La tête de la reine de Edward Marston

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En février 1587 au château de Fotheringhay, c’est la fin de Marie Stuart. Sa cousine, Elizabeth Ière, l’a condamnée à mort. Marie sera décapitée, sa tête montrée à la foule. A Londres, à l’auberge de la tête de la reine, la troupe théâtrale des hommes de Westfield répètent pour leur nouvelle pièce. Au centre de la troupe : Nicolas Bracewell le régisseur et bien plus encore : « Nicholas Bracewell se montrait si capable et si ingénieux que ses attributions ne cessaient d’englober de nouvelles responsabilités. Non content d’organiser la mise en scène à partir de l’unique exemplaire complet d’une pièce, il assurait le rôle de souffleur, supervisait les répétitions, contribuait à former les apprentis, s’occupait des musiciens, amadouait les machinistes, conseillait en matière de costumes et d’accessoires, et négociait les licences des nouvelles pièces auprès de l’Intendant des menus plaisirs de la reine. » Sans lui, la troupe s’écroulerait. A la fin de la répétition, Nicholas accompagne un comédien, Will Fowler, pour boire un verre avec une ancienne connaissance. A la taverne, une bagarre se déclenche entre Will et un autre client. Les épées sont dégainées et un coup fatal est porté à Will. Nicholas, effondré par la perte de son ami, ne tarde pas à découvrir que cette mort est loin d’être accidentelle. Il se lance alors dans une enquête pour retrouver le meurtrier de Will.

Voici un roman fort sympathique qui remplit parfaitement son rôle de divertissement. Les personnages sont bien dessinés et deviennent rapidement attachants à l’instar du héros Nicholas Bracewell. Le directeur et acteur principal des hommes de Westfield, Lawrence Firethorn, est un personnage haut en couleur. Orgueilleux, séducteur, fougueux, il est éclatant sur scène où il interprète tous les rôles importants. Il y a également le pauvre Edmund Hoode qui doit écrire des pièces au débotté en fonction de l’actualité et des caprices de Lawrence Firethorn. Barnaby Gill, autre acteur de la troupe, est beaucoup moins sympathique et surtout il a des vues sur les jeunes apprentis de la troupe ce que Nicholas ne peut admettre.

L’atout principal de cette série est la découverte de la vie d’une troupe de théâtre à l’époque de Shakespeare. Edward Marston montre bien toutes les difficultés rencontrées par les comédiens. La concurrence faisait rage, il y avait énormément de jalousie entre les troupes. Il fallait donc sans cesse innover et surtout proposer de nouvelles pièces. Celles-ci pouvaient se référer à l’actualité mais toujours de manière indirecte. On le voit bien dans « La tête de la reine » avec la pièce glorifiant la victoire sur l’invincible Armada. Les auteurs devaient également faire en sorte que les pièces plaisent à tout type de public,  puisque aussi bien les nobles que les pauvres assistaient aux spectacles. Les pièces devaient donc s’enchainer à un rythme infernal sans quoi la troupe pouvait tomber dans l’oubli.

« La tête de la reine » est très plaisant à lire et nous plonge dans les coulisses du théâtre élisabéthain pour le plus grand plaisir des amateurs de cette période.

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Mr Brown d’Agatha Christie

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Au moment où sombre le Lusitania, un homme confie des documents de la plus haute importance à une inconnue pour qu’elle les remette au gouvernement britannique.

Après la première Guerre Mondiale, Prudence Cowley, surnommée Tuppence, et Thomas Beresford, amis d’enfance, se rencontrent par hasard à Londres. Après leur démobilisation, ils éprouvent des difficultés à trouver du travail. Tous deux ont besoin d’action et surtout d’argent. Tuppence a ainsi l’idée de passer une annonce pour proposer les services des jeunes aventuriers pour n’importe quelle mission.  Un possible employeur ne tarde pas à prendre contact avec eux. Tuppence devra se rendre dans une pension de jeunes filles et observer ce qui s’y passe. Elle doit se choisir un nom d’emprunt et choisit celui de Jane Finn, nom entendu dans la rue. A ce nom, son futur employeur s’empourpre, s’énerve. Le lendemain, il disparaît complètement. Qui est donc cette Jane Finn ? C’est ce que Tuppence et Tommy vont tenter de découvrir et ils vont devoir faire face au machiavélique et mystérieux Mr Brown.

Ce roman est le deuxième d’Agatha Christie après « La mystérieuse affaire de Styles ». Il s’agit de la toute première fois qu’apparaît le duo Tuppence et Tommy, deux personnages très attachants dès le premier opus. Tuppence est très dynamique, très fantasque, fonçant tête baissée. Elle rêve d’indépendance mais ne dirait pas non à un riche mari ! Tommy est beaucoup plus réfléchi, terre à terre, moins intrépide que son amie. Nous verrons dans « Mr Brown » que les deux caractères se complètent à merveille.

L’intrigue est proche des films de la période anglaise d’Alfred Hitchcock comme « Les trente-neuf marches » ou « Une femme disparaît ». Tuppence et Tommy vont affronter une organisation criminelle expérimentée à la tête de laquelle se trouve le fameux Mr Brown. Leur enquête s’articule autour d’un secret d’état qui, s’il était découvert, pourrait renverser le gouvernement en place. Comme dans les films mentionnés plus haut, l’intrigue est menée tambour battant et est émaillée de nombreux rebondissements. Et malgré toutes leurs mésaventures, Tuppence et Tommy ne perdent pas leur sens de l’humour, so english !

« Mr Brown » est un agréable divertissement : c’est suranné, délicieux, enlevé et léger comme une crème anglaise ! Une lecture très plaisante comme toujours avec Lady Agatha !

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Le liseur de Bernhard Schlink

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A 15 ans, Michael fait la connaissance de Hanna Schmitz. Elle a vingt ans de plus que lui mais une relation amoureuse se noue entre eux. Un rituel se met d’ailleurs en place dans leur couple : l’adolescent arrive, tous deux se lavent, font l’amour et ensuite Michael fait la lecture à Hanna. Celle-ci est avide de découvrir de nouveaux ouvrages, elle écoute attentivement son « garçon ». Le jeune Michael tombe rapidement amoureux d’elle. Il est chaque jour plus impatient de la retrouver, il la suit dans le tramway où elle est contrôleuse. Hanna est une femme pleine de mystères et de sensualité, ce qui ne pouvait que fasciner ce jeune homme. Pourtant, leur relation se termine brutalement six mois après. Du jour au lendemain, Hanna disparait totalement de son appartement, de sa ville. Elle ne laisse aucun message au grand désarroi de Michael. Ce n’est que sept ans après qu’il la retrouve : « J’ai revu Hanna en cour d’assises. Ce n’était pas le premier des procès sur les camps de concentration, ni l’un des plus grands. Notre professeur à l’université, l’un des rares à l’époque qui travaillaient sur le passé nazi et sur les procès qui y avaient trait, avait fait de celui-là le sujet de son séminaire, en escomptant qu’avec l’aide d’étudiants il pourrait suivre et l’étudier de bout en bout ». Michael va assister à chaque journée du procès où Hanna comparait avec quatre autres anciennes surveillantes de camp.

Le livre de Bernhard Schlink interroge bien évidemment la responsabilité. En choisissant le personnage d’Hanna, il veut exprimer la difficulté dans certains cas à choisir son camp. La question que chaque allemand de cette génération aurait dû se poser était : qu’aurais-je fait à sa place ? Non que cette interrogation dédouane ou déculpabilise, mais elle peut permettre d’engager un véritable débat et de voir que tout n’est pas inévitablement noir ou blanc. L’histoire d’Hanna, son handicap social, que je ne dévoilerai pas pour ceux qui n’auraient pas lu le roman, expliquent ses choix sans pour autant les justifier. Le personnage d’Hanna est magnifique et d’une belle complexité. Les zones d’ombres de la première partie du roman s’éclairent dans la deuxième pour la rendre encore plus touchante et fragile. Cette femme, qui semble forte et parfois abrupte, se révèle en lutte perpétuelle, en fuite constante pour garder son secret. Elle tente de se rendre invisible et vit dans une grande solitude lorsqu’elle rencontre Michael. « Le liseur » est également le récit d’une belle et profonde histoire d’amour. Michael ne se remettra jamais de sa rencontre avec Hanna. Il ne l’oubliera jamais, elle le hantera et l’empêchera de vivre une autre histoire.

Le film où Hanna est interprétée par la toujours parfaite Kate Winslet m’a un peu gâché le livre puisque je connaissais le secret d’Hanna. J’ai néanmoins pris un grand plaisir à le découvrir et j’ai apprécié la délicatesse et la subtilité avec laquelle Bernhard Schlink abordait le sujet.

 

Lulu, femme nue de Étienne Davodeau

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Lulu passe un entretien d’embauche après s’être occupée pendant seize ans de ses trois enfants. Son manque d’expérience et de confiance est rédhibitoire pour l’employeur potentiel. Déprimée, Lulu décide de ne pas rentrer chez elle le soir même. Elle dîne  avec une femme rencontrée dans l’hôtel où elle passe la nuit. Elle propose à Lulu de la déposer le lendemain sur la côte vendéenne. Lulu refuse puis change d’avis le lendemain matin. Une fois sur la côte, elle se promène, observe les gens et surtout décide de profiter de quelques jours de liberté loin de ses proches pour faire un point sur sa vie. L’errance de Lulu lui fera rencontrer de belles personnes comme Charles et ses frères, Marthe une vieille femme qui l’hébergera pendant quelques temps.

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J’avais absolument adoré le film de Sólveig Anspach tiré de la bande dessinée de Étienne Davodeau. J’ai retrouvé dans la bande dessinée des personnages originaux et attachants ainsi qu’un magnifique souffle de liberté. Lulu semble être happée par le vent du large, l’horizon immense de la mer. Au fur et à mesure de son errance, elle se libère de son quotidien morose et ankylosé. Elle apprend à écouter les autres, à les observer, à agir selon ses envies. Les conversations de ses amis, réunis pour tenter de comprendre sa fugue, montrent une femme éteinte, fatiguée et attestent de l’audace de son geste. Cette bande dessinée est pleine d’humanisme, de tendresse pour les personnages. Lulu y découvre que les petits riens peuvent produire de grandes histoires et qu’ils font parfois le sel de la vie. Une femme ordinaire de quarante ans qui s’évade pour se retrouver, qui n’a pas rêvé un jour de vivre une telle parenthèse enchantée loin du train-train de la vie ?

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Mon seul bémol par rapport à cette bande dessinée concerne la fin. Le film présentait une fin quelque peu différente qui me semble mieux souligner le changement de Lulu, sa capacité à se prendre à nouveau en main et signait son indépendance.

Cette bande dessinée démontre encore une fois l’humanisme de l’auteur qui sait être attentif et en empathie avec ses personnages. Une jolie ode à la liberté.

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Une lecture commune avec Noctenbule.

En un monde parfait de Laura Kasischke

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Jiselle est hôtesse de l’air et a plus de trente ans, elle est encore célibataire. Elle croise le chemin de Mark Dorn, le plus beau et le plus convoité des pilotes. Père de trois enfants et veuf depuis de nombreuses années, il n’était pas décidé à refaire sa vie jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de Jiselle. Il la demande en mariage rendant ainsi le sort de Jiselle enviable aux yeux des autres hôtesses de l’air. Mais Mark cherche avant tout une mère pour ses enfants. Jiselle doit donc arrêter de travailler et part vivre dans la maison de son mari au fin fond du Wisconsin. Elle est immédiatement en butte à l’hostilité et aux remarques désobligeantes de ses belles-filles. Jiselle n’était pas préparée à être mère et encore moins belle-mère. D’autant plus que son mari est très souvent absent et la laisse se débrouiller avec sa progéniture. L’existence de la famille va basculer, comme l’ensemble des États-Unis, lorsqu’une terrible épidémie de grippe va frapper le pays.

Laura Kasischke a l’art de plonger ses personnages dans des situations apocalyptiques. L’histoire de Jiselle semble commencer comme un conte de fées. Elle épouse le prince charmant et vit heureuse pour le restant de ses jours. Le prince charmant est en fait loin de répondre aux espérances de sa princesse en l’abandonnant sans cesse. Ajouter à ça une terrifiante épidémie qui décime le pays et le conte de fées de Jiselle vire au cauchemar le plus noir. La grippe transforme les États-Unis, pays tant convoité et copié, en ennemi pour le reste du monde. Les américains ne peuvent plus voyager ou rentrer chez eux, comme Mark coincé à Berlin au moment du début de l’épidémie. La société américaine vacille et c’est le chaos qui s’installe : « Les coupures d’électricité, les pénuries et la hantise de la grippe avaient apparemment incité une partie de la population à s’écarter de la moralité traditionnelle pour vivre l’instant. Toxicomanie et promiscuité sexuelle connaissaient, disait-on, une vague sans précédent parmi les jeunes. » On cherche des responsables, des boucs-émissaires et les idées les plus farfelues émergent de cette folie ambiante.

Tout l’intérêt et l’enjeu du roman est de voir comment Jiselle va réagir face à cette situation catastrophique, comment elle va s’adapter au retour à la vie primitive. Et comment Jiselle va réussir, malgré tout, à écrire son propre conte de fées et à s’affirmer comme femme. Son obstination à la douceur, à la gentillesse finira par faire surgir de la lumière dans ce tableau si sombre.

Laura Kasischke excelle à décrire le chaos, le monde qui se délite. « En un monde parfait » est un drôle de conte où la princesse trouvera de la force dans l’adversité. Toujours étrange, toujours originale, Laura Kasischke est décidément un immense écrivain.

Mauvais genre de Chloé Cruchaudet

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Louise Landy et Paul Grappe se rencontrent avant la 1ère Guerre Mondiale. A peine sont-ils mariés que Paul part pour le front. Subissant l’horreur de la vie dans les tranchées et voyant ses camarades périr, Paul décide d’échapper à la guerre en se tranchant l’index de la main droite. Une fois son doigt cicatrisé, il doit retourner au front. Impossible, inimaginable, Paul devient déserteur. Louise et Paul vivent alors dans une petite chambre avec le salaire de couturière de la première. Paul tourne en rond, s’ennuie, boit de plus en plus. Un soir, il essaie les vêtements de sa femme et sort dans la rue. Voilà la solution pour retourner dans le monde ! Louise va aider son mari à devenir Suzanne, à lui trouver un travail. Mais Paul va finir par se prendre au jeu et va être véritablement Suzanne : une femme libre, rayonnante et passant ses soirées au bois de Boulogne. La vie de couple entre Louise et Paul devient vite très compliquée.

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J’avais lu beaucoup de billets élogieux sur la bande-dessinée de Chloé Cruchaudet et le mien sera du même acabit. Le sujet est déjà passionnant et étonnant puisqu’il s’agit d’une véritable histoire. Paul a dû se cacher pendant dix ans avant que les déserteurs ne soient amnistiés. Quand on connaît la monstruosité de la 1ère Guerre Mondiale, on ne peut que comprendre son acte. A cet égard, il faut souligner la capacité de Chloé Cruchaudet à montrer l’horreur de la vie des soldats à travers les pages où Paul est au front mais également à travers les saisissantes images de ses cauchemars.

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Subtilement, l’auteur nous montre le basculement de Paul qui peu à peu devient totalement une femme. Ce sont de petits détails qui nous le signalent : Paul dort en nuisette, se rase les poils du torse, reste habillé en femme lorsqu’il est dans l’appartement. Et durant toutes ces années, Louise est restée avec lui, amoureuse malgré tout de son homme. Leur relation passe de la tendresse à la violence, on sait dès le départ que leur histoire va mal se terminer mais entre ces deux-là l’amour est passionné, fiévreux. Chloé Cruchaudet étudie avec finesse ses deux personnages et rend parfaitement compte de la complexité de leur relation.

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Enfin, il faut noter la beauté des dessins façon fusain, tout en nuance de gris et avec une utilisation particulièrement originale de la couleur (notamment le rouge signe de l’affirmation de la féminité).

« Mauvais genre » est une bande-dessinée particulièrement réussie de par la qualité de son intrigue et la beauté de ses dessins. A lire absolument !

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Le maître des illusions de Donna Tartt

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« Je suppose qu’il y a certain moment crucial dans la vie de chacun où le caractère est à jamais fixé ; pour moi, c’est ce premier automne que j’ai passé à Hampden. Il me reste tant de choses de cette époque, même aujourd’hui : mes goûts en matière de vêtements, de livres et même de cuisine – largement acquis, je dois le reconnaître, dans l’émulation adolescente de ma classe de grec – sont restés les mêmes au cours des années. » Malheureux en Californie et au sein de sa famille, Richard Papen part pour le Vermont où il doit poursuivre ses études à l’université Hampden. S’inscrivant à des cours classiques au départ, il est vite fasciné par le petit groupe d’étudiants du cours de grec. Un cercle très fermé uniquement formé par le professeur Julian Morrow et composé de seulement cinq personnes : Henry Winter, Bunny Corcoran, Francis Abertnathy et les jumeaux Camilla et Charles Macaulay. Après plusieurs demandes, Richard finit par intégrer le groupe et par partager le quotidien singulier de ces esthètes de la civilisation grecque. Richard ne tardera pas non plus à partager leurs secrets les plus sombres.

Donna Tartt se mesure ici à un genre classique de la littérature américaine : le campus novel. On suit dans « Le maître des illusions » le quotidien de ces six étudiants partagés entre étude pointue et beuveries répétées. Nos six férus de lettres classiques sont en fait loin de l’image que nous avons d’eux au début du livre. Le groupe est loin d’être modèle. Donna Tartt décline avec soin les personnalités de chaque personnage, les fouille jusqu’au tréfonds de leurs âmes. Ce que l’on y découvre n’est pas très beau à voir : orgueil démesuré, jalousie, perversité, violence, trahison, crime. Les personnages nous apparaissent petit à petit dans toute leur veulerie. C’est Richard qui nous raconte son histoire, nous entraîne dans ce qui restera des moments clef de sa vie, dans ce groupe protecteur/destructeur.

Donna Tartt a un sens indéniable de l’intrigue et de la psychologie des personnages. Néanmoins, je dois bien avouer être restée sur ma faim. La raison en revient à un titre et une quatrième de couverture mensongers. « Le maître des illusions » et le terme « manipulation » font espérer un retournement de situation étonnant, un personnage à la manière du héros de « Usual suspects ». J’attendais donc une manipulation du lecteur, de Richard, une révélation qui aurait bouleversé ce que j’avais lu précédemment. Rien n’est venu, Henry n’est pas aussi pervers que je l’espérais ! Il faut quand même souligner que le titre original  du roman est « Secret history », ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le titre français et est plus en adéquation avec l’intrigue. Le deuxième roman de Donna Tartt n’est pas pour moi un thriller mais plutôt un roman psychologique.

« Le maître des illusions » possède une intrigue maîtrisée, une galerie de personnages à la psychologie approfondie. Mais ne vous fiez pas au titre, il ne s’agit pas ici de manipulation ou de suspens mais bien de l’étude de six étudiants plongés dans une situation violente et sordide.

Une lecture commune avec MissLéo et Maggie.

Nous sommes tous des féministes de Chimamanda Ngozi Adichie

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« Nous sommes tous des féministes » est un texte court tiré d’une conférence de décembre 2012 pour un colloque sur l’Afrique. Chimamanda Ngozi Adichie aborde le thème du féminisme, sur les rapports homme/femme notamment au Nigeria d’où l’auteur est originaire. Si le texte n’apporte pas d’idées nouvelles au débat, il a pour effet de nous faire aussi réfléchir sur la situation de la femme en occident. « Trêve d’ironie, cela montre à quel point le terme féministe est chargé de connotations lourdes et négatives. » On constate que cela est bel et bien valable également en Europe où le féminisme est toujours synonyme de détestation des hommes, de futilité et de revendications hystériques.

Chimamanda Ngozi Adichie parle par exemple des femmes célibataires mal vues à partir d’un certain âge et ne pouvant pas sortir en toute indépendance au Nigeria. Certes la deuxième partie de la phrase n’est heureusement plus d’actualité en Europe. Mais il suffit d’écouter son entourage lorsque l’on est une femme célibataire de 35 ans et plus pour comprendre que la situation est toujours socialement problématique voire anormale.

Lire ce texte court de Chimamanda Ngozi Adichie permet de se rappeler le chemin parcouru par les générations de femmes qui nous précèdent. Nous avons acquis de l’indépendance, de l’assurance mais il reste des combats à mener (comme celui de l’égalité des salaires à poste égal). L’auteur souligne également bien l’importance de l’éducation dans cette question de l’égalité homme/femme.

La deuxième partie du livre est une nouvelle intitulée « Marieuses ». Chinaza Agatha Okafor a épousé au Nigeria, un homme qu’elle ne connait pas. Ses parents l’ont choisi pour elle, il est médecin et vit aux États-Unis. Il vient de New York pour se marier et ramener sa femme. Une fois chez lui, il demande à son épouse d’oublier ses origines en ne parlant que l’anglais et en adoptant les mœurs locales. Agatha sympathise avec la voisine de dessous qui lui ouvre des perspectives, lui donne des envies d’indépendance. Mais une découverte va bloquer les espoirs d’Agatha. J’ai beaucoup aimé cette nouvelle qui reprend le thème du féminisme  avec subtilité et intelligence. Le ton est plein de déception, d’espoirs trahis et s’achève sur un sentiment prononcé d’amertume. Une nouvelle qui donne envie de découvrir l’auteur.

Merci aux éditions Folio.

Le sang de l’hermine de Michèle Barrière

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Quentin du Mesnil est maître d’hôtel à la cour de François Ier avec qui il a grandi. Le jeune roi se permet de lui confier des missions de confiance comme celle qu’il lui donne en 1516 : il est chargé de ramener en France Léonard de Vinci. S’il le ramène, il aura alors les rênes du chantier de Chambord. Quentin prend donc le chemin de l’Italie pour ramener le vieil homme même si cela ne l’enchante guère. Mais le jeune Quentin veut enfin montrer à François Ier l’étendue de son talent et Chambord est une occasion trop belle pour la laisser passer. L’expédition en Italie va s’avérer semée d’embûches et de dangers. Léonard de Vinci est loin d’être un vieillard inoffensif. Il semble que durant sa carrière, il se soit fait de nombreux ennemis.

Une intrigue se déroulant en partie à la cour de François Ier et en partie en Italie à la recherche de Léonard de Vinci, comment pouvais-je résister à un tel roman ? Malheureusement, j’aurais sans doute mieux fait de m’abstenir. Le roman n’est pas désagréable à lire, l’histoire de vengeance autour de Léonard se tient mais plusieurs défauts m’ont rendu cette lecture pénible.

Le plus gros défaut à mes yeux est que Léonard de Vinci n’est pas crédible et je suis pointilleuse sur ce point. Tout d’abord, je rappelle que le peintre avait 64 ans en 1516 et il meurt trois ans plus tard au Clos Lucé. Je n’ai pas vécu à cette époque mais il me semble qu’un homme de 64 ans au XVIème siècle devait être passablement usé et fatigué. D’autant plus lorsque l’on s’appelle Léonard de Vinci et que l’on a eu une vie extrêmement bien remplie. Dans « Le sang de l’hermine », Léonard a une énergie débordante, de la force à revendre et il se défend vigoureusement face à ses adversaires. Le jeune Quentin a du mal à le suivre. Léonard tient également des propos anachroniques. Il s’extasie devant des fresques de Mantegna à Mantoue en disant qu’il s’agit de son chef-d’œuvre. Au XVIème siècle, les artistes n’étaient pas considérés comme tels. Ils étaient des artisans au service de grands princes, de l’Église, etc…Le terme de chef-d’œuvre me semble donc inapproprié dans la bouche de Léonard pour qualifier le travail de Mantegna.

Un autre problème est l’intrigue autour des origines de Quentin. Je sais que « Le sang de l’hermine » est le premier volet d’une série et que l’auteur a voulu appâter son lecteur. Mais l’histoire du verrier supposé détenir la vérité sur Quentin tombe comme un cheveu sur la soupe. La question des origines est posée très tardivement et de manière trop rapide pour véritablement intéresser. Je rajouterai enfin que Michèle Barrière a voulu trop nous montrer qu’elle avait fait des recherches historiques sur François Ier. Certains passages explicatifs sont longs et n’apportent rien.

« Le sang de l’hermine » partait sur une bonne idée mais l’intrigue et le personnage de Léonard de Vinci ne m’ont pas du tout convaincue.

Une lecture commune avec ma copine Miss Léo.

L’astragale de Albertine Sarrazin

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Anne saute du mur de la prison où elle est incarcérée pour un braquage dans une boutique de vêtements. En tombant, elle se fracture l’astragale, l’os du pied qui s’articule avec le péroné. Anne ne peut se relever et rampe jusqu’à la route. Un homme s’arrête, comprend d’où elle vient et refuse de l’emmener. Mais il arrête pour elle une autre voiture. Deux hommes sont à l’intérieur, celui qui en descend cache Anne dans les sous-bois et promet de venir la chercher. Anne l’attend dans l’herbe, la cheville douloureuse : « Je souriais, la bouche contre les racines de l’arbre ; maintenant j’étais complètement allongée, je trempais dans l’herbe, je me glaçais peu à peu. À l’autre bout de moi, ma cheville menait grand tapage, fondait en rigoles incandescentes à chaque pulsation de mon cœur : j’avais un nouveau cœur dans la jambe, mal rythmé encore, répondant désordonnément à l’autre. »  L’homme revient chercher Anne à moto. Il se nomme Julien. Il vit de vols et autres petits larcins. Entre planques, opérations de la cheville et séjours en prison, Anne et Julien vont s’aimer follement, passionnément.

« L’astragale » à été écrit en 1964 par Albertine Sarrazin lors d’un de ses séjours en prison. Le récit d’Anne est le sien, c’est sa vie mouvementée qu’elle nous raconte. Et son histoire est totalement rocambolesque et romanesque. Rencontrer l’homme de sa vie au bord d’une route après une évasion est déjà en soi un événement qui semble irréel. Et leur vie à tous les deux ne cesse d’étonner, de fasciner. Le roman d’Albertine Sarrazin avait défrayé la chronique lors de sa sortie. En effet elle évoque de nombreux thèmes sensibles : la vie en prison, les casses, la prostitution, l’homosexualité. Ce qui frappe, c’est l’incroyable soif de liberté de cette femme prête à tout pour mener sa vie comme elle l’entend. C’est une insoumise, une révoltée voulant vivre à la marge, loin des conventions, loin de la morale. Mais surtout pas sans Julien.

Dans « L’astragale », Albertine évoque également les souffrances physiques dues à sa fracture mal soignée. Sans pathos, sans pleurnicherie, elle nous raconte sa manière d’appréhender la douleur, de dompter cette cheville qui toujours la fera boiter. « Plus jamais je n’aurai de pointe de pied, adieu talons hauts, je vais boiter et toi tu vas être la béquille d’une fille estropiée, qui ne saura pas ce que tu en attendais peut-être, qui ne saura pas même se réaliser… L’avenir trébuche : comment être maintenant audacieuse, insolente ? »

Mais que serait ce récit sans la langue d’Albertine Sarrazin ? On pense immédiatement à l’écriture de Céline. Albertine à effectivement une voix proche de celle de l’ermite de Meudon. Son style est âpre, argotique mais surtout infiniment poétique. C’est une écriture, une vraie, qui transcende son expérience et en fait de la littérature.

 Je vous recommande donc la lecture de « L’astragale » pour la voix singulière d’Albertine Sarrazin et sa destinée hors du commun. Je vous conseille aussi de voir la très belle adaptation qu’en a réalisée Brigitte Sy avec les formidables Leila Bekhti et Reda Kateb.

Un grand merci aux éditions Points qui m’ont permis de découvrir enfin ce roman.

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