Senso de Camillo Boito

Senso

A 39 ans, la comtesse Livia consigne dans son carnet secret les souvenirs brûlants et âpres de l’été 1865. « Je dirais que j’ai atteint le zénith de ma beauté (il y a dans l’épanouissement de la femme une brève période de suprême éclat) lorsque j’eus à peine passé ma 22ème année, à Venise. C’était en juillet 1865. Mariée depuis peu de jours, j’étais en voyage de noces. Pour mon mari, qui aurait aussi bien pu être mon grand-père, je ressentais une indifférence mêlée de pitié et de mépris : il portait ses 62 ans et un énorme ventre avec une apparente énergie. » Ce mariage, la comtesse, qui rêvait de richesse et d’opulence, l’a voulu. Son orgueilleuse beauté fait tourner les têtes des officiers autrichiens présents à Venise. La jeune femme finit par céder au charme du lieutenant Remigio Ruz et tombe follement amoureuse.

Je connaissais l’intrigue du roman de Camillo Boito  grâce au superbe film de Luchino Visconti avec Alida Valli et Farley Granger. Le texte est largement à la hauteur du travail du réalisateur. D’une remarquable concision (163 pages), l’auteur rend parfaitement les affres de la passion, de la jalousie et du désespoir qu’elle entraine. L’héroïne, vaniteuse et hautaine, sera profondément marquée par cette histoire, devenant cruelle et cynique, humiliant par la suite les hommes qui osent s’approcher de son étourdissante beauté.

Outre la plume splendide de Camillo Boito et l’intensité de son intrigue, j’ai beaucoup apprécié l’ancrage de celle-ci dans le contexte historique de l’époque. La guerre entre l’Italie et l’Autriche, la reconquête par Garibaldi et son armée, font partie intégrante de l’histoire d’amour entre la comtesse Livia et le lieutenant Remigio. Cela permet une dramatisation encore plus forte de cette relation amoureuse tragique.

« Senso » de Camillo Boito est un petit bijou de la littérature italienne d’une rare intensité et cruauté.

Traduction Jacques Parsi

Le jardin de minuit de Edith

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Tom doit aller s’installer chez sa tante et son oncle en attendant que son petite frère Peter guérisse de la rougeole. Pas de cousin ou de cousine pour le divertir, Tom doit en plus rester confiner le temps de savoir s’il est également malade. Il tourne en rond dans la maison et la nuit il n’arrive pas à dormir. C’est ainsi qu’il entend la grande horloge de l’entrée sonner treize coups. Tom descend pour voir et découvre, par la porte arrière de la maison, un incroyable jardin. La nuit suivante, le jeune garçon retourne vérifier l’existence du jardin dont aucune trace ne subsiste durant la journée. Une nuit, il rencontre une petite fille du même âge que lui prénommée Hatty mais ses vêtements semblent provenir d’une autre époque.

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Edith, qui a déjà réalisé une très jolie adaptation des « Hauts de Hurlevent », a ici choisi un autre classique de la littérature anglaise : « Tom’s midnight garden » de Philippa Pearce. Je n’ai pas encore eu le plaisir de découvrir le roman mais la bande-dessinée d’Edith m’a beaucoup plu. L’aventure de Tom évoque d’autres classiques de la littérature jeunesse : « Le jardin secret » de F.H. Burnett et « Alice au pays des merveilles » de Lewis Caroll. La magnificence du jardin, qui devient un refuge pour Tom, rappelle le premier tandis que le côté fantastique fait penser au second. Cette histoire entre Tom et Hatty est une merveilleuse évocation de l’enfance, de ses jeux mais aussi du passage à l’âge adulte. Edith met le roman très  joliment en images, avec des dessins plein de tendresse, des couleurs qui marquent bien la différence entre la vie diurne et le vie nocturne de Tom.

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« Le jardin de minuit » est une ravissante bande dessinée où se mêle rêve, souvenir, réalité et qui donne très envie de lire le romand e Philippa Pearce.

Sur l’île d’Elizabeth O’Connor

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En septembre 1938, une baleine vient s’échouer sur la plage d’une petite île sauvage  du pays de Galles. Pour les habitants, cet évènement est perçu comme un signe sans savoir s’il sera bon ou mauvais. Manod, 18 ans, est née sur l’île, elle y vit avec son père, pêcheur de homards, et sa sœur cadette Llinos. La jeune fille rêve d’ailleurs, du continent où elle pourrait étudier pour devenir enseignante. Mais elle ne peut se résoudre à abandonner sa sœur. Son destin pourrait pourtant changer avec l’arrivée de deux ethnologues venus collecter des informations sur les us et coutumes de cette île qui se dépeuple depuis des années. Manod est l’une des rares habitantes à maîtriser l’anglais. Les deux universitaires l’engagent pour leur servir d’interprète et de secrétaire. Elle les accompagne mois après mois, pendant que l’hiver s’installe et que la baleine se décompose et que les nouvelles du monde extérieur s’assombrissent.

« Sur l’île » est le premier roman d’Elizabeth O’Connor, son écriture et l’atmosphère qu’elle déploie sont d’une rare beauté. L’île n’est pas qu’un simple décor, l’autrice la décrit avec minutie : le printemps qui s’annonce avec le retour des nuées d’oiseaux, l’été qui a la couleur des fermes repeintes en blanc par les femmes, l’automne qui fait partir les oiseaux et apporte les premiers frimas, l’hiver et son froid glacial, pénétrant qui empêche les îliens de sortir. Elizabeth O’Connor nous plonge totalement dans ce paysage rugueux, hostile et magnifique.

L’autre point fort de ce roman, ce sont ses personnages et notamment le touchant duo formé par Manod et sa sœur. Llinos fait corps avec son île, elle passe ses journées dehors. Manod a soif d’ailleurs, de connaissances tout en étant attachée profondément à sa famille. La venue des ethnologues sera un apprentissage pour elle qui se révèlera parfois douloureux. Elizabeth O’Connor montre leur condescendance et leur malhonnêteté intellectuelle. Plutôt que de montrer la vérité, ils font jouer des scènes aux habitants pour donner leur version de la vie sur l’île. Ils n’hésiteront pas non plus à voler certains objets qui appuieront leur pseudo-analyse du folklore de l’île.

« Sur l’île » est constitué de courts chapitres, l’écriture d’Elizabeth O’Connor est extrêmement évocatrice et pleine d’humanité envers ses personnages.  Un premier roman brillant et subtile.

Traduction Claire Desserrey

Tout le monde dans ce train est suspect de Benjamin Stevenson

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Après la parution de son premier livre, inspiré de faits réels arrivés à sa propre famille, Ernest Cunningham est invité au festival australien du roman policier. D’autres écrivains de renom sont également présents. L’originalité du festival est qu’il se déroule à bord d’un train célèbre : le Ghan qui traverse le désert australien. Un cadre luxueux, très agréable où inévitablement des meurtres vont avoir lieu. De quoi permettre à Ernest, en panne d’inspiration, de commencer à écrire son deuxième livre…

« Du reste, tout le monde déteste les suites : elles sont bien souvent considérées comme une pâle imitation de l’œuvre qui les précède. Dans la mesure où les derniers meurtres se sont déroulés pendant une tempête de neige et ceux-ci sous le soleil torride du désert australien, mes détracteurs seraient bien malavisés d’utiliser cette expression : ce ne sera pas une pâle imitation puisque ce coup-ci, j’ai bronzé. » J’avais particulièrement apprécié « Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un » où Benjamin Stevenson s’amusait avec les codes des romans policiers de l’Age d’or. Il récidive avec ce nouveau roman où il continue à jouer avec les lecteurs et à faire référence à l’œuvre d’Agatha Christie et cette fois également à celle d’Arthur Conan Doyle. Benjamin Stevenson s’essaie à un classique de la littérature à suspens : des meurtres en lieu clos. Comme l’auteur est un malin, il désactive toutes les critiques que l’on pourrait lui faire quant à l’intrigue de son deuxième roman. Il se moque également beaucoup du monde de l’édition, de la célébrité de certains écrivains et de leur vanité exacerbée. Le second degré fonctionne encore une fois à merveille et l’histoire est bien construite distillant habilement fausses-pistes et révélations.

« Tout le monde dans ce train est suspect » est aussi réjouissant que le premier roman de Benjamin Stevenson. Même si la compagnie d’Ernest est fort agréable, j’espère néanmoins que l’auteur saura se renouveler afin de ne pas lasser son lectorat.

Traduction Cindy Colin-Kapen

Nos armes de Marion Brunet

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Vingt-cinq ans que Mano n’a pas vu Axelle. Dans la petite communauté où elle s’est installée, on lui a dit qu’une femme la cherchait. Cela ne peut être que son grand amour de jeunesse qui est enfin sorti de prison. Elles s’étaient rencontrées à la fin du 20ème siècle et vivaient dans un squat avec d’autres amis : Jicé, Nacer, Paola et Charly. Tous activistes d’extrême gauche, ils rêvent de changer le monde. « Ils sont en lutte, enfants en colère de cette fin de siècle, ils relèvent  chaque injustice avec la rage des condamnés. » Quand Mano se fait renvoyer du bar où elle travaillait, ils décident de ne pas laisser passer ça et cambriolent le patron. Le sentiment d’avoir vengé leur amie les galvanise. Malheureusement, ils décident de programmer une nouvelle action.

Marion Brunet nous offre à nouveau un roman percutant et engagé. Que ce soit dans la description de la jeunesse militante de ses personnages ou dans la description de la vie en prison d’Axelle, l’autrice est toujours d’une extrême justesse. La rage et la naïveté se mélangent chez les amis qui croient si fort en leurs idéaux. La violence malheureusement les rattrapera et Axelle la subira également en prison où les humiliations, les punitions seront son quotidien.

Ce qui est bouleversant dans « Nos armes », c’est la relation entre Mano et Axelle. Leur amour se vit caché et se vivra de loin, dans le souvenir et les doutes. Les deux femmes ne se verront pas pendant vingt-cinq ans et pourtant l’une et l’autre ne pensent qu’à leurs possibles retrouvailles. La pureté de leurs sentiments, la sensualité qui les lient, vibrent à chaque page.

Marion Brunet excelle à inscrire l’histoire intime de Mano et Axelle dans le climat social et politique de notre pays de la fin du 20ème au début du 21ème siècle. « Nos armes » est un roman haletant, émouvant, juste et brillamment construit.

Les cœurs bombes de Dario Levantino

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Rosario a seize ans et toute une vie devant lui. Pourtant, celle-ci ne lui fait pas de cadeau. Son père est en prison à cause de lui. Sa mère est depuis enfermée dans la dépression. Son demi-frère ne souhaite avoir aucun contact avec lui. Heureusement, Rosario peut compter sur son chien Jonathan, sa petite amie Anna et son amour de la mythologie et du football.

J’ai lu récemment « De rien ni de personne » et je n’ai pas résisté à l’envie de retrouver Rosario. « Les cœurs bombes » est encore plus réussi que le premier volet de la trilogie de Dario Levantino. Le jeune garçon est toujours tiraillé entre deux mondes : celui de sa mère et celui de son père, celui de son quartier pauvre Brancaccio et celui du lycée huppé où son père l’avait inscrit. Sa relation avec sa mère est toujours aussi touchante et forte. Rosario se débat pour gagner un peu d’argent après ses cours car sa mère est bien incapable de faire quoique ce soit. Malheureusement, les services sociaux vont s’intéresser à eux et les séparer. Commence un nouveau combat pour Rosario : revoir sa mère. Dario Levantino a su créer un personnage terriblement attachant, curieux et intelligent. Le garçon est un passionné de littérature qui trouve dans les pages de « Oliver Twist un réconfort : « Lire est le seul moyen que j’ai trouvé pour ne pas sombrer, ça me permet de m’échapper en restant immobile, ça m’incite à prendre le parti des perdants, de ceux qui tombent et ne savent pas toujours se relever (…).

Comme dans le roman précédent, Dario Levantino fait de Palerme un personnage à part entière de son histoire. Il n’existe pas d’endroit plus chaotique à Palerme que le quartier de Brancaccio. Le dernier distributeur automatique a été fermé, le bureau de poste a été déplacé à cause des agressions, les bâtiments ne sont pas entretenus. Et pourtant, Rosario ne voudrait pas en partir, son quartier fait partie de son identité.

« Les cœurs bombes » est un roman d’apprentissage poignant dont le jeune héros, écorché vif, à l’esprit plein de fantaisie, est inoubliable.

Traduction Lise Caillat

Bilan livresque et cinéma de juin

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Mes lectures de juin ont presque toutes été dédiées au mois anglais et mes avis sont déjà en ligne. Comme toujours, j’aurais aimé avoir plus de temps pour lire mais j’ai quand même réussi à publier dix billets. Durant ce mois, j’ai été ravie de découvrir le talent unique et singulier de Barbara Comyns et j’espère que d’autres romans seront traduits à l’avenir. J’ai également été enthousiasmée par la lecture de « Qui a écrit Trixie ? », un régal d’humour à l’anglaise. Ce fut encore une fois un plaisir d’organiser ce mois anglais avec ma chère Lou et de lire vos nombreuses participations. A l’année prochaine pour une nouvelle d’édition du mois anglais ! Et je vous parle très bientôt de l’excellent premier roman d’Elizabeth O’Connor « Sur l’île ».

En juin, mon bilan cinéma est un peu maigre avec seulement quatre films dont voici mon préféré :

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Lors d’une soirée d’anciens du lycée, Saul se rapproche d’une femme assise à l’écart. Sylvia s’enfuit immédiatement et rejoint son domicile. Saul l’a suivie et il passe la nuit en bas de son immeuble. La jeune femme se barricade dans son appartement mais, au petit matin, elle appelle une ambulance pour Saul qui est toujours en bas de chez elle. Il s’avère qu’il est atteint de démence précoce. Une relation étrange va se nouer entre ces deux êtres profondément blessés.

« Memory » est un formidable mélo qui sait rester juste malgré les sujets extrêmement lourds dont il est question. Au début du film, on comprend que Sylvia est une ancienne alcoolique qui peine à joindre les deux bouts. Par la suite, par petites touches, son histoire terrible se dessine et nous fera comprendre sa méfiance envers Saul. Les deux personnages sont infiniment attachants et l’on espère durant tout le film que rien ne viendra les séparer. Jessica Chastain et Peter Sarsgaard sont fabuleux, à fleur de peau. Plus ces deux-là se rapprochent et plus notre cœur se serre. Michel Franco signe une romance singulière, loin des codes du genre et avec des acteurs au sommet de leur art.

Et sinon :

  • « Les pistolets en plastique » de Jean-Christophe Meurisse : Zavatta est un extraordinaire profileur, connu dans le monde entier pour son intuition sans faille…ou presque ! Dans un aéroport, il croit reconnaître Paul Bernardin, recherché pour avoir tué toute sa famille. Mais l’homme arrêté ne ressemble absolument pas au tueur ce qui n’empêchera pas la police de lui faire subir des interrogatoires musclés. Attention, âmes sensibles s’abstenir ! Le cinéma de Jean-Christophe Meurisse n’est pas à mettre sous tous les yeux. Son humour est très très noir et trash (dans « Oranges sanguines » et dans celui-ci un homme est séquestré et connaît des moments très douloureux). Entre une scène d’ouverture à la morgue aux dialogues délirants, à une visioconférence entre la police danoise et deux flics français plutôt idiots, en passant par deux enquêtrices web en manque de notoriété, le réalisateur se moque de la fascination de ses compatriotes pour les faits divers sanglants. Décapant, cinglant, l’humour et le cinéma de Jean-Christophe Meurisse ne peuvent pas plaire à tout le monde et c’est tant mieux !
  • « La petite vadrouille » de Bruno Podalydès : Le patron de Justine lui propose de mettre à sa disposition la somme de 14 000€ pour qu’elle lui organise un week-end insolite et romantique. Elle voit là une occasion de renflouer ses caisses ainsi que celles de ses amis qui vont participer à cette petite arnaque. Pour un coût minimal, la petite bande va mettre sur pied une croisière sur les canaux de la Bourgogne. Taxes énormes à chaque écluse, vente de produits locaux à chaque étape ou de tableaux (ou plutôt de croutes) tout est bon pour plumer le pigeon ! J’apprécie depuis toujours l’univers fantaisiste de Bruno Podalydès et cette balade champêtre est pleine de charme. Il y a déjà le plaisir de retrouver la troupe du réalisateur avec son frère, Isabelle Candelier, Jean-Noël Brouté, Sandrine Kiberlain ou Florence Muller. Daniel Auteuil se fond parfaitement dans la bande et rajoute à la malice de l’ensemble. Tout le monde manipule tout le monde mais la duperie ne durera pas et elle aboutira à une fin pleine de lumière et d’humanisme.
  • « Hors du temps » d’Olivier Assayas : Paul, cinéaste, et son frère Etienne, journaliste rock, se confinent durant la crise du covid dans leur maison familiale dans la vallée de la Chevreuse. Ils y amènent leurs fiancées pour partager ce temps suspendu. Olivier Assayas a réalisé un film très personnel où à plusieurs reprises, il décrit le village, la maison, les pièces remplies des affaires de ses parents. Les souvenirs affluent comme l’amour de l’art de ses parents, la chambre de sa mère où elle s’installait chaque week-end après la séparation d’avec son mari, l’immense terrain des voisins où il s’amusait enfants. La maison semble un véritable refuge, figé dans le temps, pour les deux frères. « Hors du temps » n’est d’ailleurs pas que mélancolique. Paul et Etienne sont souvent tournés en dérision, la forte paranoïa du premier en raison du covid notamment. Leurs attitudes nous rappellent ce que nous avons vécu : la peur, la privation de liberté et pour certains le plaisir d’une bulle hors du temps qui permet une échappée du rythme frénétique du quotidien. Touchant et drôle, Olivier Assayas nous offre une jolie parenthèse.

Les infortunes d’Alice de Barbara Comyns

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« Quelquefois, la vie que je menais m’apparaissait tellement triste et sans espoir que je m’efforçais d’imaginer que j’étais transportée dans un autre monde. Alors, tous les objets noirâtres et sinistres de la cuisine se métamorphosaient en immenses fleurs exotiques, je me trouvais dans une sorte de jungle et, lorsque le perroquet criait dans sa prison des cabinets, c’était un superbe paon immaculé qui m’appelait. » Alice Rowlands a dix sept ans, elle vit avec sa mère malade et son père, un vétérinaire tyrannique et autoritaire. Dans ce quartier pauvre et sinistre de Londres, la jeune fille n’a qu’une seule amie. A la mort de sa mère, Alice doit s’occuper des repas, de la maison, des animaux et elle subit à son tour la brutalité de son père. Sa situation va malheureusement s’aggraver lorsque le père va installer chez lui sa maitresse vulgaire et méprisante.

Après avoir découvert Barbara Comyns avec le formidable « Ceux qui changent et ceux qui meurent », je me suis précipitée sur « Les infortunes d’Alice. » Comme dans ma précédente lecture de l’autrice, l’atmosphère est particulièrement marquante. Barbara Comyns mélange dans ce roman un réalisme très marqué (le quotidien de la famille, le quartier pauvre où elle vit) avec une dose surprenante de fantastique. Ce qui donne un roman extrêmement singulier, sombre et quelque peu gothique. Dans « Ceux qui changent et ceux qui meurent », l’autrice nous offrait une scène d’ouverture saisissante, ici c’est la scène de clôture qui m’a profondément marquée et qui me restera longtemps en mémoire.

Barbara Comyns met beaucoup d’éléments autobiographiques dans ses romans : la pauvreté, le père tyrannique, la maison proche de la décrépitude où vivent de nombreux animaux. Au travers de son roman, elle parle également de la violence du patriarcat. La place des femmes n’y est guère enviable et le mariage semble encore la seule porte de sortie pour elles (le roman fut publié en 1959).

« Les infortunes d’Alice » est un court roman insolite, surprenant. Moins facile d’accès que « Ceux qui changent et ceux qui meurent », il montre néanmoins à quel point le talent de Barbara Comyns est unique et décalé.

Traduction Suzanne Mayoux

The little books of the little Brontës de Sara O’Leary et Briony May Smith

« The little books of the little Brontës », traduit en français sous le titre « Au pays des histoires », retrace l’enfance des quatre enfants Brontë : Charlotte, Branwell, Emily et Anne. J’ai toujours été fascinée par cette fratrie et leur incroyable imaginaire qui est parfaitement mis en avant dans cet album destiné à la jeunesse.

Les enfants Brontë développent très tôt un goût immodéré pour la lecture. La famille vit de façon isolée entre la lande et Haworth ce qui contribue certainement à leur envie de s’évader dans la fiction. La mort de leurs deux sœurs aînées et de leur mère est également un facteur décisif. Ils créent leurs propres livres miniatures avec les moyens du bord, les chutes de papier-peint servent de couverture. Et les enfants s’offraient leurs histoires. Ils créent des royaumes imaginaires (Gondal et Angria) où évoluent des personnages héroïques et flamboyants. Un véritable refuge qu’ils ne quittèrent jamais réellement.

Ce que j’ai trouvé très beau dans cet album, c’est le choix de Sara O’Leary d’imaginer une enfance plutôt heureuse grâce aux livres et au lien fort qui liait les quatre enfants. Le texte, comme les dessins de Briony May Smith, est d’une grande douceur, d’une grande délicatesse et l’on sent beaucoup d’admiration et de tendresse envers les enfants Brontë.

« The little books of the little Brontës » est un très joli album qui rend hommage à la famille Brontë, à la lecture et à la force de l’imaginaire. Un album plein de charme que je suis ravie d’avoir ajouté à mes livres consacrés à la famille Brontë.

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Elizabeth et son jardin allemand d’Elizabeth von Arnim

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En 1897, Mary Anne Beauchamp, comtesse von Arnim Schligenthil, écrit la chronique de la vie de l’épouse anglaise d’un comte prussien dans leur domaine de Poméranie. L’héroïne, nommée Elizabeth, décide de créer un jardin anglais alors qu’elle n’a aucune notion de botanique ou de jardinage. Celle-ci est bien entendu un double de l’autrice qui publiera ce texte anonymement en 1898 et sera baptisée Elizabeth von Arnim par Virago Press après sa mort.

Avec enthousiasme et opiniâtreté, elle se consacre à son jardin. En mettant les mains dans la terre, elle compromet sa réputation puisque le jardinage était réservé aux hommes. « Toute au bonheur de posséder mon propre jardin et très impatiente de voir fleurir les lieux les plus désolés, il m’est arrivé un beau dimanche d’avril dernier, durant le repas des domestiques, de me glisser hors de la maison armée d’une pelle et d’un râteau et bécher fiévreusement un petit carré de terre afin d’y planter quelques volubilis (…). » Loin de son mari, qu’elle nomme L’homme de colère, des contraintes de la cour, Elizabeth s’épanouit dans son jardin qui devient sa chambre à soi, un lieu de libération et d’indépendance. « Elizabeth et son jardin allemand » est féministe, l’autrice se moque des propos tenus par le mari qui montre peu de considération pour les femmes, leur intelligence et leur capacité à être indépendantes. Elle fait également l’éloge de la solitude, du temps libre qui permet de lire, de rêver et de paresser. Allant à l’encontre des conventions de son milieu, Elizabeth s’efforce de vivre comme elle l’entend dans un environnement protégé qu’elle a créé.

Je prends toujours un grand plaisir à lire les romans d’Elizabeth von Arnim. Même si « Elizabeth et son jardin allemand » est un texte plus mineur que « Avril enchanté, « Vera » ou « Père », il s’en dégage un charme certain et comme toujours l’humour mordant de l’autrice est un régal.

Traduction François Dupuigrenet Desroussilles

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