Souvenir de l’amour, Chrysis de Jim Fergus

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Bogart Lambert a 17 ans en 1916 et il vit dans le nord du Colorado dans le ranch familial. A cause de lointaines origines françaises, il décide de rejoindre la France pour se battre dans le Légion étrangère. Un matin, il grimpe sur son cheval Crazy Horse et quitte ses parents. Après moult péripéties, Bogey arrive à New York. En attendant le prochain transatlantique, il travaille dans une maison de passe où il découvre la sensualité. Une fois sur le champ de bataille européen, Bogey devient une légende. Toujours accompagné de Crazy Horse, il se faufile entre les lignes ennemies, évitant les balles et les obus. Tous les soldats sont en admiration devant le « courrier cow boy ».

Gabrielle Jungbluth a 18 ans en 1925. Elle étudie le dessin, la peinture dans l’atelier Humbert à l’École Supérieure des Beaux-Arts. Fille du colonel Charles Ismaël Jungbluth, elle apprit à peindre en plein air avec celui-ci. Malgré son autorité et sa rigueur, le colonel sut déceler le talent de sa fille et lui permit de s’inscrire aux Beaux-Arts. Gabrielle prit alors le pseudonyme de Chrysis en hommage au roman « Aphrodite : mœurs antiques » de Pierre Louÿs. La jeune femme, curieuse de la vie et anticonformiste, va plonger à cœur perdu dans le Montparnasse des années folles et y rencontrer l’amour fou.

L’histoire qui préside à l’écriture de ce roman est bouleversante. J’ai eu le plaisir de l’entendre de la bouche de Jim Fergus lors du Festival America. Pendant l’été 2007 à Nice, Jim Fergus et sa compagne dénichèrent chez un antiquaire « Orgie » de Chrysis Jungbluth. La compagne de l’auteur étant atteinte d’un cancer, ils n’avaient pas les moyens de se l’offrir. De retour aux États-Unis, Jim Fergus eut envie de faire plaisir à sa compagne et il le fit venir de France.  « Orgie » fut le dernier cadeau de Noël de cette dernière. Elle légua le tableau à sa fille afin qu’elle soit plus libérée et à l’aise dans son corps comme les personnages du tableau. Jim Fergus dédie à son tour son roman à sa belle-fille.

« Souvenir de l’amour » nous raconte bien entendu la création de ce tableau et la deuxième naissance de Chrysis Jungbluth. Le Montparnasse des années 20 est un éblouissement pour la jeune femme : « Les gens qui y vivaient depuis longtemps l’appelaient simplement « le village », tant l’atmosphère de ce quartier était particulière, insufflant une sorte d’énergie folle qui avait été étouffée par la guerre et qui s’exprimait tout à coup librement comme le champagne qu’on vient de déboucher, jaillissant dans une explosion festive, pour célébrer un nouveau mode d’expression, une nouvelle manière d’être – la renaissance et la réinvention de la vie comme de l’art. » On croise dans les pages de ce roman Braque, Picasso, Pascin, Soutine … Un Montparnasse possédé par la fièvre de la liberté, de la sensualité et de l’art que j’aurais beaucoup aimé connaître et dont Jim Fergus sait rendre l’atmosphère.

Et puis, il y a l’amour fou de Chrysis et Bogey. Ces deux-là n’étaient pas nés pour se rencontrer mais leurs destinées vont finir par se croiser. Et c’est ce point de rencontre qui est également au coeur du roman. Jim Fergus prend plaisir à nous raconter la vie de Bogey et Chrysis avant que leurs regards ne se croisent. Les deux personnages semblent se construire pour cet amour, se transformer pour le recevoir.

« Souvenir de l’amour » est un très bel hommage à Chrysis Jungbluth, au Montparnasse des années 20 follement libre et créatif, au sentiment amoureux. Merci à ma copine Delphine de ma l’avoir fait découvrir.

Constellation d’Adrien Bosc

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Le 27 octobre 1949, le quadrimoteur Constellation EBAZN d’Air France quitte Orly pour les États-Unis. À son bord, la star de la boxe française, Marcel Cerdan,  qui va rejoindre Edith Piaf avant son combat décisif contre Jack La Motta. Ginette Neveu, la plus virtuose des violonistes de son temps, prend également place dans le Constellation. Une tournée l’attend aux États-Unis. Des anonymes complètent l’assemblée. L’avion doit faire escale dans les Açores. Arrivé dans la zone, le Constellation s’écrase sur la crête du mont Redondo sur l’île de Säo Miguel. Aucun des passagers ne survit à la catastrophe.

« Un concours infini de causes détermine le plus improbable résultat. Quarante-huit personnes, autant d’agents d’incertitudes englobées dans une série de raisons innombrables, le destin est toujours une affaire de point de vue. Un avion modélisé dans lequel quarante-huit fragments d’histoires forment un monde. Un sondage mouvant et précipité dépassant par sa description le conformisme même des études. Une recension d’hommes, de femmes. »

Adrien Bosc s’est intéressé à cette constellation de passagers, il a regardé de près leur destin et ce qui les a amenés à prendre l’avion d’Air France. Le cas de Marcel Cerdan est le plus connu et le plus emblématique de cet accident. Lui qui n’aimait pas prendre l’avion et qui devait traverser l’Atlantique en bateau, a changé son voyage pour satisfaire Edith Piaf qui le pressait de venir la rejoindre.

Adrien Bosc rend hommage également aux autres passagers du Constellation. Certains destins sont profondément émouvants. C’est le cas de Amélie Ringler, bobineuse à Mulhouse qui vient de voir son destin bouleversé. Une tante, vivant aux États-Unis, lui lègue toute sa fortune. La traversée devait amener Amélie vers une nouvelle vie, radieuse et luxueuse. Cinq bergers basques espéraient également changer de vie et de condition en prenant place dans le Constellation. Comme nombre d’entre eux a l’époque, ils tentaient l’aventure, le rêve américain. Et puis, il y a ceux à qui la chance à souri le 27 octobre 1949. Ceux qui peuvent remercier la passion amoureuse dévorante d’Edith Piaf. Trois personnes, dont un couple en lune de miel, sont obligées de laisser leur place à Cerdan et ses managers, échappant ainsi à leur destin tragique.

Les différents passagers sortis de l’oubli par Adrien Bosc forment une constellation perdue au-dessus des Açores. Ils constituent également un échantillon de ce qu’était la société française, des possibles, des espoirs qui s’offraient aux gens de leur époque.

Adrien Bosc est très attentif et sensible à ces lignes de vies brisées, interrompues par la chute du Constellation. Il s’attache avec son étude de ces destins à ce que Breton nommait les hasards objectifs. Ces coïncidences, ces événements qui font que l’on se retrouve au bon ou au mauvais endroit. La fragilité du destin, les forces mystérieuses du hasard qui semblent régir nos vies, sont au cœur du premier roman de Adrien Bosc.

J’ai été très touchée par cette réflexion sur le destin, sur ces vies restées en suspens sur le mont Redondo. La poésie de l’écriture de Adrien Bosc m’a totalement séduite. Une très belle réussite. 5/5

 

Le directeur de Anthony Trollope

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Septimus Harding, révérend à Barchester, est également le maître de musique de la cathédrale et le directeur d’un hospice de vieillards. Pour cette dernière fonction, il touche huit cents livres par an. C’est ce revenu qui va être au cœur d’un scandale. John Bold, une jeune homme réformateur,  décide de demander l’examen du testament à l’origine de l’hospice. En effet, les vieillards touchent une somme très modique en plus du logement et il semble bien qu’ils aient été lésés pendant de nombreuses années. Le pauvre directeur ne comprend rien à cette action, lui qui pensait vivre dans la légitimité la plus totale. C’est d’autant plus surprenant pour lui que l’attaque vient du prétendant de sa deuxième fille Eleanor. Le scandale va s’étendre, prendre de l’ampleur et bientôt ne pourra plus être stoppé.

« Le directeur » est le premier roman de la série consacrée aux chroniques du Barsetshire. Il fait partie des premiers romans écrits par Trollope et cela se sent. L’auteur n’a pas encore atteint la quintessence et la finesse de son art.  » Le directeur » est en prise directe avec l’actualité de 1855 où de nombreux scandales dans le monde religieux avaient émaillé les journaux. La question épineuse de l’argent dans ce milieu est au centre du scandale : le révérend Harding peut-il recevoir autant d’argent à ne rien faire alors que les pauvres ne touchent quasiment rien ? Le personnage de Harding est intéressant. Falot et timide, le scandale lui permet enfin de  s’imposer et d’affirmer son sens moral. Trollope sait déjà bien analyser et décortiquer l’âme humaine.

De même, il fait déjà montre d’un humour, d’une ironie redoutable. Qu’il ne se contente pas de retourner contre l’Eglise anglicane, mais également contre les journaux trop prompts à vouloir détruire la réputation d’un homme. On constate que le parfum du scandale a toujours affolé les journalistes. Son ironie lui permet également de décrire implacablement la petite société de Barchester : « Mme Goodenough, la femme du recteur au visage rubicond, déclara au directeur en lui serrant la main qu’elle ne s’était jamais autant amusée, ce qui témoignait du peu de plaisir qu’elle s’autorisait ici-bas car elle était restée assise toute la soirée sur la même chaise sans rien faire, sans parler et sans qu’on lui adresse la parole. » Ce fripon de Trollope se permet même de se moquer de mon cher Dickens qu’il rebaptise « Monsieur Sentiment » ! Je lui pardonne cette petite insolence puisque c’est fait avec beaucoup d’humour.

Manquant un peu de subtilité par endroits, « Le directeur » reste fort agréable à lire et donne envie d’ouvrir la suite, à savoir « Les tours de Barchester ».

Jim d’Harold Cobert

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La collection miroir des éditions Plon permet à des écrivains de se glisser dans la peau de personnages historiques, d’artistes ou de héros de fiction. Harold Cobert s’est emparé de Jim Morrison.

Le début du livre se déroule à Paris en 1971, Jim Morrison y a rejoint sa compagne Pamela. Il est méconnaissable : cheveux grisonnants, grosse barbe, de nombreux kilos en trop. On est loin du sex symbol en couverture du livre. On sait que c’est là qu’il va mourir à l’âge de 27 ans. Entre les deux, le chanteur des Doors se confie et raconte sa vie, ses frasques. Enfant de militaire qui ne cessa de déménager et de défier l’autorité de ses parents, Jim Morrison a passé sa vie à tester les limites, les siennes et celles des autres. « Ça m’a toujours éclaté de pousser les limites, toutes les limites. C’est confrontés à des circonstances extrêmes ou inhabituelles que le vernis social, moral et culturel craque et que les choses et les êtres se révèlent tels qu’ils sont vraiment. » L’alcool, la drogue, le sexe sont ses terrains de jeu favoris. Il est de tous les excès, il ne connaît aucune barrière, sa liberté est totale. Mais la société de la fin des années 60 n’est pas prête à accepter tous ses débordements.

Les provocations répétées et toujours plus violentes sur scène de Jim Morrison se terminent à Miami : insultes aux flics, exhibitionnisme, le chanteur est arrêté sur scène. Sans le savoir, Jim Morrison a suicidé le roi lézard et les Doors avec. Mais c’est au fond ce qu’il cherchait à faire depuis longtemps. L’histoire de Morrison est celle d’un malentendu. C’est celle d’un jeune homme féru de poésie, de cinéma, de chamanisme qui se voulait poète. La musique a croisé sa route et l’a consacré roi lézard. Lui, au départ, ne voulait même pas chanter et encore moins être une star. En six albums, les Doors ont créé une musique atypique, originale et donné naissance à un mythe.

Harold Cobert rend bien justice au personnage sauvage et excessif de Jim Morrison. L’atmosphère de l’époque est également bien décrite. Mon problème avec ce livre, c’est que je n’ai rien appris sur Jim Morrison. Je m’étais beaucoup intéressée à lui au moment du film d’Oliver Stone sur les Doors. Harold Cobert n’omet certes rien mais il ne rajoute rien non plus à la légende. Peut-être était-ce périlleux de choisir un personnage sans zone d’ombre, sans mystère à éclaircir.

Merci aux éditions Plon pour cette lecture.

La couleur du lait de Nell Leyshon

 

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« ceci est mon livre et je l’écris de ma propre main. nous sommes en l’an de grâce mille huit trente et un, je suis toujours assise à ma fenêtre et j’écris toujours mon livre.

je vois mon visage dans la vitre. mes cheveux et ma peau sont clairs.

je suis penchée sur ma table avec mon encrier devant moi et un tas de feuilles à ma gauche.

et vous savez maintenant que j’ai dû apprendre chaque lettre que j’écris. ça me fait deuil de vous raconter tout ça. il y a des choses que je n’ai pas envie de dire.

mais je me suis juré que je dirais tout exactement comme ça s’est passé. j’ai promis alors je dois continuer. »

Mary, une jeune fille de quinze ans, écrit son histoire, sa confession. Cadette d’une famille de quatre enfants, elle est élevée par un père brutal et une mère indifférente. Toute la famille travaille aux champs dans la campagne du Dorset. Du lever au coucher, pas de repos pour les quatre filles qui subissent la loi de leur père. Seul le grand-père infirme compatit à la difficile vie de Mary. Lorsque le pasteur Graham propose au père de Mary d’embaucher celle-ci pour s’occuper de sa femme malade, il n’y a aucune hésitation : le père prend l’argent et se débarrasse bien vite de sa fille boiteuse. Mrs Graham est pleine de gentillesse et de bonté envers Mary. Celle-ci découvre les livres, l’écriture et son horizon s’élargit. Son sort semble évoluer au mieux jusqu’à la mort de Mrs Graham.

« La couleur du lait » est le premier roman traduit en français de Nell Leyshon. Il est court, serré et dense. L’auteur l’a écrit en se mettant totalement dans la peau de la jeune Mary. La langue employée est celle d’une personne qui vient tout juste d’apprendre à écrire, qui ne maitrise pas encore le vocabulaire et la grammaire. L’ironie de la situation de Mary est qu’elle n’écrira que ce témoignage, cette confession puisque c’est en prison qu’elle écrit. Elle semble n’avoir appris à écrire que pour ce texte, pour s’expliquer aux yeux du monde. L’écriture ne la libère que de sa conscience, pas de sa condition sociale. « La couleur du lait » est un roman d’apprentissage qui s’achève dans la douleur et la drame. La jeune paysanne pleine d’aspirations et de curiosité, n’aura qu’effleurer les possibilités offertes par l’écriture et la lecture. L’émancipation de Mary ne sera malheureusement que de courte durée.

« La couleur du lait » est le récit poignant de la vie de la jeune Mary, paysanne et servante qui n’aura connu que la violence et l’humiliation.

Merci aux éditions Phébus pour cette découverte.

Le manteau de Greta Garbo de Nelly Kapriélian

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 « 800 pièces. Autant d’indices qui révèlent une facette de l’icône, pièces d’un puzzle à travers lequel elle signe sans s’en douter son autoportrait. La garde-robe qu’une femme porte serait comme le testament de ce qu’elle fut intimement, puisqu’elle témoigne de son goût, et qu’il n’y a peut-être rien de plus révélateur d’une vie intérieure. Toutes ces pièces disaient sa façon de vivre, d’appréhender son existence, le monde et elle-même. Après la mort de Garbo, sa garde-robe était devenue l’ultime corps qui attesterait de ce que fut vraiment le premier. Le duplicata de son corps réel – son ombre matérialisé. » Partie à Los Angeles pour réaliser un reportage sur la vente des vêtements et accessoires de Greta Garbo, Nelly Kapriélian en revient avec l’un des manteaux de la star. L’achat de ce manteau rouge, le manteau d’une étoile morte, l’entraîne dans une réflexion sur l’importance du vêtement, de l’apparence. Son livre est constitué de fragments, il s’agit d’un puzzle faisant s’entrecroiser l’essai et l’autofiction. Elle cite de nombreux auteurs pour étayer ses idées : Daphné du Maurier, Marcel Proust, Joris-Karl Huymans, Truman Capote, Oscar Wilde, HG Wells, Alfred Hitchcock….

Le vêtement est ce que nous montrons de nous aux autres. C’est notre vernis social, notre manière de nous présenter au monde. Il peut nous cacher ou au contraire nous montrer, souligner notre présence. La garde-robe vendue de Garbo montre ces deux aspects à la fois. Elle portait des vêtements d’homme (c’est d’ailleurs une pionnière du port du pantalon), discrets et sobres. Ses armoires étaient remplies de robes étincelantes, de manteaux aux couleurs vives comme celui acheté par Nelly Kapriélian. Ce masque social qu’est le vêtement peut nous permettre de nous réinventer, de nous transformer. L’auteur s’approprie l’aura de Garbo à travers son manteau comme Maria Callas s’était emparée de celle d’Audrey Hepburn. Et cela modifie l’image que l’on donne à voir aux autres. Cette transformation de soi peut aller jusqu’à la révolte. Oscar Wilde se faisait faire des manteaux pourpres, des vêtements allant à l’encontre de la mode victorienne et de l’ordre établi. Les punks hurlaient leur critique de la société anglaise par leur manière de se vêtir, de se coiffer.

Ces réflexions sur le vêtement s’inscrivent totalement dans la vie de Nelly Kapriélian et dans celle de sa famille. Il faut remonter jusqu’à son arrière-grand-mère pour expliquer son lien aux vêtements. Le mari de celle-ci mourut pendant le génocide arménien. Elle ne récupéra pas le corps de son mari mais uniquement sa chemise, qu’elle va enterrer au cimetière. La grand-mère et la mère de l’auteur travaillèrent ensuite dans le textile. Les histoires d’amour de Nelly Kapriélian évoquent « Vertigo » d’Hitchcock où James Stewart rhabille Kim Novak pour qu’elle ressemble à la femme de ses rêves. Et l’auteur se plie aux demandes de ses hommes, comme l’héroïne de « Rebecca », pour plaire, correspondre à l’image rêvée. Mais on ne peut se nier indéfiniment, renoncer à soi pour les autres.

« Le manteau de Garbo » est un livre passionnant, intelligent et riche. Un éloge du vêtement qui pose des questions sur notre identité, sur ce qui reste de nous, sur l’importance de l’art dans nos vies.

La fille dans l’escalier de Louise Welsh

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Jane, une libraire écossaise enceinte, débarque à Berlin pour s’y installer avec son amie Petra. Cette dernière est allemande et les deux femmes ont décidé d’élever leur enfant à Berlin plutôt qu’à Londres ou elles vivaient auparavant. Malheureusement Petra travaille beaucoup et Jane ne parle pas encore l’allemand. Elle est un peu désœuvrée dans le grand appartement que Petra vient d’acquérir. Jane finit par guetter les va-et-vient de ses voisins et notamment de la jeune Anna vivant à côté avec son père médecin. L’adolescente semble avoir un comportement étrange et Jane entend de violentes disputes entre elle et son père. Elle s’inquiète, s’interroge sur la manière dont est traitée Anna. La vie de l’adolescente finit par l’obséder totalement.

J’avais déjà souligné dans mon billet sur « De vieux os », le talent de Louise Welsh à rendre, à créer une atmosphère. Son dernier roman « la fille dans l’escalier » en est encore l’illustration. Elle s’attaque cette fois au genre du thriller et met en place un cadre très sombre. En face de l’immeuble où habitent Petra et Jane, se trouvent un bâtiment délabré, à l’abandon mais également un cimetière inquiétant où se rassemblent les corbeaux : « Les corbeaux s’étaient calmés,  leurs cris refluant pour n’être plus qu’un murmure (…). Mais voilà qu’ils recommençaient, leur croassement enflait pour devenir un chœur inquiet. Jane leva les yeux, se demandant ce qui les avait perturbés. Le vent commençait à souffler et la cime des arbres tourbillonnait pour entamer une danse. » La vue de ce morne paysage aggrave le sentiment de solitude et de malaise de Jane.

Ce dernier va s’accentuer lorsque Petra part pendant une semaine à Vienne pour son travail. Le malaise, diffus jusque là, s’affirme pleinement. L’obsession de Jane pour Anna se transforme en paranoïa qui la ronge et l’aveugle complètement. Sa mission est de sauver Anna contre tous et contre son gré. Mais est-ce vraiment Jane qui est aveuglée par sa paranoïa ? Quelle vérité est la bonne ? À la manière de Dennis Lehane dans « Shutter Island », Louise Welsh laisse planer le doute quant à la santé mentale de son héroïne. Qui doit-on croire dans cette histoire ?

J’avais beaucoup aimé « De vieux os » mais « La fille dans l’escalier » est plus réussi. Tenu de bout en bout, le récit monte peu à peu en puissance et se fait haletant et angoissant. Mais Louse Welsh arrive également à semer le doute dans l’esprit de son lecteur. Un thriller parfaitement maitrisé.

Freedom de Jonathan Franzen

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Patty et Walter Berglund forme un couple modèle avec leurs deux enfants  Joey et Jessica. Ils résident à St Paul, Minnesota, dans une banlieue privilégiée où ils font des envieux auprès de leurs voisins tant ils semblent unis et heureux. Mais cela ne dure pas. La vie des Berglund semble se désagréger subitement lorsque Joey décide de s’installer chez les parents de sa copine qui se trouvent habiter juste en face. « La douleur qui émanait de la maison des Berglund était proprement sui generis. Walter (…) admit maladroitement à plusieurs voisins que lui et Patty avaient été « virés » comme parents et qu’ils faisaient de leur mieux pour ne pas le prendre trop personnellement. » Jessica quitte également le foyer familial pour ses études. Sans ses enfants, Patty perd totalement pied et ne sait plus quoi faire pour que Joey revienne vivre sous son toit. Walter, plus radical, refuse de parler à nouveau à son fils. Comment cette famille, qui semblait parfaite, en est arrivé là ?

« Freedom » est une grande saga familiale qui nous raconte, depuis sa genèse, la relation de Walter et Patty. Les Berglund forme une famille américaine moyenne, démocrate, sûre de ses valeurs jusqu’à ce que l’implosion ne les questionne sur leurs choix. Car le centre du livre de Jonathan Franzen, comme l’indique son titre, c’est bien la liberté ou son absence car avons-nous tant de liberté que ça dans nos choix de vie ? Walter et Patty se demandent en tout cas s’ils ont fait les bons. A travers les récits des différents protagonistes (dont le centre est le journal de Patty), nous découvrons la vie des Berglund, leur jeunesse, leurs espoirs et surtout leurs désillusions. Patty, ignorée par ses parents, se replie sur le basket et devient une compétitrice acharnée. Toute sa vie est menée par son envie de gagner. Lorsqu’elle rencontre Walter, c’est de son meilleur ami, Richard Katz, qu’elle tombe amoureuse. Mais celui-ci est musicien de rock, instable et dragueur impénitent. C’est donc Walter qu’elle choisit pour correspondre à l’image de la famille américaine modèle : « Mais même si elle était finie comme joueuse inter-universités, elle avait toujours un chrono des trente secondes dans la tête, elle était toujours sous l’emprise de la sonnerie de fin de match, elle avait plus que jamais besoin de continuer à gagner. Et la plus belle façon de gagner -de toute évidence son meilleur tir décisif contre ses sœurs et sa mère- c’était d’épouser le garçon le plus gentil du Minnesota, de vivre dans une maison plus grande, plus belle et plus intéressante que quiconque dans la famille, d’enchaîner les bébés et d’accomplir, en tant que parent, tout ce que Joyce avait raté. » Mais elle sera rattrapé par ce choix et sombrera dans la dépression.

Walter, quant à lui, est rattrapé par son idéal politique. Démocrate, écologiste convaincu, il se retrouve à travailler pour une société qui dévaste des paysages soit disant pour sauver une espèce rare d’oiseaux. Comme Patty, le fait d’ouvrir les yeux sur sa situation va engendrer une grande déception et une remise en cause.

Le portrait de la famille Berglund est aussi celui de l’Amérique contemporaine. Un pays plein d’idéaux qui les voit se fracasser les uns après les autres. « Freedom » est un roman d’une ampleur rare où l’on suit les personnages de l’adolescence à l’âge adulte. Récit choral non linéaire, « Freedom » est un roman passionnant, captivant de bout en bout.

 

L’île au trésor de Robert Louis Stevenson

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C’est à l’auberge de la famille Hawkins que le pirate Billy Bones a échoué. Il est violent, boit beaucoup et se méfie de ses anciens amis. Il craint surtout un homme à la jambe de bois. Il demande au jeune Jim Hawkins de le prévenir si l’individu se présente à l’auberge. Lorsque Billy Bones passe l’arme à gauche, Jim et sa mère découvrent dans ses affaires une carte au trésor. Ils la montrent au docteur Livesey et à Sir Trelawney. Ce dernier s’enflamme pour cette quête et décide de partir à la chasse au trésor. Grâce à ses biens, il achète un bateau, l’Hispniola, et monte un équipage avec le capitaine Smolett. Le cuisinier, Long John Silver, a une jambe de bois ce qui inquiète Jim. « Durant mon hésitation, un homme surgit d’une pièce intérieure, et un coup d’oeil suffit à me persuader que c’était Long John. Il avait la jambe gauche coupée au niveau de la hanche, et il portait sous l’aisselle gauche une béquille, dont il usait avec une merveilleuse prestesse, en sautillant dessus comme un oiseau. Il était très grand et robuste, avec une figure aussi grosse qu’un jambon – une vilaine figure blême, mais spirituelle et souriante. » Mais il est bien trop aimable et agréable pour être celui que craignait Billy Bones. Tout l’équipage, Jim Hawkins compris, embarque vers l’aventure, vers la fameuse île au trésor.

Voilà un beau roman d’aventures classique, tous les ingrédients sont réunis pour nous dépayser : une île déserte, un trésor caché, de viles pirates, un perroquet jacassant. Stevenson a vraiment écrit ce que l’on attend d’un récit de ce type. A partir du moment où l’Hispaniola prend la mer, de nombreux rebondissements nous attendent, relançant sans cesse le suspens. L’aventure nous est majoritairement racontée par le jeune Jim  Hawkins pour lequel on éprouve tour à tour de la sympathie, puis de l’inquiétude et l’on finit par admirer sa bravoure et son intelligence. Long John Silver est devenu l’archétype du pirate : cupide, rusé, manipulateur, à la réputation terrible mais avec du panache et un certain sens de l’honneur. Le parfait méchant que l’on n’arrive pas à détester totalement.

« L’île au trésor » est un roman palpitant, rythmé qui vous emmènera loin de votre quotidien aux côtés du terrifiant Long John Silver.

Y comme Romy de Myriam Levain et Julia Tissier

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Vous connaissez mon peu d’appétence pour la chick-lit et me voilà m’apprêtant à vous parler d’un petit livre 100% girly. Romy est de la génération Y : « presque 30 ans, presque un mec, presque un boulot. » Ce sont ses aventures quotidiennes qui composent les cinquante chapitres. Ils sont accompagnés des dessins de Louison.

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Romy n’est pas sans nous rappeler Bridget Jones pour ses tentatives sentimentales compliquées (l’amour 2.0 n’est pas une sinécure et apporte finalement beaucoup de déceptions), son amour immodéré pour les soirées hautement alcoolisées, ses parents divorcés qui la prennent comme confidente (son père découvre les joies de meetic tandis que sa mère apprend péniblement à se servir de facebook) et sa copine Sonia avec qui elle peut tout partager. Romy a également un sens aigu de l’autodérision et son humour est communicatif.

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Toutes les situations y passent : du coiffeur d’où l’on sort avec la furieuse  envie de se recoiffer, de la déprime inévitable du dimanche soir, des attentes désespérés de sms, des cadeaux inutiles offerts par la famille à Noël, du dragueur relou de la rue à celui qui se croit au-dessus du lot. Romy accumule les mauvais plans, les ratages mais toujours avec le sourire. Romy ne baisse pas les bras, elle ne restera pas en CDD (boulot et mec) toute sa vie. Vous vous reconnaîtrez forcément dans certaines situations et vous rirez des autres.

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« Y comme Romy » est un petit livre fort sympathique, plein d’humour et que l’on a envie de lire avec ses copines.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour ce moment de détente.