Le clarinettiste manquant de Cyril Hare

Hare

Francis Pettigrew, un ancien avocat, s’est installé à la campagne à la fin de sa carrière pour faire plaisir à sa jeune épouse. Celle-ci fait partie de l’orchestre du Markshire et, contre son gré, Francis a été désigné trésorier de l’association en charge de celui-ci. Il s’ennuie copieusement aux réunions préparatoires des concerts. Pour le prochain, le chef d’orchestre Clayton Evans souhaite inviter une violoniste de renom : Lucy Egal. Il se trouve qu’elle est l’ex-femme de Robert Dixon, membre également de l’association de l’orchestre de Markshire. Les choses se mettent peu à peu en place (le choix du programme, trouver un premier clarinettiste malgré les difficultés) et le concert peut enfin avoir lieu. Mais un tragique évènement va venir interrompre la représentation.

J’avais beaucoup apprécié « Meurtre à l’anglaise » qui reprenait les codes du whodunit de l’âge d’or. Et de nouveau, je me suis délectée de la lecture du « Clarinettiste manquant ». Le livre fut publié en 1949 et il fait partie d’une série mettant en scène Francis Pettigrew. Le personnage est un clin d’œil à la carrière de Cyril Hare qui fut lui-même magistrat. Le roman se situe dans la campagne anglaise dans une petite communauté qui offre une belle galerie de personnages. L’intrigue est bien menée avec son lot de fausses pistes et d’individus patibulaires. Et comme dans « Meurtre à l’anglaise », Cyril Hare fait la part belle à un humour subtil so british.

Ce roman de Cyril Hare s’inscrit parfaitement dans la tradition du whodunit anglais et il ravira les amoureux du genre.

Traduction Mathilde Martin

Le pull de Noël de Cecilia Heikikilä/Comment le père Noël descend de la cheminée de Mac Barnett et Jon Klassen

En cette veille de Noël, je vous propose deux albums jeunesse. Le premier est signé de l’illustratrice suédoise Cecilia Heikkilä. Le chat Fransson part se promener dans la ville pour se réchauffer. Les trottoirs sont recouverts d’une épaisse couche de neige mais heureusement notre petit félin porte un pull en laine bien chaud. La ville est en fête et Fransson croise des habitants en quête de cadeaux, une chorale de souris, le boulanger qui prépare des bretzels à la cannelle. Ce qu’il n’a pas vu, c’est qu’au fur et à mesure de sa balade, son pull s’est tout détricoté ! Comment va-t-il pouvoir survivre au froid ? Cet album nous plonge dans l’atmosphère de Noël avec de très jolies illustrations dans des tons sourds et ce fil de laine rouge qui parcourt chaque page. L’histoire est très tendre, chaleureuse et réconfortante. Et pour les amoureux des livres, elle s’achève dans une librairie !

Grâce à mon amie Emjy, j’ai découvert « Comment le Père Noël descend dans la cheminée » de l’américain Mac Barnett qui pose sans son album la question la plus importante de Noël. Elle en entraine d’autres : est-ce que le Père Noël rétrécit pour passer sans encombre dans la cheminée ? Est-ce qu’il salit son beau costume avec la suie ? Que se passe-t-il lorsqu’il n’y a pas de cheminée ? Cet album est vraiment très amusant, plein de malice et de fantaisie. Ce livre est un excellent moyen d’attendre et de guetter la venue du Père Noël. 

Mon appétit pour le monde de Katherine Mansfield

Pli Mansfield

« Mon appétit pour le monde » est un recueil de lettres concocté par les formidables éditions L’Orma. La sélection de lettres permet de pénétrer dans l’univers de l’autrice néo-zélandaise et de mieux comprendre le milieu dans lequel elle évoluait et son processus de création grâce à la recontextualisation de chacune. Katherine Mansfield meurt à l’âge de 32 ans de tuberculose et elle a toujours vécu sa vie avec intensité comme si elle avait eu la prescience de sa brièveté. Sa liberté artistique autant que sexuelle a été le combat de sa vie. Elle a fui toute forme de conformisme, toute forme de routine quotidienne. Sa correspondance s’adresse à ses amantes comme Ida Baker, son mari J.M. Murry, des amies comme Ottoline Morrell ou Virginia Woolf qui admirait son écriture. La dernière lettre est très touchante car elle date de quelques jours avant sa mort et s’adresse à sa cousine germaine Elizabeth von Arnim.

Ce qui m’a frappée dans les lettres de Katherine Mansfield, c’est sa capacité à s’émerveiller de la beauté du monde, son appétit et sa curiosité pour la vie et les relations humaines dont elle se nourrissait pour écrire. Sa plume retranscrit parfaitement cela : « Je suis à nouveau ici, chez moi, mes murs me livrent leurs secrets et leurs ombres les plus profondes. Je m’y promène seule en souriant, un châle de soie enveloppant mon corps, des sandales aux pieds. Je m’allonge sur le sol en fumant et en écoutant. Je regarde parfois par les fenêtres et, la nuit et au coucher du soleil, j’observe le ciel. Tout est merveille. Les fleurs font mon bonheur, l’eau et mon village russe, Bouddha et les jouets. Et puis je lis de la poésie,  j’étudie et je recommence à écrire. »

Comme toujours, les plis sont un excellent moyen de découvrir la plume d’un auteur et d’appréhender sa biographie. Je ne peux que vous conseillez la lecture de celui-ci si vous souhaitez connaître cette formidable autrice qu’était Katherine Mansfield.

Traduction Margaux Bricler

Mrs Miniver de Jan Struther

Mrs-Miniver

« Mrs Miniver » a été au départ publié sous forme de feuilleton dans le Times, à raison d’un chapitre tous les quinze jours entre 1938 et 1939. L’ensemble fut réuni en un seul volume en octobre 1939 et le livre de Jan Struther  connut un énorme succès. Le roman était comme un miroir pour les lecteurs anglais de l’époque. Chaque chapitre évoque un moment de la vie de Mrs Miniver, mariée à Clem, et mère de trois enfants : Vin qui est au collège à Eton, Judy 9 ans et le petit dernier Toby. Le roman parle du bonheur paisible de cette famille et des joies simples de leur quotidien. On suit l’héroïne et sa famille au retour de leurs vacances dans leur maison de campagne, lors des feux d’artifices du jour de Guy Fawkes, au moment de Noël, de l’achat d’une poupée ou d’un nouvel agenda. Jan Struther porte une attention toute particulière au passage des saisons, leurs signes avant-coureurs, leur frémissement dans l’air et leur beauté singulière.

Le public anglais ne pouvait que s’identifier à cette famille unie, à leur vie ordinaire qui tend à l’universel. Et comme dans la vie des contemporains de la publication de « Mrs Miniver », la menace de la guerre commence à poindre. La famille doit se doter de masques à gaz, la question de l’évacuation des enfants à la campagne et celle de la mise en place d’un blackout se posent. Mrs Miniver, qui observe beaucoup les personnes qu’elle croise, n’arrive pas à comprendre cette guerre, elle pense que les hommes ont plus de points communs qu’ils ne l’imaginent et elle continue à avoir foi en la nature humaine. « En outre, tout ce qui compte vraiment ne change pas : le plaisir de réfléchir sérieusement à quelque chose, et le bonheur d’en être tout simplement conscient, mais surtout la fascination sans fin des relations humaines. Sans parler de ces sujets insignifiants que sont l’amour, le courage, la gentillesse, l’intégrité et l’étonnante résilience de l’esprit humain. La guerre peut détruire les histoires personnelles mais elle ne peut rien contre la matrice de ces choses-là. » 

« Mrs Miniver » est un roman plein d’un charme désuet, qui met en lumière la douceur et le bonheur du quotidien d’une famille anglaise à l’aube de la 2nd guerre mondiale. L’attention aux petits détails, au variation de la lumière, au passage du temps, à la délicatesse des relations entre les membres de la famille Miniver m’ont enchantée et ravie.

Traduction Berthe Vulliemin et Josette Chicheportiche

Les morts d’avril d’Alan Parks

morts d'avril

Avril 1974, une bombe artisanale explose dans un appartement sordide de Glasgow. Celui qui l’a préparée s’est fait exploser par accident. Comme il ne semble affilié à aucun mouvement terroriste, l’affaire revient à l’inspecteur Harry McCoy et son jeune adjoint Wattie. Parallèlement à cette enquête, l’inspecteur va aider un ancien officier de la marine américaine a retrouvé son fils. Ce dernier était sur une base militaire à Glasgow et personne ne semble savoir où il est passé. Comme toujours, McCoy sera également mêlé aux affaires criminelles de son ami d’enfance Cooper. On comprend pourquoi notre policier Glaswégien se retrouve avec un ulcère carabiné à l’estomac.

Je continue ma découverte des enquêtes de Harry McCoy, un flic humain trop humain. Pessimiste, détestant la vue du sang et ayant un penchant plus que prononcé pour l’alcool, il n’est pas un superhéros aux intuitions fulgurantes. Mais il a un sens aigu de la justice et sa fragilité psychologique nous le rend attachant. L’ambiance âpre, poisseuse est toujours l’un des points forts de la série. L’intrigue est également très bien mené, réservant des surprises et nous plongeant dans la plus profonde noirceur. J’ai juste été agacée à deux reprises par le manque de réactivité de la police de Glasgow face à des évidences mais globalement l’intrigue tient parfaitement la route.

« Les morts d’avril » nous montre une ville de Glasgow toujours aussi sombre et violente. Harry McCoy est un personnage attachant, complexe, incarné dont je veux continuer à découvrir les aventures.

Traduction Olivier Deparis

Alma, la liberté de Timothée de Fombelle

Alma

« Il est sept heures du matin, le 12 juillet 1789. C’est un des premiers dimanches de l’été. En bas, la ville a l’air en embuscade. Rien ne bouge. Le fond des rues s’efface entre les immeubles. Seuls des cordons de fumée montent avec les odeurs de lessive ou de pain chaud. » C’est à Paris que nous retrouvons Alma, Joseph Mars et Sirim. Bientôt, nos trois amis vont se retrouver au cœur d’événements qui vont bouleverser l’Histoire de la France. Mais Alma veut toujours traverser l’Atlantique pour retrouver son frère Lam, alors que Joseph espère encore trouver son trésor. Loin de là, à St Domingue, Amélie Bassac reprend les plantations de Terres Rouges pour sauver l’honneur et les finances de sa famille. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que l’infâme Saint Ange manigance un plan pour récupérer ses terres et se rapprocher d’elle.

La trilogie de Timothée de Fombelle touche à sa fin et le troisième  tome est tout aussi réussi que les deux premiers. Il nous plonge au cœur de la Révolution avec la prise de la Bastille que nous vivons de l’intérieur ou la fuite à Varennes du roi et de sa famille. De l’autre côté de l’Atlantique, une autre révolte nous attend : celle des esclaves de St Domingue. Ce tome 3 est donc riche en événements historiques mais également en rebondissements pour nos héros. Encore une fois, Timothée de Fombelle mélange à merveille ces deux niveaux de péripéties et nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Quelle tristesse de quitter Alma et ses proches auxquels nous nous sommes attachés durant trois tomes superbement écrits et construits. Et il ne faut pas oublier de souligner le travail de François Place qui parsème le roman de ses formidables illustrations.

J’ai fermé ce troisième tome à regret tant cette trilogie m’aura procurée d’émotions et de plaisir de lecture.

Les éphémères d’Andrew O’Hagan

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Eté 1986, dans le Comté du Ayrshire, James est livré à lui-même depuis la séparation de ses parents. Il réussit à décrocher son entrée à l’université et, en attendant, il doit trouver un petit boulot, ce qui n’est pas chose aisée dans une région meurtrie par la politique de la dame de fer. « Nous n’avions pas d’emplois pour autant. Le thatchérisme avait traversé la ville comme les fléaux de l’Exode. Nous avions eu le sang et les grenouilles, et nous attendions les furoncles et les sauterelles. » Cet été-là restera pourtant gravé à jamais dans la mémoire de Jimmy. Son meilleur ami Tully, qui travaille dans une usine métallurgique, décide d’emmener toute sa bande de copains à Manchester pour un concert réunissant New Order, The Smiths, les Fall et Magazine. Cette virée au cœur de la New Wave marquera aussi la fin de leur adolescence.

Un roman dans lequel sont cités dans ses cinquante premières pages Henry James, E.M. Forster, Chostakovitch, Shakespeare, Evelyn Waugh, Edith Sitwell, The Smiths, New Order, les ravages du thatchérisme, était forcément un livre pour moi. « Les éphémères » mélange réalisme social – nos héros viennent de la classe ouvrière – et beaucoup d’humour. Je l’aurais bien vu adapté par Ken Loach. Le roman se découpe en deux parties : été 1986 et automne 2017. La première période nous présente de jeunes hommes fougueux, provocateurs, torturant leurs amis en les obligeant à écouter du Phil Collins ! Leur week-end à Manchester leur permettra d’oublier leurs problèmes, leurs questionnements. Même si le récit est teinté de nostalgie, se dégage de cet été 1986 une folle et joyeuse insouciance.

L’automne 2017 est plus tragique, même si les vannes restent de mise. Cette partie souligne surtout la puissance de l’amitié de Tully et Jimmy qui s’est nouée autour de références musicales, cinématographiques et qui se révèle indéfectible. Le temps a passé, mais les personnalités de chacun sont restées intactes. Il est émouvant de voir ce qu’ils sont tous devenus, comment ils ont tracé leur route depuis Manchester.

« Les éphémères » est un très beau roman sur l’amitié, sur le tourbillon de la jeunesse, dont les personnages sont profondément attachants et qui parle formidablement bien de musique.

Traduction Céline Schwaller

Regardez-moi d’Anita Brookner

Brookner

Frances Hinton travaille dans une bibliothèque médicale où elle est responsable des archives photos. Il s’agit de reproductions d’œuvres d’art et de gravures représentant des médecins et des malades à travers les époques. A la mort de ses parents, elle a hérité de leur appartement à Maida Vale où elle vit seule avec Nancy, la domestique de la famille. Frances étouffe sous le poids des meubles anciens de ses parents, leurs bibelots, leurs vêtements que Nancy refuse de déplacer. Sa vie morne et un peu terne va changer lorsqu’elle va intégrer le cercle de Nick, un médecin qui fréquente la bibliothèque, et de sa femme Alix. Flamboyants, beaux et totalement charismatiques, ils l’entraînent dans des soirées, des pique-niques. Frances se sent vivre, enfin.

« Regardez-moi » a été publié en 1983 et Frances Hinton est une héroïne typique d’Anita Brookner. Elle observe beaucoup les autres, elle les décrit avec une très grande acuité. Elle qui se voudrait « (…) belle, paresseuse, gâtée et capricieuse » tombe sous le charme de ce couple fitzgeraldien, si vivant et qui semble la voir. « Regardez-moi » est véritablement tout l’objet de ce roman. Comme toujours chez Anita Brookner, Frances est un personnage plongé dans une immense solitude. Elle décrit avec lucidité son quotidien à la bibliothèque, ses soirées sans relief avec Nancy et son désarroi sentimental. « C’est pour ça que j’écris, c’est pour ça que j’en ai besoin. Quand la solitude m’enlise, me recouvre, me ternit, me rend pratiquement invisible, écrire est le moyen de me faire entendre. De rappeler aux autres que je suis là. » Le roman est aussi celui de l’avènement, douloureux, d’une écrivaine. Quand la vie la happe, l’écriture est suspendue. Alix et Nick éclairent et embellissent le quotidien de la jeune femme ; ses sentiments pour James, un médecin, lui font oublier son besoin d’écrire. Mais, on le sait, puisque le livre que nous tenons est celui écrit par Frances, l’euphorie ne durera pas.

Formidablement écrit, « Regardez-moi » est un roman d’une grande finesse psychologique, avec en son cœur une héroïne typique d’Anita Brookner, transparente, très seule, mais qui s’accomplit dans l’écriture.

Traduction Fanchita Gonzalez Battle

Bilan livresque et cinéma de novembre

novembre

Voici les neuf livres que j’ai lus durant le mois de novembre :

-« Lune froide sur Babylon » qui m’a permis de retrouver le talent pulp de Michael McDowell et encore une fois la lecture de ce roman est réjouissante ;

-« Une femme de demain » de Coralie Glyn, une comédie originale, féministe mais dont le discours militante empiète un peu trop sur la fiction ;

-« Regardez-moi » est mon troisième roman lus d’Anita Brookner, une autrice que j’apprécie de plus en plus et qui décrit magnifiquement de la solitude de ses personnages ;

-« Retour à Belfast » de Michael Magee qui parle de l’Irlande du Nord d’aujourd’hui où les Troubles sont toujours présents et qui n’offre que peu de perspective à sa jeunesse. Un premier roman particulièrement réussi,

-« Les éphémères » d’Andrew O’Hagan qui évoque le Royaume-Uni sous Thatcher : la désindustrialisation, la pauvreté, les grèves mais également une vitalité musicale exceptionnelle,

-« Les morts d’avril » d’Alan Parks, je continue à découvrir les enquêtes du pessimiste et sombre McCoy dans le Glasgow des années 70,

-« La disparue de la réserve de Blakfeet » d’Anaïs Renevier qui fait partie de la série 10/18-Society sur les USA et qui nous montre le sort terrible réservée aux femmes amérindiennes,

-« Comment jouir de la lecture ? » qui est un court essai de Clémentine Beauvais sur la façon d’exprimer le plaisir provoqué par la lecture,

-« Alma, la liberté », enfin je lis le troisième et dernier tome de la série écrite par Timothée de Fombelle autour de l’esclavage, un régal !

Côté cinéma, j’ai vu six films durant ce mois de novembre dont voici mes préférés :

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Un chat noir s’abrite dans une maison vide plantée au milieu d’un luxuriant jardin. Peu à peu, l’eau de la rivière envahit ce dernier. Les flots grossissent de plus en plus et le chat est piégé. Il réussit à sauter sur une embarcation à la dérive. Le monde semble totalement englouti. Sur le bateau, où le chat noir à trouver refuge, se trouvent d’autres animaux naufragés : un drôle d’oiseau blanc, un capybara, un lémurien aimant les objets brillants et un labrador beige. Ensemble, ils vont devoir apprendre à survivre. 

Ce qui frappe d’emblée, c’est la très grande qualité de l’animation. Les décors sont splendides. L’embarcation navigue au milieu de ruines immenses, d’une nature foisonnante. On pense aux œuvres de Hayao Miyazaki pour la beauté des paysages et le côté irréel des vestiges. Les animaux sont très réalistes dans leurs attitudes, leur façon de se mouvoir. Aucune parole, ils ne sont pas anthropomorphiques. « Flow » est un apprentissage au vivre ensemble. Les espèces regroupées sur le bateau n’ont pas vocation à s’entendre mais ils apprennent à le faire pour survivre à la montée des eaux. Leur odyssée est esthétiquement bluffante et très touchante. 

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Des hommes reviennent de la chasse dans le maquis corse avec deux cadavres de sanglier. Parmi eux, une adolescente qui se charge d’éventrer l’une des bêtes et de sortir ses entrailles. Cette jeune fille aux longs cheveux se nomme Lesia et elle est la fille d’un chef de clan qui est recherché depuis plusieurs années. Quand Lesia veut rejoindre son amoureux sur la plage, sa tante l’en empêche pour la conduire dans la nouvelle planque de son père, Pierre-Paul. Le père et la fille vont vivre ensemble pendant plusieurs semaines. Leur clandestinité va être rythmée par le défilé des assassinats montrés au JT.

Julien Colonna connait parfaitement le milieu dont il parle puisqu’il est lui-même le fils d’un parrain corse. Il montre un monde exclusivement masculin où les mères, les femmes et les enfants gravitent en périphérie mais seront les premières victimes des règlements de compte entre clans. Le sang qui coule engendre toujours plus de violence et d’envie de vengeance. L’excellent idée de Julien Colonna est d’avoir placé au milieu des hommes une jeune femme, comme un corps étranger. C’est par ses yeux que nous découvrons la vie de Pierre-Paul et de ses acolytes. Ghjuvanna Benedetti l’incarne merveilleusement bien entre désir de vivre sa vie d’ado et celui de faire partie de celle de son père. Julien Colonna signe un formidable premier film, une tragédie violente et inéluctable. 

Et sinon :

  • « La plus précieuse des marchandises » de Michel Hazanavicius : Au fond de la forêt, en plein cœur de l’hiver, pauvre bûcheronne ramasse du bois pour réchauffer son foyer et faire cuire la soupe  qu’elle prépare chaque jour pour le retour de pauvre bûcheron. Lors de ses sorties dans la neige, elle voit passer de longs trains sinistres et elle prie le dieu des trains de bien vouloir lui donner un enfant. Le sien est mort en bas âge. Son vœu va être exaucé et elle va trouver un bébé tombé d’un wagon. Michel Hazanavicius n’est décidément jamais là où on l’attend. Il nous propose ici l’adaptation du roman de Jean-Claude Grimberg sous forme d’un film d’animation dont il a réalisé les dessins. L’émotion gagne le spectateur dès les premières minutes puisque le narrateur de ce conte est Jean-Louis Trintignant. Les autres voix sont également très bien choisies : Dominique Blanc, Grégory Gadebois et Denis Podalydès. Au cœur de l’horreur, dans cette forêt polonaise, l’humanité fait de la résistance face à la haine de l’autre. Le pauvre bûcheron va se laisser envahir  par l’amour pour ce bébé dont il ne voulait pas (la scène où il sent les battements de cœur de l’enfant dans les objets qu’il touche est bouleversante). Un ermite bourru, à la gueule cassée, sera également un magnifique personnage, une source de lumière dans la noirceur du monde. Le dessin se fait de plus en plus âpre, dur au fur et à mesure du film et de la découverte de ce qui se joue à quelques mètres de la cabane des bûcherons. Michel Hazanavicius évite tous les écueils et met en lumière les Justes et la force de la tendresse.
  • « Anora » de Sean Baker : Anora, dite Ani, est une escort girl de 23 ans qui officie dans un club de striptease de Brooklyn. La prestation peut se poursuivre si le portefeuille suit. Un soir, elle fait la connaissance de Vanya, fils d’un oligarque russe. Il s’entiche d’Ani et lui propose, moyennant finances, de passer une semaine avec lui. Durant ces journées, Vanya demande sa main à Ani qui voit là une opportunité de changer de vie. Les parents de Vanya envoie leurs sbires pour faire annuler le mariage. La comédie de Sean Baker prend toute son ampleur avec l’arrivée des trois pieds nickelés envoyés par les parents de Vanya. Ils nous offrent grâce à leur profonde maladresse des moments hilarants. Ils saccagent la maison de leur patron en essayant de contenir la fureur d’Ani, pendant que Vanya prend lâchement la fuite. Ils passeront une nuit à chercher le jeune homme dans une suite de scènes délirantes. Le début du film aurait sans doute être écourté au profit de cette seconde partie rythmée et très drôle. Il faut souligner la formidable performance de Mikey Madison qui incarne Anora avec une fougue ébouriffante et une énergie communicative. 
  • « Juré n°2 » de Clint Eastwood : Justin est désigné pour être juré à un procès. Il fait tout pour être éliminé car sa femme va bientôt accoucher et sa grossesse est à risque. Rien n’y fait, Justin sera le juré n°2 dans un procès pour meurtre. Un homme aurait tué sa petite amie une nuit au bord de la route après une dispute. En écoutant les différentes dépositions, Justin se rend compte qu’il est en réalité le coupable de ce meurtre. Si vous aimez les films de procès, « Juré n°2 » est pour vous. Clint Eastwood détaille le processus de la justice américaine : de la désignation des jurés jusqu’au verdict final. Comme dans « Douze hommes en colère », nous assistons à de longues scènes de délibération entre les jurés. Justin ne peut se dénoncer en raison de sa situation familiale mais il se refuse également à envoyer un innocent en prison. Le rôle de la procureure est également mis en avant. Malgré ses ambitions politiques, elle montrera un sens aigu de la justice. De facture classique, « Juré n°2 » est un film prenant sur la culpabilité d’un homme et la morale. 

 

  • « En fanfare » d’Emmanuel Courcol : Thibaut, chef d’orchestre de renommée internationale, a une leucémie qui nécessite une greffe de moelle. Sa sœur n’étant pas compatible, il se découvre un frère dans le nord de la France. Les enfants ont été séparés très jeunes et adoptés par des familles de milieux sociaux très différents. Un lien les unit pourtant immédiatement : la musique. Emmanuel Courcol signe une jolie comédie sociale dont les dialogues sont très bien écrits. Le film, qui n’est pas si feelgood qu’il en a l’air, parle de la recherche des origines, de la question de la nature et de la culture, de la musique qui transcende les milieux sociaux. La partition, juste et cocasse, est interprétée par un magnifique duo d’acteurs : Pierre Lottin et Benjamin Lavernhe, tous les deux aussi doués dans l’humour que dans l’émotion. Le duo est crédible et porte le film. « En fanfare » est une comédie populaire, rythmée, parfaitement intrprétée.

Une femme de demain de Coralie Glyn

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Miss Letitia Primington, née en 1856, est une vieille fille qui vit avec ses parents dans leur manoir du Quietshire. Les années s’écoulèrent paisiblement pour Letitia jusqu’à son 40ème anniversaire. Elle attrapa un rhume qui lui fut fatal. Pourtant, elle se réveille dans son cercueil, fort heureusement seulement déposé dans le caveau familial. Letitia retrouve le chemin du manoir de Primington et découvre qu’elle n’est pas en 1896 mais en 1996 ! Elle y rencontre son arrière-petite-nièce qui porte le même prénom qu’elle. La jeune femme est avocate et elle vit seule. Letitia est certes un peu choquée par les mœurs (pas de chaperon) et les vêtements (plutôt masculins) de sa descendante, mais elle est également pleine de curiosité pour les avancées de la société anglaise.

« Une femme de demain » fut écrit en 1896 par Coralie Glyn, militante féministe et cycliste émérite. Son roman est un récit d’anticipation qui plonge une femme de la haute société victorienne dans le 20ème siècle. Le début du roman est très amusant. Personne n’est véritablement interloqué par le retour d’une femme morte cent ans plus tôt. Son intégration se fait de manière parfaitement naturelle sans que son histoire ne soit remise en question. La bienséance et la morale victoriennes s’opposent aux nouvelles mœurs imaginées par Coralie Glyn et la confrontation des deux mondes est souvent cocasse. L’autrice imagine également une ville de Londres plus aérée, moins grise et morne, avec de belles places et de beaux boulevards ressemblant à ceux de Paris. Il est possible de s’y promener en taxis aériens, en voiture électrique ou en bateau sur la Tamise dont les berges sont joliment arborées. Un ravissement pour Letitia !

« Une femme de demain » est également et avant tout une critique sociale, et notamment concernant la place des femmes. L’autrice invente une société plus égalitaire avec des salaires et des logements plus décents. Elle n’est pas non plus naïve : « Des pauvres, il y en aura toujours. Le mode de fonctionnement du capital et du travail, de la demande et de l’offre est tel que l’argent ne sera jamais divisé en parts égales. » Les femmes sont plus indépendantes en 1996 ; il n’est pas choquant qu’elles ne soient pas mariées et n’aient pas d’enfant. La question de l’instinct maternel y est également posée. Des clubs de femmes existent pour leur socialisation ; des logements pour les femmes âgées, seules et pauvres, ont également été créés. Fervente suffragette, Coralie Glyn a d’ailleurs ouvert ces deux types d’établissements. Ce côté social est par moments trop démonstratif et appuyé (par exemple, la longue conférence de la petite nièce sur les femmes) ; il éclipse par moment la fiction elle-même.

« Une femme de demain » mélange le roman d’anticipation et la satire sociale. La confrontation du XIXème et du XXème siècles est distrayante et pleine de malice. Malheureusement, les thèses modernes défendues par Coralie Glyn sont exposées longuement au détriment de la partie fictionnelle.

Traduction Leslie de Bont