Kiki de Montparnasse de Catel et Bocquet

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Suite à l’exposition Brassai, où l’on pouvait voir plusieurs photos de Kiki de Montparnasse, j’ai eu envie de découvrir le roman graphique qui était consacré à ce personnage haut en couleurs du Montparnasse  de l’entre-deux-guerres.

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Née Alice Pin en 1901 à Châtillon, Kiki n’eut pas une enfance facile. Bâtarde, elle fut élevée avec ses cousins par sa grand-mère. Sa mère lui demande de la rejoindre à Paris en 1913 mais elle se débarrasse rapidement de Kiki. Cette dernière vit alors d’expédients avant de devenir modèle pour des peintres. C’est grâce à cela qu’elle devient rapidement la coqueluche du Montparnasse des années 1920. Muse et modèle, elle croisa Modigliani, Soutine, Foujita, Pascin, Risling, Picasso. Sa rencontre la plus durable et la plus décisive fut celle de Man Ray. Elle lui inspira ses photos les plus réussies et les plus connues comme « Le violon d’Ingres » ou « Les larmes ». Cet amour tumultueux fait entrer Kiki dans le monde de Dada et des surréalistes. Elle participa à tous leurs projets cinématographiques et était également danseuse et chanteuse dans des cabarets.

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La bande-dessinée rend parfaitement compte de l’émulation artistique de l’époque, de sa folle légèreté et de la vie de bohème des Montparnos. La vie de Kiki est un tourbillon de soirées, d’alcool, d’amusements et de passion pour la vie et pour les hommes. Ce que montre la bande-dessinée de Catet et Bocquet, c’est une femme totalement libre et sans tabous. Une femme qui a su profiter de la vie jusqu’au bout sans jamais abdiquer sa gaieté, sa fierté et sans jamais penser aux lendemains. Sa fin est certes triste mais la vie de Kiki fut menée tambour battant et sans regret.

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Une époque et un personnage qui valaient bien ce beau roman graphique au style épuré.

 

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Le sillage de l’oubli de Bruce Machart

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En 1895, Vaclav Skala, propriétaire terrien de Lavaca County au Texas, attend la naissance de son quatrième enfant. Malheureusement l’accouchement se déroule mal et sa femme meurt en donnant naissance à leur quatrième fils, Karel. Vaclav ne se remettra jamais de ce décès : « A compter de ce jour, les gens du coin diraient que la mort de Klara avait transformé cet homme d’un naturel gentil en une personne amère et dure, mais en vérité Vaclav  le savait, l’absence de sa femme avait seulement fait resurgir celui qu’il était avant de la connaître, celui que seule cette compagnie féminine avait su adoucir. » Et cet homme est taciturne, austère, dur à la tâche et ses fils doivent le devenir. Ce sont eux qui labourent la terre, le joug sur le cou, ce qui les déformera à vie. Eux qui subissent les coups de Vaclav lorsque le travail est mal fait ou que leur insouciance d’enfants réapparaît. La haine des fils de Vaclav grandit en même temps que le nombre de ses terres. L’arrivée d’un propriétaire espagnol et de ses trois filles va changer le destin de la famille Skala.

« Le sillage de l’oubli » est l’éblouissant premier roman de Bruce Machart, et est une saga familiale sentant la poussière, le tabac et la sueur des hommes comme celle des chevaux. C’est l’histoire de Karel qui prime sur celles des autres membres de la famille. Le livre fait des aller-retours entre trois moments-clés de son existence : 1895 au moment de sa naissance ; 1910 au moment où la fratrie se divise et où Vaclav meurt ; 1924 au moment où sa propre femme Sophie accouche de leur troisième enfant  et où Karel est à nouveau confronté à ses frères. Karel est hanté par les évènements du passé : la mort de sa mère qu’il n’a pas connue, la violence et l’indifférence de son père, l’arrivée de Graciela, une des filles du propriétaire espagnol, dont le corps l’obsède. Celle-ci deviendra la femme d’un de ses frères suite à un pari. Le destin chez les Skala n’est pas le fruit du hasard mais le résultat de courses de chevaux. Deux se déroulent en miroir dans le roman, à chaque fois Karel est le représentant de la famille. Il gagne la première mais perd la deuxième face à Graciela et scelle ainsi le sort de ses frères. La vie est âpre à Lavaca County, les habitants le sont également, surtout les hommes dont la virilité ne doit pas être prise en défaut.

La prose de Bruce Machart est puissante, dense et poétique. Il y a dans « Le sillage de l’oubli » un souffle romanesque indéniable qui emporte le lecteur de bout en bout. Cette histoire familiale a des allures de tragédie classique où la fratrie se déchire, la mort frappe et où le poids du passé écrase. Une vraie pépite littéraire à lire absolument.

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Le chardonneret de Donna Tartt

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 Un américain occupe une chambre d’hôtel au moment de Noël à Amsterdam. Il est fiévreux, agité et inquiet. Il s’intéresse aux journaux, à un fait divers en particulier : une scène de crime en plein cœur de la capitale néerlandaise. Quel est le rapport entre le narrateur et ce crime ? Comment a-t-il atterri dans cette chambre dont il ne sort pas ? C’est ce que Theodore Decker, le narrateur, va nous raconter durant 786 pages palpitantes. Le point de départ de son flash-back est l’évènement qui transforme à jamais sa vie : sa mère meurt lors d’un attentat au Metropolitan Museum où ils étaient venus pour voir une exposition sur l’âge d’or de l’art flamand.

Vous avez beaucoup entendu parler du « Chardonneret » depuis sa sortie et la plupart du temps dans des articles dithyrambiques. Force m’est de constater que ce roman mérite amplement tous les éloges, toutes les couronnes de laurier qu’on lui a tressées. Le dernier livre de Donna Tartt est un bijou, une œuvre ample et superbe. L’auteur maîtrise à la perfection son intrigue, c’est une formidable conteuse d’histoires. Elle sait changer d’ambiance, créer des rebondissements sur 786 pages sans lasser à aucun moment. Le début est déjà un tour de force : on découvre Theo à Amsterdam avant de plonger dans son enfance, au moment de ses treize ans et du drame de sa vie. Pendant tout le roman, l’idée de ce début de roman à Amsterdam reste inscrit dans la tête du lecteur : à quel moment allons-nous y retourner ?

Donna Tart excelle également dans tous les genres , toutes les atmosphères : roman d’apprentissage à la Dickens (présent sous la forme de nombreux clins d’œil) ; histoire d’amour sublime et infiniment triste ; roman d’amitié ; roman noir avec voyous, alcool et drogue ; roman du secret et de la culpabilité ; réflexion sur le destin, sur le bien et le mal (avec l’ombre tutélaire de Dostoïevsky). « Le chardonneret » réussit à être tout ça à la fois. Les trois villes où vit Theo (New York, Las Vegas et Amsterdam) sont de véritables personnages, leur atmosphère est très marquée. New York est la ville des doux souvenirs avec sa mère disparue, Vegas celle de tous les excès et de l’amitié avec Boris, Amsterdam celle où le destin s’accomplit. La galerie de personnages secondaires est foisonnante mais aucun n’est laissé de côté, chacun prend corps pour accompagner l’évolution de Theo. Il y a le monde policé et bourgeois de la famille Barbour où Theo est accueilli après la mort de sa mère. Pippa dont il tombe amoureux au MET avant l’attentat et qui est brisée comme lui par l’évènement. Hobie, le restaurateur de meubles, admirable de compréhension et qui transmet son art à Theo. Le père, revenu de nulle part, est rongé par l’alcool et la fièvre du jeu. Et il y a Boris, l’ami ukrainien rencontré à Vegas. Il est à l’origine de tous les excès, de tous les risques mais son amitié est indéfectible.

Enfin « Le chardonneret » est un hommage à l’art, à l’imaginaire. Le splendide tableau de Carel Fabritius est au cœur de l’intrigue et aussi de la philosophie que tire Theo de la vie : « Et tandis que nous mourons, tandis que nous émergeons de l’organique, c’est une gloire et un privilège d’aimer ce que la Mort n’atteint pas. Parce que si le désastre et l’oubli ont suivi ce tableau au fil du temps, l’amour l’a suivi aussi. Dans la mesure où il est immortel (il l’est), et où j’ai un petit rôle, lumineux et immuable, à jouer dans cette immortalité. Il existe ; il continue d’exister. Et j’ajoute mon propre amour à l’histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu’elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s’élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d’amoureux, et la prochaine encore. »

Alors ne vous privez pas de cette plongée dans un roman foisonnant et totalement captivant.

Un grand merci aux éditions Plon pour ce grand moment de lecture.

 

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Lundi ou mardi de Viriginia Woolf

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« Je veux penser paisiblement, calmement, avec tout l’espace dont je peux disposer, sans jamais être interrompue, sans jamais avoir à me lever de mon fauteuil, pouvoir passer facilement d’une chose à une autre, sans ressentir la moindre hostilité, sans rencontrer le moindre obstacle. Je veux couler de plus en plus profond, loin de la surface avec ses faits brutalement séparés. » Le résultat de cette pensée libérée est ce petit recueil de huit nouvelles. Virginia Woolf y laisse s’exprimer son flot de pensées, sa fantaisie, sa recherche littéraire. « Lundi ou mardi » fut publié en avril 1921 et chacun des textes qui le composent est un petit univers en soi marqué par les impressions, les sensations. Les huit textes sont très représentatifs du travail de Virginia Woolf.

« Une société » évoque la misogynie de la société anglaise de l’époque et le peu de femmes écrivains ou peintres sur un ton drolatique. « Un roman non écrit » place deux femmes dans un wagon de train. L’une d’elles tente de deviner la vie de l’autre à travers les traits de son visage, ses vêtements, ses attitudes. « T’ai-je bien lue ? Mais le visage humain – le visage humain au-dessus de la page de caractères imprimés la plus dense contient plus, dissimule plus. » Dans « La marque sur le mur », l’esprit divague, s’évade à partir de l’observation d’une tâche sur un mur. Les pensées passent d’un sujet à l’autre en continu.

Mon texte préféré est « Kew Gardens ». L’auteur choisit de se fixer sur une plate-bande du jardin comme on placerait une caméra que l’on laisserait tourner. Elle y observe ce qui se passe dans la plate-bande (fleurs, insectes) et autour (des gens se promènent, discutent). « Comme il faisait chaud ! Si chaud que même la grive avait choisi de sautiller, comme un oiseau mécanique, à l’ombre des fleurs, avec de longs arrêts entre deux mouvements ; au lieu d’errer sans but, les papillons blancs dansaient l’un au-dessus de l’autre, faisant de leurs éclats blancs le contour d’une colonne de marbre effondrée au-dessus des fleurs les plus hautes ; les verrières de la palmeraie brillaient comme si tout un marché rempli d’ombrelles d’un vert éclatant avait ouvert sous le soleil ; et dans le ronronnement d’un aéroplane, la voix du ciel d’été soufflait son âme farouche. »

« Lundi ou mardi » permet de mesurer toute l’audace littéraire de Virginia Woolf, sa recherche permanente pour exprimer les sensations qui peuplent nos esprits. Se dégage de ces huit textes une délicate et sensible poésie.

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Le théorème du homard de Graeme Simion

Don Tillman est professeur de génétique à l’université de Melbourne. C’est un vrai génie dans son domaine. Mais Don a un sérieux problème dans ses relations avec autrui, il est totalement inadapté à la vie en société. En fait, Don est atteint du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme, mais il n’en a pas pris conscience. Son dernier projet n’est pas scientifique, il aimerait trouver une compagne. Pour se faire, il décide d’employer les grands moyens : il établit un questionnaire pour trouver la femme idéale. Les questions portent sur ses exigences (elle ne doit pas fumer, ne doit pas boire, ne doit pas être végétarienne) et s’inspirent de ses navrantes expériences passées (notamment une histoire de glace à l’abricot qui a fait échouer une possible histoire). Une fois le questionnaire finalisé, l’opération épouse peut commencer. Don participe à des soirées où il glisse discrètement ses questions, envoie le formulaire sur des sites de rencontres. Son ami Gene, lui aussi professeur, lui envoie une possible candidate : Rosie Jarman. Mais Don s’aperçoit vite que celle-ci ne va pas convenir : elle fume, boit, est serveuse dans un bar (elle n’a donc pas le niveau intellectuel suffisant), est désordonnée. Don va néanmoins la revoir car Rosie a un problème que ses compétences en génétique  peuvent résoudre : elle cherche son père biologique. L’opération père est alors lancé.

« Le théorème du homard » est un livre hautement sympathique et je vais vous expliquer pourquoi l’opération lecture s’est bien passé :

  1. Le personnage de Don est vraiment très réussi et sort totalement de l’ordinaire. « J’ai trente-neuf ans, je suis grand, en bonne santé et intelligent, j’occupe une position sociale relativement élevée et je touche un salaire supérieur à la moyenne en tant que professeur associé. En toute logique, un grand nombre de femmes devraient me trouver attirant. Dans le règne animal, je n’aurais pas de difficulté à me reproduire. » Voilà le type de raisonnement produit par le cerveau de Don et vous pouvez comprendre sa parfaite inadéquation avec les personnes qu’il croise sur sa route. Il les jauge à l’aune de leur poids et de leur IMC. Il vit dans un monde parfaitement régler, chaque minute de la journée fait partie d’un emploi du temps, chaque repas est normalisé. Il n’y a pas de place pour l’imprévu dans la vie de Don, seule la science à toute son attention. Et pourtant, Don va faire preuve d’une incroyable capacité d’adaptation en aidant Rosie à trouver son véritable père. Il va faire montre d’une imagination sans limité pour trouver des moyens de prélever l’ADN des pères putatifs de Rosie (il devra notamment apprendre à danser avec l’aide d’un squelette, apprendre à faire des cocktails). Il va même monter  un projet scientifique bidon pour expliquer son utilisation de la machine servant à identifier l’ADN. Quand Don se lance dans un projet, il ne le fait pas à moitié !
  2. Forcément, l’inadaptation de Don entraîne des quiproquos, des malentendus, des catastrophes. Le roman est ainsi émaillé de scènes et de réflexions très drôles. Car Don est du genre direct, il ne s’embarrasse pas de politesse pour dire ce qu’il pense. Et il est totalement incapable de déchiffrer les réactions d’autrui ! Quand Don doit se rendre à une soirée d’anciens étudiants, il y va très habillé, avec chapeau haut de forme et queue de pie !
  3. « Le théorème du homard » est un feel-good book ! Don est un personnage extrêmement attachant et positif. Au fil des pages, l’histoire avec Rosie se développe et ses efforts pour la conquérir sont dignes des comédies romantiques qu’il regarde pour comprendre le sentiment amoureux. Le livre est dans la droite ligne de films comme « Coup de foudre à Notting Hill » ou « Le journal de Bridget Jones ». Il allie l’humour et le romantisme sans verser dans le fleur bleue, dans le tire-larmes. D’ailleurs, Graeme Simion avait d’abord écrit son histoire sous la forme d’un scénario. Il semble qu’une adaptation soit déjà à l’étude.

Pour ses trois raisons, je vous conseille la lecture du « Théorème du homard » qui vous mettra du baume au cœur grâce aux péripéties rocambolesque de Don. Et le titre du roman m’a tout de suite fait penser à un passage de ma série culte « Friends » où Phoebe explique à Ross que Rachel est son homard. Il semble que Don, lui aussi, à trouver son homard femelle !
Merci aux éditions Nil pour cette découverte.

La neuvième pierre de Kylie Fitzpatrick

A LA VOLTAIRE !

En 1864 à Londres, la jeune Sarah O’ Reilly a réussi à se faire embaucher au London Mercury où elle compose les pages du journal à l’imprimerie. Elle, et sa sœur Ellen, sont irlandaises et orphelines. Elles vivent  dans le quartier pauvre et insalubre de Devil’s Acre. Sarah est intelligente et curieuse. Elle se fait rapidement remarquer par Lily Korechnya qui rédige une chronique récurrente sur les femmes d’exception. Elle prend la jeune Sarah sous son aile. Par ailleurs, Lily établit le catalogue de bijoux de lady Cynthia Herbert. Cette dernière a rapporté d’Inde neuf pierres magnifiques exposées pour le moment dans un musée londonien. Ces pierres appartiennent au maharajah de Bénarès qui souhaite en faire un navaratna, un talisman sacré. Mais la route des pierres est parsemée de cadavres.

« La neuvième pierre » de Kylie Fitzpatrick est une déception. Après avoir lu et adoré « Code 1879 » dans la même collection, je m’attendais à un roman policier de qualité. Mais ici point d’enquête autour des meurtres et donc il n’y a aucun suspense. Le livre est entièrement centré sur l’évolution de Sarah O’Reilly et tient plus du roman d’apprentissage que du policier. Cela n’est pas inintéressant puisqu’il permet d’aborder la place de la femme à l’époque victorienne. Mais l’intrigue principale n’est pas supposée être l’émancipation d’une jeune irlandaise dans le Londres du XIXème siècle.  Sarah et Lily sont des personnages plutôt attachants mais la plupart des autres sont traités très rapidement à l’instar d’Ellen, la jeune sœur. Il faut néanmoins reconnaître à Kylie Fitzpatrick un sens de l’atmosphère. Les deux villes où se déroule l’intrigue, Londres et Bénarès, sont bien rendues et décrites. On sent parfaitement toute la misère et l’abandon de Devil’s Acre, toutes les couleurs, les épices et l’écrasante chaleur de Bénarès.

« La neuvième pierre » est un roman policier qui ne tient pas ses promesses, ne développant pas du tout son enquête et qui finit par ennuyer.

Une lecture faite avec Soie et Lou.

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L’amour d’une honnête femme de Alice Munro

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Le blogoclub nous proposait ce mois-ci de lire un livre de la récente lauréate du Prix Nobel Alice Munro. J’avais déjà eu l’occasion de découvrir cet auteur à l’occasion d’un autre blogoclub, j’avais alors lu « Fugitives ».
« L’amour d’une honnête femme » est un recueil de huit nouvelles se déroulant au Canada entre 1950 et 1970. Comme toujours chez Alice Munro, il est y question du destin des femmes. Étant donné la période choisie, c’est la place de la femme dans la société qui est questionnée et les avancées sociétales lui permettant d’être libre. Trois nouvelles me paraissent bien éclairer la volonté d’Alice Munro de défendre la liberté des femmes.
« Avant le changement » évoque la question de l’avortement à une époque où il est encore clandestin. L’auteur souligne le risque sanitaire, la peur mais aussi le courage de celles qui tentent de garder la maîtrise de leur corps. Mais elle n’en oublie pas pour autant la douleur, la tristesse que ce choix engendre.
« Les enfants restent » est l’histoire d’une émancipation, celle de Pauline, mère de deux enfants sans travail, et qui s’ennuie. Pour se sortir de son quotidien, elle se met à faire du théâtre et tombe amoureuse du metteur en scène. Elle décide de quitter son mari mais celui-ci garde les enfants. Pauline est devant un choix impossible et cruel : être femme ou être mère.
« Le rêve de ma mère » nous présente la vie de Jill qui a épousé à la vieille de la seconde Guerre Mondiale George. Ce dernier meurt au combat. Jill déménage dans sa belle-famille. C’est la que naît sa fille. Mais Jill ne se sent pas tout de suite mère, elle ne sait comment s’occuper de son bébé. C’est l’une de ses belles-sœurs qui va prendre soin de l’enfant et l’accaparer jusqu’au drame. Jill passe pour une mauvaise mère comme s’il n’y avait qu’une manière d’élever un enfant.
Même si l’on peut admirer les choix de ces femmes, Alice Munro nous montre leur difficulté et l’amertume qu’ils engendrent bien souvent. L’émancipation de la femme fut un chemin long et douloureux. Le prix payé par certaines fut lourd. Les femmes de « L’amour d’une honnête femme » ont essayé de respecter la norme en se mariant et en ayant des enfants. Mais cela ne leur suffit pas et le temps s’écoulant elles ont peur de passer à côté de leur vie.
Alice Munro sait à merveille dessiner en quelques pages des personnages féminins, des vies aux trajectoires douloureuses qui espèrent que l’avenir leur sera clément.

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Le vol du faucon de Daphné du Maurier

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Armino Fabbio est guide touristique, il balade ses clients à travers l’Italie. A Rome, un soir, il voit sur le perron d’une église une vieille mendiante qui lui fait de la peine. Il lui glisse un billet de 10 000 lires, un pourboire donné par un client libidineux. Armino repart vers son hôtel, la vieille femme semble l’appeler : « Beo, Beo ». Mais c’est impossible, Beo, diminutif de Beato, était son surnom enfant. Toute sa famille ayant disparu, plus personne ne l’appelle ainsi. Armino doit s’être trompé, pourtant cette voix, ce visage le hantent. Le lendemain, il apprend dans les journaux que la vieille femme a été assassinée, probablement à cause des 10 000 lires. Armino culpabilise, d’autant plus qu’il a enfin reconnu la mendiante ; il s’agit de Martha qui travaillait chez ses parents avant la guerre et s’occupait de lui. Le passé resurgit alors qu’Armino avait tout fait pour l’oublier. Il n’a plus d’autre choix que de retourner sur les lieux de son enfance : Ruffano.

« Le vol du faucon » me montre encore une fois l’étendue de l’imagination de Daphné du Maurier et son sens de l’intrigue. Nous sommes en Italie, 20 ans après la seconde guerre mondiale, dans une ville imaginée par Daphné du Maurier. Ruffano possède une splendide forteresse médiévale avec tours qui avait appartenu à la famille Malebranche. Le plus célèbre d’entre eux était le duc Claudio dit le Faucon. Celui-ci était tyrannique, orgueilleux et sulfureux. Il terrorisa la ville, plutôt aux prémices de la Renaissance, et finit par se jeter du haut de la plus haute tour de son palais. Armino est habité par cette histoire, son père était conservateur du palais et son frère aîné Aldo l’effrayait en l’obligeant à grimper dans la tour. En retournant dans sa ville natale, Armino redécouvre ses terreurs d’enfant et la domination de son frère. Ruffano est peuplée de fantômes : celui du père mort dans un camp de prisonniers, d’Aldo mort pendant un combat aérien, de la mère morte d’un cancer quelques années auparavant et qui avait fui la ville avec son fils cadet dans la voiture d’un commandant allemand. Le passé de Ruffano et celui d’Armino se mélangent pour créer une atmosphère lourde, pesante et inquiétante. Une menace semble planer au-dessus de lui. Les fantômes de la vie d’Armino n’en sont d’ailleurs peut-être pas tous.

Daphné du Maurier sait comme personne faire monter la tension et tenir son lecteur en haleine. « Le vol du faucon » allie l’Histoire, les secrets de famille, le suspens et la manipulation. L’intrigue est originale et comme toujours bien menée. « Le vol du faucon » n’est pas mon roman préféré de Daphné du Maurier mais, comme tout son travail, il mérite d’être lu.

N’oublie pas les oiseaux de Murielle Magellan

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Devant l’enthousiasme de George, L’irrégulière et Leiloona, j’ai eu envie de découvrir le dernier livre de Murielle Magellan « N’oublie pas les oiseaux ». Ce récit autobiographique est un hommage vibrant à l’homme slave, Francis Morane, le grand amour de sa vie.

A 17 ans, Murielle Magellan débarque à Paris pour entrer à l’École des chansons. L’un de ses professeurs est l’homme russe et elle est tout de suite subjuguée par son charisme et son intelligence. La jeune femme s’éprend de cet homme qui a plus du double de son âge. Celui-ci ne remarque pas tout de suite cette provinciale timide et effacée. Il faut dire qu’il ne manque pas de belles et jolies femmes dans son entourage, l’homme slave est un séducteur impénitent. Pourtant, il finit par se laisser séduire par Murielle et c’est une longue et orageuse histoire d’amour qui commence.

Je suis, comme George, peu friande d’autofiction mais j’ai été emportée par cette histoire. Il faut bien reconnaître que cette histoire d’amour est particulièrement romanesque et l’on comprend le besoin de Murielle Magellan de nous la raconter. L’homme slave sortait totalement de l’ordinaire et cherchait sans cesse à surprendre, à embellir le quotidien : il offre des bouquets de fleurs à 600 Fr ; ne paie pas ses impôts par principe ; organise un feu d’artifice pour le 14 juillet dans son jardin. Cet homme fantasque ne pouvait que captiver une jeune femme sortant tout juste de l’adolescence. Mais cette médaille brillante a son revers sombre. L’homme russe est un Don Juan, un goujat qui blesse profondément par désinvolture ou par peur d’un engagement. Cette histoire d’amour se déroule en huit mouvements, entre rupture et retrouvailles. Murielle Magellan apprend la puissance constructive aussi bien que destructrice d’un amour fou. Pendant vingt ans, elle ne pense qu’à cet homme, n’aime que lui et grandit personnellement et professionnellement grâce à lui.

Murielle Magellan décrit parfaitement le sentiment amoureux dans ses bonheurs comme dans ses affres. L’identification fonctionne pleinement.  Toute personne ayant connu ce sentiment, se souvient de l’angoisse de l’attente, des papillons dans le ventre au premier rendez-vous, de la joie de l’accomplissement, de la douleur infinie de la séparation. Murielle Magellan nous raconte son histoire d’amour sans étalage, sans voyeurisme. Une grande honnêteté se dégage de ce texte.

Une seule chose m’a gênée dans ma lecture, ce sont les extraits tirées des journaux intimes de Murielle Magellan qui ponctuent le texte. Elle semble vouloir nous prouver que ce qu’elle écrit aujourd’hui correspond bien à ce qu’elle pensait à l’époque. Ces passages me semblent redondants par rapport au texte principal. Et sa sincérité ne me parait pas avoir besoin d’être renforcée, elle est évidente dès les premières lignes.

Malgré ce petit bémol, « N’oublie pas les oiseaux » est un texte prenant, un hymne à la gloire d’un amour fou, un portrait magnifique et sensible de l’homme slave.

Mon nom est Dieu de Pia Petersen

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Morgane est une jeune journaliste vivant à Los Angeles. C’est lors d’une enquête sur Jansen, le fondateur d’une secte, qu’elle fait la connaissance de Dieu. Ou du moins d’un SDF grincheux qui dit être Dieu. Ce dernier souhaite que Morgane écrive ses mémoires pour que les hommes puissent l’aimer à nouveau. Profondément athée, Morgane se laisse néanmoins captiver par cet homme allant jusqu’à le loger chez elle et lui proposer d’être son assistant. « Morgane aimerait qu’il arrête de parler pour qu’elle puisse penser. L’homme qui s’appelle Dieu l’intrigue, l’attire, elle a envie d’aller vers lui et en même temps elle veut qu’il s’en aille, elle a envie de lui dire de s’en aller le plus loin possible mais il semble si sûr de lui, comme s’il en savait plus long que quiconque sur toute chose et ça la fascine et la dérange. » Mais bientôt, elle s’interroge sur l’identité de cet homme. Des faits très étranges se produisent autour de lui : des ombres inquiétantes apparaissent lorsqu’il se met en colère, la mer s’ouvre autour de lui et une lumière blanche et intense apparait quand on le prend en photo. Morgane n’est pas la seule à remarquer les dons de celui qui se fait appeler Dieu, Jansen s’y intéresse de près et il se voit déjà l’utiliser comme emblème pour son église.

On retrouve dans « Mon nom est Dieu » la formation philosophique de Pia Petersen. Dans la tradition des écrits de Voltaire, elle interroge notre rapport à la religion sous la forme d’une fable. Ici Dieu s’inscrit dans le quotidien de Los Angeles, il porte des tongs, boit de la bière et aime se faire draguer par de belles femmes. Mais s’il est revenu sur terre, c’est surtout pour essayer de comprendre sa création. Les hommes le détestent, lui en veulent pour tous leurs malheurs et Dieu veut réhabiliter son image. Il pense avoir laissé trop de liberté à l’homme : « Il dit d’un ton maussade qu’il est trop démocrate, voilà tout. S’il n’avait pas donné le libre-arbitre aux hommes, il n’en serait pas là. On lui en veut. Pour se venger, on le rebaptise, on dispense des interprétations farfelues de ce qu’il est censé avoir dicté et là encore, c’est à cause de sa gentillesse. » Les différentes églises tentent de récupérer Dieu dont le discours pourrait remettre en cause leurs règles, leurs diktats. Il se sent plus aimé par la secte de Jansen mais il se rendra compte qu’il ne s’agit que de l’exploiter, de l’utiliser pour embrigader plus de fidèles. L’idée de Dieu défendue par Pia Petersen est intéressante puisque son personnage remonte aux mythologies antiques. Dieu s’appelait, avant, Zeus et il aimait les histoires qui se racontaient sur lui. Le Dieu du livre aime la vie, l’amour et est tolérant. Un message qui est clairement dévoyé par les différentes églises.

« Mon nom est Dieu » questionne le besoin d’un esprit transcendant, d’une hiérarchie supérieure chez l’homme d’autant plus crucial en ces temps troublés. Pia Petersen dénonce les intermédiaires (religion ou secte) qui transforment le message de Dieu en obligations et en contraintes. Elle met surtout en avant ce qui pour elle doit rester le plus important : la liberté de vivre et de penser. Liberté qui est de nouveau portée par une écrivaine comme dans « Instinct primaire ». Une fable drôle et pertinente.