Les deux visages du monde de David Joy

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Après des années à Atlanta, Toya Gardner décide de passer l’été chez sa grand-mère Vess Jones dans la petite ville de Sylva en Caroline du nord. Devenue artiste, Toya souhaite interroger les racines de sa famille et elle ne tarde pas à vouloir dénoncer l’histoire esclavagiste du comté de Jackson. Cela n’est bien entendu pas du goût d’une partie de la population qui honore toujours le passé sudiste de leurs ancêtres. Parallèlement aux actions menées par la jeune femme, Ernie Allison, adjoint au sheriff, interpelle un homme qui se balade avec un costume du Ku Klux Klan dans sa voiture et un carnet de noms de dignitaires de la région qui en seraient membres. L’insistance d’Ernie à vouloir creuser l’enquête ne plaît pas beaucoup à sa hiérarchie. Quelques semaines plus tard, deux terribles crimes vont venir assombrir le quotidien en apparence paisible des habitants de Sylva.

Dans son cinquième roman, David Joy continue à explorer son territoire, la Caroline du nord, où il est né et où il vit toujours. L’intrigue est ici parfaitement maîtrisée, haletante et elle ne cesse de nous surprendre. « Les deux visages du monde » est également une radiographie sociale de ce territoire. Toute la première partie m’a fait penser au dernier roman de S.A. Cosby, « Le sang des innocents », où la célébration du passé sudiste, symbolisé par une statue, était au cœur de l’intrigue. David Joy traite cette thématique de manière différente, sous l’angle de deux réalités qui coexistent sans se comprendre. Le titre original l’exprime d’ailleurs parfaitement : « Those we thought we knew ». Le shérif Coggins se rend compte lors des évènements que ses amis noirs, Vess Jones et son mari aujourd’hui décédé, n’ont pas du tout le même ressenti sur les années écoulées. Le shérif pensait le racisme éradiqué et voyait comme du folklore les manifestations autour du passé sudiste de Sylva. L’été, où Toya revient chez elle, va servir de révélateur pour beaucoup d’habitants de la profonde fracture qui existe toujours entre les communautés.

David Joy s’appuie, pour construire son intrigue, sur de très beaux et très forts personnages féminins comme celui de Toya, jeune femme déterminée et engagée, mais également celui de sa grand-mère Vess dont l’abnégation et le courage ne peuvent qu’émouvoir le lecteur. L’inspectrice Leah Green est également très intéressant car son enquête remettra profondément en cause sa carrière et ses convictions.

« Les deux visages du monde » est un excellent roman noir, éminemment social, parfaitement maîtrisé et qui ne cesse de surprendre son lecteur. Du très grand David Joy.

Traduction Jean-Yves Cotté

Trois étés de Margarita Liberaki

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Trois étés à Kiphissia, petite ville située au-dessus d’Athènes, avant la seconde guerre mondiale racontés par Katerina, la plus jeune de trois sœurs, qui est impétueuse, indécise, rêveuse et indépendante. Sa sœur aînée, Maria, est sensuelle et réaliste tandis qu’Inphanta est plus froide et distante. Les trois sœurs vivent avec leur mère, divorcée, leur tante restée célibataire et leur grand-père qui a vécu douloureusement le départ de sa femme, d’origine polonaise,  lorsque ses filles étaient enfants. L’histoire de cette grand-mère scandaleuse reste un sujet tabou pour la famille et titille la curiosité de sa petite-fille Katerina.

« Trois étés » est le deuxième roman de Margarita Liberaki et il fut publié en 1946. Il fut traduit en français grâce à l’insistance d’Albert Camus mais il n’a malheureusement jamais été republié depuis alors que ses qualités sont nombreuses. « Trois étés » est un roman d’apprentissage, le récit sur trois saisons du quotidien de trois jeunes filles et de leurs proches. Tout n’est que sensation, sentiment, bruissement de la vie qui s’écoule. L’écriture de Margarita Liberaki est extrêmement poétique, lumineuse, sensible et impressionniste. La narration appartient à Katerina mais elle tend par moments vers le rêve, le fantasme et nous offre également les points de vue des autres personnages. « Je me rappelle les années passées comme si elles étaient un jour, un instant » (traduction Jacqueline Peltier) Le récit est également emprunt d’une douce mélancolie qui est renforcée par la description précise des saisons, de la disparition de l’été pour la fraîcheur de l’automne.

Margarita Liberaki a créé des personnages féminins très intéressants, très complexes, s’éveillant à la séduction, à l’amour et entrant peu à peu dans l’âge adulte en assumant des choix de vie très différents. L’ensemble des personnages féminins est d’ailleurs très moderne pour l’époque : la grand-mère qui quitte tout par amour, la mère divorcée et la tante qui choisi de ne pas se marier. Une famille atypique que l’autrice décrit avec beaucoup de tendresse.

« Trois étés » a la langueur, la sensualité et la douceur de l’été. La poésie de l’écriture de Margarita Liberaki est admirable et donne toute son intensité à ce récit d’apprentissage.

Célèbre de Maud Ventura

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« Il est beaucoup question du syndrome de l’imposteur. Vivre avec l’impression de ne pas mériter ses réussites, d’avoir eu de la chance, d’être passé entre les gouttes, de voler la place de quelqu’un de plus compétent. De mon côté, je dois affronter l’angoisse inverse et inavouable : je pense que j’ai un talent fou et je me demande quand le monde entier finira par s’en rendre compte. Pour moi, l’injustice suprême serait que mon génie passe inaperçu. Je suis exceptionnelle, mais je crains que jamais il ne me soit permis d’en faire la brillante démonstration. » Cette jeune femme, à l’égo démesuré, c’est Cléo Louvent dont le seul but dans la vie est de devenir mondialement célèbre. Brillante, intelligente, totalement névrosée, elle va travailler d’arrache-pied pour réaliser son rêve et devenir la nouvelle star de la chanson. Quand elle percera, son ascension sera foudroyante.

J’avais beaucoup apprécié « Mon mari », le premier roman de Maud Ventura. J’étais donc ravie de la retrouver en cette rentrée littéraire. Et même si j’ai un petit bémol sur le roman, la lecture de « Célèbre » a été globalement réjouissant. Le point fort du roman est sa détestable héroïne. Cléo a des côtés attachants (son envie de perfection s’accompagne de terribles punitions qu’elle s’inflige) mais au fur et à mesure de la lecture, elle devient parfaitement odieuse mais uniquement dans les coulisses. Et son cynisme est jubilatoire, elle joue avec les médias, les fans, se créant un personnage sympathique et empathique. Elle connaît tous les codes pour se donner une image positive et ainsi durer dans le temps. Elle maitrise tout jusqu’à l’obsession ce qui la rapproche de la première héroïne du premier roman de Maud Ventura. Je vous laisse découvrir comment la gloire de Cléo prendra fin.

Le portrait de Cléo Louvent est féroce, le personnage est détestable à souhait ! Je pense néanmoins que le récit de son ascension s’étend un peu en longueur. Il n’en reste pas moins que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire « Célèbre ».

Bilan livresque et cinéma d’août

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Nous voici déjà en septembre, il est donc temps de revenir sur les livres qui m’ont accompagnée durant le mois d’août :

-« La fileuse de verre » de Tracy Chevalier qui sait toujours raconter des histoires, décrire un artisanat avec précision mais dont je n’ai pas compris la parti pris narratif ;

-« Un métier dangereux » où Jane Smiley s’amuse à détourner les codes du western pour nous offrir un roman féministe et plein de charme ;

-« Trois étés » de Margarita Liberaki, un roman hautement conseillé par mon amie Emjy et qui est roman d’apprentissage intense, lumineux, écrit dans une langue poétique ;

-« Célèbre » qui est le deuxième roman de Maud Ventura : cynique, réjouissant et une héroïne que l’on adore détester ;

-« Les deux visages du monde » où David Joy est au sommet de son art avec un roman noir, éminemment social et politique et qui fait la part belle aux personnages féminins ;

-« Les hommes manquent de courage » de Mathieu Palain qui dévoile la vie chaotique et bouleversante d’une femme qui a toujours du subir la violence des hommes ;

-« Justine » de Lawrence Durrell, premier volet du fameux Quatuor d’Alexandrie, exigeant, parfois difficile à suivre mais les descriptions d’Alexandrie sont ébouriffantes de beauté et de poésie ;

-« D’acier » de Sylvia Avallone que je découvre enfin avec son premier roman qui décrit l’amitié indéfectible de Francesca et Anna sur fond de misère sociale ;

-« L’imposture » de Zadie Smith, je triche un peu car je suis plongée dedans et forcément l’inspiration dickensienne et l’ironie de son autrice me plaisent beaucoup.

Pour cause de vacances loin de Paris, mon bilan cinéma est pauvre avec un seul et unique film :

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Aymeric est profondément gentil, il ne voit le mal nulle part. Lorsque, adolescent, il se fait larguer par sa copine, il lui trouve des excuses et garde précieusement les négatifs des photos qu’il a pris d’elle. Lorsque des copains l’entrainent dans un casse foireux, il y va sans se poser de question et se retrouve en prison pour dix huit mois. Aymeric se laisse porter par la vie, passe de petit boulot en petit boulot, sans véritable ambition. A l’hiver 2000, sa route recroise celle de Flo qui avait travaillé au Spar avec lui. La jeune femme est enceinte. Ils tombent amoureux et s’installe dans le gite de la mère de Flo. A la naissance de Jim, Aymeric est en extase devant lui. Il l’élève et l’aime comme son propre fils. La petite famille s’épanouit dans les paysages du Jura jusqu’à ce que le véritable père de Jim fasse son apparition.

Les frères Larrieu retrouve les paysages montagneux qui leur sont chers en adaptant le roman de Pierric Bailly. Ils suivent Aymeric pendant trente ans, dans ses joies, dans ses profondes douleurs et son incroyable abnégation. Le mélodrame est simple, sans mièvrerie aucune. Qui d’autre que Karim Leklou pour incarner ce personnage plein de tendresse, timide, discret ? Il est impeccable et bien entouré avec les fantasques Laëtitia Dosch et Sara Giraudeau et le mélancolique Bertrand Belin. Le film est épuré pour mieux laisser s’exprimer les émotions, l’amour infini d’Aymeric pour Jim est bouleversant.

 

 

La fileuse de verre de Tracy Chevalier

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1486, Venise est à son apogée commerciale. Murano, île située de l’autre côté de la lagune, regroupe les maîtres verriers depuis 1201, mesure prise pour éviter les incendies dans la Sérénissime. Les Rosso sont verriers de père en fils. Le père, Lorenzo, est un homme prudent qui gère son commerce en produisant peu de modèles : pas de lustres ou de chandeliers tarabiscotés, des objets simples mais de qualité. Ses fils Marco et Giacomo travaillent avec lui pour un jour prendre sa suite. Malheureusement, ce jour arrive plus vite que prévu, Lorenzo décède accidentellement. Marco est l’aîné et il doit devenir maestro pour prendre la tête de l’atelier. Mais il est encore jeune, fougueux et il écoute peu les conseils avisés de ceux qui l’entourent. Voyant les mauvaises décisions de son frère, Orsola décide d’apprendre à faire des perles à la lampe alors que les femmes n’ont pas leur place dans l’atelier. Outre les revenus générés par la vente de son travail, cela pourrait lui apporter une certaine indépendance.

Tracy Chevalier a l’art de nous plonger de façon immersive dans un métier, un artisanat. Avec « La fileuse de verre », la création de perles à l’aide d’une lampe à suif et soufflet n’aura plus de secret pour vous. Les couleurs, les formes (rosetta, canella, ulivetta, paternostro, etc…), tout est formidablement détaillé. Autre point fort du roman, les personnages, que l’on suit durant toute leur vie, sont attachants et incarnés. Le roman est une fresque familiale avec à sa tête Orsola qui tente de s’imposer dans un monde d’hommes.

Malheureusement, je n’ai pas été convaincue par le choix narratif de Tracy Chevalier. Le temps « alla veneziana » s’écoulerait beaucoup plus lentement que sur la terre ferme. Orsola et sa famille vont donc traverser les siècles en vieillissant très peu et en ne changeant pas du tout. J’avoue ne pas bien saisir ce choix et ce qu’il apporte. La famille Rosso traverse l’histoire et ses soubresauts (épidémie, peste, occupation autrichienne, 1ère guerre mondiale, etc…). Si le but est de montrer l’évolution du commerce du verre, de la place de la femme, de la perte d’hégémonie de Venise, il était possible de le faire avec la descendance d’Orsola. D’autant que les différences flagrantes d’époques ne se manifestent qu’à partir du 20ème siècle où les technologies évoluent et modifient vraiment le quotidien des personnages. Cela n’a pas perturbé ma lecture et c’est sans doute pour cela que je n’en vois pas l’intérêt.

Roman familial, fresque historique très documentée, « La fileuse de verre » reste un roman plaisant à lire malgré un choix narratif qui ne me semble pas pertinent.

Traduction Anouk Neuhoff

La disparition de Chandra Levy de Hélène Coutard

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Le 1er mai 2001, à Washington DC, Chandra Levy, stagiaire au bureau fédéral des prisons, disparait sans laisser de traces. La jeune femme avait quitté Modesto en Californie, où résident ses parents, en septembre 2000 après un master d’administration publique. Chandra a la tête sur les épaules, elle est sérieuse et très mâture sauf quand il s’agit de ses relations amoureuses. Elle apprécie les hommes plus âgés. « C’est quand l’amour frappe qu’elle ressemble de nouveau à ce qu’elle est une jeune fille naïve de 20 ans. Les hommes dont elle tombe amoureuse, c’est l’angle mort de sa sagesse. » A Washington, elle rencontre le député du parti démocrate Gary Condit et devient sa maitresse. Serait-il impliqué dans sa disparition ? Et qu’est-il arrivé à la jeune femme ?

Je lis pour la deuxième fois un livre de la collection « True crime » lancée par 10/18 et Society et l’enquête menée par Hélène Coutard est passionnante. Autant le dire dès le départ, la disparition de Chandra Levy fait partie des affaires non résolues et ce pour plusieurs raisons. L’affaire a été surexposée par les chaines d’info en continu qui, après la guerre du Golfe, se sont intéressées aux faits divers. La question de la moralité de Chandra, de sa vie sexuelle et sentimentale passe au premier plan dans les médias. Sa vie est analysée, jugée. Sa ressemblance avec Monica Lewinsky n’est pas étrangère à ce traitement médiatique. Le 11 septembre va stopper net cette enquête qui cumulait les erreurs de la part de la police : les bandes de la vidéosurveillance de l’immeuble de Chandra non visionnées, son ordinateur rendu inutilisable par un policier. Et cela continue après la découverte du corps de Chandra dans le Rock Creek Park en mai 2002. Gary Condit aura également menti longtemps sur sa relation avec Chandra ce qui ne facilita pas le travail de la police.

« La disparition de Chandra Levy » est une affaire très touchante, les parents de la jeune femme prometteuse ne sauront sans doute jamais ce qui lui arriva. Son amant voulait-il la voir disparaître ? A-t-elle été victime d’un serial killer ? Hélène Coutard décortique avec minutie cette enquête, les différentes pistes et témoignages et nous offre un récit immersif et prenant.

L’amour comme par hasard d’Eva Rice

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Pénélope Wallace vient d’une famille d’aristocrates anglais malheureusement désargentés. Elle vit avec sa mère, la superbe Tabitha qui se lamente sur leurs problèmes financiers, et son frère Inigo, qui rêve de devenir chanteur et n’écoute que de la musique américaine. La demeure familiale, Milton Magna Hall, est splendide et imposante mais elle a beaucoup souffert pendant la guerre. L’armée s’y était installée et a causé des dégâts que les Wallace tentent de réparer en vendant divers objets d’art et mobilier. La vie de Pénélope va basculer en novembre 1954 lorsqu’elle rencontrera de Charlotte Ferris à un arrêt d’autobus. La charmante inconnue va entraîner notre héroïne dans un taxi pour aller prendre le thé chez sa tante Clare. Pénélope y fait également la connaissance de Harry, le cousin de Charlotte, qui rêve de devenir magicien. Les bals, les diners mondains vont alors s’enchainer pour les trois amis devenus inséparables.

« L’amour comme par hasard » est un roman léger, pétillant comme une bulle de champagne qui coule à flot dans les réceptions où se rend Pénélope. Même si le contexte de la guerre est très présent (le rationnement prend seulement fin, les dégâts matériels), la jeunesse anglaise semble vouloir s’amuser pour mieux oublier cette période difficile. Les Teddy boys dictent la mode, tandis que la bonne musique vient forcément d’Amérique (Elvis fait ses débuts et la grande star du moment est Johnnie Ray). Tout est forcément plus glamour de l’autre côté de l’Atlantique !

Ce roman d’apprentissage m’a fait penser à d’autres romans : « La poursuite de l’amour » de Nancy Mitford pour l’élégance des tenues et le champagne, « I capture the castle » de Dodie Smith pour la famille excentrique et la demeure décrépite et « Rebecca » de Daphné du Maurier car Milton Magna Hall joue un rôle essentiel dans l’intrigue. D’excellentes références donc pour ce roman !

Malgré quelques longueurs, « L’amour comme par hasard » (en vo « The lost art of keeping secret » ce qui est beaucoup plus joli) est un roman plein de charme, lumineux et dont les personnages fantasques sont très attachants.

Traduction Martine Leroy-Battistelli

Les Brontë de Jean-Pierre Ohl

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En prévision d’un voyage dans le Yorkshire, j’ai relu l’excellente biographie que Jean-Pierre Ohl a consacré aux sœurs Brontë. Dans un style très fluide et en s’appuyant  sur de nombreuses sources, l’auteur nous propose un portrait précis et juste de cette fratrie qui fascine par son originalité et sa créativité. L’auteur revient sur les grands moments fondateurs qui ont nourri l’imaginaire des enfants Brontë : le jeu des masques institué par leur père Patrick pour que les enfants s’expriment librement, le pensionnat où seront envoyées les quatre filles aînées Maria, Elizabeth, Charlotte et Emily (les deux aînées décèderont après leur passage dans cette institution maltraitante que l’on retrouvera dans « Jane Eyre), les soldats de bois offert à Branwell par son père et qui seront le point de départ de leurs royaumes imaginaires Angria et Gondal, la liberté laissée par le révérend Patrick Branwell à ses enfants dans le choix de leurs lectures (romans, journaux, magazines).

Jean-Pierre Ohl rend à chaque enfant Brontë sa place dans la fratrie soulignant ainsi leur complémentarité, et il dessine des portraits très fins de chacun. Charlotte est celle que l’on connaît le mieux grâce à sa correspondance avec ses amies Mary Taylor et Helen Nussey. Elle est celle qui est curieuse du monde extérieur et veut être publiée (elle pousse ses sœurs à le faire également). Elle souffrira toute sa vie de dépression et après la mort de ses frère et sœurs, elle éprouvera de grandes difficultés à écrire ce qui la rend très touchante. Emily est celle qui est la plus attachée à Haworth et à sa lande. Elle est inflexible, revêche et montre un incroyable courage physique. Anne est la plus discrète, la plus calme, elle fait montre de beaucoup de stoïcisme, d’altruisme et d’abnégation. Jean-Pierre Ohl replace à leur juste valeur ses deux romans, malheureusement moins lus que ceux de ses brillantes aînées. Et il ne faut pas oublier Branwell, le plus prometteur et le plus protégé de la fratrie, sans doute plus doué avec les mots qu’avec des pinceaux. Vulnérable, il plonge, après de nombreuses déconvenues, dans l’alcool et l’opium. Mais Jean-Pierre Ohl rappelle à juste titre le rôle essentiel qu’il joua dans la dynamique familiale : « En tout cas, le rôle d’aiguillon, d’étincelle, de perpétuel stimulant dans la construction d’un univers imaginaire collectif à nul autre pareil ne peut guère lui être dénié. » 

Jean-Pierre Ohl revient sur la création du mythe autour des sœurs Brontë et la malédiction supposée qui les aurait frappées. Il tord le cou aux légendes et analyse de façon critique certaines biographies notamment celles d’Elizabeth Gaskell et de Daphné du Maurier. Enfin, il remet en perspective la vie de la famille Brontë dans le contexte historique et sociétal particulièrement mouvementé à l’époque.

Comme celle consacrée à Charles Dickens, Jean-Pierre Ohl a écrit ici une biographie passionnante, très agréable à lire et complète sur la famille Brontë que je vous invite à découvrir si, comme moi, elle vous fascine.

Bilan livresque et cinéma de juillet

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Sept livres et une bande dessinée m’ont accompagnée durant ce mois de juillet. Vous pouvez déjà lire mes avis sur le second roman de Benjamin Stevenson qui réjouira les amateurs d’Agatha Christie, sur le premier roman d’Anita Brookner qui est en partie autobiographique et parle de sa jeunesse et de ses débuts dans l’âge adulte, sur le flamboyant « Senso » de Camillo Boito et sur la délicieuse bande dessinée d’Edith adaptée d’un classique de la littérature jeunesse anglaise. Je vous parle très bientôt de « La disparition de Chandra Levy » de Hélène Coutard qui fait partie de la collection True crime de 10/18 et Society, de « L’amour comme par hasard » de Eva Rice, de la biographie des sœurs Brontë par Jean-Pierre Ohl que j’ai relue en prévision de mes vacances dans le Yorkshire et du dernier roman traduit de Margaret Kennedy « Les oracles ». 

J’ai également pu voir sept films en juillet dont voici mes deux préférés : 

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Des hommes épuisés, hébétés sont sortis d’un camion en plein désert. Ils viennent de sortir de la prison de Saidnaya en Syrie où ils ont été torturés. Deux ans après, on retrouve l’un d’eux à Strasbourg. Hamid travaille sur des chantiers. Mais sur son temps libre, il cherche un homme et tente de le retrouver en montrant sa photo dans les foyers de réfugiés, les restaurants syriens. Il pense le reconnaître et se met à le suivre. Hamid fait en fait partie d’un réseau qui poursuit les criminels syriens cachés en Europe. Mais comment être certain de ne pas faire d’erreur sur l’identité de son bourreau alors que l’on avait toujours les yeux bandés ?

« Les fantômes » est le premier film, remarquable, de Jonathan Millet. Venant du documentaire, il s’est beaucoup renseigné sur ces cellules de recherche de criminels ce qui donne beaucoup de solidité et de justesse à l’histoire d’Hamid. Comme dans un film d’espionnage, l’atmosphère est extrêmement tendue, lancinante. Le personnage d’Hamid y contribue, son visage fermé et buté ne laisse transparaître aucune émotion. Pour nous laisser percevoir malgré tout la souffrance profonde, la solitude du personnage, il fallait un acteur exceptionnel et Jonathan Millet l’a trouvé avec Adam Bessa, incroyablement magnétique. Inquiétant, troublant, tendu, « Les fantômes » est un grand film. 

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Après la mort de son mari policier lors d’une émeute, Santosh se voit offrir la possibilité de récupérer son poste puisqu’elle n’a ni travail ni enfant. Sa belle famille ne voulant pas entendre parler d’elle, elle n’a pas le choix et endosse les habits de policier.  Elle va découvrir une institution corrompue et extrêmement machiste. Sa situation s’améliore un peu quand une commissaire prend la tête de l’équipe où travaille Santosh. Les deux femmes vont bientôt s’épauler lorsque le corps d’une jeune fille dalit, une communauté très pauvre et déclassée, est retrouvée dans un puit. Elle a été violée et assassinée. 

Le premier film de Sandhya Suri est passionnant dans son analyse de la société indienne. Les personnages évoluent dans une zone rurale sous une chaleur accablante. La violence qui règne entre les différentes castes est très prégnante. Tout le monde se fiche de la jeune fille assassinée, seule Santosh s’obstine à vouloir faire la lumière sur cette affaire. Le mépris, l’intolérance entre les religions, la misogynie seront des freins dans son travail. Santosh et sa supérieure sont des personnages fascinants d’ambiguïté. La première se révèle une excellente policière à l’instinct sûr mais capable aussi d’une grande violence. La deuxième, sous couvert de défendre le droit des femmes, est capable d’avaler les pires couleuvres. « Santosh » est un thriller social, très réussi, qui nous montre la brutalité et l’inégalité de la société indienne. 

Et sinon : 

  • « Vice-versa 2 » de Kelsey Mann : Nous avions suivi le quotidien de la jeune Riley dans le premier « Vice-versa » et nous la retrouvons adolescente cette fois. De nouvelles émotions s’ajoutent à sa personnalité : Anxiété, Embarras, Envie et Ennui ( qui a un accent français  en vo !). Les sautes d’humeur de Riley se multiplient, l’envie de grandir et d’être prise au sérieux s’imposent. L’adolescente s’inscrit dans un stage de hockey sur glace participant aux sélections pour l’année suivante. Elle veut impressionner les filles plus âgées et leur coach, tant pis si cela doit la brouiller avec ses meilleures amies. Dans son cerveau, c’est Anxiété qui prend les commandes, expulsant bien loin Joie, Colère, Peur et Dégoût. Les studios Pixar réussissent parfaitement ce deuxième volet, le récit d’apprentissage de Riley se poursuit avec toujours autant de talent. L’adolescence, ce moment douloureux du passage de l’enfance à l’âge adulte, faite d’exaltation et de volonté d’intégration dans un groupe, est bien captée Les anciennes et les nouvelles émotions doivent apprendre à cohabiter et c’est toujours aussi drôle et touchant. 
  • « Gondola » de Veit Helmer : Employées d’un téléphérique reliant deux vallées géorgiennes, Iva et Nino se croisent plusieurs fois par jour dans les airs. Pour se séduire, elles commencent à s’envoyer des fruits en plein air, pour ensuite transformer leur cabine de manière de plus en plus perfectionnée : bateau, fusée, avion, etc… Elles s’offrent également des concerts suspendus. Le film de Veit Helmer est sans parole et d’une fantaisie poétique. Les deux amoureuses font preuve d’une créativité folle pour émerveiller l’autre et cela nous enchante. Les deux actrices, Mathilde Irrman et Nino Soselia, sont expressives, délicieuses de malice. Un film sans prétention, original et plein de charme. 
  • « El professor » de Maria Alché et Benjamin Naishtat : Marcelo est enseignant de philosophie à l’université de Puan. Lorsque son mentor décède, il est logiquement pressenti pour le remplacer. Mais le retour au pays du très populaire Rafael, qui enseignait en Allemagne, va compliquer la vie de notre héros. Maria Alché et Benjamin Naishtat nous offre un personnage très attachant, loin de l’image solennelle et sérieuse des professeurs d’université. Marcelo n’est pas sûr de lui en dehors de ses cours, il est maladroit (sa rencontre avec une couche de bébé usagée est mémorable). Il faut dire que son statut économique est précaire.  Il doit trouver d’autres moyens de subsistance comme donner des cours à une vieille femme riche qui s’endort en l’écoutant. Devoir prouver sa valeur face à Rafael permettra à Marcelo de reconsidérer ses schémas de pensée et de s’ouvrir au monde. En passant, les deux réalisateurs nous montrent à quel point l’université n’est pas un lieu sanctuarisé en Argentine et cela n’a pas du s’arranger depuis l’élection de Javier Milei.
  • « Juliette au printemps » de Blandine Lenoir : Juliette a trente ans et elle se remet tout juste d’une dépression. Elle part se réfugier dans la petite ville de son enfance où vivent toujours ses parents divorcés et sa sœur. Son père s’enferme dans sa solitude, sa mère s’est mise à peindre des tableaux érotiques et sa sœur, qui s’ennuie avec son mari, a pris un amant qui se déguise en lapin géant pour venir la voir. Pas sûr que ce soit le meilleur environnement pour que Juliette aille mieux. Le film de Blandine Lenoir est l’adaptation de la délicate bande dessinée de Camille Jourdy. Le point fort du film est son casting : Izia Igelin incarne l’héroïne, Jean-Pierre Darroussin en papa poule maladroit, Noémie Lovsky toujours parfaite en personnage fantasque, Sophie Guillemin en grand sœur fatiguée en quête de distraction. Le film oscille entre humour et émotion tout en restant un peu sage. 
  • « Le comte de Monte Christo » de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière : Comme « Les trois mousquetaires » précédemment, le destin d’Edmond Dantès fait encore l’objet d’une adaptation, à croire qu’il n’y a pas d’autres romans d’aventures dans la littérature française. N’ayant toujours pas lu le roman, je ne jugerai bien entendu pas la fidélité de l’intrigue. Le film dure 2h58 et il faut reconnaître que l’on ne s’ennuie pas et que les rebondissements s’enchaînent sans temps mort. Le casting est un atout essentiel, Pierre Niney s’en sort fort bien, les méchants (Bastien Bouillon, Laurent Lafitte et Patrick Mille) sont détestables à souhait, Anaïs Demoustier et Anamaria Vartolomei sont parfaites et émouvantes. « Le comte de Monte Christo » est un divertissement de qualité qui souffre néanmoins d’une musique et de mouvement de caméra grandiloquents. 

Un début dans la vie d’Anita Brookner

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« A 40 ans, le professeur Weiss, docteur ès lettres, savait que la littérature avait gâché sa vie. » Enfant, Ruth Weiss fut élevée par sa grand-mère, rigide et austère, qu’elle préférait à ses fantasques parents. Son père est libraire, dandy et égoïste. Sa mère est une actrice, superbement belle, excentrique et capricieuse. A la mort de sa grand-mère, la vie de Ruth devient totalement chaotique, la maison n’est plus entretenue. La jeune fille solitaire trouve alors refuge dans les livres. Sa passion pour la littérature, et notamment Balzac, va décider de l’orientation de toute sa vie. Elle l’emmènera jusqu’à Paris, quand jeune adulte, elle tentera de s’émanciper de son étrange famille.

« Un début dans la vie » est le premier roman d’Anita Brookner publié en 1981. Après avoir découvert l’autrice il y a des années avec « Hôtel du lac » (qui a été republié en 2023 par les éditions Bartillat), je suis ravie de l’avoir retrouvée avec ce texte largement autobiographique. L’apprentissage de la vie pour Ruth Weiss est assez amer puisque la solitude dominera sa vie. L’éducation, que ses parents ne lui donnèrent pas, se fera grâce aux héroïnes de Balzac ou celles de Dickens. Les études, le sérieux et la moralité seront ses piliers jusqu’à ce qu’elle soit confrontée à la vie réelle qui fait vaciller ses certitudes. « Elle aurait préféré que les livres aient raison. La patiente conquête de la vertu, les longues périodes d’épreuve, l’extase de la récompense bien gagnée : voilà tout ce à quoi elle n’aurait désormais plus droit. Elle s’était écartée du seul chemin qu’elle connaissait, et avait perdu toute compréhension du monde d’avant la chute. » Anita Brookner nous raconte, avec une grande acuité mais également avec un humour féroce, le parcours de Ruth, totalement démunie face à la vie. Les portraits, qu’elle fait de ses personnages, sont profonds et très justes.

« Un début dans la vie » est une excellente entrée en matière si l’on souhaite découvrir l’œuvre d’Anita Brookner. On y retrouve sa passion de la littérature et de Balzac, une héroïne solitaire par choix ou non et une atmosphère teintée de mélancolie.

Traduction Nicole Tisserand