Fais-moi peur de Malika Ferdjoukh

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Les cinq enfants de la famille Mintz s’apprêtent à passer la soirée seuls dans la maison. Le docteur Mintz et sa femme doivent assister à l’inauguration du nouvel opéra de la ville. La baby-sitter habituelle des enfants, Radiah, doit passer dans la soirée pour voir si tout se passe bien. Mme Mintz n’a pas voulu faire appel à sa belle-mère, pas parce qu’elle n’apprécie pas Mamido mais cette dernière est assez exigeante côté rangement, et Mme Mintz n’a pas eu le temps de redonner forme humaine à son intérieur. Gervaise, l’aînée, a 13 ans et Mona est très mature pour ses 10 ans et demi. Les deux sœurs vont devoir gérer les plus jeunes avec leurs envies de pop-corn, de sapin (pas de sapin chez les Mintz puisqu’ils sont juifs mais Odette a peur que le Père Noël les oublie s’ils n’ont pas de sapin), de faire des plaisanteries aux voisines, les demoiselles Perrucci qui supportent mal les bruits venant de chez les Mintz. Ce que les enfants ne savent pas, c’est que les farces peuvent mal tourner surtout lorsque le Mal rôde tout à côté…

Malika Ferdjoukh a écrit avec « Fais-moi peur » un véritable anti-conte de Noël. Son histoire est empreinte de beaucoup de noirceur et c’est pour cette raison que son livre peut être lu aussi bien par des adolescents que par des adultes. L’assassin est un personnage totalement maléfique, il incarne le mal absolu. « Monsieur N n’avait pas été criminel toute sa vie. La preuve : il avait déjà 9 ans quand il tua pour la première fois. Bien entendu, à cette époque, il n’était pas encore monsieur N… Il était Léo, petit garçon qui passait ses étés chez Mémé et Pépé. » La rencontre entre les enfants Mintz et Monsieur N. est l’occasion pour Malika Ferdjoukh d’aborder de nombreuses thématiques graves : le racisme, la religion, le retour des camps de concentration.

Mais « Fais-moi peur » n’est heureusement pas que sombre. L’auteur y fait montre de beaucoup d’humour, d’un sens exquis de la formule. Les enfants Mintz participent à l’ambiance plus légère, ils font preuve d’une grande fantaisie et d’une belle liberté. Cette bande d’enfants laissés seuls à la maison m’a évoqué la famille des « Quatre sœurs » et leur joyeuse manière de vivre. Leur courage, leur solidarité est un vent de fraîcheur et d’optimisme face aux ténèbres incarnées par Monsieur N (clin d’œil de la cinéphile Malika Ferdjoukh au « M le maudit » de Fritz Lang que Gervaise tente de regarder durant la soirée).

« Fais-moi peur » est une histoire de Noël très sombre, très violente mais c’est surtout une ode à la tolérance, à l’ouverture d’esprit et à la différence.

Merci à ma copine Emjy pour cette découverte !

Le cercle des plumes assassines de J.J. Murphy

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Un matin, en arrivant à l’hôtel Algonquin, Dorothy Parker a le déplaisir de trouver un cadavre sous la fameuse table ronde autour de laquelle se réunit habituellement son cercle d’intellectuels à l’esprit caustique. Le mort a été retrouvé un stylo plume planté dans le cœur. Rapidement, il s’avère qu’il s’agit d’un fameux critique  dont les avis étaient craints des milieux artistiques. Un seul témoin semble avoir vu le meurtrier : William Faulkner, un jeune écrivain venu du Sud des Etats-Unis pour rencontrer Dorothy Parker. Les inspecteurs s’orientent alors vers lui et de témoin, il devient vite le principal suspect. Dorothy Parker n’a d’autre choix que de se mettre en chasse du coupable si elle veut sauver son nouveau protégé.

J’ai été irrésistiblement attirée par cette trilogie car j’apprécie tout particulièrement la verve acide de Dorothy Parker. J’y ai retrouvé également Robert Benchley, puisqu’il est l’ami fidèle de Mrs Parker, dont j’avais apprécié l’humour dans le recueil « Remarquable, n’est-ce pas ? ». D’autres critiques se joignent à eux : Robert Sherwood, Alexander Wollcott ou Harold Ross, futur fondateur du New Yorker. La joyeuse troupe ne manque pas de réparties cinglantes, ironiques et c’est un réel plaisir que d’assister à leurs joutes verbales. Il faut dire que « le cercle vicieux » de Dorothy Parker était réputé pour ses saillies hautement spirituelles et il régnait sur la vie intellectuelle et mondaine du New York de l’époque.

L’autre réussite du roman, c’est la manière dont J.J. Murphy rend parfaitement l’atmosphère du Manhattan des années 20. On suit Dottie et ses amis dans les fameux speakeasy (les bars clandestins), ils sont poursuivis par des gansters et les journalistes avaient encore un véritable pouvoir. Les critiques pouvaient totalement influer sur la vie d’un spectacle ou sur la carrière d’un acteur. D’ailleurs, dans les étages de l’Algonquin, on croise aussi bien Harpo Marx que Douglas Fairbanks. Tout le New York artistique de l’époque se retrouve autour du « cercle vicieux » !

L’intrigue est rythmée, les rebondissements s’enchaînent pour le grand plaisir du lecteur. Mais il faut bien reconnaître que démasquer le coupable n’est pas ce qui nous fait tourner les pages, le fil de l’enquête est  un peu ténu. Néanmoins, les péripéties de Dottie suffisent à nous intéresser.

Même si l’enquête policière passe parfois au second plan, « Le cercle des plumes assassines » est un roman divertissant, plaisant à lire grâce à ses dialogues piquants et au New York des années folles.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Les vies de papier de Rabih Alameddine

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Aaliya Saleh est une femme de 72 ans qui vit seule à Beyrouth. Divorcée d’un mari impuissant, elle a décidé de ne jamais se remarier et de profiter pleinement de son indépendance. Son appartement est comme un fort qui la protège du monde extérieur et de ses voisins parfois envahissants. Aaliya est animée par une passion qui occupe toute sa vie : la littérature. Elle travailla comme libraire et traduit en arabe ses auteurs préférés ; Tolstoï, Hamsun, Pessoa, Kertész ou Cortazar. Chaque 1er janvier, elle entame une nouvelle traduction. Son travail n’est pas destiné à la publication et ses manuscrits s’entassent dans sa petite salle de bain. Arrivant à la fin de sa vie, Aaliya repense à son existence, aux personnes qu’elle a croisées durant ses 72 ans, à sa ville tant aimée et qu’elle n’a jamais quittée.

« Les vies de papier » nous permet d’écouter la voix d’Aaliya. Nous sommes plongés, immergés dans son esprit. Comme chez Virginia Woolf, le lecteur suit les courants de pensées de Aaliya avec ses digressions, ses souvenirs qui font le va-et-vient entre passé et présent. On découvre une femme solitaire, misanthrope, peu aimable et ne mâchant pas ses mots. Son regard sur les autres est irrévérencieux et caustique. Mais Aaliya est avant tout un personnage passionné de culture. La littérature, la musique, la peinture remplissent sa vie et lui permettent de se tenir debout et de supporter les coups durs de la vie. Les livres sont un refuge et ont, pour Aaliya, souvent plus de réalité que sa propre vie : « J’ai beau connaître les personnages d’un roman en tant que collection de scènes, également en tant que phrases accumulées dans ma tête, j’ai le sentiment de les connaître mieux que ma mère. Je remplis les blancs avec les personnages littéraires plus facilement qu’avec des gens qui existent vraiment, ou peut-être est-ce que je fais plus d’effort. Je reconnais mieux le visage que Rembrandt a peint de sa mère que je ne reconnais le visage réel qui est le mien. » La beauté des œuvres d’art habite l’âme de Aaliya autant que ses souvenirs, que Hannah, sa seule véritable amie.

L’autre passion de Aaliya, c’est Beyrouth. Sa ville natale a été tant de fois martyrisée, bombardée, assiégée, Beyrouth est le symbole de toutes les guerres et tensions du Moyen Orient. Il y a dans « Les vies de papier » de magnifiques descriptions de la ville de Beyrouth. On sent, chez l’auteur, énormément d’empathie pour cette ville où il vit en alternance avec San Francisco. Beyrouth est le cadre de la vie d’Aaliya mais c’est aussi un personnage à part entière du roman. Comme Aaliya, Beyrouth fait face, s’écroule, se reconstruit et reste debout.

« Les vies de papier » est un hymne à la puissance, à la beauté des œuvres d’art. C’est aussi un superbe et touchant portrait de femme aux pensées bouillonnantes et passionnées.

Merci aux éditions Les Escales pour cette lecture.

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Une autre saison comme le printemps de Pierre Pelot

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François Dorall est un auteur de polars à succès. Il vit aux États-Unis et revient en France pour un festival à Metz. Un soir, après une conférence, un homme l’attend au bar de l’hôtel. Il lui demande de le suivre pour lui faire rencontrer quelqu’un. François obtempère et a la surprise de retrouver Elisa, une ancienne amie d’enfance. Celle-ci lui demande de retrouver son fils qui a été kidnappé.  François Dorall est spécialiste des disparitions mystérieuses mais uniquement pour ses livres. Peut-être pour échapper à ses souvenirs douloureux, peut-être par goût de l’aventure, François accepte d’aider Elisa. Il se lance sur les traces du jeune garçon. Il découvre assez vite que le ravisseur ressemble étrangement au père de l’enfant. Le problème c’est que ce dernier est mort un an auparavant.

Pierre Pelot mélange les genres dans ce court roman qui a été initialement publié en 1995. Nous sommes tout d’abord plongés dans un véritable roman policier avec kidnapping, morts suspectes et atmosphère sombre et pesante. Comme souvent dans les romans policiers contemporains, l’enquêteur est aussi mal en point que ceux pour qui il travaille. François Dorall a un passé douloureux hanté par deux morts brutales. Les morts qui ne nous quittent pas est bien le thème central du roman de Pierre Pelot et c’est avec celui-ci qu’il nous entraîne à la lisière du fantastique. Les hommes, les animaux décédés récemment semblent revenir à la vie. Bien sûr cette histoire évoque celle de l’excellente série « Les revenants » et malheureusement cela fait perdre un peu d’originalité au livre de Pierre Pelot. Le lecteur d’aujourd’hui est sans doute moins surpris que celui de 1995.

Mais la langue de Pierre Pelot est à elle seule une raison de lire son roman. Elle est très plaisante à lire, très inventive et poétique : « Il lui avait fallu un peu de temps pour s’habituer aux grimaces des routes départementales du Doubs enlisées dans la grisaille et les averses intermittentes, ainsi qu’à la conduite pour le moins osée des autochtones. » ; « La pluie tombait en crachin. Dès que Dorall eut arrêté les essuies-glaces, le pare-brise s’opacifia, recouvert de moirures et d’irisations qui estompaient les reflets lumineux provenant d’une lampe d’éclairage public, devant le portail du cimetière, à cent mètres. » ; « Les scintillements tombés des lustres dansaient dans les bulles de son gin tonic. »

« Une autre saison comme le printemps » est un roman plaisant dont l’écriture m’a beaucoup plu mais dont j’ai compris rapidement le ressort central.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture.

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L’amie prodigieuse de Elena Ferrante

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 A Naples, dans les années 50, Elena fait la connaissance à l’école de Lila. Cette dernière est une enfant farouche, sauvage et extrêmement brillante. Elle effraie autant qu’elle fascine : « En outre, elle n’offrait aucune prise à la bienveillance. Reconnaître sa bravoure c’était, pour nous les enfants, admettre que nous n’y arriverions jamais et qu’il était inutile de rivaliser ; pour les maîtres et les maîtresses, c’était admettre qu’eux-mêmes avaient été des enfants médiocres. Sa vitesse de réaction tenait du sifflement, du jaillissement et de la morsure fatale. (…) Ses grands yeux très vifs pouvaient se transformer en fentes derrière lesquelles, avant chaque réponse brillante, perçait un regard qui non seulement n’avait pas grand chose d’enfantin, mais qui ne semblait pratiquement pas humain. Chacun de ses mouvements signifiait aux autres que lui faire mal ne servait à rien parce que, quoiqu’il arrive, elle trouverait toujours le moyen de leur en faire davantage. » C’est à cet être qu’Elena s’attache, se compare et se lance dans une amitié au long court tenant autant de l’amour que de la rivalité.

« L’amie prodigieuse » est le premier tome d’une tétralogie consacrée à l’amitié entre Elena et Lila. J’ai mis un peu de temps à entrer dans le roman, du temps à m’attacher aux personnages. Mais ce premier volume vaut vraiment la peine de s’accrocher. « L’amie prodigieuse » est le récit d’une amitié complexe. Lila mène la danse mais son caractère chantourné n’est pas toujours compréhensible pour Elena. Elle s’accroche pourtant, Lila devient un modèle, une étoile qu’il faut tenter d’atteindre. Et ce lien indéfectible va changer sa vie. Sa volonté forcenée à être aussi brillante que Lila à l’école va lui permettre d’avoir le niveau nécessaire pour continuer ses études. Chose rare et précieuse pour une jeune fille dans les années 50 née dans une famille pauvre. C’est d’ailleurs là que les voies se séparent, les deux amies bifurquent. Lila ne continuera pas ses études, le défi trop évident à relever ne semble plus l’intéresser. Elle devra trouver son chemin, sa façon de quitter son quartier, son milieu social.

Et Naples est bien le troisième personnage de l’histoire. Ses faubourgs modestes sont décrits avec beaucoup de justesse. Le quartier définit entièrement ses habitants, leur milieu social. C’est un cocon autant qu’une prison puisqu’on en sort rarement. Adolescentes, ni Elena  ni Lila n’avaient jamais vu la mer ou le Vésuve. Le quartier des deux filles limitent leur horizon, tout en étant un terreau fertile pour l’imaginaire. On y raconte des histoires, presque des légendes autour de certains habitants. Et bien entendu la misère sociale entraîne également la violence et la mafia n’est jamais bien loin pour faire régner l’ordre et la peur.

Un très beau et touchant roman sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte, sur l’émancipation des femmes dans les années 50 à Naples.

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Watership Down de Richard Adams

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Le jeune Fyveer a une sombre prémonition : la garenne où il est né va être entièrement détruite. Il ne sait pas comment mais il pressent que cela est imminent. Il en informe son frère Hazel qui prend très au sérieux les rêves de Fyveer. Il décide de quitter la garenne accompagné de quelques autres lapins qu’il aura réussi à convaincre. La troupe part chercher son nouveau territoire sur les hautes terres que Fyveer a décrites à son frère.

Le résumé de ce roman de 544 pages, écrit en 1972, peut paraitre simple mais n’est-ce pas toujours le cas des odyssées, des quêtes ? Celle de notre bande de lapins est bien entendu semée d’embûches, de dangers, de découvertes. Pour réussir, les lapins, qui sont des animaux peureux, devront faire preuve d’ingéniosité et de solidarité. Chaque lapin a une personnalité bien tranchée à l’image de Hazel, le meneur audacieux et plein de courage, ou de Bigwig qui est un ancien soldat dont la force sera très utile à la survie de ses compagnons. Richard Adams crée tout un monde autour de ses lapins, ils ont un vocabulaire propre (comme le terme farfaler que j’ai adoré et qui signifie manger à l’air libre), ils ont également une mythologie. Krik, le soleil, est leur dieu et Shraavilshâ est leur héros mythique. Les lapins se racontent les aventures de ce dernier durant leurs soirées. La ruse, la malice de Shraavilshâ sont une source d’inspiration pour Hazel et ses amis.

« La courte nuit de juin fila comme un rêve. La lumière revint vite sur la colline, mais les lapins ne bougèrent pas. L’aube était passée depuis longtemps et ils dormaient encore, plongés dans le silence le plus profond qu’ils aient jamais connu. De nos jours, les champs et les bois sont très bruyants durant la journée, beaucoup trop pour certains animaux. Les voitures et les tracteurs ne sont jamais bien loin. Le matin, les sons de plusieurs maisonnées résonnent à des centaines de mètres à la ronde. Le chant des oiseaux n’est distinct qu’aux toutes premières lueurs du jour, car peu après, un vacarme incessant envahit les bois. Depuis cinquante ans, le silence des campagnes a peu à peu disparu. Mais là-haut, sur la colline de Watership Down, le murmure du jour était presque imperceptible. » A travers l’odyssée de ses lapins, Richard Adams défend la beauté de la campagne anglaise et dénonce les destructions, les méfaits des hommes. Il y a dans les pages de « Watership Down » de splendides descriptions de la nature et un profond respect pour les cycles de celle-ci et le rythme des saisons. La quête d’une garenne paradisiaque est teintée de combat politique pour la défense de l’environnement, ce qui résonne particulièrement avec les préoccupations qui animent nos sociétés contemporaines.

« Watership Down » est un très, très grand roman à l’instar du « Vent dans les saules » de Kenneth Graham. Les aventures de Hazel et de ses amis m’ont conquise, le roman se dévore et est particulièrement bien mené. L’odyssée de cette troupe de lapins est palpitante et enthousiasmante. Je ne peux que vous inviter instamment à vous balader à Watership Down aux côtés des lapins de Richard Adams.

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Une demoiselle comme il faut de Barbara Pym

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Dans la proche banlieue de Londres se situe la paroisse du pasteur Mark Ainger et de sa femme Sophie. La petite communauté est mise en émoi par l’arrivée de deux nouvelles personnes : Rupert Stonebird, un anthropologue célibataire et Ianthe Broome, bibliothécaire et également célibataire. Le voisinage ne parle plus que d’eux et de leur possibilité à former un couple. Sophie Ainger aimerait quant à elle que Rupert s’intéresse à sa sœur Pénélope qui se désespère de trouver un mari. Rupert n’a que l’embarras du choix et flirte avec Pénélope et Ianthe dans les kermesses, les ventes de charité, les thés et les voyages organisés par la paroisse. Entre la discrète et sage Ianthe et la sexy et délurée Pénélope, quel sera le choix de Rupert ?

« Une demoiselle comme il faut » a été écrit en 1963 mais il n’a été publié qu’après la mort de Barbara Pym. Comme toujours chez cette auteure, le lecteur est plongé dans une ambiance cosy et très anglaise : une petite paroisse où chacun connaît le détail de la vie de ses voisins et où l’on veut marier tous les célibataires. Mais Barbara Pym ne s’arrête pas à la simple description de la vie provinciale, elle va chercher sous la surface des apparences pour faire ressortir les défauts de chacun. Elle met au jour leur hypocrisie, leurs à priori et leur basse mesquinerie. Chacun se doit de respecter les conventions sociales et de correspondre à l’idée que les autres se font de vous. Ianthe, la demoiselle comme il faut du titre, sera bien la seule à dépasser le carcan imposé par la vie dans cette petite communauté. Elle sera d’ailleurs bien plus audacieuse que Pénélope qui semble pourtant tellement indépendante et sûre d’elle-même. Finalement, le mariage, comme chez Jane Austen, reste le saint Graal des relations sociales et au cœur des préoccupations de la paroisse. Comme Jane Austen, Barbara Pym décrit ses personnages avec beaucoup d’ironie mais également beaucoup de tendresse.

C’est délicieux, douillet, un brin désuet mais c’est toujours un réel plaisir d’évoluer dans le petit monde de Barbara Pym !

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Les règles d’usage de Joyce Maynard

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Wendy a 13 ans, elle vit à Brooklyn avec sa mère, son beau-père Josh et son demi-frère Louie. Le 11 septembre 2001, la mère de Wendy part travailler dans l’une des tours du World Trade Center. Elle n’en reviendra pas et comme beaucoup d’autres, ses restes ne seront jamais retrouvés. Avec l’effondrement des tours, c’est toute la vie de Wendy qui est chamboulée et qui s’écroule. Josh, plus jeune que la mère de Wendy, est figé par le chagrin, sidéré par ce qui vient de lui arriver. L’adolescente tente de tenir la famille à bout de bras, d’être forte pour son petit frère. Jusqu’au moment où Wendy n’en peut plus et qu’une porte de sortie s’offre à elle sous la forme de son père qui ne donnait des nouvelles qu’occasionnellement. Il débarque sans prévenir le soir d’Halloween et annonce à Wendy qu’elle doit venir vivre avec lui en Californie. Au départ très réticente, Wendy finit par accepter la proposition de son père. Malgré la cruelle distance qui l’éloigne de Louie et de Josh, la Californie offre la possibilité à Wendy de se reconstruire.

« Les règles d’usage » a été écrit par Joyce Maynard en 2003 mais n’est seulement publié que cette année en France. C’est bien évidemment un livre qui porte sur le deuil, la violence de la perte qui frappa toute la ville de New York. Joyce Maynard montre une ville hagarde, déboussolée et dont on cherche les habitants à travers des photos sur les murs, les arrêts de bus. Elle s’attache plus particulièrement au sort de Wendy. Comment au moment de l’adolescence peut-on surmonter la mort de sa mère d’autant plus quand celle-ci s’inscrit dans une telle tragédie ? La sensibilité à fleur de peau de la jeune fille lui rend la compréhension des choses encore plus difficile. Les règles d’usage du quotidien semblent à tout jamais abolies et pourtant la vie reprend déjà son cours autour d’elle. « Ce qui lui paraissait le plus dingue, c’étaient tous ces comportements ordinaires, en apparence normaux : faire des courses, discuter d’une marque de voiture, aller à l’école. Le train-train habituel, on appelait ça. Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n’avait changé, alors que la vérité, c’était que plus rien n’était pareil – comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade. Pendant qu’elle dormait ou sortait poser des affichettes, des gens avaient dû distribuer un recueil de consignes sur le comportement à adopter. Elle cherchait encore à comprendre le nouveau mode d’emploi. » Joyce Maynard, qui s’intéresse souvent à l’adolescence (« Long weekend » ou « Les filles de la montagne »), rend avec émotion, justesse et subtilité les tourments de sa jeune héroïne.

Mais le roman de Joyce Maynard n’est pas que sombre, il est aussi fait de lumière puisqu’il s’agit surtout de la reconstruction de Wendy. L’adolescente est d’ailleurs à l’image de sa créatrice : malgré la douleur, il faut avancer et continuer à profiter de la vie. Comme le dit bien le père de Wendy : « La perte d’un être ne fait pas éternellement mal, seulement c’est toujours là. » En Californie, Wendy se recrée une famille : Alan le libraire qui lui fait découvrir « Le journal d’Anne Frank » ou « Frankie Addams » de Carson McCullers, Tim le fils autiste d’Alan qui a une passion pour les laveries, Violet la fille-mère perdue devant les cris de son bébé, Todd le skateur à la recherche de son frère aîné, Carolyn la copine du père de Wendy passionnée de cactus. Toute cette improbable compagnie se retrouve dans une des plus belles scènes du livre : un repas de Noël qui montre l’humanité de l’auteur et la tendresse qu’elle porte à ses personnages cabossés par la vie. Petit à petit, de rencontre en rencontre, Wendy retrouve le chemin de la vie.

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard est un roman particulièrement émouvant, attachant à l’image de la constellation de personnages que croise Wendy entre New York et la Californie. Encore une fois, Joyce Maynard nous montre ses talents de conteuse et son lumineux humanisme.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette belle lecture.

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Mary Reilly de Valérie Martin

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La jeune Mary Reilly réussit à se faire embaucher comme bonne dans une excellente maison : celle du Dr Jekyll. Après subi les maltraitances de son père alcoolique durant toute son enfance, Mary est devenue est une personne discrète, effacée se consacrant entièrement à sa tâche. Mais le Dr Jekyll la remarque et devine en elle une certaine sensibilité, une intelligence. La bienveillance de son maître réconforte la jeune femme qui se sent enfin chez elle quelque part. Sa loyauté envers le Dr Jekyll est à toutes épreuves et lorsqu’il lui demande de faire d’étonnantes courses dans des quartiers malfamés, Mary se plie à ses demandes malgré sa peur. Intriguée et fascinée par le docteur, elle espionne ses moindres faits et gestes et s’inquiète en raison des longues expériences qu’il pratique dans son laboratoire. Jekyll y passe de plus en plus de temps s’épuisant à la tâche. Et c’est pour cela qu’il engage un nouvel assistant : Mr Hyde. Ce dernier effraie Mary lorsqu’elle le croise. Répugnant et provocateur, il est tout l’opposé du Dr Jekyll et il semble totalement dominer ce dernier.

J’avais vu le film de Stephen Frears à sa sortie en 1996 mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’une adaptation. Ayant gardé un bon souvenir du film, j’étais ravie de pouvoir découvrir le roman. L’excellente idée de Valérie Martin est de nous raconter cette histoire que nous connaissons tous par le biais de Mary Reilly. Le récit est à la première personne et est le journal qu’elle écrit chaque soir. Mary a reçu une éducation dans une école mise en place par le Dr Jekyll pour les défavorisés. Son point de vue sur le Dr Jekyll est naïf, innocent et éperdu d’admiration. A ce titre, Mary Reilly symbolise les premiers lecteurs du roman de Robert Louis Stevenson, ceux qui ne connaissaient pas Mr Hyde. Quelle surprise cela avait du être pour eux, Stevenson ne révèle que dans les dernières pages la double identité de son personnage principal. Valérie Martin reprend d’ailleurs cette construction. Mary Reilly ne comprend qu’à la fin même si elle pressent la vérité bien avant. L’ambiance troublante et inquiétante du roman est fidèle à celle de l’original, le charisme et la perversité de Hyde repoussent et attirent tout à la fois Mary.

« Mary Reilly » est, en plus d’une réinterprétation, un beau portrait de femme. Il n’y a pas de personnage féminin important dans le roman de Stevenson. La science, la médecine sont une affaire d’hommes. Ici, c’est la voix d’une femme du peuple, fragile, maltraitée par la vie que l’on entend. Une femme qui, grâce à l’attention que lui porte le docteur, réussit à s’épanouir, à écrire un journal, a créer un jardin. « Je me disais que la vie me deviendrait insupportable si je perdais ce sentiment de sécurité que j’avais toujours éprouvé dans cette maison, avec ce Maître, qui s’était occupé de moi et m’avait parlé, qui m’accordait une valeur que personne d’autre ne me reconnaissait. » Cette phrase souligne bien également à quel point les serviteurs étaient des gens de l’ombre à l’époque victorienne. Relayés dans les étages inférieurs, leurs rudes tâches devaient se faire en toute discrétion. Valérie Martin montre l’envers du décor, l’harassant labeur de ces domestiques.

De manière originale, Valérie Martin revisite le chef-d’œuvre de Robert Louis Stevenson en nous présentant l’histoire à travers le regard  d’une femme de chambre fascinée par le Dr Jekyll et son double maléfique. Une belle réécriture parfaitement maîtrisée.

Une lecture commune avec ma copine Lou.

New York esquisses nocturnes de Molly Prentiss

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A New York, le quartier de Downtown est le cœur artistique de la ville au début des années 80. Dans des squats aussi insalubres que créatifs, il est possible de croiser Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol ou Keith Haring. C’est le soir du nouvel an de 1980 que la destinée de trois personnes va se nouer. A la réception de la galeriste Winona George sont invités James Bennett et sa femme Marge. James est critique d’art au New York Times. Ses articles atypiques connaissent un grand succès et font la renommée des artistes dont ils parlent. James a, en effet, une particularité qu’il a su exploiter : il est atteint de synesthésie. Sa vie n’est qu’explosion de couleurs. Marge dégage, par exemple, un franc et chaud rouge auquel qu’il n’a jamais pu résister. A la soirée de Winona George, les sens de James furent titiller par une présence : « Alors qu’ils se dirigeaient vers le balcon, longeant une pièce aux murs bleus, quelque chose attira le regard de James. Un feu d’artifice blanc, une odeur de fumée. Le battement merveilleux d’ailes de papillon. Un très bref instant, du coin de l’œil, James aperçut un jeune homme, debout dans cette salle derrière un grand bureau en acajou, un gros grain de beauté saillant de son visage, et les yeux brillant de ce qui ressemblait à des larmes, juste avant que Marge ne tire sur sa manche pour l’entraîner vers la porte-fenêtre. » Ce jeune homme est Raul Engales, un artiste argentin ayant fuit son pays et son passé pour tenter sa chance à New York. Plus tard dans la nuit, Raul fera la connaissance de Lucy, une serveuse dans un bar. Celle-ci, venue de son Idaho pour découvrir ce qu’était la vie trépidante et artistique de New York, tombe instantanément amoureuse de Raul. Le critique d’art, le peintre et la serveuse sont dorénavant liés.

Quel régal ce fut de découvrir le premier roman de Molly Prentiss ! L’écriture est fluide, la construction et l’intrigue sont originales et le tout se dévore de bout en bout ! La synesthésie de James permet à l’auteur de donner une version unique et colorée du New York artistique du début des années 80. L’atmosphère est une explosion de sensations, un bouillonnement de créativité. L’émulation est forte et essentielle entre tous les artistes. Raul et Lucy posent également un regard neuf sur la ville. Tous deux viennent d’arriver  pour changer de vie et devenir quelqu’un. New York semble être la ville de tous les possibles, de l’affirmation de soi et de l’aventure. Les squats délabrés et poussiéreux sont les hauts lieux de la création comme les murs de la ville tagués par Keith Haring. Molly Prentiss rend à merveille ce tourbillon artistique qui fait du Downtown une œuvre d’art en soi. Cette période de l’avant-garde créative et innovante sera brève et l’auteur nous montre que l’argent s’insinue déjà.

Sur ce fond vibrionnant viennent se placer trois personnages touchants et attachants. Par petites touches, le lecteur apprend à connaître tout leur parcours, toute leur vie avec ce qu’elle comporte de joie et de honte. Après des drames, James, Raul et Lucy réinventent le trio amoureux et se sauvent les uns les autres. Totalement incarnés, charismatiques, on les suit page après page en espérant ne pas les quitter.

Dans « New York esquisses nocturnes », Molly Prentiss capte parfaitement l’exubérance du New York artistique du début des années 80. Sa plume inventive et picturale m’a totalement emportée et je reste sous le charme de ce premier roman particulièrement abouti et réussi.

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