Bilan livresque et cinéma de janvier

Voilà un début d’année qui commence très bien avec 13 livres, espérons que ça continue :

-« Terres promises » de Bénédicte Dupré La Tour, un extraordinaire premier roman qui nous emmène au Far-West où le rêve américain est en réalité un cauchemar, notamment pour les femmes ;

-« A la ligne », Julien Martinière adapte le livre de Joseph Ponthus avec beaucoup de talent et tout en noir et blanc ;

-« Björn, six histoires d’ours » de Delphine Perret, ce petit livre jeunesse est tellement délicat et tendre que j’ai enchainé avec « Björn et le vaste monde » et « Björn, une vie bien remplie » ;

-« Bristol », j’ai toujours beaucoup de plaisir à retrouver la plume et l’humour caustique de Jean Echenoz ;

-« Hiver à Sokcho », j’ai enfin découvert le premier roman de Elisa Shua Dusapin qui nous transporte en Corée du Sud à la rencontre de deux solitudes ;

-« Les jours de la peur » de Loriano Macchiavelli, j’ai découvert grâce à Vleel cette formidable série de romans policiers se déroulant à Bologne dans les années 70 ;

-« Truman Capote, retour à Garden City » de Nadar et Xavier Betaucourt et « Le fantôme de Truman Capote » de Leila Guerriero, je suis fascinée depuis longtemps par « De sang froid » et par son écriture. Cette bande-dessinée et ce texte m’y ont replongé.

-« Rappel à la vie » de David Park nous permet de faire connaissance et de suivre plusieurs personnages qui ont connu des difficultés et qui décident de se reprendre en main par la course, un roman optimiste et lumineux ;

-« Autodafé, comment les livres ont gâché ma vie » de Thomas E. Florin, les livres peuvent être tellement  envahissants que l’on souhaite les brûler, c’est ce que vit le malheureux narrateur de ce court roman ;

-« Le chant de la rivière », le talent de Wendy Delorme pour parler d’amour et de désir, de la nature également, est encore une fois au rendez-vous. 

Côté cinéma, l’année a également bien commencé avec huit films dont voici mes préférés :

La rencontre entre Almut et Tobias est des plus insolites. La jeune femme renverse le jeune homme avec sa voiture. Elle l’accompagne à l’hôpital et l’invite à venir dans son restaurant pour se faire pardonner. De là naît une histoire d’amour qui ne sera pas un long fleuve tranquille et qui sera frappée par la maladie. 

Le film de John Crowley pourrait aisément tomber dans le mélo sirupeux mais ce n’est jamais le cas. Il réalise ici un film d’une rare délicatesse et d’une grande sensibilité. Deux choses contribuent à cela. La chronologie de l’histoire d’Almut et Tobias est bousculée, les différents moments de leur vie à deux sont mélangés nous permettant de les découvrir par bribes, par vagues de souvenirs. Cette manière de présenter l’intrigue permet de casser le côté larmoyant, de tisser un lien progressivement avec les personnages. Ce qui rend également le film précieux, c’est l’incroyable alchimie entre ses deux acteurs : Florence Pugh, rayonnante et tenace, Andrew Garfield, sensible et subtile. Ils incarnent Almut et Tobias avec un naturel déconcertant, impossible de ne pas s’attacher à ce couple plutôt fantasque et surprenant. 

Grace Pudel raconte son histoire à Sylvia, l’un des ses escargots, animal qu’elle aime tellement que son bonnet porte des antennes. Elle a connu des moments de bonheur dans son enfance aux côtés de son jumeau Gilbert. Leur père, français, devient alcoolique après la mort de sa femme. Lorsqu’il décède à son tour, les enfants sont séparés et envoyés dans des familles d’accueil. Grace va chez un couple d’échangistes, positifs mais trop exubérants pour la timide et effacée jeune fille. Son frère tombe très mal avec une famille d’intégristes religieux maltraitants. Leur seul espoir dans la vie est de se retrouver un jour.

Quelle merveille que ce film en stop motion ! L’esthétique des décors, aux couleurs sourdes, est à l’image de la tristesse profonde, la mélancolie de Grace. Adam Elliot s’intéresse à des personnages que la vie n’a pas épargné, qui passent inaperçus. Pourtant, il y a également de la poésie et de l’imagination dans la vie de Grace. Elle connait beaucoup de déceptions, se cache de la réalité dans sa coquille mais continue à lutter pour accéder à son indépendance. « Mémoires d’escargot » est bouleversant, cocasse (Pinky, la vieille copine de Grace, est génialement extravagante), singulier, un petit bijou d’animation qui s’adresse pour une fois aux adultes.

Et sinon :

  • « Jane Austen a gâché ma vie » de Laura Piani : Agathe travaille à la librairie Shakespeare & co avec son meilleur ami Félix. Elle vit avec sa sœur et son neveu. Notre héroïne, rêveuse et maladroite, voudrait devenir écrivaine mais elle doute trop de ses talents pour y parvenir. Même chose pour ses histoires d’amour, Agathe passe consciencieusement à côté de sa vie comme Anne Eliot, son personnage préféré de Jane Austen. Mais elle est trè bien entourée et grâce à Félix, elle est et, grâce à Félix, elle est conviée à une résidence d’écrivains en Angleterre à la Jane Austen Residency. Dans une jolie demeure campagnarde, Agathe croise la route d’un descendant bourru de son autrice favorite. « Jane Austen a gâché ma vie » est une délicieuse comédie romantique. Outre son intrigue qui fait parfois penser à Bridget Jones, notre Agathe passe de 0 choix amoureux à un choix cornélien, les personnages sont plein de charme. Agathe est extrêmement touchante, émouvante, elle est incarnée par la formidable Camille Rutherford, fragile et inadaptée à son époque. Le descendant de Jane Austen Charlie Anson, est également à classer dans la catégorie des héros tourmentés, perdant élégant et bourré d’ironie. On peut rajouter à cette sympathique galerie de personnages, un Félix gouailleur, pétillant et séducteur qui prend les traits de Pablo Pauly. Les dialogues sont bien écrits, le badinage exquis, une comédie romantique réjouissante. 

 

  • « Hiver à Sokcho » de Koya Kamura : A Sokcho, petite ville balnéaire de Corée du Sud, vit Soo-ha et sa mère. La première travaille dans une pension, tandis que la deuxième vend du poisson sur le marché. La mère espère marier prochainement sa fille. Alors que la jeune femme se cherche, se questionne sur ses origines. Son père était français mais il est parti avant sa naissance et sa mère refuse de lui en parler. Quand un dessinateur de bande-dessinée venu de Normandie, Yan Kerrand, vient s’installer dans la pension où elle travaille, Soo-ha est tout de suite fascinée. Le film de Koya Kamura est tiré du roman éponyme d’Elisa Shua-Dusapin et il retranscrit parfaitement l’ambiance de celui-ci. Les personnages évoluent dans une ville endormie, engourdie par l’hiver. Soo-ha et Yan Kerrand le semblent également. Deux solitudes se croisent et nouent une relation ténue, pudique et qui se révèlera libératrice pour les deux protagonistes. Roschdy Zem incarne ce dessinateur mystérieux, taiseux, charismatique qui cherche l’inspiration. Bella Kim est Soo-ha, une jeune femme aussi lumineuse que mélancolique. Le roman d’Elisa Shua-Dusapin m’avait beaucoup plu et son adaptation également. La belle idée du réalisateur a été de rajouter des séquences animées donnant vie au travail de Yan.

 

  • « Bird » d’Andrea Arnold : A 12 ans, Bailey vit dans un squat avec son frère et son père dans une petite ville du Kent. Malgré le chaos ambiant, il y a de l’amour entre ces trois-là. Mais le père a eu ses enfants très jeune et ils se rapproche plus du pote que de l’adulte responsable. Bailey doit aussi prendre soin de ses demi-frère et sœurs qui vivent avec leur mère et son nouveau compagnon violent. Bailey se balade beaucoup en ville et à la campagne, elle y rencontre un drôle d’énergumène qui se fait appeler Bird et qui recherche sa famille. J’aime beaucoup le cinéma d’Andrea Arnold qui avait réalisé une étonnante et merveilleuse adaptation des « Hauts de Hurlevent ». « Bird » fait penser à « Fish tank » qui suivait les pas d’une adolescente en colère. On retrouve ici aussi le côté social cher au cinéma anglais. Le film déborde d’énergie et de mouvements (de musique aussi avec une excellente bande-son). Ce qui fait la différence avec « Fish tank » est une poésie, une étrangeté incarnées par Bird (incarné par Christian Petzold). « Bird » fait également penser au « Règne animal » de Thomas Cailley pour son côté un brin fantastique. Au fil du temps, Andrea Arnold développe une filmographie singulière qui continue à me séduire.

 

  • « Jouer avec le feu » du Delphine et Muriel Coulin : Pierre élève seul ses deux fils depuis la mort de sa femme. Il est mécanicien à la SCNF et travaille souvent de nuit. Louis, son fils cadet, est brillant, après sa prépa il vise la Sorbonne. Félix, dit Fus, végète à l’IUT où il suit une formation de métallurgiste. Son grand-père l’était aussi mais la Moselle a bien changé. La désindustrialisation a durement frappé la région et Félix voit son avenir bouché. Ce sentiment de déclassement social va le pousser dans les bras d’un groupuscule d’extrême droite. « Jouer avec le feu » est l’adaptation de « Ce qu’il faut de nuit » (dommage de ne pas avoir conservé ce titre) de Laurent Petitmangin. Les réalisatrices se concentrent sur la cellule familiale, sur ces trois hommes liés, soudés et qui vont pourtant s’éloigner. Elles montrent bien la fascination de la violence, de la force virile chez Félix et sa profonde désillusion. Il est incarné par un toujours impressionnant Benjamin Voisin. Face à lui l’incompréhension, l’impuissance du père sont portées par un Vincent Lindon, sensible et émouvant. Stefan Crepon incarne Louis et donne beaucoup de profondeur à ce personnage que l’on aimerait voir plus. Le film souffre de quelques longueurs mais ses acteurs sont exceptionnels.

 

  • « La chambre d’à côté » de Pedro Almodovar : Elles ne s’étaient pas vues depuis des années mais quand Ingrid apprend que Martha est à l’hôpital, elle s’y précipite. Les deux amies renouent leur lien rapidement et ne se quittent plus. Martha est atteinte d’un cancer incurable et elle demande à son amie de partager ses derniers jours dans une somptueuse villa isolée à la campagne. Elle emporte une pilule létale. Si, au matin, la porte de sa chambre est ouverte, c’est qu’elle est toujours en vie. Pedro Almodovar traite de manière frontale un sujet de société qui fait beaucoup débat, notamment en France, celui de choisir de mourir dignement. Le personnage de Martha a tout prévu, tout anticipé (jusqu’aux les poursuites judiciaires pour Ingrid), il n’y a aucun mélo, aucune larme lorsqu’elle l’explique à son amie. C’est une manière de dépassionner le sujet, le choix est mûri et réfléchi. Le film doit beaucoup à ses deux interprètes : Tilda Swinton et Julianne Moore qui apportent profondeur et délicatesse à leurs personnages. L’esthétique du film est très léchée, presque trop lisse pour Almodovar, son côté fantasque m’a un peu manqué dans ce film finalement très intellectuel.
  • « Un ours dans le Jura » de Franck Dubosc : Michel et Cathy sont vendeurs de sapin dans un petit village du Jura. Lors d’un trajet pour rentrer chez lui, Michel évite un ours et dérape sur la route verglacée. L’accident provoque la mort de deux personnes. N’ayant plus les moyens de payer l’assurance de sa voiture, il veut se débarrasser des corps et demande à sa femme de l’aider. Dans la voiture des défunts, ils découvrent un sac rempli de billets, de quoi combler leurs dettes. Franck Dubosc plonge ses personnages dans une intrigue policière bien noire qui évoque le « Fargo » des frères Coen et « Un plan simple » de Scott Smith. Son film est drôle, enlevé, amoral (même le prêtre sera tenté par l’argent !). Franck Dubosc inscrit parfaitement bien ses personnages dans ce cadre naturel enneigé et grandiose. Il a su également parfaitement s’entourer avec Laure Calamy en Cathy débrouillarde, Benoit Poelvoorde en gendarme papa poule, Emmanuelle Devos en tenancière de boite échangiste, Joséphine de Meaux en gendarme pleine d’empathie. « Un ours dans le Jura » est un film très plaisant, divertissant, plein de rebondissements dingues et farfelus. 

Les enfants du chemin de fer d’Edith Nesbit

« Au commencement, Roberta, Peter et Phyllis n’avaient aucun intérêt particulier pour le chemin de fer. Ce n’était à leurs yeux qu’un moyen de transport pour se rendre à Londres et assister à des spectacles de magie, admirer les animaux du jardin zoologique ou visiter le musée de Madame Tussaud. » Les trois enfants vivent paisiblement dans la banlieue de Londres avec leurs parents. Leur vie va être bouleversée lorsque deux hommes débarquent un soir chez eux et emmènent leur père. Leur mère, souhaitant les protéger, ne leur explique pas la raison du départ de leur père. Mais rapidement, les finances de la famille chutent. La mère écrit des histoires sans que cela soit suffisant pour les faire vivre. Ils doivent quitter Londres pour la campagne du Yorkshire. Les enfants s’habituent à leur nouvelle vie notamment grâce au chemin de fer et à ses salariés chaleureux et accueillants.

« Les enfants du chemin de fer » est un classique de la littérature jeunesse anglaise qui date de 1906 et il est publié pour la première fois en français. Il a été adapté à plusieurs reprises pour le cinéma ou la télévision. Roberta, Peter et Phyllis vont vivre de nombreuses aventures et vont se montrer extrêmement ingénieux et courageux (pour prévenir le conducteur d’un train d’un éboulement sur les voies ou pour sauver un enfant d’un départ de feu). Ce sont aussi des enfants ordinaires qui se chamaillent et font des bêtises même s’ils essaient de se comporter le mieux possible pour soulager leur mère. Inutile de vous dire que ces trois-là sont très attachants et qu’il est bien difficile de les quitter.

De l’aventure, du suspens, de l’émotion, de l’amitié, de l’humour, de la tendresse, voilà les ingrédients qui rendent « Les enfants du chemin de fer » précieux et intemporel.

 Traduction Amélie Sarn

Un plan simple de Scott Smith

Hank Mitchell est comptable dans une petite ville reculée de l’Ohio. Il mène une vie paisible, plutôt aisée avec sa femme enceinte. Il aura toujours tout fait pour que sa famille ne manque de rien, pour ne pas connaître le sort de ses parents qui durent vendre leur ferme après une faillite. Ils décédèrent dans un accident de voiture. Depuis, chaque année pour l’anniversaire de leur père, Hank et son frère Jacob, qui ne sont pas très proches, se rendent au cimetière. Ce 31 décembre 1987 ne se déroule pas comme les précédents. Jacob vient chercher son frère avec son pick-up à bord duquel se trouvent son chien et son ami Lou. Pour éviter un renard, le pick-up dérape sur la route verglacée, s’immobilise. Le chien en profite pour s’échapper et pour prendre en chasse le renard. C’est en cherchant le chien que les trois hommes vont découvrir la carcasse d’un petit avion accidenté au milieu de la forêt. Le pilote est bien évidemment mort mais dans le cockpit, Hank découvre un sac contenant quatre millions de dollars. Les trois comparses décident de les garder mais ne commenceront à les dépenser que dans six mois. Une idée qui semble sensée et raisonnable mais qui se révèlera lourde de conséquences.

« Un plan simple » est un formidable roman noir, haletant et à l’ironie glaçante. C’est le récit d’un engrenage infernal, sanglant dans lequel se trouve piégé un homme ordinaire. Hank pensait avoir tout ce dont il rêvait dans la vie mais l’argent change tout : « En nous ouvrant les portes du rêve, l’argent nous avait amenés à mépriser notre existence présente. Mon boulot au magasin, notre maison pré-fabriquée, l’agglomération qui nous entourait, tout cela faisait déjà partie du passé dans notre esprit. Étriquée, grise, invivable, telle était notre situation avant que nous ne devenions millionnaires. » Et pour que cette vie nouvelle advienne, Hank va aller très, très loin dans l’horreur. Plus notre héros s’embourbe dans ses crimes, ses mensonges et plus il est fataliste comme si la violence était sa seule option pour s’en sortir. Hank aurait du se rappeler que l’argent ne fait pas le bonheur.

Si vous aimez l’ambiance de « Fargo » (le film et la série), « Un plan simple » est un roman qui va forcément vous plaire. Sa mécanique implacable, efficace, est aussi terrible pour ses héros qu’elle est réjouissante pour ses lecteurs.

Traduction Eric Chédaille

Les causes perdues de Violet Trefusis

Emilie Rateau, jeune femme née à Poitiers, est embauchée comme préceptrice de la nièce de la comtesse Gertrude de Béanthes à Paris. Dans un hôtel particulier somptueux, la comtesse mène une vie très austère et sa pingrerie est légendaire. Elle veut conserver tout son héritage pour Ghislain, son neveu, qui la flatte à chacune de ses visites. Emilie et la jeune Yolande ont la vie dure : peu de nourriture, pas de chauffage, aucun amusement. C’est la baronne Solange de Petitpas, la cousine de la comtesse, qui a proposé ce poste à Emilie en pensant l’aider. La baronne vit à Poitiers et avait de l’affectation pour le père photographe de la jeune fille.

Violet Trefusis, membre de la haute société anglaise, a écrit ce roman en français en 1941 et il faut souligner la très grande qualité de son écriture. « Les causes perdues » est une étude de mœurs se déroulant dans l’aristocratie française. Le roman est composé de deux parties. La première est consacrée à la vie d’Emilie chez la comtesse alors que la deuxième se déroule à Poitiers dans l’entourage de la baronne (elle parle notamment de jeune femme qui héritera du frère de la baronne). Les portraits sont piquants, plein d’une ironie mordante. Mais l’ensemble est assez décousu, on perd totalement de vue Emilie Rateau dans la deuxième partie alors que son journal ouvre le roman.

Je découvre Violet Trefusis, qui fut l’amante de Vita Sackville-West, avec ce roman qui malheureusement ne m’a pas totalement convaincue malgré une écriture remarquable.

Terres promises de Bénédicte Dupré La Tour

Cet incroyable premier roman nous plonge dans le far-west sans que ni date ni lieu ne soient jamais précisés. Bénédicte Dupré La Tour joue avec l’imaginaire de son lecteur et les codes du genre : la ruée vers l’or, une terre promise que l’on cherche toujours plus loin au-delà des montagnes, des massacres de natifs, des saloons où l’on trouve des prostituées. Chaque chapitre est consacré à un personnage et pourrait être en soi une formidable nouvelle. Mais « Terres promises » est bien un roman choral puisque on recroise les personnages d’un chapitre à l’autre. Des lettres entrecoupent ce roman, celles d’Eliott Burns qui écrit à ses proches avant d’être exécuté. Son histoire est l’une des plus belles et touchantes du livre.

Bénédicte Dupré La Tour nous montre l’envers du décor, les perdants du nouveau monde. Le ton des chapitres est assez sombre, cruel. Les vies des personnages sont faites de violence et de brutalité. L’autrice écrit de très beaux personnages féminins comme Eleanor Dwight, la prostituée, Kinta, la veuve native ou Rebecca Strattman, mariée à un homme beaucoup plus âgé. Chacune tente de prendre son destin en main, de conquérir une forme de liberté, chacune sera brutalisée par les hommes. L’espoir est une denrée rare dans ces terres promises qui sont sauvages et âpres.

Le premier roman de Bénédicte Dupré La Tour est sidérant de maîtrise et d’habileté dans sa construction. L’autrice nous offre une fresque captivante dans une langue fluide et d’une grande beauté.

Absolument et pour toujours de Rose Tremain

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A l’âge de 15 ans, Marianne Clifford tombe éperdument amoureuse de Simon Hurst, un jeune homme de 18 ans qu’elle a rencontré dans une boom. Il est beau, prometteur puisqu’il va tenter l’examen d’entrée à Oxford. Après avoir perdu sa virginité à l’arrière de la voiture de Simon, Marianne se languit de lui dans son pensionnat. Elle néglige ses études puisque son avenir est tout tracé : elle va épouser Simon. Malheureusement, le jeune homme rate son examen et déçoit profondément les espoirs de ses parents qui décident alors de l’envoyer à la Sorbonne. Loin des yeux, loin du cœur, Simon écrit peu à Marianne qui dépérit. L’avenir dont elle avait tant rêvé s’effondre.

« Absolument et pour toujours » nous permet de suivre le destin de Marianne à travers le temps et de voir le cours prit par sa vie après le départ de Simon. Une fois devenue adulte, Marianne continue à vivre avec le fantôme de la vie dont elle avait rêvé. Elle semble tout faire par dépit, sans réelle envie. Le personnage de Marianne est follement romanesque, plein de fantaisie, pétillant et avec un humour piquant. J’ai pris plaisir à la suivre durant le roman, à la voir chercher sa place, sa propre voix. Rose Tremain évoque également les relations parents-enfants dans les années 50 faites de non-dits, de secrets enfouis et d’une froideur qui est en fait de la pudeur.

J’ai été séduite par « Absolument et pour toujours », par son personnage principal attachant, par sa fin qui éclaire de manière différente l’histoire que l’on vient de lire.

Traduction Françoise du Sorbier

La disparue de la réserve Blackfeet d’Anaïs Renevier

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Aux Etats-Unis, une femme native disparaît toutes les huit heures dans une grande indifférence. Ashley Loring Heavyrunner est l’une d’elle. En juin 2017, elle se rend à une fête dont elle ne reviendra jamais. Elle avait 20 ans et sept ans après sa disparition, son corps n’a toujours pas été retrouvé. Anaïs Renevier a mené une enquête rigoureuse et passionnante sur Ashley et plus largement sur les très nombreuses disparitions de femmes natives aux Etats-Unis (mais c’est le cas aussi au Canada). 

Plusieurs facteurs expliquent ces disparitions, ces meurtres et le désintérêt des autorités. Les Amérindiens subissent des violences depuis cinq siècles, ils ont été méthodiquement exterminés, aussi bien physiquement qu’économiquement et culturellement. Leur situation aujourd’hui découle de ce massacre originel. Dans les réserves, la pauvreté est endémique, la drogue et l’alcool y font de terribles ravages. Ce sont de plus de très vastes territoires, isolés, comme la réserve des Blackfeet, au cœur d’une nature sauvage et dangereuse. Anaïs Renevier explique également très bien l’inaction récurrente des autorités. La réserve dépend de deux forces de l’ordre (police tribale, police d’Etat) et de deux agences fédérales (FBI et BIA). Chacune se renvoie la balle lors de disparitions et rien n’avance. « Les enquêtes passent à la trappe, les dossiers ne sont jamais instruits. Dans le cas d’Ashley Loring Heavyrunner et dans toutes les affaires de disparitions, la question est encore plus difficile à trancher, il n’existe aucune certitude qu’un meurtre a été commis. » Les familles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Dans le cas d’Ashley, sa sœur Kimberley a fait en sorte qu’elle ne soit pas oubliée. Elle a organisé des battues dans la réserve, des marches et est allée jusqu’au Congrès pour témoigner. Depuis deux ans, Loxie, la mère d’Ashley et Kimberley, a repris le flambeau sans malheureusement obtenir plus de résultats. 

Anaïs Renevier dresse un constat dramatique et consternant sur la situation des femmes natives aux Etats-Unis. Une enquête qui nous éclaire sur un sujet dont on entend peu parlé ce côté-ci de l’Atlantique. 

Ouvriers, artisans du beau selon Caillebotte de Dominique Auze

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En s’appuyant sur « Les raboteurs de parquets » de 1875, Dominique Auzel dresse le portrait de Gustave Caillebotte, mort brutalement à l’âge de 45 ans en 1894. C’est au travers de différentes voix, de différentes époques que s’esquisse l’image du peintre, dont la vie privée a conservé une part de mystère. L’auteur donne la parole à l’un des raboteurs du tableau, à Caillebotte lui-même, à son frère Martial, à sa compagne Charlotte Berthier, à Monet, à un jeune étudiant de 2020. Dominique Auzel trace ainsi le parcours de Caillebotte de ses débuts en peinture à sa reconnaissance au travers d’une vente aux enchères chez Christie’s à New York en novembre 2020 où le J. Paul Getty Museum fit l’acquisition de « Jeune homme à sa fenêtre ».

« Ouvriers, artisans du beau selon Caillebotte » entre en résonnance avec l’exposition actuellement visible au musée d’Orsay. « Je cherche à saisir l’homme moderne dans les espaces publics et privés, oublier les fonds neutres, vides et désincarnés de l’académisme pour redonner une place à mes contemporains, dans leur propre environnement. » C’est exactement ce qui est souligné dans l’exposition. A travers les tableaux exposés et ce livre, on découvre aussi sa passion pour le nautisme inoculée par Alfred Sisley, le dévouement de Caillebotte au groupe des impressionnistes auquel il participera et dont il deviendra collectionneur, son goût partagé avec Monet pour l’horticulture. Dominique Auzel souligne la générosité (envers ses amis, envers l’Etat français à qui il légua sa collection), la discrétion de Gustave Caillebotte mais aussi la formidable modernité de ses cadrages, des thématiques présentes dans ses œuvres.

« Ouvriers, artisans du beau selon Caillebotte » éclaire la personnalité du peintre et son travail. Le livre de Dominique Auzel est une excellente entrée en matière pour l’exposition du musée d’Orsay.

King Winter’s birthday de Jonathan Freedland et Emily Sutton

Winter

C’est l’anniversaire du roi Hiver et il souhaite organiser une fête spéciale. Il veut faire venir ses frères et ses sœurs : la reine Printemps, le roi Eté et la reine Automne. Le roi Hiver se souvient avec émotion des moments passés ensemble durant l’enfance et il est enchanté d’accueillir sa famille dans son palais. Mais pendant que la fratrie festoie, de drôles d’évènements se déroulent dehors. La nature est déboussolée.

« King Winter’s birthday » est un très joli conte qui met en avant le respect de la nature, du rythme des saisons. En prenant connaissance de l’origine de cette histoire, on peut y voir d’autres thématiques. Jonathan Freedland s’est inspiré d’un texte écrit par Ullrich Alexander Boschwitz, un juif allemand qui fut interné dans un camp sur l’île de Man en 1939. C’est là qu’il rédigea ce conte. « King Winter’s birthday » peut alors être lu comme un retour à l’ordre normal des choses après une période chaotique. Le texte évoque aussi le fait d’être séparé de ses proches et de les retrouver dans ses souvenirs. Le contexte historique de son écriture rend ce conte particulièrement émouvant. Il est sublimé par les splendides dessins d’Emily Sutton, l’une de mes illustratrices favorites. Les illustrations sont lumineuses, colorées et regorgent de détails.

Un véritable régal que cet album aussi bien pour sa beauté formelle que pour sa touchante histoire.

Bilan 2024

Une nouvelle année pointe son nez, l’heure du bilan 2024 est donc venue. Le total de mes lectures se montent à 105 livres (romans, BD, albums confondus). Il est toujours difficile de choisir mais j’ai conservé six romans qui ont été des coups de cœur :

Best romans

1-« La petite bonne » de Bérénice Pichat : remarquablement écrit dans une langue poétique et merveilleuse, ce roman raconte la rencontre de trois solitudes avec délicatesse et pudeur.

2-« Willibald » de Gabriela Zalapi : dans ce roman, l’autrice poursuit son exploration de son histoire familiale commencée avec « Antonia » et poursuivie par « Illaria ». Les trois textes m’ont enchantée mais j’ai été encore plus touchée par Willibald, ce personnage élégant, cosmopolite, mystérieux au destin tourmenté.

3-« Sur l’île » d’Elizabeth O’Connor : un premier roman qui déploie une atmosphère et une écriture d’une rare beauté pour nous parler du destin d’une jeune femme sur une île sauvage et hostile du Pays de Galles à la veille de la seconde guerre mondiale.

4-« Ironopolis » de Glen James Brown : encore un premier roman qui sidère par la maîtrise de son auteur. La construction est époustouflante, elle mélange les genres littéraires, brasse les époques et les générations pour dresser le portrait d’une ville ouvrière du nord de l’Angleterre.

5-ex-aequo : « Sous la menace » de Vincent Almendros, un roman à l’atmosphère lourde, inquiétante et qui se révèle totalement glaçant. « D’acier » de Silvia Avallone, ce roman réaliste, social met en scène deux adolescentes qui vont perdre leurs illusions et leur insouciance dans une ville frappée par la désindustrialisation.

J’ai achevé cette année 2024 avec trois formidables titres des éditions du Typhon qui montrent à quel point cette maison d’édition est précieuse et son catalogue varié : « Un plan simple » de Scott Smith qui décrit un engrenage sanglant et infernal, un polar bien noir comme je les aime ; « Roman de Ronce et d’Epine » où la talentueuse Lucie Baratte nous emmène à nouveau dans l’univers du conte aux côtés de sœurs jumelles plongées dans une forêt mystérieuse et menaçante ; « Muncaster » de Robert Westall où une gargouille de cathédrale sème le trouble chez un cordiste venu réparer la girouette.

Pour les albums et bande-dessinées, j’en ai sélectionnés cinq :

Best albums

1-« Copenhague » de Pandolfo et Risbjerg : réjouissante, loufoque, drôle, tendre, cette bande-dessinée, dont l’intrigue est une enquête autour de la sirène de la capitale danoise, est un pur régal.

2-« Rose à l’île » de Michel Rabagliati : Paul part s’isoler sur une île de l’estuaire du Saint Laurent, sa fille l’y rejoint. Ce premier roman illustré de Michel Rabagliati est le récit lumineux et doux d’une reconstruction au cœur d’une nature accueillante et luxuriante.

3-« King Winter’s birthday » de Jonathan Freedland et Emily Sutton : Emily Sutton est l’une de mes illustratrices préférées et son dernier album est une merveille. Ce conte met en avant le respect de la nature et du rythme des saisons. Il parle également de la douleur d’être séparé des siens.

4-« La route » de Manu Larcenet : le dessinateur adapte le roman de Cormac McCarthy avec brio et rend parfaitement l’atmosphère violente, menaçante et sombre de ce monde dévasté.

5-« Les Pizzlys » de Jérémie Moreau : encore un titre où la place de la nature est prépondérante et qui montre les ravages du changement climatique. Le travail sur la couleur, le graphisme de l’album m’ont totalement séduite.

Best ciné

Mon année de cinéma a été marquée par cinq films et ce sont deux films d’animation qui arrivent en tête :

1-« Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau » de Gints Zilbalodis : un chat va devoir affronter une montée des eaux subite et va trouver de l’aide auprès d’autres animaux. La qualité de l’animation, la beauté des décors et paysages font de ce film un bijou qui rappelle l’univers d’Hayao Miyazaki.

2-« Mon ami robot » de Pablo Berger : l’histoire d’une amitié improbable entre Dog et un robot commandé sur internet, que de tendresse et de délicatesse dans ce film dont les personnages sont infiniment touchants. Et la bande-son des années 70-80 est top !

3-« L’histoire de Souleymane » de Boris Lojkine : un film immersif, haletant, tendu, bouleversant qui ne laisse aucun répit à son personnage, un jeune guinéen sans papier qui tente de survivre à Paris.

4-« The outrun » de Nora Fingscheidt : adapté du livre d’Amy Liptrot, ce film est le récit d’une rédemption, celle de son héroïne Nora qui doit se débarrasser de ses démons et part seule sur une île du nord de l’Ecosse balayée par les vents. La beauté des paysages, la construction du récit, le talent de Saoirse Ronan en font un film marquant.

5-« Emilia Perez » de Jacques Audiard : un pari fou et périlleux que cette comédie musicale qui raconte le changement de sexe d’un narcotrafiquant.  Pari réussi grâce à une mise en scène flamboyante, des actrices incroyables, une musique parfaite, Jacques Audiard n’est décidément jamais là où on l’attend.

2024 s’achève pour laisser la place à 2025, je vous souhaite de très belles fêtes de fin d’année et une nouvelle année lumineuse, joyeuse, riche de rencontres, de lectures et de gourmandises !