Les oracles de Margaret Kennedy

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Non loin de Bristol, dans la petite ville de Summersdown, un terrible orage éclate. Il frappe notamment le jardin de Conrad Swann, sculpteur bohême et désargenté. L’arbre où aiment jouer ses enfants est foudroyé, ainsi qu’une chaise de jardin qui sera rangée dans l’appentis où l’artiste travaille. Le soir suivant la tempête, Conrad devait présenter sa nouvelle sculpture appelée l’Apollon. Mais lorsque les invités arrivent, Conrad manque à l’appel. Parmi le cercle d’intellectuels gravitant autour de lui, Martha Rawson est la plus redoutable et elle s’est autoproclamée sa meilleure amie et sa représentante. Il est hors de question pour elle de faire une croix sur l’Apollon. Elle fouille donc l’appentis et trouve une pièce métallique déformée, monstrueuse. Elle s’en empare et tente de convaincre la municipalité d’acheter ce qu’elle prend pour l’Apollon. Le quiproquo fait naitre des tensions dans le village jusqu’à faire oublier les enfants Swann livrés à eux-mêmes depuis la disparition de leur père.

Le point de départ des « Oracles » m’a beaucoup fait penser à celui du « Festin ». Les deux romans s’ouvrent en effet sur un évènement naturel aux conséquences dramatiques (l’effondrement d’une falaise et ici un très fort orage). Autre point commun, Margaret Kennedy a écrit deux contes moraux où les enfants sont les victimes de la stupidité des adultes. Dans « Les oracles », l’avidité, le snobisme intellectuel, l’orgueil sont moqués par l’autrice avec toujours autant de sagacité et d’ironie. Certains personnages, incapables de se remettre en question, seront tournés en ridicule. Le roman interroge également ce qu’est une œuvre d’art contemporaine, doit-elle être belle pour avoir de la valeur ? (Ses interrogations m’ont fait repenser au procès intenté par les Etats-Unis au sculpteur Brancusi).

Le ton de Margaret Kennedy est toujours grinçant, la lecture est savoureuse et par moments très drôle. Mais « Les oracles » n’est pas aussi réussi que « Le festin ». Le roman souffre de longueurs, d’un manque de rythme peut-être dû à l’arrivée un peu tardive du quiproquo artistique dans l’intrigue.

Des quatre romans de Margaret Kennedy que j’ai lus jusqu’à présent, « Les oracles » est celui qui m’a le moins enthousiasmée même si la comédie mordante reste plaisante à lire.

Traduction Anne-Sylvie Homassel

Justine de Lawrence Durrell

Justine

Sur une île des Cyclades, un homme se remémore son séjour à Alexandrie avant la seconde guerre mondiale. Il était enseignant, peu fortuné et en couple avec Mélissa, une danseuse de cabaret phtisique. Il fait la connaissance de Justine, mariée à Nessim, jeune homme riche et cultivé. Le narrateur tombe sous le charme de la mystérieuse et fascinante Justine. Il entre également dans le cercle intellectuel de son mari et y rencontre de nombreuses personnes singulières.

« Justine » est le premier volet du Quatuor d’Alexandrie écrit par Lawrence Durrell. Le récit rétrospectif du narrateur se fait par bribes, par fragments sans aucune chronologie. « Dans la grande tranquillité de ces soirées d’hiver il y a une horloge : la mer. Son trouble balancement qui se prolonge dans l’esprit est la fugue sur laquelle cet écrit est composé. » Le narrateur est pris dans les flux et les reflux de sa mémoire ce qui donne une tonalité mélancolique au texte. Les personnages eux-mêmes vont et viennent, apparaissent et disparaissent sur de nombreuses pages. Ils sont d’ailleurs très nombreux et Lawrence Durrell ne nous les fait découvrir que par petites touches. C’est par exemple le cas de Cléa dont le nom est cité au détour d’un paragraphe et nous ne la découvrirons pleinement que beaucoup plus tard.

« Justine » est un texte exigeant, difficile d’accès par moments en raison de références culturelles et historiques que je n’ai pas. La narration est labyrinthique, ce qui est passionnant mais demande une grande attention. En plus des propos du narrateur, nous avons accès également au journal intime de Justine et au roman parlant d’elle écrit par son premier mari. De quoi complexifier le récit !

Ce qui fait la force de « Justine » est la beauté saisissante de la plume de Lawrence Durrell. Elle excelle notamment lorsqu’il parle d’Alexandrie, personnage principal de son quatuor, qui se déploie au fil des saisons, de la langueur de l’été à la triste grisaille de l’hiver. « Quelques bouffées d’air et une pluie aigrelette sont les avant-coureurs de l’obscurité qui efface la lumière du ciel. Et maintenant, impalpable, invisible dans l’obscurité des chambres aux volets clos, le sable envahit tout, apparaît comme par magie sur les vêtements serrés depuis longtemps dans les armoires, s’insinue entre les pages des livres, se dépose sur les tableaux et sur les cuillères. Dans les serrures et sous les ongles. L’air sanglote, vibre, dessèche les muqueuses et injecte les yeux de sang. » 

La vie d’expatriés en Égypte avant la seconde guerre mondiale, l’amour et le désir qui s’affrontent et s’entremêlent, l’atmosphère de la ville d’Alexandrie, l’analyse des méandres de l’âme humaine, « Justine » aborde toutes ces thématiques au travers des brides de souvenirs du narrateur. Le premier volet du Quatuor d’Alexandrie ne se livre pas facilement mais la langue magnifique de Lawrence Durrell m’a totalement séduite.

Traduction Roger Giroux

Un métier dangereux de Jane Smiley

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1851, Monterey, Californie, Eliza travaille dans la maison close de Mme Parks depuis la mort de son mari. Il a été tué dans un bar et la jeune femme n’a versé aucune larme pour cet homme brutal et violent. Loin de son Michigan natal, Eliza n’avait guère de possibilité pour subvenir à ses besoins. Mrs Parks est d’ailleurs très attentionnée envers ses filles et les protège le plus possible des clients malsains. Eliza passe son temps libre avec son amie Jean, prostituée également mais pour les femmes. Ensemble, elles lisent les aventures du chevalier Dupin imaginées par Edgar Allan Poe. Lorsque des prostituées, d’autres maisons closes, disparaissent et sont ensuite retrouvées mortes, Eliza constate que leur sort n’intéresse pas les autorités. Elle décide donc de mener sa propre enquête et se met à soupçonner tous ses clients.

Avec « Un métier dangereux », Jane Smiley nous offre un roman extrêmement divertissant et très plaisant à lire. Elle croise avec aisance le western et l’enquête policière dans une Amérique d’avant la guerre de Sécession. L’arrière-plan sociétal et historique est parfaitement rendu, nous sommes bien dans le Far-West de la ruée vers l’or qui en laissa plus d’un sur le carreau (c’est le cas du mari d’Eliza). Le roman interroge également la place et l’indépendance des femmes au travers du destin d’Eliza qui n’avait pas choisi son mari et qui va acquérir au fil des pages une certaine indépendance.

Le plaisir, qu’a eu Jane Smiley à écrire ce roman, se ressent dans chacune des pages qui se dévorent avec gourmandise.

Traduction Carine Chichereau

Les deux visages du monde de David Joy

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Après des années à Atlanta, Toya Gardner décide de passer l’été chez sa grand-mère Vess Jones dans la petite ville de Sylva en Caroline du nord. Devenue artiste, Toya souhaite interroger les racines de sa famille et elle ne tarde pas à vouloir dénoncer l’histoire esclavagiste du comté de Jackson. Cela n’est bien entendu pas du goût d’une partie de la population qui honore toujours le passé sudiste de leurs ancêtres. Parallèlement aux actions menées par la jeune femme, Ernie Allison, adjoint au sheriff, interpelle un homme qui se balade avec un costume du Ku Klux Klan dans sa voiture et un carnet de noms de dignitaires de la région qui en seraient membres. L’insistance d’Ernie à vouloir creuser l’enquête ne plaît pas beaucoup à sa hiérarchie. Quelques semaines plus tard, deux terribles crimes vont venir assombrir le quotidien en apparence paisible des habitants de Sylva.

Dans son cinquième roman, David Joy continue à explorer son territoire, la Caroline du nord, où il est né et où il vit toujours. L’intrigue est ici parfaitement maîtrisée, haletante et elle ne cesse de nous surprendre. « Les deux visages du monde » est également une radiographie sociale de ce territoire. Toute la première partie m’a fait penser au dernier roman de S.A. Cosby, « Le sang des innocents », où la célébration du passé sudiste, symbolisé par une statue, était au cœur de l’intrigue. David Joy traite cette thématique de manière différente, sous l’angle de deux réalités qui coexistent sans se comprendre. Le titre original l’exprime d’ailleurs parfaitement : « Those we thought we knew ». Le shérif Coggins se rend compte lors des évènements que ses amis noirs, Vess Jones et son mari aujourd’hui décédé, n’ont pas du tout le même ressenti sur les années écoulées. Le shérif pensait le racisme éradiqué et voyait comme du folklore les manifestations autour du passé sudiste de Sylva. L’été, où Toya revient chez elle, va servir de révélateur pour beaucoup d’habitants de la profonde fracture qui existe toujours entre les communautés.

David Joy s’appuie, pour construire son intrigue, sur de très beaux et très forts personnages féminins comme celui de Toya, jeune femme déterminée et engagée, mais également celui de sa grand-mère Vess dont l’abnégation et le courage ne peuvent qu’émouvoir le lecteur. L’inspectrice Leah Green est également très intéressant car son enquête remettra profondément en cause sa carrière et ses convictions.

« Les deux visages du monde » est un excellent roman noir, éminemment social, parfaitement maîtrisé et qui ne cesse de surprendre son lecteur. Du très grand David Joy.

Traduction Jean-Yves Cotté

Trois étés de Margarita Liberaki

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Trois étés à Kiphissia, petite ville située au-dessus d’Athènes, avant la seconde guerre mondiale racontés par Katerina, la plus jeune de trois sœurs, qui est impétueuse, indécise, rêveuse et indépendante. Sa sœur aînée, Maria, est sensuelle et réaliste tandis qu’Inphanta est plus froide et distante. Les trois sœurs vivent avec leur mère, divorcée, leur tante restée célibataire et leur grand-père qui a vécu douloureusement le départ de sa femme, d’origine polonaise,  lorsque ses filles étaient enfants. L’histoire de cette grand-mère scandaleuse reste un sujet tabou pour la famille et titille la curiosité de sa petite-fille Katerina.

« Trois étés » est le deuxième roman de Margarita Liberaki et il fut publié en 1946. Il fut traduit en français grâce à l’insistance d’Albert Camus mais il n’a malheureusement jamais été republié depuis alors que ses qualités sont nombreuses. « Trois étés » est un roman d’apprentissage, le récit sur trois saisons du quotidien de trois jeunes filles et de leurs proches. Tout n’est que sensation, sentiment, bruissement de la vie qui s’écoule. L’écriture de Margarita Liberaki est extrêmement poétique, lumineuse, sensible et impressionniste. La narration appartient à Katerina mais elle tend par moments vers le rêve, le fantasme et nous offre également les points de vue des autres personnages. « Je me rappelle les années passées comme si elles étaient un jour, un instant » (traduction Jacqueline Peltier) Le récit est également emprunt d’une douce mélancolie qui est renforcée par la description précise des saisons, de la disparition de l’été pour la fraîcheur de l’automne.

Margarita Liberaki a créé des personnages féminins très intéressants, très complexes, s’éveillant à la séduction, à l’amour et entrant peu à peu dans l’âge adulte en assumant des choix de vie très différents. L’ensemble des personnages féminins est d’ailleurs très moderne pour l’époque : la grand-mère qui quitte tout par amour, la mère divorcée et la tante qui choisi de ne pas se marier. Une famille atypique que l’autrice décrit avec beaucoup de tendresse.

« Trois étés » a la langueur, la sensualité et la douceur de l’été. La poésie de l’écriture de Margarita Liberaki est admirable et donne toute son intensité à ce récit d’apprentissage.

Célèbre de Maud Ventura

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« Il est beaucoup question du syndrome de l’imposteur. Vivre avec l’impression de ne pas mériter ses réussites, d’avoir eu de la chance, d’être passé entre les gouttes, de voler la place de quelqu’un de plus compétent. De mon côté, je dois affronter l’angoisse inverse et inavouable : je pense que j’ai un talent fou et je me demande quand le monde entier finira par s’en rendre compte. Pour moi, l’injustice suprême serait que mon génie passe inaperçu. Je suis exceptionnelle, mais je crains que jamais il ne me soit permis d’en faire la brillante démonstration. » Cette jeune femme, à l’égo démesuré, c’est Cléo Louvent dont le seul but dans la vie est de devenir mondialement célèbre. Brillante, intelligente, totalement névrosée, elle va travailler d’arrache-pied pour réaliser son rêve et devenir la nouvelle star de la chanson. Quand elle percera, son ascension sera foudroyante.

J’avais beaucoup apprécié « Mon mari », le premier roman de Maud Ventura. J’étais donc ravie de la retrouver en cette rentrée littéraire. Et même si j’ai un petit bémol sur le roman, la lecture de « Célèbre » a été globalement réjouissant. Le point fort du roman est sa détestable héroïne. Cléo a des côtés attachants (son envie de perfection s’accompagne de terribles punitions qu’elle s’inflige) mais au fur et à mesure de la lecture, elle devient parfaitement odieuse mais uniquement dans les coulisses. Et son cynisme est jubilatoire, elle joue avec les médias, les fans, se créant un personnage sympathique et empathique. Elle connaît tous les codes pour se donner une image positive et ainsi durer dans le temps. Elle maitrise tout jusqu’à l’obsession ce qui la rapproche de la première héroïne du premier roman de Maud Ventura. Je vous laisse découvrir comment la gloire de Cléo prendra fin.

Le portrait de Cléo Louvent est féroce, le personnage est détestable à souhait ! Je pense néanmoins que le récit de son ascension s’étend un peu en longueur. Il n’en reste pas moins que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire « Célèbre ».

Bilan livresque et cinéma d’août

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Nous voici déjà en septembre, il est donc temps de revenir sur les livres qui m’ont accompagnée durant le mois d’août :

-« La fileuse de verre » de Tracy Chevalier qui sait toujours raconter des histoires, décrire un artisanat avec précision mais dont je n’ai pas compris la parti pris narratif ;

-« Un métier dangereux » où Jane Smiley s’amuse à détourner les codes du western pour nous offrir un roman féministe et plein de charme ;

-« Trois étés » de Margarita Liberaki, un roman hautement conseillé par mon amie Emjy et qui est roman d’apprentissage intense, lumineux, écrit dans une langue poétique ;

-« Célèbre » qui est le deuxième roman de Maud Ventura : cynique, réjouissant et une héroïne que l’on adore détester ;

-« Les deux visages du monde » où David Joy est au sommet de son art avec un roman noir, éminemment social et politique et qui fait la part belle aux personnages féminins ;

-« Les hommes manquent de courage » de Mathieu Palain qui dévoile la vie chaotique et bouleversante d’une femme qui a toujours du subir la violence des hommes ;

-« Justine » de Lawrence Durrell, premier volet du fameux Quatuor d’Alexandrie, exigeant, parfois difficile à suivre mais les descriptions d’Alexandrie sont ébouriffantes de beauté et de poésie ;

-« D’acier » de Sylvia Avallone que je découvre enfin avec son premier roman qui décrit l’amitié indéfectible de Francesca et Anna sur fond de misère sociale ;

-« L’imposture » de Zadie Smith, je triche un peu car je suis plongée dedans et forcément l’inspiration dickensienne et l’ironie de son autrice me plaisent beaucoup.

Pour cause de vacances loin de Paris, mon bilan cinéma est pauvre avec un seul et unique film :

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Aymeric est profondément gentil, il ne voit le mal nulle part. Lorsque, adolescent, il se fait larguer par sa copine, il lui trouve des excuses et garde précieusement les négatifs des photos qu’il a pris d’elle. Lorsque des copains l’entrainent dans un casse foireux, il y va sans se poser de question et se retrouve en prison pour dix huit mois. Aymeric se laisse porter par la vie, passe de petit boulot en petit boulot, sans véritable ambition. A l’hiver 2000, sa route recroise celle de Flo qui avait travaillé au Spar avec lui. La jeune femme est enceinte. Ils tombent amoureux et s’installe dans le gite de la mère de Flo. A la naissance de Jim, Aymeric est en extase devant lui. Il l’élève et l’aime comme son propre fils. La petite famille s’épanouit dans les paysages du Jura jusqu’à ce que le véritable père de Jim fasse son apparition.

Les frères Larrieu retrouve les paysages montagneux qui leur sont chers en adaptant le roman de Pierric Bailly. Ils suivent Aymeric pendant trente ans, dans ses joies, dans ses profondes douleurs et son incroyable abnégation. Le mélodrame est simple, sans mièvrerie aucune. Qui d’autre que Karim Leklou pour incarner ce personnage plein de tendresse, timide, discret ? Il est impeccable et bien entouré avec les fantasques Laëtitia Dosch et Sara Giraudeau et le mélancolique Bertrand Belin. Le film est épuré pour mieux laisser s’exprimer les émotions, l’amour infini d’Aymeric pour Jim est bouleversant.

 

 

La fileuse de verre de Tracy Chevalier

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1486, Venise est à son apogée commerciale. Murano, île située de l’autre côté de la lagune, regroupe les maîtres verriers depuis 1201, mesure prise pour éviter les incendies dans la Sérénissime. Les Rosso sont verriers de père en fils. Le père, Lorenzo, est un homme prudent qui gère son commerce en produisant peu de modèles : pas de lustres ou de chandeliers tarabiscotés, des objets simples mais de qualité. Ses fils Marco et Giacomo travaillent avec lui pour un jour prendre sa suite. Malheureusement, ce jour arrive plus vite que prévu, Lorenzo décède accidentellement. Marco est l’aîné et il doit devenir maestro pour prendre la tête de l’atelier. Mais il est encore jeune, fougueux et il écoute peu les conseils avisés de ceux qui l’entourent. Voyant les mauvaises décisions de son frère, Orsola décide d’apprendre à faire des perles à la lampe alors que les femmes n’ont pas leur place dans l’atelier. Outre les revenus générés par la vente de son travail, cela pourrait lui apporter une certaine indépendance.

Tracy Chevalier a l’art de nous plonger de façon immersive dans un métier, un artisanat. Avec « La fileuse de verre », la création de perles à l’aide d’une lampe à suif et soufflet n’aura plus de secret pour vous. Les couleurs, les formes (rosetta, canella, ulivetta, paternostro, etc…), tout est formidablement détaillé. Autre point fort du roman, les personnages, que l’on suit durant toute leur vie, sont attachants et incarnés. Le roman est une fresque familiale avec à sa tête Orsola qui tente de s’imposer dans un monde d’hommes.

Malheureusement, je n’ai pas été convaincue par le choix narratif de Tracy Chevalier. Le temps « alla veneziana » s’écoulerait beaucoup plus lentement que sur la terre ferme. Orsola et sa famille vont donc traverser les siècles en vieillissant très peu et en ne changeant pas du tout. J’avoue ne pas bien saisir ce choix et ce qu’il apporte. La famille Rosso traverse l’histoire et ses soubresauts (épidémie, peste, occupation autrichienne, 1ère guerre mondiale, etc…). Si le but est de montrer l’évolution du commerce du verre, de la place de la femme, de la perte d’hégémonie de Venise, il était possible de le faire avec la descendance d’Orsola. D’autant que les différences flagrantes d’époques ne se manifestent qu’à partir du 20ème siècle où les technologies évoluent et modifient vraiment le quotidien des personnages. Cela n’a pas perturbé ma lecture et c’est sans doute pour cela que je n’en vois pas l’intérêt.

Roman familial, fresque historique très documentée, « La fileuse de verre » reste un roman plaisant à lire malgré un choix narratif qui ne me semble pas pertinent.

Traduction Anouk Neuhoff

La disparition de Chandra Levy de Hélène Coutard

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Le 1er mai 2001, à Washington DC, Chandra Levy, stagiaire au bureau fédéral des prisons, disparait sans laisser de traces. La jeune femme avait quitté Modesto en Californie, où résident ses parents, en septembre 2000 après un master d’administration publique. Chandra a la tête sur les épaules, elle est sérieuse et très mâture sauf quand il s’agit de ses relations amoureuses. Elle apprécie les hommes plus âgés. « C’est quand l’amour frappe qu’elle ressemble de nouveau à ce qu’elle est une jeune fille naïve de 20 ans. Les hommes dont elle tombe amoureuse, c’est l’angle mort de sa sagesse. » A Washington, elle rencontre le député du parti démocrate Gary Condit et devient sa maitresse. Serait-il impliqué dans sa disparition ? Et qu’est-il arrivé à la jeune femme ?

Je lis pour la deuxième fois un livre de la collection « True crime » lancée par 10/18 et Society et l’enquête menée par Hélène Coutard est passionnante. Autant le dire dès le départ, la disparition de Chandra Levy fait partie des affaires non résolues et ce pour plusieurs raisons. L’affaire a été surexposée par les chaines d’info en continu qui, après la guerre du Golfe, se sont intéressées aux faits divers. La question de la moralité de Chandra, de sa vie sexuelle et sentimentale passe au premier plan dans les médias. Sa vie est analysée, jugée. Sa ressemblance avec Monica Lewinsky n’est pas étrangère à ce traitement médiatique. Le 11 septembre va stopper net cette enquête qui cumulait les erreurs de la part de la police : les bandes de la vidéosurveillance de l’immeuble de Chandra non visionnées, son ordinateur rendu inutilisable par un policier. Et cela continue après la découverte du corps de Chandra dans le Rock Creek Park en mai 2002. Gary Condit aura également menti longtemps sur sa relation avec Chandra ce qui ne facilita pas le travail de la police.

« La disparition de Chandra Levy » est une affaire très touchante, les parents de la jeune femme prometteuse ne sauront sans doute jamais ce qui lui arriva. Son amant voulait-il la voir disparaître ? A-t-elle été victime d’un serial killer ? Hélène Coutard décortique avec minutie cette enquête, les différentes pistes et témoignages et nous offre un récit immersif et prenant.

L’amour comme par hasard d’Eva Rice

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Pénélope Wallace vient d’une famille d’aristocrates anglais malheureusement désargentés. Elle vit avec sa mère, la superbe Tabitha qui se lamente sur leurs problèmes financiers, et son frère Inigo, qui rêve de devenir chanteur et n’écoute que de la musique américaine. La demeure familiale, Milton Magna Hall, est splendide et imposante mais elle a beaucoup souffert pendant la guerre. L’armée s’y était installée et a causé des dégâts que les Wallace tentent de réparer en vendant divers objets d’art et mobilier. La vie de Pénélope va basculer en novembre 1954 lorsqu’elle rencontrera de Charlotte Ferris à un arrêt d’autobus. La charmante inconnue va entraîner notre héroïne dans un taxi pour aller prendre le thé chez sa tante Clare. Pénélope y fait également la connaissance de Harry, le cousin de Charlotte, qui rêve de devenir magicien. Les bals, les diners mondains vont alors s’enchainer pour les trois amis devenus inséparables.

« L’amour comme par hasard » est un roman léger, pétillant comme une bulle de champagne qui coule à flot dans les réceptions où se rend Pénélope. Même si le contexte de la guerre est très présent (le rationnement prend seulement fin, les dégâts matériels), la jeunesse anglaise semble vouloir s’amuser pour mieux oublier cette période difficile. Les Teddy boys dictent la mode, tandis que la bonne musique vient forcément d’Amérique (Elvis fait ses débuts et la grande star du moment est Johnnie Ray). Tout est forcément plus glamour de l’autre côté de l’Atlantique !

Ce roman d’apprentissage m’a fait penser à d’autres romans : « La poursuite de l’amour » de Nancy Mitford pour l’élégance des tenues et le champagne, « I capture the castle » de Dodie Smith pour la famille excentrique et la demeure décrépite et « Rebecca » de Daphné du Maurier car Milton Magna Hall joue un rôle essentiel dans l’intrigue. D’excellentes références donc pour ce roman !

Malgré quelques longueurs, « L’amour comme par hasard » (en vo « The lost art of keeping secret » ce qui est beaucoup plus joli) est un roman plein de charme, lumineux et dont les personnages fantasques sont très attachants.

Traduction Martine Leroy-Battistelli