Le bal des hommes de Gonzague Tosseri

 

bal-hommes-gonzague-tosseri-L-O2Egk1

En ce matin de 1934, les policiers de la brigade mondaine, Blèche et Lazare, sont appelés au zoo de Vincennes. Leur venue semble bien incongrue dans un tel lieu. Mais pendant la nuit, des inconnus ont tué et émasculé un tigre et une panthère. Les pénis, ainsi tranchés, sont ensuite séchés et réduits en poudre pour servir d’aphrodisiaque. Il est très recherché par les homosexuels et c’est justement Blèche qui est chargé de surveiller « les invertis » de Paris. Un drôle de zèbre ce Blèche ! Il a ses entrées partout, connaissant les détails de la vie de chacun, peu bavard mais extrêmement observateur. « Personne ne l’aimait, car il ne faisait rien pour se montrer aimable, mais on le savait équitable et fidèle à sa parole, ce qui était une vertu rare chez les gars du 36. Personne ne le raillait une fois qu’il avait passé la porte et personne n’avait même songé à l’affubler d’un surnom. » Blèche se met donc en quête d’infos auprès de ses indics qui ne semblent au départ pas très loquaces.  Mais l’affaire du zoo de Vincennes n’est que l’arbre qui cache la forêt, Blèche n’est pas au bout de ses découvertes.

« Le bal des hommes » est le premier roman de Gonzague Tosseri, pseudo qui cache en fait deux journalistes. Le début du livre est fort prometteur : une enquête originale, un milieu gay du Paris de l’entre-deux-guerres, un policier atypique. L’ambiance des milieux interlopes du Paris des années 30 est d’ailleurs bien rendue. Elle est poisseuse et glauque. La chair est triste, l’alcool assomme et anesthésie les âmes perdues.

Malheureusement la suite du roman ne tient pas les promesses des premiers chapitres. L’intrigue s’éparpille très vite et on perd rapidement de vue l’affaire du zoo de Vincennes. Elle ne réapparaît dans le roman qu’à la page 162. De nombreuses histoires viennent parasiter le point de départ : celles de Blèche, de sa compagne Louise, de son frère Léon, de la Samo un travesti, d’Anselme Roche homosexuel pendant la première guerre mondiale. Certes la plupart des intrigues secondaires vont converger et faire sens les unes par rapport aux autres. Mais comme cette histoire est tarabiscotée, tortueuse et finalement peu crédible. Les morceaux du puzzle peinent à donner un tout cohérent et vraisemblable. La fin laisse un goût de factice et la multiplication des intrigues enlève le côté haletant qu’aurait dû avoir l’enquête.

« Le bal des hommes » est un premier roman qui n’est pas sans qualité : un personnage principal bien campé, une ambiance bien rendue. Mais, il est plombé par une intrigue labyrinthique, complexifiée par trop d’histoires secondaires.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

La lumière des étoiles mortes de John Banville

banville

Alex Cleave, un acteur de théâtre à la retraite, se remémore son premier amour lorsqu’il avait 15 ans. Mrs Gray était la mère du meilleur ami d’Alex et ils eurent ensemble une liaison de cinq mois. Le jeune homme découvre la sensualité, les premiers émois amoureux et les brûlures de la jalousie dans les bras de cette femme de vingt ans son aînée. Ses souvenirs envahissent son présent  au moment où un rôle inespéré au cinéma lui est proposé. Alex doit incarner Axel Vander, un critique littéraire à l’identité usurpée. Cette proposition ne peut que le chambouler. Axel Vander était en effet présent à Portovenere lors du suicide de Cass, la fille d’Alex, dix ans plus tôt. Elle aussi fait partie des fantômes du passé qui hantent les journées d’Alex.

Alex Cleave est un personnage récurrent dans les romans de John Banville. « Éclipse » raconte la fin de sa carrière théâtrale et « Impostures » est centrée sur Cass et son décès. Il semble que « La lumière des étoiles mortes » soit le dernier volet de ce triptyque consacré à Alex Cleave, d’où probablement sa tonalité mélancolique.

Mes lectures récentes se font écho, « La lumière des étoiles mortes » et « Une fille, qui danse » portent sur le même thème : la mémoire que l’on cherche à retrouver, à éclaircir. Deux hommes, âgés de la soixantaine, repensent à leur jeunesse et tentent d’établir la vérité de ce qu’ils ont vécu dans leur jeunesse. La mémoire est un leurre, elle ne délivre pas de vérité fiable. On la reconstruit après coup, on arrange nos souvenirs. Alex Cleave tente de coller au plus près de la réalité mais n’y arrive pas. Il modifie ses souvenirs de Mrs Gray, il n’est par exemple pas certain de se rappeler de la première fois où il l’a vue. Mais il se compose une image,  un souvenir auquel se raccrocher (Ce souvenir de Mrs Gray à bicyclette est d’ailleurs le premier émoi sensuel de ce jeune garçon). Comme le héros de Julian Barnes, Alex va être aidé dans sa recomposition du passé.

C’est au moment où il se retire dans ses souvenirs qu’Alex Cleave convoque le fantôme de Mrs Gray. Cette femme, la première de sa vie amoureuse, est restée essentielle pour lui. Elle l’initia non seulement à l’amour (John Banville nous offre de belles pages de sensualité frémissante) mais également à l’altérité. Alex découvre l’autre et ses mystères. Il ausculte, observe ce corps qui s’offre à lui. « Jamais encore, je n’avais eu aussi vivement conscience de la présence d’un autre être humain, cette entité distincte, cet incommensurable pas moi ; de ce volume qui déplaçait l’air, de ce poids doux qui s’enfonçait à l’autre bout de la banquette, de cet esprit occupé, de ce cœur qui battait. »  Et c’est sans doute pour cette raison que le souvenir de Mrs Gray reste aussi vivace et lumineux dans la mémoire d’Alex.

Mais cette ancienne amante n’est pas la seule étoile à distiller sa lumière morte dans le présent d’Alex. Cass, sa fille, est extrêmement présente. Elle l’est depuis son suicide mais le rôle proposé à Alex ravive les souvenirs. Elle est l’altérité dans ce qu’elle peut avoir de plus fort, celle sur laquelle Alex butte indéfiniment. Comment expliquer son suicide ? Comment comprendre son enfant lorsqu’il est atteint de schizophrénie ? Alex erre, s’enferme dans son passé pour tenter de saisir, d’appréhender ce qui lui a échappé à l’époque.

« La lumière des étoiles mortes » est un magnifique roman sur la mémoire servi par l’écriture précise et poétique de John Banville. Les images de Mrs Gray et de Cass se mélangent, s’associent pour composer le puzzle de la mémoire d’Alex et le constituer en tant qu’individu. « Étant donné qu’apparemment rien sur terre n’est jamais détruit, mais simplement démantelé et dispersé, ne pourrait-il en être de même pour la conscience de l’individu ? Où tout cela va-t-il donc quand nous mourons, tout ce que nous avons été ? »

Merci aux éditions Robert-Laffont.

Quand rentrent les marins d’Angela Huth

huth

Myrtle et Annie sont amies d’enfance et ont été élevées dans un petit port au fin fond de l’Écosse. On ne peut imaginer amies plus dissemblables : Myrtle est réservée, modeste, sérieuse ; Annie est exubérante, séductrice et vaniteuse. Et pourtant, leur amitié s’inscrit dans le temps. Myrtle écoute les aventures amoureuses d’Annie et s’enorgueillit de son amitié. « Pour Myrtle, cette scène comptait parmi ses grands moments de gloire. Les farouches déclarations de loyauté de son amie lui procuraient plus de bonheur que tout ce qu’aurait pu lui apporter un crétin de garçon. Elle n’avait pas la cote avec la gent masculine, de toute ma manière. Quand ils ne l’ignoraient pas, les garçons se montraient impolis avec elle. Mais cela n’avait aucune importance du moment qu’Annie l’aimait et prenait sa défense. » Et pourtant, Myrtle trouve un mari, Archie, qu’elle aime tout autant que son amie. Annie épouse Ken, un ami d’enfance. Les deux hommes sont marins et leurs départs en mer rythment la vie des deux amies, jusqu’au drame.

Angela Huth développe patiemment et longuement la psychologie de Myrtle et d’Annie. Elle se place du côté de la première et nous fait découvrir leur amitié à l’aide de flash-backs. Annie n’est pas beaucoup mise en valeur, elle est insupportable d’orgueil, de minauderies et d’égoïsme. Mais son amitié envers Myrtle est indéfectible et sincère. Myrtle n’est pas non plus une sainte. Elle manque singulièrement de caractère et de volonté face aux caprices d’Annie. L’amitié avec celle-ci la protège, l’exonère d’efforts pour aller vers les autres. L’étude des deux personnages est vraiment la force de ce roman, elle est extrêmement nuancée. Angela Huth rend également très palpable l’angoisse des femmes de ce petit port de pêche à chaque départ des maris. Les éléments, la mer ont un rôle décisifs dans leurs vies et dans le roman.

« Quand rentrent les marins » nous permet de découvrir les méandres de la psyché de Myrtle et Annie tout au long de leur amitié. Ce roman a un charme indéniable même si j’ai trouvé que l’intrigue se languissait par moments.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.

La fin du monde a du retard de JM Erre

erre

« En l’an 5115 du calendrier hindou, à quelques deux millions de centimètres du nord de Paris, protégé des extraterrestres, des betteraves et des Picards par des murs épais, un établissement de standing offrait à l’être en perte de repères de regarder le monde sous un angle neuf. » Ce havre de paix est la clinique psychiatrique St Charles tenue de main de maître par le sémillant et inventif docteur Mendez. Son travail à la clinique tourne autour d’ateliers : schizophrénie créatrice, maniaco-bucoliques, bricolo-dépressifs ou encore gastronomie paranoïaque. Tous préparent le centième anniversaire de la clinique et l’arrivée, pour un concert, de Bobby Ballyday, le sosie de qui vous savez. Tous ? Non, certains préparent autre chose en ce lundi « J -4 avant la fin du monde (si tout se passe bien) ». Julius, trentenaire amnésique, s’évade ce soir. Il compte ouvrir les yeux de ses contemporains sur le vaste complot mis en place par Tirésias, une organisation secrète manipulant les médias. Il va entraîner avec lui Alice, sa voisine de chambre dont il est tombé amoureux, amnésique également à la suite de son explosif mariage (« 1 mariage, 262 enterrements »). Nos deux héros se lancent dans un contre-la-montre pour sauver le monde, rien que ça !

Après « Série Z » et « Le mystère Sherlock », je vais encore déclarer ma flamme à JM Erre, auteur audacieux capable de placer en exergue de son dernier roman Paul Valéry et François Valéry. Encore une fois, je me suis esclaffée tout au long de ma lecture laissant perplexes, devant tant d’hilarité, mes voisins de métro ou de laverie. JM Erre s’attaque ici au thriller ésotérique du type « Da Vinci Code ». L’auteur s’amuse follement (et nous avec) avec les codes du genre. Le roman est truffé de références et de clin d’œil. Julius prend sa quête de vérité très (trop) au sérieux et tient à franchir toutes les étapes prescrites dans des livres comme « Le seigneur des anneaux ». Bien entendu, JM Erre prend un malin plaisir à tourner ce pauvre Julius en ridicule : « Face à face, les yeux dans les yeux, Julius et le Poète rivalisaient de rachitisme. Le choc s’annonçait moyennement dantesque, raisonnablement épique et frugalement testostéroné. C’était David contre David, Goliath étant indisponible. A l’annonce de ce déferlement mesuré de violence, l’assistance était modérément pétrifiée par une angoisse des plus ténues : certains se mirent à bâiller, d’autres à papoter et d’aucuns à ricaner (car d’aucuns à mauvais esprit, c’est connu). » Comme toujours nos deux héros seront entourés d’une belle bande de bras cassés : le commissaire Gaboriau quasi retraité qui ne supporte pas les fautes de français du lieutenant Matozzi, Germaine Bergougnoux pensionnaire de St Charles rêvant de se faire kidnapper par les extraterrestres, King Chewbaca hacker décrépit, les sœurs Lumière nées sous le signe des Gémeaux, un pigeon unijambiste et borgne avec une collerette blanche, j’en passe et des plus atteints !

Vous l’aurez compris, cette course-poursuite se déroule dans un joyeux bordel ! L’humour de JM Erre fait merveille, en tout cas chez moi, et j’attends son prochain roman avec une impatience non dissimulée !

Un grand merci aux éditions Buchet-Chastel pour cette excellent moment de lecture.

Monsieur Proust de Céleste Albaret

proust

« M. Proust est venu à la cuisine. Je le revois toujours. Il était seulement habillé d’un pantalon avec un veston sur sa chemise blanche. Mais tout de suite il m’a fait impression. Je vois ce grand seigneur qui entre. Il faisait très jeune -mince, mais pas maigre, avec une très jolie peau et des dents extrêmement blanches, et aussi cette petite mèche sur le front, que je devais toujours lui voir et qui se faisait toute seule. Et puis cette élégance magnifique et cette façon curieuse, cette espèce de retenue que j’ai remarquée ensuite chez beaucoup d’asthmatiques, comme pour économiser leurs forces et leur souffle. » 

Celle qui décrit ainsi sa première rencontre avec Marcel Proust, est Céleste Albaret qui entre à son service en 1913 et y reste jusqu’à son décès en 1922. Ce livre est le témoignage des huit années qu’elle a fidèlement passées aux côtés de l’écrivain. Le mari de Céleste était l’un des chauffeurs de Marcel Proust et c’est c’est grâce à cela qu’elle entra à son service.

Céleste Albaret décrit la vie de l’auteur dans ses moindres détails, transparaît de son récit une admiration sans borne pour cet être d’exception. Elle nous présente l’écrivain comme extrêmement observateur, avec une mémoire colossale, une élégance suprême et beaucoup de générosité. Les première qualités lui permettent de construire son œuvre à partir du réel, de trier ses souvenirs et d’étudier ses proches pour ses personnages. Ce qui est frappant, c’est de voir que Proust a toujours été habité par son œuvre, par la certitude qu’il coucherait tout sur le papier. Il ne semble avoir vécu que dans ce but et une fois amassé assez de souvenirs, il s’est enfermé pour écrire. Il vécut comme un reclus, mangeant à peine jusqu’à l’écriture du mot « fin ». « Aujourd’hui, j’ai compris que toute la recherche de M. Proust, tout son grand sacrifice à son œuvre, cela a été de se mettre hors du temps pour le retrouver. Quand il n’y a plus de temps, c’est le silence. Il lui fallait ce silence, pour n’entendre que les voix qu’il voulait entendre, celles qui sont dans ses livres. »  Des années passées dans sa chambre, à écrire la nuit pour mettre au jour sa cathédrale du temps. Son écriture est aussi fine et délicate que la dentelle des rosaces ou des pinacles gothiques. Chaque personnage est traité comme une chapelle richement ornementée. L’ensemble de la recherche est d’une grande cohérence et est effectivement un monument insurpassable de la littérature. Ce livre nous montre les coulisses de cette création hors-norme. C’est avec un respect infini que Céleste Albaret nous fait pénétrer dans l’intimité de Marcel Proust.

Le livre de Céleste Albaret est un témoignage riche et précieux sur le quotidien de Marcel Proust au moment de l’écriture de la recherche. Je le conseillerais avant tout aux amoureux de cet écrivain sinon la lecture peut devenir fastidieuse.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

mélange des genresCatégorie (Auto)biographie et témoignage

Coup de foudre à Austenland de Shannon Hale

hale

Jane Hayes est une new yorkaise de 33 ans, désespérément célibataire. Elle voue un culte à l’adaptation de « Orgueil et préjugés » réalisée par la BBC. Elle voit le futur homme de sa vie à l’aune de Colin Firth en Mr Darcy. Bien entendu aucun ne peut rivaliser avec une icône et Jane collectionne les histoires sentimentales. Quand sa tante se rend compte de cette obsession pour la série de la BBC, elle décide d’aider Jane à la surpasser. Elle l’envoie donc passer des vacances à Pembrook Park où les clientes vivent comme dans les livres de Jane Austen.

L’idée de départ de « Coup de foudre à Austenland » est assez amusante, mais finalement pas très originale puisque la série  « Lost in Austen » traite sensiblement de la même chose. On peut d’ailleurs reprocher beaucoup d’autres choses à ce roman. La première est le manque de place prise par l’œuvre de Jane Austen dans le livre, ce qui est paradoxal pour un hommage à celle-ci. En effet, Jane Hayes n’est pas obsédée par Mr Darcy mais par Colin Firth en Mr Darcy. C’est bel et bien la série qui est le fantasme de l’héroïne et pas du tout le livre original. Elle cache le DVD dans ses plantes vertes (d’ailleurs je me demande bien pourquoi il est si honteux de regarder cette série qui est de qualité) mais elle ne nous parle jamais du roman.

Et bien évidemment ce qui intéresse notre new yorkaise c’est l’histoire d’amour entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy en occultant toute l’ironie, toute la critique sociétal de Jane Austen. Et c’est totalement insupportable, Shannon Hale fait partie de ces gens qui transforment les romans d’Austen en bluettes dégoulinantes de mièvrerie, en histoire à l’eau de rose type Harlequin. Tout ce que je déteste ! Et pour le coup, son livre ressemble à l’image qu’elle se fait de l’univers d’Austen : il est complètement dépourvu d’humour, l’histoire est cousue de fil blanc et s’achève comme une romance pour midinettes.

« Coup de foudre à Austenland » est un hommage totalement raté à l’univers de la romancière anglaise qui encore une fois passe pour un auteur sans profondeur et à classer au rayon Harlequin. Décidément les austeneries ne sont pas faites pour moi !

Merci quand même Alice de me l’avoir fait gagner, désolée de ne pas avoir aimé !

imageCatégorie romance/chick-lit

L’homme au complet marron d’Agatha Christie

LHommeAuCompletMarron

A Londres, un homme tombe du quai du métro. Est-ce un suicide ou un banal accident ? L’homme ne porte aucune pièce d’identité sur lui. Il n’a que la carte d’une agence immobilière sur lui pour la visite de la villa du Moulin. Peu de temps après, le corps d’une femme est retrouvée dans cette même villa. La coïncidence est trop forte, les deux morts doivent forcément être liées. C’est en tout cas ce qu’en déduit Anne Beddingfeld, une jeune femme qui a vu la chute de l’homme au complet marron dans le métro. Celle-ci a depuis suivi de près les rebondissements de l’affaire et trouve la première mort plus que suspecte. Il ne lui en faut pas plus pour se lancer dans une enquête ! Elle propose ses services à un journal et part à la recherche d’indices. Elle ne sait pas alors que cette histoire va l’emmener bien loin du fog londonien…

Avec « L’homme au complet marron », nous sommes bien loin des enquêtes feutrées de Miss Marple. C’est un roman d’aventures que nous propose Agatha Christie. La jeune Anne nous fait découvrir des contrées bien différentes des jardins anglais puisque nous suivons ses péripéties en Afrique du Sud.  Les évènements et les révélations s’enchaînent rapidement. Le rythme est enlevé et la tonalité est très joyeuse. Le personnage de Anne est très attachant. C’est une jeune femme au caractère bien trempé, très indépendante et avide d’aventures. Un personnage féministe avant l’heure puisque le roman a été écrit en 1924. Les autres personnages sont à l’avenant : fantasques, mystérieux et pleins d’humour.

« L’homme au complet marron » est le quatrième roman de lady Agatha, ce n’est sans doute pas son meilleur mais il est léger, pétillant comme une bulle de champagne.

10155931_10203975880148384_4123958224703969037_n

Infidélités de Vita Sackville-West

« Infidélités » est un recueil de six nouvelles composées entre 1922 et 1932. Elles tournent toutes autour du thème de l’infidélité dans le couple, dans l’amitié ou la famille. Les situations sont toutes différentes pour étudier ce thème et son pendant, la déception. Nous découvrons un homme d’affaires qui repense à son seul amour pendant que sa femme fait une partie de patience ; une jeune femme qui espère épouser son amant ; un mari qui semble accepter la liaison de sa femme ; un quatuor d’amis que l’amour va séparer.

La plus longue nouvelle est celle qui ouvre le recueil et elle est intitulée « Son fils ». Une mère retrouve son fils après que celui-ci est parti travailler en Argentine cinq ans auparavant. Elle a préparé son retour en agrandissant leur domaine. Elle espère que son fils va prendre sa place alors que celui-ci ne rêve que de Londres et de fuir la campagne. Cette nouvelle est d’une grande cruauté ; les espoirs et la confiance de cette mère sont immenses et son fils va lui briser le cœur. Vita Sackville-West sait décrypter avec finesse les aspirations et les vilenies de l’âme humaine. Sa plume sait se faire cynique mais elle sait aussi être d’une grande délicatesse.

Même si je la préfère dans les romans, j’ai quand même beaucoup aimé ses nouvelles.

« Elle abandonna l’ombre de la grange pour ouvrir la porte qui menait au jardin. Il faisait presque chaud ; on aurait dit qu’une fine buée sortait du sol, faisant planer une légère brume ; tout était humide, on sentait que quelque chose allait basculer, la frontière entre les dernières splendeurs de l’automne et son déclin était devenue fragile. Elle avança lentement dans l’allée pavée, observant les fleurs couleur bronze, carmin, jaune et abricot, courbées vers le sol tant elles étaient chargées d’humidité. Elle continua à monter en balançant son sécateur, jusqu’aux massifs de pins sylvestres tout en haut du jardin. »

10374462_10203975878468342_5477446514879029918_n

La déchéance de Mrs Robinson de Kate Summerscale

robinson

Comme dans « L’affaire de Road Hill House », Kate Summerscale s’intéresse à un fait divers victorien. Ici il s’agit du divorce de Isabella Robinson qui défraya la chronique en 1858. Celle-ci avait épousé en secondes noces Henry Robinson, un ingénieur avec lequel elle aura deux fils. Le mariage est dès le départ voué à l’échec. Isabella se marie par obligation et Henry pour son argent. Isabella s’ennuie donc rapidement dans son couple. Elle rencontre en 1850 Edward Lane, un brillant médecin, beau-fils de Lady Drisdale qui reçoit des intellectuels comme Darwin. Entre Isabella et Edward se noue une amitié qu’elle aimerait plus intime. Elle se met à écrire son journal intime où elle fantasme sa relation avec Edward Lane. Isabella Robinson n’est pas sans évoquer le roman de Flaubert datant des mêmes années : « En France cet été-là, Gustave Flaubert achève le brouillon de la première partie de « Madame Bovary », commencé un an plus tôt. Comme Isabella Robinson, l’héroïne de ce roman est recrue de solitude et de langueur, et sa vie, écrit l’auteur, « était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. » On ne sait pas si Isabella  va au bout de ses envies mais son journal intime le laisse croire.

Malheureusement Henry Robinson trouve le journal de sa femme et décide de demander le divorce. Un nouveau tribunal des divorces est créé en 1858. Le couple doit dans un premier temps obtenir la séparation de corps auprès du tribunal ecclésiastique avant de passer devant celui des divorces. Cette nouvelle possibilité de liberté profite surtout aux hommes. Isabella voit son journal déballé au grand jour, ses rêves, ses illusions sont exposés aux yeux de tous. Elle est accusée d’érotomanie, de nymphomanie. Elle doit plaider le dérangement mental pour protéger Edward Lane et sa carrière. A l’époque des progrès scientifiques, Kate Summerscale nous montre que l’évolution des mœurs serait plus lent et notamment pour les femmes toujours sous la coupe des hommes.

Comme dans le livre précédent, « La déchéance de Mrs Robinson » est extrêmement documenté grâce  à la presse et aux archives judiciaires. Mais j’ai trouvé la première partie un peu hors de propos notamment les passages sur l’hydrothérapie un peu trop longs. Le récit devient beaucoup lpus intéressant à partir du procès d’Isabella.

« La déchéance de Mrs Robinson » est moins palpitant que « L’affaire de Road Hill House » mais il n’en reste pas moins un témoignage poussé sur la difficile position des femmes à l’époque victorienne.

mois anglais4

Une fille, qui danse de Julian Barnes

Tony Webster revient sur sa vie alors qu’il est à la retraite. Et c’est surtout sa relation avec un ami d’école, Adrian, qu’il questionne. Il fait sa connaissance au lycée et, comme tous, il est fasciné par l’intelligence et la finesse d’Adrian. Tony, Adrian et deux autres amis deviennent inséparables et réfléchissent à leurs destinées futures. Adrian veut faire de sa vie une application de la philosophie, de ses principes. Ses amis l’admirent pour la fermeté de ses convictions. A l’université, la bande se disperse mais reste en contact. Tony y fait la connaissance de Veronica et découvre les relations amoureuses. Celle-ci tourne court mais quelques mois après Tony apprend que Veronica est maintenant avec Adrian. Tony tente de tourner la page en voyageant. A son retour, il apprend la terrible nouvelle : Adrian s’est suicidé.

« Ce qu’on ne fait pas, c’est se projeter dans l’avenir et s’imaginer regardant en arrière depuis ce point futur ; apprenant les nouvelles émotions que le temps apporte, et découvrant par exemple que, les témoins de son existence se raréfiant, il y a moins de corroboration, et donc moins de certitude, quant à ce qu’on est ou a été. Même si l’on a gardé soigneusement des traces du passé-sous forme de mots, de sons ou d’images-, on peut s’apercevoir qu’on a pratiqué la mauvaise sorte d’archivage. Quelle était cette phrase qu’avait citée Adrian ? « L’Histoire est cette conviction issue du point où les imperfections de la mémoire croisent les insuffisances de la documentation. » » Tout le roman de Julian Barnes est contenu dans cette phrase. Tony explore ses souvenirs mais sont-ils exacts ? La mémoire humaine est sélective, elle choisit parfois d’oublier certains faits. On édulcore le passé, on se donne un meilleur rôle. Et comme Adrian est mort, Tony se retrouve seul à plonger dans cette période de sa vie. Mais quarante ans après, Tony n’est plus le même, le personnalité joue aussi sur les souvenirs. Tony est plus clément avec le jeune homme qu’il a été. Veronica, avec qui il renoue, va l’aider à comprendre les évènements. Elle n’a rien oublié et est toujours en colère. Ce que Tony mettra du temps à comprendre.

« Une fille, qui danse » était mon premier Julian Barnes et j’ai été enchantée par ma lecture. Ce qu’il exprime sur le souvenir, la mémoire est passionnant et touchant. Mais je suis également ressortie de ma lecture perplexe et cela en raison de la fin. Une fin qui demande de la réflexion, qui ne donne pas toutes les clefs alors que j’attendais une révélation éclairant tout ce que j’avais lu. J’en ai discuté avec Lilly et je suis finalement d’accord avec elle.  Il ne faut pas chercher à tout élucider, c’est une fin plus ouverte que ce que le lecteur pouvait espérer. Mais la vie ne donne pas d’explication à tout et elle laisse des interrogations, des incompréhensions.

« Une fille, qui danse » est un roman superbement écrit qui questionne notre rapport à la mémoire, à nos souvenirs. Très beau, très émouvant mais qui vous laissera avec beaucoup de questions sans réponse.

Merci beaucoup aux éditions Folio pour cette première découverte de Julian Barnes.

image

10372667_10203975880588395_2945561727671364436_n