Les Brontë de Jean-Pierre Ohl

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En prévision d’un voyage dans le Yorkshire, j’ai relu l’excellente biographie que Jean-Pierre Ohl a consacré aux sœurs Brontë. Dans un style très fluide et en s’appuyant  sur de nombreuses sources, l’auteur nous propose un portrait précis et juste de cette fratrie qui fascine par son originalité et sa créativité. L’auteur revient sur les grands moments fondateurs qui ont nourri l’imaginaire des enfants Brontë : le jeu des masques institué par leur père Patrick pour que les enfants s’expriment librement, le pensionnat où seront envoyées les quatre filles aînées Maria, Elizabeth, Charlotte et Emily (les deux aînées décèderont après leur passage dans cette institution maltraitante que l’on retrouvera dans « Jane Eyre), les soldats de bois offert à Branwell par son père et qui seront le point de départ de leurs royaumes imaginaires Angria et Gondal, la liberté laissée par le révérend Patrick Branwell à ses enfants dans le choix de leurs lectures (romans, journaux, magazines).

Jean-Pierre Ohl rend à chaque enfant Brontë sa place dans la fratrie soulignant ainsi leur complémentarité, et il dessine des portraits très fins de chacun. Charlotte est celle que l’on connaît le mieux grâce à sa correspondance avec ses amies Mary Taylor et Helen Nussey. Elle est celle qui est curieuse du monde extérieur et veut être publiée (elle pousse ses sœurs à le faire également). Elle souffrira toute sa vie de dépression et après la mort de ses frère et sœurs, elle éprouvera de grandes difficultés à écrire ce qui la rend très touchante. Emily est celle qui est la plus attachée à Haworth et à sa lande. Elle est inflexible, revêche et montre un incroyable courage physique. Anne est la plus discrète, la plus calme, elle fait montre de beaucoup de stoïcisme, d’altruisme et d’abnégation. Jean-Pierre Ohl replace à leur juste valeur ses deux romans, malheureusement moins lus que ceux de ses brillantes aînées. Et il ne faut pas oublier Branwell, le plus prometteur et le plus protégé de la fratrie, sans doute plus doué avec les mots qu’avec des pinceaux. Vulnérable, il plonge, après de nombreuses déconvenues, dans l’alcool et l’opium. Mais Jean-Pierre Ohl rappelle à juste titre le rôle essentiel qu’il joua dans la dynamique familiale : « En tout cas, le rôle d’aiguillon, d’étincelle, de perpétuel stimulant dans la construction d’un univers imaginaire collectif à nul autre pareil ne peut guère lui être dénié. » 

Jean-Pierre Ohl revient sur la création du mythe autour des sœurs Brontë et la malédiction supposée qui les aurait frappées. Il tord le cou aux légendes et analyse de façon critique certaines biographies notamment celles d’Elizabeth Gaskell et de Daphné du Maurier. Enfin, il remet en perspective la vie de la famille Brontë dans le contexte historique et sociétal particulièrement mouvementé à l’époque.

Comme celle consacrée à Charles Dickens, Jean-Pierre Ohl a écrit ici une biographie passionnante, très agréable à lire et complète sur la famille Brontë que je vous invite à découvrir si, comme moi, elle vous fascine.

Bilan livresque et cinéma de juillet

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Sept livres et une bande dessinée m’ont accompagnée durant ce mois de juillet. Vous pouvez déjà lire mes avis sur le second roman de Benjamin Stevenson qui réjouira les amateurs d’Agatha Christie, sur le premier roman d’Anita Brookner qui est en partie autobiographique et parle de sa jeunesse et de ses débuts dans l’âge adulte, sur le flamboyant « Senso » de Camillo Boito et sur la délicieuse bande dessinée d’Edith adaptée d’un classique de la littérature jeunesse anglaise. Je vous parle très bientôt de « La disparition de Chandra Levy » de Hélène Coutard qui fait partie de la collection True crime de 10/18 et Society, de « L’amour comme par hasard » de Eva Rice, de la biographie des sœurs Brontë par Jean-Pierre Ohl que j’ai relue en prévision de mes vacances dans le Yorkshire et du dernier roman traduit de Margaret Kennedy « Les oracles ». 

J’ai également pu voir sept films en juillet dont voici mes deux préférés : 

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Des hommes épuisés, hébétés sont sortis d’un camion en plein désert. Ils viennent de sortir de la prison de Saidnaya en Syrie où ils ont été torturés. Deux ans après, on retrouve l’un d’eux à Strasbourg. Hamid travaille sur des chantiers. Mais sur son temps libre, il cherche un homme et tente de le retrouver en montrant sa photo dans les foyers de réfugiés, les restaurants syriens. Il pense le reconnaître et se met à le suivre. Hamid fait en fait partie d’un réseau qui poursuit les criminels syriens cachés en Europe. Mais comment être certain de ne pas faire d’erreur sur l’identité de son bourreau alors que l’on avait toujours les yeux bandés ?

« Les fantômes » est le premier film, remarquable, de Jonathan Millet. Venant du documentaire, il s’est beaucoup renseigné sur ces cellules de recherche de criminels ce qui donne beaucoup de solidité et de justesse à l’histoire d’Hamid. Comme dans un film d’espionnage, l’atmosphère est extrêmement tendue, lancinante. Le personnage d’Hamid y contribue, son visage fermé et buté ne laisse transparaître aucune émotion. Pour nous laisser percevoir malgré tout la souffrance profonde, la solitude du personnage, il fallait un acteur exceptionnel et Jonathan Millet l’a trouvé avec Adam Bessa, incroyablement magnétique. Inquiétant, troublant, tendu, « Les fantômes » est un grand film. 

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Après la mort de son mari policier lors d’une émeute, Santosh se voit offrir la possibilité de récupérer son poste puisqu’elle n’a ni travail ni enfant. Sa belle famille ne voulant pas entendre parler d’elle, elle n’a pas le choix et endosse les habits de policier.  Elle va découvrir une institution corrompue et extrêmement machiste. Sa situation s’améliore un peu quand une commissaire prend la tête de l’équipe où travaille Santosh. Les deux femmes vont bientôt s’épauler lorsque le corps d’une jeune fille dalit, une communauté très pauvre et déclassée, est retrouvée dans un puit. Elle a été violée et assassinée. 

Le premier film de Sandhya Suri est passionnant dans son analyse de la société indienne. Les personnages évoluent dans une zone rurale sous une chaleur accablante. La violence qui règne entre les différentes castes est très prégnante. Tout le monde se fiche de la jeune fille assassinée, seule Santosh s’obstine à vouloir faire la lumière sur cette affaire. Le mépris, l’intolérance entre les religions, la misogynie seront des freins dans son travail. Santosh et sa supérieure sont des personnages fascinants d’ambiguïté. La première se révèle une excellente policière à l’instinct sûr mais capable aussi d’une grande violence. La deuxième, sous couvert de défendre le droit des femmes, est capable d’avaler les pires couleuvres. « Santosh » est un thriller social, très réussi, qui nous montre la brutalité et l’inégalité de la société indienne. 

Et sinon : 

  • « Vice-versa 2 » de Kelsey Mann : Nous avions suivi le quotidien de la jeune Riley dans le premier « Vice-versa » et nous la retrouvons adolescente cette fois. De nouvelles émotions s’ajoutent à sa personnalité : Anxiété, Embarras, Envie et Ennui ( qui a un accent français  en vo !). Les sautes d’humeur de Riley se multiplient, l’envie de grandir et d’être prise au sérieux s’imposent. L’adolescente s’inscrit dans un stage de hockey sur glace participant aux sélections pour l’année suivante. Elle veut impressionner les filles plus âgées et leur coach, tant pis si cela doit la brouiller avec ses meilleures amies. Dans son cerveau, c’est Anxiété qui prend les commandes, expulsant bien loin Joie, Colère, Peur et Dégoût. Les studios Pixar réussissent parfaitement ce deuxième volet, le récit d’apprentissage de Riley se poursuit avec toujours autant de talent. L’adolescence, ce moment douloureux du passage de l’enfance à l’âge adulte, faite d’exaltation et de volonté d’intégration dans un groupe, est bien captée Les anciennes et les nouvelles émotions doivent apprendre à cohabiter et c’est toujours aussi drôle et touchant. 
  • « Gondola » de Veit Helmer : Employées d’un téléphérique reliant deux vallées géorgiennes, Iva et Nino se croisent plusieurs fois par jour dans les airs. Pour se séduire, elles commencent à s’envoyer des fruits en plein air, pour ensuite transformer leur cabine de manière de plus en plus perfectionnée : bateau, fusée, avion, etc… Elles s’offrent également des concerts suspendus. Le film de Veit Helmer est sans parole et d’une fantaisie poétique. Les deux amoureuses font preuve d’une créativité folle pour émerveiller l’autre et cela nous enchante. Les deux actrices, Mathilde Irrman et Nino Soselia, sont expressives, délicieuses de malice. Un film sans prétention, original et plein de charme. 
  • « El professor » de Maria Alché et Benjamin Naishtat : Marcelo est enseignant de philosophie à l’université de Puan. Lorsque son mentor décède, il est logiquement pressenti pour le remplacer. Mais le retour au pays du très populaire Rafael, qui enseignait en Allemagne, va compliquer la vie de notre héros. Maria Alché et Benjamin Naishtat nous offre un personnage très attachant, loin de l’image solennelle et sérieuse des professeurs d’université. Marcelo n’est pas sûr de lui en dehors de ses cours, il est maladroit (sa rencontre avec une couche de bébé usagée est mémorable). Il faut dire que son statut économique est précaire.  Il doit trouver d’autres moyens de subsistance comme donner des cours à une vieille femme riche qui s’endort en l’écoutant. Devoir prouver sa valeur face à Rafael permettra à Marcelo de reconsidérer ses schémas de pensée et de s’ouvrir au monde. En passant, les deux réalisateurs nous montrent à quel point l’université n’est pas un lieu sanctuarisé en Argentine et cela n’a pas du s’arranger depuis l’élection de Javier Milei.
  • « Juliette au printemps » de Blandine Lenoir : Juliette a trente ans et elle se remet tout juste d’une dépression. Elle part se réfugier dans la petite ville de son enfance où vivent toujours ses parents divorcés et sa sœur. Son père s’enferme dans sa solitude, sa mère s’est mise à peindre des tableaux érotiques et sa sœur, qui s’ennuie avec son mari, a pris un amant qui se déguise en lapin géant pour venir la voir. Pas sûr que ce soit le meilleur environnement pour que Juliette aille mieux. Le film de Blandine Lenoir est l’adaptation de la délicate bande dessinée de Camille Jourdy. Le point fort du film est son casting : Izia Igelin incarne l’héroïne, Jean-Pierre Darroussin en papa poule maladroit, Noémie Lovsky toujours parfaite en personnage fantasque, Sophie Guillemin en grand sœur fatiguée en quête de distraction. Le film oscille entre humour et émotion tout en restant un peu sage. 
  • « Le comte de Monte Christo » de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière : Comme « Les trois mousquetaires » précédemment, le destin d’Edmond Dantès fait encore l’objet d’une adaptation, à croire qu’il n’y a pas d’autres romans d’aventures dans la littérature française. N’ayant toujours pas lu le roman, je ne jugerai bien entendu pas la fidélité de l’intrigue. Le film dure 2h58 et il faut reconnaître que l’on ne s’ennuie pas et que les rebondissements s’enchaînent sans temps mort. Le casting est un atout essentiel, Pierre Niney s’en sort fort bien, les méchants (Bastien Bouillon, Laurent Lafitte et Patrick Mille) sont détestables à souhait, Anaïs Demoustier et Anamaria Vartolomei sont parfaites et émouvantes. « Le comte de Monte Christo » est un divertissement de qualité qui souffre néanmoins d’une musique et de mouvement de caméra grandiloquents. 

Un début dans la vie d’Anita Brookner

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« A 40 ans, le professeur Weiss, docteur ès lettres, savait que la littérature avait gâché sa vie. » Enfant, Ruth Weiss fut élevée par sa grand-mère, rigide et austère, qu’elle préférait à ses fantasques parents. Son père est libraire, dandy et égoïste. Sa mère est une actrice, superbement belle, excentrique et capricieuse. A la mort de sa grand-mère, la vie de Ruth devient totalement chaotique, la maison n’est plus entretenue. La jeune fille solitaire trouve alors refuge dans les livres. Sa passion pour la littérature, et notamment Balzac, va décider de l’orientation de toute sa vie. Elle l’emmènera jusqu’à Paris, quand jeune adulte, elle tentera de s’émanciper de son étrange famille.

« Un début dans la vie » est le premier roman d’Anita Brookner publié en 1981. Après avoir découvert l’autrice il y a des années avec « Hôtel du lac » (qui a été republié en 2023 par les éditions Bartillat), je suis ravie de l’avoir retrouvée avec ce texte largement autobiographique. L’apprentissage de la vie pour Ruth Weiss est assez amer puisque la solitude dominera sa vie. L’éducation, que ses parents ne lui donnèrent pas, se fera grâce aux héroïnes de Balzac ou celles de Dickens. Les études, le sérieux et la moralité seront ses piliers jusqu’à ce qu’elle soit confrontée à la vie réelle qui fait vaciller ses certitudes. « Elle aurait préféré que les livres aient raison. La patiente conquête de la vertu, les longues périodes d’épreuve, l’extase de la récompense bien gagnée : voilà tout ce à quoi elle n’aurait désormais plus droit. Elle s’était écartée du seul chemin qu’elle connaissait, et avait perdu toute compréhension du monde d’avant la chute. » Anita Brookner nous raconte, avec une grande acuité mais également avec un humour féroce, le parcours de Ruth, totalement démunie face à la vie. Les portraits, qu’elle fait de ses personnages, sont profonds et très justes.

« Un début dans la vie » est une excellente entrée en matière si l’on souhaite découvrir l’œuvre d’Anita Brookner. On y retrouve sa passion de la littérature et de Balzac, une héroïne solitaire par choix ou non et une atmosphère teintée de mélancolie.

Traduction Nicole Tisserand

Senso de Camillo Boito

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A 39 ans, la comtesse Livia consigne dans son carnet secret les souvenirs brûlants et âpres de l’été 1865. « Je dirais que j’ai atteint le zénith de ma beauté (il y a dans l’épanouissement de la femme une brève période de suprême éclat) lorsque j’eus à peine passé ma 22ème année, à Venise. C’était en juillet 1865. Mariée depuis peu de jours, j’étais en voyage de noces. Pour mon mari, qui aurait aussi bien pu être mon grand-père, je ressentais une indifférence mêlée de pitié et de mépris : il portait ses 62 ans et un énorme ventre avec une apparente énergie. » Ce mariage, la comtesse, qui rêvait de richesse et d’opulence, l’a voulu. Son orgueilleuse beauté fait tourner les têtes des officiers autrichiens présents à Venise. La jeune femme finit par céder au charme du lieutenant Remigio Ruz et tombe follement amoureuse.

Je connaissais l’intrigue du roman de Camillo Boito  grâce au superbe film de Luchino Visconti avec Alida Valli et Farley Granger. Le texte est largement à la hauteur du travail du réalisateur. D’une remarquable concision (163 pages), l’auteur rend parfaitement les affres de la passion, de la jalousie et du désespoir qu’elle entraine. L’héroïne, vaniteuse et hautaine, sera profondément marquée par cette histoire, devenant cruelle et cynique, humiliant par la suite les hommes qui osent s’approcher de son étourdissante beauté.

Outre la plume splendide de Camillo Boito et l’intensité de son intrigue, j’ai beaucoup apprécié l’ancrage de celle-ci dans le contexte historique de l’époque. La guerre entre l’Italie et l’Autriche, la reconquête par Garibaldi et son armée, font partie intégrante de l’histoire d’amour entre la comtesse Livia et le lieutenant Remigio. Cela permet une dramatisation encore plus forte de cette relation amoureuse tragique.

« Senso » de Camillo Boito est un petit bijou de la littérature italienne d’une rare intensité et cruauté.

Traduction Jacques Parsi

Le jardin de minuit de Edith

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Tom doit aller s’installer chez sa tante et son oncle en attendant que son petite frère Peter guérisse de la rougeole. Pas de cousin ou de cousine pour le divertir, Tom doit en plus rester confiner le temps de savoir s’il est également malade. Il tourne en rond dans la maison et la nuit il n’arrive pas à dormir. C’est ainsi qu’il entend la grande horloge de l’entrée sonner treize coups. Tom descend pour voir et découvre, par la porte arrière de la maison, un incroyable jardin. La nuit suivante, le jeune garçon retourne vérifier l’existence du jardin dont aucune trace ne subsiste durant la journée. Une nuit, il rencontre une petite fille du même âge que lui prénommée Hatty mais ses vêtements semblent provenir d’une autre époque.

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Edith, qui a déjà réalisé une très jolie adaptation des « Hauts de Hurlevent », a ici choisi un autre classique de la littérature anglaise : « Tom’s midnight garden » de Philippa Pearce. Je n’ai pas encore eu le plaisir de découvrir le roman mais la bande-dessinée d’Edith m’a beaucoup plu. L’aventure de Tom évoque d’autres classiques de la littérature jeunesse : « Le jardin secret » de F.H. Burnett et « Alice au pays des merveilles » de Lewis Caroll. La magnificence du jardin, qui devient un refuge pour Tom, rappelle le premier tandis que le côté fantastique fait penser au second. Cette histoire entre Tom et Hatty est une merveilleuse évocation de l’enfance, de ses jeux mais aussi du passage à l’âge adulte. Edith met le roman très  joliment en images, avec des dessins plein de tendresse, des couleurs qui marquent bien la différence entre la vie diurne et le vie nocturne de Tom.

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« Le jardin de minuit » est une ravissante bande dessinée où se mêle rêve, souvenir, réalité et qui donne très envie de lire le romand e Philippa Pearce.

Sur l’île d’Elizabeth O’Connor

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En septembre 1938, une baleine vient s’échouer sur la plage d’une petite île sauvage  du pays de Galles. Pour les habitants, cet évènement est perçu comme un signe sans savoir s’il sera bon ou mauvais. Manod, 18 ans, est née sur l’île, elle y vit avec son père, pêcheur de homards, et sa sœur cadette Llinos. La jeune fille rêve d’ailleurs, du continent où elle pourrait étudier pour devenir enseignante. Mais elle ne peut se résoudre à abandonner sa sœur. Son destin pourrait pourtant changer avec l’arrivée de deux ethnologues venus collecter des informations sur les us et coutumes de cette île qui se dépeuple depuis des années. Manod est l’une des rares habitantes à maîtriser l’anglais. Les deux universitaires l’engagent pour leur servir d’interprète et de secrétaire. Elle les accompagne mois après mois, pendant que l’hiver s’installe et que la baleine se décompose et que les nouvelles du monde extérieur s’assombrissent.

« Sur l’île » est le premier roman d’Elizabeth O’Connor, son écriture et l’atmosphère qu’elle déploie sont d’une rare beauté. L’île n’est pas qu’un simple décor, l’autrice la décrit avec minutie : le printemps qui s’annonce avec le retour des nuées d’oiseaux, l’été qui a la couleur des fermes repeintes en blanc par les femmes, l’automne qui fait partir les oiseaux et apporte les premiers frimas, l’hiver et son froid glacial, pénétrant qui empêche les îliens de sortir. Elizabeth O’Connor nous plonge totalement dans ce paysage rugueux, hostile et magnifique.

L’autre point fort de ce roman, ce sont ses personnages et notamment le touchant duo formé par Manod et sa sœur. Llinos fait corps avec son île, elle passe ses journées dehors. Manod a soif d’ailleurs, de connaissances tout en étant attachée profondément à sa famille. La venue des ethnologues sera un apprentissage pour elle qui se révèlera parfois douloureux. Elizabeth O’Connor montre leur condescendance et leur malhonnêteté intellectuelle. Plutôt que de montrer la vérité, ils font jouer des scènes aux habitants pour donner leur version de la vie sur l’île. Ils n’hésiteront pas non plus à voler certains objets qui appuieront leur pseudo-analyse du folklore de l’île.

« Sur l’île » est constitué de courts chapitres, l’écriture d’Elizabeth O’Connor est extrêmement évocatrice et pleine d’humanité envers ses personnages.  Un premier roman brillant et subtile.

Traduction Claire Desserrey

Tout le monde dans ce train est suspect de Benjamin Stevenson

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Après la parution de son premier livre, inspiré de faits réels arrivés à sa propre famille, Ernest Cunningham est invité au festival australien du roman policier. D’autres écrivains de renom sont également présents. L’originalité du festival est qu’il se déroule à bord d’un train célèbre : le Ghan qui traverse le désert australien. Un cadre luxueux, très agréable où inévitablement des meurtres vont avoir lieu. De quoi permettre à Ernest, en panne d’inspiration, de commencer à écrire son deuxième livre…

« Du reste, tout le monde déteste les suites : elles sont bien souvent considérées comme une pâle imitation de l’œuvre qui les précède. Dans la mesure où les derniers meurtres se sont déroulés pendant une tempête de neige et ceux-ci sous le soleil torride du désert australien, mes détracteurs seraient bien malavisés d’utiliser cette expression : ce ne sera pas une pâle imitation puisque ce coup-ci, j’ai bronzé. » J’avais particulièrement apprécié « Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un » où Benjamin Stevenson s’amusait avec les codes des romans policiers de l’Age d’or. Il récidive avec ce nouveau roman où il continue à jouer avec les lecteurs et à faire référence à l’œuvre d’Agatha Christie et cette fois également à celle d’Arthur Conan Doyle. Benjamin Stevenson s’essaie à un classique de la littérature à suspens : des meurtres en lieu clos. Comme l’auteur est un malin, il désactive toutes les critiques que l’on pourrait lui faire quant à l’intrigue de son deuxième roman. Il se moque également beaucoup du monde de l’édition, de la célébrité de certains écrivains et de leur vanité exacerbée. Le second degré fonctionne encore une fois à merveille et l’histoire est bien construite distillant habilement fausses-pistes et révélations.

« Tout le monde dans ce train est suspect » est aussi réjouissant que le premier roman de Benjamin Stevenson. Même si la compagnie d’Ernest est fort agréable, j’espère néanmoins que l’auteur saura se renouveler afin de ne pas lasser son lectorat.

Traduction Cindy Colin-Kapen

Nos armes de Marion Brunet

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Vingt-cinq ans que Mano n’a pas vu Axelle. Dans la petite communauté où elle s’est installée, on lui a dit qu’une femme la cherchait. Cela ne peut être que son grand amour de jeunesse qui est enfin sorti de prison. Elles s’étaient rencontrées à la fin du 20ème siècle et vivaient dans un squat avec d’autres amis : Jicé, Nacer, Paola et Charly. Tous activistes d’extrême gauche, ils rêvent de changer le monde. « Ils sont en lutte, enfants en colère de cette fin de siècle, ils relèvent  chaque injustice avec la rage des condamnés. » Quand Mano se fait renvoyer du bar où elle travaillait, ils décident de ne pas laisser passer ça et cambriolent le patron. Le sentiment d’avoir vengé leur amie les galvanise. Malheureusement, ils décident de programmer une nouvelle action.

Marion Brunet nous offre à nouveau un roman percutant et engagé. Que ce soit dans la description de la jeunesse militante de ses personnages ou dans la description de la vie en prison d’Axelle, l’autrice est toujours d’une extrême justesse. La rage et la naïveté se mélangent chez les amis qui croient si fort en leurs idéaux. La violence malheureusement les rattrapera et Axelle la subira également en prison où les humiliations, les punitions seront son quotidien.

Ce qui est bouleversant dans « Nos armes », c’est la relation entre Mano et Axelle. Leur amour se vit caché et se vivra de loin, dans le souvenir et les doutes. Les deux femmes ne se verront pas pendant vingt-cinq ans et pourtant l’une et l’autre ne pensent qu’à leurs possibles retrouvailles. La pureté de leurs sentiments, la sensualité qui les lient, vibrent à chaque page.

Marion Brunet excelle à inscrire l’histoire intime de Mano et Axelle dans le climat social et politique de notre pays de la fin du 20ème au début du 21ème siècle. « Nos armes » est un roman haletant, émouvant, juste et brillamment construit.

Les cœurs bombes de Dario Levantino

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Rosario a seize ans et toute une vie devant lui. Pourtant, celle-ci ne lui fait pas de cadeau. Son père est en prison à cause de lui. Sa mère est depuis enfermée dans la dépression. Son demi-frère ne souhaite avoir aucun contact avec lui. Heureusement, Rosario peut compter sur son chien Jonathan, sa petite amie Anna et son amour de la mythologie et du football.

J’ai lu récemment « De rien ni de personne » et je n’ai pas résisté à l’envie de retrouver Rosario. « Les cœurs bombes » est encore plus réussi que le premier volet de la trilogie de Dario Levantino. Le jeune garçon est toujours tiraillé entre deux mondes : celui de sa mère et celui de son père, celui de son quartier pauvre Brancaccio et celui du lycée huppé où son père l’avait inscrit. Sa relation avec sa mère est toujours aussi touchante et forte. Rosario se débat pour gagner un peu d’argent après ses cours car sa mère est bien incapable de faire quoique ce soit. Malheureusement, les services sociaux vont s’intéresser à eux et les séparer. Commence un nouveau combat pour Rosario : revoir sa mère. Dario Levantino a su créer un personnage terriblement attachant, curieux et intelligent. Le garçon est un passionné de littérature qui trouve dans les pages de « Oliver Twist un réconfort : « Lire est le seul moyen que j’ai trouvé pour ne pas sombrer, ça me permet de m’échapper en restant immobile, ça m’incite à prendre le parti des perdants, de ceux qui tombent et ne savent pas toujours se relever (…).

Comme dans le roman précédent, Dario Levantino fait de Palerme un personnage à part entière de son histoire. Il n’existe pas d’endroit plus chaotique à Palerme que le quartier de Brancaccio. Le dernier distributeur automatique a été fermé, le bureau de poste a été déplacé à cause des agressions, les bâtiments ne sont pas entretenus. Et pourtant, Rosario ne voudrait pas en partir, son quartier fait partie de son identité.

« Les cœurs bombes » est un roman d’apprentissage poignant dont le jeune héros, écorché vif, à l’esprit plein de fantaisie, est inoubliable.

Traduction Lise Caillat

Bilan livresque et cinéma de juin

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Mes lectures de juin ont presque toutes été dédiées au mois anglais et mes avis sont déjà en ligne. Comme toujours, j’aurais aimé avoir plus de temps pour lire mais j’ai quand même réussi à publier dix billets. Durant ce mois, j’ai été ravie de découvrir le talent unique et singulier de Barbara Comyns et j’espère que d’autres romans seront traduits à l’avenir. J’ai également été enthousiasmée par la lecture de « Qui a écrit Trixie ? », un régal d’humour à l’anglaise. Ce fut encore une fois un plaisir d’organiser ce mois anglais avec ma chère Lou et de lire vos nombreuses participations. A l’année prochaine pour une nouvelle d’édition du mois anglais ! Et je vous parle très bientôt de l’excellent premier roman d’Elizabeth O’Connor « Sur l’île ».

En juin, mon bilan cinéma est un peu maigre avec seulement quatre films dont voici mon préféré :

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Lors d’une soirée d’anciens du lycée, Saul se rapproche d’une femme assise à l’écart. Sylvia s’enfuit immédiatement et rejoint son domicile. Saul l’a suivie et il passe la nuit en bas de son immeuble. La jeune femme se barricade dans son appartement mais, au petit matin, elle appelle une ambulance pour Saul qui est toujours en bas de chez elle. Il s’avère qu’il est atteint de démence précoce. Une relation étrange va se nouer entre ces deux êtres profondément blessés.

« Memory » est un formidable mélo qui sait rester juste malgré les sujets extrêmement lourds dont il est question. Au début du film, on comprend que Sylvia est une ancienne alcoolique qui peine à joindre les deux bouts. Par la suite, par petites touches, son histoire terrible se dessine et nous fera comprendre sa méfiance envers Saul. Les deux personnages sont infiniment attachants et l’on espère durant tout le film que rien ne viendra les séparer. Jessica Chastain et Peter Sarsgaard sont fabuleux, à fleur de peau. Plus ces deux-là se rapprochent et plus notre cœur se serre. Michel Franco signe une romance singulière, loin des codes du genre et avec des acteurs au sommet de leur art.

Et sinon :

  • « Les pistolets en plastique » de Jean-Christophe Meurisse : Zavatta est un extraordinaire profileur, connu dans le monde entier pour son intuition sans faille…ou presque ! Dans un aéroport, il croit reconnaître Paul Bernardin, recherché pour avoir tué toute sa famille. Mais l’homme arrêté ne ressemble absolument pas au tueur ce qui n’empêchera pas la police de lui faire subir des interrogatoires musclés. Attention, âmes sensibles s’abstenir ! Le cinéma de Jean-Christophe Meurisse n’est pas à mettre sous tous les yeux. Son humour est très très noir et trash (dans « Oranges sanguines » et dans celui-ci un homme est séquestré et connaît des moments très douloureux). Entre une scène d’ouverture à la morgue aux dialogues délirants, à une visioconférence entre la police danoise et deux flics français plutôt idiots, en passant par deux enquêtrices web en manque de notoriété, le réalisateur se moque de la fascination de ses compatriotes pour les faits divers sanglants. Décapant, cinglant, l’humour et le cinéma de Jean-Christophe Meurisse ne peuvent pas plaire à tout le monde et c’est tant mieux !
  • « La petite vadrouille » de Bruno Podalydès : Le patron de Justine lui propose de mettre à sa disposition la somme de 14 000€ pour qu’elle lui organise un week-end insolite et romantique. Elle voit là une occasion de renflouer ses caisses ainsi que celles de ses amis qui vont participer à cette petite arnaque. Pour un coût minimal, la petite bande va mettre sur pied une croisière sur les canaux de la Bourgogne. Taxes énormes à chaque écluse, vente de produits locaux à chaque étape ou de tableaux (ou plutôt de croutes) tout est bon pour plumer le pigeon ! J’apprécie depuis toujours l’univers fantaisiste de Bruno Podalydès et cette balade champêtre est pleine de charme. Il y a déjà le plaisir de retrouver la troupe du réalisateur avec son frère, Isabelle Candelier, Jean-Noël Brouté, Sandrine Kiberlain ou Florence Muller. Daniel Auteuil se fond parfaitement dans la bande et rajoute à la malice de l’ensemble. Tout le monde manipule tout le monde mais la duperie ne durera pas et elle aboutira à une fin pleine de lumière et d’humanisme.
  • « Hors du temps » d’Olivier Assayas : Paul, cinéaste, et son frère Etienne, journaliste rock, se confinent durant la crise du covid dans leur maison familiale dans la vallée de la Chevreuse. Ils y amènent leurs fiancées pour partager ce temps suspendu. Olivier Assayas a réalisé un film très personnel où à plusieurs reprises, il décrit le village, la maison, les pièces remplies des affaires de ses parents. Les souvenirs affluent comme l’amour de l’art de ses parents, la chambre de sa mère où elle s’installait chaque week-end après la séparation d’avec son mari, l’immense terrain des voisins où il s’amusait enfants. La maison semble un véritable refuge, figé dans le temps, pour les deux frères. « Hors du temps » n’est d’ailleurs pas que mélancolique. Paul et Etienne sont souvent tournés en dérision, la forte paranoïa du premier en raison du covid notamment. Leurs attitudes nous rappellent ce que nous avons vécu : la peur, la privation de liberté et pour certains le plaisir d’une bulle hors du temps qui permet une échappée du rythme frénétique du quotidien. Touchant et drôle, Olivier Assayas nous offre une jolie parenthèse.