Prête à tout de Joyce Maynard

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Suzanne Stone a toujours été l’image de la perfection. Elle était la fille préférée de ses parents. Son mari Larry est éperdument amoureux d’elle. De jeune homme rock’n’roll et fêtard, il se transforme en travailleur acharné dans le restaurant de ses parents pour offrir à Suzanne la vie qu’elle mérite. Un beau mariage, une belle maison, Suzanne a tout ce dont elle rêve. Mais cela ne lui suffit pas. Depuis toujours, Suzanne veut devenir journaliste. Elle réussit à se faire embaucher par une petite chaîne locale comme secrétaire. Rapidement, elle passe à l’antenne en tant que présentatrice météo. L’ambition de Suzanne ne s’arrête pas là. Elle propose de réaliser un reportage sur des lycéens de la ville. Trois seulement se proposent : Jimmy, Hans et Lydia. La jeune femme passe alors beaucoup de temps avec les trois adolescents. Lorsque Larry est retrouvé assassiné dans leur maison, les soupçons de la police se tournent rapidement vers les trois adolescents.

Ce roman de Joyce Maynard a été publié en 1992 aux États-Unis et c’est le deuxième de l’auteur. L’intrigue est inspiré d’un fait divers qui avait défrayé la chronique à l’époque. L’histoire de Suzanne nous est présenté par de multiples narrateurs. Comme pour un documentaire, chaque personnage intervient pour donner sa version de l’histoire, même si son rôle a été mineur. Cette narration originale est brillamment maîtrisée du début à la fin. Elle apporte beaucoup de dynamisme au récit et m’a tenue en haleine sur quatre cent pages.

Au travers des différents personnages se dessine la figure implacable de Suzanne Stone. C’est un personnage d’un rare cynisme. Obnubilée par son ambition et le culte de l’apparence, elle est ambitieuse, manipulatrice, perverse et menteuse. Sous des apparences de femme parfaite, elle cache un fond glaçant et d’une grande noirceur. Face à elle, le pauvre Jimmy, adolescent obsédé par le sexe et par Suzanne, Lydia, mal dans sa peau et solitaire, Larry, en admiration devant sa femme, n’avaient strictement aucune chance. Ils sont tous éblouis par l’image renvoyée par Suzanne.

Datant d’il y a plus de vingt ans, le roman de Joyce Maynard anticipe parfaitement ce que deviendront les médias et leur recherche frénétique de nouveaux visages. L’heure est à la notoriété à tout prix, les stars d’aujourd’hui sont celles du petit écran et de la télé-réalité. La nouvelle reconnaissance sociale, la véritable réussite est là et Joyce Maynard a parfaitement su prévoir les excès de la télévision et de ceux qui sont prêts à tout pour être célèbres.

« Prête à tout » est un roman extrêmement bien construit et à la thématique toujours actuelle. J’ai tout particulièrement apprécié la justesse d’analyse de l’auteur et la grande acuité de son regard porté sur la société.

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The girls d’Emma Cline

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Dans la Californie de la fin des années 60, Evie Boyd est une adolescente qui s’ennuie. Elle vit seule avec sa mère et n’a qu’une seule amie : Connie. Suite à un désaccord, les deux amies s’éloignent. Evie se raccroche alors à un groupe de filles qu’elle a aperçu dans la rue. L’une d’elle, Suzanne, la fascine totalement : « C’était la première fois que j’avais vu Suzanne ; ses cheveux noirs indiquaient, même de loin, qu’elle était différente, et son sourire posé sur moi, direct et examinateur. Je ne pouvais pas m’expliquer ce déchirement que j’avais ressenti  en la regardant. Elle paraissait aussi étrange et brute que ces fleurs éclosent sous la forme d’une explosion intense tous les cinq ans, cette provocation tapageuse, piquante, presque identique à la beauté. Qu’avait donc vu cette fille en me regardant ? » Suzanne et ses amies sont vêtues de guenilles, elles volent dans les magasins. Evie découvre également qu’elles vivent toutes en communauté, dans une grande ferme autour d’un homme : Russell. L’adolescente est attirée par ce gourou et son mode de vie atypique. Elle veut surtout ressembler à Suzanne et ne jamais la quitter. Peu à peu Evie s’éloigne de sa mère pour passer tout son temps avec Suzanne sans imaginer la violence dont celle-ci est capable.

Avec la sortie de « California girls » de Simon Liberati, les médias ont beaucoup parlé du premier roman de Emma Cline. L’américaine s’inspire également de la secte de Charles Manson et du terrifiant assassinat de Sharon Tate et de ses amis. Pour beaucoup, cet évènement d’août 1969 marque la fin de l’insouciance des années 60. Dans le roman de Emma Cline, il est la fin de celle d’Evie, la fin brutale d’une adolescence en manque de repères. A la manière de Jeffrey Eugenides dans « Virgin suicides », Emma Cline sait parfaitement rendre compte du malaise de l’adolescence. Evie est mal dans sa peau, ses parents sont divorcés et elle se cherche un modèle. Suzanne lui semble infiniment libre et libérée. Evie veut lui ressembler. Dans cet été délétère où elle s’ennuie, la vie de Suzanne est palpitante, originale et elle est pimentée par le danger.

Emma Cline démonte bien les mécanismes de la fascination, d’hypnotisation qui mènent à intégrer une secte. Evie, l’adolescente en perdition, n’a plus de volonté, de capacité de réflexion. Elle raconte son histoire une fois devenue adulte et elle comprend tous les signaux qui auraient du l’alerter à l’époque. Le comportement de Russell envers les filles est anormal mais Evie s’y conforme avec un désir très fort d’appartenance au groupe. Le regard vide et froid de Suzanne lui semble également, après coup, annonciateur des drames. Le questionnement de Evie adulte est d’ailleurs très intéressant : elle n’a heureusement pas participé aux assassinats mais qu’aurait-elle fait si elle avait accompagné les autres ? Aurait-elle également sombré dans la violence la plus sauvage ou serait-elle réveillée ?

« The girls » est un premier roman remarquablement maîtrisé et qui impressionne par la profondeur de son analyse psychologique. Emma Cline frappe très fort et j’attends son deuxième roman avec impatience.

Merci aux éditions Quai Voltaire.

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Festival America 2016 part two

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En ce dimanche 11 septembre, j’ai pu assister à quatre conférences :

  • Trois femmes puissantes a réuni Abha Dawesar, Anna North et Cynthia Bond qui toutes trois mettent en scène dans leurs romans des héroïnes qui doivent affronter des difficultés, des situations de crise. Celle de Abha Dawesar, dans « Madison square park », doit faire face à ses parents très traditionalistes et tyranniques, elle est tiraillée entre sa culture d’origine et sa culture d’adoption. Dans « Vie et la mort de Sophie Stark », le personnage central est dans l’incapacité totale de lier des relations avec d’autres personnes, elle lutte contre ses propres démons. Dans les 30’s, Ruby, l’héroïne du roman éponyme de Cynthia Bond, tente d’affronter un passé extrêmement violent dans le sud des États-Unis. Des femmes plus fortes qu’elles ont l’air qui doivent trouver le courage de surmonter leurs problèmes.

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  • La Nouvelle Orléans avant et après Katrina avec Joseph Boyden, Tom Cooper qui vivent dans la ville et Bernard Hermann qui a réalisé un ouvrage intitulé « Bons temps roulés, dans la Nouvelle Orléans noire disparue 1979-1982 ». La Nouvelle Orléans est restée une ville à multiple facettes, qui change de visage selon les quartiers. Une ville brillante, romantique mais qui peut être également très violente. Les évènements de 2005 n’étaient pas le fruit du hasard mais d’un mépris total de la nature. De nombreuses habitations ont été construites en zones inondables (notamment les habitations des plus pauvres de la ville).  Les terres humides, autour de la ville et qui servaient de barrière, d’éponge en cas d’inondation, ont petit à petit été rachetées et détruites par les multinationales du gaz et du pétrole.  D’ailleurs Katrina a été suivie d’une terrible marée noire dont le Golfe du Mexique porte toujours les séquelles. 10% de la population noire n’a pu revenir habiter à la Nouvelle Orléans pour diverses raisons. Ils ont été supplantés par les ouvriers sud américains venus reconstruire la ville. La Nouvelle Orléans est totalement gangrénée par la corruption et malheureusement une partie des problèmes n’ont pas été réglés. La discussion était passionnante et les deux écrivains nous ont raconté deux anecdotes incroyables : récemment Tom Cooper a vu une pieuvre sortir des égouts à côté de chez lui ; Joseph Boyden promène toujours son petit chien en laisse car les crocodiles le regardent avec appétit !

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  • Une vie bouleversée nous présentait les derniers romans de Karen Joy Fowler, Virginia Reeves et David Treuer. L’histoire de celui de Karen Joy Fowler est étonnante puisqu’il s’agit d’une véritable expérience menée par des scientifiques dans les années trente. Il s’agissait de placer un chimpanzé dans une famille et qu’il soit la sœur de la fille de la famille Rosemary.   Au cœur de ce roman est la question du langage, de la communication. Pour celui de Virginia Reeves, il s’agit des passions. Nous sommes tous supposés en avoir au moins une. Mais que se passe-t-il lorsque l’on n’en a pas ou que l’on est empêcher de l’assouvir ? C’est le point de départ du roman de Virginia Reeves, qui a d’ailleurs obtenu le prix Page/America 2016, où Roscoe a une passion et une fascination pour l’électricité. Dans le roman de David Treuer, les personnages voient leurs vies bouleversées par la mort d’une jeune indienne Prudence. L’auteur a souligné sa forte empathie avec ses différents personnages. Il s’amuse à jouer avec les clichés, les stéréotypes de l’homme indien. L’auteur est lui-même métisse d’une mère ojibwé et d’un père autrichien. Son personnage masculin est calme, impassible, taiseux et David Treuer cherche à montrer ce qu’il y a derrière le masque.

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  • La littérature face au terrorisme réunissait Rachel Kushner, Emily St John Mandel et Colum McCann. L’écrivain a un rôle face aux attentats, au terrorisme. Il a l’obligation de dénoncer les mythes créés par la surmédiatisation, de « déromantiser » les terroristes. Il doit également remettre les évènements dans leur contexte et surtout avoir de l’empathie. Le roman doit ouvrir l’esprit des lecteurs en essayant de leur faire comprendre l’autre, de leur faire vraiment voir le monde. Pour Colum McCann, l’écrivain doit écrire avec de la rage, il doit redevenir plus pertinent et apporter du sens, de la compréhension à ses lecteurs.  Les trois auteurs présents lors du débat étaient tout à fait intéressant et j’ai trouvé leurs propos particulièrement pertinents.

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Et voilà une nouvelle édition du festival America qui se termine et je suis très satisfaite des débats que j’ai suivis pendant les trois jours. J’ai assisté à un peu trop de cafés des libraires, c’est intéressant puisqu’il s’agit essentiellement de présentation des romans mais du coup cela manque de liant. Il serait peut-être préférable de ne pas donner de titre à ces rencontres qui ne sont pas faites pour traiter véritablement un sujet. A part ce petit détail, je trouve le festival toujours aussi formidable  et de nombreux ouvrages se sont rajoutés à ma wishlist ! Vivement dans deux ans !

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Festival America 2016 part one

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Déjà deux années écoulées de ce festival America 2016, entre café des libraires, grands débats et forum des écrivains, j’ai pu entendre des conférences sur des thèmes très variés :

  • Du réalisme en littérature où Ann Beatie a expliqué l’importance du style, des mots dans la construction de ses nouvelles ; où Alice McDermott a signifié l’importance du lieu et de l’époque  où elle a ancré le personnage principal de son roman « Someone », c’est-àdire l Brooklyn des années 30, celui du véritable melting-pot américain avec l’arrivée par vagues des immigrants ; et où Willy Vlautin a expliqué la genèse de « Ballade pour Leroy » entre colère, culpabilité et empathie.

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  • Un zeste d’humour qui s’est transformé en débat sur l’anticapitalisme, le sens de la démocratie et des élections avec trois écrivains passionnants et engagés : Sam Lipsyte, Iain Levison et Derf Backderf.

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  • Il était une fois en Amérique avec Alice McDermott, Virginia Reeves et Thomas H. Cook qui chacun ont choisi une époque très différentes comme cadre de leurs romans : les 30’s à Brooklyn pou « Someone », les 20’s en Alabama pour « Un travail comme un autre » et les 60’s dans une petite bourgade du sud pour « Sur les hauteurs du mont Crève-Coeur ». Chacun se sert de la fiction pour aller au-delà des faits historiques. Ce qui les intéresse en premier lieu c’est l’intériorité des personnages, c’est d’explorer l’âme humaine et les interactions entre les personnages face à des évènements, des situations de crise. Quitte à aller plus loin que les témoignages historiques, à imaginer de possibles situations comme Virginia Reeves qui raconte une amitié entre un propriétaire blanc et son voisin noir à une époque où cela semblait impossible.

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  • Du roman à l’écran aborde un thème très intéressant, celui de l’adaptation des romans avec Laura Kasischke, Stewart O’Nan et Marlon James. Chacun a eu ou va avoir (une série est en cours d’écriture pour « Brève histoire de sept meurtres » de Marlon James) une ou plusieurs adaptations de ses oeuvres. Tous trois étaient d’accord pour dire qu’il s’agit toujours d’une opportunité, d’une reconnaissance. Mais l’auteur ne doit pas participer à l’écriture de l’adaptation car ce sont deux médias trop différents, deux langages différents. La question de la simplification et de la fidélité ont été soulevées, Marlon James se félicite que son livre soit adapté en série puisque la durée évite la simplification et Laura Kasischke souligne l’importance de la fidélité à l’ambiance, à l’atmosphère de ses livres dans les adaptations. Le débat était passionnant et d’autres idées ont été évoquées comme la disparition des oeuvres originales face à leurs adaptations ce qui fut le cas pour le « Orange mécanique » de Burgess éclipsé par le film de Kubrick.

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  • Pour l’amour de l’art portait sur trois romans : « Vie et mort de Sophie Starck » de Anna North, « New York esquisses nocturnes » de Molly Prentiss et « Peindre, pêcher et laisser mourir » de Peter Heller, j’avoue avoir surtout été intéressée par les deux premiers que j’ai très envie de lire. Le débat interrogeait la manière dont les écrivains rendaient compte du travail des artistes et questionnait leur intérêt pour cette thématique. Pour leurs personnages, l’art est le moyen d’extérioriser leur douleur, de la matérialiser sous forme de peintures ou de films. La création s’accompagne d’une grande solitude que les oeuvres comblent en partie. ce n’est d’ailleurs pas seulement le cas pour leurs personnages puisque Molly Prentiss avoue avoir été très solitaire et que l’écriture était une compagne qui lui permettait de se sentir moins isolée.

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  • Fitzgerald le magnifique nous a offert une formidable conversation entre Stewart O’Nan et Liliane Kerjan sur l’écrivain Francis Scott Fizgerald sur les fêlures de la fin de sa vie, sur l’importance et la grandeur de « Gatsby le magnifique », sur la manière dont son oeuvre a été redécouverte en Amérique et sur la pauvreté des adaptations de ce roman (je n’étais d’ailleurs pas tout à fait d’accord puisque je trouve Robert Redford excellent en Gatsby). C’était passionnant à l’image de la vie de l’écrivain.

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Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

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C’est à Garden Heights dans l’Ohio que résident Kat et ses parents. Eve, la mère, semble être une parfaite femme d’intérieur, la maison est toujours impeccablement entretenue, les repas sont servis à l’heure, le congélateur est plein de victuailles. Mais Eve est distante, froide, cassante avec sa fille. Et un matin d’hiver, elle part pour toujours, pour ne pas se dissoudre entièrement dans sa vie de femme au foyer. « En vérité, ma mère a disparu vingt ans avant le jour où elle est réellement partie. Elle s’est installée dans la banlieue avec un mari. Elle a eu un enfant. Elle a vieilli un peu plus chaque jour de cette façon qu’ont les épouses et les mères d’âge moyen d’être de moins en moins visibles à l’œil nu. Vous levez peut-être les yeux de votre magazine quand elle entre dans la salle d’attente du dentiste, mais elle est en fait transparente. » C’est d’ailleurs un peu la réaction de Kat à l’annonce de la disparition de sa mère, elle ne ressent aucune tristesse, aucune inquiétude. Et pourtant, au fil des hivers, le fantôme de sa mère continue de la hanter.

Laura Kasischke est, pour moi, l’une des voix les plus intéressantes et intrigantes de la littérature américaine contemporaine. J’apprécie la manière dont elle déconstruit le rêve américain. Nous sommes ici dans les fameuses banlieues résidentielles, uniformes et parfaites jusqu’à la nausée. La famille idéale de Kat n’est qu’apparences. Eve s’ennuie profondément, son mari est trop ordinaire et prévisible, sa fille  est trop grosse. L’harmonie n’existe pas ; la famille, socle de l’Amérique, est le terreau de toutes les névroses. La relation d’Eve avec Kat n’est faite que de railleries, de mépris, elle n’est pas la fille qu’elle aurait aimé avoir.

Il y a un malaise très puissant entre cette mère encore séduisante et cette adolescente qui découvre sa sensualité et sa sexualité. Il y a également un malaise de la part du lecteur dû à l’étonnant manque de réaction de Kat à la disparition de sa mère. Sa vie continue comme si de rien n’était, elle fréquente son petit ami, part à l’université et semble à distance de l’évènement. Ce malaise, présent à différents niveaux et persistant durant tout le roman, est la grande force de Laura Kasischke. Elle le distille entre les lignes dans un quotidien qui semble parfaitement ordinaire. L’épée de Damoclès du drame, du tragique plane sur la vie de Kat et ce n’est que dans les toutes dernières pages qu’on le découvre réellement. Laura Kasischke développe tout au long de son roman la thématique de la perfection, de la pureté au travers de la couleur blanc. Mais c’est aussi la couleur de la glace et c’est bien ce qui arrive au lecteur de ce roman lorsqu’il l’achève : il est totalement glacé par ce qu’il découvre.

« Un oiseau blanc dans le blizzard » montre encore une fois la grande maîtrise de Laura Kasischke et son talent incomparable à plonger ses personnages et son lecteur dans une atmosphère de malaise.

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Someone de Alice McDermott

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« Je remontai mes lunettes sur mon nez. Des petits moineaux couleur de cendre s’élevaient et plongeaient en piqué le long des toits. Dans la lumière déclinante du soir, la pierre du perron, chaude comme une haleine quand je m’étais assise, exhalait maintenant une fraîcheur superficielle sous mes cuisses. » Marie a sept ans et nous sommes à Brooklyn dans les années 30. Comme tous les soirs, la petite fille guette le retour de son père à la maison. Elle observe les garçons qui jouent un peu plus loin, elle discute avec Pegeen (un clin d’œil à Synge ?) qui est sa voisine, regarde deux sœurs de la charité passer. Marie est une spectatrice attentive, malgré sa mauvaise vue, de la vie de son quartier, de ce Brooklyn auquel sa famille restera si attachée au fil des années et des bouleversements sociétaux.

Pour autant, Brooklyn n’est pas le centre du livre de Alice McDermott, il est le décor de la vie de Marie. Elle est le « someone » du titre, à la fois ordinaire et singulière. C’est la vie de Marie qui nous est racontée mais cela aurait pu être celle de quelqu’un d’autre. Alice McDermott cherche à montrer l’universel au travers de cette vie-là. Les enjeux essentiels de l’existence ne sont-ils pas les mêmes pour tous ? L’amour, la mort, les enfants, la vie de Marie est faite de tout cela. Nous assisterons à la maladie du père, au premier amour déçu, à la vocation religieuse de Gabe le frère de Marie, à la rencontre avec Tom son futur mari, à son travail aux pompes funèbres de M. Fagin (qui en veut beaucoup à Charles Dickens de l’usage qu’il a fait de son nom mais possède néanmoins tous ses romans !). C’est une vie pleine, entière, il y a des drames, la guerre, des rires, des larmes, le temps qui passe et qui semble apaiser, arrondir les angles de la vie.

Mais comme dans le dernier roman de Colm Toibin, cette existence simple, ordinaire est sublimée par l’écriture de Alice McDermott. L’auteur embrasse la totalité de la vie de son personnage de manière non chronologique et par ellipses. Marie semble se raconter à la fin de sa vie, les souvenirs font des va-et-vient dans les différentes époques. L’écriture de Alice McDermott est d’une grande précision, d’une grande acuité dans les détails ce qui rend les scènes extrêmement vivantes et réalistes. De plus, l’écriture est poétique, délicate et toujours tendre envers les personnages. Chaque instant de la vie de Marie devient alors une miniature.

« Someone » est un roman que j’ai beaucoup apprécié, lumineux et sensible à l’écriture précieuse, au coeur des enjeux et des sentiments d’une vie que Alice McDermott a su rendre passionnante.

Une lecture commune avec Delphine.

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Peyton Place de Grace Metalious

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Dans les années 40, à Peyton Place en Nouvelle Angleterre, la vie semble s’écouler paisiblement. Alison Mackenzie et Selena Cross sont des amies inséparables et pourtant elles sont à l’opposé l’une de l’autre. La mère d’Alison est la propriétaire d’une boutique de vêtements. Elle est célibataire, veuve et fière de sa réussite sociale. Selena vit dans une cabane dans la zone la plus pauvre de la ville. Son beau-père est alcoolique et violent. Mais il n’y a pas que dans les taudis que l’air est vicié, les belles façades du quartier huppé cachent aussi de lourds et douloureux secrets.

Sorti en 1956, « Peyton Place » provoqua un tollé général. Il fut jugé « amoral », « vulgaire » et « indécent ». Le projet de Grace Metalious avait effectivement de quoi choquer l’Amérique bien-pensante de l’époque : « Les villes de Nouvelle-Angleterre sont petites et souvent ravissantes, mais ce ne sont pas seulement de jolies images pour cartes de Noël. Un touriste les trouvera paisibles en effet, mais s’il regarde au dos de la carte postale, c’est comme s’il retournait une pierre du pied. Toutes sortes de choses étranges surgissent en rampant. » L’auteur s’applique méticuleusement à déconstruire le rêve américain et ses hypocrisies. Ce que cache la réussite sociale de certains est absolument terrifiant. Tous les tabous sont évoqués par l’auteur : mariage intéressé, inceste, avortement, concupiscence, meurtre, adultère. Grace Metalious exhume le pire de l’humanité, ce que l’on cherche à tout prix à cacher à son voisin et qui pourtant finit toujours par ce savoir dans ces petites villes provinciales, terreau de tous les commérages. Dans ce jeu de massacre, ce sont toujours les plus faibles qui trinquent : les enfants, les femmes et les pauvres. Ils subissent le pouvoir et la violence masculins, la pression imposée par le vernis social. C’est un riche industriel qui domine la ville et qui impose sa loi (celle de l’argent) au reste de la population. Rien ni personne n’est supposé entaché sa position sociale. Il ne reste qu’à s’incliner devant sa force.

Un thème a dû particulièrement choquer et était certainement peu évoqué dans les années 50 : l’abus sexuel sur mineur. C’est avec force que Grace Metalious dénonce les agissements du beau-père de Selena et encore plus l’hypocrisie qui fait fermer les yeux des autres habitants. Le seul à être véritablement humain est le médecin qui fait fi de ses propres convictions pour aider Selena. C’est aucune doute le beau personnage du roman, le seul à assumer ses actes devant le reste de la communauté.

« Peyton Place » est un portrait au vitriol d’une petite ville de province rongée par les mensonges, l’hypocrisie et la violence. Aucun des personnages n’est épargné par le regard acide de l’auteur. C’est âpre, acerbe, cru mais aussi extrêmement efficace et parfaitement réussi.

Une lecture commune avec Icath.

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Chocolates for breakfast de Pamela Moore

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 Courtney, 15 ans, se sent mal dans la pension de son lycée huppée. Rejetée par l’enseignante pour laquelle elle avait un coup de cœur, elle tombe en dépression. Elle quitte alors l’établissement pour vivre avec sa mère, une actrice sur le déclin, à Hollywood. Laissée seule toute la journée, Courtney navigue entre la piscine d’un hôtel, les drugstores et a une relation avec un homme plus âgé. Sa mère n’arrivant plus à trouver du travail, elles partent toutes les deux s’installer à New York. Courtney y retrouve une amie du pensionnat, Janet. Avec elle, elle est de toutes les soirées, côtoie des jeunes hommes de Yale et boit immodérément. « Cela la rassura définitivement : les cocktails étaient un des rares éléments stables de son existence. Sa vie durant, l’alcool lui rappellerait toujours son enfance. plus tard, lorsqu’elle serait seule et regretterait de l’être, un cocktail l’apaiserait, comme d’autres se sentent rassurés par l’odeur du dîner qui mijote, ou le murmure d’une lance d’arrosage sur la pelouse, en été. »   Courtney et Janet s’enfoncent dans une spirale de débauche et d’inactivités qui finira en tragédie.

« Chocolates for breakfast » est souvent comparé au « Bonjour tristesse » de Françoise Sagan. Effectivement, les deux auteurs étaient toutes deux très jeunes lorsqu’elles écrivirent leur roman respectif et elles décrivent toutes deux le passage à l’âge adulte de jeunes femmes vivant dans un milieu mondain. Le roman de Pamela Moore m’a également fait penser au film de Sofia Coppola « The bling ring ». Courtney a une vie oisive, est délaissée par ses parents divorcés comme les personnages de la réalisatrice américaine. Dans le film, ils cambriolaient de riches demeures pour s’occuper, Courtney noie son ennui, son mal-être dans l’alcool et dans les bras des hommes. Courtney et Janet sont sans repères, désenchantées et sans autre but dans la vie que de s’amuser. « Chocolates for breakfast » rend bien ce sentiment de vacuité, d’inoccupation dans les vies de ces jeunes femmes.

Publié en 1956, « Chocolates for breakfast » avait fait scandale au moment de sa parution. Il est vrai que Courtney mène une vie débridée où le sexe et l’alcool sont présents à l’excès. Son amour pour son enseignante avait dû également renforcer le côté sulfureux du roman de Pamela Moore. L’auteur interroge clairement et de manière très moderne la place de la femme dans une Amérique puritaine. L’héroïne y dispose librement de son corps à une époque où cette question était taboue. Les mêmes raisons ont fait le succès de « Chocolates for breakfast » qui fut traduit en onze langues et est considéré comme un roman culte. Aucun des autres romans de l’auteur ne rencontra le même retentissement, Pamela Moore se suicida à l’âge de 26 ans.

« Chocolates for breakfast » est le récit désenchanté d’une adolescence débridée, d’un passage brutal à l’âge adulte. Un roman intéressant mais pour lequel je n’ai pas eu de coup de cœur, je suis restée un peu en dehors du récit.

 Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

A l’orée du verger de Tracy Chevalier

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En 1838, James Goodenough cultive, avec sa famille,  des pommes dans le Black Swamp, Ohio. Une terre extrêmement marécageuse où il est difficile de prospérer. James et Sadie Goodenough perdent chaque année un enfant en raison de la fièvre des marais. Pour surmonter ces pénibles conditions de vie, James s’occupe passionnément de ses pommiers essayant d’implanter aux États-Unis la reinette dorée qu’il apporta avec lui d’Angleterre. Sadie leur préfère les pommes acides, celles qui donnent l’eau-de-vie dans laquelle elle se noie et se détruit. Les parents se déchirent, se détestent. Les enfants sont spectateurs de cette violence larvée. Robert suit les traces de son père, il aime les arbres et s’intéresse à la culture des pommes. Il protège sa sœur Martha, le souffre-douleurs de sa mère parce que trop douce et trop docile. C’est en 1838 que Robert est poussé à quitter sa famille après un terrible évènement. Il part vers l’Ouest laissant derrière lui sa chère Martha.

Tracy Chevalier nous conte la vie de Robert Goodenough de 1838 à 1856, de l’Ohio à la Californie. La construction du roman est audacieuse et complexe. La première partie est consacrée à l’enfance de Robert et nous est racontée par les voix de James et de Sadie en alternance. La vie de Robert, entre 1838 et 1856, est évoquée par les lettres qu’ils envoie à sa sœur Martha. Plus tard, nous lirons également les siennes nous révélant  ce qui se passa à Black Swamp en 1838. Entre ses deux parties épistolaires, nous suivons le parcours, le voyage de Robert vers la Californie. De nombreuses voix s’expriment sous des formes différentes, l’histoire de Robert nous est racontée par des points de vue variés. La structure narrative de « A l’orée du verger » est d’une grande richesse, d’une belle complexité.

Comme souvent, Tracy Chevalier mêle le souffle de l’histoire et le souci du détail. A travers la destinée de la famille Goodenough, l’auteur évoque les pionniers et la rudesse de la vie qu’ils durent mener en venant s’installer sur de nouvelles terres. Ils sont face à une nature sauvage qu’ils tentent de domestiquer mais qui finit toujours par les dominer. Robert admirera la grandeur de la nature et c’est elle qui l’aidera à se reconstruire. La nature, les arbres sont célébrés dans les pages de ce roman. Face à l’immensité des paysages américains, Tracy Chevalier sait aller au plus près des sujets qu’elle traite comme celui de la culture des pommes, de leur greffe. La première partie est très documentée sur cette thématique et la multitude de détails n’est pas gratuite. Elle souligne et amplifie l’obsession de James pour ses pommes qui phagocyte son esprit et l’empêche de s’occuper de ses enfants.

Âpre, violent, tendu, le dernier roman de Tracy Chevalier est une belle réussite qui nous fait entendre, grâce à sa construction élaborée, les voix et les destins des membres  de la famille Goodenough.

Merci aux éditions Quai Voltaire pour cette lecture.

Le lys de Brooklyn de Betty Smith

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« Le lys de Brooklyn » est un classique de la littérature américaine. Il s’agit du récit en grande partie autobiographique de Betty Smith nous racontant son enfance dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville.

Le récit commence par une scène d’anthologie. Nous sommes en 1912, dans la famille Nolan. La narratrice, Francie, nous raconte une journée ordinaire pour elle, son frère Neeley et tous les autres gamins de Williamsburg. La journée commence par un passage obligé chez le chiffonnier où l’on échange ferrailles et autres trouvailles contre quelques sous. Ceux-ci permettent de s’acheter quelques bonbons, de s’offrir de petits cadeaux. Pendant que les garçons jouent entre eux, Francie se rend dans son lieu favori : la bibliothèque. « Elle croyait que tous les livres de la terre se trouvaient ici réunis et elle avait formé le projet de lire tous les livres. Elle lisait à la cadence d’un volume par jour, en suivant l’ordre alphabétique, et sans sauter les moins intéressants. Elle se rappelait que le premier auteur qu’elle eût jamais lu s’appelait Abbott. Il y avait longtemps déjà qu’elle lisait un livre par jour, et elle n’en était encore que dans les B. » Francie s’évade dans les livres et a le projet de devenir écrivain.

Sa mère, Katie, s’épuise à faire le ménage au point d’avoir honte de ses mains laborieuses. Son mari, Johnny, chante dans des bars et malheureusement boit aussi beaucoup. Malgré la pauvreté, les épreuves, la petite famille est soudée. La tendresse, l’amour restent forts malgré les privations.

C’est d’ailleurs ce qui est touchant dans ce roman. Récit réaliste d’un apprentissage de la vie, Betty Smith ne tombe jamais dans le misérabilisme. Le quotidien est difficile mais on ne s’apitoie jamais et Katie essaie sans cesse d’amuser ses enfants, de les détourner des choses pénibles. Elle les fait notamment jouer à l’île déserte, à la survie pour leur faire oublier que le frigo est réellement vide. Le roman est émaillé de récits témoignant de la dureté de la vie pour les Nolan : la maltraitance à l’école où les plus pauvres ne peuvent aller aux toilettes quand ils le souhaitent, Katie qui fait le ménage jusqu’au jour de son accouchement, Katie qui manque de se faire agresser par un pervers sexuel. Mais la dignité, le courage sont les armes qui permettent à la famille Nolan de tenir debout.

Ils ne sont d’ailleurs pas seuls. « Le lys de Brooklyn » présente une incroyable galerie de personnages secondaires à commencer par les sœurs de Katie. La plus notable est Sissy, mariée trois fois à des hommes qu’elle ne nomme que Johnny parce qu’elle aime ce prénom ; elle a vécu onze accouchements d’enfants morts-nés. Et pourtant, elle ne désespère pas, elle est pleine d’attention pour Francie et Neeley. Une véritable force de la nature que le malheur n’arrête pas.

« Le lys de Brooklyn » est le récit d’une enfance miséreuse mais pas malheureuse. Le ton du livre a la fraîcheur de l’enfance, de l’espoir jamais démenti. Parfois trop bavard, trop détaillé, il n’en reste pas moins un livre très plaisant et à l’optimisme forcené.