L’herbe des nuits de Patrick Modiano

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« Je remontais le cours du temps. Le présent n’avait plus aucune importance, avec ces jours identiques à eux-mêmes dans leur lumière morne, une lumière qui doit être celle de la vieillesse et où vous avez l’impression de vous survivre. » Dans un carnet noir, Jean  retrouve les notes qu’il avait prises dans les années 60 lorsqu’il fréquentait une certaine Dannie. Des noms, des dates, des adresses reconstituent pour lui l’ambiance de cette époque. Entre Montparnasse et la place Monge, Jean recherche des traces de Dannie et de la bande d’hommes mystérieux de l’Unic Hotel.

Comme toujours chez Patrick Modiano, c’est le temps qui est au cœur de « L’herbe des nuits ». Le temps passé, évanoui que l’on essaie de retrouver, de réanimer. Âgé, Jean repense à cette période de sa jeunesse qui le marqua et le hante toujours. On ne saura que peu de choses sur lui en dehors de ses promenades avec Dannie, ses rencontres avec Aghamouri, étudiant marocain, Paul Chastagnier ou l’inquiétant George. Des zones d’ombre entourent chacun de ces personnages. La mémoire de Jean est parcellaire, troublée par les années qui le séparent de sa jeunesse.

 Comme Patrick Modiano, Jean est écrivain. Le livre qu’il écrit parlera de Dannie. Il sera sa bouteille à la mer vers elle. Un espoir qu’elle se reconnaisse, qu’elle le contacte pour enfin mettre un point final à cet épisode de sa jeunesse. Qu’enfin elle lui explique pourquoi elle changeait de noms, d’appartement, pour quoi elle fréquentait des hommes patibulaires, pourquoi un jour elle a disparu.

Paris, véritable personnage central du roman comme souvent chez Modiano, peut peut-être aider Jean à retrouver Dannie et les autres. C’est pourquoi, il parcourt le quartier de Montparnasse où il n’était plus revenu depuis. Il y cherche une incarnation de ses souvenirs. Mais la ville, comme Jean, a beaucoup changé : « Ce dimanche, il faisait presque nuit quand je suis arrivé avenue du Maine, et je longeais les grands immeubles neufs sur le côté des numéros pairs. Ils formaient une façade rectiligne. Pas une seule lumière aux fenêtres. Non, je n’avais pas rêvé. La rue Vandamme s’ouvrait sur l’avenue à peu près à cette hauteur, mais ce soir-là les façades étaient lisses, compactes, sans la moindre échappée. Il fallait bien que je me rende à l’évidence : la rue Vandamme n’existait plus. » Les lieux, comme les gens, disparaissent, la mémoire n’a plus de point d’ancrage. Les souvenirs de Jean n’en sont que plus vaporeux.

Certains diront que Patrick Modiano écrit toujours le même livre mais son œuvre est une quête proche de celle de Marcel Proust. Celle du temps que l’on cherche à retrouver, à fixer, celle des personnes oubliées que l’on fait resurgir grâce à la littérature, à la poésie des mots. « L’herbe des nuits » est un volet de cette cathédrale du temps où l’on cherche l’étrange Dannie dans un Paris troublé par le kidnapping de Ben Barka. Une œuvre envoûtante où la mélancolie s’insinue entre chaque ligne. Du grand art comme toujours avec Patrick Modiano.

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L’échange des princesses de Chantal Thomas

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En 1721, Philippe d’Orléans est régent en attendant la majorité de Louis XV. Pour asseoir sa position et son pouvoir, une idée brillante lui vient : il veut marier Louis XV à Maria Anna Victoria, l’infante d’Espagne. Cela permettra de réunir les deux royaumes. Maria Anna Victoria et Louis XV sont cousins germains et ont respectivement 4 et 11 ans. Philippe d’Orléans pousse encore plus loin son idée en proposant de marier sa propre fille, Mlle de Montpensier, à l’héritier de la couronne espagnole, le prince des Asturies. La fille du régent n’a que 12 ans. Les deux princesses vont voyager l’une vers l’autre pour être échangées en 1722 sur une petite île au milieu de la Bidassoa, rivière qui concrétise la frontière entre la France et l’Espagne. « Elles vont traverser la ligne, se retrouver l’une en Espagne, l’autre en France, coupées de leurs origines, séparées de leurs servantes et dames d’accompagnement, coupées de tout ce qui pourrait les rattacher à leurs parents, pure princesse française, pure princesse espagnole. Sur l’autre rive une vie nouvelle les attend. Leur passé est un pays étranger. »

Chantal Thomas continue à explorer son cher XVIIIème siècle et nous propose ici un épisode fort intéressant . L’histoire de ces deux princesses a tout pour nous captiver et nous surprendre. Ces deux enfants sont les jouets de la raison politique, de la diplomatie. A 4 et 12 ans, elles sont supposées se comporter comme des adultes (c’est le cas également pour le jeune Louis XV), accepter leur nouvelle situation et s’adapter sans broncher. Comment cela pouvait-il bien se passer ? Louise Elisabeth, Mlle de Montpensier, adopte une attitude extravagante, provocante. La petite Maria Anna Victoria se barricade derrière des murs de poupées et ne comprend pas la froideur de son cher fiancé. Leurs destinées parallèles sont un véritable crève-cœur, leurs deux vies sont totalement sacrifiées.

Malgré l’intérêt évident de ce fait historique méconnu, j’ai été déçue par le traitement qu’en a fait Chantal Thomas. Elle semble ne pas avoir su choisir entre l’essai historique et le roman. Elle cite par exemple beaucoup d’extraits de lettres des différents protagonistes comme si elle souhaitait témoigner de la véracité de ses propos. Mais quelle est la nécessité de ces citations si l’on est dans un roman ? Le ton employé n’est pas non plus celui du roman, il est beaucoup trop factuel. Et je n’ai pas non plus retrouvé la magnifique langue qui m’avait fait tant aimé « Les adieux à la reine ».

« Dans « L’échange des princesses », Chantal Thomas rate ce qu’elle avait si parfaitement réussi dans « Les adieux à la reine » : romancer l’Histoire. Et c’est d’autant plus dommage que le sujet était prometteur et original.

Le billet d’Eliza qui m’a gentiment prêté ce livre et celui de George avec qui j’ai fait cette lecture.

Le bois du rossignol de Stella Gibbons

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Viola Wither se retrouve veuve à 21 ans. Sans ressources, elle doit aller vivre chez ses beaux-parents,  propriétaires d’un manoir dans la campagne de l’Essex. La famille Wither vit une vie monotone et austère. Le père est uniquement intéressé par l’argent et la manière de le placer. Il impose aux autres membres de sa famille une vie réglée, régie par la pendule et ne supporte aucun retard. Les deux filles de la maison ne sont pas mariées : Madge se consacre au sport et à son désir d’avoir un chien, Tina attend toujours l’homme providentiel et le trouve dans le chauffeur de son père. Viola s’ennuie donc ferme parmi les Wither. Elle, si frivole, ne rêve que de la vie des voisins : les Spring qui organisent fêtes sur fêtes. Viola tombe d’ailleurs sous le charme du fils de la famille, Victor, qui malheureusement vient de se fiancer. Va-t-il enfin advenir quelque chose dans la vie de Viola ?

« Le bois du rossignol » est un roman très caustique, so english, qui évoque ceux de Jane Austen. Ce sont en effet les femmes qui en sont le cœur. Stella Gibbons nous en offre toute une galerie. Dans cette société conventionnelle et traditionaliste, ce sont elles qui font bouger les lignes. Viola est issue d’un milieu populaire, son père était propriétaire d’un magasin de mode. Son mariage ne plaisait absolument pas à Mr Wither, une mésalliance pour lui. Il devra en subir une autre avec l’amour de Tina pour le chauffeur. Chez les Spring aussi, c’est une femme qui veut révolutionner les habitudes. Il s’agit de la cousine orpheline de Victor, Hetty. Elle voudrait faire des études à l’université, être indépendante et passe son temps à lire de la poésie. « À présent, Hetty devait s’y consacrer en cachette, sous peine de provoquer les moqueries puis les commentaires acerbes de sa tante et son cousin, ils n’appréciaient pas la singularité et l’intelligence chez les jeunes filles. De telles créatures, incapables de faire carrière malgré leurs dons, étaient des inadaptées. Si, comme Hetty, elles ne montraient aucun talent pour les fêtes, l’équitation, le tennis, le ski, l’avion, la voile et le golf, elles étaient une épreuve, un constant sujet d’irritation pour les Spring. » Hetty rêve du calme et de la vie monacale des Wither ! Elle aussi va à l’encontre du modèle féminin traditionnel et espère pouvoir enfin choisir sa vie.

« Le bois du rossignol » est un roman plein d’esprit qui nous livre des portraits de femmes très modernes et très justes. Une jolie découverte.

Un grand merci aux éditions Points pour ce roman.

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Le chien qui louche d’Etienne Davodeau

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Voilà bien longtemps que je voulais découvrir cette BD, c’est enfin chose faite. Fabien est surveillant au musée du Louvre. Loin des stéréotypes, il prend plaisir à son métier. Il aime discuter avec les habitués, les passionnés comme M. Baloutchi. Sa vie privée se passe également très bien. Fabien est en couple depuis peu avec Mathilde, une jeune femme libre et vive. Celle-ci décide de présenter son amoureux au reste de sa famille. Son père et ses frères travaillent ensemble dans une entreprise de meubles. Ils sont un peu rustres mais attachants. Lorsqu´ils découvrent le métier de Fabien, ils décident de lui montrer le tableau de leur aïeul. La toile représente un chien qui louche et est très loin d’être un chef-d’œuvre ! Fabien est bien trop poli pour donner son avis et se retrouve embarqué dans une drôle d’aventure : la famille de Mathilde veut faire rentrer « Le chien qui louche » au Louvre !

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La thématique ne pouvait que me plaire et Étienne Davodeau rend un bel hommage au Louvre et aux gens qui y travaillent. J’ai beaucoup aimé le passage où les gardiens parient sur le temps qu’il leur faudra pour avoir la première personne de la journée à demander la Joconde ! On comprend dans cette page, et dans d’autres, toute la problématique du musée : comment faire pour que les touristes ne se contentent pas de la Joconde et de la Victoire de Samothrace ? Les salles du musée sont très joliment mises en scène dans cette BD et cela donne envie d’y retourner pour explorer les salles désertées par les hordes de visiteurs. Et puis, il y a la République du Louvre, une société secrète très « Da Vinci code ». Une société d’amoureux du musée qui regardent les œuvres d’art avec un regard neuf et beaucoup de bienveillance.

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Les personnages sont tous parfaitement croqués. Le couple Fabien et Mathilde est plein de tendresse, de fraîcheur. On sent bien les débuts du couple, on ne sait pas encore bien quels sont les réactions, les traits de caractère de l’autre. La famille de Mathilde est aussi parfaitement rendue. Ce sont des hommes du terroir, terre à terre, loin des considérations artistiques de Paris mais avec la main sur le cœur. Et il y a les histoires touchantes des membres de la société secrète qui tous ont un rapport très personnel au musée. Étienne Davodeau est doué pour créer des personnages attachants, sympathiques et très humains.

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« Le chien qui louche » est une très belle bande dessinée qui rend un bel hommage au musée du Louvre et à ses admirateurs.

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L’homme au complet gris de Sloan Wilson

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 Thomas R. Rath habite dans le Connecticut avec sa femme Betsy et leurs trois enfants. Leur maison n’est plus à la hauteur de leurs espérances, elle se fendille, est terne. Le jardin n’est pas entretenu et est franchement miteux. Tom travaille à la Fondation Schanenhauser qui aide des artistes et des chercheurs scientifiques. Il en est le directeur depuis plusieurs années et ses perspectives professionnelles lui semblent bouchées. « La barbe, se dit-il. Ce qu’il y a, c’est que jusqu’à maintenant, nous nous sommes leurrés. Autant nous avouer que ce dont nous avons envie c’est d’une grande maison, d’une voiture neuve, de vacances d’hiver en Floride et d’une bonne police d’assurance. Quand on regarde les choses en face, un homme qui a trois enfants n’a pas le droit de dire que l’argent n’entre pas en ligne de compte. » Tom se doit d’améliorer sa situation. Et un nouveau travail s’offre à lui à l’United Broadcasting. Il ne sait pas exactement ce qui va lui être proposé mais Tom n’hésite pas à se rendre à plusieurs entretiens vêtu de son complet de flanelle grise.

La quatrième de couverture évoque à juste titre l’univers de mon cher Richard Yates. On retrouve effectivement des thématiques communes. Tom Rath a fait la deuxième guerre mondiale. Il n’évoque jamais ce qu’il y a vécu mais ce douloureux passé va la rattraper, le hanter. Comme dans « La fenêtre panoramique », le couple Rath vit dans une banlieue et rêve de réussite sociale dans cette Amérique des 50’s en plein boom économique. Betsy pousse son mari pour qu’il gravisse les échelons, pour qu’il soit ambitieux.

La situation de départ est donc proche de celle du célèbre roman de Yates. Mais la suite est très différente. Sloan Wilson n’est pas désespéré et sa vision du couple est beaucoup plus lumineuse que celle de Yates. « L’homme au complet gris » m’a évoqué les comédies américaines des années 50 de Lubitsh, Capra ou Hawks. Tom Rath se demande ce qu’il doit choisir entre sa réussite professionnelle et son bonheur familial. Question que se pose également Don Draper dans « Mad men » qui semble s’être inspiré du roman de Sloan Wilson. Mais encore une fois, on est très loin de la noirceur de la série et les choix de vie de Tom Rath sont modernes et le rendent fort sympathique.

Malgré des longueurs liées au manque de rebondissements de l’intrigue, « Lhomme au complet gris » est un roman plaisant aux interrogations contemporaines. Il a été adapté en 1956 avec le merveilleux Gregory Peck, il va donc falloir que j’en fasse l’acquisition !

Merci à Babelio pour cette lecture.

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Un dernier moment de folie de Richard Yates

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 « Un dernier moment de folie » est un recueil de nouvelles publié de manière posthume. En plus d’être un immense romancier, Richard Yates était également un excellent novelliste.

L’Amérique des années 50 est une nouvelle fois passée sous l’œil d’entomologiste de Yates. La guerre est bel et bien finie mais elle imprègne toujours le quotidien de ceux qui en sont revenus. Certains ont des difficultés à retrouver une vie normale. Leurs corps restent marqués, blessés. Comme Yates lui-même, certains font de longs séjours en sanatorium (« Une aventure clinique », « Voleurs »). D’autres sont en convalescence à domicile comme dans « Un ego convalescent ». Mais la maladie questionne leur place dans la société, leur rôle d’homme fort et performant. L’Amérique des années 50 veut balayer la guerre et ses traumatismes pour mieux se reconstruire et s’imposer. Mais les hommes en costumes gris qui doivent chaque jour aller conquérir le monde, sont pétris de doute et de souvenirs traumatisants.

Et la vie privée n’a rien de réjouissant. Que ce soit pour les hommes (« Le contrôleur ») ou pour les femmes (« Une soirée sur la Côte d’Azur »), l’amour n’est qu’une vaste désillusion, un jeu de dupes où l’on est certain de perdre. Néanmoins, Richard Yates peut parfois échapper à son pessimisme noir. La dernière nouvelle du recueil, « Un ego convalescent », se termine sur une étonnante note d’espoir et de bonheur.

Au cœur de « Un dernier moment de folie » est la désillusion, le désespoir d’hommes et de femmes qui ne trouvent pas leur place dans l’Amérique conquérante de l’après-guerre. Un superbe recueil de nouvelles qui concentre les thématiques classiques de Yates et culmine avec une nouvelle un peu à part puisqu’elle se passe pendant la guerre. « Des cloches dans le petit matin » est un bijou de nouvelle, courte et percutante.

Merci aux éditions Robert-Laffont qui m’offrent une nouvelle fois le plaisir de lire ce grand auteur américain.

Rudik de Philippe Grimbert

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La collection Miroir des éditions Plon propose de réinventer le genre de la biographie et de découvrir de grandes personnalités par le biais de la fiction. Après le Jim Morrison de Harold Cobert, j’ai découvert Rudolf Noureev grâce à Philippe Grimbert. Ce dernier a choisi l’angle de sa profession d’origine, la psychanalyse, pour aborder le grand danseur russe.

A la fin des années 80, Tristan Feller s’est fait une belle réputation de psychanalyste dans la haute société parisienne. C’est grâce à cela qu’on lui propose un  nouveau patient : Rudolf Noureev. Le psychanalyste accepte de le recevoir. S’engage alors entre les deux homme une véritable lutte de pouvoir et de domination.

Philippe Grimbert a personnellement connu Rudolf Noureev puisque sa femme fut son assistante à l’Opéra de Paris. Et il avoue avoir été fasciné par cet homme comme le sera Tristan Feller dans le roman. Comment ne pas l’être lorsqu’on lit la description qu’en fait le psychanalyste : « Ses portraits m’apparurent sous un autre jour : je découvrais cette beauté sauvage avec un œil neuf, sans doute aiguisé par la proximité de notre rencontre. Pommettes hautes, nez fin, lèvre supérieure barrée d’une cicatrice, je fus frappé par l’insolence de ce visage sculpté dans l’orgueil et dont chaque trait était un défi lancé à ceux qui le contemplaient. » Noureev est un mythe vivant qu’il alimente lui-même. L’exemple le plus frappant est son passage à l’ouest. Il aurait échappé à ses gardes grâce à un grand jeté le transportant au-dessus d’eux. Noureev lui-même raconte cette histoire et nourrit ainsi sa légende.

Ce que l’on découvre petit à petit, ce sont les fêlures profondes cachées sous la flamboyance de l’artiste. Noureev a du quitter son pays, sa famille pour conquérir sa liberté. Pendant 25 ans, il devra vivre loin des siens et le retour sera douloureux puisque sa mère mourante ne le reconnait pas. Noureev perdra également son grand amour, le danseur danois Eric Bruhn, à la même période que son retour en Russie. On comprend alors mieux pourquoi la danse était à ce point vitale pour Noureev. La danse était son pays, sa raison de vivre, sa liberté conquise. On comprend aussi pourquoi le psychanalyste rompt toutes les règles pour ce personnage brillant et magnétique. La vie de Noureev permet à Philippe Grimbert de faire une distinction intéressante entre réalité et vérité. Ce qui importe à l’historien et à l’essayiste c’est la réalité des faits. Mais pour le psychanalyste et le romancier, c’est la vérité qui compte, la manière dont on se réinvente, dont on recrée nos souvenirs.

« Rudik » est un roman très agréable à lire notamment grâce à la qualité de l’écriture de Philippe Grimbert. . Elle rend un bel hommage à la personnalité, la stature de Rudolf Noureev.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Les apparences de Gillian Flynn

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Nick est journaliste à New York. Il est fier de sa réussite sociale et de son mariage avec la splendide et brillante Amy. Celle-ci rédige des tests de personnalité pour différents magazines. Elle est à la tête d’une belle fortune grâce à ses parents et à leurs livres pour enfant « L’épatante Amy ». Le couple semble avoir une vie parfaite jusqu’à ce que la crise s’en mêle. Nick perd son travail. Et rapidement, c’est le tour d’Amy. Désœuvré, le jeune couple se laisse aller. Les parents de Nick étant tous les deux gravement malades, la décision est prise de déménager dans le Missouri, dans la petite ville où Nick a grandi. « J’avais simplement présumé que je prendrais sous le bras ma femme new-yorkaise, avec ses goûts new-yorkais et sa fierté new-yorkaise, et que je l’enlèverais à ses parents new-yorkais – en abandonnant Manhattan et son enivrante frénésie futuriste – pour la transplanter dans un petit bled paumé au bord de la rivière Missouri, et, que tout irait bien. » Et tout n’est pas allé comme Nick l’aurait souhaité. Les relations entre Nick et sa femme s’enveniment rapidement. Et c’est le jour de leur cinquième anniversaire de mariage que la police constate la disparition d’Amy. Le salon est en désordre. Une bagarre semble y avoir eu lieu. La vie du couple est alors sous les feux des projecteurs.

J’ai enfin lu « Les apparences » et mon billet va se rajouter au concert de louanges que ce roman a déjà reçu. C’est un thriller parfaitement maîtrisé, il faut souligner la maestria de sa construction. Les évènements de la vie du couple sont alternativement racontés par Nick et Amy. La succession des points de vue amène à se poser des questions sur la véracité des propos lus. Qui nous dit la vérité ? Et pendant 570 pages, Gillian Flynn mène son lecteur en bateau. Les récits, les indices, les retournements de situation se succèdent et créent à chaque fois la surprise du lecteur. Ce thriller est véritablement machiavélique, on ne sait jamais à quel saint se vouer. Nick et Amy sont tour à tour attachants et méprisables. Leur psychologie est finement approfondie. La vie du couple en prend un coup et les apparences volent en éclat.

Je défie quiconque de pouvoir lâcher ce livre avant la fin qui est parfaitement glaçante. « Les apparences » est un excellent thriller, intelligent, complexe et totalement prenant.

Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

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 A l’occasion d’un voyage officiel organisé en 2010 pour l’année France-Russie, Maylis de Kerangal eut l’occasion de prendre le Transsibérien et elle écrivit par la suite ce court roman.

« Tangente vers l’est » est le récit d’une rencontre improbable, aussi courte qu’intense. Deux solitudes se trouvent et s’entraident à bord du transsibérien. Aliocha est un jeune conscrit russe. Il ne veut pas intégrer l’armée, ne veut pas passer des mois au fin fond de la Sibérie. Il a pourtant essayer d’y échapper mais Aliocha n’a pas l’argent nécessaire et il n’a pas non plus de petite amie prête à tomber enceinte pour qu’il puisse rester chez lui.

Hélène est une trentenaire française. Elle a suivi son amant Anton en Russie. Mais elle ne s’habitue pas à ce pays, ne se fait pas à l’ambiance. Anton travaille beaucoup sur un projet de barrage et Hélène est très souvent seule.

Hélène est en 1ère classe, Aliocha en 3ème. Et Pourtant, ils se rencontrent. « Le paysage défile maintenant par les ouvertures de la cellule grise qu’ils ont occupée ensemble, à touche-touche, unis dans les mêmes soubresauts, dans les mêmes accélérations et les mêmes ralentissements, où ils ont mélangé la fumée de leurs clopes et la chaleur de leurs souffles. Aliocha retient sa respiration, il n’est pas suppliant, il n’est pas une victime, il est comme elle, il s’enfuit, c’est tout. La femme pose ses yeux dans ceux du garçon -une clairière se lève dans le petit jour sale, très verte-, se mord les lèvres, suis-moi. »

« Tangente vers l’est » est un huis-clos sur la fuite. Hélène et Aliocha sont tous les deux en fuite pour des raisons différentes, chacun veut échapper à sa vie actuelle ou future. Au-delà de la barrière de la langue (aucun ne parle celle de l’autre), de la classe sociale, Hélène et Aliocha vont se protéger et se comprendre.

Le récit est haletant, Hélène doit cacher Aliocha, sa désertion est découverte très rapidement. Le suspense nous tient de bout en bout. Comme toujours avec Maylis de Kerangal, le roman est parcouru d’une multitude de détails qui rendent crédibles la situation et les personnages. Ceux-ci se dévoilent petit à petit, au fur et à mesure de leurs pensées.

Malgré l’enfermement, Maylis de Kerangal ouvre l’horizon de son lecteur sur les paysages sibériens. La description du lac Baïkal, que les voyageurs guettent de leurs fenêtres, est splendide.

« Tangente vers l’est » fait une nouvelle fois montre du formidable talent de Maylis de Kerangal. J’ai été totalement entraînée par sa langue bouillonnante, rythmée et poétique.

Avis à mon exécuteur de Romain Slocombe

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Le lundi 10 février 1941, un homme est retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. La police conclut au suicide. Quelques années après, un manuscrit est retrouvé dans une poubelle. Il est intitulé « Le grand mensonge » et a été écrit par un certain Victor Krebnistky, ancien agent du renseignement soviétique. Il est rapidement établi que c’est Victor qui a été retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. La thèse sur les causes de son décès semble alors suspect car Victor a toujours déclaré qu’il serait un jour suicidé. Son manuscrit raconte ses années au service de Staline et son désenchantement face à la folie du dirigeant russe.

Voilà un livre exigeant qui ne se laisse pas appréhender facilement. Les cent premières pages sont ardues et austères. Le lecteur est noyé sous une énumération de noms, de dates et de sigles. Il faut un certain temps pour s’y retrouver entre la Tchéka, le GPou, le NKVD, le Poum, l’Okhrana, etc… Mais cela vaut le coup de s’accrocher, le récit devient ensuite passionnant et évoque la dérive sanguinaire du parti communiste de Staline.

Le récit de Victor Krebnistky est emblématique de ces idéalistes s’engageant au PC par conviction profonde et qui découvrirent avec horreur la vraie personnalité de Staline. « La révolution valait aussi que l’on mourût pour elle. Qu’importaient nos existences fortuites, négligeables, en regard du bonheur futur de l’humanité ? Nous détruirions le vieux monde, afin de bâtir sur ses ruines noircies le splendide monde à venir. Nathan Poretski et moi-même, déjà inscrits en 1919 au nouveau Parti Communiste des ouvriers de Pologne (KPRP), rejoignîmes le Parti Communiste de Russie lors de la guerre russo-polonaise de 1920. » Toute la première partie du roman de Romain Slocombe est consacrée à la guerre d’Espagne où Staline joue déjà un double-jeu. Son soutien n’est que superficiel, il envoie des armes endommagées avec peu de munitions pour ménager sa possible alliance avec Hitler.

C’est bien évidemment l’accentuation des purges à partir de 1937 qui fait réfléchir Victor Krebnistky. Les trotskistes sont tous éliminés les uns après les autres. Les anciens camarades de Victor sont tous amenés à la Loubianka et n’en ressortent jamais. Victor, grâce à son intelligence et à son sens de l’esquive, réussit longtemps à éviter de franchir les portes du quartier général des services de renseignements soviétiques. Romzin Slocombe rend parfaitement compte de la montée de la paranoïa dans le régime soviétique. Staline est un arriviste, prêt à changer de camp pour conserver le pouvoir et prêt à tout pour se débarrasser des voix discordantes. Il montre aussi sa formidable capacité à faire accepter ses mensonges sous un vernis idéaliste.

« Avis à mon exécuteur » est un roman qui demande de l’attention et de la persévérance à son lecteur. Mais ce dernier est récompensé par un récit extrêmement bien documenté, haletant et au souffle romanesque indéniable.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont pour cette découverte.