Remarquable, n’est-ce pas ? de Robert Benchley

Benchley

Si vous ne savez pas comment venir à bout de tout ce que vous avez à faire ; si vous devez prendre le train avec des enfants ; si vous êtes invités chez des amis pendant le week-end ; si vous êtes américains et que vous voyagez en France  ou si vous en avez assez des récits de vacances de vos collègues, Robert Benchley est l’homme qu’il vous faut. Ce chroniqueur de Vanity Fair et du New Yorker (il écrivit également, selon sa biographie rédigée par ses soins, « La case de l’oncle Tom » et commença « Les misérables » que Hugo acheva) nous propose trente-cinq nouvelles ou histoires dans ce recueil. Et c’est un festival de non-sense, d’humour pince-sans-rire auquel nous assistons. Robert Benchley épingle les travers de ses semblables, des écrivains (par exemple avec une parodie de l’œuvre réaliste de Dreiser ou un cocktail post-mortem entre Shelley, Tennison et Poe), mais aussi les siens. Il est également plein de bons conseils notamment en ce qui concerne le travail et a une méthode imparable pour le réaliser : la meilleure manière de finir une tâche est d’en commencer une autre ! Il réalise de surcroît, le rêve de tout à chacun le lundi matin : « Or donc, le lundi matin, confronté avec ces cinq obligations menaçantes, rien d’étonnant que je retourne me coucher tout de suite après le petit-déjeuner, pour emmagasiner la quantité de force et de santé nécessaire à la dépense d’énergie presque surhumaine que je devrais utiliser.  »

Robert Benchley a un humour dévastateur et surtout absurde puisqu’il est capable d’adopter une guêpe ou de faire disparaître Budapest (cette ville a été rayée de la carte en 1802 dans le traité d’Ulm : « Qu’il soit bien entendu que Budapest n’existe plus. Ces derniers temps, elle avait pris des proportions indues et le café n’y était même plus tellement bon. C’est pourquoi ce conseil décrète l’abolition de Budapest. Si les habitants ne sont pas contents, ils n’ont qu’à aller habiter ailleurs. »)

Un vent de folie qui vous fera oublier la morosité ambiante. Il faut également souligner le grand soin apporté à l’édition de ce livre : beau graphisme de la couverture, illustrations nombreuses, épaisseur du papier, rabats et 4ème de couverture dans le ton du livre et une surprise. Bravo aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour ce très bel objet. Et pour finir de vous convaincre de découvrir l’univers farfelu de Robert Benchley, je vous laisse en compagnie de Laurent Lafitte qui avait formidablement lu l’une des nouvelles lors d’un numéro de La grande Librairie.

Challenge Myself

Mysteries de Roger Seiter et Vincent Wagner

Avant « Venise hantée », Roger Seiter et Vincent Wagner avaient déjà adapté en bande-dessinée un roman de Wilkie Collins : « Seule contre la loi ». Comme dans le livre, la bande-dessinée s’ouvre sur le mariage de Valeria et Eustace Woodville. Les deux jeunes gens se connaissent depuis peu de temps mais Valeria ne va pas tarder à se rendre compte qu’elle ne sait rien de son mari. Elle découvre en effet qu’il ne se nomme pas Woodville mais Macallan. La tenace Valeria va tout faire pour découvrir ce que lui cache son époux.

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La bande-dessinée est très fidèle à l’œuvre de Wilkie Collins, tous les personnages sont bien présents et bien rendus. C’est le cas par exemple de l’étrange et inquiétant Miserrimus Dexter, homme tronc qui fut l’ami d’Eustace, ou de Valeria, personnage central de l’histoire, aussi entêtée que fragile.

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Un grand soin est apporté à l’atmosphère et aux lieux. C’est avec minutie que sont rendues les villes de Londres et d’Édimbourg.

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Le même soin est apportée aux intérieurs victoriens et aux costumes. La noirceur de l’histoire, du secret est une nouvelle fois soulignée par le beau travail sur la couleur noire. Le dessinateur a également une prédilection pour les oiseaux, particulièrement les pies, qui ponctuent et agrémentent fréquemment les cases.

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J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cette bande-dessinée, l’ambiance y est particulièrement soignée et réussie. J’y retrouve ce qui me plaît dans les romans de Wilkie Collins qui fait de nouveau partie intégrante de l’intrigue. Une vraie mascotte pour Roger Seiter et Vincent Wagner !

2013-03-25 22.14.53Une lecture commune avec Syl et Cryssilda.

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Quelle époque ! de Anthony Trollope

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En 1873 à Londres, un personnage attire l’attention de toute la bonne société. Augustus Melmotte est un financier à la réputation sulfureuse mais c’est son argent qui lui vaut sa popularité. La vieille noblesse, à bout de souffle pécuniairement, voit en Melmotte une occasion de se refaire une santé. Pour récolter une partie du pactole, deux possibilités s’offrent aux Lords : adhérer à la compagnie du chemin de fer du Pacifique Centre et Sud et du Mexique, dont Melmotte est le président pour l’Angleterre, ou épouser la fille du financier, Marie. Certains, comme le futile et dépravé Sir Felix Carbury, tentent de faire les deux. La course à la spéculation et au mariage est lancée dans l’aristocratie londonienne.

Ce résumé ne vous donne qu’un mince aperçu de ce que contient ce foisonnant roman d’Anthony Trollope. « Quelle époque ! » (« The way we live now » en anglais mais le titre français traduit bien l’ironie de l’auteur) passe au tamis du sarcasme l’aristocratie, les milieux financiers, littéraires et journalistiques. Anthony Trollope a écrit une vaste et dynamique fresque qui fourmille de personnages et d’intrigues.

Au centre de cette satire se trouve donc Augustus Melmotte. Personne ne sait d’où il vient ni comment il est devenu si riche. Les rumeurs vont bon train et il semble évident que cette immense fortune a des origines malhonnêtes. Néanmoins les aristocrates courtisans ne manquent pas. Les Lords ne sont pas très regardants. « La noblesse gaspille l’argent ; le commerce le gagne ; et alors le commerce achète la noblesse, en lui permettant de redorer son blason. » Anthony Trollope nous montre précisément ce moment où l’argent change de main. La finance prend l’ascendant sur les vieilles familles aristocratiques en achetant leurs propriétés, en faisant des mariages pour acquérir des titres ou en se présentant au parlement comme le fera Melmotte. Ce thème est très moderne et finalement toujours d’actualité. La compagnie du chemin de fer du Pacifique Centre et Sud et du Mexique n’est qu’une vaste supercherie basée uniquement sur la spéculation. Peu importe que le chemin de fer soit construit du moment que les actions se vendent. Melmotte incarne parfaitement ce monde financier corrompu. C’est un homme détestable, méprisant et imbu de lui-même. Il considère sa femme et sa fille comme des marchandises et les maltraite. Marie Melmotte doit épouser le prétendant choisi par son mère et non l’élu de son cœur, Sir Felix Carbury. Même si ce choix est loin d’être judicieux, la jeune femme fera preuve de beaucoup de force de caractère pour défier son terrible père. La révolte de Marie correspond au moment où la chute de l’empire Melmotte est amorcée.

Le financier n’est pas le seul personnage détestable, d’ailleurs peu sont ceux qui sont véritablement honnêtes et bons. Seuls Roger et Hetta Carbury, le cousin et la soeur de Sir Felix, n’ont rien à se reprocher. Sir Felix remporte la palme de la bêtise et de la suffisance. Le livre s’ouvre sur trois lettres envoyées par Lady Carbury à des journalistes pour obtenir de bons articles sur son essai historique. Si elle est obligée de s’abaisser à flatter les critiques, c’est uniquement pour espérer rembourser les lourdes dettes de son fils.  L’obséquieuse Lady Carbury est en fait une mère aimante et pardonnant trop à son fils unique. Sir Felix dilapide l’argent de la famille dans son club minable où il passe des soirées arrosées autour de la table de jeu. Il n’a aucune conscience, aucun sentiment, seul son intérêt et son bien-être l’intéressent. C’est Hetta Carbury qui devrait se sacrifier pour sauver les finances familiales. Sa mère la voudrait mariée à son riche cousin Roger mais elle est amoureuse d’un autre homme, Paul Montague. Mais les jeunes femmes ont du caractère chez Anthony Trollope. Hetta, comme Marie Melmotte, ne laissera pas sa famille choisir son destin.

« Quelle époque ! » est une grande réussite : les intrigues sont parfaitement menées, les personnages sont complexes et ne laissent pas indifférents, l’écriture et fluide et pleine d’humour. Un grand auteur victorien que j’aimerais voir plus réédité en français.

Une lecture commune organisée par Adalana et avec Shelbylee, Camille, Syl, Céline et Denis.

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Le mois anglais is back !

Keep calm and readVous l’aviez réclamé à corps et à cris et nous avons fini par céder (afin surtout Lou ! ) :le mois anglais est de retour !

Nous avions terminé l’année 2011 dans l’atmosphère cosy de notre chère Angleterre et nous nous étions vraiment régalées à écrire et lire les billets des très nombreux participants. L’enthousiasme était au rendez-vous et Lou et moi-même caressions l’idée depuis quelques temps de revivre cette aventure.

Aussi nous vous proposons de passer le mois de juin dans les jardins et la campagne anglais (ou dans les pubs si vous n’aimez pas la verdure, c’est vous qui voyez !).

My kingdomVous pouvez nous parler de ce que vous voulez à partir du moment où c’est anglais : livres, films, cuisine, voyage, exposition… Si vous cherchez des idées, vous pouvez aller jeter à coup d’œil au billet récapitulatif du premier mois anglais que vous trouverez ici.

A cette occasion, j’ai décidé de prolonger mon challenge Alfred Hitchcock car je m’en voudrais de ne pas lui rendre hommage durant ce mois so english !

Des lectures communes se profilent déjà :

-5 juin : Les forestiers de Thomas Hardy pour Lou et Cléanthe

-L’affaire de Road Hill House de Kate Summerscale pour Lou, Miss Léo, Lisou, Val et  moi-même

-Une autre histoire de Londres de Boris Johnson pour Maggie et moi-même

-Un livre au choix de Barbara Pym pour Lou et moi-même

-Dark island de Vita Sackville-West pour Eliza, Shelbylee et moi-même

-Un livre au choix d’Agatha Christie pour Enna, Karine:), Lydia et plein d’autres !

N’hésitez pas à nous en proposer d’autres, vous pouvez aller farfouiller dans ma pal pour voir si vous trouvez votre bonheur.

Alors si vous aimez le thé, les scones, la reine Victoria, la marmelade, l’ours Paddington, le fish and chip, Big Ben, le bacon, la bière, la pop, la lande et la pluie, rejoignez-nous ! Vous pouvez vous inscrire dans les commentaires ici ou chez Lou et vous pourrez ensuite nous rejoindre pour papoter sur notre groupe facebook.

This is England colors

Saison de lumière de Francesca Kay

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« Saison de lumière » est la biographie fictive de l’artiste Jennet Mallow née en 1924 dans le Yorkshire. Son enfance se passe à la campagne entre son père pasteur et sa mère qui regrette sa Jamaïque natale. Attirée très tôt par le dessin et la peinture, Jennet fait ses études aux Beaux-Arts de Londres. C’est là qu’elle rencontre le séduisant et mystérieux David Heaton. Jennet tombe enceinte et est obligée par ses parents à épouser David. Les premiers temps sont difficiles : manque d’argent, grisaille londonienne démoralisante, alcool et drogue pour David. Jennet se sent totalement piégée par son nouveau rôle de mère et de femme au foyer. Il lui est impossible de peindre et elle décide d’emmener sa famille (un garçon et deux filles) en Espagne où la lumière éclabousse les paysages. Jennet se remet à peindre et commence à créer de grandes oeuvres. Mais David finit par s’ennuyer, les soirées londoniennes lui manquent et les galeristes réclament le couple d’artiste. La famille rejoint alors la sombre lumière de l’Angleterre pour le pire et le meilleur.

Ce premier roman de Francisca Kay ne m’a pas totalement convaincu. Je n’ai pas réussi à m’attacher au personnage central. Jennet était pourtant un beau personnage complexe, tiraillée perpétuellement entre sa peinture et sa famille. Elle aimerait être une mère présente et attentive mais elle en est parfaitement incapable. Sa vocation d’artiste la rend égoïste, elle parle de ses enfants comme des entraves, des poids l’empêchant de peindre. Jennet passe de l’ombre à la lumière en vivant des moments difficiles. Et pourtant je n’ai ressenti aucune empathie, le personnage reste assez froid et nous avec ! Sa psychologie manque d’épaisseur et de souffle pour convaincre complètement.

Néanmoins, il faut souligner la qualité d’écriture de Francisca Kay. Elle possède une plume très sensitive qui réussit brillamment à décrire la lumière, la couleur et les paysages qui inspirent Jennet. Les peintures et leur processus créatif sont bien rendus et crédibles. A chacun de se recomposer les toiles dans sa tête en fonction de sa sensibilité. Les œuvres de Jennet existent finalement plus que leur créatrice !

« Néanmoins, quel lieu devait-elle faire sien ? Il y avait les paysages du souvenir et les paysages du désir. Le va-et-vient rythmique des vallées du Yorkshire, les champs moussus et les douces tonalités brun-roux des fougères séchées, le chant de l’alouette et du courlis. Ou les contours des algues gravés sur un ciel crépusculaire, les embruns sur la mer cornouaillaise prenant leur envol et devenant oiseaux. Ou les rochers et le sable et l’eau délavés de toute couleur par la brutalité du soleil, miroitant dans l’atmosphère embrumée de chaleur. « 

Une belle écriture poétique qui ne réussit pourtant pas à faire de ce livre un coup de cœur, je suis restée sur ma faim avec les personnages.

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Saison de lumière par Francesca Kay
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Lady Ludlow de Elizabeth Gaskell

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Margaret Dawson revient sur sa jeunesse et son séjour à Hanbury Court chez Lady Ludlow dans les années 1810. La grande dame aidait des familles en difficultés en accueillant chez elle des jeunes filles. Margaret a pu profiter de son hospitalité pendant plusieurs années. C’est avec une grande tendresse qu’elle évoque Lady Ludlow.

Ce court roman d’Elizabeth Gaskell ressemble énormément à « Cranford ». Il est constitué de différentes anecdotes sur la vie à Handbury ou sur les proches de Lady Ludlow. A l’instar de « Nord et Sud », Elizabeth Gaskell nous parle ici d’un monde en pleine mutation. Lady Ludlow est une grande aristocrate terrienne attachée aux traditions et à son rang. Elle est profondément choquée par ce qui s’est passé en France pendant la Révolution. Elle en parle à plusieurs reprises et nous raconte une longue et émouvante histoire à propos d’un ami de son fils. Ces français sont vraiment révoltants ! Lady Ludlow se querelle  fréquemment avec le nouveau pasteur : Mr Gray. Ce dernier est un terrible réformiste qui voudrait que les enfants du village aillent à l’école. Lady Ludlow ne voit absolument pas quelle aide  l’instruction pourrait apporter aux pauvres. Sa position va cependant évoluer grâce au jeune Harry, fils d’un braconnier qui apprend à lire grâce à Mr Horner l’intendant d’Handbury.

Comme toujours, Elizabeth Gaskell ne juge pas ses personnages, elle les fait doucement évoluer. Lady Ludlow, qui semble au départ fermement accrochée à ses principes, va s’assouplir face à la détermination de Mr Gray et aux évènements. C’est un beau personnage plein d’humanité et de bonté qui s’adapte comme elle peut à l’arrivée de temps nouveaux.

« Lady Ludlow » a vraiment les mêmes qualités et défauts que « Cranford ». Cela manque un peu de fil conducteur mais la description de la vie de cette grande aristocrate est réussie et plaisante. Les personnages sont comme toujours bien dessinés et attachants.

Malgré les petits défauts, j’ai toujours grand plaisir à lire la grande Elizabeth Gaskell. Je rappelle également que ce roman fait partie de l’adaptation en série tv de la BBC qui comprenait également « Cranford » et « Les confessions de Mr Harrison ».

Lecture commune organisée par George.

Au temps du roi Edouard de Vita Sackville-West

Nous sommes en 1905, le roi Édouard, fils de Victoria et d’Albert, est sur le trône d’Angleterre depuis quelques années. Sébastien a 19 ans, étudie à Oxford et est le cinquième duc de Chevron. Il s’ennuie parmi ses pairs durant les week-ends où sa mère invite. Sébastien est viscéralement attaché à sa terre, son domaine mais il préfèrerait s’épargner les mondanités inhérentes à son rang. Lors d’un de ces week-ends, il fait la connaissance de Léonard Anquetil, un aventurier revenant du pôle Nord. Celui-ci apprécie le jeune homme et tente de le sauver de son destin tout tracé : « (…) Vous ne vous demandez jamais pourquoi vous suivez telle ligne de conduite ; vous la suivrez parce que c’est ce qui est admis. Croyez-moi, c’est la passé qui est responsable de tout cela, l’héritage, la tradition, l’éducation, votre nurse, votre père, votre précepteur, votre école, Chevron, vos ancêtres, toute la gamme. Vous êtes condamné d’avance, mon pauvre Sébastien, vous êtes perdu. » Il lui propose alors de le suivre lors de sa prochaine expédition. Sébastien refuse pour des raisons sentimentales. Il va devenir l’amant de Sylvia, Lady Roehampton, une amie de sa mère. Son destin aristocratique commence à ce moment et la prédiction d’Anquetil semble s’accomplir.

« Sébastien se trouvait au milieu d’un ordre de choses qui, pour un esprit de 1905, était immuable. Pourquoi changeraient-elles, puisqu’elles n’avaient jamais changé ? » L’excellent roman de Vita Sackville-West nous montre justement un monde en mutation, entre deux époques. L’époque victorienne s’est terminée, l’atmosphère peut se détendre mais la première Guerre Mondiale n’est pas loin.  A beaucoup d’égards, « Au temps du roi Édouard » m’a fait penser à la série de Julian Fellowes « Downton Abbey ». L’aristocratie se complait dans ses traditions, dans son luxe, dans son snobisme. Les terres héréditaires et les domestiques aussi. Mais les habitudes changent imperceptiblement comme par exemple le fils de Wickenden, l’intendant de Chevron, qui veut devenir mécanicien au lieu de succéder à son père. Ou Viola, la sœur de Sébastien, qui veut s’émanciper et vivre seule à Londres (elle fait penser à la Sybil de « Downton Abbey »). Les mœurs deviennent décadentes derrière la façade lisse. Tout le monde connaît les amants des autres mais rien ne se dévoile au grand jour. C’est ce que ne comprend pas Sébastien, il faut sauvegarder les apparences, éviter le scandale quitte à sacrifier son amour. Après Sylvia, Sébastien se grisera à séduire d’autres femmes, rejoindra la garde royale, s’étourdira dans des réceptions et regrettera amèrement de n’avoir pas suivi Anquetil.

« Au temps du roi Edouard » est, avec « Toute passion abolie », mon roman préféré de Vita Sackville-West. Elle ressuscite ce monde d’avant la première Guerre Mondiale, avec une plume élégante et sarcastique. Ce monde aristocratique sur le point de disparaître fut admirablement peint par John Sargent dont j’admire l’œuvre et qui est cité plusieurs fois dans le roman (Eliza en parle également dans son beau billet sur ce même roman). C’est toujours un immense plaisir de retrouver cette grande romancière.

Un livre lu avec ma copine Lou.

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The hour de Abi Morgan

A partir d’aujourd’hui, Arte va diffuser une formidable série de la BBC : The hour.

A Londres, dans les années 50, deux jeunes journalistes se lancent dans la création du premier magazine d’investigation. Bel Rowley (Romola Garaï) en sera la productrice, une première pour une femme. Son ami Freddie Lyon (Ben Wishaw) aimerait le présenter. Mais pas assez télégénique et trop fougueux, Freddie devra laisser sa place au séduisant (et pistonné) Hector Madden (Dominic West). L’émission, intitulée The hour, naît en pleine crise du canal de Suez. Entre rivalités et émulation, les trois compères vont créer une émission choc qui fera des remous jusqu’aux plus hautes sphères de l’état britannique.

the-hour-saison-1L’esthétique léchée de « The hour » évoque inévitablement « Mad men » : même époque, mêmes costumes, mêmes cigarettes allumées en permanence. Mais la série de la BBC se tourne vers le film noir et est beaucoup plus marquée par le contexte politique  : aussi bien le canal de Suez que la guerre froide. Ces deux moments de l’Histoire se mélangent : le premier est au cœur de l’actualité du magazine, le 2ème s’insinue dans la série suite à une intrigue plus personnelle. Freddie est appelé à l’aide par une ancienne amie, fille d’un pair de la Chambre des Lords, qui se sent suivie. La jeune femme sera retrouvée morte dans son hôtel. Entre filature et espionnage, Freddie va mener l’enquête et se retrouver plonger dans le monde interlope de l’espionnage.

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Le grand intérêt de la série réside dans la richesse de son intrigue mais également dans son extraordinaire trio d’acteurs. Les relations entre les trois personnages sont complexes et ambiguës. Freddie et Bel sont amis de longue date mais n’osent aller plus loin. Le bel Hector vient semer la zizanie dans le duo : jalousie et inimitié avec Freddie, séduction et respect avec Bel. Les trois acteurs rendent à merveille la subtilité des différents personnages.

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« The hour » est une série élégante, intelligente, rythmée où le bouillonnement du contexte politique se mêle aux affres sentimentaux des personnages. Une bonne raison pour rester devant sa tv !

Le temps des métamorphoses de Poppy Adams

Dans le manoir familial délabré, Virginia Stone vit seule, loin du monde. Âgée, elle s’est petit à petit isolée. Aux être humains, elle préfère les papillons. Suivant la passion familiale pour les lépidoptères, Virginia est devenue une scientifique de renom. Mais un grand évènement bouleverse son quotidien : le retour de sa sœur cadette Vivien. Les deux sœurs ne se sont pas vues depuis presque cinquante ans. Virginia guette avec anxiété à la fenêtre l’arrivée de Vivi. Comment vont se passer les retrouvailles ? Qu’est-ce qui a séparé les deux sœurs ?

Virginia est la narratrice de ce roman, l’histoire nous est racontée selon son point de vue. Son récit alterne des scènes du présent et du passé. Le retour de Vivien réactive les souvenirs. Les deux sœurs étaient proches étant enfants. Inséparables mais très différentes : Virginia s’est toujours effacée face aux caprices de sa cadette, elle a toujours eu du mal dans ses rapports humains alors que Vivien enchantait tous ceux qui la croisaient. L’une est restée prisonnière de ses papillons pendant que l’autre vivait sa vie à l’extérieur, loin du manoir familial.

Petit à petit, on découvre que la vie de la famille Stone fut émaillée de drames. Le premier est l’accident de Vivien qui, enfant, est tombée d’une tour et s’est empalée sur un balcon. Elle réchappe à la mort mais ne pourra jamais avoir d’enfant. Évènement qui prendra son importance au moment où Vivien va se marier et montrera à quel point Virginia est soumise à sa cadette. Une fois Vivi partie, la famille va se déliter complètement. Le père ne vit que pour ses recherches et expériences. La mère devient alcoolique et passe ses nerfs sur sa fille. L’intrigue va de rebondissements en rebondissements et le ton de Virginia devient au fur et à mesure intrigant et angoissé. Elle se referme sur elle-même, vide entièrement le manoir de ses meubles. Sa santé mentale semble vacillante et du coup cela questionne son récit. C’est ce qui fait l’intérêt du roman. Quelle est la part de vérité dans le discours de la narratrice ? La voix de Vivien se fait entendre par moment et finit par apporter un éclairage différent sur l’histoire familiale.

Poppy Adams est diplômée en sciences et cela se sent … un peu trop ! Il est beaucoup question des lépidoptères, leur chasse et leur conservation. On sent une vraie documentation mais ces passages sont parfois beaucoup trop longs. Cela n’apporte pas grand chose à l’intrigue et je trouve même que cela la ralentit. Les passages scientifiques diluent le suspense et la tension dramatique.

L’ambiance du « temps des métamorphoses » est plaisante et très anglaise. Néanmoins, l’intrigue aurait gagné en intensité en étant plus ramassée.

Une lecture commune avec Céline, Manu, Soukee et Tiphanie.

La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

Anna Roth est documentaliste à Princeton et elle est chargée d’une mission presque impossible : convaincre la veuve du logisticien Kurt Gödel de léguer tous ses documents à l’université. Adèle Gödel est une redoutable vieille femme, acariâtre et refusant tous contacts avec l’ancienne université de son mari. Anna se rend régulièrement à la maison de retraite où réside Adèle et petit à petit elle gagne la confiance de cette dernière. Adèle évoque pour la jeune femme sa vie avec Kurt, un véritable dialogue s’instaure entre les deux femmes. Le couple Gödel nous entraîne de la  Vienne des années 20 à l’Anchluss, puis à la guerre froide et au développement du nucléaire avec la figure tutélaire de Albert Einstein.

« La déesse des petites victoires » (quel magnifique titre !) est le premier roman de Yannick Grannec. C’est une œuvre originale par son thème mais qui ne m’a pas entièrement séduite. Je tire mon chapeau à Yannick Grannec pour la richesse documentaire de son livre. L’auteur est passionné par l’histoire des sciences et cela donne beaucoup de véracité à son histoire. Il n’est pas évident de faire parler d’immenses scientifiques comme Einstein, Oppenheimer, Morgenstern et Gödel. Leurs nombreux dialogues sont parfaitement crédibles et, je dois bien l’avouer, assez incompréhensibles pour moi ! De même les différentes époques traversées par le couple me semblent parfaitement bien rendues. L’atmosphère de la Vienne d’après première guerre mondiale est pétillante, insouciante : « Vienne nous a rapprochés. Ma ville vibrait d’une telle fièvre ! Elle bouillonnait d’une énergie féroce. Les philosophes dînaient avec les danseuses ; les poètes avec les bourgeois ; les peintres riaient au milieu d’une incroyable densité de génies scientifiques. Tout ce joli monde parlait sans fin, dans l’urgence des plaisirs à saisir : femmes, vodka et pensée pure. Le virus du jazz avait contaminé le berceau de Mozart ; sur des rythmes nègres, nous conjurions l’avenir et purifiions le passé.  » Cette fièvre va malheureusement vite retomber et cette Vienne va se déliter avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Les Gödel finiront par quitter le pays pour les États-Unis, un lieu bientôt gangrené par la guerre froide et le maccarthysme. On découvre que même le célèbre Albert Einstein était surveillé malgré son immense notoriété. Il faut dire que ses interventions contre les dangers du nucléaire ne pouvaient pas plaire à un pays se croyant menacé.

Et durant toutes ces étapes, Adèle Gödel tient à bout de bras son mari. Kurt Gödel était certes un génie des mathématiques mais il était également dépressif, paranoïaque et anorexique. Son travail est toute sa vie et le détruit tout à la fois. Adèle se bat à chaque instant pour garder son mari en vie et le sortir de la dépression. Ils se rencontrent au cabaret Nachfalter en 1928 où Adèle danse. Leur relation semble dès le départ vouée à l’échec : ils sont d’un milieu social différent, la mère de Kurt n’acceptera jamais cette union, Adèle est pleine de vie alors que Kurt s’enfonce déjà dans la maladie. Et cette histoire d’amour n’existera que grâce à la force de caractère d’Adèle, à sa pugnacité, à son amour pour cet homme étrange et difficile. La déesse des petites victoires, c’est elle qui réussit à tenir son mari en vie jusqu’en 1978. Adèle Gödel est un extraordinaire personnage féminin, une vraie force de la nature. C’est peut-être à cause de ce personnage flamboyant que j’ai eu du mal à m’intéresser à celui d’Anna. Elle est elle-même en plein tourment avec une vie personnelle chaotique. Mais j’ai trouvé son personnage trop prévisible (notamment dans sa relation avec son ami d’enfance Leonard) et l’alternance des chapitres Anna / vie d’Adèle trop systématique.

Malgré cette remarque négative, j’ai passé un bon moment avec le roman de Yannick Grannec, l’écriture est très fluide et le personnage d’Adèle Gödel est remarquable. Son abnégation, son amour sans faille sont touchants.