Antonia de Gabriella Zalapi

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Antonia est mariée à Franco, un bourgeois de Palerme qu’elle n’aime pas. Ils ont eu un fils, Arturo, qu’elle voit à peine car il est élevé par une nurse possessive. « Mon mariage n’est pas celui que j’espérais. Depuis la naissance d’Arturo, il y a huit ans, les attentions de Franco se sont effilochées. Il se regarde dans la glace le matin, ajuste sa mèche, sa cravate, et part travailler en me saluant une fois sur deux. J’ai été d’une naïveté grotesque en l’épousant. Je suis simplement supposée obéir, entretenir la maison et superviser l’éducation de notre fils. Rien de plus. Je suis sa subordonnée, son obligée. » Antonia étouffe dans cette vie corsetée. A la mort de sa grand-mère, elle hérite d’une importante somme d’argent, de meubles et de six appartements à Florence qui pourront lui permettre de ne plus dépendre financièrement de son mari. Elle reçoit également une boîte contenant de vieilles lettres et de vieilles photos qui la replongent dans ses souvenirs.

« Antonia-Journal 1965-1966 » est le premier roman de Gabrielle Zalapi qui est une artiste plasticienne. Elle a d’ailleurs rajouté au texte des photos de sa collection personnelle. Le roman est composé des fragments du journal de son héroïne qui ne trouve sa place ni en tant qu’épouse, ni en tant que mère. Replonger dans ses souvenirs d’enfance va lui permettre de se réapproprier son histoire mais aussi son corps. Née d’une mère juive d’origine autrichienne et d’un père italo-britannique mort pendant la seconde guerre mondiale, Antonia fut ballotée de pays en pays, repoussée par sa mère pour finalement être envoyée loin d’elle chez sa grand-mère paternelle. Comment aimer lorsque l’on ne l’a pas été soi-même ? Le puzzle de sa mémoire se reconstitue et l’aide à se libérer du poids de son passé et des conventions sociales.

« Antonia » est le journal d’une émancipation qui questionne la place de la femme, la maternité et la transmission de génération en génération. En 150 pages d’une infinie délicatesse, une vie nous est révélée par brimes, ellipses. Gabriella Zalapi a depuis écrit deux autres textes qui poursuivent le travail de ce premier roman : « Willibald » et « Ilaria ».

Absolution d’Alice McDermott

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1963, Patricia arrive à Saïgon où son mari vient d’être nommé. Anciennement institutrice à Harlem, elle découvre la vie privilégiée des expatriés et les mondanités auxquelles elle se doit de participer. C’est lors d’une garden-party qu’elle fait la connaissance de l’énergique Charlene, épouse accomplie et mère de trois enfants. Rapidement, cette dernière embarque Tricia dans l’un de ses projets caritatifs : faire coudre des ào dài pour poupées Barbie et les vendre aux femmes de la communauté américaine de Saïgon. L’argent récolté servira aux œuvres bienfaisance de Charlene qui distribue des cadeaux dans les hôpitaux aux enfants brûlés par le napalm ou dans les léproseries. Tricia se laisse emporter par le tourbillon d’activités de Charlene, s’en s’interroger sur ce qui sourd dans le pays ou sur la moralité de son amie. Soixante ans plus tard, elle peut avoir le recul nécessaire pour mieux comprendre ce qu’elle a vécu.

Dans « Absolution », Alice McDermott revient sur un moment important de l’Histoire américaine, juste avant le chaos, juste avant l’assassinat du président catholique et pro-américain sud-vietnamien Ngô Dinh Diêm, juste avant celui de JF Kennedy. Ce point de bascule, l’autrice choisit de le montrer du point de vue des femmes, des épouses des diplomates, des salariés de l’administration américaine, des militaires. Celles qui sont invisibilisées par l’Histoire, qui estiment n’avoir joué aucun rôle important. Alice McDermott inverse les rôles, les maris et leur fonction sont quasiment invisibles dans son roman. La place de la femme est alors réduite à la sphère domestique : être une bonne épouse, être très présentable dans les soirées, être une mère. Que faire quand on ne peut remplir l’un de ces rôles ?

Ce qui est intéressant dans la narration d' »Absolution », c’est qu’elle est faite soixante ans plus tard au travers des lettres que Tricia adresse à Rainey, la fille de Charlene. Elle a donc une compréhension différente des évènements sans pour autant chercher le pardon. Elle veut seulement recontextualiser leurs actions, faire comprendre sa naïveté de l’époque. D’ailleurs Alice McDermott ne juge à aucun moment ses personnages, elle analyse très finement leurs psychologies, leur culpabilité face aux évènements.

Alice McDermott est une écrivaine discrète de la littérature américaine qui mériterait d’être plus dans la lumière tant son écriture délicate et précise réussit à rendre les ambivalences, les zones grises de ses personnages.

Traduction Cécile Arnaud

L’imposture de Zadie Smith

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Fin 19ème, Eliza Touchet est gouvernante chez son cousin par alliance William Ainsworth. Après avoir été mariée pendant trois ans, son mari avait kidnappé leur fils et tous deux sont ensuite morts de la scarlatine. Heureusement pour elle, son cousin décida de l’héberger. Jeune femme intelligente et déterminée, elle va également devenir la correctrice de ses romans, de qualité moyenne, et elle va côtoyer de grands écrivains dans le salon de William comme Charles Dickens et William Makepeace Thackeray. Au fil des années, Eliza reste auprès de la famille Ainsworth (elle sera très intime de Frances, la première femme de William mais de lui également !) même si la deuxième Mrs Ainsworth n’est pas à son goût. Elle vient en effet d’un milieu populaire et manque de finesse. Les deux femmes vont néanmoins se rapprocher à l’occasion d’un procès qui fit grand bruit : celui pour usurpation d’identité du supposé Sir Roger Tichborne qui était censé avoir péri en mer.

« L’imposture » est le premier roman historique de Zadie Smith qui s’amuse avec le roman victorien. Elle éclate la narration avec des aller-retours dans le temps, passant cent pages sur le destin de Mr Bogle ancien esclave jamaïcain, avec des chapitres courts, très courts parfois. Les personnages du roman sont fascinants. William Ainsworth (1805-1882) est aujourd’hui totalement oublié mais son roman « Jack Sheppard » s’est, à l’époque,  vendu davantage que « Oliver Twist ». Eliza Touchet est la véritable héroïne de ce roman, son esprit brillant, ses positions modernes et son ironie irriguent les 540 pages de « L’imposture ».

Outre celle mise en avant par le procès de Sir Roger, de nombreuses supercheries sont mises au jour dans le roman. Au cœur de celui-ci est l’abolition de l’esclavage, tout en sachant que les grandes fortunes de l’aristocratie anglaise repose sur les plantations de sucre et notamment en Jamaïque. Eliza, écossaise et femme, sait ce que veut dire être un citoyen de seconde catégorie. Mais au travers de Mr Bogle, elle découvre des vies plus humiliées que la sienne. Qui mieux que Zadie Smith pouvait évoquer toutes les hypocrisies de l’Angleterre victorienne et ses tabous notamment sur les liens qui unisse ce pays avec la Jamaïque.

« L’imposture » est un roman foisonnant à l’image des romans victoriens qu’il pastiche. Le sujet principal en est le passé colonial de l’Angleterre mais aussi le parcours d’une héroïne attachante et son chemin vers l’écriture.

Traduction Laëtitia Devaux

Girlfriend on Mars de Deborah Willis

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Amber et Kevinse connaissent depuis l’école primaire de Thunder Bay. Devenus adultes, ils sont venus s’installer à Vancouver. Leur appartement se situe en sous-sol est est surchauffé en raison de leur plantation de cannabis. Kevin souhaitait devenir scénariste mais il a fini par n’obtenir que des rôles de figurants. Amber était promise à un bel avenir comme gymnaste mais une chute a mis fin à ses rêves. Elle vit de petits boulots malgré ses connaissances poussées en sciences de l’environnement. Le couple végète ce qui ne semble pas gêner Kevin. En revanche, Amber commence à s’ennuyer et cherche à se sentir plus vivante. C’est pourquoi, elle s’inscrit au casting de MarsNow, une émission de téléréalité qui entend choisir le couple idéal pour aller sur Mars. Un aller sans retour pour ceux qui seront les heureux gagnants. Kevin, qui ne peut s’imaginer vivre sans Amber, est bouleversé par cette nouvelle.

Le premier roman de Deborah Willis réinvente de manière originale la façon de raconter une histoire d’amour. Les chapitres alternent entre le point de vue de Kevin et ce que vit Amber dans son émission. Nos deux amoureux ont été fragilisés dans leur enfance : elle par un père obsédé par la religion et le fait qu’elle devienne une championne, lui par une mère dépressive et possessive. Ils se sont appuyés l’un sur l’autre pour aller mieux mais cela ne suffit plus à Amber.

L’histoire d’amour des deux personnages s’inscrit sur un mal-être profond : éco-anxiété, consumérisme à outrance, recherche de célébrité à tout prix. Le sentiment d’inutilité, d’impuissance amène Kevin à se replier sur lui-même, tandis qu’Amber décide de fuir ses angoisses en allant explorer une autre planète. « Girlfriend on Mars » est une satire ironique qui épingle les contradictions de nos sociétés. Notre planète brûle mais la solution serait d’aller coloniser l’espace plutôt que de trouver des solutions pour réduire la pollution.

Le premier roman de Deborah Willis est très divertissant et nous propose une manière originale de parler du couple

Traduction Clément Baude

D’acier de Silvia Avallone

D-acier

« Ça veut dire quoi, grandir dans un ensemble de quatre barres d’immeubles d’où tombent des morceaux de balcon et d’amiante, dans une cour où les enfants jouent à côté des jeunes qui dealent et des vieilles qui puent ? Quel genre d’idée tu te fais de la vie, dans un endroit où il est normal de ne pas partir en vacances, de ne pas aller au cinéma, de ne rien savoir du monde, de ne pas feuilleter les journaux, de ne pas lire de livres, où la question ne se pose même pas ?  » C’est dans cet environnement, via Stalingrado à Piombino, qu’ont grandi Anna et Francesca. A 13 ans, les deux inséparables amies profitent de la plage, de l’été, de la légèreté de la drague. Une saison pour essayer d’oublier la fumée des aciéries, les pères absents ou violents, les voisines qui tombent enceinte à 16 ans. En face de Piombino se trouve l’île d’Elbe, prospère et touristique, qui fait rêver les deux amies. Arriveront-elles à fuir la via Stalingrado ?

« D’acier » est le premier roman de Silvia Avallone, sorti en 2010, et il était grand temps que je le découvre. Un parfum de désenchantement plane sur le roman et sur le destin des deux adolescentes si pressées de devenir adultes. L’insouciance du début, de l’été et de la sensualité des corps, ne peut effacer complètement ce qui fait leur quotidien :  la pauvreté, la brutalité sociale. Silvia Avallone raconte la perte de l’innocence, le passage à l’âge adulte arrivé trop tôt. Le poids du déterminisme social semble bien lourd pour les frêles épaules d’Anna et Francesca.

La beauté et la puissance d’évocation de l’écriture de Silvia Avallone, le réalisme social cru et rude qu’elle décrit m’ont totalement embarquée et séduite.

Traduction Françoise Brun

Bilan livresque et cinéma de septembre

Septzmbre

Comme toujours, septembre est synonyme de ralentissement de mon rythme de lecture, qui n’est déjà pas bien élevé en temps normal ! Voici les quatre livres lus :

-« Girlfriend on Mars » de Deborah Willis qui est un premier roman et qui revisite le thème du couple en envoyant l’un des deux protagonistes sur Mars ! L’autrice était présente au Festival America et elle est absolument charmante !

-« Absolution » d’Alice McDermott qui nous plonge dans le Saïgon de 1963 auprès de femmes de diplomates ou autres hauts gradés de l’administration américaine. La plume de l’autrice, également présente au festival de Vincennes, fait encore une fois merveille dans l’analyse fine et sensible de la position de ses femmes d’expatriés avant la catastrophe. 

-« La route » de Manu Larcenet qui est la formidable adaptation du roman de Cormac McCarthy. Le dessinateur rend parfaitement l’ambiance du roman, les dessins sont glaçants et extrêmement sombres.

-« Ironopolis » de Glen James Brown qu’il était tant que je sorte de ma pal ! La présence de l’auteur au festival America était l’occasion rêvée pour le faire. Foisonnant, original, surprenant, ce premier roman, qui parle de la crise des logements sociaux, est une réussite. 

J’ai compensé mon faible rythme de lecture par sept séances au cinéma dont voici mes deux préférés du mois : 

Emilia Perez

Rita est avocate à Mexico. Son patron exploite honteusement ses talents. En manque de reconnaissance, elle aimerait pouvoir changer de vie. Dans une ruelle, elle se fait kidnappée par les hommes du puissant narcotrafiquant Manitas Delmonte. Il veut l’engager pour organiser sa transition d’homme en femme. L’avocate doit trouver un chirurgien, trouver un refuge pour la famille de Manitas, lui établir de nouveaux papiers et transférer son argent sur de nouveaux comptes. Le criminel fera croire à sa mort pour renaitre en Emilia Perez. 

Le projet de Jacques Audiard était plus que périlleux : raconter le changement de sexe d’un dangereux narcotrafiquant sous forme de comédie musicale et uniquement dans des décors de studio. Dans la deuxième partie, on frôle même la telenovela. Jacques Audiard ne s’embarrasse pas de réalisme et sa mise en scène nous embarque totalement. La musique de Camille et de Clément Ducol se fond parfaitement dans l’univers proposé par le réalisateur. La chanson « El mal », interprétée par le personnage de Rita dans une immense salle de réception, est un sommet de mise en scène. Les actrices, qui ont reçu le prix d’interprétation à Cannes, participent grandement à la réussite du film. Zoé Saldaña, Selena Gomez et surtout Karla Sofia Gascon qui a elle-même changé de sexe et joue à la fois Manitas et Emilia. Elle apporte la véracité et la profondeur nécessaires à un tel personnage. Thriller, mélo, comédie musicale, « Emilia Perez » est tout cela à la fois, l’équilibriste Jacques Audiard nous propose là un très grand spectacle.

Tatami

Championnat du monde de judo, une délégation iranienne arrive en car. A son bord, la très déterminée Leïla qui est accompagnée par son entraineuse Maryam. Les premiers combats de Leïla se déroulent très bien et la jeune femme semble être en mesure de remporter la médaille d’or. Mais Maryam reçoit un appel de la République islamique. Leïla doit se retirer de la compétition car elle risque de devoir affronter la judokate israélienne ne demi-finale ou en finale. Leïla refuse d’abandonner au risque de mettre en danger ses proches restés en Iran.

« Tatami » a été écrit et réalisé par un israélien, Guy Mattiv,  et une iranienne, Zar Amir Ebrahimi qui a elle-même fui son pays. Ils ont choisi un noir et blanc expressionniste pour accentuer la tension de leur intrigue. Le lieu participe également à cette atmosphère oppressante, il s’agit d’un bâtiment de l’époque soviétique aux couloirs labyrinthiques. Le suspens se développe en temps réel avec une alternance de scènes sur le lieu de la compétition où Leïla est surveillée et intimidée par des hommes du régime, et des scènes en Iran auprès de son mari et de son fils. Même les scènes de combat contribuent à la tension, tout semble menaçant. Arienne Mandi est formidable dans le rôle de la judokate : combative, enragée, au bord de la crise de nerfs. Face à elle, Zar Amir Ebrahimi joue une entraineuse plongée en plein dilemme et en plein doute. « Tatami » est un thriller politique haletant et parfaitement mis en scène. 

Et sinon :

  • « A son image » de Thierry Peretti : Antonia est photographe de mariage. Après l’un d’eux, elle rentre chez elle, s’endort au volant et sa voiture file tout droit vers le précipice. Son histoire est ensuite racontée par fragments. C’est son parrain, un prêtre, qui lui a offert un appareil photo lorsqu’elle était adolescente. Elle en a fait son métier en étant photoreporteur à Corse matin. Elle s’y ennuie à couvrir les fêtes de village ou les tournois de pétanque. Elle couvre aussi les conférences de presse du FLNC dont son amoureux fait partie. Antonia n’est pas dupe de ces démonstrations de virilité et de violence. Questionnant les évènements de son île, son métier, la jeune femme décide de partir à Vukovar durant le siège de la ville. J’avais beaucoup aimé le roman de Jérôme Ferrari dont est tiré le film de Thierry de Peretti. « As on image » a une tonalité mélancolique puisque son héroïne périt dès les premières images. Antonia est un très beau personnage féminin, avide d’indépendance et en quête de sens. Elle évolue dans une société fortement patriarcale et marquée par la violence du FLNC. Antonia reste observatrice des affrontements, suit sa propre voie. Le film est sobre, proche du documentaire. D’ailleurs, les acteurs sont tous non professionnels. 

 

  • « Le procès du chien » de Laëtitia Dosch : Avril, une avocate, a l’habitude de défendre les causes perdues. Mais cette fois, elle compte bien gagner sa prochaine affaire. Elle se présente sous la forme d’un chien nommé Cosmos par son maître Dariuch. L’animal a mordu au visage la femme de ménage portugaise de son maître. Ce dernier refuse de voir son compagnon euthanasié. Avril va donc demander au juge d’assimiler Cosmos à une personne et non à une chose comme cela est défini dans le code civil. S’ensuit un procès qui va faire grand bruit. Le premier film de Laëtitia Dosch est à son image : fantaisiste, énergique et tendre. Le procès de Cosmos interroge les rapports de l’homme à l’animal, le spécisme avec légèreté et humour. François Damiens, en maître malvoyant, Jean-Pascal Zadi, en dresseur de chien, Anne Dorval, en avocate teigneuse de la défense, nous réservent des numéros d’acteurs hilarants. Le film n’est pas sans maladresse mais le tourbillon Laëtitia Dosch emporte tout sur son passage. Et le chien Cosmos est absolument craquant !      

 

  • « Les barbares » de Julie Delpy : Paimpont, petite bourgade bretonne, se prépare à accueillir des réfugiés ukrainiens. Au grand désespoir du maire et de certains habitants ce ne sont pas des ukrainiens, très demandés, mais des syriens qui vont arriver dans la commune. L’envie d’aider est soudainement beaucoup moins forte… J’apprécie beaucoup la fantaisie et l’énergie de Julie Delpy que l’on retrouve dans cette comédie grinçante. Elle force le trait pour accentuer l’humour avec des personnages gratinés : l’institutrice bien pensante, le plombier macho et raciste, l’épicière qui picole pour oublier les infidélités de son mari. Les acteurs, Sandrine Kiberlain, Laurent Laffite, Mathieu Demy, India Hair, Julie Delpy herself, semblent beaucoup s’amuser et nous transmettent leur plaisir de jouer. La réalisatrice assume un happy end qui donne de l’espoir et fait du bien dans la morosité ambiante.

 

  • « Ma vie ma gueule » de Sophie Fillière : Barberie Bichette, que tout le monde appelle Barbie, ne va pas bien. Elle gâche ses talents de poétesse dans une agence de pub, elle s’est éloignée de ses enfants et son thérapeute ne semble pas beaucoup l’aider. La solitude, la dépression finissent par l’envoyer dans un hôpital psychiatrique. Mais le voyage de Barberie ne s’arrêtera pas là. « Ma vie ma gueule » est le dernier film de Sophie Fillière dont elle n’a pas pu superviser le montage. Barbie est un double de la cinéaste et certaines scènes en deviennent très émouvantes. Agnès Jaoui incarne parfaitement ce personnage fantasque, au bord du gouffre et qui répond qu’elle se trouve moche lorsqu’on lui demande comment elle va. Le film manque un peu de rythme mais pas d’espoir et de sensibilité. 
  • Septembre sans attendre » de Jonàs Trueba : Après 15 ans de vie commune, Ale et Alex vont se séparer et ils souhaitent organiser une grande fête à cette occasion avec leurs amis et familles. L’incrédulité frappe leur entourage tant ils étaient fusionnels même dans le travail puisqu’Alex jouait dans les films de sa compagne. L’idée de départ fait penser aux comédies de remariage américaines et il y a beaucoup de joie et de malice dans le film de Jonàs Trueba. Le réalisateur s’amuse également avec des mises en abime entre son travail et le film réalisé par Ale. Au fil de l’intrigue, une certaine mélancolie s’immisce dans le quotidien des personnages, les souvenirs partagés remontent à la surface. Et malheureusement, un certain ennui s’installe également ce qui m’a empêchée de totalement apprécier « Septembre sans attendre ». 

Les hommes manquent de courage de Mathieu Palain

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Jessie a 43 ans, est prof de maths, mère de deux enfants et elle perd pied. Son fils ainé, Marco, âgé de 15 ans a disparu depuis trois jours et risque l’expulsion du lycée où travaille sa mère. Le proviseur veut prévenir les services sociaux. Jessie n’arrive plus à comprendre son fils. Le jeune homme finit par appeler sa mère un soir, il est à une fête avec sa copine et il demande à sa mère de venir le chercher en urgence. Une très longue nuit commence pour Jessie et son fils.

Mathieu Palain s’est glissé dans la peau de Jessie en s’inspirant de l’histoire véritable d’une femme qui l’avait choisi comme confident. Le journaliste et romancier avait réalisé un podcast sur les hommes violents sur France Culture et il revient sur ce sujet en se plaçant du côté d’une victime. Après avoir compris que son fils avait commis un acte inadmissible, Jessie réalise qu’elle ne lui a jamais parlé de sa vie, de la violence qu’elle a subi et qui a modifié totalement le cours de sa vie. Elle s’est perdue, a plongé dans les excès pour oublier et parce que son corps avait déjà été bafoué. Le récit de Jessie est terrible, bouleversant et très justement rendu par Mathieu Palain. Il est également question de transmission des traumatismes, de la violence et c’est ce que cherche à endiguer Jessie lorsqu’elle parle à son fils.

Avec un style très réaliste, sans fioritures, Mathieu Palain nous dévoile la vie chaotique et tourmentée d’une femme qui subit la violence des hommes depuis son adolescence. Un destin éminemment touchant et saisissant.

Les oracles de Margaret Kennedy

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Non loin de Bristol, dans la petite ville de Summersdown, un terrible orage éclate. Il frappe notamment le jardin de Conrad Swann, sculpteur bohême et désargenté. L’arbre où aiment jouer ses enfants est foudroyé, ainsi qu’une chaise de jardin qui sera rangée dans l’appentis où l’artiste travaille. Le soir suivant la tempête, Conrad devait présenter sa nouvelle sculpture appelée l’Apollon. Mais lorsque les invités arrivent, Conrad manque à l’appel. Parmi le cercle d’intellectuels gravitant autour de lui, Martha Rawson est la plus redoutable et elle s’est autoproclamée sa meilleure amie et sa représentante. Il est hors de question pour elle de faire une croix sur l’Apollon. Elle fouille donc l’appentis et trouve une pièce métallique déformée, monstrueuse. Elle s’en empare et tente de convaincre la municipalité d’acheter ce qu’elle prend pour l’Apollon. Le quiproquo fait naitre des tensions dans le village jusqu’à faire oublier les enfants Swann livrés à eux-mêmes depuis la disparition de leur père.

Le point de départ des « Oracles » m’a beaucoup fait penser à celui du « Festin ». Les deux romans s’ouvrent en effet sur un évènement naturel aux conséquences dramatiques (l’effondrement d’une falaise et ici un très fort orage). Autre point commun, Margaret Kennedy a écrit deux contes moraux où les enfants sont les victimes de la stupidité des adultes. Dans « Les oracles », l’avidité, le snobisme intellectuel, l’orgueil sont moqués par l’autrice avec toujours autant de sagacité et d’ironie. Certains personnages, incapables de se remettre en question, seront tournés en ridicule. Le roman interroge également ce qu’est une œuvre d’art contemporaine, doit-elle être belle pour avoir de la valeur ? (Ses interrogations m’ont fait repenser au procès intenté par les Etats-Unis au sculpteur Brancusi).

Le ton de Margaret Kennedy est toujours grinçant, la lecture est savoureuse et par moments très drôle. Mais « Les oracles » n’est pas aussi réussi que « Le festin ». Le roman souffre de longueurs, d’un manque de rythme peut-être dû à l’arrivée un peu tardive du quiproquo artistique dans l’intrigue.

Des quatre romans de Margaret Kennedy que j’ai lus jusqu’à présent, « Les oracles » est celui qui m’a le moins enthousiasmée même si la comédie mordante reste plaisante à lire.

Traduction Anne-Sylvie Homassel

Justine de Lawrence Durrell

Justine

Sur une île des Cyclades, un homme se remémore son séjour à Alexandrie avant la seconde guerre mondiale. Il était enseignant, peu fortuné et en couple avec Mélissa, une danseuse de cabaret phtisique. Il fait la connaissance de Justine, mariée à Nessim, jeune homme riche et cultivé. Le narrateur tombe sous le charme de la mystérieuse et fascinante Justine. Il entre également dans le cercle intellectuel de son mari et y rencontre de nombreuses personnes singulières.

« Justine » est le premier volet du Quatuor d’Alexandrie écrit par Lawrence Durrell. Le récit rétrospectif du narrateur se fait par bribes, par fragments sans aucune chronologie. « Dans la grande tranquillité de ces soirées d’hiver il y a une horloge : la mer. Son trouble balancement qui se prolonge dans l’esprit est la fugue sur laquelle cet écrit est composé. » Le narrateur est pris dans les flux et les reflux de sa mémoire ce qui donne une tonalité mélancolique au texte. Les personnages eux-mêmes vont et viennent, apparaissent et disparaissent sur de nombreuses pages. Ils sont d’ailleurs très nombreux et Lawrence Durrell ne nous les fait découvrir que par petites touches. C’est par exemple le cas de Cléa dont le nom est cité au détour d’un paragraphe et nous ne la découvrirons pleinement que beaucoup plus tard.

« Justine » est un texte exigeant, difficile d’accès par moments en raison de références culturelles et historiques que je n’ai pas. La narration est labyrinthique, ce qui est passionnant mais demande une grande attention. En plus des propos du narrateur, nous avons accès également au journal intime de Justine et au roman parlant d’elle écrit par son premier mari. De quoi complexifier le récit !

Ce qui fait la force de « Justine » est la beauté saisissante de la plume de Lawrence Durrell. Elle excelle notamment lorsqu’il parle d’Alexandrie, personnage principal de son quatuor, qui se déploie au fil des saisons, de la langueur de l’été à la triste grisaille de l’hiver. « Quelques bouffées d’air et une pluie aigrelette sont les avant-coureurs de l’obscurité qui efface la lumière du ciel. Et maintenant, impalpable, invisible dans l’obscurité des chambres aux volets clos, le sable envahit tout, apparaît comme par magie sur les vêtements serrés depuis longtemps dans les armoires, s’insinue entre les pages des livres, se dépose sur les tableaux et sur les cuillères. Dans les serrures et sous les ongles. L’air sanglote, vibre, dessèche les muqueuses et injecte les yeux de sang. » 

La vie d’expatriés en Égypte avant la seconde guerre mondiale, l’amour et le désir qui s’affrontent et s’entremêlent, l’atmosphère de la ville d’Alexandrie, l’analyse des méandres de l’âme humaine, « Justine » aborde toutes ces thématiques au travers des brides de souvenirs du narrateur. Le premier volet du Quatuor d’Alexandrie ne se livre pas facilement mais la langue magnifique de Lawrence Durrell m’a totalement séduite.

Traduction Roger Giroux

Un métier dangereux de Jane Smiley

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1851, Monterey, Californie, Eliza travaille dans la maison close de Mme Parks depuis la mort de son mari. Il a été tué dans un bar et la jeune femme n’a versé aucune larme pour cet homme brutal et violent. Loin de son Michigan natal, Eliza n’avait guère de possibilité pour subvenir à ses besoins. Mrs Parks est d’ailleurs très attentionnée envers ses filles et les protège le plus possible des clients malsains. Eliza passe son temps libre avec son amie Jean, prostituée également mais pour les femmes. Ensemble, elles lisent les aventures du chevalier Dupin imaginées par Edgar Allan Poe. Lorsque des prostituées, d’autres maisons closes, disparaissent et sont ensuite retrouvées mortes, Eliza constate que leur sort n’intéresse pas les autorités. Elle décide donc de mener sa propre enquête et se met à soupçonner tous ses clients.

Avec « Un métier dangereux », Jane Smiley nous offre un roman extrêmement divertissant et très plaisant à lire. Elle croise avec aisance le western et l’enquête policière dans une Amérique d’avant la guerre de Sécession. L’arrière-plan sociétal et historique est parfaitement rendu, nous sommes bien dans le Far-West de la ruée vers l’or qui en laissa plus d’un sur le carreau (c’est le cas du mari d’Eliza). Le roman interroge également la place et l’indépendance des femmes au travers du destin d’Eliza qui n’avait pas choisi son mari et qui va acquérir au fil des pages une certaine indépendance.

Le plaisir, qu’a eu Jane Smiley à écrire ce roman, se ressent dans chacune des pages qui se dévorent avec gourmandise.

Traduction Carine Chichereau