7 femmes contre Edimbourg de Ely M. Liebow

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Au 19ème siècle à Édimbourg, sept jeunes femmes tentent de se faire admettre dans les cours de médecine. Leur scolarité fait débat avec des enseignants farouchement contre et d’autres plus ouverts comme le Dr Bell ou le Dr Watson. Les premiers estiment que les femmes n’ont pas l’intelligence nécessaire, que leur rôle est à la maison et que leur présence dans des cours d’anatomie est une grave atteinte à la décence et à la moralité. Les sept étudiantes sont durement mises à l’épreuve : insultées, couvertes de boue et autres projectiles, il leur faut beaucoup de courage pour continuer à se battre pour leurs droits. Mais la situation va changer lorsqu’elles vont être menacées physiquement et qu’un tireur les prendra pour cible.

Ely M. Liebow a fait des recherches dans le cadre d’une biographie sur Joseph Bell, médecin et professeur de médecine à Édimbourg (1837-1911). Conan Doyle s’est inspiré de ce médecin et de ses nombreuses recherches sur l’être humain pour créer le personnage de Sherlock Holmes. ELy M. Liebow s’est amusé à écrire  un roman où le Dr Bell est au centre et fait montre de talents intuitifs exceptionnels. La quatrième de couverture de « Sept femmes contre Édimbourg » est malheureusement trompeuse. Il est noté que le « récit ressemble à s’y méprendre à une aventure de Sherlock Holmes. Meurtres, énigmes, missives anonymes, flèches empoisonnées, émeutes d’étudiants, autant d’éléments qui semblent avoir pour dessein de décourager les jeunes femmes de poursuivre leur projet ». Le problème, c’est que le premier meurtre n’arrive qu’à la page 280 ! Avant cela, il s’agit plus de la situation des femmes au 19ème siècle à Édimbourg. Ce combat féministe pour rentrer à l’école de médecine n’est pas inintéressant. Il donne une bonne idée de la place de la femme à cette époque et quelle vision la société avait d’elles. L’auteur décrit également par le menu les quartiers pauvres de la capitale écossaise, les conditions de vie difficiles des ouvriers. Mais me fiant à la quatrième de couverture, ce n’est pas un livre historique que j’attendais. Le roman que je souhaitais lire ne dure que 120 pages sur 400.

L’idée de départ de Ely M. Liebow était vraiment plaisante, le parallèle entre le Dr Bell et Sherlock Holmes m’intéressait. Malheureusement, son roman est plus un livre d’histoire qu’un véritable roman policier et  à suspens à la Conan Doyle.

Amours de Léonor de Récondo

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Nous sommes en 1908 à St Ferreux-sur-Cher dans une grande maison bourgeoise. Victoire est mariée à Anselme Boisvaillant depuis cinq ans. C’est un remariage pour lui. Après le décès de sa première femme, Anselme met une petite annonce dans Le chasseur français. Ce sont les parents de Victoire qui y répondent, une belle manière de caser l’une de leurs sept filles. Victoire, bien entendu, n’a pas son mot à dire, la belle situation de son prétendant ne se refuse pas. Mais au bout de cinq ans, le mariage n’est pas une réussite. Anselme travaille tous les jours, même le dimanche, ses précieux dossiers de notaire ne peuvent attendre, il semble se cacher derrière eux. Il ne comprend pas Victoire et celle-ci finit par s’ennuyer, s’étioler. Et le pire, c’est qu’aucun enfant n’est venu couronner cette union. La naissance tant attendue, tant espérée ne vient pas au grand désespoir d’Anselme et Victoire. Il faut dire que le désir n’est guère au rendez-vous chez les Boisvaillant. Anselme passe alors ses pulsions sexuelles sur la jeune bonne Céleste qui, elle non plus, n’a pas son mot à dire. Les choses vont changer pour les habitants de la propriété lorsque Céleste tombe enceinte des œuvres d’Anselme.

« Amours », le beau roman de Léonor de Récondo, parle bien entendu de l’amour mais surtout de corps et plus précisément de l’acceptation, de la libération des corps de Victoire et Céleste. Ces deux femmes, pour des raisons différentes, sont dans la négation de leurs corps. Avant le mariage, Victoire n’a jamais vu son corps nu en pied. Elle ne s’habille pas seule, le corset ne peut être serré que par une servante. Cette mode vestimentaire infantilise les femmes en plus d’entraver leur corps. Certes à Paris, Poiret lance ses robes sans corset pour libérer les silhouettes. Mais la mode est loin d’arriver jusqu’au Cher. Sans grossesse, Victoire se sent vide, inutile. Une femme n’a pour seule mission que d’enfanter comme le martèlent l’Église et l’éducation bourgeoise.

Céleste, quant à elle, est invisible et l’a toujours été. Sa mère a mis au monde de très nombreux enfants et ne fait pas la différence entre les uns et les autres. Céleste n’a pas d’identité propre. Petite paysanne, elle a de la chance d’avoir une si belle position chez les Boisvaillant. Anselme abuse d’elle mais Céleste pense que cela fait partie de sa condition de bonne. La naissance de son fils la révèle à elle-même : « Céleste, plongée dans une multitude d’émotions inconnues jusque là, réalise qu’elle a un corps. Cette découverte est purement sensorielle. Aucune idée, aucun concept de cela. Juste une certitude : ce corps est là, il embrasse la vie, la donne, l’insuffle. Il est d’une puissance vertigineuse. Ce corps toujours nié, uniquement utilisé par les corvées de la vie courantes – souvent celles des autres – prend une dimension nouvelle. » Cette naissance, le rapprochement avec Céleste, va permettre à Victoire de s’épanouir à son tour. Elle prend enfin conscience de son corps, se l’approprie et acquiert une identité.

« Amours » est un roman émouvant, tendre sur le cœur des femmes, sur le début de leur émancipation. Le style fluide, concis de Léonor de Récondo rend la lecture très plaisante et nous amène au plus près de l’âme de Victoire et Céleste.

Le diable à Westease de Vita Sackville-West

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Lorsque Roger Liddiard découvre le village de Westease, il tombe rapidement sous le charme. Ce sémillant écrivain recherche le calme et la tranquillité. Quoi de mieux que la paisible campagne anglaise pour se poser et se reposer ? Roger achète un ancien moulin et fait connaissance du voisinage : le révérend Gatacre et sa séduisante fille Mary, le Professeur, un gentleman misanthrope logeant dans un manoir et le détestable mais réputé Wyldbore Ryan, peintre de son état. Quand le révérend est retrouvé assassiné, c’est la stupeur dans la petite communauté. La police est évidemment diligentée sur les lieux et les soupçons s’orientent vers la fille du révérend, la divine Mary qui est loin de laisser indifférent notre Roger.  C’est pour l’innocenter qu’il se lance dans l’enquête mais décidément tout concourt à accuser quelqu’un du village. « Car oui, le mystère restait entier. L’enquête n’avançait pas d’un pouce, aucune trace d’une personne étrangère au pays n’avait pu être signalée. Et il était confirmé qu’à l’heure supposée du crime tous les habitants du village étaient soit chez eux, soit au pub du Prince sans tête, ce qui n’avait rien d’étonnant vu le temps qu’il faisait ce soir-là. » Ne restent donc sur la liste des suspects que le Professeur, Wyldbore Ryan, Mary et Roger lui-même.

Vita Sackville-West s’essaie au roman policier, au whodunnit cher à Agatha Christie. L’atmosphère est éminemment anglaise grâce à ce décor de petit village de campagne en apparence bien inoffensif. Tout s’y passe de manière feutrée et élégante. Le drame ne fait  perdre son sang froid à personne. L’humour est caustique, piquant comme savent si bien le faire nos amis anglais.

Mais il me faut bien l’avouer, malgré mon admiration pour Vita Sackville-West, n’est pas Lady Agatha qui veut. Le suspens dans ce roman est des plus ténu, l’intrigue manque de complexité et de rebondissements. Malheureusement, j’ai rapidement identifié l’assassin. J’espérais me tromper, j’espérais une surprise qui n’est pas venue. Vita Sackville-West semble plus intéressée par l’histoire d’amour naissante entre Mary et Roger que par la résolution de son affaire criminelle.

Néanmoins, j’ai pris du plaisir à lire « Le diable à Westease », le style est fluide, les personnages bien croqués, l’atmosphère fort plaisante. Le roman se lit vite, facilement. Mais si vous vous attendez à un bon roman policier, passez votre chemin, Vita n’est pas Agatha !

 Une lecture partagée avec mes amies Eliza et Shelbylee.

Intempéries de Jésus Carrasco

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Un enfant se cache, des hommes sont après lui. Patient, il attend leur départ pour pouvoir fuir. Sous un soleil implacable et au milieu d’une terre desséchée, l’enfant veut couper les ponts avec sa famille et son village. Lors de son périple, il croise la route d’un vieux berger qui l’accepte auprès de lui. Ensemble, ils vont faire front face aux dangers qui les guettent : la sécheresse et leurs poursuivants.

Ce premier roman, très réussi, nous plonge dans un paysage totalement ravagé par une sécheresse inexpliquée. On ne saura pas s’il s’agit d’une catastrophe écologique, de la fin du monde, uniquement que les hommes ont déserté la région. On ne saura pas non plus à quelle époque se déroule l’histoire, ni le nom des différents protagonistes. A part la raison de la fuite de l’enfant, on ne saura rien non plus sur leurs vies. Deux solitudes, deux âmes fatiguées des hommes se trouvent et s’épaulent dans un paysage menaçant et dangereux. Cette terre brûlée ramène les hommes à des conditions de vie primitive. Le berger et l’enfant sont contraints à la transhumance pour trouver de l’eau et de la nourriture. Ils doivent lutter contre la violence des conditions climatiques, se protéger de la brutalité des autres hommes. Les deux personnages en sont réduits à l’assouvissement de leurs besoins vitaux.

La langue de Jesus Carrasco est au diapason de l’aridité de la plaine traversée par les deux personnages. Elle est âpre, rugueuse et tout en économie de moyens. L’intrigue est ramassée, réduite au strict minimum. Les dialogues sont quasiment inexistants et se font succincts comme pour épargner la précieuse salive du berger et du jeune garçon. La tension, la menace nous étreignent du début à la fin du roman.

« Intempérie » est un roman d’apprentissage fort, brutal, original qui marque la naissance d’un écrivain.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont pour cette découverte.

Moby Dick de Chabouté

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« Moby Dick » d’Hermann Melville est un livre qui n’a cessé d’inspirer d’autres créateurs depuis son écriture. Cette fois, c’est Chabouté qui se mesure au mythe du cachalot blanc.

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Chacun connaît l’histoire. Le capitaine Achab est décidé à tuer la baleine blanche qui un jour lui arracha la jambe. Sa vengeance est devenue une obsession et sa seule et unique raison de vivre. Il entraîne malgré lui tout un équipage sur le Pequod et une fois le rivage de Nantucket loin des yeux, il révèle son véritable dessein. A bord, un jeune homme, novice de la chasse à la baleine et qui a suivi son ami harponneur Queequeg, porte le nom d’Ismaël. Dans le roman de Melville, c’est lui le narrateur de cette dantesque chasse à la baleine.

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L’adaptation de Chabouté est tout simplement superbe et je remercie Jérôme d’en avoir parlé. Je n’ai pas lu le roman de Melville mais je l’imagine comme la bande-dessinée de Chabouté : tragique, sombre, tendu, poétique et mystique. Tous les dessins sont en noir et blanc. Les contrastes, le noir profond rendent parfaitement l’atmosphère pesante, le poids du destin qui pèse sur les épaules des différents protagonistes. Chabouté a le sens de la mise en scène dans ses cases et ses pages. Chaque chapitre s’ouvre sur un extrait du roman qui donne le ton, l’esprit de ce qui va suivre.

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Il y a un vrai souffle épique dans cette bande dessinée en deux volumes et esthétiquement elle est remarquable. Je joins mes louanges à celles de Jérôme et je vous conseille chaleureusement de monter à bord du Pequod.

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Aide-moi si tu peux de Jérôme Attal

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Après avoir opéré sous couverture pour faire tomber la secte du Souterrain stellaire, le capitaine Stéphane Caglia est de retour à Paris à la brigade criminelle. Le chef Brousmiche lui assigne une partenaire anglaise dans le cadre d’un échange européen : Prudence Sparks. Tous deux se rencontrent sur une scène de crime à Puteaux. Un homme, au caleçon mal ajusté, a été étranglé avec la corde de ré de sa guitare. Et dans son freezer se trouve la tête coupée d’une adolescente. L’arme du crime, peu banale, aiguille Caglia et Sparks vers la passion du mort : les Beatles. Vers quoi et qui cette piste va-t-elle les mener ? Et qui est la jeune fille sans corps dans le freezer ? Et surtout pourquoi Stéphane Caglia a-t-il « Boule de flipper » de Corynne Charby en sonnerie de téléphone portable ?

Je n’avais jamais lu Jérôme Attal et j’ai découvert un auteur à l’imagination débordante et protéiforme puisqu’il est également auteur-compositeur-interprète, acteur et scénariste. Il invente pour « Aide-moi si tu peux » un policier décalé, délicieusement farfelu qui rêve de coller des amendes à toute personne coupable d’incivilité ou d’impolitesse (ça tombe bien, j’aimerais également pouvoir verbaliser les cyclistes qui ne respectent pas les feux tricolores et les personnes qui ne disent pas merci lorsqu’on leur tient la porte). Stéphane Caglia a également une autre particularité étonnante : il revit en permanence les années 80 de son enfance. « Ce n’étaient pas de moches années quand on y pense, avec l’arrivée de tous ces gadgets comme les consoles de jeux vidéo, les magnétoscopes et les montres calculatrices. Et puis le porte-monnaie arrivait à peu près à suivre, pas comme maintenant. Niveau musique aussi, on avait de la variété dès qu’on allumait la radio ou la télévision. Aujourd’hui, tout me paraît déprimant, sans spontanéité, défini par avance. » C’est pourquoi Caglia boit du malibu, porte des tee-shirts Albator, joue « Je te donne » lorsqu’il croise une guitare et cite des films comme « La chèvre », « Les ripoux » ou « Les superflics à Miami ». Au grand désespoir de son binôme qui ne comprend pas le quart de ce qu’il raconte. Heureusement les Beatles sauront les réunir.

Mais l’enquête de Stéphane Caglia n’est qu’un prétexte, le suspens est d’ailleurs très diffus et c’est l’humour et la fantaisie qui dominent. Néanmoins, sous le rire affleure une profonde et véritable nostalgie pour l’enfance (un clin d’œil à Marcel Proust n’est pas là par hasard). « Puisque à ma connaissance, aucune sensation ne surclasse celle laissée par l’arôme des souvenirs ». Jérôme Attal rend un hommage aux années 80, années de sa jeunesse, s’y blottit et s’y réconforte. Il chérit cette époque, ses moments d’insouciance, de bonheurs simples où ses parents étaient encore en vie et veillaient sur lui. L’auteur parsème son roman de douces et poétiques phrases nous rappelant l’importance des souvenirs. Ses moments de soudaine gravité m’ont beaucoup touchée.

Il faut savoir lire entre les lignes lorsque l’on ouvre « Aide-moi si tu peux » et savoir entendre la mélancolie de son auteur. L’intrigue policière est correctement menée, même si elle aurait pu se passer du Souterrain stellaire qui à mon sens ne lui apporte rien. En compagnie de Jérôme Attal, on sourit, on retrouve ses propres souvenirs d’enfance et on est ému.

Les luminaires d’Eleanor Catton

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Le 27 janvier 1866, Walter Moody débarque à Hokitika, sur la côte Ouest de la Nouvelle Zélande. L’appel de l’or, de la fortune l’ont mené sur cette terre loin de son Écosse natale. Après un voyage mouvementé, Walter Moody se trouve un hôtel où se reposer. Avant d’aller se coucher, il décide de passer au fumoir. S’y trouvent déjà douze hommes. L’atmosphère est lourde, tendue et étrangement silencieuse. Un nommé Thomas Balfour, agent maritime de son état, finit par engager la conversation avec Moody. Il semble le sonder, le jauger. Rapidement, Walter Moody se rend compte que les douze hommes s’étaient réunis volontairement et qu’il est un intrus dérangeant. Après moults discussions, le nouvel arrivant est jugé fiable et digne d’entendre la raison de cette réunion nocturne. Le 14 janvier 1866, des évènements marquèrent le port d’Hokitika : Anna Wetherell, prostituée, avait failli mourir ; Crosbie Wells, un ancien prospecteur, était bel et bien mort chez lui ; Emery Staines, un jeune homme enrichi grâce à un bon filon, avait disparu. Chacun des hommes présents dans le fumoir (apothicaire, aumônier, fondeur d’or, journaliste ou encore vendeur d’opium) a eu un rôle durant le 14 janvier. Chacun va raconter sa vision de cette journée, chacun est une partie du puzzle que Walter Moody va tenter de reconstituer.

« Les luminaires » a obtenu en 2013 le célèbre Booker Prize, Eleanor Catton devenant ainsi le plus jeune auteur à l’obtenir. Son formidable roman est inspiré par la littérature du 19ème siècle. On pense bien entendu à Charles Dickens pour le souffle narratif, à Wilkie Collins pour le côté mystérieux et ésotérique et surtout à Robert Louis Stevenson. Car « Les luminaires » est avant tout un roman d’aventure. Celle des diggers nouvellement débarqués dans ce pays dans l’espoir d’un nouveau départ et de la fortune. Une bouillonnante nouvelle société se crée autour des recherches d’or. Eleanor Catton sait merveilleusement bien planter ce décor, faire revivre cette Nouvelle Zélande accueillant ceux qui fuient l’Europe, ceux qui veulent se réinventer. Hokitika et « Les luminaires » condensent ce qui peut advenir à ces hommes : mort, trahison, amour, complot, superstition, chantage, vengeance, jalousie.

Et pour conter cette fresque, Eleanor Catton utilise une narration audacieuse, ample et ambitieuse. Le livre comprend douze chapitres, douze comme les signes astrologiques. Chaque chapitre comporte  un thème astral qui semble présider à la destinée des différents personnages. Le premier chapitre fait 433 pages et les derniers seulement quelques pages, voire une seule. L’intrigue a besoin de temps pour se mettre en place et une fois l’énigme installée, le rythme peut s’accélérer. Les récits s’entrecroisent, les destins se chevauchent, le suspens se noue et se dénoue selon les points de vue présentés. « Les luminaires » est un enchevêtrement d’histoires et il faut s’accrocher pour les suivre, les comprendre mais cela en vaut la peine.

Voilà un livre à l’intrigue complexe, foisonnante, au souffle romanesque indéniable qui m’a conquise, emportée et que je vous conseille très fortement si vous rêvez d’aventures et d’énigmes.

Un grand merci aux éditions Phébus.

Olive Kitteridge de Elizabeth Strout

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 Crosby est une petite ville sur le littoral de la Nouvelle Angleterre. Olive Kitteridge y est professeur de mathématiques et son mari Henry est pharmacien. Ils ont un fils unique Christopher, coincé entre la trop grande gentillesse de son père et le côté cassant de sa mère. Il se dépêchera de quitter sa famille, se mariant trop vite et divorçant tout aussi vite. Olive n’en parle pas, elle préserve une certaine réputation malgré la solitude qui l’envahit au fil des années et des évènements de la vie. « Elle sait que la solitude peut tuer – de bien des façons, elle peut vraiment tuer les gens. La conception qu’Olive se fait de la vie repose sur ce qu’elle appelle les « grandes secousses » et les « petites secousses ». Parmi les grandes secousses, on compte les mariages, les enfants, l’intimité qui permet de survivre, mais ces grandes secousses recèlent des courants dangereux et invisibles. C’est pour cela que les petites secousses existent : ce peut-être un vendeur sympathique chez Bradley ou la serveuse du Dunkin’ Donuts qui sait comment vous prenez votre café. C’est un équilibre difficile à trouver, vraiment. »

Montrer les grandes et les petites secousses de la vie est le cœur du roman d’Elizabeth Strout. Il est constitué de treize chapitres qui sont chacun comme une nouvelle qui nous présente un habitant, une famille de Crosby et ce sur une durée de trente ans. Le fil rouge de ces histoires est Olive Kitteridge qui est parfois le personnage principal, parfois un personnage secondaire ou juste une apparition. Olive n’est pas une personne très aimable, on la dit « ni affable, ni polie ». Grande, massive, elle impressionne et son caractère changeant rebute. Pourtant, à travers ses apparitions, c’est un autre versant d’Olive qui apparaît par petites touches. Elle sait écouter les autres, elle a un don pour sentir les moments de profonde détresse et empêcher l’autre de basculer. Le tableau offert par Elizabeth Strout est nuancé, rempli de la complexité de l’âme humaine. Chaque personnage est finement analysé, étudié.

« Olive Kitteridge » m’a beaucoup fait penser au « Cœur est un chasseur solitaire« . Les deux romans sont des présentations chorales d’une petite ville des États-Unis. Ils sont constitués d’une constellation de destins le plus souvent sombres, voire tragiques. La tonalité d’ensemble est assez désespérée même si « Olive Kitteridge » se clôt sur une petite lueur d’espoir. Cette atmosphère mélancolique est renforcée par la grande attention portée sur les changements de saison. Chacune fait disparaître la précédente sans que l’on sache si l’on pourra un jour la revoir. Le temps s’écoule inexorablement, comme une fatalité.

« Olive Kitteridge » est un roman plein de délicatesse sur les petits riens et les grandes tragédies de la vie.

Moderne Olympia de Catherine Meurisse

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 « Moderne Olympia » est au départ une commande du musée d’Orsay, coéditeur de l’album avec Futuropolis. Olympia, celle du célèbre tableau de Manet, rêve de premiers rôles et elle aimerait surtout jouer la Juliette de Shakespeare. Malheureusement, elle n’obtient que des rôles de figuration dans les « Romains de la décadence » de Thomas Couture ou dans « Les Oréades » de Bouguerau. Elle a également été doublure cuisses dans « L’origine du monde » de Courbet ! Elle se désespère et voit Vénus rafler tous les premiers rôles. Contrairement à celle-ci, Olympia ne fait pas partie des officiels. Mais sur l’un de ses tournages, elle fait la connaissance de Romain. C’est l’amour fou ! C’est cette histoire entre un officiel et une refusée qui va mettre le feu aux poudres au musée d’Orsay.

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Quel régal absolu ! « Moderne Olympia » est un énorme coup de cœur. Je trouve l’idée de départ excellente : faire sortir les personnages de leur toile et les faire vivre, les faire se rencontrer. Catherine Meurisse mélange les toiles du musée d’Orsay avec deux comédies musicales américaines : West Side Story et Chantons sous la pluie. Les officiels et les refusés s’affrontent comme les Sharks et les Jets ; « Inondation à Port-Marly » de Sisley nous permet de retrouver Gene Kelly ! Le mélange est réjouissant et surtout particulièrement réussi.

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L’humour est bien évidemment très présent. J’ai vraiment beaucoup ri  des détournements des œuvres (et des plaisanteries idiotes du fifre de Manet !). Par exemple, « Les Oréades » de Bouguereau devient un saut sans parachute d’une nuée de figurantes. L’asperge, servant de modèle à Manet, permet à Olympia, toujours nue, de vérifier que ses seins ne tombent pas ! Mon préféré est l’utilisation des Nymphéas qui permettent une fuite discrète du fifre (instrument de musique qui trouve une utilité inattendue) et de Romain. Je ne vais pas tout vous raconter, chaque page recèle des trouvailles drôlissimes.

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En tant qu’ancienne étudiante en histoire de l’art, je me suis également amusée à retrouver et à identifier les oeuvres utilisées par Catherine Meurisse. Je n’ai pas réussi à toutes les repérer mais on y trouve aussi bien Manet que Cabanel, Courbet, Van Gogh, Couture, Messonier, Monet, Degas, Le douanier Rousseau, … Cela donne bien entendu envie de retourner explorer les allées du musée d’Orsay.

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« Moderne Olympia » est une bande dessinée parfaitement réussie qui sait rendre hilarantes et accessibles les œuvres du musée d’Orsay.

Tolstoï, oncle Gricha et moi de Lena Gorelik

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Sofia fait des listes, tout le temps et sur tout : « Les choses que j’aurais souhaité ne jamais avoir dites mais que je dis quand même », « Traits de caractère légèrement étranges que j’observe dans mon entourage », « Phrases typiques de grand-mère », « Scènes de ma vie dignes d’un film ». Elle fait des listes pour se calmer, s’apaiser, pour l’aider à affronter la réalité. Et Sofia en a bien besoin en ce moment. Sa petite fille Anna est née avec une grave malformation cardiaque et elle doit bientôt subir une très lourde intervention chirurgicale. La grand-mère de Sofia va elle aussi très mal, atteinte de la maladie d’Alzheimer, sa santé se dégrade. C’est dans cette période troublée de sa vie que Sofia va en apprendre plus sur ses origines russes, sur son père Sacha et sur son oncle Gricha dont elle ne connaissait pas l’existence.

Lena Gorelik nous livre à travers « Tolstoï, oncle Gricha et moi », une très belle galerie de personnages, très finement analysés, avec une écriture pleine de pudeur. Sofia, avec ses angoisses et sa manie des listes, est extrêmement attachante. Elle fait face avec beaucoup plus de force que ce qu’elle pense. Elle se retrouve coincée entre le passé et le futur, entre la vie de sa grand-mère qui s’achève et celle de sa fille qu’elle espère voir grandir. Un moment qu’elle aimerait bloquer dans le temps avant que les choses ne changent irrémédiablement.

Et c’est dans ce moment de temps suspendu que Sofia découvre la vie de Gricha. Elle trouve en rangeant l’appartement de sa grand-mère un coffret en bois contenant des listes ! Elle n’est donc pas la seule de la famille à raconter sa vie sous forme de listes. Petit à petit, l’histoire de Gricha va lui être dévoilée. Le flamboyant, l’extravagant, le charmant et remarquable conteur d’histoires (un autre point commun avec Sofia qui est romancière) qu’était Gricha. Mais aussi celui qui fait peur, qui inquiète par ses folles actions. Gricha fait des grimaces pendant l’enterrement de Staline pour faire rire ses petits camarades. Il participe à l’enterrement de Boris Pasternak où il fait la connaissance d’un groupe de dissidents. Gricha ne peut rester sans rien faire face au régime soviétique même si cela peut mettre en péril sa famille. Gricha est un très beau personnage, complexe pour lequel j’ai eu beaucoup de tendresse.

« Tolstoï, oncle Gricha et moi » est un très joli roman, qui par moments part un peu dans tous les sens, sur le souvenir et sur la manière dont le passé peut aider à affronter le présent.

Merci aux éditions Les Escales pour cette découverte.