Retour à Belfast de Michael Magee

Belfast

Après des études littéraires à Liverpool, Sean Maguire revient à Belfast où il a grandi. Il peine à trouver du travail, dégote un job dans un bar la nuit. Il habite dans un logement insalubre avec son ami Ryan. Pas forcément une bonne idée puisque ses copains d’enfance le replongent dans les excès d’alcool et de cocaïne. Sean n’est pas un bagarreur, c’est pourtant un coup de poing qui va l’envoyer devant la justice. Dans une soirée, des inconnus, plus riches que lui, se moquent de ses origines prolétaires et Sean voit rouge. Il devra faire des heures d’intérêt général et payer une amande. De quoi l’aider à réfléchir et à peut-être prendre sa vie en main.

L’envie de lire « Retour à Belfast » m’est venue après avoir écouté Michael Magee parler de l’Irlande du Nord lors du Festival America. Son roman parle avec beaucoup de vivacité et de lucidité de son pays. Les Troubles sont toujours très présents dans le quotidien des habitants. La mère de Sean avait 7 ans quand le couvre-feu avait été instauré. Les traumatismes dus au conflit sont toujours actuels et le visage de Bobby Sands est toujours peint sur les murs de la ville. La violence est également sociale puisque les accords de paix de 1998 n’ont pas apportés d’embellie économique. Bien au contraire, l’Irlande du Nord est en pleine récession.

Pas étonnant que Sean ait du mal à trouver sa place. Il est partagé entre sa loyauté envers ses vieux amis qui ne l’aident pas à avancer et l’envie de découvrir le monde qu’a côtoyé Mairead, une ancienne amoureuse, dans une université bourgeoise. Avec les amis de Mairead, il peut parler de littérature, de poésie mais sent bien le gouffre social et culturel qui les sépare. Partir à l’étranger comme d’autres, rester auprès des membres de sa famille qui ne s’en sortent pas, « Retour à Belfast » nous raconte comment Sean va essayer de trouver sa propre voie. Michael Magee sait rendre ses personnages très attachants. C’est évidemment le cas de Sean mais également des personnages secondaires comme sa mère, qui a subi des violences des Brits comme des hommes qui ont partagé sa vie, dont le destin est poignant.

L’écriture rythmée, teintée de désespoir, traduit l’urgence, la violence de la vie de Sean et celle de la ville de Belfast. Un premier roman que j’ai dévoré et qui révèle un talent très prometteur.

Traduction Paul Matthieu

Lune froide sur Babylon de Michael McDowell

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Floride, 1980, la famille Larkin est installée dans la petite bourgade de Babylon. Leur ferme et champs de myrtilles se situent de l’autre côté du pont qui enjambe le Styx. Ce cours d’eau, affluent de la Perdido, a, en 1965, emporté les corps de Jim et Jo-Ann Larkin. Leurs enfants Margaret et Jerry furent dès lors élevés par leur grand-mère Evelyn. Les finances de la famille vont mal et la récolte des myrtilles suffit à peine à la faire vivre. Mais leur situation va encore s’aggraver. Un soir, où la pluie et l’orage menacent d’éclater, Margaret disparait. Son corps sera retrouvé quelques jours plus tard dans le Styx. Elle a été brutalement assassinée.

Si vous êtes amateurs, comme moi, de l’œuvre de Michael McDowell, vous ne serez pas dépaysés à votre arrivée à Babylon. L’ouverture du roman évoque celle du premier tome de « Blackwater » avec deux personnages dans une barque sur des eaux troubles et boueuses. C’est bien d’ailleurs l’esprit de « Blackwater » et de la Perdido qui plane sur « Lune froide sur Babylon ». On y retrouve le même mélange de thriller et de surnaturel, les meurtres sont violents et sanglants. Personne chez Michael McDowell n’est épargné et personne n’échappera à la lune étrangement éclatante et aveuglante. Dans cette Amérique rurale du Sud des Etats-Unis, tous les habitants se connaissent depuis des générations et la cupidité n’est pas le moindre des défauts de ceux qui ont le pouvoir et l’argent. Mais les morts ne dorment pas en paix dans le lit du Styx.

« Lune froide sur Babylon » est une lecture addictive, un conte gothique et pulp comme Michael McDowell en avait le secret.

Traduction Gérard Coisne et Hélène Charrier

La petite bonne de Bérénice Pichat

La peite bonne

Chaque matin, elle se lève alors que tout le monde dort encore. Elle prépare son panier avec son matériel : balais, brosses, savons, serpillières, éponges. Que c’est lourd à porter de maison en maison pour nettoyer, astiquer, épousseter les intérieurs bourgeois de ses patrons. Elle est efficace la petite bonne, toujours ponctuelle, rigoureuse dans son travail comme sa mère le lui a enseigné. Elle est discrète aussi, avec certains messieurs il est préférable  de se rendre invisible. Depuis un mois, elle travaille chez les Daniel. Là, aucun risque de geste déplacé, Monsieur est revenu de la bataille de la Somme mutilé, amputé. Une gueule cassée comme beaucoup de soldats engagés dans les tranchées. Madame reste avec son mari, ne le quitte que pour aller au marché. Mais à force de lui demander de sortir pour voir d’autres personnes, Monsieur a fini par convaincre Madame. Elle souhaite s’absenter pour le week-end et voudrait que la petite bonne s’occupe de son mari.

Ce roman de Bérénice Pichat est une merveille de délicatesse, de sensibilité et de pudeur. Il est constitué  de trois voix, de trois solitudes dans le huis-clos de l’appartement du couple Daniel. Celle de la petite bonne s’exprime en vers libres. Ils sont courts, rythmés et traduisent la vivacité de la petite bonne et le peu de temps libre dont elle dispose. Ils nous offrent également une proximité immédiate avec ce personnage, une empathie pour cette jeune femme courageuse et tenace. Les voix d’Alexandrine et Blaise Daniel sont retranscrites par une prose élégante et classique. Tous deux sont enfermés, prisonniers de l’état physique de Blaise. Les trois personnages de ce roman ont des secrets, ils sont écrasés par la culpabilité. Bérénice Pichat nous dévoile leur passé, leurs souffrances progressivement avec humanité et subtilité. Elle nous plonge dans la poignante intimité de chacun. Au fil de la lecture, une tension naît, grandit, nous happe et nous saisit.

Dans « La petite bonne », Bérénice Pichat nous propose une narration originale pour rendre compte de trois destins que la vie n’a pas épargnés. Remarquablement construit, écrit dans une langue d’une grande musicalité, ce roman m’a totalement enchantée et émue.

Long Island de Colm Toibin

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Eilis est installée à Long Island avec sa famille. Elle avait quitté l’Irlande vingt ans auparavant pour tenter sa chance aux Etats-Unis et trouver du travail. Elle rencontra Tony dans un bal, l’épousa et ils eurent deux enfants Rosella et Larry. Eilis s’est formée à la comptabilité et travaille dans un garage. Cette vie paisible va être troublée lorsqu’un homme frappe à sa porte. Il est venu lui annoncer que Tony l’a trompée avec sa femme et que celle-ci est enceinte. Ne voulant pas de cette enfant, il compte venir le déposer à sa naissance chez Eilis. Cette dernière ne souhaite pas non plus du bébé dans son entourage et l’exprime clairement à Tony et sa famille. Voyant que son avis n’est pas pris en compte, Eilis décide de retourner en Irlande pour y voir plus clair. Elle sera hébergée chez sa mère qui va fêter ses 80 ans et qu’elle n’a pas revue depuis vingt ans.

J’avais beaucoup aimé « Brooklyn », sorti en 2009, où Colm Toibin nous racontait l’arrivée d’Eilis à New York. Le film de John Crowley, avec la lumineuse Saoirse Ronan, était à la hauteur  du roman. J’ai donc pris plaisir à retrouver les personnages et à avoir de leurs nouvelles. A la fin de « Brooklyn », on imaginait aisément la vie que Eilis et Tony allaient mener ensemble à Long Island où ils souhaitaient faire construire. Colm Toibin décide cette fois de faire faire à son héroïne le chemin inverse et c’est à Enniscorthy que nous allons la suivre. Dans « Brooklyn », Eilis avait du faire un choix entre deux vies possibles et « Long Island » semble le questionner. Regrette-t-elle d’avoir quitter l’Irlande en laissant sa famille et ses amis ? Comment va-t-elle être accueillie après vingt ans d’absence ? Colm Toibin prend du temps avec chacun des personnages et ne se focalise pas seulement sur Eilis. Évidement son retour ne passe pas inaperçu et bouleverse la vie de ses proches. On pourra peut-être reprocher à l’auteur de replonger son héroïne dans un dilemme similaire à celui de « Brooklyn » même s’il le fait avec beaucoup de subtilité. Il montre également que, dorénavant, Eilis ne se sent à sa place ni à Long Island, ni à Enniscorthy.

Même si j’ai préféré « Brooklyn », « Long Island » m’a plu car j’ai eu plaisir à retrouver le personnage d’Eilis, une héroïne indépendante qui ne se laisse pas dicter ses choix. Etant donné la fin de « Long Island », il n’est pas impossible que je croise à nouveau sur ma route de lectrice ce formidable personnage.

Traduction Anna Gibson

Ilaria de Gabriella Zalapi

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Mai 1980, Ilaria attend l’arrivée de sa sœur Ana à la sortie de l’école. Mais, c’est son père qui vient la chercher pour aller dîner Chez Léon, un repas familial régulièrement organisé par ses parents depuis leur séparation. Mais, le voyage en voiture se prolonge ; de la Suisse, le père passe en Italie et compte la traverser du Nord au Sud. Ilaria est devenue captive de l’amour maladif et toxique de son père. Pour s’aider à tenir, l’enfant de 8 ans pense beaucoup à son idole Nadia Comăneci et s’accroche de toutes ses forces à Birillo, son ours en peluche.

« Ilaria ou la conquête de la désobéissance » est le troisième volet de l’histoire familiale romancée de Gabriella Zalapi (les archives familiales sont toujours très présentes, avec ici de réels télégrammes). Ilaria est la fille d’Antonia qui, cette fois, ne sera qu’un fantôme, l’absente dans la vie de sa petite fille. Le roman s’écrit à hauteur d’enfant au travers de ses sensations et de ses émotions qui sont rendues avec beaucoup de justesse et de pudeur. L’enfant est déchirée entre sa loyauté pour son père et son envie de retourner auprès de sa mère et de sa sœur, son amour pour son père et la peur qu’il lui inspire, de par son instabilité et son côté imprévisible. Gabriella Zalapi nous offre le portrait complexe d’un homme brisé par le chagrin, la douleur de la séparation et qui se délite. Tout au long du voyage, l’Italie des années 80 pénètre dans l’habitacle : les attentats et enlèvements des années de plomb, les chansons populaires, la création des autoroutes avec leurs Autogrill où faire escale. Gabriella Zalapi reconstitue à merveille l’atmosphère trouble de cette époque, le chaos qui fait écho à la vie menée par Ilaria avec son père qui, au bout d’un moment, n’arrive plus à s’occuper de son enfant. Au fil des mois, l’enfant plonge dans une profonde solitude qui nous émeut.

Avec une grande économie de mots, une langue précise et suggestive, Gabriella Zalapi signe un texte tendu, étouffant et déchirant sur l’apprentissage brutal de la vie d’une enfant de huit ans.

Willibald de Gabriella Zalapi

Willibald

1989, une salle de vente aux enchères à Genève. Antonia vend un tableau ayant appartenu à son grand-père Willibald. « Le Sacrifice d’Abraham » de Govaert Flinck était jusque-là resté dans la famille, mais Antonia, après une nouvelle rupture sentimentale, doit s’en séparer. L’une de ses deux filles, Mara, reste fascinée par ce tableau qu’elle a toujours connu. Quand, en 2015, le directeur d’un musée de Vienne contacte la famille pour lui restituer des verres syriens du XIVème siècle ayant appartenu à Willibald, Mara quitte immédiatement Paris pour rejoindre sa mère à Livourne et plonger dans les archives de son ancêtre. Elle découvre que « Le Sacrifice d’Abraham » n’a jamais quitté son arrière-grand-père, grand collectionneur. Lorsqu’il quitte l’Autriche en 1938 au moment de l’Anschluss, il n’emporte que cette œuvre avec lui.

Dans « Willibald », Gabriella Zalapi continue à explorer les archives familiales. Willibald était un personnage secondaire dans « Antonia », une ombre qui prend ici toute la lumière. L’homme garde néanmoins une part de mystère, c’est probablement ce qui fait son charme, même pour son arrière-petite-fille. « Mara hésite, cherche ses mots. J’ai besoin de savoir qui est l’homme qui a tant aimé Le Sacrifice. Mais je n’y arrive pas. Il me glisse des mains chaque fois que je lui colle un qualificatif sur le dos. Plus je m’approche de lui, plus il se métamorphose en une matière opaque. Il attise ma curiosité avec son étonnante capacité à se remettre en selle, quelles que soient les circonstances. » Willibald est un homme pour qui « la culture et the social grace » comptaient, orphelin trop tôt, esthète et collectionneur qui a dû reprendre l’entreprise familiale. Un homme élégant, cosmopolite, aussi tendre avec Antonia qu’il a été distant avec sa fille. La vie de cet homme nous est livrée par fragments au travers des nombreux pays où il séjourna et au fil des années. Comme dans « Antonia », les souvenirs émergent des cartons d’archives. Des photos sans légende font écho au sublime texte de Gabriella Zalapi.

Une véritable grâce se dégage du portrait du charismatique Willibald qui conserve malgré tout une part de mystère. Plus encore qu’avec « Antonia », j’ai adoré m’immerger dans l’histoire de cette famille et de cet ancêtre au destin tourmenté.

Bilan livresque et cinéma d’octobre

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Sept livres m’ont accompagnée durant le mois d’octobre et certains sont des merveilles :

-J’ai retrouvé avec grand plaisir Hadrien Klent et son personnage Emilien Long dans « La vie est à nous » dont le propos est toujours aussi réjouissant ;

-« Yellowface » de Rebecca F. Kuang à la narration maligne mais qui s’est révélé moins accrocheur que ce que j’espérais ; 

-J’ai découvert les trois premiers textes de Gabriella Zalapi qui forment une passionnante et subtile biographie familiale et dont le deuxième volet, « Willibald », a été un gros coup de cœur pour moi ;

-Autre coup de cœur de ce mois d’octobre, « La petite bonne » de Bérénice Pichat d’une construction et d’une sensibilité remarquables ;

-« Long Island » de Colm Toibin qui nous fait retrouver avec grand plaisir les personnages de « Brooklyn ». 

J’ai vu huit films durant le mois d’octobre dont voici mes préférés :

Souleymane

Souleymane n’a jamais le temps de souffler. Livreur à vélo, il pédale comme un fou dans les rues de Paris pour faire le plus de courses possibles. Le jeune guinéen sans papiers sous-loue le compte d’un autre qui doit lui reverser une petite part de ses commissions. Mais Souleymane doit sans cesse le relancer. Il a besoin de cet argent pour payer l’homme qui lui a écrit son « histoire », celle qui lui permettra d’obtenir ses papiers lors de son audition à la préfecture. En attendant cette date, Souleymane pédale, court après le car qui l’emmène chaque soir au centre social où il passe la nuit.

« L’histoire de Souleymane » est un film immersif, jamais la caméra ne quitte Souleymane. Le spectateur est en apnée de bout en bout jusqu’à la bouleversante scène finale où enfin Souleymane est assis, posé lors de son entretien à la préfecture. Le film est tendu, stressant tant la vie du jeune homme peut basculer en un clin d’œil (une commande refusée par une cliente par exemple). Il se bat, se débat pour rester digne, pour gagner le droit de travailler légalement, contre la moquerie des policiers, les rebuffades d’un restaurateur. Abou Sangaré incarne de manière remarquable Souleymane, il est formidablement émouvant et pour cause car cette histoire est très proche de la sienne. Un film humaniste, réaliste à ne pas manquer.

The outrun

A presque 30 ans, Nora revient s’installer chez sa mère dans les îles Orcades. Après avoir fui une famille dysfonctionnelle en raison de la bipolarité du père, la jeune femme quitte Londres où elle fait des études de biologie. L’alcool a peu à peu ravagé sa vie, son couple. Elle retrouve ses parents divorcés, son père vit seul dans une caravane et est berger, sa mère s’est réfugiée dans la foi. Les relations entre les membres de cette famille restent tendues et difficiles. Une opportunité va s’offrir à Nora : la Société Royale de Protection des Oiseaux lui propose d’aller observer le « roi caille » sur une île encore plus sauvage. Elle se retrouve quasiment coupée du monde, au milieu d’une nature rude et hostile.

Saoirse Ronan est à l’origine de ce projet d’adaptation de « L’écart » d’Amy Liptrot. La réalisatrice Nora Fingscheidt magnifie le texte avec des choix de réalisation pertinents. La rédemption du personnage principal est racontée de façon déstructurée, son passé et ses excès, sa plongée dans l’alcool apparaissent par brimes. Le personnage se dévoile petit à petit. La beauté infinie des paysages, l’apaisement qu’ils procurent, contrebalancent les images douloureuses du passé. Sur cet archipel du nord de l’Écosse, la réalisation se fait sensorielle, les bruits notamment sont essentiels et enveloppent le personnage. Saoirse Ronan est extraordinaire, époustouflante dans le rôle de Nora. « The outrun » est l’intense récit d’une guérison dans des paysages à couper le souffle et servi par une actrice extrêmement talentueuse.

Et sinon :

  • « Le robot sauvage » de Chris Sanders : Le robot Rozzoum 7134, dite « Roz » est envoyé sur une île sauvage. Étant un robot de services, Roz cherche une mission à remplir. Mais elle ne fait qu’effrayer les animaux qui peuplent l’île. Suite à un accident, elle se retrouve avec un œuf orphelin. Un oisin, nommé Joli-bec, en sort et Roz trouve alors un but : apprendre à nager et à voler à Joli-bec pour qu’il puisse rejoindre les autres oies au moment de la migration. Elle sera aider par un malin et sympathique renard. Les studios Dreamworks nous offre un magnifique récit d’apprentissage. Les décors luxuriants et magnifiques de  l’île sont peints et se mélangent parfaitement avec les animations en 3D. L’histoire est celle de l’apprentissage aussi bien de Joli-bec que de Roz mais aussi des autres animaux qui doivent apprendre à cohabiter pour survivre. « Le robot sauvage » est également une belle fable écologiste sur l’importance de la conservation de la nature (tout en ne cachant pas la dure loi de la chaine alimentaire). Des personnages attachants, de belles techniques d’animation, « Le robot sauvage » est une belle réussite.

 

  • « Barbès little Algérie » d’Hassan Guerrar : Malek s’installe à Barbès pendant la crise du covid. Sa boutique d’informatique est fermée et il essaie de travailler de chez lui en prodiguant des conseils à distance. Lui, qui a coupé les ponts avec sa famille restée au pays, il se retrouve au cœur de la communauté algérienne. Il finit par créer des liens avec les figures du quartier. Bientôt son neveu débarque pour passer un entretien à la Sorbonne. Son oncle le prend sous son aile d’autant plus que le dealer du quartier s’intéresse à lui. Hassan Guerrar montre à merveille la vie de Barbès, la gouaille de ses habitants, la solidarité mais aussi les petites magouilles et les grands trafics. Il y a beaucoup de chaleur, d’humour dans ce film même si un drame s’y  déroule. Les figures du quartier sont attachantes et Sofiane Zermani est absolument formidable dans le rôle de Malek.

 

  • « Sauvages » de Claude Barras : Kéria, 11 ans, recueille un bébé orang-outan qu’elle nomme Oshi. Sa mère a été tuée par des ouvriers de l’exploitation forestière qui est en train de s’attaquer à la forêt de Bornéo. La jeune fille va être encore plus sensibilisée à ce problème avec l’arrivée de son cousin Selaï, issu d’une famille nomade du peuple penan. Ses parents veulent le protéger du conflit qui les opposent à ceux qui détruisent leur territoire. « Sauvages » est le deuxième film d’animation de Claude Barras, « Ma vie de courgette » était une merveille de délicatesse. Il montre la découverte par Kéria de ses origines et des combats de sa mère trop tôt disparue. Le film n’est pas manichéen puisque la modernité de s’y oppose pas forcément à la nature sauvage et sa préservation. Parfois la technologie peut aider ! En plus de la beauté de la nature qu’il faut défendre, « Sauvages » parle de liens familiaux avec beaucoup de sensibilité.
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  • « Miséricorde » d’Alain Guiraudie : Jérémie est de retour dans son village des Cévennes. Il est revenu pour assister à l’enterrement du boulanger, qui a été son patron. Le jeune homme s’installe chez la veuve du défunt, Martine. Il revoit d’anciens camarades de classe comme le fils du défunt qui finit par s’inquiéter de son séjour prolongé chez sa mère. Les films d’Alain Guiraudie sont déstabilisants. « Miséricorde » fait penser au « Théorème » de Pasolini. Jérémie vient perturber la vie de son paisible village et réveille le désir de tous les habitants (prêtre compris !). Il n’a d’ailleurs pas besoin d’être assouvi et fonctionne surtout à sens unique. Sa présence dérange également et un meurtre sera commis dans les bois. Mais l’intrigue ne tourne pas au tragique, l’humour pince-sans-rire, l’amoralité et le fantasque restent de mise. Étrange, surprenant, perturbant, « Miséricorde » confirme le talent singulier d’Alain Guiraudie.

 

  • « Quand vient l’automne » de François Ozon : Vivant depuis longtemps à la campagne, Michelle est une retraitée pleine d’énergie, qui aime à se balader avec son amie Marie-Claude, à aller à la messe et surtout à recevoir son petit-fils. Sa fille Valérie vient justement lui emmener pour les vacances. Malheureusement, le repas se termine mal puisque Valérie finit à l’hôpital après avoir mangé les champignons cuisinés par sa mère. Leur relation était déjà tendue, l’incident jette de l’huile sur le feu. « Quand vient l’automne » a une ambiance chabrolienne, venimeuse comme les champignons cueillis par Michelle. Le drame couve, le trouble s’installe petit à petit autour de Michelle qui semble pourtant une grand-mère respectable et paisible. Hélène Vincent joue à merveille l’ambiguïté de son personnage, aussi rassurante qu’inquiétante. Michelle a choisi sa famille avec Marie-Claude et son fils sorti de prison, loin de la cruauté de sa propre fille. Thriller aux airs de chronique familiale, le dernier film de François Ozon séduit tout en souffrant de quelques longueurs.

 

  • « Lee Miller » d’Ellen Kuras : Un journaliste, dont on comprend rapidement son lien avec celle qu’il a en face de lui, interroge Lee Miller sur son parcours. Il s’attarde surtout sur la période de la deuxième guerre mondiale où la photographe décida de rejoindre le front pour le documenter. Le destin fascinant et incroyable de Lee Miller valait bien un biopic et on comprend la volonté de Kate Winslet de la remettre en lumière. Elle produit le film et interprète la farouche ténacité de la photographe. Le film est très didactique, trop classique pour cette femme si libre. Rien à reprocher à Kate Winslet mais la narration manque de subtilité, tout est très appuyé et certains moments sont gênants (celui où Lee Miller parle des violences sexuelles dont elle fut la victime enfant tombe comme un cheveu sur la soupe). Tant mieux si le film permet à un large public de découvrir le travail de la photographe mais Lee Miller méritait mieux.

 

 

 

 

Yellow face de Rebecca F. Kuang

Yellowface

June Hayward et Athena Liu se sont connues à Yale et sont toutes deux écrivaines. Mais elles ne rencontrent pas le même succès. Athena est devenue la nouvelle étoile montante de la littérature américaine dès son premier roman alors de June a connu un échec avec le sien. Les deux jeunes femmes continuent néanmoins à se fréquenter. Alors qu’elles passent une fin de soirée chez Athena, celle-ci s’étouffe avec un morceau de pancake. June essaie de l’aider, appelle les secours mais son amie décède devant ses yeux. Choquée par l’évènement, Elle n’en oublie pas pour autant de s’emparer du manuscrit qui traine sur le bureau. Il s’agit du prochain roman d’Athena, et si June se l’appropriait ?

Dans « Yellowface », Rebecca F. Kuang évoque avec férocité le monde de l’édition américaine, en décortique les rouages et en souligne la cruauté pour ceux qui ne rencontrent pas le succès. L’autrice aborde également le thème de l’appropriation culturelle (le dernier roman d’Athena parle des travailleurs chinois pendant la 1ère guerre mondiale et June est blanche), le rôle des réseaux sociaux et des haters qui peuvent ruiner une réputation en quelques posts.

« Yellowface » ne s’est pas révélé aussi accrocheur que je l’espérais et je lui ai trouvé quelques longueurs. Ce qui est néanmoins très intéressant est le personnage de June qui est la narratrice de l’intrigue et n’est bien entendu pas fiable du tout.  Elle justifie ses actes durant tout le roman, arrivant à nous faire compatir à ses malheurs. Sans remords, June traverse les évènements avec une incroyable arrogance et est un personnage totalement détestable !

Rebecca F. Kuang parle dans son roman de thématiques très actuelles concernant le monde éditorial au travers d’un thriller plutôt malin bien qu’un peu long.

Traduction Michel Pagel

Ironopolis de Glen James Brown

Ironopolis

« Teeside était une ville de métallurgistes à l’époque, Ironopolis, on l’appelait : plus de 40 000 personnes à la fleur de l’âge qui travaillaient dans les forges, et le ciel rougeoyait toute la nuit. Par contre le boulot était rude. » Mais au fil du temps, des décisions politiques, les forges ont été démantelées plongeant les habitants dans la précarité. Les logements sociaux ne sont plus entretenus, la ville périclite. Et d’ailleurs, des promoteurs immobiliers ont décidé de racheter les vieux bâtiments pour en construire de plus modernes et surtout plus chers. Les anciens habitants vont devoir quitter la ville.

« Ironopolis » est le premier roman foisonnant et passionnant de Glen James Brown. Au travers de six chapitres, chacun dédié à un personnage, il raconte cette ville ouvrière sur plusieurs générations. S’entremêlent les histoires du caïd de la cité, de sa femme et de son fils, d’une coiffeuse accro aux courses de lévriers, d’un jeune homme découvrant l’Acid House, du libraire ambulant. Les histoires intimes de chacun se répondent, s’entrelacent au travers des lieux, des évènements marquants (accidents dans le puits de l’usine en ruines des eaux usées, disparition de jeunes filles). Au travers de ces vies, se dessine l’architecture d’Ironopolis, la mémoire du lieu.

« Non. Comme je le disais, je suis juste un mordu d’histoire locale. De l’histoire du logement social, pour être précis. Mais ça me fait de la peine que la cité soit détruite. Une fois que l’on brise une communauté, sa culture et ses histoires -ses histoires orales-, tout est perdu. J’essaie de faire ma part pour la préserver. » Le projet d’écriture de Glen James Brown est contenu dans cette phrase. Il veut souligner la richesse de ces lieux souvent méprisés et ignorés. Le folklore local est incarné dans le roman par Peg Powler, une sorte de sorcière qui vit dans la rivière et qui fait le lien entre les six personnages. Elle va elle aussi disparaître lorsque la cité ouvrière n’existera plus. Ironopolis est certes une ville fictive mais elle ressemble à toutes les villes anglaises qui se sont effondrées après une désindustrialisation massive. L’auteur raconte ce lieu, qui ressemble à celui où il a grandi, avec beaucoup de tendresse pour ses habitants.

« Ironopolis » est un premier roman à la construction époustouflante qui mélange les genres : réalisme social, fantastique, roman noir, interviews, lettres. Glen James Brown réussit avec brio son entrée en littérature en rendant hommage aux cités ouvrières du nord de l’Angleterre.

Traduction Claire Charrier

La vie est à nous d’Hadrien Klent

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Nous avions laissé Émilien Long, Prix Nobel d’économie et auteur du « Droit à la paresse au XXIème siècle, tout juste élu président de la République. On le retrouve trois ans plus tard et il n’a pas déçu ses électeurs. Il a inventé le mot co-liberté pour définir son nouveau pacte social : 15 heures de travail par semaine qui permettent aux français de profiter de la vie et de donner de leur temps, s’ils le souhaitent, à des associations, des hôpitaux, etc… L’agriculture va devenir entièrement bio, ne sont utilisés que des logiciels libres, le budget de la Défense a baissé au profit de celui de la Santé. « Enfin il n’y a plus de divergence entre les problèmes posés et les solutions appliquées. Enfin l’action concorde avec la théorie. Enfin on peut croire au fait qu’on avance dans la bonne direction. » Mais Émilien ne compte pas s’arrêter là et la semaine qui l’attend sera décisive. Il veut faire adopter une résolution à l’ONU pour que les autres pays adoptent la co-liberté. Un référendum doit également avoir lieu en France pour désacraliser le pouvoir présidentiel et que celui-ci s’incarne, non plus en une personne providentielle, mais en six.

« La vie est à nous » est le récit de cette semaine pleine de tension pour Émilien Long. Hadrien Klent rend concret le programme de son héros et mieux que cela il le rend plausible. Il faut dire que son propos s’appuie sur de très nombreuses références : le Front Populaire de Léon Blum, Louise Michel, René Dumont, l’anarchie, William Morris, etc… L’auteur propose d’ailleurs une riche bibliographie à la fin de son roman. Hadrien Klent souligne à quel point ce changement de société est difficile. Déconstruire le libéralisme, l’idée que le travail n’est pas le centre de la vie ne plaît pas à tout le monde. Les adversaires conservateurs d’Émilien, que l’on verrait bien chroniqueurs sur une certaine chaîne d’infos, sont enragés et détestables. A l’heure où d’anciens ministres veulent augmenter le temps de travail ou supprimer des jours fériés, lire Hadrien Klent fait un bien fou, même si l’utopie d’Émilien semble bien loin de pouvoir se réaliser un jour.

La suite de « Paresse pour tous » est tout aussi réjouissante, enthousiasmante malgré la morosité de l’actualité et le manque de réflexion, de projection de notre personnel politique.