et son mari Alan Campbell. Tous travaillent pour la Metro Goldwyn Meyer où les scénaristes ne sont que de la main d’œuvre. Fitzgerald apprend vite que ce travail est source de frustration et de désillusion. Il écrit sans relâche des scenarii qui sont entièrement réécrits par d’autres ou qui sont finalement abandonnés. Son nom est donc rarement crédité au générique des films sur lesquels il travaille.

Pour tenir le coup, Fitzgerald côtoie à nouveau ses vieux démons (alcool, somnifères, amphétamines, coca dont il remplit sa mallette pour tenir toute la journée) encouragé en cela par les autres habitants de la résidence des jardins d’Allah comme Bogart ou Dorothy Parker. Ses retrouvailles avec Hemingway ne l’aide pas à remonter la pente puisque celui-ci est resté dans la lumière alors que Fitzgerald est quasiment un écrivain oublié.

Néanmoins, tout n’est pas complètement sombre puisque c’est à Hollywood qu’il rencontre Sheila Graham, échotière people, qui sera sa dernière compagne. C’est peut-être grâce à elle, à la confiance qu’elle lui renvoie, que Fitzgerald se remet à écrire. Les coulisses cruelles de Hollywood l’inspirent et il se lance dans l’écriture du « Dernier nabab » qu’il ne pourra malheureusement pas achever.

Stewart O’Nan sait parfaitement décrire l’envers du décor de Hollywood, cette machine à rêves froide et souvent cynique. Il nous montre un Fitzgerald miné par le doute, par ses fêlures, qui n’arrive pas à s’adapter à ce milieu faussement glamour. Sa vie professionnelle et sa vie personnelle semblent derrière lui, il n’est plus que le fantôme de lui-même à l’instar de Zelda qu’il ne reconnaît plus lorsqu’il lui rend visite. Leurs rencontres sont toujours d’une tristesse poignante. Le roman fourmille d’anecdotes, nous sommes au cœur de la vie de cet auteur d’exception. Et l’on essaie à aucun moment de démêler le vrai du faux tant le personnage de Fitzgerald est crédible, tant sa mélancolie irrigue les pages du roman. Stewart O’Nan ne fait pas un portrait complaisant, rien n’est oublié des failles et désespoirs de Fizgerald, c’est un portrait crépusculaire  et infiniment touchant.

Stewart O’Nan fait revivre sous sa plume un des plus grands écrivains américains, Francis Scott Fitzgerald, dont le destin se confond avec celui  de Gatsby, celui d’un homme dont la vie fut semée de désillusions et dont l’astre s’est éteint d’avoir trop brillé.

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La vallée des poupées de Jacqueline Susann

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1945, Anne Welles quitte sa famille de Nouvelle Angleterre pour s’installer à New York. Elle ne veut pas de la vie traditionnelle et sans passion que lui offre sa famille. Elle veut vivre, travailler, connaître le véritable amour. Elle réussit à trouver un emploi comme secrétaire chez un avocat spécialisé dans le show business. Dans son cabinet, elle fera la connaissance de Jennifer, une starlette à la plastique parfaite mais sans talent, qui cherche donc désespérément un mari riche. Dans son immeuble, Anne fait la connaissance de sa voisine Neely, venue du cirque et cherchant à percer à Broadway. Anne rencontre également Lyon Burke qui travaille dans le même bureau qu’elle. Séducteur, sûr de lui, Lyon éblouit Anne qui tombe éperdument amoureuse. Les trois jeunes femmes deviennent amies et partagent la même ambition et la même indépendance. La gloire, la réussite les attendent entre Hollywood et Broadway qui sont également de grands pourvoyeurs de désillusions.

« La vallée des poupées » fit scandale à sa sortie en 1966. Il fut néanmoins un énorme succès et fut adapté au cinéma dès 1967. Le roman de Jacqueline Susann suit les hauts et les bas dans les vies de Anne, Neely et Jennifer de 1945 aux années 60. Il montre l’envers du décor, loin des paillettes, du champagne, c’est le portrait féroce du monde du show business. Le spectacle, ses contraintes, ses pressions vont peu à peu broyer les espoirs des trois jeunes femmes. Elles découvriront la cruauté de ce monde essentiellement fondé sur les apparences. Elles devront apprendre à plier face aux exigences  de ce monde, à faire des concessions, à affronter la trahison de leurs proches. Pour tenir dans un tel monde, il y a les fameuses poupées du titre, c’est-à-dire les calmants, les barbituriques, les excitants, les opioïdes ou les coupe-faim. Toutes ces petites pilules colorées accompagnent les vies de Anne, Neely et Jennifer, les aidant, les détruisant.

Même si aujourd’hui, « La vallée des poupées » a perdu de son aura sulfureux, il reste un roman étonnant de noirceur. Le romantisme du personnage de Anne, la candeur et la fraîcheur de Neely ne les sauveront pas. Jennifer, plus mûre et réaliste, est la plus lucide des trois et elle le paiera cher. Jacqueline Susann traite des thèmes comme l’addiction, l’alcool, l’argent ou le sexe sans faux semblants et avec beaucoup de crudité.

« La vallée des poupées » m’a semblé être un charmant divertissement lorsque je l’ai commencé mais j’ai été surprise par l’amertume qui s’en dégage une fois terminé.

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Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés de Jami Attenberg

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Lorsque Louis Gordon n’est plus en capacité de tenir la billetterie de son cinéma le Venice, il demande à sa belle-sœur Mazie Phillips de le faire à sa place. Celle-ci n’est pas très enthousiasmée par l’idée mais elle ne peut rien refuser à Louis. Ce dernier a recueilli les deux sœurs de sa femme, il leur a donné un toit  les sauvant ainsi d’un père violent. Mazie, qui aime faire la fête toute la nuit, se voit contrainte à rester enfermée dans sa cage toute la journée. Nous sommes au début du 20ème siècle, l’âge d’or du jazz bat son plein et la Prohibition n’empêche personne de se soûler. Mazie finit par se faire à son nouveau métier et se rend compte qu’elle est au cœur du quartier du Bowery et qu’elle croise tout le monde à sa caisse. Lorsque la Grande Dépression de 1929 va frapper les États-Unis, ce quartier populaire de Manhattan va être dévasté par la misère. Mazie va venir en aide sans relâche aux habitants et leur ouvrira les portes du Venice pour leur accorder un peu de repos et de réconfort.

Jami Attenberg a découvert le personnage de Mazie Phillips-Gordon dans un article de Joseph Michell dans le New Yorker datant de 1940. Immédiatement intriguée par celle que l’on nomme la « reine de Bowery », elle entame des recherches. Elle découvrit que l’on connaissait peu de choses sur la vie de Mazie et elle décida de recréer une vie à cette femme. Jami Attenberg en fait une femme incroyablement indépendante, libre et haute en couleurs. Elle ne se mariera jamais et n’aura qu’une seule vraie histoire d’amour : un capitaine toujours en partance et qu’elle attend dans sa billetterie. Pour raconter cette figure des années 20 et 30, Jami Attenberg choisit l’angle de l’enquête. Mazie est racontée par de multiples voix : la sienne , à travers son journal intime de 1907 à 1939, son autobiographie inédite et les témoignages de tous ceux qui l’ont connue ou croisée et de leur descendance. Le portrait en patchwork souligne l’empreinte laissée par Mazie, l’influence qu’elle a eu sur son quartier et ses proches. Ils sont d’ailleurs eux-mêmes de sacrés personnages : Louis Gordon dont les affaires ne sont pas très nettes, Rosie sa femme perpétuellement insatisfaite, Jeanie la 3ème sœur qui s’enfuit un jour pour suivre sa passion pour le spectacle, Sœur Ti la sœur catholique qui devient la meilleure amie de Mazie malgré les frasques de celle-ci.

Cette galerie de personnages gouailleurs et attachants s’ancre dans l’histoire du quartier du Bowery.La ville est frappée par l’explosion d’une bombe à Wall Street en 1920 ; la crise de 1929 change totalement le visage de Manhattan jetant les habitants à la rue ; en 1934 est inauguré le Knickerbocker Village, grands immeubles à loyer modéré. La vie de Mazie est inséparable de celle de son quartier et c’est sa générosité envers les plus démunis qui fera d’elle une figure légendaire du Manhattan de cette époque.

A l’image de son personnage central, le roman de Jami Attenberg est fort sympathique et attachant. C’est un bel hommage rendu à Mazie et au quartier du Bowery tous deux bien vivants dans les pages de ce roman.

Merci aux éditions Les Escales.

America

 

 

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