Blacksad de Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido

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Grâce à Miss Léo, j’ai découvert « Blacksad » et je la remercie car c’est une excellente bande-dessinée. Elle reprend les codes des romans noirs américains des années 50 notamment ceux de Dashiell Hammett ou Raymond Chandler.

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John Blacksad est un Philip Marlowe tout en poils en en vibrisses. Il est solitaire, un brin désabusé mais néanmoins séducteur et ne se laisse pas facilement impressionné. Et il porte l’immanquable imper, uniforme de tout détective privé qui se respecte. Dans le premier tome, il doit enquêter sur le meurtre d’une actrice, Natalia Wilford, qui se trouve être un ancien amour. L’enquête est, dans ce premier volume, très classique avec son lot de corruption, de bagarres musclés et se déroulant dans une mégapole inspirée de  New York. Les tomes suivants s’emparent de thèmes très différents, moins abordés dans les romans noirs : le deuxième parle du racisme avec des pseudos nazis qui font régner la terreur, le troisième porte sur la période du maccarthysme et de la bombe H.

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Les dessins sont absolument magnifiques. Juanjo Guarnido joue avec les couleurs, passant au sépia pour les flashbacks et intensifiant les teintes pour les moments plus joyeux. Le découpage est très cinématographique. Il surprend souvent le lecteur avec des changements de rythme, d’affichage (par ex : un dessin pleine page ou une case incongrue par rapport aux précédentes). L’ensemble est extrêmement dynamique, Guarnido instille beaucoup de mouvement dans ses dessins.

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Pour ce qui est de l’anthropomorphisme des animaux, je rejoins totalement l’avis de Miss Léo quant au choix judicieux des races par rapport aux caractères des personnages : une fouine journaliste, un chat détective nonchalant, un chien un chef de la police ou encore un crapaud magnat infâme et louche.

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« Blacksad » est une BD totalement réussie qui plaira à tous les amateurs de roman noirs dont je fais partie comme vous l’aurez compris. Soignée, originale, surprenante, cette BD m’a complètement emballée. Merci Miss Léo !

Une putain de catastrophe de David Carkeet

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Dans « Le linguiste était presque parfait« , Jeremy Cook, spécialiste du babillage des bébés, avait du mener une enquête après le meurtre d’un de ses collègues de l’institut Wabash dans l’Indiana. Suite à ces évènements, l’institut de linguistique en question a fermé. Notre pauvre Jeremy se retrouve donc sans emploi. La linguistique ne semblant plus intéressée par ses recherches, Jeremy Cook se voit contraint à répondre à l’annonce sibylline de l’agence Pillow à St Louis, Mississippi. Après avoir rencontré quelques difficultés à obtenir un entretien avec son futur employeur, notre linguiste chevronné apprend enfin le but de l’agence : « Vous comprenez, Jeremy, je crois en l’amour. C’est tout nouveau pour moi, et c’est cette croyance qui a poussé l’agence Pillow dans une nouvelle et surprenante direction. L’agence Pillow vient en aide aux couples mariés. Notre spécialité : les unions souffrant de troubles linguistiques. C’est là que nos linguistes retroussent leurs manches et se mettent au boulot. Ils envahissent littéralement le mariage. Les Wilson sont dans une impasse linguistique. Vous, Jeremy, investirez leur mariage. Vous allez, pour ainsi dire, bivouaquer sur leur champ de bataille conjugal. » Et voilà notre pauvre Jeremy qui emménage chez Beth et Dan Wilson pour recoller les morceaux de leur couple en péril à l’aide de la grammaire !

« Une putain de catastrophe » est le deuxième volet de la trilogie consacrée à Jeremy Cook que les éditions Toussaint Louverture ont la bonne idée de rééditer. Le titre vient de « Zorba le grec », le film mais je suppose également le roman, où le héros  qualifie le mariage et les enfants comme une putain de catastrophe. Et c’est à cela que va devoir s’atteler notre cher linguiste. Il s’incruste dans la maison des Wilson, épie toutes les discussions, guette chaque silence, chaque onomatopée. Il est aidé dans cette tâche ardue par le manuel Pillow, enfin aider, c’est un bien grand mot puisque les messages du livre sont succincts : « Observez. Ne dites rien »,  « Mrs Pillow » ou encore « Pillow ». Ce qui permet à Jeremy de copieusement s’énerver contre le créateur de cette méthode atypique. Il faut souligner l’infinie patience et bonne volonté des Wilson qui subissent cette thérapie linguistique. Celle-ci, comme vous l’aurez compris, est  totalement farfelue et aussi à côté de la plaque que Jeremy Cook ! Ce dernier était plus à l’aise avec les nourrissons, d’autant plus que ses qualités de linguiste ont été remise en cause au début de cette nouvelle aventure (un problème d’adverbe chez les indiens kickapoos…).  Reprendra-t-il confiance en lui ? C’est ce que nous dira le dernier volume de ses péripéties fantasques !

Voilà un livre léger, agréable à lire et qui finalement en dit assez long sur l’importance du langage dans une relation amoureuse. J’attends la suite !

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La colline aux cyprès de Louis Bromfield

 

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En 1890, la famille Shane règne sur leur petite ville américaine. Enviée, jalousée, la famille Shane a bâti sa fortune grâce à John, pionnier du début du XIXème qui fonda la ville. Mort depuis, il laissa sa splendide villa aux cyprès à sa femme Julia et à ses deux filles Irene et Lily. Mais depuis la disparition de John, la ville a bien changé. Des aciéries sont venues s’installer et défigurer le paysage. La villa aux cyprès, décorée comme une villa italienne de la Renaissance, souffre de cet environnement comme le constate Lily : « Mais il y avait de grandes plaques de terre nue où rien ne poussait, des étendues qui, dans son enfance, avaient été enfouies sous une végétation fleurissante et luxuriante de pieds d’alouette bleu ciel, de pavots écarlates, de tritomas ardents, de pivoines rougissantes, de digitales, de pattes-d’oie, de pervenches et d’œillets couleur de cannelle … Tout ceci avait maintenant disparu, brûlé par le capricieux et mortel vent du sud, apportant avec lui son chargement de gaz et de suie. Ce n’étaient pas seulement les fleurs qui avaient souffert. Dans les niches taillées par Hennery dans le mur de thuyas moribonds, les statues blanches étaient striées de suie noire, qui avait maculé leurs corps purs. On ne pouvait plus reconnaître l’Apollon du Belvédère ni la Vénus de Cnide. »  C’est le monde de John et Julia qui disparaît sous la suie. Irene et Lily seront confrontées à un monde nouveau, en mutation. Chacune aura du mal à trouver sa place.

Louis Bromfield nous raconte la vie de la famille Shane de la fin du XIXème à 1956. A la manière de « Mrs Parkington », c’est une véritable saga familiale qui se déroule sous nos yeux. On commence par découvrir Julia Shane puis ce sont les destins d’Irene et Lily que nous suivons. Les deux sœurs ne peuvent d’ailleurs être plus différentes. Lily est d’une grande beauté, légère et libre. Ses choix de vie ne seront que coups de cœur et coups de tête. Elle vit dans l’instant. Irene est plus tourmentée, plus sombre. Elle se plonge dans la religion avec ferveur. Sa mère l’empêche d’entrer dans les ordres. Irene dédie alors sa vie à aider les ouvriers des aciéries.  Les deux sœurs ont pourtant un point commun : leur amour pour Krylenko, un ouvrier syndicaliste des aciéries qui bouleverse leurs destinées.

La vie de la famille Shane suit les soubresauts de l’Histoire : guerre hispano-américaine, luttes ouvrières, première guerre mondiale. C’est un monde en pleine mutation, des changements qui se font dans la violence. L’Amérique, cette nation si neuve, n’est pas épargnée. Irene et Lily doivent y trouver leur place. Lily préfère se réfugier en France à la recherche de plus de liberté, d’indépendance. Mais il lui restera toujours une grande nostalgie, une mélancolie qui donne sa teinte au roman de Louis Bromfield. Il y a tout au long du roman un sentiment profond de perte d’innocence.

« La colline aux cyprès » est un roman foisonnant, une saga familiale au croisement de deux siècles et de deux destinées. L’histoire de la perte de l’innocence de l’Amérique et de Lily est racontée avec infiniment de délicatesse par un grand romancier américain.

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Texasville de Larry McMurtry

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Lorsque nous les avions quittés à la fin de « La dernière séance », Sonny avait perdu un œil suite à une bagarre avec Duane. Tous deux convoitaient la même fille, la plus belle de Thalia au Texas, Jacy. Suite à cet incident, Duane s’était engagé dans l’armée, ne pouvant plus regarder son meilleur ami en face. Vingt-sept ans plus tard, nous retrouvons les deux amis, toujours à Thalia. Sonny en est même le maire. Duane, quant à lui, a fait fortune dans le pétrole. Mais la crise est passée par là et au début du roman, il est à la tête d’une dette de douze millions de dollars. Il est également le père de quatre enfants tous plus beaux les uns que les autres mais également tous complètement barrés : « Dickie, leur fils de 21 ans, avait été élu le plus beau garçon du lycée de Thalia tout au long de ses études secondaires. Nellie, elle, avait remporté une fois le titre dans la catégorie jeunes filles alors qu’elle était en seconde, mais des jaloux s’étaient arrangés par la suite pour qu’on ne vote plus pour elle. Quant à Jack et Julie, ils étaient, pour autant qu’on le sache, les plus beaux jumeaux du Texas. Dickie gagnait sa vie en vendant de la marijuana et Nellie, avec trois mariages en l’espace d’un an et demi, pulvérisait sans doute le record d’Elizabeth Taylor dans ce domaine avant sa 21ème année. Mais personne ne pouvait nier qu’ils étaient beaux tous les quatre. » Il faut ajouter qu’à 11 ans les jumeaux sont les pires garnements de tout le comté, un exemple de leurs méfaits : ajouter du LSD dans les céréales des pasteurs dans leur camp de vacances. Mais la folie furieuse de la famille de Duane s’étend à l’ensemble de la ville et cela ne va pas s’arranger avec la célébration du centenaire de Thalia.

Dans ce deuxième volet consacré à Thalia, c’est Duane qui passe au premier plan. Au milieu des loufoqueries des habitants (les maris et les femmes échangent leur partenaire comme nous changeons de chaussettes), Duane semble être la seule personne saine d’esprit et capable de raisonner. Mais il finit par avoir du mal à contrôler la situation, surtout quand la sublime Jacy fait son retour à Thalia. Duane est alors plongé dans une véritable crise d’identité où se mêlent la culpabilité et la peur de mal faire. Tout cela le paralyse et l’empêche de comprendre ce qui se passe autour de lui et il y a de quoi faire durant le centenaire qui s’achève en une omelette géante !

« Texasville » est beaucoup plus drôle que « La dernière séance », tout part en vrille. Mais derrière cette loufoquerie, Larry McMurtry nous montre une Amérique totalement désemparée et ayant perdu tous ses repères. Désopilant mais pas seulement.

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La ballade de Gueule-Tranchée de Glen Taylor

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Early Taggart faillit ne pas survivre à son baptême en 1903. Sa mère le plongeant dans l’eau glacée d’une rivière et prenant les gémissements de son fils pour la langue de Satan, elle le lâcha. Ona Dorsett le récupéra et le ramena à la vie. Elle avait déjà recueilli Clarissa, un bébé né d’un viol et également abandonné par sa mère. Ona était veuve, son mari était mort à la suite de l’effondrement d’une mine. Elle subvenait aux besoins de sa famille grâce à sa distillerie clandestine. Très habile avec une arme à feu, elle enseigna son art à Early ou plutôt Gueule-Tranchée puisque c’était son surnom. Le pauvre garçon attrapa une infection dans la rivière où sa mère le laissa tomber. Ses gencives en furent infectées et se fendirent. La bouche de Early saignait sans cesse et ses dents pourrissaient. Cette particularité isola l’enfant, l’habitua à une vie en marge. Ses talents de cunilinguiste et de tireur d’élite lui attirèrent rapidement de nombreux ennuis.

Ma chère Lou m’a offert « La ballade de Gueule-Tranchée », livre dont je n’avais  pas entendu parler. Je suis assez mitigée sur ce titre qui pourtant se lit aisément. Toute la première partie est réussie. L’enfance de Gueule-Tranchée et la partie consacrée aux rebellions dans les mines ont un vrai souffle romanesque. Glen Taylor rend bien l’atmosphère de ce début de siècle et les aventures de Gueule-Tranchée sont fort bien contées. Le personnage est haut en couleurs, plein de panache et d’audace.

La suite de la vie de Early est moins palpitante et surtout répétitive. Nous assistons à de multiples résurrections où notre hors-la-loi devient homme des bois, musicien de génie, journaliste de renom, ami de JFK. Tout cela est un peu trop pour un seul homme même si celui-ci est exceptionnel. Et l’écriture perd de son rythme et de sa verve, je la trouve même indolente dans la dernière partie.

Je ne peux pas dire que je me sois ennuyée durant cette lecture, loin de là. Il manque un petit quelque chose pour rendre ce roman bon. Il faut préciser qu’il s’agit du premier roman de Glen Taylor et son inventivité laisse espérer de belles choses. A suivre donc.

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MaddAddam de Margaret Atwood

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Quand s’ouvre « MaddAddam », la majorité de l’espèce humaine a été exterminée par une épidémie. Un homme, Crake, ne croyait pas en la possibilité de rédemption de son prochain. Pour en finir avec cette humanité décadente, Crake diffusa une pandémie avec des pillules « JouissePlus ». Pour pallier à cette disparition, il créa des êtres purs, pacifistes et herbivores : les Crakers. Mais certains humains ont réussi à survivre et finissent par se regrouper dans un campement de fortune. Certains sont issus des MaddAddam, des terroristes biogénéticiens ; d’autres des Jardiniers de Dieu, une sorte de secte consacrée à la Terre. Tous doivent lutter contre les Painballers qui attaquent, brutalisent et violent les femmes. Ils doivent également affronter les porcons, des hybrides entre les humains et les cochons. Les survivants devront réussir à se défendre et à perpétuer l’espèce humaine.

  « MaddAddam » est le dernier roman de la trilogie d’anticipation créée par Margaret Atwood. Les deux autres volumes, « Le dernier homme » et « Le temps du déluge », sont résumés au début de ce dernier tome ce qui aide à s’y retrouver. Néanmoins, je dois bien avouer avoir eu beaucoup de mal à rentrer dans l’histoire. Le fait qu’il s’agisse de science-fiction  n’est sans doute pas étranger à cette difficulté. Pourtant le monde de « MaddAddam » est parfaitement cohérent et imaginatif. Margaret Atwood pousse à leur paroxysme nos habitudes, nos manies, nos modes. Le pétrole est devenu l’objet d’une Église avec site internet de donation et médias sociaux. Les hommes mangent des brochettes de Pas1GtteDe100VerC ou des cornets de SojaMiam-Miam. Les plus pauvres évoluent à la marge dans des Plèbezones. Tout cela sonne juste et semble possible.

Ce qui m’a beaucoup plu dans le roman de Margaret Atwood est la manière dont l’Histoire est réécrite. Toby, une ancienne des Jardiniers de Dieu, se fait conteuse chaque soir pour les Crakers. Ces derniers sont trop naïfs pour appréhender les réactions des hommes. Toby doit leur expliquer ce qui les entoure mais également leurs origines. Devant leur parfaite innocence, elle élude, réinvente les évènements. Cette transmission orale ne tarde pas à passer par l’écriture : « Qu’est-ce qui va venir ensuite ? Des règles, des dogmes, des lois ? Le Testament de Crake ? Combien de temps avant qu’il y ait des textes anciens auxquels ils se sentiront obligés d’obéir, mais en ayant oublié comment les interpréter ? Est-ce que je les ai détruits ? » Un questionnement qui porte sur nos propres origines et qui montre également que les hommes n’auraient sans doute pas pu se passer d’une réinvention de celles-ci.

Un roman que je n’ai sans doute pas apprécier à sa juste valeur mais dont l’univers est parfaitement construit et n’est pas si éloigné de notre réalité.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

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Long week-end de Joyce Maynard

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Le long week-end du Labor Day 1987 s’annonce caniculaire. La rentrée des classes approchant, Henry, 13 ans, et sa mère Adele se rendent au supermarché pour acheter un  nouveau pantalon. C’est là que Henry est abordé par un homme. Ce dernier demande de l’aide au jeune garçon : « C’est alors que je l’ai vraiment regardé. Il était grand. Avec des muscles apparents sur le cou et la partie des bras que ne couvrait pas la chemise. Une de ces personnes dont le visage révèle ce que serait le crâne sans la peau. Il portait la chemise des employés de pricemart – rouge, avec le nom inscrit sur la poche : Vinnie. Et puis, j’ai vu que sa jambe saignait, au point que le sang avait traversé le tissu du pantalon et imprégnait la chaussure, ou plutôt la savate. » Adele accepte de lui venir en aide et le ramène chez eux. Rapidement, l’identité de l’homme est mise à jour : son nom est Frank, il vient de s’évader de l’hôpital de la prison où il était détenu pour meurtre. Adele et Henry deviennent ses otages.

Ce huis-clos nous est raconté par Henry une fois devenu adulte, ce qui lui permet d’avoir du recul sur ce week-end si marquant dans sa vie et celle de sa mère. L’atmosphère est dès le départ très particulière. Frank n’emploie à aucun moment la force pour s’introduire chez Adele. Cela ressemble peu à une prise d’otages et cela tient à la personnalité de la mère d’Henry. Entrelacées dans le récit du week-end, des brides de la vie d’Adele nous permettent de mieux la connaître. Elle vit quasiment en recluse dans sa maison, ne préparant que des surgelés ou des soupes Campbell à son fils. Adele est divorcée, Henry passe tous ses week-ends avec son père et sa nouvelle femme mais il s’intègre mal dans sa deuxième famille. On comprendra au fil du récit les évènements qui ont ébranlé la vie d’Adele et ont fait d’elle une femme si étrange, une femme prête à recevoir chez elle un meurtrier recherché par la police. Et à créer une relation intime avec lui, Frank prend la place du compagnon/du père qui a déserté la maison. Tous les trois vivent dans une bulle, se réinventent le temps de ce long week-end.

« Long week-end » est un roman captivant à l’intrigue parfaitement menée. Il dresse avec beaucoup de sensibilité et de tendresse le portrait d’une femme blessée par la vie et qui renaît le temps d’un week-end.

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Ruth de Elizabeth Gaskell

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Ruth Hilton devient orpheline à 16 ans. Obligée de quitter la ferme de ses parents, elle se retrouve apprentie couturière chez Mrs Mason dans une ville de l’est de l’Angleterre. Ruth souffre beaucoup de sa nouvelle situation et de sa monotonie. C’est lors d’un bal, où Ruth est employée pour réparer d’éventuels accrocs, qu’elle rencontre Henry Bellingham. Le gentleman est tout de suite charmé par l’incroyable beauté de la jeune femme. Celle-ci, innocente et naïve, se laisse doucement séduire par les manières élégantes d’Henry. Et lorsque Ruth est chassée de l’atelier de couture de Mrs Mason, Bellingham décide de l’emmener avec lui au Pays de Galles. Inévitablement, la liaison s’achève, Bellingham retourne à ses obligations sociales sans se préoccuper outre mesure de sa compagne.  « La difficulté dans laquelle le plaçait sa relation avec Ruth lui rendait la jeune fille ennuyeuse, et la simple évocation de cette aventure le remplissait de regrets irrités. Considérant tout ce qui n’était pas directement lié à son confort avec indolence, il se mit à regretter de l’avoir même rencontrée. L’affaire était si embarrassante, si malencontreuse. »  Ruth se retrouve seule, déshonorée et enceinte. Mais la vie semble vouloir offrir une deuxième chance à Ruth Hilton.

« Ruth » est le deuxième roman d’Elizabeth Gaskell et il date de 1853. L’histoire de cette jeune héroïne est sans doute la plus empreinte de religion de l’ensemble de l’œuvre de la romancière. Le destin de Ruth est celui d’une martyre. Elle s’est laissée entrainer dans le péché par Henry Bellingham en raison de son jeune âge et de son manque d’éducation. Après son départ, Ruth n’est que trop consciente de sa faute et elle en porte le poids. Pendant le reste de sa vie, elle va expier et tenter de se racheter. Elizabeth Gaskell nous montre le manque de compassion de la communauté dans laquelle Ruth va vivre. Elle est jugée comme une femme pervertie, irrécupérable en raison de principes religieux. Et pourtant Ruth est parfaitement irréprochable, humble et dévouée. La religion la condamne mais c’est également elle qui la sauve. Ruth se plonge en elle pour y trouver de la force et elle est accueillie par Mr Benson, un prêtre dissident. A travers ce personnage, Elizabeth Gaskell nous montre ce que la religion devrait être : charitable, accueillante pour ceux qui se repentent et prête à pardonner. Mr Benson aime son prochain, sa vision de la religion est humaniste. Des idées que partageaient Elizabeth Gaskell et qu’elle veut inculquer aux lecteurs victoriens fort prompts à juger les jeunes femmes dans la situation de Ruth.

Malgré un dolorisme religieux très appuyé à la fin du roman, le destin de Ruth est très émouvant. Et comme toujours, l’humanisme et la finesse d’Elizabeth Gaskell me touchent. La thématique m’a beaucoup fait penser à « Tess d’Urberville » de Thomas Hardy mais je ne sais pas si ce dernier connaissait ce roman de Mrs Gaskell.

Merci aux éditions Phébus pour cette lecture.

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Le bal des hommes de Gonzague Tosseri

 

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En ce matin de 1934, les policiers de la brigade mondaine, Blèche et Lazare, sont appelés au zoo de Vincennes. Leur venue semble bien incongrue dans un tel lieu. Mais pendant la nuit, des inconnus ont tué et émasculé un tigre et une panthère. Les pénis, ainsi tranchés, sont ensuite séchés et réduits en poudre pour servir d’aphrodisiaque. Il est très recherché par les homosexuels et c’est justement Blèche qui est chargé de surveiller « les invertis » de Paris. Un drôle de zèbre ce Blèche ! Il a ses entrées partout, connaissant les détails de la vie de chacun, peu bavard mais extrêmement observateur. « Personne ne l’aimait, car il ne faisait rien pour se montrer aimable, mais on le savait équitable et fidèle à sa parole, ce qui était une vertu rare chez les gars du 36. Personne ne le raillait une fois qu’il avait passé la porte et personne n’avait même songé à l’affubler d’un surnom. » Blèche se met donc en quête d’infos auprès de ses indics qui ne semblent au départ pas très loquaces.  Mais l’affaire du zoo de Vincennes n’est que l’arbre qui cache la forêt, Blèche n’est pas au bout de ses découvertes.

« Le bal des hommes » est le premier roman de Gonzague Tosseri, pseudo qui cache en fait deux journalistes. Le début du livre est fort prometteur : une enquête originale, un milieu gay du Paris de l’entre-deux-guerres, un policier atypique. L’ambiance des milieux interlopes du Paris des années 30 est d’ailleurs bien rendue. Elle est poisseuse et glauque. La chair est triste, l’alcool assomme et anesthésie les âmes perdues.

Malheureusement la suite du roman ne tient pas les promesses des premiers chapitres. L’intrigue s’éparpille très vite et on perd rapidement de vue l’affaire du zoo de Vincennes. Elle ne réapparaît dans le roman qu’à la page 162. De nombreuses histoires viennent parasiter le point de départ : celles de Blèche, de sa compagne Louise, de son frère Léon, de la Samo un travesti, d’Anselme Roche homosexuel pendant la première guerre mondiale. Certes la plupart des intrigues secondaires vont converger et faire sens les unes par rapport aux autres. Mais comme cette histoire est tarabiscotée, tortueuse et finalement peu crédible. Les morceaux du puzzle peinent à donner un tout cohérent et vraisemblable. La fin laisse un goût de factice et la multiplication des intrigues enlève le côté haletant qu’aurait dû avoir l’enquête.

« Le bal des hommes » est un premier roman qui n’est pas sans qualité : un personnage principal bien campé, une ambiance bien rendue. Mais, il est plombé par une intrigue labyrinthique, complexifiée par trop d’histoires secondaires.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

La lumière des étoiles mortes de John Banville

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Alex Cleave, un acteur de théâtre à la retraite, se remémore son premier amour lorsqu’il avait 15 ans. Mrs Gray était la mère du meilleur ami d’Alex et ils eurent ensemble une liaison de cinq mois. Le jeune homme découvre la sensualité, les premiers émois amoureux et les brûlures de la jalousie dans les bras de cette femme de vingt ans son aînée. Ses souvenirs envahissent son présent  au moment où un rôle inespéré au cinéma lui est proposé. Alex doit incarner Axel Vander, un critique littéraire à l’identité usurpée. Cette proposition ne peut que le chambouler. Axel Vander était en effet présent à Portovenere lors du suicide de Cass, la fille d’Alex, dix ans plus tôt. Elle aussi fait partie des fantômes du passé qui hantent les journées d’Alex.

Alex Cleave est un personnage récurrent dans les romans de John Banville. « Éclipse » raconte la fin de sa carrière théâtrale et « Impostures » est centrée sur Cass et son décès. Il semble que « La lumière des étoiles mortes » soit le dernier volet de ce triptyque consacré à Alex Cleave, d’où probablement sa tonalité mélancolique.

Mes lectures récentes se font écho, « La lumière des étoiles mortes » et « Une fille, qui danse » portent sur le même thème : la mémoire que l’on cherche à retrouver, à éclaircir. Deux hommes, âgés de la soixantaine, repensent à leur jeunesse et tentent d’établir la vérité de ce qu’ils ont vécu dans leur jeunesse. La mémoire est un leurre, elle ne délivre pas de vérité fiable. On la reconstruit après coup, on arrange nos souvenirs. Alex Cleave tente de coller au plus près de la réalité mais n’y arrive pas. Il modifie ses souvenirs de Mrs Gray, il n’est par exemple pas certain de se rappeler de la première fois où il l’a vue. Mais il se compose une image,  un souvenir auquel se raccrocher (Ce souvenir de Mrs Gray à bicyclette est d’ailleurs le premier émoi sensuel de ce jeune garçon). Comme le héros de Julian Barnes, Alex va être aidé dans sa recomposition du passé.

C’est au moment où il se retire dans ses souvenirs qu’Alex Cleave convoque le fantôme de Mrs Gray. Cette femme, la première de sa vie amoureuse, est restée essentielle pour lui. Elle l’initia non seulement à l’amour (John Banville nous offre de belles pages de sensualité frémissante) mais également à l’altérité. Alex découvre l’autre et ses mystères. Il ausculte, observe ce corps qui s’offre à lui. « Jamais encore, je n’avais eu aussi vivement conscience de la présence d’un autre être humain, cette entité distincte, cet incommensurable pas moi ; de ce volume qui déplaçait l’air, de ce poids doux qui s’enfonçait à l’autre bout de la banquette, de cet esprit occupé, de ce cœur qui battait. »  Et c’est sans doute pour cette raison que le souvenir de Mrs Gray reste aussi vivace et lumineux dans la mémoire d’Alex.

Mais cette ancienne amante n’est pas la seule étoile à distiller sa lumière morte dans le présent d’Alex. Cass, sa fille, est extrêmement présente. Elle l’est depuis son suicide mais le rôle proposé à Alex ravive les souvenirs. Elle est l’altérité dans ce qu’elle peut avoir de plus fort, celle sur laquelle Alex butte indéfiniment. Comment expliquer son suicide ? Comment comprendre son enfant lorsqu’il est atteint de schizophrénie ? Alex erre, s’enferme dans son passé pour tenter de saisir, d’appréhender ce qui lui a échappé à l’époque.

« La lumière des étoiles mortes » est un magnifique roman sur la mémoire servi par l’écriture précise et poétique de John Banville. Les images de Mrs Gray et de Cass se mélangent, s’associent pour composer le puzzle de la mémoire d’Alex et le constituer en tant qu’individu. « Étant donné qu’apparemment rien sur terre n’est jamais détruit, mais simplement démantelé et dispersé, ne pourrait-il en être de même pour la conscience de l’individu ? Où tout cela va-t-il donc quand nous mourons, tout ce que nous avons été ? »

Merci aux éditions Robert-Laffont.