L’appel de Portobello Road de Jérôme Attal

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Auteur-compositeur, Ethan Collas a du mal à percer dans le métier. Son plus grand succès est le jingle de la météo sur une obscure chaîne de t.v. Les déceptions professionnelles et personnelles s’enchaînent aussi rapidement qu’Ethan perd ses cheveux. Mais un coup de fil va changer le cours morose de sa vie. En pleine nuit, le téléphone à cadran, acheté à Portobello Road, se met à sonner. Pourtant il s’agit d’un objet décoratif…au bout du fil, Ethan entend la voix de ses parents qui sont décédés depuis plusieurs années. Plus étonnant encore sont les derniers mots prononcés par sa mère : « On voulait te demander, papa et moi, si tu pouvais dire à ta sœur qu’on pense à elle tous les jours. » Le problème, c’est que Ethan est fils unique. Une tempête se déclenche sous son crâne : une sœur dont il n’aurait jamais entendu parler ? Ses parents auraient-ils pu lui mentir pendant tant d’années ? Ethan farfouille dans sa mémoire, dans les photos de famille, aucune trace d’une quelconque sœur. C’est alors à bord d’une spitfire jaune décapotable que Ethan part à la recherche de cette mystérieuse sœur.

Le dernier roman de Jérôme Attal se déguste comme un bonbon acidulé et pop à l’image de sa couverture évoquant Roy Lichtenstein. C’est un road-book qui nous entraîne à la poursuite d’une énigme, de l’enfance d’Ethan et nous emmène jusqu’en Belgique, dans les environs de Ath dans une fabrique de porcelaine nommée « Somewhere over the tea pot ». Dans son périple, Ethan va croiser de très nombreux personnages qui enchantent le lecteur par leur fantaisie : tante Sylviane qui prend du jambon fumé pour du saumon fumé, Sébastien, le meilleur ami, amoureux des filles des Yvelines, des pom-pom girls délurées venant de Tchéquie, des routiers qui sont les seuls à connaître le jingle créé par Ethan, Bison Bogaerts qui organise des fêtes irréelles dans un institut de jeunes filles catholiques désaffecté mais l’on croise aussi une tarte au riz partagée avec convivialité et une tartelette aux pommes Poilâne trop longtemps oubliée dans la poche d’un blouson de cuir noir !

Décalé, farfelu, surréaliste (et du coup, assez belge !), « Portobello road » est aussi un bel hommage à la famille, à ceux qui nous manquent et dont on aimerait tant encore entendre la voix. Jérôme Attal garde toujours un pied dans l’enfance, dans sa légèreté et sa naïveté. Cela lui permet d’enchanter le quotidien, de le poétiser par son écriture. Le monde qu’il se crée en devient plus acceptable que celui dans le lequel nous vivons où il faut sans cesse se battre même si l’on a pas la mentalité pour ça.

« Et si c’était juste une façon d’échapper à toute cette merde qui ne mène nulle part ? demanda Ethan. Le succès qui ne vient pas. Les histoires d’amour. Le deuil des choses douces. La tendresse qui ne reviendra plus. Les impasses au quotidien. » Et si Jérôme Attal nous offrait là une belle définition de la littérature et de la lecture ? « Portobello Road » nous offre une manière fantaisiste et tendre d’échapper à tout ça, une pause dans nos vies bousculées.

Merci aux éditions Robert-Laffont et à Jérôme pour sa charmante dédicace.

Agatha Raisin and the vicious vet de M.C. Beaton

Agatha revient bien mécontente de ses vacances au soleil : elle pensait y retrouver James Lacey, son charmant voisin. Mais celui-ci a décidé de changer de destination en apprenant celle d’Agatha ! Heureusement pour cette dernière, un nouvel homme ténébreux fait son apparition à Carsely : Paul Bladen, le nouveau vétérinaire. Étonnamment, tous les animaux de compagnie des habitantes du village ont des problèmes de santé et la salle d’attente de Paul Bladen ne désemplit pas. Agatha a le privilège d’obtenir un rendez-vous au restaurant. Malheureusement, la neige empêche notre sémillante cinquantenaire de se rendre au rendez-vous. Le lendemain, Paul Bladen trouve la mort, il succombe à une injection de tranquillisant destiné initialement à un cheval. Agatha flaire le crime et se met donc à interroger ses voisins sur les secrets du beau vétérinaire. James Lacey se joint alors à elle pour mener l’enquête.

C’est un plaisir de retrouver Agatha Raisin dans le deuxième tome de ses aventures. Le personnage est toujours aussi drôle, toujours aussi maladroit (la scène dans les toilettes d’un pub est digne de Pierre Richard !), elle est toujours en quête d’un homme pour partager son quotidien campagnard et elle a toujours le don de se fourrer son nez là où il ne faut pas. De plus, le personnage devient de plus en plus attachant, elle se montre ici plus vulnérable, plus fragile.

L’enquête policière est plus aboutie que dans le premier tome qui servait de présentation des lieux et des habitants du village. Ici, l’auteur nous entraîne de fausses pistes en fausses pistes jusqu’à la résolution finale. Agatha n’enquête cette fois pas seule puisque James Lacey l’accompagne. Ce dernier trouve ce prétexte pour échapper à l’écriture d’un livre historique qui l’ennuie. Je ne sais pas si le duo va perdurer dans les tomes suivants mais il fonctionne parfaitement bien.

Ce qui est également plaisant dans ce tome, c’est le fait qu’Agatha commence à apprécier sa vie retirée dans les Cotswold. Lorsqu’elle vit un moment difficile, tout le village se mobilise pour la soutenir et l’entourer. Notre héroïne si snob dans le premier tome, réalise les avantages de la proximité et de l’amitié du voisinage et sent toute la chaleur que peut lui procurer la vie à Carsely. « Agatha Raisin and the vicious vet » marque le début de l’intégration de notre cinquantenaire à la campagne.

Toujours aussi anglais, toujours aussi drôle, ce deuxième tome installe et approfondit le personnage d’Agatha Raisin. Ce roman accompagnera parfaitement votre cream tea !!!

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Pour que rien ne s’efface de Catherine Locandro

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Le corps de Liliane Beaulieu, 65 ans, est retrouvé sans vie dans la chambre de bonne qui lui sert de logement. Elle est probablement morte depuis deux mois au milieu de bouteilles vides et de magazines de cinéma. Cette triste fin solitaire n’est que le point final d’une longue déchéance. Liliane a autrefois connu la gloire et les paillettes. En 1967, l’unique film, dans lequel elle a joué, est sélectionné pour le festival de Cannes. Son pseudonyme est Lila Beaulieu et sa beauté enchante les festivaliers. La jeune starlette, qui a fui le salon de coiffure de sa mère, se marie avec le réalisateur du film. Tous deux partent rapidement s’installer à Hollywood. Lila accouche de jumelles et s’ennuie copieusement à côté de la piscine. Aucune offre de travail ne lui est faite. Elle commence à boire, à tromper son mari. Son étoile vacille et elle s’éteindra définitivement après un terrible drame.

« Pour que rien ne s’efface » commence par la fin, par la mort de son héroïne. Devenue anonyme, pitoyable, Lila a peut-être mis fin à ses jours. Mais qui s’en préoccupe ? Catherine Locandro décompose le portrait de Lila à travers douze témoignages : ceux des personnes inconnues à Lila comme l’employé des pompes funèbres qui enlève le corps ou le médecin légiste,  ceux de proches comme son ex-mari, sa fille ou sa petite-fille. Tous apportent un point de vue contrastée sur Lila. Admirée, regrettée, détestée, Lila crée des réactions fort diverses. Cette manière de la présenter souligne bien le fait qu’une vie est constituée de rencontres, d’amour et de haine et que le regard des autres sur nous est toujours subjectif. Malgré une construction habile et une destinée romanesque, je suis restée en dehors du roman de Catherine Locandro en grande partie parce que je n’ai pas été touchée par le personnage de Lila.

« Pour que rien ne s’efface » présente le portrait contrastée et mélancolique d’une ancienne starlette de cinéma. Malgré son intéressante construction, je n’ai pas été emballée par ce roman.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson.

911 de Shannon Burke

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« Il est difficile d’expliquer cette transition à quelqu’un qui n’a pas vécu ça, mais lorsque vous n’arrivez plus à dormir, lorsque votre vie vous semble complètement vide, que vous croisez la mort tellement de fois qu’elle en devient  banale, que vous êtes dévoré par la culpabilité d’être vivant parmi les morts, alors vous finissez par devenir parfaitement insensible (…). de cette indifférence, qui n’est qu’une protection, découle un risque bien particulier du métier. Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir. »  Après avoir raté son test d’entrée à l’école de médecine, Ollie Cross décide de confronter ses connaissances théoriques au terrain. Il choisit de devenir ambulancier à Harlem, l’un des quartiers les plus violents de New York en ce début des années 90. Son coéquipier est un ambulancier expérimenté, sans doute le meilleur du poste : Rutkovsky. Ollie est un bleu qui apprend rapidement. Il se fait accepter par l’ensemble de l’équipe d’ambulanciers : Verdis, le généreux, Hatsuru, le flegmatique, LaFontaine, le dangereux. Tous font face aux pires situations possibles : une diabétique qui a laissé son pied pourrir et qui appelle les secours parce que l’odeur la dérange ; le corps d’un homme décédé depuis longtemps dans son appartement et qui est rongé par les vers ; une camée atteinte du sida qui accouche seule chez elle. Cela fait beaucoup de violence et de misère sociale pour un jeune homme choyé comme Ollie.

Shannon Burke a lui même été ambulancier ce qui donne une évidente authenticité au quotidien qu’il décrit dans « 911 ». Les scènes qui se succèdent soulignent la difficulté du métier d’ambulancier dans un quartier comme Harlem à cette époque. Ollie et ses comparses doivent sauver des personnes qui les détestent, les insultent parce qu’ils représentent l’État qui les a laissés tomber. Comment continuer à accomplir son devoir devant tant de violence et de désespérance ? Ce que Ollie voit chaque jour le transforme, l’éloigne de ses proches, il est littéralement rongé par son métier. Deux solutions sont alors possibles pour ne pas sombrer : l’empathie totale ou l’indifférence. Ollie devra choisir entre les deux.

« 911 » ne tombe jamais dans le pathos, le misérabilisme face à la vie des habitants de Harlem. Le style très réaliste, chirurgical empêche cet écueil. L’écriture est rythmée, presque frénétique à l’image de la vie menée par ces ambulanciers.

Shannon Burke montre à travers son roman toute la complexité du métier d’ambulancier : il faut sauver des vies tout en n’y attachant pas trop d’importance. Un métier où le choix moral se pose chaque jour. Un roman vif, prenant qui va au plus près de la misère humaine.

Sélectionné pour le Prix SNCF du POLAR.

Culottées, tome 1 de Pénélope Bagieu

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Pénélope Bagieu nous propose, dans ce premier tome de « Culottées », quinze portraits de femmes hors du commun. Ces portraits avaient été pré-publiés sur un blog avant de paraître en volume.

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Chaque portrait occupe une dizaine de pages et montre les moments marquants dans la vie de ces femmes de caractère. Pénélope Bagieu souligne le courage de ces femmes capables à travers les siècles, les pays de dépasser les clivages et d’imposer leur volonté.

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Il y a des femmes célèbres comme Joséphine Baker, Margaret Hamilton qui jouait la méchante sorcière de l’Ouest dans « Le magicien d’Oz » ou Tove Jansson créatrice des Moumines. Les autres sont des inconnues que Pénélope Bagieu met en lumière : certaines dépassent les interdits comme Josephina Van Gorkum, jeune femme catholique qui en 1842 épouse un protestant ; d’autres savent surmonter leurs handicaps comme Clémentine Delait, la femme à barbe ou Annette Kellerman atteinte de la polio et qui devient nageuse, d’autres mènent des combats politiques comme Las Mariposas, des sœurs luttant contre la dictature de Trujillo ; d’autres enfin veulent la même place que les hommes comme Lozen, guerrière et chamane apache ou Wu Zetian qui deveint impératrice de Chine en 690.

C’est toujours avec beaucoup d’humour et un trait vif que Pénélope Bagieu nous présente ces destins de femmes exceptionnelles. Son propos féministe montre que le genre ne doit pas être un frein à la destinée des femmes. A la fin de chaque portrait, Pénélope Bagieu nous offre de superbes dessins peints en double page pour magnifier chaque femme. Merci à elle d’avoir exhumé les vies de ces femmes vraiment culottées !

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Le séducteur de Jan Kjaerstad

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En rentrant d’un de ses voyages, Jonas Wergeland trouve son épouse, Margrete, gisant dans le salon, abattue par la balle d’un Luger. Homme de télévision charismatique et envié, Jonas suscite également des haines tenaces. Tétanisé devant le corps de sa femme, il tente de comprendre ce qui est arrivé, ce qui dans sa vie riche d’événements a pu le mener à vivre ce moment crucial et tragique.

Il est totalement impossible de résumer ce roman de Jan Kjaerstad tant il est foisonnant et intriguant. A partir de la scène inaugurale, un narrateur mystérieux et omniscient va nous raconter la vie de Jonas. Comme dans une roue (thème récurrent du roman), chaque histoire nous ramène au moyeu central qu’est la découverte du corps de Margrete. A l’image des histoires de Shéhérazade dans les « Mille et une nuits » ou des arabesques labyrinthiques des tapis orientaux de la tante de Jonas, le narrateur saute d’un souvenir à l’autre, entrelaçant les époques et les personnages sur presque 600 pages. Mais le lecteur n’est jamais perdu car les aventures de Jonas se répondent, elles se font écho les unes aux autres et il faut saluer la construction virtuose du roman.

« Qu’est-ce qui relie donc entre eux les petits et les grands événements d’une vie ? Qu’est-ce qui en détermine le cours ? » C’est ce que cherche Jonas et ce que nous montre le narrateur. Chaque événement de la vie de Jonas prend un jour son sens, parfois par anticipation ! Les femmes qu’il croise enrichissent sa personnalité, ses talents et sont un des liens qui relient les histoires entre elles. La plus importante de toutes est sans doute Nefertiti, l’amie d’enfance, qui donne le goût de l’aventure à Jonas. Cela l’emmènera en Antarctique, dans le désert des Touaregs, sur les rapides du Zambèze, toujours à la recherche d’idées pour son émission. Et c’est toujours en Norvège qu’il revient, le pays tient une place essentielle du roman. C’est une entité, un personnage souvent frileux, replié sur des valeurs conservatrices que Jonas tente de combattre dans son émission « Thinking big ». Individu singulier, Jonas tente d’élever les spectateurs par ce média de masse qu’est la télévision. Contrairement à ce qui se pratique, Jonas parie sur l’intelligence de ses concitoyens. Un pari qui lui vaudra bien des critiques et des inimitiés.

« Le séducteur » est le premier tome de la trilogie écrite par Jan Kjaerstad dans les années 90. Un travail impressionnant, colossal qui est tout à la fois un roman initiatique, une fausse biographie, un roman d’aventures et d’amour. Composé d’une myriade d’histoires, ce roman est également un hymne à l’imagination, à la création. Fascinant, hypnotique, réjouissant, voilà encore une pépite littéraire dénichée pour nous par Monsieur Toussaint Louverture.

Merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour cette merveilleuse lecture.

L’abandon des prétentions de Blandine Rinkel

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Jeanine, retraitée de l’Éducation Nationale en Loire-Atlantique, aime les rencontres. C’est en marchant, en allant au Super U pour faire ses courses, qu’elle fait la connaissance de Moussa, un demandeur d’asile syrien, Alvirah, une vieille algérienne, Kareski, un jeune homme d’Europe de l’Est, Sarah, une jeune camionneuse et bien d’autres encore. Jeanine les héberge dans l’ancienne chambre de sa fille, leur propose de les aider à apprendre le français, à faire des démarches administratives, les invite à boire un café. Malheureusement pour elle, ses rencontres s’avèrent éphémères et finissent mal comme avec Kareski qui termine son périple en région nantaise derrière les barreaux. Malgré les déceptions, l’amertume, Jeanine ne baisse pas les bras et continue à aller vers les autres. Modestement, humblement, Jeanine cultive sa part sensible, les petits riens qui construisent le quotidien. Discrètement, elle a choisi d’abandonner toute prétention sociale pour garder sa part de liberté.

« Qu’est-ce qu’une vie réussie ? » se demande le post-it collé sur le frigo de Jeanine et c’est certainement la question que s’est posée sa fille, Blandine Rinkel, avant l’écriture de son premier livre. Ce qu’elle découvre en faisant le portrait de sa mère est la chose suivante : « Un dernier mot sur le mérite et la confiance : depuis que j’écris ces pages s’accroît ma toute banale conviction que chaque vie, même et surtout la plus anodine en apparence, vaut d’être écrite et pensée ; chacun de ceux qui ont honnêtement traversé ce monde est digne qu’on lui construise, à tout le moins rétrospectivement, une destinée, et non seulement car celle-ci confère du poids aux gestes, mais aussi parce qu’elle renseigne sur la manière dont chacun, mis en confiance, peut être aimé. Il nous faudrait écrire un livre sur chacun de nos proches, pour apprendre, au gré des pages, combien, comment nous les aimons. »  En de courts chapitres, elle peint le portrait de sa mère. Blandine Rinkel souligne avec humour et tendresse les travers de cette femme divorcée, à la retraite et un peu seule.  Jeanine est parfois un peu ridicule de naïveté dans ses élans de générosité. C’est également une femme au manque de confiance en soi patent qui lui vient de son enfance rurale et qui sera un empêchement, une gêne sociale. Mais Jeanine a su faire de ce défaut une force, elle l’a contourné pour s’exprimer différemment, privilégiant ainsi les relations humaines à la réussite sociale.

« L’abandon des prétentions » est un premier livre particulièrement réussi rendant un vibrant et tendre hommage à Jeanine, la mère de l’auteur. Remarquablement et finement écrit, le dernier chapitre fait montre d’une belle et sensible humanité.

Buvard de Julia Kerninon

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« J’étais venu poser quelques questions négligeables, et elle m’a livré plus que je ne saurai jamais retranscrire. Cent seize cassettes de quatre-vingt-dix minutes. Cinq cent cinquante-quatre pages de notes périphériques. Papier et bande magnétique – sa vie. » Lorsque Lou, jeune étudiant de 21 ans, débarque chez Caroline N. Spacek dans le Devon, il n’imagine pas que son écrivain préféré va se livrer à lui comme à personne d’autre. A 39 ans, Caroline vit comme une recluse dans la campagne proche d’Exeter. Elle connaît le succès très jeune mais également la haine des critiques, des journalistes. Tout en reconnaissant son immense talent littéraire, ils lui reprochent la violence de ses mots. De livres en livres, Caroline N. Spacek est autant adulée que détestée, se sentant poursuivie, harcelée, elle s’est mise à l’abri dans la campagne anglaise. Lou n’est pas le premier admirateur à venir interroger Caroline sur son travail. Mais il est le seul à qui elle va entièrement se confier sentant chez lui une sensibilité, une douleur venue de l’enfance semblable à la sienne.

J’étais passée à côté de ce premier roman lors de sa sortie, ce sont les articles élogieux sur « Une activité respectable », le dernier texte de Julia Kerninon, qui m’ont mené à lui. Les deux livres parlent d’ailleurs de la même chose : l’écriture. Ce que Caroline raconte à Lou, c’est la manière dont elle a rencontré la littérature. Venue d’un milieu pauvre et brutale, elle n’était pas prédestinée à devenir écrivain. C’est une rencontre qui fait basculer sa vie, celle de Jude Amos, un poète et écrivain reconnu, qui l’embauche comme secrétaire. Caroline, comme un buvard, va absorber, assimiler et sublimer tout ce qu’elle apprend à ses côtés. A partir de ce moment, la littérature ne la lâchera plus. Et c’est un personnage dévorée par l’écriture, les mots que nous présente Julia Kerninon. Caroline vit pour et par la littérature, par ses livres. Sa créativité exclut totalement son entourage, ses maris successifs. Elle l’empêche d’être simplement au monde. Ce huit  clos est également le récit d’un passage de témoin. C’est au tour de Lou de devenir un buvard, à lui de se lancer dans l’écriture. Lou est le miroir de Caroline, celui dans lequel elle peut enfin se regarder.

« Buvard » est un premier roman brillamment écrit et composé. Rythmé par de courts chapitres, « Buvard » est un hommage éclatant à la littérature et à l’inspiration.

Suite française – Tempête de juin de Emmanuel Moynot

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Juin 1940, la capitulation de la France provoque un exode massif vers la zone libre. Le destin de plusieurs familles se croisent : les Péricand, grands bourgeois catholiques dont l’aîné des enfants aimerait s’engager ; les Corte, Gabriel un écrivain sur le déclin et sa maîtresse, l’abbé Philippe Péricand qui doit accompagner les petits repentis du XVIème sur les routes de France ; les Michaud qui doivent se débrouiller pour retrouver à Tours leur patron, le banquier Corbin. Sur les routes se révèlent les caractères des uns et des autres. La lâcheté, l’égoïsme, la violence, la misère, la faim, le désespoir accompagnent l’exode des personnages. Tous les milieux sociaux se mélangent, les points de repère sont abolis. Chacun doit sauver sa peau.

On se souvient du destin incroyable du dernier roman écrit par Irène Nemirovsky et qui a reçu le prix Renaudot à titre posthume. Emmanuel Moynot adapte le premier volet du roman intitulé « tempête de juin ». Le dessinateur a gardé la composition  chorale du roman, on suit successivement la destinée de chaque famille. On retrouve bien également le ton d’Irène Nemirovsky qui décrivait avec réalisme et ironie, la vilenie, la bassesse de ses contemporains. La vérité des caractères est mise à nu lorsque l’urgence, le danger se présentent.

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Le trait d’Emmanuel Moynot n’est pas sans évoquer celui de Tardi. Il choisit, pour dessiner cette histoire, le noir et blanc, le gris pour montrer l’incertitude de la période historique. Les heures sont graves et le dessin l’est aussi.

Le roman d’Irène Nemirovsky est respecté, il se prêtait d’ailleurs parfaitement à une adaptation en bande-dessinée. Le graphisme, aux traits rapides et en noir et blanc, souligne l’urgence et la noirceur de ce moment de notre Histoire.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

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Le dernier arrivé de Marco Balzano

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Ninetto Giacalone a cinquante-sept ans et après dix ans de prison, il va bientôt sortir. En attendant sa libération prochaine, il repense à son enfance à San Cono en Sicile. Issu d’une famille très pauvre, Ninetto dit Sac-d’os n’a vécu que de morceaux de pain et d’anchois. Il vole parfois des fruits sur les étalages avec son copain Peppino, encore plus pauvre que lui. Ninetto aime l’école et apprendre, il admire son professeur M. Vincenzo. Il voudrait devenir enseignant à son tour. Mais lorsque sa mère fait une crise d’apoplexie, Ninetto est obligé de travailler et d’aider son père dans les champs. Lorsqu’il atteint l’âge de neuf ans, il doit quitter la Sicile pour trouver du travail à Milan. Dans la grande ville du Nord, il découvre le mépris pour les gens du sud qui viennent en masse pour gagner leur vie. Ninetto est débrouillard et il trouve un emploi de coursier pour une teinturerie. Il grandit dans des conditions précaires. A quinze ans, il rencontre Maddalena avec qui il se marie. Il trouve alors un travail stable à l’usine Alfa Romeo. Le couple donne naissance à une petite fille Elisabetta. La monotonie, l’abêtissement du travail à la chaîne gagnent alors Ninetto.

A travers son dernier roman, Marco Balzano veut rendre hommage à tous ces enfants, principalement du Sud de l’Italie, qui ont dû émigrer vers le nord pour trouver du travail. Souvent abandonnés à eux-mêmes, ils devaient faire preuve de beaucoup de courage et de maturité pour s’en sortir. Mais comme l’auteur l’explique dans sa postface, cette vie miséreuse et aventureuse laissait des souvenirs impérissables et vivifiants. Ninetto se remémore sa vie avant et après sa sortie de prison. Les souvenirs sont tous faciles à invoquer lorsqu’il s’agit de l’enfance mais ils se bloquent après l’entrée à l’usine. Son esprit, sa capacité à penser étaient annihilés par l’abrutissement du travail à la chaîne. « La vraie vie, pour moi, a été ma misère de petiot, mon émigration à Milan et ma survie au cours de ces années difficiles. Quand l’usine est arrivée, je me suis certes casé, mais je suis entré dans un tunnel sombre. Ça a été un chapelet, madame. Oui, vous avez bien compris, un chapelet, la prière la plus stupide qui soit, car à force de répéter machinalement une seule rengaine, la parole de Dieu tourne à vide, comme la voix dans une marmite en cuivre. Et la prison, chère madame, vous savez ce que la prison a été pour moi ? Un deuxième chapelet et un deuxième tunnel ! » A sa sortie de prison, Ninetto parcourt avec son vélo les rues de Milan comme il le faisait lorsqu’il était coursier. La ville a bien changé, la désindustrialisation a fermé de nombreuses usines. Les entreprises, où Ninetto cherche du travail, lui demandent un CV au format européen. Ninetto sait à peine ce qu’est internet. Le monde a continué sans lui qui était finalement protégé par les murs de la prison. La possible, ou plutôt impossible réinsertion de ce prisonnier de cinquante-sept ans est au cœur des passages contemporains du livre. La vie a passé et les rêves de Ninetto aussi.

C’est avec une langue gouailleuse, pleine de la naïveté de l’enfance que Marco Balzano nous raconte la vie dure, sans répit de Ninetto Giacalone. Un personnage auquel on s’attache dès les premières lignes et sur qui l’on aimerait voir apparaître un vrai et durable rayon de soleil.

Merci aux éditions Philippe Ray pour la découverte de cet auteur.