L’auberge de la Jamaïque de Daphné du Maurier

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Lorsque sa mère décède, Mary Yellan n’a d’autre choix que de rejoindre sa tante en Cornouailles. Son oncle, Joss Merlyn, y tient l’Auberge de la Jamaïque. La rencontre avec celui-ci, après un long et éprouvant voyage, est assez froide et rude. La tante de Mary, Patience, semble terrorisée par son mari et sa force brutale. L’ambiance est sombre, lugubre à l’auberge qui se situe sur une lande désolée et venteuse. Tous les habitants de la région ont peur de Joss Merlyn et se tiennent loin de l’auberge. Rapidement, Mary découvre que son oncle a des activités illégales et qu’il a probablement du sang sur les mains. Elle décide pourtant de rester pour essayer de sortir sa tante des griffes de Joss Merlyn. Et puis, il y a Jem Merlyn, le jeune frère de Joss qui ne la laisse pas totalement indifférente.

Daphné du Maurier a écrit un roman d’aventures romantique à la manière des sœurs Brontë. Les paysages sauvages et hostiles qui entourent l’auberge font irrésistiblement penser à la lande des « Hauts de Hurlevent » : « Le vent cinglait le toit et les torrents de pluie, dont la violence allait croissant maintenant que les collines n’offraient plus leur abri, fouettaient les vitres avec une malignité nouvelle. De chaque côté de la route, la campagne s’étendait, sans limite. Pas d’arbre, pas de chemins, aucun groupe de chaumières, aucun hameau, mais, mille après mille, la lande aride, noire et inexplorée, se déroulant comme un désert vers quelque invisible horizon. » Daphné du Maurier a l’art de placer son lecteur dans une ambiance sombre, glaçante et très prégnante tout au long du récit.

Mary Yellan aurait pu naitre sous la plume de Charlotte Brontë. Cette jeune femme de 23 ans est téméraire, indépendante, elle a le courage d’affronter son oncle. Elle semble n’avoir peur de rien, de personne. C’est un très fort personnage féminin qui est au centre de ce roman comme l’est Jane Eyre dans celui de Charlotte.

L’intrigue mystérieuse qui se noue autour de l’auberge et de Joss Merlyn est au départ captivante. Mais malheureusement, j’ai démêlé les écheveaux de l’histoire avant la fin qui du coup m’a parue moins captivante.

Malgré cette petite réserve, j’ai pris un grand plaisir à lire « L’auberge de la Jamaïque » dont l’atmosphère sauvage et tumultueuse m’a totalement séduite.

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Zuleika Dobson de Max Beerbohm

« Zuleika n’était pas absolument belle. Ses yeux étaient un tantinet trop grands et leurs cils plus longs qu’il n’était nécessaire. Une confusion de boucles folles lui servait de chevelure, sombre plateau de rébellion, où chaque mèche affirmait ses droits sur un front qui n’avait rien de méprisable. Quant au reste, ses traits n’offraient pas d’originalité. (…) Son cou était de faux marbre, ses mains et ses pieds de proportions minuscules. Elle n’avait pour ainsi dire pas de taille. Et pourtant, bien qu’un Grec eût souri de son asymétrie, bien qu’un contemporain d’Elizabeth l’eût traité d' »égyptiaque », Miss Dobson, à cette heure, en pleine ère Edwardienne, était la coqueluche des deux hémisphères. » Et pour le plus grand malheur de la jeunesse intellectuelle anglaise, Zuleika Dobson se rend à Oxford où son grand-père est recteur. Pas un étudiant pour résister à son charme, pas un pour ne pas se pâmer devant cette extraordinaire beauté. Même le duc de Dorset, habituellement insensible aux flèches de Cupidon, cède devant Zuleika Dobson. Et elle reste totalement imperméable à tous ces témoignages de dévotion, elle qui cherche un homme qu’elle puisse admirer et respecter. Tous ces jeunes hommes se meurent d’amour pour elle, littéralement…

Max Beerbohm, qui fut lui même étudiant à Oxford, s’amuse à faire souffler un vent fantaisiste sur les collèges. Ces jeunes hommes sont encore plein d’idéaux, ils sont passionnés et s’enflamment instantanément pour leur idole. Et pourtant, elle ne fait pas grand chose pour plaire, Zuleika. Elle est même totalement odieuse, notamment avec ce pauvre duc qui découvre l’amour pour la première fois de sa vie. C’est finalement une fable bien cruelle que nous narre Max Beerbohm, son héroïne est bien immorale. Les Dieux et la muse Clio sont au commande et ils choisissent un destin bien tragique pour nos jeunes étudiants. Mais il est vrai que cela fait une bien meilleure histoire à raconter pour notre écrivain ! Max Beerbohm possède une superbe plume et il manie l’ironie, l’humour à merveille : « Il regardait machinalement par la fenêtre le ciel gris et sombre. Quelle journée ! Quel climat ! Il fallait être fou pour vivre en Angleterre. Il se sentit positivement suicidaire. » Malheureusement le roman pêche par des longueurs qui m’ont franchement ennuyée. Et c’est fort dommage car le début m’avait beaucoup plu.

« Zuleika Dobson » est le seul roman du raffiné Max Beerbohm, malheureusement j’en ressors déçue. J’en profite pour souligner l’excellent travail des éditions Monsieur Toussaint Louverture qui offrent à nouveau un magnifique objet truffé de très belles illustrations.

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Waterloo Necropolis de Mary Hooper

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A Londres, en 1861, la jeune Grace Parkes se rend au cimetière de Brookwood à bord de l’express Waterloo Necropolis. Elle va y faire deux rencontre décisives : le jeune avocat James Solent qui y enterre sa sœur et les Unwin entrepreneurs de pompes funèbres. Ces derniers proposent à Grace de devenir pleureuse d’enterrement. Dans un premier temps, la jeune fille refuse. Mais lorsque le taudis, où elle vit avec sa sœur simple d’esprit Lily, est condamné, elle n’a d’autre choix que d’accepter leur offre. Elle plonge alors dans le milieu très codifié du deuil et découvre une famille Unwin bien loin d’être scrupuleuse.

Lors du mois anglais 2013, j’avais découvert ce roman jeunesse qui ne pouvait que m’attirer : nous sommes dans le Londres victorien, Charles Dickens est plusieurs fois évoqué et il fait même une apparition. Même si le déroulement de l’intrigue est évident dès les premiers chapitres (il l’est sans doute moins quand on a l’âge du public visé), la lecture de ce roman reste plaisante. Mary Hooper s’est bien documenté et nous offre une vue juste sur les différents sujets qu’elle traite. Les sœurs Parkes vivent dans le quartier pauvre et peu fréquentable de Seven Dials. L’auteur rend parfaitement la misère de ce quartier, la rudesse de la vie et d’autant plus pour deux jeunes filles. L’ombre de « Oliver Twist » plane !  Et ce qui rend vraiment intéressant ce livre, c’est toute la partie sur le deuil à l’époque victorienne. Il faut rappeler que le prince Albert meurt en 1861, plongeant ainsi Victoria et le royaume dans un deuil infini. Cela entraîne bien entendu tout un commerce qui se fait fort d’inventer de nouveaux codes, de nouvelles modes pour profiter de la situation (porter le deuil longuement montrait que l’on était proche de la famille royale ; garder chez soi ses vêtements de deuil entre deux enterrements portait malheur). Et puis, il y a cette fameuse ligne ferroviaire Waterloo-Brookwood Necropolis qui semble si romanesque. L’auteur précise que ce cimetière fut créé suite à l’épidémie de choléra de 1840, ceux du centre ville ne pouvant contenir tous les corps. Le livre de Mary Hooper montre bien cette époque qui rapidement devient obnubilée par le deuil.

Je lis peu de roman jeunesse et j’ai été agréablement surprise par « Waterloo Necropolis » qui est plaisant à lire et bien documenté.

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Une note de musique de Rosamond Lehmann

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« Grâce traversa la route, et monta par un sentier herbu au point le plus élevé de la lande. Déjà la lumière baissait. A l’ouest, une masse de nuages plus sombres marquait la défaite du jour vaincu et agonisant. Il faisait triste sur cette lande, parcourue d’un souffle sifflant et glacé. Des oiseaux sauvages volaient en criant. Une mouette montait, les ailes immobiles, portée par le vent. De cette hauteur, par-dessus la ténébreuse et dramatique immensité des terres, on apercevait au loin la mer, une ligne sombre au bord de l’horizon. » C’est dans ce paysage désolé du nord de l’Angleterre que réside Grâce, 34 ans, et son mari Tom. Les hivers rudes et longs font regretter à Grâce le Sud de son enfance. La lumière et la chaleur lui manquent et ce n’est pas le bonheur marital qui lui fait oublier la douceur d’autrefois. Non pas que Tom soit un mari indigne mais la vie de Grâce dans cette petite ville est morne et sans relief. Elle aspirait à mieux, à plus de passion, plus de vie. Celle-ci va lui être de nouveau insufflée par l’intermédiaire d’un jeune homme travaillant avec son mari : Hugues Miller. Son énergie vitale, sa joie innocente vont rallumer l’espoir dans le cœur de Grâce et des autres habitants qui le croiseront.

Me voici réconciliée avec Rosamond Lehmann, j’étais passée à côté de « Poussière » mais je savais que j’avais raté une œuvre qui avait tout pour me plaire. Cette fois fut la bonne, j’ai enfin su apprécier toute la mesure du talent de cette auteure. L’œuvre de Rosamond Lehmann me semble avoir le même but que celle de Virginia Woolf ou Marcel Proust, à savoir explorer l’âme humaine et les sensations éprouvées par celle-ci. « La pensée consciente est un cristal aux millions de facettes ; des millions de lueurs, des millions de nuances doivent être saisis et assemblés pour exprimer une seule chose vraie. » Le mystère de l’autre est exploré par Rosamond Lehmann avec une infinie délicatesse et beaucoup de mélancolie. Les vies rêvées se concrétisent rarement dans la réalité. Grâce fait partie de ces rêveurs qui attendent tant de la vie et des autres. Parfois la vie leur réserve de belles surprises à l’instar de cette lumineuse et joyeuse journée d’été à la campagne au cœur du roman. Une journée idyllique dont le souvenir réchauffera le cœur de Grâce et des autres participants à ce pique-nique improvisé. Une trêve dans une vie monotone qui peut suffire à tenir le reste de l’année. Rosamond Lehmann décline ici le destin de ses personnages au fil des saisons, le temps s’écoule sans heurts, doucement Grâce s’apaise.

Se dégage du roman de Rosamond Lehmann une note douce-amère, une subtile mélancolie face au temps qui passe, à la vie qui s’enferme dans les habitudes. Un très beau et très sensible livre.

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Jane Eyre de Charlotte Brontë

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Jane Eyre est orpheline, elle vit chez sa tante Mrs Reed. Mais cette dernière n’a aucune affection pour sa nièce et elle la traite de manière sévère et rude. L’enfant est également malmenée par ses cousins qui en font leur souffre-douleur. Jane se révolte contre l’autorité de sa tante qui l’envoie en pension à Lowood. Les jeunes filles de l’institution doivent y apprendre l’humilité, la modestie, l’abnégation, mais cela se fait par la privation et les mauvais traitements. L’établissement change après une terrible épidémie de typhus. Jane y termine ses études et y devient institutrice. Son envie de découvrir le monde la pousse à quitter Lowood. Elle postule alors à un emploi de gouvernante. Elle est engagée à Thornfield Hall afin de faire l’éducation de la jeune Adèle, pupille du propriétaire de Thornfield. Ce mystérieux homme, Mr Rochester, est peu présent sur le domaine. Lorsque Jane finit par le rencontrer, elle découvre un être fougueux, rude et renfermé. Jane est intriguée et elle noue petit à petit une relation particulière avec le maître des lieux.

« Jane Eyre », écrit en 1847, est le grand roman de Charlotte Brontë et un classique de la littérature anglaise. Jane Eyre est un personnage passionné et révolté. Elle s’insurge contre l’ordre familial et social en contredisant sa tante et en se plaçant au même niveau que Mr Rochester. Elle est indépendante aussi bien intellectuellement que financièrement et elle défend les capacités d’action des femmes. « Généralement, on croit les femmes très calmes ; mais elles ont la même sensibilité que les hommes ; tout comme leurs frères, elles ont besoin d’exercer leurs facultés, il leur faut l’occasion de déployer leur activité. Les femmes souffrent d’une contrainte trop rigide, d’une inertie trop absolue, exactement comme en souffriraient les hommes ; et c’est étroitesse d’esprit chez leurs compagnons plus privilégiés que de déclarer qu’elles doivent se borner à faire des puddings, à tricoter des bas, à jouer du piano, à broder des sacs. »

Le roman de Charlotte Brontë est également un roman psychologique tourné essentiellement vers les deux personnages principaux aux caractères complexes : Jane Eyre et Edward Rochester. Jane est une jeune femme disgracieuse – il est d’ailleurs beaucoup question de laideur dans le roman –  mais à la force de caractère remarquable. Elle est tout à la fois observatrice de ceux qui l’entourent et sans cesse dans l’action. Elle n’hésite pas à explorer le monde, à s’opposer à l’autorité, à affirmer ses choix et son indépendance. Mr Rochester est un être blessé, trahi qui se retranche derrière une forme de sauvagerie et une certaine froideur envers les autres. La fraîcheur et la douceur de Jane vont lui permettre de se montrer sous un autre jour, d’oublier ses frasques et son passé douloureux.

Mâtinée de gothique et de surnaturel, « Jane Eyre » est une œuvre multiforme : roman d’apprentissage, roman d’amour et roman féministe. Vingt ans après ma première lecture de ce chef-d’œuvre, je suis toujours frappée par l’audace des opinions défendus par Charlotte Brontë. Elle y présente une héroïne déterminée, indépendante, intelligente qui tombe amoureuse d’un homme beaucoup plus âgé et beaucoup plus élevé socialement.  Étant donné la place de la femme dans la société et la littérature victoriennes, le roman de Charlotte Brontë était pour le moins révolutionnaire.  Un incontournable de la littérature anglaise que je ne peux que vous conseiller de lire et de relire.

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Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

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C’est tôt ce matin-là que Simon Limbres se réveille, il rejoint deux de ses amis pour une session de surf. Ce qu’il ne sait pas en fartant sa planche, c’est qu’il ne rentrera jamais. Un accident dans un virage propulse son corps en dehors du van. Arrivé en réanimation, le cerveau de Simon est mort mais le reste de ses organes est intact. Pierre Révol, médecin de réanimation, contacte Thomas Rémige, coordinateur du prélèvement des organes. S’enclenche un processus délicat et précis, celui de la greffe. Mais les parents de Simon, frappés par le drame et la violence de la disparition de leur fils, seront-ils capables d’accepter que les médecins touchent au corps ?

Maylis de Kerangal est habituée aux sujets qui peuvent sembler rédhibitoires et qu’elle seule peut rendre vivants et palpitants. La greffe des organes, surtout le cœur, de Simon Limbres se transforme sous sa plume en véritable épopée, en « geste collective ». Car c’est toute une chaîne humaine qui se forme pour « enterrer les morts et réparer les vivants« , citation de « Platonov » que Thomas Rémige a affichée dans son bureau. Chacun a son rôle à y jouer, a une place dans le processus, dans ce mouvement qui apporte la vie là où d’autres la perdent. Il y a en premier lieu Pierre Révol qui établit la mort encéphalique, passionné par son métier et de ce moment, en 1959, où la mort d’un être humain est déterminée par celle de son cerveau et non plus par celle de son cœur. À Thomas Rémige, l’amoureux fou du chant, revient la douloureuse demande de greffe auprès des parents. Une fois la demande acceptée, tout le processus de recherche de receveurs est lancé. En face, il y a Marthe Carrare, mère de deux fils et traductrice, dont le cœur s’épuise. L’attente, l’espoir rythment son quotidien. « Après quoi, le temps change de nature, il reprend forme. Ou plutôt il prend exactement la forme de l’attente : il se creuse et se tend. Désormais les heures n’ont d’autre usage que d’être disponibles, que l’évènement de la greffe puisse y surgir, un cœur peut apparaître à tout instant, je dois être en vie, je dois me tenir prête. » Et toutes ces questions qui se bousculent : recevoir le cœur d’un autre peut-il changer Marthe ? Comment est mort le donneur ? Comment remercier la famille alors que le don est anonyme ? Les chirurgiens cardiaques, Emmanuel Harfang le ponte et Virgilio Breva le jeune ambitieux, ne lui laissent pas le temps de se perdre en interrogations. Une greffe, c’est aussi une question de temps et on le sent palpiter, s’emballer au fil des pages. L’écriture de Maylis de Kerangal déferle par vagues sur le lecteur. Les mots sont précis, vibrants pour nous montrer ces destins qui se croisent, certains s’enfonçant dans les ténèbres pour que d’autres aillent vers la lumière.

« Réparer les vivants » est un roman qui m’a totalement emportée. La langue de Maylis de Kerangal est irrésistible, elle vous cueille dès les premières phrases pour ne plus vous lâcher.

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal

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À Coca, petite ville de Californie, un caïd de la politique surnommé Boa, décide de faire sortir de terre un vaste pont dont la construction valoriserait la ville. « Le vieux Golden Bridge est dans le collimateur. L’ouvrage est étroit, il étrangle le trafic, d’où énervements, doigt d’honneur brandi à travers les vitres, lenteur et mise en péril des affaires. Il est insuffisant. Le Boa ne peut plus le voir sans entrer en rage. Je veux en finir avec le lent, le vieux, le poussif. Je veux qu’on le détruise. Qu’on le foute à la casse, au rebut, qu’on le fasse pourrir, dépecé. » Ce projet grandiose attire les travailleurs du monde entier, à commencer par le charismatique Diderot, chef de chantier reconnu et respecté. Tous vont contribuer à l’édification de ce pont, cet élément concret de modernité.

Le choix du thème peut sembler étonnant mais la force de Maylis de Kerangal est de transformer la construction d’un pont en une véritable odyssée. Elle explore de manière presque documentaire les tenants et les aboutissants d’un tel projet : l’histoire du lieu, le contexte de la construction, l’environnement et ses habitants, chaque intervenant du chantier nous est connu. Elle épuise totalement le sujet. Maylis de Kerangal souligne par son récit qu’un tel projet est avant tout une affaire d’hommes. Ce sont tous les acteurs du chantier qui mettent à jour ce pont, qui joignent leurs forces, leurs connaissances pour élever l’édifice. Elle rend hommage à cette chaîne humaine capable de créer des objets architecturaux plus grands qu’elle. Dans ce magma humain, se forgent des destins, se dessinent des trajectoires, naissent des histoires d’amour et d’amitié. L’auteur souligne également la volonté farouche de l’homme à toujours vouloir marquer de son empreinte son environnement, de le domestiquer.
La puissance de la langue de Maylis de Kerangal, déclamatoire et poétique, rend palpitante, haletante cette construction.

Depuis « Corniche Kennedy », le travail de Maylis de Kerangal s’est affiné, sa langue s’est encore affûtée. « Naissance d’un pont » est un roman absolument remarquable et il est donc indispensable de le lire.

L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA de Romain Puértolas

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Lorsque le fakir Ajastashatru (prononcez au choix « achète un chat roux », « j’attache ta charrue » ou « j’ai un tas de shorts à trous ») Lavash Patel arrive en France, il a une idée derrière la tête. Il vient acheter un lit à clous « Kisifrötsipik » chez IKEA. Il s’y fait emmener par un taxi gitan qui tente de l’arnaquer et que notre fakir arnaque à son tour en lui donnant un faux billet de 100€. Il apprendra plus tard qu’il vaut mieux ne pas énerver un gitan. Une fois son lit de 15 000 clous réservé, Ajastashatru décide de passer la nuit dans le grand magasin suédois. Son avion étant le lendemain, il va pouvoir tester les différents meubles. Mais sa petite soirée est perturbée par une visite du gérant ce qui précipite notre « Indien, grand, sec et noueux comme un arbre » au fond d’une armoire. Et c’est ainsi que le périple du fakir Patel commence.

Depuis sa sortie, le livre de Romain Puértolas a beaucoup fait parler de lui. Et ce n’est pas immérité car c’est un livre tout à fait sympathique et plaisant à lire. Les aventures d’Ajastashatru sont totalement improbables et rocambolesques. Le personnage traverse l’Europe et va même jusqu’en Lybie. Il en profite pour rencontrer l’amour, nouer des amitiés et réfléchir sur son choix de vie (à savoir duper son prochain). Sous des dehors burlesques, le parcours du fakir permet à Romain Puértolas de nous parler d’un sujet plus sérieux : l’immigration économique. Avant le succès de son roman, il travaillait aux douanes et connait bien les tenants et les aboutissants du problème. Ajastashatru croise des africains cherchant à rejoindre l’Angleterre, un ailleurs meilleur et surtout plus riche. Mais ils seront découverts et renvoyés vers un autre pays. Chaque pays cherche à se débarrasser sur les autres de ces visiteurs encombrants et non désirés. Et c’est également toute l’économie autour de cette immigration que vilipende l’auteur.

« L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA » est une fable (notre fakir a un petit côté  Candide) qui essaie de sensibiliser son lecteur aux conditions d’accueil des immigrants. C’est sans doute un peu naïf mais Romain Puértolas le fait avec sincérité et beaucoup d’humour.

Merci à ma copine Delphine de me l’avoir prêté.

Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers

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Nous sommes à la veille de la seconde Guerre Mondiale dans une petite ville étouffante du Sud des États-Unis. « C’était une ville du Sud aux étés longś aux rares mois froids. Dans le ciel, d’un brillant azur transparent, le soleil versait à profusion ses rayons brûlants. Les pluies fines et froides commençaient en novembre et plus tard, il pouvait y avoir de la gelée. Une courte période de froid. La température des hivers variait mais les étés étaient toujours torrides. » Au cœur de la communauté, M. Singer, un sourd-muet, attire l’affection et l’intérêt de ses concitoyens. Parmi eux, il y a Mick, une adolescente garçon manqué et fascinée par la musique ; Jake Blount, un communiste convaincu qui tente de lutter contre les injustices ; le Dr Copeland, un homme noir qui veut défendre son peuple contre les humiliations et la pauvreté ; Biff Brannon, patron de café veuf et totalement paumé. Chacun fait entendre sa voix, ses rêves et ses espoirs. Chacun se trouve confronté à la dure réalité et à la solitude.

« Le cœur est un chasseur solitaire » est le premier roman de Carson McCullers. Il a été publié en 1940, l’auteur n’a alors que 23 ans. Le roman est impressionnant de maturité et sa construction est parfaitement maîtrisée. Chaque chapitre donne la parole à l’un des cinq personnages principaux et nous laisse découvrir au fur et à mesure les ambitions de chacun. Ces personnages ont en effet tous des rêves, des idéaux qu’ils aimeraient voir réalisés pour eux ou pour leur communauté. Mais c’est la solitude et la déception qui les attendent au bout du chemin. Le Dr Copeland et Blount tentent de mettre leurs idées en commun pour lutter contre l’injustice. Mais ils sont incapables de se mettre d’accord sur les moyens d’agir. Mick, qui ne pense qu’à composer de la musique, se voit obliger de travailler pour aider ses parents endettés. Singer, à qui tous se confient, ne s’intéresse en réalité pas aux autres. Il ne pense qu’à revoir son ami Antonapoulos qui a été placé dans un asile au début du livre. Les cinq personnages semblent se cogner contre la solitude des autres. Ils se côtoient mais personne ne se rencontre réellement, ne se comprend. Peu importe la force de conviction, l’envie puissante de s’en sortir ou d’évoluer, les cinq personnages de Carson McCullers ne réussissent pas à changer leur destin.

D’une tonalité mélancolique et pessimiste, « Le cœur est un chasseur solitaire » présente quelques îlots lumineux qui nous font aimer les personnages et espérer avec eux. On les suit à travers leur lutte pour survivre face à la pauvreté et à un monde hostile. Un roman saisissant et touchant.

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Depuis le temps de vos pères de Dan Waddell

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Après avoir tout juste réintégré la brigade criminelle, Foster Grant se voit confier le meurtre de Katie Drake, une actrice sur le déclin. Elle est retrouvée morte dans son jardin. Le problème de Grant, c’est que la fille de Katie, Naomi, a disparu. L’enquête stagne rapidement car Katie Drake semble avoir coupé tous les liens avec son passé. Heureusement Foster Grant a un atout dans sa manche : le généalogiste Nigel Barnes qui l’avait déjà aidé précédemment. C’est grâce à un cheveu retrouvé sur le corps de la victime que les recherches de Nigel vont pouvoir démarrer.

Comme vous le savez, j’ai beaucoup apprécié « Code 1879 » et j’ai eu plaisir à retrouver les personnages de Dan Waddell. La construction de l’intrigue et la raison du meurtre se rapprochent beaucoup du premier volet. Mais il est vrai qu’il est difficile de faire intervenir la généalogie dans une intrigue policière si le nœud de l’affaire ne se situe pas dans le passé. Ici, néanmoins, Dan Waddell nous dépayse et nous entraîne de l’autre côté de l’Atlantique. Comme Arthur Conan Doyle dans « Une étude en rouge », Dan Waddell nous emmène au cœur de l’église mormone. Celle-ci est d’ailleurs très adepte de la généalogie, ce qui va bien aider notre cher Nigel ! Le sujet est traité avec nuances et subtilité. L’auteur essaie de ne pas tomber dans les clichés rattachés aux mormons en nous en montrant les divers courants. Cette incursion  permet de renouveler l’enquête et le cadre où elle se déroule.

Même si « Depuis le temps de vos pères » est un très plaisant polar, j’ai trouvé l’intrigue moins palpitante et prenante que dans « Code 1879 ». Dan Waddell vient de publier une nouvelle enquête de Nigel Barnes, va-t-il réussir à nous surprendre dans ce nouveau roman ? J’attends vos avis pour me décider à la lire !

Une lecture commune avec Lou et Soie.

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